George Sand

JACQUES

NOTICE

Que Jacques soit l'expression et le résultat de pensées tristes et de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre douloureux et un dénoûment désespéré. Les gens heureux, qui sont parfois fort intolérants, m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré? disaient-ils. A-t-on le droit d'être malade?

Jacques n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire d'une passion, de la dernière et intolérable passion, d'une âme passionnée; je ne prétends pas nier cette conséquence du roman, que certains coeurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres et que la société ne leur laisse guère d'autre choix, puisqu'elle raille et s'indigne devant la résignation ou la miséricorde d'un époux trahi. En ceci, la société ne se montre pas fort chrétienne. Aussi Jacques finit-il peu chrétiennement sa vie en s'arrogeant le droit d'en disposer. Mais à qui la faute? Jacques ne proteste pas tant qu'on croit contre cette société irréligieuse. Il lui cède, au contraire, beaucoup trop, puisqu'il tue et se tue. Il est donc l'homme de son temps, et apparemment que son temps n'est pas bon pour les gens mariés, puisque certains d'entre eux sont placés sans transaction possible entre l'état de meurtriers et celui de saints.

Tâchons d'être saints, et si nous en venons à bout, nous saurons d'autant plus combien cela est difficile, et quelle indulgence on doit à ceux qui ne le sont pas encore. Alors nous reconnaîtrons peut-être qu'il y a quelque chose à modifier ou dans la loi, ou dans l'opinion, car le but de la société devrait être de rendre la perfection accessible à tous, et l'homme est bien faible quand il lutte seul contre le torrent des moeurs et des idées.

J'ai écrit ce livre à Venise en 1834, ainsi que Leone Leoni et André.

GEORGE SAND.
Paris, mars 1853.

PREMIÈRE PARTIE.

I.

Tilly, près Tours; le...

Tu veux, mon amie, que je te dise la vérité; tu me reproches d'être trop mademoiselle avec toi, comme nous disions au couvent. Il faut absolument, dis-tu, que je t'ouvre mon coeur et que je te dise si j'aime M. Jacques. Eh bien, oui, ma chère, je l'aime, et beaucoup. Pourquoi n'en conviendrais-je pas à présent? Notre contrat de mariage sera signé demain, et avant un mois nous serons unis. Rassure-toi donc, et ne t'effraie plus de voir les choses aller si vite. Je crois, je suis persuadée que le bonheur m'attend dans cette union. Tu es folle avec tes craintes. Non, ma mère ne me sacrifie point à l'ambition d'une riche alliance. Il est vrai qu'elle est un peu trop sensible à cet avantage, et qu'au contraire la disproportion de nos fortunes me rendrait humiliante et pénible l'idée de tout devoir à mon mari, si Jacques n'était pas l'homme le plus noble de la terre. Mais tel que je le connais, j'ai sujet de me réjouir de sa richesse. Sans cela, ma mère ne lui aurait jamais pardonné d'être roturier. Tu dis que tu n'aimes pas ma mère et qu'elle t'a toujours fait l'effet d'une méchante femme; tu fais mal, je pense, de me parler ainsi de celle à qui je dois respect et vénération. Je suis bien coupable, à ce que je vois; car c'est moi qui t'ai portée à ce jugement par la faiblesse que j'ai eue souvent de te raconter les petits chagrins et les frivoles mortifications de notre intimité. Ne m'expose plus à ce remords, chère amie, en me disant du mal de ma mère.

Ce qu'il y a de plaisant dans ta lettre, ce n'est pas cela certainement; mais c'est l'espèce de pénétration soupçonneuse avec laquelle tu devines à moitié les choses. Par exemple, tu prétends que Jacques doit être un homme vieux, froid, sec et sentant la pipe; il y a un peu de vrai dans ce jugement. Jacques n'est pas de la première jeunesse, il a l'extérieur calme et grave, et il fume. Vois combien il est heureux pour moi que Jacques soit riche! Encore une fois, ma mère aurait-elle toléré sans cela la vue et l'odeur d'une pipe!

La première fois que je l'ai vu, il fumait, et à cause de cela j'aime toujours à le voir dans cette occupation et dans l'attitude qu'il avait alors. C'était chez les Borel. Tu sais que M. Borel était colonel de lanciers du temps de l'autre, comme disent nos paysans. Sa femme n'a jamais voulu le contrarier en rien, et, quoiqu'elle détestât l'odeur du tabac, elle a dissimulé sa répugnance, et peu à peu s'est habituée à la supporter. C'est un exemple dont je n'aurai pas besoin de m'encourager pour être complaisante envers mon mari. Je n'ai aucun déplaisir à sentir cette odeur de pipe. Eugénie autorise donc M. Borel et tous ses amis à fumer au jardin, au salon, partout où bon leur semble; elle a bien raison. Les femmes ont le talent de se rendre incommodes et déplaisantes aux hommes qui les aiment le plus, faute d'un très-léger effort sur elles-mêmes pour se ranger à leurs goûts et à leurs habitudes. Elles leur imposent au contraire mille petits sacrifices qui sont autant de coups d'épingle dans le bonheur domestique, et qui leur rendent insupportable peu à peu la vie de famille... Oh! mais je te vois d'ici rire aux éclats et admirer mes sentences et mes bonnes dispositions. Que veux-tu? je me sens en humeur d'approuver tout ce qui plaira à Jacques, et si l'avenir justifie tes méchantes prédictions, si un jour je dois cesser d'aimer en lui tout ce qui me plaît aujourd'hui, du moins j'aurai goûté la lune de miel.

Cette manière d'être des Borel scandalise horriblement toutes les bégueules du canton. Eugénie s'en moque avec d'autant plus de raison qu'elle est heureuse, aimée de son mari, entourée d'amis dévoués, et riche par-dessus le marché, ce qui lui attire encore de temps en temps la visite des plus tiers légitimistes. Ma mère elle-même a sacrifié à cette considération» comme elle y sacrifie aujourd'hui à l'égard de Jacques, et c'est chez madame Borel qu'elle a été flairer et chercher la piste d'un mari pour sa pauvre fille sans dot.

Allons! voilà que, malgré moi, je me mets encore à tourner ma mère en ridicule. Ah! je suis encore trop pensionnaire. Il faudra que Jacques me corrige de cela, lui qui ne rit pas tous les jours. En attendant, tu devrais me gronder, au lieu de me seconder comme tu fais, vilaine!

Je te disais donc que j'avais vu Jacques là pour la première fois. Il y avait quinze jours qu'on ne parlait pas d'autre chose, chez les Borel, que de la prochaine arrivée du capitaine Jacques, un officier retiré du service, héritier d'un million. Ma mère ouvrait des yeux grands comme des fenêtres et des oreilles grandes comme des portes, pour aspirer le son et la vue de ce beau million. Pour moi, cela m'aurait donné une forte prévention contre Jacques, sans les choses extraordinaires que disaient Eugénie et son mari. Il n'était question que de sa bravoure, de sa générosité, de sa bonté. Il est vrai qu'on lui attribue aussi quelques singularités. Je n'ai jamais pu obtenir d'explication satisfaisante à cet égard, et je cherche en vain dans son caractère et dans ses manières ce qui peut avoir donné lieu à cette opinion. Un soir de cet été, nous entrons chez Eugénie; je crois bien que ma mère avait saisi dans l'air quelque nouvelle de l'arrivée du parti. Eugénie et son mari étaient venus à notre rencontre du côté de la cour. On nous fait asseoir dans le salon; j'étais près de la fenêtre au rez-de-chaussée, et il y avait devant moi un rideau entr'ouvert. «Et votre ami, est-il arrivé enfin? dit ma mère au bout de trois minutes. —Ce matin, dit M. Borel d'un air joyeux.—Ah! je vous en félicite, et j'en suis charmée pour vous, reprend ma mère. Est-ce que nous ne le verrons pas?—Il s'est sauvé avec sa pipe en vous entendant venir, répond Eugénie; mais il reviendra certainement.—Oh! peut-être que non, lui dit son mari; il est sauvage comme l'habitant de l'Orénoque (tu sauras que c'est une des facéties favorites de M. Borel), et je n'ai pas eu encore le temps de lui dire que je voulais le présenter à deux belles dames. Il faudrait voir s'il ne s'en va pas promener trop loin, Eugénie, et le faire avertir.» Pendant ce temps-là je ne disais rien, mais je voyais très-bien M. Jacques par la fente du rideau. Il était assis à dix pas de la maison, sur des gradins de pierre où Eugénie fait ranger au printemps les beaux vases de fleur» de sa serre chaude. Il me parut, au premier coup d'oeil, avoir vingt-cinq ans tout au plus, quoiqu'il en ait au moins trente. Il n'est pas de figure plus belle, plus régulière et plus noble que celle de Jacques. Il est plutôt petit que grand, et semble très-délicat, quoiqu'il assure être d'une forte santé; il est constamment pâle, et ses cheveux d'un noir d'ébène, qu'il porte très-longs, le font paraître plus pâle et plus maigre encore. Il me semble qu'il a le sourire triste, le regard mélancolique, le front serein et l'attitude fière; en tout, l'expression d'une âme orgueilleuse et sensible, d'une destinée rude, mais vaincue. Ne me dis pas que je fais des phrases de roman; si tu voyais Jacques, je suis sûre que tu trouverais tout cela en lui, et bien d'autres choses sans doute que je ne saisis pas, car j'ai encore avec lui une timidité extraordinaire, et il me semble que son caractère renferme mille particularités qu'il me faudra bien du temps pour connaître et peut-être pour comprendre. Je te les raconterai jour par jour, afin que tu m'aides à en bien juger; car tu as bien plus de pénétration et d'expérience que moi. En attendant, je veux t'en dire quelques-unes.

Il a certaines aversions et certaines affections qui lui viennent subitement et d'une manière tantôt brutale, tantôt romanesque, à la première vue. Je sais bien que tout le monde est ainsi, mais personne ne s'abandonne à ses impressions avec l'aveuglement ou l'obstination de Jacques. Quand il a reçu de la première vue une impression assez forte pour porter un jugement, il prétend qu'il ne le rétracte jamais. Je crains que ce ne soit là une idée fausse et la source de bien des erreurs et peut-être de quelques injustices. Je te dirai même que je crains qu'il n'ait porté un jugement de ce genre sur ma mère. Il est certain qu'il ne l'aime pas et qu'elle lui a déplu dès le premier jour; il ne me l'a pas dit, mais je l'ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa méditation et de son nuage de tabac pour nous le présenter, il vint comme malgré lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui a les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement aimable avec lui. «Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle; j'ai beaucoup connu monsieur votre père, et vous quand vous étiez enfant.—Je le sais, Madame,» répondit Jacques sèchement et sans avancer sa main vers celle de ma mère. Je crois qu'elle dut s'en apercevoir, car cela était très-visible; mais elle est trop prudente et trop habile pour avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la répugnance de M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant: «Donnez-moi donc la main; je suis pour vous une ancienne amie.—Je m'en souviens bien, Madame,» répondit-il d'un ton encore plus étrange; et il serra la main de ma mère d'une manière presque convulsive. Cette manière fut si singulière que les Borel se regardèrent d'un air étonné, et que ma mère, qui n'est pourtant pas facile à déconcerter, retomba sur sa chaise plutôt qu'elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un instant après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère me fit chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques m'a dit depuis qu'il m'avait écoutée sous la fenêtre, et que ma voix lui avait été sur-le-champ tellement sympathique qu'il était rentré pour me regarder; jusque-là il ne m'avait pas vue. De ce moment il m'a aimée, du moins il le dit; mais je te parle d'autre chose que de ce que j'ai dessein de te dire.

Nous en étions aux singularités de Jacques; je veux t'en raconter une autre. L'autre jour il vint nous voir au moment où je sortais de la maison avec une soupe dans une écuelle de terre et un tablier d'indienne bleue autour de moi; j'avais pris la petite porte de derrière pour ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard voulut que M. Jacques, par un caprice digne de lui, se fût engagé dans cette ruelle avec son beau cheval. «Où allez-vous ainsi?» me dit-il en sautant à terre et en me barrant le passage. J'aurais bien voulu l'éviter, mais il n'y avait pas moyen. «Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez m'attendre à la maison; je vais porter à manger à mes poules.—Et où sont-elles donc vos poules? Parbleu! je veux les voir manger.» Il mit la bride sur le cou de son cheval en lui disant: «Fingal, allez à l'écurie;» et son cheval, qui entend sa parole comme s'il connaissait la langue des hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m'ôta l'écuelle des mains, enleva sans façon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne mine: «Diable! dit-il, vous nourrissez bien vos poules! Allons, je vois que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret de cela, à moi; c'est une chose toute simple et que j'aime à vous voir faire par vous-même. J'irai avec vous, Fernande, si vous me le permettez.» Je mis mon bras sous le sien, et nous marchâmes vers la maison de la vieille Marguerite, dont je t'ai parlé souvent. M. Jacques portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et d'un air si aisé qu'il semblait n'avoir pas fait autre chose de sa vie. «Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici l'occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose et en vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie; moi, je ne vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas étonné de vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de miséricorde serait horrible en vous; alors votre beauté, votre air de candeur, seraient des mensonges détestables de la nature. En vous voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte; je n'avais pas besoin de vous rencontrer sur le chemin d'une chaumière pour savoir que je ne m'étais pas trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange à cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-là parce que vous êtes un ange.»

Je te demande pardon de te rapporter cette conversation; tu penseras peut-être qu'il y a un peu de vanité à te redire les douceurs que me conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu'il y en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour; moque-toi de moi, cela n'y changera rien.

Mais n'ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails, puisque tu veux connaître toutes les particularités de mon amour et tout le caractère de mon fiancé? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir été trop laconique. Je continue.

Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne femme fut tout étonnée de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants jaunes. La voilà qui me fait ses bavardages accoutumés, qui me demande au nez de Jacques si c'est là mon mari, qui fait toute sorte de voeux pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer qu'elle est forcée de payer, et qui me regarde d'un air piteux, comme pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que la soupe. Moi, je n'ai pas d'argent; ma mère n'en a guère et ne m'en donne pas du tout. J'étais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir soulager que la centième partie des maux que je vois. Jacques avait l'air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une planche une vieille bible mangée des rats, et il semblait la lire avec attention; tout à coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd; j'y porte la main, j'y trouve une bourse; je ne fis semblant de rien, et je donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin.

Tout allait bien: Jacques avait l'air doux et tranquille; mais voilà qu'en sortant j'eus la mauvaise idée de dire tout bas à Marguerite que le présent venait de Jacques. Alors elle se mit à lui adresser ses remerciements et ces bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu prolixes, un peu niaises, mais qu'il faut, ce me semble, accepter, puisque c'est la seule manière dont le pauvre puisse s'acquitter. Eh bien, sais-tu ce que fit Jacques? Il fronça deux ou trois fois le sourcil d'un air d'impatience, et finit par interrompre la litanie de la vieille en lui disant d'un ton dur et impérieux: «C'est bon; en voilà assez!» La pauvre femme resta interdite et humiliée. Moi, je me sentis un peu d'humeur contre Jacques. Quand nous fûmes à quelques pas de la maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se justifier, il me dit en me prenant par la main: «Fernande, vous êtes une bonne enfant, et moi je suis un vieux homme; vous avez raison d'aimer les épanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c'est un plaisir innocent qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne puis plus m'amuser de ces choses-là, et elles me causent au contraire un ennui intolérable.—Je suis disposée, lui dis-je, à croire que vous avez raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c'est moi qui ai tort; mais expliquez-vous: faites que je vous connaisse bien, Jacques, et que je n'aie jamais l'idée de vous blâmer, quelque chose qui arrive.» Il sourit encore, mais d'un air triste, et, loin de m'accorder l'explication que je lui demandais, il se borna à me répéter: «Je vous ai dit, ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais ainsi.» Ce fut tout. Il me parla d'autre chose, et, malgré moi, je restai triste et inquiète tout ce jour-là.

Voilà comme il est souvent; il y a en lui des choses qui m'effraient, parce que je ne peux pas m'en rendre compte, et il a tort, je pense, de ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que d'autres choses en lui qui sont dignes d'admiration et d'enthousiasme! J'ai tort de m'occuper tant des petits nuages, quand j'ai un si beau ciel à contempler! C'est égal, dis-moi ton avis sur ces misères; j'ai une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituée à voir un peu par tes yeux. Ce n'est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j'aurai bientôt la liberté de t'écrire sans me cacher. Adieu, chère Clémence. Je n'attendrai pas ta réponse pour t'écrire une seconde lettre. Je t'embrasse mille fois.

Ton amie,
FERNANDE DE THEURSAN

II.

Genève, le...

Vraiment, Jacques, vous allez vous marier? Elle sera bien heureuse, votre femme! Mais vous, mon ami, le serez-vous? Il me paraît que vous agissez bien vite, et j'en suis effrayée. Je ne sais pourquoi cette idée de vous voir marié ne peut entrer dans ma pauvre tête; je n'y comprends rien; je suis triste à la mort; il me semble impossible qu'un changement quelconque améliore votre destinée, et je crois que votre coeur se briserait au choc de douleurs nouvelles. O mon cher Jacques! il faut bien de la prudence quand on est comme nous deux!

As-tu songé à tout, Jacques? as-tu fait un bon choix? Tu es observateur et pénétrant; mais on se trompe quelquefois; quelquefois la vérité ment! Ah! comme tu t'es souvent trompé sur toi-même! combien de fois je t'ai vu découragé! combien de fois je t'ai entendu dire: Ceci est le dernier essai! Pourquoi suis-je assiégée de noirs pressentiments? Que peut-il t'arriver? Tu es un homme, et tu as de la force.

Mais toi, songer au mariage! cela me parait si extraordinaire! Vous êtes si peu fait pour la société! vous détestez si cordialement ses droits, ses usages et ses préjugés! Les éternelles lois de l'ordre et de la civilisation, vous les révoquez encore en doute, et vous n'y cédez que parce que vous n'êtes pas absolument sûr que vous deviez les mépriser; et avec ces idées, avec votre caractère insaisissable et votre esprit indompté, vous allez faire acte de soumission à la société, et contracter avec elle un engagement indissoluble; vous allez jurer d'être fidèle éternellement à une femme, vous! vous allez lier votre horreur et votre conscience au rôle de protecteur et de père de famille! Oh! vous direz ce que vous voudrez, Jacques, mais cela ne vous convient pas; vous êtes au-dessus ou au-dessous de ce rôle; quel que vous soyez, vous n'êtes pas fait pour vivre avec les hommes tels qu'ils sont.

Vous renoncerez donc à tout ce que vous avez été jusqu'ici et à tout ce que vous auriez été encore! car votre vie est un grand abîme où sont tombés pêle-mêle tous les biens et tous les maux qu'il est permis a l'homme de ressentir. Vous avez vécu quinze ou vingt vies ordinaires dans une seule année; vous deviez encore user et absorber bien des existences avant de savoir seulement si vous aviez commencé la vôtre. Est-ce que vous regarderiez encore ceci comme un état de transition, comme un lien qui doit finir et faire place à un autre? Je ne suis pas plus que vous un adepte de la foi sociale, je suis née pour la détester, mais quels sont les êtres qui peuvent lutter contre elle, ou même vivre sans elle? La femme que vous épousez est-elle donc comme vous? est-elle une des cinq ou six créatures humaines qui naissent, dans tout un siècle, pour aimer la vérité, et pour mourir sans avoir pu la faire aimer des autres? est-elle de ceux que nous appelions les sauvages dans les jours de notre triste gaieté? Jacques, prends garde; au nom du ciel, souviens-toi combien de fois nous avons cru l'un et l'autre trouver notre semblable, et combien de fois nous nous sommes retrouvés seuls vis-à-vis l'un de l'autre! Adieu; prends au moins le temps de réfléchir. Pense à ton passé; pense à celui de SYLVIA.

III.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Tilly, le...

Ma chère, j'ai fait aujourd'hui une découverte qui m'a laissé une impression singulière. En écoutant lire la rédaction de notre contrat de mariage, j'ai appris que Jacques avait trente-cinq ans. Certainement ce n'est pas là un âge avancé; et d'ailleurs on n'a jamais que l'âge qu'on paraît avoir, et à la première vue je lui avais imaginé dix années de moins. Cependant je ne sais pas pourquoi le son de ces syllabes, trente-cinq ans! m'a épouvantée; j'ai regardé Jacques d'un air étonné et peut-être même fâché, comme s'il m'eût fait jusque-là un mensonge. Il est certain pourtant qu'il ne m'a jamais parlé de son âge, et que je n'ai jamais songé à le lui demander. Je suis sûre qu'il me l'aurait dit sur-le-champ, car il parait très indifférent à ces choses-là, et il ne s'est pas seulement aperçu de l'effet que faisait sur moi et sur plusieurs des personnes présentes la découverte de ses trente-cinq ans.

Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui en attribuant trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue que je suis contrariée de cette différence d'âge entre nous; il me semble à présent que Jacques est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait être le mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et modifie peut-être l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin, je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à l'esprit, et je pense à cet homme vieux et froid que tu as cru voir en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme il a une tournure élégante et jeune, comme il a les manières douces et franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite par toutes ces choses-là dès le premier moment, et chaque jour j'ai été plus touchée de ces manières, de ce regard et du son de cette voix; mais il est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans comme moi; mais ensuite je n'ose plus guère fixer les yeux sur lui, car les siens sont toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naître sur ses traits une expression nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée, et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi bon l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plût pas? et qu'aurais-je l'habileté de deviner s'il se donnait la moindre peine pour se rendre impénétrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir tant d'expérience!... Quand il m'a observée ainsi, et que je lève sur lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, je trouve sur sa figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette si délicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère j'ai en lui un être sympathique, un ami indulgent, peut-être un amant aveugle!

Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir mon amour par ces petites recherches. Que m'importent quelques années de plus ou de moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estimé et admiré de tous ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que puis-je demander de plus?

IV.

DE CLÉMENCE A FERNANDE.

De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...

Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en même temps! Ce serait presque trop, ma chère Fernande, si ces plaisirs n'étaient un peu inquiétés et troublés par toutes les incertitudes que me cause ta situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante et la plus délicate de la vie; tu me demandes des éclaircissements sur des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas, sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde? Je ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement incertain, expectatif, que tu feras très-bien d'examiner longtemps, et de soumettre à de nouvelles recherches avant de l'adopter.

Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir à quel point lu peux passer par-dessus les immenses inconvénients de cette différence d'âge; mais je puis et je dois te les signaler d'une manière générale. C'est à toi de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en faire l'application.

On prétend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'expérience à trente ans que les femmes à vingt; je crois que cela est faux. Un homme est obligé de se faire un état ou de se chercher une position sociale au sortir du collège; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents la tiennent pour quelques années encore auprès d'eux. Travailler à l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'intérieur, cultiver la superficie de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer à allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on appelle être une femme faite. Moi, je pense qu'en dépit de tout cela une femme de vingt-cinq ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce n'est la manière de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la révérence. Il y a autre chose à apprendre dans la vie, et les femmes l'apprennent tard et à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la grâce, de la décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir allaité proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant quelques années pour être à l'abri de tous les dangers qui peuvent porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberté illimitée qui lui est accordée à peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences rudes, que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il peut mettre à profit seulement dans le cours de la première année! que d'hommes et de femmes il a pu étudier à l'âge où la femme n'a encore connu que son père et sa mère!

Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du même âge qu'une fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie, il faille établir dix ans de différence entre le mari et la femme. Il est bien vrai que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître prudent et éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez de cette espèce de supériorité sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il devient grondeur, pédant ou despote.

Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais rien d'approchant; accordons-lui toutes les belles qualités. Je ne te parle pas d'amour, moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois pas absolument nécessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies réellement pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour la première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié seulement, et je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas considérer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir être maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la faire naître? quels apports de goûts, de caractères et d'opinions sont nécessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister entre deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent des mêmes objets des sensations tout opposées? quand ce qui attire l'un repousse l'autre, quand ce qui parait estimable au plus âgé est ennuyeux au plus jeune, quand ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout cela, pauvre Fernande? N'es-tu pas aveuglée par ce besoin d'aimer qui tourmente misérablement les jeunes filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche te recherche et t'épouse. Il a des châteaux, des terres; il a une belle figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant, parce que tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les choses de manière à ce que vous ne puissiez pas vous éviter. Elle te fait peut-être croire qu'il est amoureux de toi, après lui avoir fait croire que tu étais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous aimez peut-être ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont inévitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu es femme, et tu n'es pas insensible à la gloire d'avoir fait, par ta beauté et ta douceur, un de ces miracles que la société voit avec surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant une fille pauvre.

Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma chère enfant, ne prends pas tout cela trop au sérieux. Ce sont des choses que je t'engage à te dire courageusement à toi-même et sur lesquelles il faut que tu t'interroges sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien de commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai barbouillées d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes à rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le résultat d'un raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je n'aime pas que le visage montre un âge différent de celui qu'on a. Cela me fait venir toutes sortes d'idées superstitieuses, et, quelque folles et injustes qu'elles pussent être, il me serait impossible d'accorder ma confiance à une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée de dix ans au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle m'aurait semblé plus jeune qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'égoïsme, la sécheresse du coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter les fatigues morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je penserais que les vices, la débauche, ou au moins une certaine sorte de fausse exaltation, l'ont précipitée dans des désordres et dans des fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais pas sans stupeur et sans effroi une infraction évidente aux lois de la nature: il y a toujours là quelque chose de mystérieux qu'il faudrait examiner. Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement de changer d'état et de position avant un mois nous ferme les yeux sur tous les dangers?

Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux qui le connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres précédentes où il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu lorsqu'il était âgé de dix ans, et comme elle était liée avec son père, elle peut avoir eu des renseignements très précis sur son héritage. Je crois qu'elle ne s'est pas souciée d'autre chose, pas même de te signaler le notable inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait évité d'en parler à qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent rarement du passé sans en effacer toutes les dates.

Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais que faire, ma chère Fernande; mais je suis charmée que tu ne lui ressembles en rien; et si quelque chose peut me consoler de la précipitation avec laquelle se conclut ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit conforme aux saintes lois du préjugé; il me paraît conforme à celles de la raison de t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le seul dieu que je serve.

Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques n'est pas une chimère. Je suis persuadée de la rectitude des premiers jugements, quand la personne qui les porte s'est habituée à rassembler toutes les facultés de l'observation pour les exercer à la fois sur la première impression reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant, à l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant.

L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme à toi, un grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporté en homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends fort bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante, En ceci je trouve l'occasion de te faire observer que vous êtes destinés, M. Jacques et toi, à différer toujours de sentiments et de conduite, quand même vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours tolérer cette différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions auxquelles son coeur sera fermé.

Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prévention contre la personne de ton fiancé. D'ailleurs le jour où tu ne voudras plus entendre la vérité, il faudra cesser de me la demander.

Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les religieuses ont renoncé envers moi à toute espèce de tracasserie. Je reçois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde depuis que j'ai quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari a d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est pas une très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma chère Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-même, et on la fait libre et calme, sinon brillante.

Ton amie,
CLÉMENCE DE LUXEUIL.

V.

DE FERNANDE A CLEMENCE.

L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chère Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès de spleen. Je l'ai relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle mélancolie. Elle m'a mise en méfiance contre ma mère, contre Jacques, contre moi, contre toi-même. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter si durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu es ma véritable amie c'est à toi que je demande les conseils et l'appui que je n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu penses trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que son coeur est très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les avantages de la fortune.

Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphiné avec mon mari; ainsi elle n'a aucun intérêt personnel dans cette affaire. Elle croit que l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non à l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un crime de s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon ses idées?

Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je t'assure que la vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler à cet égard, que, ce matin, après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de quereller un peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano comme elle fait toujours après le déjeuner. Alors j'ai cessé de chanter pour lui dire brusquement: «Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour vous?—J'y ai pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?—C'eût été difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge—En vérité!» s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle que de coutume. J'ai senti que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il a ajouté: «J'aurais dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence de nos âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous étiez bien aise de trouver en moi un père en même temps qu'un amant.—Un père! ai-je répondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et, me baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche comme une sauvage; je t'aime à la folie, tu seras ma fille chérie; mais si tu crains qu'en devenant ton père, je ne devienne ton maître, je ne t'appellerai ma fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant après en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si tu le trouves, je le suis en effet.—Non, Jacques! non! ai-je répondu vivement en me levant aussi.—Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai trente-cinq ans, dix-huit belles années de plus que toi. Est-ce que vous ne vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne se lit pas sur mon visage?—Non; la première fois que je vous ai vu, j'ai cru que vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donné trente.—Vous ne n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas vous intimider.» Il m'a attirée vers lui et a détourné les yeux en effet. Alors je l'ai examiné avec attention, et j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des paupières et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt de cheveux noirs; c'est là tout. «Voilà toute la différence d'un homme de trente-cinq ans à un homme de trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de cette idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire la vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plaît beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette différence d'âge ne se fasse sentir dans votre caractère.» Alors j'ai tâché de lui exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du moi. Il m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité de visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me parlât. Quand j'ai eu tout dit, il m'a répondu: «Fernande, deux caractères semblables ne se rencontrent jamais; l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous différons sur beaucoup de points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?» Que voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah! Clémence, il est possible qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-même, mais il est impossible que je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie. La maison d'Eugénie est toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus beaux peut-être que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme d'aucun de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans les séductions d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les commente, je les apprends par coeur, j'en applique à chaque instant un passage aux entraînements de mon amour, et je vois que la prudence est inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les dangers où cet amour peut me précipiter, et la crainte d'être malheureuse avec Jacques ne m'ôte pas le désir de passer ma vie près de lui.

Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te raconter la conversation qui eut lieu à Cenay, chez les Borel, il y a quelques jours. Il y avait là cinq ou six compagnons d'armes de M. Borel; Jacques avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité d'âme. Il prit une tasse de café, et fit quelques tours de promenade dans l'appartement, sans rien dire. «Eh bien, Jacques, comment vous trouvez-vous? lui demanda Eugénie.—Mieux, répondit-il d'un air doux.—Il a donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous les regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire de bienveillance, un peu moqueuse peut-être, sur tous les visages. Je sentis que je devenais rouge, mais cela m'était égal; j'étais inquiète de Jacques, je réitérai ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête, répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.» On parla d'autre chose, et il sortit. «Je crains que Jacques ne soit réellement malade, dit Eugénie on le regardant s'éloigner.—Mais il faudrait savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup d'intérêt.—Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il souffre.—Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout autre que lui.—Il en souffre rarement, dit Eugénie; mais je crains qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.—Qui est-ce qui peut jamais savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait de chair humaine?—Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable qui est dans ce corps-là.—C'est l'âme d'un ange plutôt, dit Eugénie.—Ah! voilà madame Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais elles ne parlent jamais de lui que comme d'un chérubin; et nous, pauvres pécheurs, on publie nos vertus civiles et militaires. ( Ceci est une plaisanterie favorite du capitaine.)—Oh! pour moi, dit Eugénie, je professe une espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi à tous ceux qui sont ici.» On m'adressa indirectement quelques épigrammes affectueuses, qui avaient la meilleure volonté du monde de me faire plaisir, mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras de mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin; mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la conversation sur Jacques, et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M. Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs qui ne connaît Jacques que très-peu. «Vous voyez bien la figure pâle et l'air distrait de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce petit chantonnement qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe, ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre beaucoup, tous ses témoignages de douleur et d'impatience se réduisent à cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a amputé deux doigts du pied, et quand on lui a retiré deux balles qui s'étaient proprement logées entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné, M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter parfaitement le petit Lila Burello de Jacques. Ces messieurs se mirent à rire. Quant à moi, l'image que ce récit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une sueur froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, que j'aime Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs de M. Borel, et tandis qu'Eugénie sans doute frémissait en y pensant, il m'était absolument égal qu'il eût deux ou trois doigts de plus ou de moins au pied.

«Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l'arrivée de Jacques au régiment, la veille de***?—-Ah! brave Jacques! il avait seize ans, dit un autre interlocuteur; il avait l'air d'une jolie petite demoiselle. Ils étaient là cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans, gentils, bien peignés, roses, et pas trop contents de coucher à l'auberge en plein champ. Jacques était là aussi avec sa petite mine, pâle déjà, un petit commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L'un disait; Celui-là est le plus ridicule de tous; il veut faire le luron, et il est déjà blanc comme un linge. Un autre disait: M. Jacques est le César de la société; au premier coup de canon, il chantera sur un autre ton.—Lorrain... Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre? Un habile dessinateur, ma foi! et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon animal, à la lueur du feu du bivouac, s'amuse avec un bout de charbon à vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec des éventails et des ombrelles; il avait écrit au-dessous: Gens riches allant à la bataille. Jacques passe derrière lui, se penche sur son épaule, et dit avec l'air doux et gentil qu'il a toujours conservé: «C'est très-joli, cela!—Vous en êtes content? dit Lorrain.—Très-content, répond Jacques.—Et moi aussi,» reprend Lorrain. Tout le monde de rire. Jacques s'assied sans se déconcerter le moins du monde, et me prie de lui prêter ma pipe. J'avais envie de la lui casser sur la figure. «Est-ce que vous n'en avez pas une?—Non, répondit-il; je n'ai jamais fumé de ma vie; j'ai envie d'essayer: comment s'y prend-on?—On allume de ce côté-là et on la met dans sa bouche, et puis on tire de toutes ses forces jusqu'à ce que la fumée sorte par le côté opposé.» Jacques secoue la tête d'un air de simplicité et prend la pipe. Nous espérions le voir tousser ou s'enivrer; chacun charge la sienne et la lui présente l'une après l'autre, en lui versant des rasades d'eau-de-vie à griser un boeuf. Je ne sais pas s'il les escamotait; mais sa figure ne fit pas un pli, son gosier n'eut pas une convulsion; il but et fuma la moitié de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se laisser entamer par la moindre taquinerie; on eût dit que sa nourrice l'avait élevé avec de l'eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine Jean, que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me taper sur l'épaule et me dire: «Vous voyez bien cet oiseau-mouche? Eh bien! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches. Je connais cela; c'est une petite race de vieux buis bien sec, et c'est plus solide qu'une grande massue de fer. Son père est un brigand, mais un sabreur; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves et fut décoré sur le champ de bataille.—Vous croyez qu'il était glorieux après cela, dit le capitaine de dragons; qu'il sautait comme font les enfants à qui ces fortunes-la arrivent, ou bien qu'il s'en allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour regarder sa croix et la baiser? Il avait l'air aussi indifférent à cela qu'il l'avait été à la caricature de Lorrain, au premier feu et à sa première blessure. Il reçut toutes les poignées de main d'un air franc et amical, mais sans montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me suis souvent demandé si ce n'était pas un de ces spectres auxquels croient les Allemands.—Vous n'avez donc pas vu Jacques amoureux? dit M. Borel. Alors vous l'auriez vu fondre comme la neige au soleil; il n'y a que les femmes qui aient du pouvoir sur cette tête-là; aussi y ont-elles fait de fiers ravages! En Italie...» M. Borel s'interrompit, et je compris que quelqu'un, Eugénie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me donna une impatience, une curiosité et une inquiétude épouvantables.

«Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de silence, où il a trouvé le temps d'apprendre tout ce qu'il sait en littérature, en poésie, en musique, en peinture!—Qui diable le sait? répondit le capitaine; moi, je crois qu'il est venu au monde comme ça; ce qu'il y a de sûr, c'est que ce n'est pas moi qui le lui ai appris.—Sous ce rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que son éducation était faite avant qu'il entrât au service. Je l'ai connu à l'âge de dix ans, et il était extraordinairement instruit pour son âge. Il avait l'aplomb et l'assurance d'un homme; il a dû se développer remarquablement vite.—Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand il dit que Jacques n'appartient pas tout à fait à l'espèce humaine; il y a dans son corps et dans son esprit une trempe d'acier dont le secret est perdu sans doute. A insu, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il a paru plus âgé qu'il ne l'était en effet, et depuis ce temps-là il parait plus jeune qu'il ne l'est réellement.

Je n'oublierai jamais, reprit une autre personne, la manière dont il s'est comporté à son premier duel.—Parbleu! c'était précisément avec Lorrain, dit le capitaine Jean; c'est moi qui l'ai forcé de se battre; je l'aimais de tout mon coeur, cet enfant-là!—.Comment! vous l'avez forcé? dit la personne qui ne connaissait pas Jacques, et à qui s'adressaient presque tous ces récits.—Je vais vous dire comment, reprit le capitaine. Jacques s'était certainement bien montre à la bataille de***; mais autre chose est de se faire respecter du canon et de se faire estimer de ses camarades. Ce n'est pas que dans ce moment-là on fût très-duelliste dans l'armée: on était assez occupé avec l'ennemi. Néanmoins; le lieutenant Lorrain ne passait pas un jour sans se faire une affaire petite ou grande avec quelque nouveau venu. Il n'était pas, à beaucoup près, aussi solide sur le champ de bataille; mais dans une affaire particulière, il avait si beau jeu qu'on ne lui reprochait rien impunément. Je n'aimais pas ce gaillard-là, et j'aurais donné mon cheval pour qu'on me débarrassât de sa vue. Je l'avais manqué deux fois, et j'en avais été pour mes frais, une fois ce poignet-ci, et l'autre fois cette joue-là. Il ne pouvait pas souffrir notre petit Jacques, et il était furieux de la manière dont il avait mis les rieurs de son côté à***. Il n'avait rien mérité, rien gagné, lui, pas même une égratignure! Il se consolait en faisant des caricatures au moyen desquelles il tournait Jacques en ridicule; car ses diables de charges étaient si bien faites, qu'en les regardant il fallait rire malgré qu'on en eût. Cela m'impatientait. Un soir, il avait dessiné le dolman de Jacques sur le dos d'un petit chien. C'était trop fort; je vais trouver Jacques, qui dormait sur l'herbe; je lui dis: «Jacques, il faut que tu te battes.—Avec qui? dit-il en bâillant et étendant-les bras.—Avec Lorrain.—Pourquoi?—Parce qu'il t'insulte.—Comment?—Est-ce que ses caricatures ne t'offensent pas?—Pas du tout.—Mais il se moque de toi. —Qu'est-ce que cela me fait?—Ah ça, Jacques, est-ce que tu n'es brave qu'à la mêlée?—Je n'en sais rien.» Là-dessus je dis un mot que je ne répéterai pas devant ces dames. «Parle plus bas, Jacques, et prends garde de ne jamais répéter devant personne ce que tu viens de me dire là.—Pourquoi donc, Jean? me dit-il en bâillant comme un désespéré.—Tu dors, camarade! lui dis-je en le secouant de toute ma force.—Quand tu m'auras cassé les os, me dit-il avec son sang-froid ordinaire, crois-tu que je serai plus persuadé? Comment veux-tu que je te dise si je suis brave en duel? je ne me suis jamais battu. Si tu m'avais demandé, la veille de la bataille, comment je me conduirais, je t'aurais dit la même chose. J'ai fait le premier essai de mon caractère militaire ce jour-là; à présent, s'il faut en faire un second, je ne demande pas mieux; mais je ne sais pas mieux que toi comment je m'en tirerai.» C'était un drôle de corps que ce petit Jacques, avec ses petits raisonnements de philosophe. J'étais sûr de lui comme de moi, malgré tout ce qu'il disait pour m'en faire douter. «Je t'estime, lui dis-je, parce que tu n'es pas un fanfaron et que tu as du coeur. L'amitié que j'ai pour toi me force à te dire qu'il faut te battre.—Je le veux bien; mais trouve-moi une raison pour le faire sans être un sot. Je t'avoue que vouloir tuer un homme parce qu'il s'amuse à dessiner ma pauvre personne d'une manière bouffonne et plaisante, cela ne me paraît pas possible. Moi, je ne suis pas en colère contre ce Lorrain; il m'amuse beaucoup, au contraire, et je serais au désespoir de tuer un homme qui fait de si drôles de calembours.—Il faut tâcher de le toucher au bras droit, et de l'empêcher de faire jamais la caricature de personne.» Jacques haussa les épaules et se rendormit. Je n'étais pas content de cela; j'attendis le lendemain matin, et je dis à Lorrain: «Sais-tu que Jacques ne prend plus si bien la plaisanterie? Il a dit qu'à la première caricature il se battrait avec toi.—Bien, dit Lorrain, je ne demande pas mieux.» Il prend alors un bout de charbon, et, sur un grand mur blanc qui se trouvait là, il vous fait un Jacques gigantesque, avec le nom et la décoration; rien n'y manquait. Je rassemble les amis, et je leur dis: «Que feriez-vous à la place de Jacques?—Cela n'est pas douteux,» répondent-ils. Je vais chercher Jacques. «Jacques, les anciens ont décidé qu'il faut te battre.—Je veux bien, dit Jacques en regardant son portrait; ça n'en vaut, ma foi! pas la peine. Vous pensez donc, vous autres, que je suis insulté?—Insultissimus! répond un facétieux.—Allons, dit Jacques, qui est-ce qui veut me servir de témoin?—-Moi, dis-je, et Borel.» Lorrain arrive pour déjeuner, Jacques va droit à lui, et, comme s'il lui eût offert une prise de tabac, lui dit: «Lorrain, on dit que vous m'avez insulté; si ç'a été votre intention en effet, je vous en demande raison.—Ç'a été mon intention, répond Lorrain, et je vous en rendrai raison dans une heure. Je vous laisse le choix des armes.—A quelles armes faut-il que je me batte? dit Jacques en revenant allumer sa pipe à la mienne.—A celle que tu connais le mieux.—Je n'en connais aucune, dit Jacques; je suis une recrue, moi, Dieu ne m'a pas fait naître soldat.—Comment, malheureux, lui dis-je, tu ne connais aucune arme, et tu t'engages avec un malin comme Lorrain?—Vous m'avez dit de le faire, je l'ai fait, dit Jacques.—Eh bien! tu sais sabrer, bats-toi au sabre.—Comment s'y prend-on?—Comme on peut, quand on ne sait pas.—A la bonne heure! dit Jacques; quand Lorrain sera prêt, vous m'appellerez.» El il se met à dormir sur une table. A l'heure dite, mon Lorrain se présente sur le terrain d'un air persifleur. Il faisait toutes sortes de moqueries, et affectait de laisser à Jacques tous les avantages. Voilà Jacques qui prend un sabre plus long que lui, qui, avec ses petits bras, le fait voltiger par-dessus sa tête, et vient sur son homme, tapant à droite, à gauche, en avant, au hasard, mais tapant dru, battant en grange, ne s'inquiétant pas de parer, mais d'avancer. Quand Lorrain vit cette manière d'agir, il recula, et demanda ce que cela voulait dire. «Cela veut dire, lui répondis-je, que Jacques ne sait pas tirer le sabre, et qu'il fait comme il peut.» Lorrain reprit courage et avança; mais il reçut aussitôt sur l'épaule droite une si bonne entamure, qu'il s'en trouva satisfait et n'en demanda pas davantage. De cette affaire-là, il resta plus de six mois sans se battre et sans dessiner.»

On parla encore longtemps de Jacques, et si je ne craignais de te fatiguer avec mes récits, je te raconterais de quelle manière vraiment héroïque Jacques supporta ses horribles souffrances de la campagne de Russie. Ce sera pour une autre fois, si tu veux; aujourd'hui, ce besoin de te parler de lui m'a conduite assez loin; il est temps que je te délivre de mon griffonnage et que j'aille me coucher. Adieu, mon amie.

VI.

Cerlay, près Tours.

Quand ma souffrance s'endort, pourquoi la réveilles-tu, imprudente Sylvia! Je sais bien que je n'en guérirai pas: crains-tu que je ne l'oublie? Mais de quoi donc as-tu peur? et quelle page de ma vie peut te paraître bizarre quand elle est signée de Jacques? Est-ce de me voir amoureux que tu t'étonnes? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui t'effraie?

Moi, si je pouvais m'épouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir si heureux; mais je l'ai été plus d'une fois, et plus d'une fois j'ai su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai. J'aime du plus profond de mon coeur une vierge, une enfant belle comme la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante, faible peut-être, mais sincère et droite comme toi. Pourtant Fernande n'est pas ton égale; nulle ne l'est en ce monde, Sylvia; c'est pourquoi je ne la cherche pas. Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et l'orgueil qui te font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les tendres prévenances dont mon coeur sent le besoin. J'ai soif de repos, Sylyia; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin pénible; il faut que je m'appuie sur un coeur paisible et pur; le tien ne peut pas m'appartenir exclusivement; il faut que je m'empare de celui-ci, qui n'a encore connu que moi.

Oui, Fernande est une sauvage. Si tu voyais ses longs cheveux blonds se détacher et tomber en désordre sur ses épaules au moindre mouvement de sa jeune pétulance; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours étonnés, toujours questionneurs, et si ingénus quand l'amour en adoucit la vivacité; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices indubitables, la franchise et l'honnêteté. Fernande a dix-sept ans; elle est petite, blanche, un peu grasse, mais élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils noirs au-dessous d'une forêt de cheveux blonds, donnent un caractère particulier à sa beauté. Son front n'est pas très élevé, mais il est purement dessiné, et annonce une intelligence plutôt docile que saisissante, plutôt capable de mémoire que d'observation. En effet, elle arrange et emploie convenablement ce qu'elle sait, et ne découvre rien par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son caractère et son esprit sont faits exprès pour assurer le bonheur de ma vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l'approche du mariage ne m'a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère de Fernande est ce qu'il est; je l'étudie, je le possède, et je traiterai avec lui en conséquence. Quand j'étais jeune, je croyais à un être créé pour moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposées, et quand je désespérais de le trouver dans l'une, je me hâtais de l'espérer dans une autre. C'est ainsi que j'ai aggravé mes maux et que j'ai souvent connu le découragement, Amour romanesque! tourment et chimère des années fécondes de la vie!

Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia; je ne suis pas un homme blasé qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une femme simple, gentille et rangée: je suis un homme encore bien jeune de coeur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l'épouse pour deux raisons: la première, parce que c'est l'unique moyen da la posséder; la seconde, parce que c'est l'unique moyen de l'arracher des mains d'une méchante mère, et de lui procurer une vie honorable et indépendante. Vous voyez que c'est un mariage d'amour; je ne m'en défends pas. Si cette détermination entraînait tous les maux que vous craignez, ce qu'il y a de vieux en moi, l'esprit et la volonté, aurait pris le dessus, et j'aurais fui avant de m'abandonner à mon coeur; mais ces maux sont imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.

Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié avec la société, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares institutions qu'elle ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers et les femmes trop lâches pour demander une loi plus noble que la loi de fer qui les régit: à des êtres sans conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaîne. Les améliorations que rêvent quelques esprits généreux sont impossibles à réaliser dans ce siècle-ci; ces esprits-là oublient qu'ils sont de cent ans en avant de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi il faut changer l'homme.

Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute et moins féroce que la société où l'on est condamné à vivre et à mourir, il faut ou lutter corps à corps avec elle, ou s'en retirer tout à fait. J'ai fait l'un, je veux faire l'autre. J'ai vécu seul, méprisant l'activité d'autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la race humaine; à présent je veux vivre deux, et donner à un être semblable à moi le repos et la liberté qui m'ont été refusés de tous. Ce que j'ai amassé de force et d'indépendance durant toute une vie de solitude et de haine, je veux en faire profiter l'objet de mon affection, un être faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout; je veux lui donner un bonheur inconnu ici-bas; je veux, au nom de la société que je méprise, lui assurer les biens que la société refuse aux femmes. Je veux que la mienne soit un être noble, fier et sincère; telle que la nature l'a faite, je veux la conserver; je veux qu'elle n'ait jamais ni besoin ni envie de mentir. J'ai embrassé cette idée-là comme un but à ma triste et stérile existence, et je me persuade que, si je réussis, ma vie ne sera pas absolument perdue.

Ne souris pas, Sylvia; ce ne sera pas une petite chose, cela sera peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes d'Alexandre. J'y emploierai tout mon courage, toute ma force; j'y sacrifierai tout, s'il le faut: ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur honneur; car je ne me dissimule pas les difficultés de mon entreprise et ce que la société y apportera d'obstacles. Je sais combien ses préjugés, sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de terreur celle que j'ai prise par la main pour la faire marcher avec moi dans ce chemin désert; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais. Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas là pour me dire: «Jacques, souviens-toi de ce que tu a promis à Dieu?»

VII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE

Tilly, le...

Tu es une moqueuse; tu dis que j'imite le jargon des grognards, comme si j'avais composé dix vaudevilles; cependant tu dis que j'ai bien fait de te raconter tout cela; et moi aussi, je le pense, car te voilà à demi réconciliée avec Jacques; ce caractère froidement brave te plaît, et à moi donc!

J'ai suivi ton conseil, et je ne sais trop quelle conclusion je dois tirer de la conversation que j'ai eue avec les Borel. Je te la transmets, au risque d'être encore traitée de petite perruche: tu me diras ce que tu en penses.

L'occasion s'est offerte à moi on ne peut meilleure. Maman avait été faire une visite à notre voisine, madame de Bailleul, quand Eugénie et son mari sont arrivés. Jacques avait été appelé à Tours pour une affaire. «Je suis enchantée de me trouver seule avec vous, leur ai-je dit; j'ai beaucoup de questions à vous faire à tous deux. D'abord êtes-vous bien mes amis? suis-je indiscrète de compter sur vous comme sur moi-même?» Eugénie m'a embrassée, et son mari m'a tendu la main d'une grosse façon militaire que ma mère eût trouvée de bien mauvais ton, mais qui m'a inspiré plus de confiance que tous les compliments du monde. «Il faut que vous me parliez de Jacques, leur ai-je dit; vous ne m'en avez jamais dit que du bien; il est impossible que vous n'ayez pas un peu de mal à m'en dire.—Qu'est-ce que cela signifie? s'est écriée Eugénie.—Ma bonne amie, lui ai-je répondu, je vais m'engager sans retour et bien précipitamment avec un homme que je connais très-peu; ce serait une grande folie, si vous n'étiez garants du noble caractère de cet homme-là. Maintenant je ne songe pas à m'en dédire, car il sait et vous savez tous que je l'aime; mais, malgré cela, et même à cause de cela, je voudrais le connaître mieux et pouvoir me tenir en garde contre les défauts grands ou petits qu'il peut avoir. Vous m'avez dit, dans un temps où aucun de nous ne songeait qu'il pouvait devenir mon mari, qu'il avait beaucoup de singularités, maintenant il m'intéresse extrêmement de savoir quelles sont ces singularités, afin de n'en pas blesser quelqu'une involontairement et d'éviter tout ce qui peut les éveiller. Je n'en ai encore aperçu que l'ombre, et je me demande souvent s'il est possible qu'un homme soit aussi parfait que Jacques me semble l'être. Je veux me défendre de l'aveuglement et de l'enthousiasme; je vous en prie, mes amis, parlez-moi, éclairez-moi.

—Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel, et je ne sais que vous dire. Vous êtes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que, si vous étiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté, Jacques est mon plus ancien, mon meilleur ami: il m'a porté sur ses épaules en Russie pendant plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid à côté de son cheval; et il a manqué de mourir lui-même par suite de ce léger fardeau. Je vous ai raconté cela, peut-être; je pourrais vous raconter tant d'autres choses! des dettes payées, des duels accommodés, des coups parés tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas finir; et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit à présent de parler de lui comme je le ferais d'un autre?—À tout autre qu'à moi, non certainement, ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous le devez.—Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chère mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que vous,—Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement, mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.—Fernande a raison, a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui épargner de petits chagrins, et peut-être de grandes contrariétés. Elle dit qu'elle aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas: moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme, d'un autre côté, je sais qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire à Jacques, je ne vois pas le moindre inconvénient à lui dire tout ce que tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités de Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'étonner de rien, si ce n'est de sa douceur, de son égalité de caractère et du calme de son esprit.—Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas faire, interrompit son mari; tu parles contre la vérité. Il est vrai que tu mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prévention, jusqu'à la mienne, qui certainement est une femme sensée.—Eh bien! moi, je veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est. Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère fantasque? a-t-il des caprices, des emportements?—Des emportements? non; ou, s'il en a, je ne les ai jamais aperçus: il est doux comme un agneau.—Mais des caprices?—Je vous répondrai à une condition: c'est que vous me permettrez de raconter à Jacques notre conversation mot pour mot, et dès ce soir.» Cette demande m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas toujours dans son bon sens? que j'ai demandé à ses amis les petits secrets de son caractère, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter à lui?—Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons là ce sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets sur l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez interrogé.—-J'ai peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu; mais, puisque je l'ai fait, j'en veux subir toutes les conséquences; il me paraîtrait plus déloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les conditions.» Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques à peu près dans ces termes:

«Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois pas trop à quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles qui l'ont aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui l'aime de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop rien. Je le trouve sec, fier, méfiant; je suis en colère de ce qu'il sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres où il semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc, Jacques?—Rien.—Souffres-tu?—Non.—As-tu quelque chose qui te contrarie?—Bah!—Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?—Si fait.—Tu veux que je te laisse tranquille?—Oui.—A la bonne heure.» Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un seul, fût-ce un verre d'eau in articulo mortis, et cela non pas tant peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit jamais la raison de son silence, mais on s'en aperçoit tout de suite à la manière dont il vous conseille en pareille occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez l'amitié à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez que pour un homme dont l'amitié est capable de tous les sacrifices, il y a une espèce de folie superbe à nier l'amitié des autres. C'est injuste, et cet orgueil-là m'a souvent mis en colère contre lui. Cette singularité en entraîne d'autres. Quand il a rendu un service, il ne peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui qu'il a obligé; il semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui quelque chose. Il y a là-dedans excès de délicatesse, mais il y a quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments, et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant, c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence à bavarder au dessert. Il ne s'enivre jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord avec nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt qu'aimé au régiment. Sans les services qu'il a rendus d'une manière toujours magnifique, on l'aurait détesté comme un mauvais camarade; car les militaires n'aiment pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air d'en penser plus long qu'eux.

—D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du coeur chagrin et l'esprit mélancolique.—Le fond du coeur de Jacques n'est pas facile à voir, reprit-il, mais son caractère n'est pas plus mélancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un demi-sens pour aimer la gaieté douce; mais quand on casse les pots, Jacques n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la porte ou par la fenêtre.—Cela ne me semble pas un grand défaut, repris-je.—Ni à moi non plus, dit Eugénie.—Ni à moi non plus maintenant, dit Borel; je me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus nécessaire. Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de l'être moins que moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se méfier de l'homme à qui le vin ne desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus grave qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez le corriger de cela.—-Non pas! répondis-je en riant. Est-ce là tout?—Tout, ma parole d'honneur! A présent que je vois avec quelle philosophie vous prenez ces choses-là, je suis enchanté de vous les avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus terribles.—Je ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un plus terrible défaut que celui de boire avec prudence et modération. Eugénie est bien heureuse de n'avoir pas cela à vous reprocher.—Vous êtes une méchante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A présent vous ne me questionnerez plus?»

La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait paru si singulière que je ne songeai qu'à en rire avec eux; mais quand ils furent partis, je me mis à penser à certaines parties de ce discours qui ne m'avaient pas assez frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui quelque chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayée à cette idée que j'eus presque envie d'écrire à Jacques pour rompre avec lui; car enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne m'épouse peut-être que pour me la donner; et quand je serai son obligée à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera une ingratitude; il s'imaginera peut-être que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit à son mari, et il aura peut-être raison. Pour la première fois je me sens alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon amour encore davantage.

VIII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que l'amour seul t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de faire de cet amour une chose belle et grande dans ta vie est un rêve conçu dans le moment même où tu m'as répondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu n'es peut-être jamais descendu toi-même. Peut-être sous le masque de la force vas-tu commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de quelque manière étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire souffrir? N'as-tu pas assez vécu?

Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord. Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat de ta vie, et maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne peux pas me laisser persuader que ce soit là une chose dont je doive me réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent à cette nouvelle phase de ta vie. Pourquoi ta figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits à côté de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois au lever de la lune? Mon âme est habituée à vivre seule, Dieu le veut ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable que tous ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'étais assise au pied de la montagne; le ciel était voilé, et le vent gémissait dans les arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre notes dans l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai été voir les buissons d'où elle était partie pour m'assurer que tu n'y étais pas. Ces choses-là m'ont rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un orage sur nos têtes.

Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège nouveau; la seule parole vraie de ta lettre est celle-ci: «J'épouse cette jeune fille parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posséder.» Et quand tu ne l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu?

Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de l'avoir aimée que tu es avide maintenant de t'abandonner à ta passion. Pourquoi cet amour-là différerait-il des autres? As-tu tellement changé depuis un an que tu sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à ton âme, l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui résiste à l'intimité? Tu es capable de comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais, en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible à beaucoup d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque grave infirmité, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté misérable el sacrifié de ton grand caractère; voilà en quoi Dieu te châtie de n'être pas soumis aux misères communes.

Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de ne rien pardonner à cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton coeur aussitôt que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'être qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte une idole souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard à briser l'autel où elle s'est prosternée devant un faux dieu; au lieu de la résignation froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le désespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né sans coeur que d'avoir aimé.

Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes d'autrui du manteau de ton silence; ta main généreuse relève celui qui est tombé, essuie la fange de son vêtement, et efface la trace que sa chute a laissée sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore à ce que tu appelais le mal de la miséricorde?

Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère et bonne; elle est femme, elle a été élevée par une femme, elle sera lâche et menteuse, un peu seulement peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton amour qu'au besoin d'aimer qui dévore ton âme, et au voile que ce besoin aura étendu sur tes yeux jusqu'au jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as prévu cela, je le vois bien; tu as pensé au temps où, lui retirant ton affection, tu lui laisserais l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir amoureux; j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai toujours su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour où l'ardeur et la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien à ta conscience et à celle d'une femme; quand les lois, la croyance et l'usage vous défendront à tous les deux de vous consoler par un autre amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce seront des chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère; pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la société peut faire de mal à un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de cette lutte? Désolée comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas quel rocher elle veut porter sur sa faible tête, et à quel colosse de vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel serment étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'écoutera ni l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosité sur le livre du destin! À quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne déracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé, j'ai désiré, j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée comme tu l'as été tant de fois, comme tu le seras encore!

IX.

DE CLÉMENCE A FERNANDE.

Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te dire que tu vis dans un monde où l'on a singulièrement mauvais ton, et où tout se passe de la façon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je suis sûre que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses sont les meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mère le sait de reste, et, parmi tous ses défauts, je lui reconnais au moins un extrême bon sens et une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que, sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme riche, elle ne t'ait jetée dans la mauvaise compagnie. Eugénie a toujours été une espèce de bourgeoise très-commune, et le couvent, où l'on prend en général une meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à la folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son château soit devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mère t'ait abandonnée à ces amitiés-là, cela me révolte un peu.

N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein dans la société dite du Champ d'Asile, du moins je le présume. Je n'ai pas de préjugés; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'être impartiale en politique, et je m'accoutume à supporter les différences dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te parlerai donc comme je dois parler à une personne qui est dans ta position; et je m'écarterai de tout système et de toute habitude pour me mettre au même point de vue que toi.

Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup réfléchir à cette parole: «Il ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents.» Si l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à propos de M. Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vécu parmi les gens qui boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait été sa première éducation, dès l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela l'oblige à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis très-portée à le croire tel, d'après tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions l'une et l'autre? s'il était inférieur à tous ces braves butors que tu aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyauté? si toute cette réserve, que tu prends peut-être pour de la noblesse dans les manières, était seulement la prudence d'un homme qui cache quelque vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui ont beaucoup de dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-là sont tout mystère; mais on fait bien de ne pas chercher à lever le voile dont ils se couvrent. Je ne puis me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je me trompe peut-être absolument.

X.

DE JACQUES A SYLVIA.

Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu voudras, un crime peut-être! Peut-être que je m'en repentirai et qu'il sera trop tard; peut-être aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un; mais il n'est déjà plus temps: le pente m'entraîne et me précipite; j'aime, je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir autre chose.

Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais dit, parce que dans ces moments-là j'éprouve un besoin égoïste de me replier sur moi-même et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de m'épancher, et encore cela ne m'a été possible qu'en de rares instants. Il en est d'autres où Dieu seul a pu être le confident de ma douleur ou de ma joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de te faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu à moi-même. Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois; peut-être m'aimeras-tu moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus homme que tu ne penses.

Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner à son propre coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement! C'est quand on ne peut plus aimer qu'on doit pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre le feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières brises du printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premières fleurs. Le soleil de midi était déjà chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et de mousses fraîches répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les mésanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'espérance; j'eus un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu ces joies pures et ces divins ravissements; c'était un désir plus âpre que la fièvre. Aujourd'hui il me semble être jeune et ressentir l'amour dans une âme vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre épouvanté errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai été si heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle pas que j'en ai dit autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent réellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à une gradation de force dans les affections successives d'une âme qui se livre ingénument comme la mienne, je n'ai jamais travaillé mon imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle. Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obéi à te Providence qui m'attirait ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli; j'ai vécu deux ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, moi! moi qui suis si bien habitué à la souffrance, je reculerais devant elle, je ne disputerais pas à cette avare destinée les biens que je peux lui arracher encore! Ai-je donc été si heureux? n'ai-je plus rien à connaître, rien à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié; je sens qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore des désirs et des besoins. Je veux conquérir ces joies et les savourer, dussé-je les payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne du moins, est d'être heureux pour souffrir ensuite, et de tout posséder pour tout perdre, soit! Si ma vie est un combat, une révolte continuelle de l'espérance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force de combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le reste de mes jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter avant le combat; qu'il me brise s'il est le plus fort.

Ne me dis pas que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien. D'abord cet être, là où je le prends, ne serait qu'infortuné en d'autres mains que les miennes; et puis ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est peu de chose au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui. Les tourments qui m'attendent, je les connais, et je sais ce que sont les douleurs des autres au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la compassion pour quelqu'un? Songerais-tu à établir une comparaison entre moi et le reste des hommes? En fait de souffrance, ne suis-je pas une exception? Tout autre que toi rirait de cette prétention et la prendrait pour un imbécile orgueil; mais tu sais bien que je ne m'en vante pas, et que je m'en plains dans l'amertume de mon coeur. Tu sais que j'ai souvent maudit le ciel pour m'avoir refusé la faculté qu'il accorde si généreusement à tous les hommes, l'oubli! De quoi ne se consolent-ils pas et de quoi me suis-je jamais consolé? La douleur les effleure; je ne sais quel vent souffle sur leurs plaies et les sèche aussitôt. Pourquoi les miennes saignent-elles éternellement? Pourquoi la première douleur de ma vie, au lieu de s'en aller dans la nuit de l'oubli, est-elle toujours devant mes yeux, terrible et vivante comme le sang prolifique de l'hydre? Pour tous les humains, le malheur est une hymne funèbre qui passe, et dont les notes se perdent peu à peu dans l'éloignement; quand la dernière s'envole, l'oreille n'en conserve pas le son. Pourquoi mugissent-elles toutes autour de moi? Pourquoi cet éternel chant de mort qui s'élève à toute heure dans mon âme et qui me force à pleurer continuellement mes pertes? Pourquoi mon front est-il ceint d'épines qui le déchirent à chaque souffle du vent dans les fleurs dont les autres se couronnent?

Oh! je vois bien que les autres ne souffrent pas la centième partie de mon mal. Ils se désolent cent fois plus haut, parce qu'ils ne savent vraiment pas ce que c'est que la douleur. Insolents sybarites, ils se plaignent du pli d'une rose; je vois comme ils se guérissent, comme ils se consolent, comme ils sont aveuglément dupes d'une illusion nouvelle. Race stupide et lâche! ils n'affronteraient pas ces illusions s'ils savaient comme moi ce qu'elles valent! quand ils sont terrassés par le destin, ils avouent qu'ils se sont trompés. «Ah! si j'avais su, disent-ils, que cela devait finir ainsi!» Et moi je sais comment tout finit, et je commence un amour nouveau! Tu vois bien que je suis cent fois plus courageux, cent fois plus infortuné que les autres.

Fernande souffrira donc avec moi, tu veux que je trace d'avance l'arrêt de mort de mon bonheur. Eh bien! sois satisfaite, âme stoïque, vigueur impitoyable! l'un de nous cessera d'aimer, elle ou moi, qu'importe? celui qui se détachera le dernier ne sera pas le plus malheureux! Fernande se consolera; elle est sincère et bonne; mais elle est faible, la pauvre enfant; faible sera sa douleur.

Au milieu de mon amour et de ma joie, il y a une chose qui me déchire et qui m'indigne contre moi, et contre toi aussi, Sylvia: contre moi, parce que je n'ai pas songé dans ma dernière lettre à te questionner; contre toi, parce que tu gardes un dédaigneux silence, comme si tu me croyais devenu indifférent à ton sort. Si tu avais cette idée-là, Sylvia, je serais capable de partir à l'heure même et d'aller te redemander à genoux ta confiance et ton estime. Oh! dis-moi comment va ton coeur, infortunée! parle-moi de toi! Comment! depuis trois semaines il n'est question que de moi, et nous n'avons pas dit un mot de ta nouvelle situation! La dernière fois que tu m'en as parlé, tu semblais assez satisfaite; mais je ne puis me tranquilliser absolument sur la solitude où je t'ai laissée. Cela est bien rude à ton âge, Sylvia, et avec ta force! plus on a d'énergie pour résister à la douleur, plus on en a pour la ressentir. Dis-moi, dis-moi si tu as pris le dessus. Il ne me semble pas, à la manière dont tu envisages ma position, que tu aies trouvé le repos de l'esprit. Parle-moi de ce coeur qui me juge et me dissèque si sévèrement, et qui a toutes mes folies, toute mon audace. N'oublie pas du moins, Sylvia, qu'il y a entre nous un sentiment plus fort que l'amour, et que tu n'as qu'un mot à dire pour m'envoyer d'un bout du monde à l'autre.

XI.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Ma chère, ta lettre me fait horriblement mal. D'abord je n'y comprends rien; qu'est-ce que tu entends par la dépravation? Est-ce l'inconstance, est-ce le besoin de changer d'amour? En ce cas, j'ai une peur affreuse. Voici la conversation que je viens d'avoir avec le gros capitaine Jean, dont je t'ai parlé; tu jugeras ce qui se passe en moi. Nous avons fait ce matin une promenade dans le bois de Tilly; nous étions cinq hommes et cinq femmes, tous en tilbury. Comme il fallait que dans chacune de ces petites voitures il se trouvât un homme avec une femme pour diriger le cheval; comme ma mère n'a pas jugé convenable que je fisse deux lieues dans le tilbury de Jacques en présence de huit personnes (quoiqu'elle me laisse tous les jours quatre ou cinq heures seule avec lui dans notre jardin); comme M. Jacques ne voulait pas, je suis bien sûre, être le cavalier de ma mère, et que M. Borel s'est dévoué à sa place; comme enfin je ne pouvais aller convenablement qu'avec un homme marié, et que le capitaine Jean est père de quatre grands enfants, on a décidé unanimement que je devais avoir ce joli page. Du moment que je n'étais pas avec Jacques, j'aimais autant celui-là qu'un autre; il me semblait obligeant et bon homme. Mais c'est le butor le plus bavard et le plus niais que je connaisse à présent, et il m'a mis l'esprit dans une telle perplexité que je suis au désespoir d'avoir fait route avec lui.

Il est vrai que c'est bien ma faute. Quand je me suis trouvée tête à tête en conversation avec un homme qui connaît Jacques depuis vingt ans et qui ne demandait pas mieux que de causer, je n'ai pu y tenir, et je l'ai mis sur la voie. D'abord d'un ton moitié amical, moitié goguenard, il s'est hasardé à me parler de son caractère, et peu à peu, pressé par mes questions et encouragé par l'air de plaisanterie que j'affectais, il m'a raconté des aventures de sa vie. Je ne sais quelle impression cela m'a faite dans le moment; à présent je suis en proie à une agitation affreuse; il me semble que je dois conclure de cette conversation que Jacques est un enthousiaste et un inconstant, du moins le capitaine me l'a dit plus de vingt fois. «Vous devez être fière, me disait-il, d'avoir enchaîné le faucon; il a joliment chassé de petites perdrix comme vous! mais le voilà dompté et chaperonné sur le poing de sa châtelaine; coupez-lui les ailes, si vous voulez qu'il y reste.—Qu'est-ce que cela veut dire? lui ai-je demandé. Est-ce donc si difficile de garder le coeur de M. Jacques?—Ah! il y en a plus d'une qui s'est vantée d'en venir à bout, a-t-il repris. Mais elle comptait sans son hôte, la pauvrette! Brrr...t! quand on croyait avoir bien fermé la cage, l'oiseau était parti à travers les barreaux. Mais je vois que cela ne vous inquiète pas, et que vous faites votre affaire de le guérir de cette envie de changer.—Certainement, répondis-je en tâchant de cacher mon effroi sous un rire forcé. Mais vous, capitaine, qui êtes un modèle de fidélité, à ce que dit M. Borel, comment n'avez-vous pas morigéné un peu M. Jacques?—Ah! que diable voulez-vous! répondit-il en prenant un air capable, un enthousiaste, un fou! L'engouement pour les jupons est une vraie maladie chez lui. Autant il est froid et réservé avec les hommes, autant il est tendre et empressé auprès des belles; et à qui est-ce que je le dis? Vous le savez mieux que moi, mademoiselle Fernande!» Et il se mit à rire d'un gros rire insupportable. «Il a donc fait bien des folies dans sa vie? demandai-je. Des folies, répondit-il, des folies dignes des Petites-Maisons; et pour quelles pécores! les plus altières carognes (je te répète son expression, parce que cela me parait nécessaire pour te donner une idée juste de la manière dont il traite les amours de Jacques), les plus insolentes chipies que j'aie jamais rencontrées; de ces femmes belles comme des anges et méchantes comme des démons, avides, ambitieuses, intrigantes, despotiques; de ces femmes comme il y en tant, et auxquelles vous ressemblez si peu, mademoiselle Fernande!—Comment M. Jacques a-t-il pu s'attacher à de pareilles femmes?—Il était leur dupe, il les prenait pour de petits anges, et il voulait couper la gorge à tous ceux qui n'étaient pas de son avis. Ah! si vous saviez ce que c'est que Jacques amoureux! Mais qu'est-ce que je dis? Qui le sait mieux que vous? Il est vrai qu'à cause de vous il ne rencontre de contradictions nulle part. Quand il annonce son mariage, tout le monde lui dit qu'il épouse un petit ange; et la première fois que j'en ai entendu parler, je me suis écrié: «Ah! parbleu! Jacques, il est bien temps que tu aimes une femme digne de toi!» Il m'a serré la main, et en même temps il m'a regardé de travers; car, s'il est content de vous entendre louer, il n'en est pas moins furieux quand on parle mal des diablesses qu'il a aimées. Savez-vous que j'ai failli me battre avec lui plus de dix fois parce que je voulais l'empêcher de se ruiner, de se retirer du service et de se marier avec la plus grande dévergondée de la terre? J'aime Jacques comme mon enfant; j'ai reçu de lui des services que je n'oublierai jamais; mais si je me suis un peu acquitté envers lui, c'est en l'empêchant de faire cette belle équipée.—Comment l'en avez-vous empêché? Contez-moi cela.—C'était la marquise Orseolo. Parbleu! c'est une histoire connue dans tout Milan! La plus belle femme de l'Italie, et de l'esprit comme un démon. Jacques ne se trompe pas, du moins sur ces choses-là, et il y a bien un peu de vanité dans tous ses choix. Il y en avait surtout dans ce temps-là. Toute l'armée d'Italie était, ma foi! aux pieds de madame Orseolo, qui se donnait des airs de patriotisme, chose bien rare parmi les Italiennes, et qui affichait pour les pauvres Français le plus profond mépris. Cela tente mon fou de Jacques, et le voilà, avec sa mine pâle et ses grands yeux tristes, qui se promène autour de la belle, et la suit comme son ombre, jusqu'à ce qu'il ait enfin vaincu ce fier courage et soumis cette farouche vertu. Tout allait bien; Jacques allait jeter le froc aux orties et emmener cette charmante conquête en France, non sans l'épouser, comme elle le désirait, et compléter la plus grande folie qu'il eût jamais faite, lorsque, par bonheur, j'acquis des preuves flagrantes de l'intimité un peu trop tendre qui existait entre la dame et son confesseur, et je me hâtai, comme vous pensez bien, de les fournir à Jacques, qui ne me dit pas seulement grand merci, mais qui du moins quitta Milan un quart d'heure après et disparut pendant six mois. Nous le retrouvâmes à Naples, aux pieds d'une chanteuse célèbre, qui ne le subjugua pas moins et qui le trompa de même. Pour celle-là, il a failli perdre la raison. Je n'en finirais pas si je vous racontais toutes les aventures de Jacques. C'est le garçon le plus romanesque, avec cette mine tranquille que vous lui voyez; mais si bon avec toutes ses extravagances, si généreux, si brave! Vous serez heureuse avec lui, mademoiselle Fernande. Si vous ne l'êtes pas, prenez-moi pour le plus méchant hâbleur de la terre, et venez me tirer les oreilles.»

Tu dois voir ce que c'est que Jacques maintenant; dis-le-moi, ma chère Clémence; car, pour moi, je le sais un peu moins qu'auparavant. Mais je suis triste à mourir. Ce Jacques, qui dit m'aimer tant, et qui a déjà usé son coeur pour des êtres si méprisables; ces enthousiasmes aveugles auxquels il est sujet, et qui le poussent à sacrifier tout à l'objet de son fol amour, et à lui faire des serments éternels qu'il doit bientôt après rompre et détester!... Et s'il me traitait ainsi! si la veille de mon mariage il se dégoûtait de moi; le lendemain, ce serait encore pis!... Oh! Clémence, Clémence, dans quel abîme suis-je près de tomber! Dis-moi ce qu'il faut faire. Depuis quelques jours je vois Jacques à peine. Il est occupé de préparer tout pour ce mariage, et il va à Tours et à Amboise deux ou trois fois par semaine. D'ailleurs, l'effroi qu'il m'inspire commence à devenir si grand que je crains d'avoir une explication avec lui et de me laisser rassurer. Cela lui est si facile, et j'ai tant besoin de croire en lui! Je me sens si malheureuse quand je doute!

XII.

De SYLVIA A JACQUES.

Va donc où t'emporte ta destinée! J'aime mieux cette lettre-ci que l'autre: elle est franche, du moins. Ce que je crains le plus, c'est de te voir retomber dans les illusions de ta jeunesse. Mais si tu abordes hardiment le péril, si tu vois clair à les pieds, tu franchiras peut-être l'abîme. Qui sait ce qui peut vaincre le courage d'un homme? Tu es las de disputer lentement la partie, et tu joues tout ton avenir sur un dernier coup de dés. Si tu perds, souviens-toi qu'il te reste un coeur ami pour t'aider à supporter le reste de ta vie, ou pour te tenir compagnie, si tu veux t'en débarrasser.

Tu me dis de te parler de moi, et tu me reproches de garder un dédaigneux silence. Sais-tu pourquoi, Jacques, j'envisage si sévèrement la nouvelle phase d'amour où entre ta destinée? Sais-tu pourquoi j'ai peur, pourquoi je t'ai averti du danger, pourquoi je te vois d'un oeil sombre marcher à sa rencontre? Tu ne l'as pas deviné? C'est que moi aussi je suis perdue sur cette mer orageuse; moi aussi je m'abandonne au destin, et je place tout ce qui me reste de force et d'espoir sur le hasard d'un chiffre. Octave est ici; je l'ai vu, je lui ai pardonné.

J'ai fait une grande faute en ne prévoyant pas qu'il viendrait. J'ai arrangé toute ma situation pour oublier son absence, et non pour combattre son retour. Il est venu, j'ai été surprise; la joie a été plus forte que la raison.

Je parle de joie! et toi aussi tu en parles. Quelle joie que la nôtre! Sombre comme la flamme de l'incendie, sinistre comme les derniers rayons du soleil qui perce les nues avant la tempête! Nous joyeux! quelle dérision! Oh! quels êtres sommes-nous, et pourquoi voulons-nous toujours vivre la même vie que les autres?

Je sais que l'amour seul est quelque chose, je sais qu'il n'y a rien outre sur la terre. Je sais que ce serait une lâcheté que de le fuir par crainte des douleurs qui l'expient; mais vraiment, quand on voit si bien sa marche et ses résultats, peut-on goûter des joies bien pures? Pour moi, cela m'est impossible. Il y a des moments où je m'échappe des bras d'Octave avec haine et avec terreur, parce que je vois dans le rayonnement de son front l'arrêt de mon futur désespoir. Je sais que son caractère n'a aucun rapport avec le mien; je sais qu'il est trop jeune pour moi, je sais qu'il est bon sans être vertueux, affectueux, mais incapable de passion; je sais qu'il ressent l'amour assez fortement pour commettre toutes les fautes, mais pas assez pour faire quelque chose de grand. Enfin je ne l'estime pas, dans l'acception particulière que toi et moi donnons à ce mot.

Quand j'ai commencé à l'aimer, j'ai chéri en lui cette faiblesse qui me fait souffrir maintenant. Je n'ai pas prévu qu'elle me révolterait bientôt. En vérité, j'ai fait ce que tu fais sans doute à présent. J'ai trop compté sur la générosité de mon amour. Je me suis imaginé que, plus il avait besoin d'appui et de conseil, plus il me deviendrait cher en recevant tout de moi; que le plus heureux, le plus noble amour d'une femme pour un homme devait ressembler à la tendresse d'une mère pour son enfant. Hélas! j'avais tant cherché la force, et mes tentatives avaient été si déplorables! En croyant m'appuyer sur des êtres plus grands que moi, je m'étais sentie si durement repoussée par un froid de glace! Je me disais: La force chez les hommes, c'est l'insensibilité; la grandeur; c'est l'orgueil; le calme, c'est l'indifférence. J'avais pris le stoïcisme en aversion après lui avoir voué un culte insensé. Je me disais que l'amour et l'énergie ne peuvent habiter ensemble que dans des coeurs froissés et désolés comme le mien, que la tendresse et la douceur étaient le baume dont j'avais besoin pour me guérir, et que je les trouverais dans l'affection de cette âme ingénue. Qu'importe, pensai-je, qu'il sache ou non supporter la douleur? Avec moi, il n'aura pas à la connaître. Je prendrai sur moi tout le poids de la vie. Son unique affaire sera de me bénir et de m'aimer.

C'était là un rêve comme les autres; je n'ai pas tardé à souffrir de cette erreur, et à reconnaître que si, dans l'amour, un caractère devait être plus fort que l'autre, ce ne devait pas être celui de la femme. Il faudrait du moins qu'il y eût quelque compensation; ici il n'y en a pas. C'est moi qui suis l'homme; ce rôle me fatigue le coeur, au point que je deviens faible moi-même par dégoût de la force.

Et pourtant il y a de bien belles choses dans le coeur de cet enfant! Quels trésors de sensibilité, quelle pureté de moeurs, quelle foi naïve dans le coeur d'autrui et dans le sien propre! Je l'aime parce que je ne connais pas d'homme meilleur. Celui qui est à part de tous les autres ne m'inspire et ne ressent pour moi que de l'amitié.—L'amitié, c'est une sorte d'amour aussi, immense et sublime en de certains moments, mais insuffisante, parce qu'elle ne s'occupe que des malheurs sérieux et n'agit que dans les grandes et rares occasions. La vie de tous les jours, cette chose si odieuse et si pesante dans la solitude, cette succession continuelle de petites douleurs fastidieuses que l'amour seul peut changer en plaisirs, l'amitié dédaigne de s'en occuper. Vous êtes capable, comme vous le dites fort bien, de tout quitter pour venir me tirer d'une situation malheureuse et de courir d'un bout du monde à l'autre pour me rendre un service; mais vous n'êtes pas capable de passer huit jours tranquilles avec moi, sans penser à Fernande, qui vous aime et vous attend. Et cela doit être ainsi, car pour moi c'est la même chose. Je sacrifierais tout mon amour pour vous sauver d'un malheur, je n'en détacherais pas une parcelle pour vous préserver d'une contrariété. Il semble donc que la vie doive être divisée en deux parts: l'intimité avec l'amour, le dévouement avec l'amitié. Mais j'ai beau faire pour me persuader que je suis contente de cet arrangement, j'ai beau me répéter que Dieu m'a servie avec prodigalité en me donnant un amant comme Octave et un ami comme vous; je trouve l'amour bien puéril et l'amitié bien austère. Je voudrais avoir pour Octave la vénération que j'ai pour vous, sans perdre la douce tendresse et la vive sollicitude que j'ai pour lui. Rêve insensé! Il faut accepter la vie comme Dieu l'a faite. C'est difficile, Jacques, bien difficile!

XIII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Ne m'écris pas, ne me réponds pas. Ne me parle plus de prudence, et ne cherche plus à me mettre en garde contre le danger. C'est fini; je m'y jette les yeux bandés. J'aime: est-ce que je suis capable de voir clair à quelque chose! Il en sera ce que Dieu voudra. Qu'importe, après tout, que je sois heureuse ou non? Suis-je donc un être si précieux, pour que nous nous en occupions tant? Et à quoi mènent toutes les prévisions? Elles n'empêchent pas qu'on se risque, et elles font qu'on se risque lâchement. Ne me décourage donc plus, ne me parle plus de Jacques, mais laisse-moi t'en parler toujours.

Hier il est venu me surprendre dans le parc. J'étais assise sur un banc; j'avais la tête dans mes deux mains, et je pleurais. Il a voulu savoir la cause de mon chagrin, et il s'est mis en colère parce que je refusais de parler. Mais quelle colère! Il me prenait dans ses bras et me serrait avec tant de force qu'il me faisait mal, et pourtant je n'avais ni peur ni ressentiment de le voir me brutaliser ainsi. Il me secouait la main d'un air d'autorité, en me disant: «Parle donc, je veux que tu parles, réponds-moi tout de suite; qu'as-tu?» Et moi, qui déteste le commandement, j'ai eu du plaisir à entendre le sien. Le coeur m'a bondi de joie, comme lorsqu'il m'a tutoyée pour la première fois, en me faisant traverser un ruisseau et me disant: «Saute donc, peureuse!» Oh! bien plus cette fois! Ce que j'ai ressenti, Clémence, est inexplicable. Tout mon coeur a été au-devant du sien, comme un esclave qui se jetterait aux pieds de son maître, ou comme un enfant dans le sein de sa mère. Ces choses-là ne peuvent pas tromper; je sens que je l'aime, parce que je dois l'aimer, parce qu'il le mérite, parce que Dieu ne permettrait pas que j'éprouvasse cette confiance et cet entraînement pour un méchant homme. Pressée par ses questions, je lui ai parlé de ma conversation avec le capitaine Jean, et de l'effroi insurmontable qu'il m'avait laissé. «Ah! en effet, m'a-t-il dit, je voulais te parler des craintes auxquelles tu t'abandonnes et des questions que tu as faites à Borel et à sa femme. Cela m'embarrassait un peu; que puis-je te dire? que les reproches de Borel ne sont pas fondés, que les histoires du capitaine sont fausses? Il m'est impossible de mentir. Il est vrai que j'ai des défauts très-graves, et que j'ai fait beaucoup de folies. Mais qu'est-ce que cela a donc de commun avec toi et avec l'avenir qui nous attend? Je ne puis rien le jurer, sinon que je suis un honnête homme, et que je n'aurai jamais avec toi un mauvais procédé. Prends acte de ces paroles-là, s'il te faut des paroles pour te rassurer, et quitte-moi la première fois que j'y manquerai. Mais si tu as cru que tu ne souffrirais jamais de mon caractère et que tu n'aurais jamais rien à lui reprocher, tu as compté faire en ce monde le voyage d'Eldorado, et tu as rêvé une destinée qui n'es permise à personne sur la terre.» Puis il s'est tu tout à coup, et il est resté triste et silencieux; moi aussi. Enfin, il a fait un effort sur lui-même, et il m'a dit: «Vous voyez bien, ma pauvre enfant, que vous souffrez déjà. Ce n'est pas la première fois, et ce ne sera pas malheureusement la dernière. N'avez-vous donc jamais entendu dire que la vie est un tissu de douleurs, une vallée de larmes?» Le ton triste et amer dont il a dit ces paroles m'a tellement brisé le coeur, que mes pleurs ont recommencé à couler malgré moi. Il m'a serrée dans ses bras, et il s'est mis à pleurer aussi. Oui, Clémence, il a pleuré, cet homme ci grave et si accoutumé sans doute à voir couler les larmes des femmes. Les miennes l'ont gagné. Oh! comme son coeur est sensible et généreux! C'est en ce moment que je l'ai bien senti: il importe peu que Jacques ait trente-cinq ans. A-t-il pu être meilleur et plus digne d'amour à vingt-cinq?

Quand je l'ai vu ainsi, j'ai jeté mes bras autour de son cou. «Ne pleure pas, Jacques, lui ai-je dit; je ne mérite pas ces nobles larmes. Je suis un être lâche et sans grandeur; je ne m'en suis pas aveuglément rapportée à toi, comme je devais le faire. Je t'ai soupçonné, j'ai voulu fouiller dans les secrets de ta vie passée! Pardonne-moi; ton chagrin est une punition trop sévère.—Laisse-moi pleurer, m'a-t-il dit, et sois bénie pour m'avoir donné cette heure d'attendrissement et d'effusion; il y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. Ne sens-tu pas, Fernande, que ce qu'il y a de plus doux au monde, c'est la tristesse qu'on partage, et que les larmes qui se mêlent à d'autres larmes sont un baume pour la douleur? Puissé-je pleurer souvent avec toi, et puisses-tu ne jamais pleurer seule!»

Oh! c'est fini, qu'on me dise de Jacques tout ce qu'on voudra, je n'écoute plus que lui. Ne me blâme pas, mon amie, ne me fais pas souffrir inutilement. Je m'abandonne à mon destin; qu'il soit ce qu'il plaira à Dieu! pourvu que Jacques m'aime, je suis sûre de tout supporter.

XIV.

DE JACQUES A FERNANDE.

Je voulais vous dire bien des choses l'autre soir, et je n'ai pu parler; nos larmes se sont mêlées, nos coeurs se sont entendus. Cela suffit pour deux amants, mais pour deux époux ce n'est peut-être pas assez. Votre esprit a peut-être besoin d'être rassuré et convaincu. Je demande à votre affection une preuve de confiance bien grande, ô mon enfant! en vous priant d'accepter mon nom et de partager mon sort; et je m'étonne de l'abandon avec lequel, me connaissant aussi peu, vous vous en êtes jusqu'ici rapportée à moi. Il faut que votre âme soit bien noble et bien généreuse, ou que vous ayez deviné que vous n'aviez rien à craindre du vieux Jacques. Je crois à l'un et à l'autre, à votre confiance et à votre pénétration. Mais je sens bien que jusqu'ici votre coeur a fait tous les frais de cette sécurité, et que j'ai été muet et nonchalant; enfin qu'il est temps que je vous aide à m'estimer un peu.

Je ne vous parlerai pas d'amour. Il me serait impossible de vous prouver que le mien doit vous rendre éternellement heureuse; je n'en sais rien, et je puis dire seulement qu'il est sincère et profond. C'est du mariage que je veux vous parler dans cette lettre, et l'amour est une chose à part, un sentiment qui entre nous sera tout à fait indépendant de la loi du serment. Ce que je vous ai demandé, ce que vous m'avez promis, c'est de vivre avec moi, c'est de me prendre pour votre appui, pour votre défenseur, pour votre meilleur ami. L'amitié seule est nécessaire à ceux qui associent leur destinée par une promesse mutuelle. Quand cette promesse est un serment dont l'un peut abuser pour faire souffrir l'autre, il faut que l'estime soit bien grande des deux côtés, et surtout du côté de celui que les lois humaines et les croyances sociales placent dans la dépendance de l'autre. C'est de cela, Fernande, que je veux m'expliquer formellement avec vous, afin que si vous livrez aveuglément votre coeur à l'amour, vous sachiez du moins à qui vous confiez le soin de votre indépendance et de votre dignité.

Vous devez avoir pour moi cette estime et cette amitié, Fernande; je les mérite, je le dis sans orgueil et sans forfanterie; je suis assez vieux pour me connaître, et pour savoir de quoi je suis capable. Il est impossible que j'aie jamais envers vous un tort assez grave pour les perdre, ou même pour les compromettre. Je vous parle ainsi parce que je vous estime et que je crois en vous. Je sais que vous êtes juste, que vous avez l'âme pure et le jugement sain. Avec cela il est également impossible que vous m'accusiez sans motif, ou que du moins vous n'acceptiez pas ma justification quand elle sera éclatante de vérité.

Il faut cependant tout prévoir: l'amour peut s'éteindre, l'amitié peut devenir pesante et chagrine, l'intimité peut être le tourment de l'un de nous, peut-être de tous les deux. C'est dans ce cas que votre estime m'est nécessaire! Pour avoir le courage de m'abandonner votre liberté, il faut que vous sachiez que je ne m'en emparerai jamais. Êtes-vous bien sûre de cela? Pauvre enfant! vous n'y avez peut-être pas seulement songé. Eh bien! pour répondre aux terreurs qui pourraient naître en vous, pour vous aider à les chasser, j'ai à vous faire un serment; je vous prie de l'enregistrer, et de relire cette lettre toutes les fois que les propos du monde ou les apparences de ma conduite vous feront craindre quelque tyrannie de ma part. La société va vous dicter une formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et de m'être soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre de votre coeur, même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance les mots consacrés sans lesquels votre mère et le monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, puisqu'à ce prix seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais à ce serment de vous protéger que la loi ma prescrit, et que je tiendrai religieusement, j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour époux. Ce serment, c'est de la respecter, et c'est à tes pieds que je veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour amant.

Mais dès aujourd'hui je le prononce, et tu peux le regarder comme irrévocable. Oui, Fernande, je te respecterai parce que tu es faible, parce que tu es pure et sainte, parce que tu as droit au bonheur, ou du moins au repos et à la liberté. Si je ne suis pas digne de remplir à jamais ton âme, je suis capable au moins de n'en être jamais le bourreau ni le geôlier. Si je ne puis t'inspirer un éternel amour, je saurai t'inspirer une affection qui survivra dans ton coeur à tout le reste, et qui t'empêchera d'avoir jamais un ami plus sûr et plus précieux que moi. Souviens-toi, Fernande, que quand tu me trouveras le coeur trop vieux pour être ton amant, tu pourras invoquer mes cheveux blancs, et réclamer de moi la tendresse d'un père. Si tu crains l'autorité d'un vieillard, je tâcherai de me rajeunir, de me reporter à ton âge, pour te comprendre et pour t'inspirer la confiance et l'abandon que tu aurais pour un frère. Si je ne réussis à remplir aucun de ces rôles; si, malgré mes soins et mon dévouement, je te suis à charge, je m'éloignerai, je te laisserai maîtresse de tes actions, et tu n'entendras jamais une plainte sortir de ma bouche.

Voilà ce que je puis te promettre; le reste ne dépend pas de moi. Adieu, mon ange, réponds-moi; ta mère te laisse toute la liberté possible. Mon domestique ira chercher ta lettre demain matin. Je serai forcé de passer la journée à Tours.

Ton ami,
JACQUES.

XV.

DE FERNANDE A JACQUES

Oui, j'ai confiance en vous, je crois à votre honneur. Je n'avais pas besoin de vos serments pour savoir que je ne serai jamais ni avilie ni opprimée par vous. Je suis une enfant, et l'on ne s'est guère donné la peine de former mon esprit; mais j'ai le coeur fier, et ma simple raison a suffi pour m'éclairer sur certaines choses. J'ai horreur de la tyrannie, et si, dès les premiers regards que j'ai jetés sur vous, je ne vous avais pas deviné tel que vous êtes, je ne vous aurais jamais estimé, jamais aimé. Ma mère m'a toujours dit qu'un mari était un maître, et que la vertu des femmes est d'obéir. Aussi j'étais bien résolue à ne pas me marier, à moins de rencontrer un prodige. Cela n'était guère probable, et il m'était beaucoup plus facile de croire que j'arriverais tranquillement à l'espèce d'indépendance assurée aux vieux jours des filles sans dot. Cependant je me figurais quelquefois que Dieu ferait un miracle en ma faveur, et qu'il m'enverrait un de ses anges sous les traits d'un homme, pour me protéger en cette vie. C'était un rêve romanesque, dont je ne me vantais pas à ma mère, mais que je n'avais pas la force de repousser. Quand j'étais assise à mon métier auprès de la fenêtre, et que je voyais le ciel si bleu, les arbres si verts, toute la nature si belle et moi si jeune! oh! alors, il m'était impossible de croire que j'étais destinée à la captivité ou à la solitude. Que voulez-vous? J'ai dix-sept ans; à mon âge on n'a pas toute la raison possible, et voilà que la Providence se met en tête de me traiter en enfant gâté. Vous arrivez un beau matin, Jacques, avant que j'aie encore souffert de l'ennui, avant que les larmes du découragement aient gâté ma fraîcheur de pensionnaire, tout au beau milieu de mes rêves et de mes folles espérances. Voilà que vous venez tout réaliser sans que j'aie eu le temps de douter et de craindre! Vraiment, il n'y a pas longtemps que je lisais encore des contes de fées; c'était toujours la même chose, mais c'était bien beau! C'était toujours une pauvre fille maltraitée, abandonnée, ou captive, qui, par les fentes de sa prison, ou du haut d'un des arbres du désert, voyait passer, comme dans un rêve, la plus beau prince du monde, escorté de toutes les richesses et de toutes les joies de la terre. Alors la fée entassait prodiges sur prodiges pour délivrer sa protégée; et, un beau jour, Cendrillon voyait l'amour et le monde à ses pieds. Il me semble que c'est là mon histoire. J'ai dormi dans ma cage, et j'ai fait des songes dorés que vous êtes venu changer en certitudes, si vite, que je ne sais pas encore bien si je dors ou si je veille.

Aussi j'ai eu un peu peur. Le bonheur m'est venu si promptement et si magnifiquement, que je n'ose y croire. Je crois pourtant que vous m'aimez et que vous êtes le meilleur des hommes; je sais que votre conduite sera telle que vous me l'annoncez; je sais, de mon côté, que je n'en serai pas indigne, et ces serments que vous me faites de ne point m'asservir, je vous les fais aussi: je m'engage à ne point exercer sur vous la tyrannie des prières, des reproches et des convulsions, dont les femmes savent si bien tirer parti. Quoique je n'aie pas votre expérience, je crois pouvoir répondre de ma fierté.

Ce n'est donc pas l'austérité du mariage qui m'effraie. Vous m'aimez et vous m'offrez tout ce que vous possédez; j'accepte, parce que je vous aime. Si un jour nous cessions de nous estimer, je ne suis pas inquiète de mon sort: je sais assez travailler pour gagner ma vie, et je ne vois en ce genre aucun malheur capable de m'épouvanter assez pour m'empêcher d'accepter le bonheur que vous m'offrez aujourd'hui; ce n'est pas la misère, ce ne sont pas les malheurs vulgaires de la société qui m'inquiètent, c'est l'amour que vous avez pour moi, c'est surtout celui que je ressens pour vous. Vous ne voulez pas m'en parler, Jacques, et c'est la seule chose qui m'occupe et qui m'intéresse.

Peu t'être que j'agis contre la pudeur en vous parlant de cela, maintenant que vous affectez de m'entretenir de tout autre sentiment; mais vous m'avez habituée à vous dire sans détour tout ce qui me vient à l'esprit. Vous m'avez dit souvent qu'il n'y avait rien au monde de plus hypocrite et de moins pur que certaines habitudes de réserve que les femmes s'imposent dans leur conduite et dans leurs discours. Je me livre donc sans crainte et sans honte, avec vous, à toutes les impulsions de mon coeur.

Si je vous épousais pour les raisons qui décident au mariage les trois quarts des jeunes personnes avec lesquelles j'ai été élevée, je me contenterais de ce que vous me promettez; et, pourvu que je fusse assurée d'être riche et indépendante, je ferais bon marché de votre amour et du mien. Mais il n'en est pas ainsi, Jacques. Comment avez-vous pu croire qua j'eusse peur d'autre chose que de perdre cet amour que vous avez pour moi maintenant? Je sais bien que vous resterez mon ami, mais pensez-vous que cela me suffise et me console? Ah! tenez, ne parlons pas de notre mariage, parlons comme si nous étions seulement destinés à être amants. Il y a quelque chose de bien plus solennel que la loi et le serment, comme vous dites, il y a ce qui se passe en moi, l'attachement que j'ai pour vous, la force que cet attachement prend de jour en jour, le besoin da m'isoler de tout le reste, de n'aimer et de ne plus voir que vous sur la terre. C'est là ce qui me fait frémir, car je sens que mon amour sera éternel, et vous, vous ne savez rien du vôtre. Cette incertitude est affreuse, après ce qui m'a été dit de votre caractère enthousiaste, et de la facilité avec laquelle vous savez passer d'une passion à une autre. Oh! Jacques, il vous en coûtait si peu de me dire deux mots qui m'auraient rassurée plus que toute votre lettre, et que j'aurais crus aveuglément: Je t'aimerai toujours! Pourquoi, au moment de les dire, vous arrêtez-vous comme frappé de la crainte de commettre un sacrilège? Vous pouvez répondre d'une éternelle amitié, vous pouvez promettre un dévouement sublime, un désintéressement héroïque, une générosité au-dessus de tous les préjugés, capable de tous les sacrifices, de toutes les douleurs, mais quant au reste, il ne dépend pas de vous! Ces paroles sont affreuses, Jacques, effacez-les; je vous renvoie votre lettre. Je ne veux pas de ces autres serments, je n'en ai pas besoin; ils ont l'air d'un traité, d'une capitulation entre nous. Quand vous me pressez sur votre coeur en me disant: «O mon enfant, que je t'aime!» je suis bien plus sûre de mon bonheur.

XVI.

DE JACQUES A FERNANDE.

De Tours, le...

Ange de ma vie, dernier rayon du soleil qui luira sur mon front chauve! ne me rends pas fou, épargne ton vieux Jacques, il a besoin de sa raison et de sa force... Tu ne sais pas, tu ne sais pas, pauvre enfant, ce que tu promets et ce que tu demandes. Tu ne songes pas que tu as dix-sept ans et moi le double; que tu seras encore une enfant quand je serai vieux; que l'avenir est plein d'effroi pour moi, si je m'abandonne à de trop riants désirs, à de trop folles ambitions. Et tu crois que c'est la crainte de changer d'amour qui m'empêche de te promettre le même amour que tu me jures? Sais-tu que je n'ai jamais changé le premier, et que, dès les jours les plus ardents de ma jeunesse, après ma première déception, je suis resté cinq ans entiers sans aimer et sans regarder une seule femme? Est-ce là passer aisément d'une passion à une autre? Va, ceux qui prétendent m'avoir étudié et qui essaient de te raconter ma vie ne connaissent guère ni l'un ni l'autre. T'ont-ils dit qu'avant de renoncer à une affection j'y avais été contraint par le mépris? Savent ils ce qu'eût été pour moi une passion fondée sur une estime réelle? Savent-ils seulement ce qu'il m'en a coûté pour ne pas pardonner, et combien j'ai été près de m'avilir à ce point? Mais qui est-ce qui me connaît? qui est-ce qui m'a jamais compris? Je n'ai jamais rien raconté de mes souffrances ni de mes joies à ces hommes qui se mêlent de me juger, et qui n'ont de commun avec moi que le sang-froid au champ de bataille et le stoïcisme du soldat en campagne. Il faut t'en rapporter à moi, Fernande, à moi seul, qui me connais bien et qui n'ai jamais rien promis en vain. Oui, je t'aimerai toujours, si tu le veux, si tu peux le désirer toujours. Peut-être sera-ce possible entre nous, qui sait? Tu es sûre de toi, cher ange? Oh! qu'il est triste, le sourire qui me vient sur les lèvres quand je lis les serments! qu'il est difficile de résister à l'espérance que tu me donnes et de ne pas m'y abandonner follement! Vieillesse de l'esprit, que tu es difficile à concilier avec la jeunesse du coeur!

Tu le vois, pour vouloir nous tourmenter de l'avenir, nous arrivons à douter l'un de l'autre et à nous le dire, ce qu'il y a de plus cruel et de plus triste au monde. Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés du destin? Les coeurs les plus fermes ne résistent pas toujours à son choc inévitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour? Sa plus sûre garantie, c'est la foi et l'espoir; ah! gardons-nous d'interroger trop souvent le livre mystérieux où la durée de notre bonheur est écrite de la main de Dieu; acceptons le présent avec reconnaissance, et sachons en jouir sans le laisser empoisonner par la crainte du lendemain. Quand il ne devrait durer qu'un an, qu'une semaine; quand je devrais payer un seul jour de ta tendresse par toute une vie de solitude et de regrets, je ne me plaindrais pas, et mon coeur conserverait envers Dieu et envers toi une éternelle reconnaissance. Lance-toi donc avec courage sur cette mer incertaine de ta vie, où les prévisions ne servent de rien, où la force elle-même n'est bonne qu'à périr vaillamment. Il n'y a pas de conquête pour ceux qui ne veulent pas combattre; il n'y a pas de jouissance pour ceux que la peur inquiète. Viens dans mes bras sans crainte et sans fausse honte; sois toujours naïve comme l'enfance, ô ma vierge! ô ma sainte, ne rougis pas de me dire ton amour. La chasteté est nue comme Ève avant sa faute. L'homme qui a vécu vingt ans soldat au milieu des nations avilies, des moeurs méprisées, des coutumes foulées aux pieds; qui a traversé l'Europe bouleversée au milieu d'une société de vainqueurs grossiers et vains, sans contracter un vice, sans recevoir une souillure, celui-là peut-être est digne de toi, au moins pour quelques années. Si plus tard la vieillesse dessèche son coeur, si l'égoïsme et la triste jalousie remplacent en lui l'amour et le dévouement, cesse de l'aimer, tu en auras le droit; car ce ne sera plus le Jacques que tu auras connu et à qui tu auras promis de l'aimer toujours.

Si tout cela ne te rassure pas, si tu exiges de moi d'autres serments, il m'est impossible de te rien dire de plus. Je suis honnête, mais je ne suis pas parfait; je suis un homme et non pas un ange. Je ne puis pas te jurer que mou amour suffira toujours aux besoins de ton âme; il me semble que oui, parce que je le sens ardent et vrai; mais ni toi ni moi ne connaissons ce qu'a de force et de durée en toi la faculté de l'enthousiasme, qui seule fait différer l'amour moral de l'amitié. Je ne puis te dire que chez moi cet enthousiasme survivrait à de grandes déceptions; mais la tendresse paternelle ne mourrait pas dans mon coeur avec lui. La pitié, la sollicitude, le dévouement, je puis jurer ces choses-là, c'est le fait de l'homme; l'amour est une flamme plus subtile et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend. Adieu; ne dédaigne pas l'amitié de ton vieux Jacques.

XVII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, maintenant que nous entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons l'un pour l'autre, il faut que vous me disiez la vérité sur un des points les plus importants de ma destinée. Jusqu'ici j'ai dû et j'ai pu respecter votre silence; à présent je ne le puis plus. Vous étiez mon seul appui sur la terre, je vais peut-être vous perdre; dois-je accepter encore votre protection et vos dons? Quand vous étiez indépendant, il m'importait peu de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur; à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi, vos biens lui appartiendront légitimement; je n'en veux pas prendre la plus légère partie si je n'ai des droits sacrés à votre sollicitude. D'ailleurs, cette incertitude m'est pénible, et l'obscurité répandue à mes propres yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et bizarres. Octave lui-même n'est pas tranquille; il n'a pas assez de grandeur d'âme pour se fier aveuglément à ma parole, et pas assez d'énergie dans la volonté pour m'accuser franchement. Les commentaires insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci, que vous avez été mon amant, et que vous me faites un sort par délicatesse. Je méprise ces inconvénients inévitables de mon isolement et de ma naissance. Habituée de bonne heure à n'avoir pas de famille et à faire péniblement ma route au milieu d'un monde froid et méprisant, qui me disait à chaque pas: «Qui êtes vous? d'où venez-vous? à qui appartenez-vous?» je n'ai jamais compté sur ce qu'on appelle la considération. J'aurais pu l'acquérir peut-être en me faisant connaître, en me cherchant des amis; mais je n'en sentais pas le besoin: votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l'amour ne l'occupait pas.

A présent, vous allez peut-être me manquer; vos nouvelles affections vont nous séparer; il faut que j'essaie de me rattacher plus intimement à Octave; il faut que je lui pardonne d'avoir douté de moi, ce que je n'aurais pardonné en aucune autre circonstance de ma vie, et que je descende à lu rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette preuve, je suis presque sûre qu'un mot de vous peut la fournir; en vain vous me l'avez refusé, j'ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes l'un à l'autre. Tracez-la donc, celle parole, afin qu'elle mette entre nous une ligne sacrée que le soupçon n'ose pas franchir, afin qu'elle m'autorise à dormir tranquille sous le toit d'une maison qui vous appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d'un de vos amis; avouez que vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de mort de celui qui m'a donné le jour; vous devez le rompre, il y va de tout le repos de ma vie. Qu'importe que je sache le nom de mon père? je ne l'ai pas connu, je ne peux pas l'aimer; mais je lui pardonne de m'avoir abandonnée. Quel qu'il soit, je ne le maudirai jamais; je le bénirai peut-être, s'il est ton père.

XVIII.

DE JACQUES A SYLVIA.

J'ai beaucoup réfléchi à ta demande. Lorsque j'ai fait un serment au lit de mort de ton père, je me suis réservé le droit de le rompre un jour, si certaines circonstances le rendaient nécessaire à ton repos et à ton honneur. Je crois, en effet, que ce moment est venu; mais vraiment ce que j'ai à te dire est si peu satisfaisant, si incertain, que je ferais peut-être mieux de me taire et de rester ton frère adoptif. Pourtant, si tu refuses mon appui, il faut parler, il faut rassurer ta fierté, et te dire que tu ne dois pas mon dévouement à la compassion, mais à un sentiment de devoir, à un lien du sang que mon coeur a accepté et légitimé du jour où il t'a connue. J'ai la conviction intime que tu es ma soeur: je n'en ai pas la certitude, je n'en pourrai jamais fournir la preuve; mais tu peux dire à l'univers entier que je n'ai jamais eu pour toi que les sentiments d'un frère.

Cette petite image de saint Jean Népomucène, dont tu as une moitié et moi l'autre, c'est là toute la preuve sociale de notre fraternité. Mais elle est auguste et sainte à mes yeux, et mon âme s'y rattache avec transport. Quand mon père mourut, j'avais vingt ans; j'étais son ami plutôt que son fils. C'était un homme bon et faible; j'avais un autre caractère. Il craignait mon jugement; mais il avait confiance dans ma tendresse. Depuis plusieurs heures il était en proie aux lentes convulsions de l'agonie; de temps en temps il se ranimait, faisait un effort pour parler, regardait avec inquiétude autour de lui, m'adressait un serrement de main convulsif, et retombait sans force. Au dernier moment, il réussit à prendre un papier sous son chevet et à me le mettre dans la main, en disant: «Tu feras ce que tu voudras, ce que tu jugeras devoir faire; je m'en rapporte à toi. Jure-moi le secret.—Je vous le jure, répondis-je après avoir jeté les yeux sur le papier, jusqu'au jour où mon silence compromettrait la destinée de l'être que ce secret concerne. Croyez que j'aurai soin de l'honneur de mon père.» Il fit un signe affirmatif et répéta: «Je m'en rapporte à toi.» Ce furent ses dernières paroles.

Voici ce que contenait le papier: trois parcelles détachées; sur l'une était écrit: Le 15 mai 17.. fut déposé à l'hospice des Orphelins, à Gênes, un enfant du sexe féminin, avec le signe de saint Jean Népomucène. Sur la seconde: «J'ai commis ce crime, et voici mon excuse. Madame de*** avait un autre amant en même temps que moi. L'incertitude, la compassion, me décidèrent à l'assister dans ses souffrances. Elle était seule. L'autre l'avait abandonnée; mais je ne pus pas me résoudre à emporter son enfant. D'un commun accord, nous l'avons mis à l'hospice. Cela acheva de me faire haïr et mépriser cette femme. J'ai gardé le signe, afin que si, quelque jour, il m'était prouvé que l'enfant m'appartint... Mais c'est impossible; je ne le saurai jamais.» Le nom de cette femme est écrit en toutes lettres de la main de mon père, et je la connais. Elle vit, elle passe pour vertueuse; elle en a la prétention du moins! Je ne le la nommerai jamais, Sylvia, cela ne servirait à rien, et l'honneur me le défend. Le troisième papier était le coupon de l'image du saint, dont l'autre moitié avait été attachée à ton cou.

J'étais presque aussi incertain que mon père avait pu l'être. Il m'avait souvent parlé de cette madame de ***. Elle avait désolé sa vie; je l'avais vue dans mon enfance; je la détestais. Aller au secours de sa fille, du fruit d'un double amour, infâme et menteur, c'était une audace de générosité pour laquelle je me sentis d'abord une invincible répugnance. Mon père m'avait dit de faire ce que je jugerais convenable. J'essayai d'ensevelir ce secret dans l'oubli et de t'abandonner au destin, pauvre infortunée! Mais il y a une voix du ciel qui parle sur la terre aux hommes de bonne volonté, comme dit naïvement le saint cantique. Du moment où j'eus résolu de te délaisser, il me sembla que Dieu me criait à toute heure d'aller à ton secours. Je fis plusieurs songes où j'entendais distinctement la voix de mon père mourant qui me disait: «C'est ta soeur! c'est ta soeur!» Une fois, je me souviens que je vis passer un groupe d'anges dans mon sommeil. Au milieu d'eux, il y avait un bel enfant sans ailes, qui était pâle et qui pleurait. Sa beauté, sa douleur, me firent une impression si vive que je m'éveillai au moment où je m'élançais pour l'embrasser. Je me persuadai que ton âme m'était apparue en s'envolant vers les cieux. «Elle est morte, me disais-je: mais avant de retourner à Dieu, elle a voulu venir me dire: J'étais ta soeur, et je pleure, parce que tu m'as abandonnée.» Je pris un jour l'image du saint; cette mauvaise petite gravure, prise au hasard et à la hâte sans doute dans quelque livre de prières, au moment où l'on t'abandonna, me fit une impression étrange. C'était là tout ton héritage, tous les titres que tu possédais à la tendresse et aux soins d'une famille; toute une destinée humaine, tout l'avenir d'un pauvre enfant était là! Voilà le don que tes parents t'avaient fait en te mettant au monde; voilà à quoi s'étaient bornées la protection et la générosité d'une mère! Elle t'avait mis sur la poitrine ce présent magnifique, et elle t'avait dit: «Vis et prospère.»

Je me sentis pénétré d'une compassion si vive, que les larmes me vinrent aux yeux et que je me mis à sangloter, comme si tu avais été mon enfant, et qu'on t'eût enlevée à moi pour te jeter parmi les orphelins. L'émotion que me causa cette gravure est telle que je ne puis la voir encore sans être prêt à pleurer. Nous l'avons souvent regardée ensemble, et quand tu étais encore enfant tu la baisais avec transport chaque fois que je te la confiais pour la rapprocher de la moitié suspendue à ton cou. Que ces baisers, pauvre fille, me semblaient un éloquent et angélique reproche à ton odieuse mère! On t'avait dit dans tes premières années que ce saint était ton protecteur, ton meilleur ami; qu'il t'aiderait à retrouver tes parents, et quand je suis venu à toi, tu l'as remercié, tu as redoublé de confiance et d'amour pour lui; et je me suis mis à l'aimer moi-même. Si ce n'est le saint, c'est au moins l'image qui m'est chère. A force de la regarder avec les yeux du coeur, j'ai découvert sur cette figure une expression qu'elle n'a peut-être pas. J'en ai les trois quarts sur mon coupon; c'est une tête de jeune homme avec des cheveux courts et des traits communs; mais elle est penchée dans une attitude douce et mélancolique sur une Bible que la main soutient. Dans ce livre, me disais-je avant de t'avoir vue, et lorsque je m'imaginais que tu étais morte, le triste patron semble lire la courte et misérable destinée de l'enfant confiée à sa protection. Il la contemple avec tendresse et compassion; car nul autre que lui n'a eu pitié de l'orphelin sur la terre.»

Entraîné vers toi par un sentiment indéfinissable, je dirais presque par une attraction surnaturelle, je quittai Paris six mois après la mort de mon père et je me rendis à Gènes. Je pris des informations à l'hospice. Cette recherche était loin d'être certaine, j'avais la date du jour où l'on t'avait déposée, mais non pas l'heure. Plusieurs enfants avaient été déposés le même jour. D'après le témoignage des registres, on me donna trois indications différentes. Le signe de saint Jean Népomucène était le seul renseignement que je pusse donner, et tu pouvais l'avoir perdu depuis longtemps. Mes premières tentatives furent vaines; l'enfant qu'on me désigna avait un autre signe: il était contrefait, hideux; j'avais tremblé que ce ne fût là ma soeur. Je partis ensuite pour un petit village situé dans les montagnes de la côte, où l'on m'indiqua une famille de paysans qui avait encore un des enfants abandonnés dans la journée du 18 mai 17... Quelles amères réflexions je fis sur ton sort durant le chemin! Combien tu pouvais être avilie, maltraitée, misérable entre les mains de ces hommes rudes et grossiers, qui font une spéculation de leur charité à l'égard des orphelins, et qui ne se chargent de les élever qu'afin d'avoir en eux plus tard des serviteurs non salariés! J'arrivai à Saint..., ce romantique hameau où tu as vécu tes dix premières années, et dont tu as gardé un si cher souvenir, et je te trouvai au sein de cette honnête famille qui te chérissait à l'égal de ses propres membres, et dont tu gardais les chèvres sur le versant des Alpes maritimes. Cette journée ne sortira jamais de notre mémoire, n'est-ce pas, chère Sylvia? Combien de fois nous nous sommes raconté l'impression que nous causa la première vue l'un de l'autre! Mais je ne t'ai pas dit avec quelle émotion je fis mes premières recherches. J'étais bien incertain encore. Tes parents adoptifs m'avaient assuré que tu avais une image de saint, mais ils ne savaient pas lire; et comme le coupon ne portait que les dernières lettres du nom de Népomucène, ils ne se rappelaient pas quel saint le curé du village avait nommé plusieurs fois en examinant le signe. La femme, qui t'avait nourrie, faisait son possible pour me persuader que tu n'étais pas l'enfant que je cherchais. L'espoir d'une récompense n'adoucissait pas pour elle l'idée de te perdre. Tu étais si aimée! tu avais déjà su exercer une telle puissance d'affection sur tous ceux qui t'entouraient! La manière presque superstitieuse dont cette famille parlait de toi me semblait un témoignage de la protection mystérieuse et sublime que Dieu accorde à l'orphelin, en le douant presque toujours de quelque attrait ou de quelque vertu qui remplace la protection naturelle de ses parents, et qui lui attire forcément le dévouement de ceux que le hasard lui donne pour appui. D'après les commentaires de ces honnêtes montagnards, tu devais appartenir à la plus illustre famille, car tu avais autant de fierté dans le caractère que si un sang royal eût coulé dans tes veines. Ton intelligence et ta sensibilité faisaient l'admiration du curé et du maître d'école du village. Tu avais appris à lire et à écrire en moins de temps que les autres n'en mettaient pour épeler. Je me souviendrai toujours des paroles de ta nourrice. «Orgueilleuse comme la mer, disait-elle en parlant de toi, et méchante comme la bourrasque, il faut que tout le monde lui cède. Ses frères de lait lui obéissent comme des imbéciles; ils sont si simples, mes pauvres enfants, et celle-là si fière! Avec cela, caressante et bonne comme un ange quand elle s'aperçoit qu'elle a fait de la peine. Elle a été trois jours au lit avec la fièvre, pour le chagrin qu'elle a eu d'avoir fait mal au petit Nani une fois qu'elle était en colère. Elle l'a poussé, l'enfant est tombé et a saigné on peu. Quand j'ai vu cela, la colère m'est venue à moi-même; j'ai couru d'abord relever le petit, et puis j'ai cherché le démon de petite fille pour l'assommer; mais je n'ai pas eu le courage de la toucher quand je l'ai vue venir à moi toute pâle et se jeter au cou du petit Nani, en criant: «Je l'ai tué! je l'ai tué!» L'enfant n'avait pas grand'chose, et la Sylvia a été plus malade que lui.» Le curé, à son tour, arriva, et m'assura que ton saint était bien Jean Népomucène. Le coeur me bondit de joie, car je t'aimais passionnément depuis une heure. Ce qu'on me racontait de ton caractère ressemblait tellement aux souvenirs de mon enfance que je me sentais ton frère de plus en plus à chaque instant. Pendant ce temps, on te cherchait; tu avais conduit tes chèvres aux pâturages; mais la montagne était haute, et je t'attendais impatiemment à la porte de la maison. Le curé me proposa de me conduire à ta rencontre, et j'acceptai avec joie. Que de questions je lui adressai en chemin! que de traits de ton caractère je lui fis raconter! Je n'osais pas lui demander si tu étais belle; cela me semblait une question puérile, et cependant je mourais d'envie de le savoir. J'étais encore un peu enfant moi-même, et l'intérêt que je sentais pour toi était, comme mon âge, romanesque. Ton nom, étrangement recherché pour une gardeuse de chèvres, résonnait agréablement à mon oreille. Le curé m'apprit que tu t'appelais Giovanna; mais qu'une vieille marquise française, retirée dans les environs depuis l'émigration, t'avait prise en amitié dès tes premiers ans, et t'avait donné ce nom de fantaisie, qui avait, malgré l'avis el les remontrances du bonhomme, remplacé celui de ton saint patron. Il n'aimait pas beaucoup la marquise, le brave curé; il prétendait qu'elle te gâtait le jugement et t'exaltait l'imagination en te faisant lire les contes de Perrault et de madame d'Aulnoy, qu'il qualifiait de livres dangereux. «Il est heureux, disait-il, que la petite fortune de cette dame ne lui ait pas permis de donner aux parents adoptifs de l'enfant une somme assez forte pour les engager à la lui confier entièrement. Ils ont mieux aimé en faire une bergère, et, dans l'incertitude de l'avenir de cette pauvre petite, ils avaient raison, autant pour elle que pour eux. Maintenant la Providence lui envoie une autre destinée; ce doit être pour le mieux, car elle est mère de l'orphelin, et se charge de celui que les hommes abandonnent. Mais je vous en supplie, Monsieur, me disait-il, surveillez cette éducation-là. Vous êtes bien jeune pour vous en occuper vous-même; mais faites que cette bonne terre reçoive le bon grain d'une main bien entendue. Il y a là le germe d'une vertu peu commune, si on sait le développer. Qui sait si la négligence ou des leçons imprudentes n'y feraient pas éclore le vice? Elle sera belle, quoiqu'un peu brûlée par notre soleil, et la beauté est un don funeste aux femmes que la religion ne protège pas...—Elle est belle, dites-vous? lui demandai-je.—Parbleu! la voilà, me dit le curé en me montrant une enfant endormie sur l'herbe. Nous l'aurions attendue longtemps au train dont elle vient à nous.»

Oh! que tu étais belle en effet dans ton sommeil, ma Sylvia, ma soeur chérie! quelle enfant robuste, courageuse et fière tu me semblas, étendue ainsi sur la bruyère entre le ciel et la cime des Alpes, exposée aux rayons ardents du jour et au vent de la mer qui par instants passait par bouffées et séchait la sueur sur ton large front ombragé de cheveux humides! Que tes grands cils jetaient une ombre pure sur les joues hâlées, plus douces que le velours de la pêche! Il y avait de l'insouciance et de la mélancolie en même temps dans le demi-sourire de ta bouche entr'ouverte; de la sensibilité et de l'orgueil, pensais-je, le caractère que cette montagnarde m'a naïvement dépeint!... J'arrêtai le bras du curé, qui voulait te réveiller. Je voulus te contempler longtemps, chercher scrupuleusement, dans la forme de ta tête et dans les lignes de ton visage, une ressemblance vague avec mon père ou avec moi. Je ne sais si elle existe réellement ou si je l'imaginai, je crus reconnaître notre fraternité dans ce grand front, dans ce teint brun, dans la profusion de ces cheveux noirs qui tombaient en deux longues tresses jusqu'à ton jarret, peut-être encore dans certaines courbes des traits; mais rien de tout cela n'est assez prononcé pour faire foi devant les hommes. Cette fraternité existe dans notre âme et dans les ressemblances de notre caractère d'une manière bien plus frappante.

Le curé t'appela; tu entr'ouvris les yeux sans le voir; puis tu fis un mouvement dédaigneux de l'épaule et du coude, et tu te rendormis. Il détacha alors le scapulaire suspendu à ton cou, l'ouvrit, et rapprocha le coupon d'image qu'il contenait de celui que je lui avais présenté. Nous les reconnûmes aussitôt. Tu t'éveillas en cet instant; ton premier regard fut sauvage comme celui d'un chamois. Tu cherchas le scapulaire à ton cou, et, ne l'y trouvant pas, tu le vis entre nos mains et tu fis un brusque élan pour nous l'arracher. Mais le curé te mit devant les yeux les deux moitiés réunies de l'image, et tu compris aussitôt ce qui se passait. Tu bondis sur moi comme un chevreau, et, m'étreignant le cou avec la vigueur d'une montagnarde, tu t'écrias: «Voilà mon père, mon père est retrouvé!»

On eut beaucoup de peine à te persuader que je n'étais pas ton père; tu prétendais que je ne voulais pas en convenir. Le curé tâcha de te faire comprendre que c'était impossible, que j'avais dix ans seulement de plus que toi. Alors tu me demandas impétueusement où étaient ton père et ta mère, et tu me commandas presque de te mener vers eux. Je te répondis qu'ils étaient morts l'un et l'autre, et tu frappas la terre de ton pied nu, en disant: «J'en étais sûre; à present, il faut que je reste ici.—Non, te dis-je, c'est moi qui remplace ton père. Il était mon meilleur ami, il m'a cédé ses droits sur toi; veux-tu me suivre?—Oui, oui, répondis-tu avec avidité en m'embrassant.—Voilà les enfants! dit le curé avec tristesse; on les aime, on les élève, on ne vit que pour eux, et quand on croit jouir de leur reconnaissance et de leur affection, ils vous abandonnent avec joie pour suivre le premier inconnu qui passe, et sans demander seulement où il les mène.»

Tu compris fort bien ce reproche, car tu répondis au curé: «Est-ce que vous croyez que je vous abandonne? Est-ce que je ne reviendrai pas vous voir et garder les chèvres de ma mère Élisabeth? Mais, voyez-vous, il faut que je voyage et que je voie tous les pays du monde; un jour je reviendrai sur un vaisseau, avec beaucoup d'argent que je donnerai à mes frères de lait, et nous achèterons un grand troupeau de chèvres, et nous bâtirons une bergerie sur la montagne des Coquilles.» Tu parlais toujours ainsi une sorte de langage à la fois féerique et biblique, que tu avais appris dans tes lectures. Je passai plusieurs jours dans ton village. J'eus presque envie de t'y laisser, tant cette vie me semblait heureuse, tant les avantages de la société où j'allais te jeter me parurent misérables et dérisoires, auprès de cette existence laborieuse, saine et tranquille. Mais en t'observant, en faisant de longues promenades avec toi dans la montagne, et criblant de questions ton esprit ardent et naïf, en commentant scrupuleusement tes réponses bizarres, parfois éclatantes de bon sens et de raison, souvent folles comme les idées fantastiques de l'enfance, je m'assurai que tu n'étais pas faite pour cette vie pastorale, et que rien ne pourrait t'y attacher. Depuis, dans des douleurs de la vie, tu m'as doucement reproché de t'avoir tirée de cet engourdissement où tu aurais vécu tranquille, pour te lancer dans un monde de souffrances et de déceptions. Hélas! ma pauvre enfant, le mal était fait avant que je vinsse, et je ne crois pas qu'il faille même en accuser les contes de fées que te prêtait la marquise. Ton intelligence avide et pénétrante était seule coupable, et le germe du désespoir était caché en toi, dans le bouton à peine entr'ouvert de l'espérance. Tu n'avais pas la tête courte et pesante de tes soeurs de lait, et tu n'aurais jamais su, aussi bien qu'elles, faire le fromage et filer la laine. Je me fis raconter, par toi et par ta nourrice, les premières sensations de ta vie. Je sais comme tu te tourmentais pour deviner de qui tu pouvais être fille, quand tu appris qu'Elisabeth n'était pas ta mère. Tu te tenais alors tout le jour sur le bord du sentier qui mène à la mer, et lorsque tu voyais paraître une voile, tu disais: «Voilà maman qui vient me voir avec une robe blanche.» La lecture des féeries joignit à cette continuelle rêverie de ta famille des idées de voyages, de richesse et de générosité. Tu ne songeais qu'à devenir reine, afin de combler de largesses tes parents adoptifs. Ces songes dorés n'auraient jamais pu habiter impunément ton cerveau. Ils ne se seraient pas évanouis tranquillement au jour de la raison, pour faire place aux occupations d'une vie toute matérielle. Le sentiment d'une destinée différente de celles qui t'entouraient les avait fait naître; ton coeur les aurait regrettés avec amertume, ou tu te serais perdue en cherchant à les réaliser. Tu étais une adorable enfant avec ton caractère franc, hardi et entreprenant, avec ta candeur affectueuse et tes bizarres volontés. Mais il était temps que des occupations plus élevées et des idées plus justes vinssent régler l'élan impétueux de cette jeune tète; l'éducation te devenait indispensable, non pour être heureuse, ton organisation supérieure ne le permettait guère, mais du moins pour ne pas descendre de l'échelon élevé où Dieu avait placé ton intelligence. Tu quittas Elisabeth, tes frères de lait, le curé, ta vieille marquise, tous tes amis et jusqu'à tes chèvres, avec une sorte de désespoir passionné. Tu les embrassais alternativement en versant des torrents de larmes. Cependant, quand on te proposait de rester, tu t'écriais: «C'est impossible! c'est impossible! il faut que je voyage.» Tu le sentais, Sylvia, cette vie n'était pas faite pour toi. Du fond des abîmes de l'inconnu, une voix mystérieuse s'élevait incessamment vers toi et te réclamait dans cette région des orages que tu devais traverser. Tu es devenue ce que tu es sans rien perdre de ta grâce sauvage et de ta rude franchise. Tu as vu notre civilisation, et tu es restée l'enfant de la montagne. Faut-il s'étonner que tu aies si peu de sympathie avec ce monde imbécile et faux, quand tu rapportes du désert l'âpre droiture et le sévère amour de la justice que Dieu révèle aux coeurs purs et aux esprits robustes, quand tout ton être, et jusqu'à ta vigueur physique, diffère des êtres qui sont autour de toi? Ils ne te viennent pas à la cheville, pauvre Sylvia, et tu te fatigues à regarder à terre sans trouver un coeur qui soit digne d'être ramassé. Je le crois bien, Octave n'est pas fait pour toi! et pourtant, s'il est au monde un jeune homme sincère, doux et affectueux, c'est bien lui; mais le meilleur possible entre tous n'est pas ton égal, et tu dois souffrir. Que veux-tu que je te dise? aime-le aussi longtemps que tu le pourras.

Quant au secret de ta naissance, je te conjure de ne lui donner aucun détail; réponds à ses soupçons que je suis ton frère. Les personnes qui ont l'esprit bien fait devraient l'imaginer sans demander d'explication. Les inquiétudes d'Octave m'offensent pour toi. J'ai tort sans doute; il ne te connaît pas comme moi, il souffre comme souffriraient à sa place les dix-neuf vingtièmes des hommes; il est jaloux parce qu'il est épris. Je me dis tout cela; mes je ne puis chasser l'espèce d'indignation qui soulève mon sang à l'idée d'un doute injurieux sur Sylvia. Nous sommes ainsi l'un pour l'autre. Ah! ma soeur, nous sommes trop orgueilleux! notre vie sera un combat éternel. Mais que faire? Je vivrais cent ans que je ne pourrais consentir à m'avouer coupable des lâchetés dont le monde accuse ses enfants. Je sens mon coeur qui se révolte à la seule idée des turpitudes qu'il trouve présumables et naturelles; et quand je vois le sourire sur les lèvres de celui qui refuse de me croire pur; quand, après m'avoir accusé d'une scélératesse, il s'en va en me secouant la main et en me disant: «N'importe! qu'il en soit ce qu'il voudra, tout à vous;» il me prend des envies de l'insulter, pour mettre entre nous une franche haine au lieu de cette indigne et salissante amitié.

Et toi, juste et sainte créature, qui seule au monde comprends le vieux Jacques et compatis aux souffrances de son orgueil, sois ce que tu voudras pour lui, mais laisse-le se croire, se sentir éternellement ton frère.

DEUXIÈME PARTIE

XIX.

DE FERNANDE A CLEMENCE

Saint-Léon en Dauphine, le....

Pardonne-moi, mon amie, d'avoir passé un mois sans t'écrire. C'est bien mal de ma part, et tu as raison de me gronder. Oui, il est bien vrai que je t'ai accablée de mes lettres quand j'étais tourmentée, quand j'avais besoin de tes conseils et de tes consolations! Et maintenant que je suis heureuse, je te délaisse. L'amour est égoïste, dis-tu, il n'appelle l'amitié à son secours que lorsqu'il souffre; j'ai agi du moins comme si cela était inévitable, j'en suis toute honteuse, et je t'en demande Pardon.

Pour réparer ma faute; ce que je puis faire de mieux, c'est de répondre à toutes tes questions, et de te prouver ainsi que je ne t'ai rien retiré de ma confiance; mais si je reviens à toi, n'en conclus pas, malicieuse, que ma lune de miel est finie; tu vas voir que non.

Si j'aime toujours mon mari autant que le premier jour? Oh! certainement, Clémence, et même je puis dire que je l'aime bien plus. Comment pourrait-il en être autrement? Chaque jour me révèle une nouvelle qualité, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d'une bonne mère pour son enfant. Aussi chaque jour me force à l'aimer plus que la veille. A cette félicité du coeur, à ces joies de l'amour heureux et satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu'il y a peut-être de la puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce qu'elles m'étaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-être de la richesse, qui succède pour moi à une vie d'économie et de privations. Je ne souffrais pas de cette médiocrité, j'y étais habituée; je ne désirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de Jacques, en l'épousant, que si elle n'eût pas existé; pourtant je ne crois pas qu'il y ait de la bassesse à m'apercevoir des avantages qu'elle procure et à savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, ces mille petites profusions dont je suis entourée, me seraient aussi amers qu'ils me sont précieux, si je les devais à un contrat avilissant, ou si je les recevais d'une main orgueilleuse et détestée; mais recevoir tout cela de Jacques, c'est en jouir deux fois! Il y a tant de grâce, je pourrais même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances! Il semble que cet homme soit né pour s'occuper du bonheur d'autrui, et qu'il n'ait pas d'autre affaire dans la vie que de m'aimer.

Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si je ne m'en dégoûterai pas, si la solitude ne m'effraie point. La solitude! quand Jacques est avec moi! Ah! Clémence, je le vois bien, tu n'as jamais aimé. Pauvre amie, que je te plains! tu n'as pas connu ce qu'il y a de plus beau dans la vie d'une femme. Si tu avais aimé, tu ne me demanderais pas si je me trouve isolée, si j'ai besoin des plaisirs et des distractions de mon âge; mon âge est fait pour aimer, Clémence, et il me serait impossible de me plaire à quelque chose qui fût étranger à mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime et je les ai à discrétion; j'en ai même plus que je ne voudrais, et souvent j'aimerais mieux rester seule avec lui à parcourir tranquillement les allées de notre beau jardin, que de monter à cheval et de courir les bois à la tête d'une armée de piqueurs et de chiens. Mais Jacques a tellement peur de ne pas me divertir assez! Brave Jacques, quel amant! quel ami!

Tu veux des détails sur mon habitation, sur le pays, sur l'emploi de mes journées; je ne demande pas mieux que de te raconter tout cela, ce sera te parler de tous les bonheurs que je dois à mon mari.

Quand je suis arrivée ici, il était onze heures du soir; j'étais très-fatiguée du voyage, le plus long que j'aie fait de ma vie. Jacques fut presque forcé de me porter de la voiture sur le perron. Il faisait un temps sombre et beaucoup de vent; je ne vis rien que quatre ou cinq grands chiens qui avaient fait un vacarme épouvantable autour des roues de la voiture pendant que nous entrions dans la cour, et qui vinrent se jeter sur Jacques en poussant des hurlements de joie, dès qu'il eut mis pied à terre. J'étais tout épouvantée de voir ces grandes bêtes danser ainsi autour de moi. «N'en aie pas peur, me dit Jacques, et sois bonne pour mes pauvres chiens. Quel est l'homme qui donnerait de semblables témoignages de joie à son meilleur ami, en le retrouvant après une absence de quelques mois?» Je vis ensuite arriver une procession de domestiques de tout âge qui entourèrent Jacques d'un air à la fois affectueux et inquiet. Je compris que mon arrivée causait beaucoup d'anxiété à ces braves gens, et que la crainte des changements que je pourrais apporter au régime de la maison balançait un peu le plaisir qu'ils pouvaient éprouver à voir leur bon maître. Jacques me conduisit à ma chambre, qui est meublée à l'ancienne mode avec un grand luxe. Avant de me coucher, je voulus jeter un regard sur les jardins, et j'ouvris ma fenêtre; mais l'obscurité m'empêcha de distinguer autre chose que d'épaisses masses d'arbres autour de la maison et une vallée immense au delà. Un parfum de fleurs monta vers moi. Tu sais comme j'aime les fleurs, et tout ce qui me passe par la tête quand je respire une rose; ce vent tout chargé de senteurs délicieuses me fit éprouver je ne sais quel tressaillement de joie; il me sembla qu'une voix me disait: «Tu seras heureuse ici.» J'entendis Jacques qui parlait derrière moi; je me retournai, et je vis une grande jeune fille de seize ou dix-huit ans, belle comme un ange et vêtue à la manière des paysannes du Dauphiné, mais avec beaucoup d'élégance, «Tiens, me dit Jacques, voilà ta soubrette; c'est une bonne enfant qui fera son possible pour te bien servir. C'est ma filleule, elle s'appelle Rosette.» Cette Rosette, qui a une figure si intelligente et si bonne, et qui me baisait la main d'un petit air caressant et respectueux, fut pour moi une autre circonstance de bon augure. Jacques nous laissa ensemble et alla s'occuper de payer les postillons. Quand il revint, j'étais couchée. Il me demanda la permission de se faire apporter le café dans ma chambre; pendant que Rosette le lui versait, je m'endormis doucement. Je vivrais cent ans que je ne pourrais oublier cette soirée, où pourtant il ne s'est rien passé que de très-ordinaire et de très-naturel. Mais quelles idées riantes, quel sentiment de bien-être ont bercé ce premier sommeil sous le toit de Jacques! Je puis bien dire que je me suis endormie dans la confiance de mon destin. La fatigue même du voyage avait quelque chose de délicieux; je me sentais accablée, et je n'avais la force de penser à rien; mes yeux étaient encore ouverts et ne cherchaient plus à se rendre compte de ce qu'ils voyaient, mais n'étaient frappés que d'images agréables. Ils erraient des rideaux de soie à franges d'argent de mon lit à la figure toujours si belle et si sereine de mon Jacques, et de la tasse de porcelaine du Japon, où il prenait un café embaumé, à la grande taille élégante de Rosette, dont l'ombre se dessinait sur une boiserie d'un travail merveilleux. La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au dehors, la douce chaleur de l'appartement, la mollesse de mon lit, tout cela ressemblait à un conte de fée, à un rêve d'enfant. Je m'assoupissais et me réveillais de temps en temps pour me sentir bercée par le bonheur; Jacques me disait avec sa voix douce et affectueuse: «Dors, mon enfant, dors bien.» Je m'endormis en effet, et ne me réveillai que le lendemain à huit heures. Jacques était déjà levé depuis longtemps; assis auprès de mon lit, comme la veille, il me regardait dormir, et vraiment je ne sus pas d'abord s'il s'était passé une nuit ou un quart d'heure depuis le dernier baiser qu'il m'avait donné. «Ah! mon Dieu! quel bon lit! m'écriai-je; je veux me lever bien vite, et voir ce beau château où l'on dort si bien. Quel temps fait-il, Jacques? Tes fleurs sentent-elles aussi bon ce matin qu'hier soir?» Il m'enveloppa dans mon couvre-pied de satin blanc et rose et me porta auprès de la fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime aspect déployé sous mes yeux. «Aimes-tu ce pays? me dit Jacques. Si tu le trouves trop sauvage, j'y ferai bâtir des maisons; mais, quant à moi, j'aime tant les lieux déserts, que j'ai acheté cinq ou six petites propriétés éparses ça et là, afin d'enlever de ce point de vue les habitations qui, pour moi, le déparaient. Si tu n'es pas du même goût, rien ne sera plus facile que de semer cette vallée de maisonnettes et de jardins; je ne manquerai pas, pour la peupler, de familles pauvres, qui y feront prospérer leurs affaires et les nôtres.—Non, non, lui dis-je, tu es assez riche pour secourir toutes les familles que tu voudras sans contrarier tes goûts et les miens. Cet aspect sauvage et romantique me plaît à la folie; ces grands bois sombres semblent n'avoir jamais plié leur libre végétation à la culture; ces prairies immenses doivent ressembler à des savanes; cette petite rivière, avec son cours désordonné, vaut mieux qu'un beau fleuve. Ah! ne changeons rien aux lieux que tu aimes. Comment aurais-je d'autres goûts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» Il me pressa sur son coeur en s'écriant: «Oh! premier temps de l'amour! oh! délices du ciel! puissiez-vous ne finir jamais!»

Il m'a fallu plus de huit jours pour voir toutes les beautés de cette maison et des alentours. Cette terre a appartenu à la mère de Jacques; c'est là qu'il a passé ses premières années, et c'est son séjour de prédilection. Il a un pieux respect pour les souvenirs que ce lieu lui retrace, et il me remercie tendrement de partager ce respect, et de ne désirer aucun changement ni dans les choses ni dans les gens dont il est entouré. Bon Jacques! quel monstre stupide il faudrait être pour lui demander de pareils sacrifices!

Dès le lendemain de notre arrivée, il m'a présenté les vieux serviteurs de sa mère et ceux plus jeunes qui lui sont attachés depuis plusieurs années. Il m'a dit les infirmités des uns et les défauts des autres, en me priant d'avoir quelque patience avec eux, et d'être aussi indulgente qu'il me serait possible de l'être, sans m'imposer de réelles contrariétés. «Sois sûre, m'a-t-il dit, que je ne mettrai jamais en balance le bien-être de ta vie domestique et le plaisir de conserver autour de moi ces visages auxquels le temps et l'habitude m'ont attaché. Il me sera toujours facile de les éloigner de ta vue s'ils t'importunent, sans les abandonner à la misère et sans qu'ils aient le droit de te maudire; mais si ton repos peut ne pas souffrir de leur présence, si je puis accorder ta satisfaction et la leur, je serai plus heureux. Désires-tu mon bonheur, Fernande?» a-t-il ajouté avec un doux sourire. Je me suis jetée dans ses bras, je lui ai juré d'aimer tout ce qu'il aime, de protéger tout ce qu'il protège; je l'ai supplié de me dire tout ce que j'avais à faire pour ne lui causer jamais l'ombre d'un chagrin.

Si tu veux savoir comment se passent nos journées, je te dirai que je le sais à peine quant à ce qui me concerne, mais que Jacques a continuellement quelque chose d'utile à faire. La conduite de ses biens l'occupe Sans l'absorber. Il a su s'entourer d'honnêtes gens, et il les surveille sans les tourmenter. Il a pour système une stricte équité; l'incurie d'une générosité romanesque ne l'éblouit pas; il dit que celui qui se laisse dépouiller ne peut plus avoir ni mérite ni plaisir à donner, et que celui qui à trouvé l'occasion de voler, et qui en a profité, est plus à plaindre que s'il s'était ruiné. Jacques est grand et libéral, son coeur est plein de justice, et il regarde comme un devoir de soulager la misère d'autrui; mais sa fierté se refuse à être dupe des impostures dont les pauvres se servent comme de gagne-pain, et il est dur et implacable envers ceux qui veulent spéculer sur sa sensibilité. Je suis bien loin d'avoir le même discernement que lui, et souvent je me laisse tromper. Jacques ne s'occupe pas de cela, ou, s'il s'en aperçoit, il entre apparemment dans ses idées de ne pas me réprimander et même de ne pas m'avertir. Quelquefois j'en suis un peu mortifiée, et j'ai presque des remords d'avoir mal employé l'or précieux qui peut soulager tant de réelles infortunes.

Je m'occupe de ces choses-là aux heures où Jacques est occupé ailleurs. Quand nous nous retrouvons, nous faisons de la musique ou nous sortons ensemble; Jacques fume ou dessine chaque fois que nous nous asseyons; pour moi, je le regarde, et je puis dire que cette espèce d'extase est la principale occupation de ma journée. Je m'abandonne avec délices à cette heureuse indolence, et je crains presque les plaisirs qui peuvent m'en arracher. Il est si bon d'aimer et de se sentir aimé! La durée des jours est trop bornée pour épuiser ce qu'il y a dans le coeur d'enthousiasme et de joie. Que m'importe de cultiver le peu de talents que j'ai ou d'en acquérir de nouveaux? Jacques en a pour nous deux, et j'en jouis comme s'ils m'appartenaient. Quand un beau site me frappe, il m'est bien plus doux de le trouver dans mon album, retracé par la main de Jacques, que par la mienne. Je ne désire pas non plus former et orner mon esprit: Jacques se plaît à ma simplicité; et lui, qui sait tout, m'en apprendra certainement plus en causant avec moi que tous les livres du monde. Enfin je suis contente de l'arrangement de ma vie; tant de bonheurs m'environnent, qu'il m'est impossible de souhaiter quelque chose de mieux ordonné. Jacques est un ange; et ne t'avise plus de dire, Clémence, que je me trompe ou qu'il changera, car à présent je le connais et je le défendrai.

Adieu, ma bonne amie; tu dois être heureuse de mon bonheur, tu as eu tant d'inquiétude pour moi! A présent sois tranquille et félicite-moi. Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre que je ne le négligerai plus. Il faut pardonner quelque chose à l'enivrement des premiers jours.

P. S. J'ai reçu une lettre de ma mère; elle est encore au Tilly, et ne retournera à Paris qu'à l'entrée de l'hiver. Elle me demande si je suis contente de Jacques, et s'effraie aussi de la solitude où il m'a emmenée. Je ne lui ai pas répondu, comme à toi, que l'amour remplissait cette solitude et me la faisait chérir; elle aurait trouvé cela fort inconvenant. Je lui ai parlé des avantages qu'elle estime, des beaux chevaux que Jacques me donne et des grandes chasses qu'il organise pour moi, des vastes jardins où je me promène, des fleurs rares et précieuses dont regorge la serre chaude, et des présents dont mon mari me comble tous les jours. Avec tout cela, elle ne pourra plus supposer que je ne sois pas heureuse.

XX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je m'abandonne comme un enfant aux délices de ces premiers transports de la possession, et ne veux pas prévoir le temps où j'en sentirai les inconvénients et les souffrances; quand il viendra, n'aurai-je pas la force de l'accepter? Est-il nécessaire de passer les heures de repos que le ciel nous envoie à se préparer pour la fatigue à venir? Quiconque a aimé une fois sait tout ce qu'il y a dans la vie de douleur et de joie, n'est-ce pas, Sylvia?

Ce que tu demandes est bien antipathique à mon caractère et à l'habitude de toute ma vie. Raconter une à une toutes les émotions de ma vie présente, jeter tous les jours un regard d'examen sur l'état de mon coeur, me plaindre du mal que j'endure et me vanter du bien qui m'arrive, me surveiller, me chérir, me révéler ainsi, c'est ce que je n'ai jamais songé à faire. Jusqu'ici, mes amours ont été cachées, mes joies silencieuses; je ne t'ai raconté mes plaisirs que quand je les avais perdus, et mes chagrins que lorsque j'en étais guéri; encore j'ai cru faire en cela un grand acte de confiance et d'épanchement; car, avec toute autre créature humaine, je m'en sentais absolument incapable, et nul n'a obtenu de ma bouche l'aveu des événements les plus évidents de ma vie morale. Cette vie était si agitée, si terrible, que j'aurais craint de perdre mes rares bonheurs en les racontant, ou d'attirer sur moi l'oeil du destin, auquel j'espérais dérober furtivement quelques beaux jours.

Cependant je ne sens plus la même répugnance, aujourd'hui, à briser le sceau de ce nouveau livre où mon dernier amour doit être inscrit. Il me semble même, comme à toi, que cette connaissance exacte et détaillée de tout ce qui se passera en moi me sera salutaire et me préservera de ces inexplicables dégoûts dont l'amour est rempli. Peut-être qu'étudiant le mal dans sa cause, j'en préviendrai le développement; peut-être qu'en observant avec attention les secrètes altérations de nos âmes, je saurai forcer les petites choses à ne point acquérir une valeur exagérée, comme il arrive toujours dans l'intimité. J'essaierai de conjurer la destinée; si cela est impossible, j'accepterai du moins mes défaites avec le stoïcisme d'un homme qui a passé sa vie à chercher la vérité et à cultiver l'amour de la justice au fond de son coeur.

Mais, avant de commencer ce journal, il convient que je te dise d'où je pars, quel est l'état de mon âme et comment j'ai arrangé ma vie présente. Tu sais que j'ai entraîné Fernande au fond du Dauphiné pour l'éloigner bien vite de sa mère, femme méchante et dangereuse qui me hait particulièrement, qui m'a lâchement adulé tant qu'elle a désiré me voir assurer la fortune de sa fille, et qui a commencé à me braver aussitôt qu'elle n'a plus rien redouté à cet égard. Pauvre femme! si elle savait comme d'un mot je pourrais la faire pâlir! Mais je ne descendrai jamais jusqu'à combattre avec les méchants. Je savais qu'elle ne manquerait pas d'une certaine habileté pour gâter le jugement de sa fille sur mon compte et pour empoisonner notre bonheur par mille petites tracasseries d'une terrible importance. J'ai donc enlevé ma compagne le jour même de mon mariage; par là je me suis soustrait à tout ce que la publicité imbécile d'une noce a d'insolent et d'odieux. Je suis venu ici jouir mystérieusement de mon bonheur, loin du regard curieux des importuns; j'ai trouvé inutile, du moins, de mettre la pudeur de ma femme aux prises avec l'effronterie des autres femmes et le sourire insultant des hommes. Nous n'avons eu que Dieu pour témoin et pour juge de ce que l'amour a de plus saint, de ce que la société a su rendre hideux ou ridicule.

Depuis un mois rien encore n'a altéré notre bonheur; il n'est pas tombé le plus petit grain de sable dans le sein de ce lac uni et limpide; penché sur son onde transparente, je contemple avec extase le ciel qui s'y réfléchit; attentif à la plus légère perturbation qui pourrait le menacer, je suis sur mes gardes pour que le grain de sable n'entraîne pas une avalanche. Et pourtant je ne saurais beaucoup me tourmenter; que peut la prudence humaine contre la main toute-puissante du destin? Tout ce que je puis tenter et espérer, c'est de ne pas perdre par ma faute le trésor que Dieu me confie; s'il doit m'être retiré, cette certitude du moins me consolera, que je n'ai pas mérité de le perdre.

Et puis à présent, toutes les prévisions, toutes les craintes de ce monde me font un peu sourire. Qu'est-ce qui peut arriver de pis à un honnête homme? d'être forcé de mourir? Qu'est-ce que cela, je te le demande? Je ne vois pas que la certitude de mourir un jour empêche personne de jouir de la vie. Pourquoi la crainte du malheur futur nuirait-elle à mon bonheur présent?

Ce n'est pas que l'occasion de souffrir ne se soit déjà présentée à moi, et certainement j'en aurais profité dans ma jeunesse, alors qu'avide d'une félicité impossible, j'avais l'ambitieuse folie de demander des cieux sans nuages et des amours sans déplaisirs; ce besoin inconcevable qui entraîne l'homme à exercer sa sensibilité quand elle est toute neuve et surabondante, n'existe plus chez moi. J'ai appris à me contenter de ce que je dédaignais, à me soumettre aux contrariétés contre lesquelles je me serais révolté autrefois. Il m'est impossible de ne pas sentir la piqûre des chagrins journaliers; mon coeur n'est pas encore pétrifié, et je crois au contraire qu'il n'a jamais été plus véritablement ému. Heureusement la raison m'a appris à étouffer la légère convulsion que produit la blessure, à ne pas mettre au jour par un mot, par une plainte, par un geste, cet embryon de souffrance qui éclot et meurt si aisément, mais qui se développe si vite et qui grossit d'une manière si effrayante quand on le laisse essayer ses forces et briser sa prison. Puisse mon âme servir de cercueil à tous ces songes pénibles qui la tourmentent encore! Puisse-je ne pas me trahir par un signe extérieur de souffrance! Entre amants la douleur est sympathique, et le premier qui l'éprouve et ne sait pas la recéler la communique à l'autre, même sans la lui expliquer.

Adieu pour aujourd'hui, ma soeur chérie. À présent, nous sommes presque voisins; j'irai te voir certainement; et, quoi que tu en dises, je n'abandonne pas le projet de te faire connaître Fernande et de t'attirer auprès de nous.

XXI.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Je ne sais pas ce que Jacques a depuis deux jours, il me semble qu'il est triste, et cela me rend si triste moi-même, que je viens causer avec toi pour me distraire et me consoler. Qu'est-ce que peut avoir Jacques? quels chagrins peuvent l'atteindre auprès de moi? Il me serait impossible, pour ma part, de me réjouir ou de m'attrister d'une chose qui n'aurait pas rapport à lui; il est vrai que, hors de lui, ma vie se réduit à si peu! Je n'existe réellement que depuis trois mois, et Jacques a dû horriblement souffrir avant d'arriver à l'âge qu'il a. Peut-être aussi a-t-il été plus heureux qu'il ne l'est avec moi; peut-être quelquefois, dans mes bras, regrette-t-il le temps passé. Oh! cette idée est affreuse; je veux l'éloigner bien vite!

Mais qui peut l'attrister ainsi? et pourquoi ne me le dit-il pas? je n'ai pas de secrets, moi! et lui, il en a certainement. Il a dû se passer tant de choses extraordinaires dans sa vie! Sais-tu, Clémence, que cette idée me fait souvent frissonner? Une femme ne connaît pas son mari en l'épousant, et c'est une folie de penser qu'elle le connaîtra en vivant avec lui. Il y a derrière eux un grand abîme où elle ne peut descendre, le passé, qui ne s'efface jamais et qui peut empoisonner tout l'avenir! Quand je songe qu'il y a trois mois, je ne savais pas encore ce que c'était qu'aimer, et que, depuis vingt ans peut-être, Jacques n'a pas fait autre chose! Tout ce qu'il me dit de tendre et d'affectueux, il l'a peut-être dit à d'autres femmes; ces caresses passionnées... Ah! quelles horribles images me passent devant les yeux! je me sens un peu folle aujourd'hui, en vérité...

Je viens de me mettre à la fenêtre pour me distraire de ces agitations, j'ai vu Jacques traverser une allée et s'enfoncer dans le parc: il avait les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée en avant, comme s'il eût été absorbé par une méditation profonde. Mon Dieu! je ne l'ai jamais vu ainsi. Il est bien vrai que son humeur est grave, que la douceur de son caractère tourne un peu à la mélancolie, que son maintien est plutôt rêveur que sémillant; mais il a aujourd'hui sur le visage quelque chose d'inaccoutumé, je ne saurais dire quoi; peut-être un peu plus de pâleur. Il aura eu quelque mauvais rêve, et comme il me sait superstitieuse, il n'aura pas voulu m'en parler; si ce n'est que cela, il aurait mieux fait de me le raconter que de m'exposer aux inquiétudes que j'éprouve. Peut-être est-il malade! Oh! je parie que oui! On m'a dit qu'il n'aimait pas à être observé dans ces moments-là; cependant je l'ai déjà vu malade une fois, je m'en suis aperçue à cette petite chanson dont je t'ai parlé; je l'ai interrogé et il m'a répondu qu'il était un peu souffrant, et qu'il me priait de ne pas m'en occuper. S'il a souffert peu ou beaucoup ce jour-là, c'est ce que je ne puis savoir; je craignais tant de le contrarier que je n'ai pas osé le regarder. Le fait est qu'il n'y a guère paru à son humeur, et que maintenant le malaise, soit physique, soit moral, qu'il éprouve, est tout à fait visible. Hier soir il m'a semblé qu'il m'embrassait un peu froidement; j'ai mal dormi, et, m'étant éveillée au milieu de la nuit, j'ai vu de la lumière dans sa chambre. J'ai tremblé qu'il ne fût indisposé; mais, craignant encore plus de lui être importune, je me suis levée sans bruit et j'ai été sur la pointe du pied regarder par la fente de sa porte; il lisait en fumant. Je suis venue me recoucher, un peu rassurée, mais triste de voir qu'il ne dormait pas. Je suis si nonchalante et si enfant que, malgré ma tristesse, je me suis rendormie tout de suite. Pauvre Jacques! il a des insomnies, il souffre peut-être beaucoup, il s'ennuie sans doute durant ces longues nuits si tristes! Pourquoi ne m'appelle-t-il pas? Je surmonterais certainement mon sommeil avec joie, je causerais avec lui, ou je lui ferais la lecture pour le distraire. Je devrais peut-être le prier de me laisser veiller avec lui; je n'ose pas. C'est extraordinaire; j'ai découvert ce matin que je crains Jacques presque autant que je l'aime; je n'ai jamais eu le courage de lui demander ce qu'il avait. Ce que les Borel m'ont dit de ses singulières fiertés n'est pas sorti de mon esprit, malgré tout ce qui aurait dû me le faire oublier, ou me persuader, du moins, que Jacques ne les aurait pas avec moi. Je devrais peut-être vaincre celle timidité, et le conjurer de me confier sa souffrance; car je ne suis pas de ceux qu'elle peut ennuyer, et je ne vois pas qu'il ait besoin de se fatiguer à faire du stoïcisme avec moi. Mon silence lui fait peut-être croire que je ne m'aperçois de rien. Ah! alors quelle idée doit-il avoir de ma grossière insouciance! Je ne puis la lui laisser. Il faut que j'aille le trouver tout de suite, n'est-ce pas, Clémence? Oh! mon Dieu, que n'es-tu ici! toi qui as tant de prudence et un jugement si délié, tu me conseillerais. A défaut de la voix de la raison et de l'amitié, j'écoute celle de mon coeur et je m'y abandonne; je vais rejoindre Jacques dans le parc, et le conjurer à genoux, s'il le faut, de m'ouvrir son coeur. Je reviendrai te dire ce qu'il a et fermer ma lettre.......

Eh bien, mon amie, j'étais folle et j'avais fait moi-même un mauvais rêve; pardonne-moi de t'avoir importunée de cette terreur puérile. J'ai été trouver Jacques; il était couché sur l'herbe et il sommeillait. Je me suis approchée de lui si doucement qu'il ne s'en est pas aperçu, et je suis restée quelques instants, penchée sur lui, à le contempler. J'avais sans doute une expression d'anxiété sur la figure, car à peine éveillé, il a tressailli et s'est écrié en jetant ses bras autour de moi: «Qu'as-tu donc?» Alors je lui ai avoué naïvement toutes mes inquiétudes et tout mon chagrin. Il m'a embrassée en riant et m'a assuré que je m'étais absolument trompée. «Il est bien vrai, m'a-t-il dit, que je n'ai pas dormi beaucoup cette nuit; j'étais un peu souffrant et je me suis mis à lire.—Et pourquoi ne m'as-tu pas éveillée? lui ai-je dit.—Est-ce qu'on s'éveille à ton âge? a-t-il répondu.—Savez-vous, Jacques, que vous me traitez en petite fille?—Oh! grâce à Dieu, je te traite comme tu le mérites, s'est-il écrié en me pressant contre son coeur, et c'est parce que tu es une enfant que je t'adore.» Là-dessus il m'a dit tant de choses délicieusement bonnes, que je me suis mise à pleurer de joie. Tu vois si j'avais sujet de me tourmenter! mais je ne regrette pas d'avoir un peu souffert; je n'en sens que plus vivement le bonheur que j'avais laissé s'altérer et que je ressaisis dans toute sa fraîcheur. Oh! Jacques avait bien raison: il n'est rien de plus précieux et de plus sublime que les larmes de l'amour.

Adieu, ma chère Clémence; réjouis-toi encore avec moi; je suis plus heureuse aujourd'hui que je ne l'ai jamais été.

XXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Depuis quelques jours nous sommes tristes sans savoir pourquoi; tantôt c'est elle, tantôt c'est moi, tantôt tous deux ensemble. Je ne me fatigue pas à en chercher la raison; ce serait pire. Nous nous aimons et nous n'avons pas le plus léger tort l'un envers l'autre. Nous ne nous sommes blessés par aucune action, par aucune parole. Avoir l'humeur mélancolique un jour plus qu'un autre est une chose si simple! Un ciel pluvieux, un degré de froid de plus dans l'atmosphère, suffisent pour rembrunir les idées. Mon vieux corps criblé de blessures est plus disposé qu'un autre à la souffrance; la jeune tête active et inquiète de Fernande est prompte à se tourmenter de la moindre altération dans mes manières. Quelquefois cette vive sollicitude me chagrine un peu; elle me poursuit, elle m'oppresse, elle me tient en arrêt et me force à m'observer et à me contraindre. Comment pourrais-je m'en offenser? Cette espèce de fatigue qu'elle m'impose est douce en comparaison de l'horrible isolement où je vivais quand j'ai connu Fernande, et où j'ai souvent consumé les plus belles années de ma vie dans un stoïcisme insensé. Si elle devait souffrir réellement de mes souffrances, je regretterais le temps où elles ne retombaient que sur moi; mais j'espère que je saurai l'accoutumer à me voir un peu triste et préoccupé sans se tourmenter.

Fernande a toute l'adorable puérilité de son âge. Qu'elle est belle et touchante quand elle vient avec ses cheveux blonds en désordre, et ses grands yeux noirs tout pleins de grosses larmes, se jeter dans mes bras et me dire qu'elle est bien malheureuse, parce que je lui ai donné un baiser de moins que la veille! Elle ne sait pas ce que c'est que la douleur, elle s'en effraie à l'excès; et vraiment Fernande m'effraie quelquefois moi-même. Je crains qu'elle n'ait pas la force de supporter la vie. Je suis un peu incertain de ce que je dois lui dire pour l'habituer au courage. Il me semble que c'est un crime ou du moins un acte de raison cruelle, que de répandre les premières gouttes de fiel dans ce coeur si plein d'illusions; et pourtant il viendra un moment où il faudra lui révéler ce que c'est que la destinée de l'homme. Comment résistera-t-elle au premier éclair? Puisse-je lui cacher longtemps cette funeste lumière!

Je viens de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de mal; cet ami dont je t'ai parlé est de nouveau en fuite. Les sacrifices que j'ai faits pour lui, loin de le sauver, l'ont replongé dans le désordre. A présent, son déshonneur ne peut plus être masqué, son nom est souillé, sa vie perdue; là, comme partout où j'ai passé, j'ai travaillé en vain. Voilà donc à quoi sert l'amitié, et ce que peut le dévouement! Non, les hommes ne peuvent rien les uns pour les autres; un seul guide, un seul appui leur est accordé, et il est en eux-mêmes. Les uns l'appellent conscience, les autres vertu; je l'appelle orgueil. Cet infortuné en a manqué; il ne lui reste que le suicide. La calomnie n'atteint et ne déshonore personne, le temps ou le hasard en fait justice; mais une bassesse ne s'efface pas. Avoir donné sur soi à un autre homme le droit du mépris, c'est un arrêt de mort en cette vie; il faut avoir le courage de passer dans une autre en se recommandant à Dieu.

Mais il n'aura pas même cet orgueil-là, je le connais, c'est un esprit corrompu et avili par l'amour du plaisir. Sa vanité seule le fera souffrir; mais la vanité ne donne de courage à personne; c'est un fard que le moindre souffle fait tomber, et qui ne résiste pas à l'air de la solitude.

Cette destinée, qu'un instant je m'étais flatté d'avoir réhabilitée par mes reproches et par mes services, est donc tombée plus bas qu'auparavant! Encore un homme dont la vie est manquée, et que personne, excepté moi peut-être, ne plaindra. Quand je me rappelle les temps heureux que j'ai passés avec lui, lorsqu'il était jeune, et que ni lui ni personne ne pensait que ce beau visage riant et ce caractère vif et joyeux pussent servir d'enveloppe à l'âme d'un lâche! Il avait une mère qui le chérissait, des amis qui se fiaient à lui; et à présent!... Si je n'étais pas marié, je courrais après lui, j'essaierais encore de le relever; mais cela ne servirait à rien, et Fernande souffrirait trop de mon absence. Pauvre homme! je suis triste à la mort; je veux pourtant cacher cette tristesse, qui se communiquerait bien vite à ma pauvre enfant. Non, je ne veux pas voir ce beau front se rembrunir encore; je ne veux pas couvrir de larmes ces joues si fraîches et si veloutées. Qu'elle aime, qu'elle rie, qu'elle dorme, qu'elle soit toujours tranquille, toujours heureuse! Moi je suis fait pour souffrir; c'est mon métier, et j'ai l'écorce dure.

XXIII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Je suis encore triste, mon amie, et je commence à croire que tout n'est pas joie dans l'amour; il y a aussi bien des larmes, et je ne les répands pas toutes dans le sein de Jacques, car je vois que j'augmente sa tristesse en lui montrant la mienne. Depuis un mois nous avons eu plusieurs accès de mélancolie sympathique sans cause réelle, mais qui n'en ont pas moins des effets douloureux. Il est vrai que, quand ils sont passés, nous sommes plus heureux qu'auparavant, et nous nous chérissons avec plus d'enthousiasme; mais je me dis toujours que c'est la dernière fois que je tourmente Jacques de mes enfantillages, et je ne sais comment il arrive que je recommence toujours. Je ne peux pas le voir triste sans le devenir aussitôt; il me semble que c'est une preuve d'amour et qu'il ne doit pas s'en fâcher; aussi ne s'en fâche-t-il pas. Il me traite toujours avec tant de douceur et de bonté! comment ferait-il pour me dire une parole dure, ou même froide? Mais il prend du chagrin et me fait de doux reproches; alors je pleure de remords, d'attendrissement et de reconnaissance, et je me couche fatiguée, brisée, me promettant bien de ne plus recommencer; car, au bout du compte, cela fait du mal, et ce sont autant de jours que je retranche de mon bonheur. J'ai certainement des idées folles, mais je ne sais pas s'il es possible d'aimer sans les avoir. Par exemple, je me tourmente continuellement de la crainte de n'être pas assez aimée, et je n'ose pas dire à Jacques que c'est à la cause de toutes mes agitations. Je crois bien qu'il a des jours de souffrance physique; mais il est certain que son esprit n'est pas toujours paisible. Certaines lectures l'agitent; certaines circonstances, indifférentes en apparence, semblent lui retracer des souvenirs pénibles. Je m'en inquiéterais moins s'il me les confiait; mais il est silencieux comme la tombe et me traite comme une personne tout à fait à part de lui. L'autre jour je me mis à chanter une vieille romance qui me tomba, je ne sais comment, sous la main; Jacques était étendu sur le grand canapé du salon, et il fumait dans une grande pipe turque à laquelle il tient beaucoup. Dès que j'eus chanté les premières mesures, il frappa le parquet avec cette pipe, comme saisi d'une émotion convulsive, et la brisa. «Ah! mon Dieu, qu'as-tu fait? m'écriai-je; tu as cassé ta chère pipe d'Alexandrie.—C'est possible, dit-il, je ne m'en suis pas aperçu. Remets-toi à chanter.—Mais je n'ose pas trop, repris-je; il faut que j'aie fait quelque fausse note épouvantable tout à l'heure; car tu as bondi comme un desespéré.—Non pas que je sache, répondit-il; continue, je t'en prie.» Je ne sais comment il se fait que je suis toujours à l'affût des impressions que Jacques cherche à me dissimuler; il y a un secret instinct qui m'abuse ou qui m'éclaire, je ne sais lequel des deux, mais qui me force a reporter tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit vers une cause funeste à mon bonheur. Je m'imaginai qu'il avait entendu chanter cette romance par quelque maîtresse dont le souvenir lui était encore cher, et je ressentis tout à coup une jalousie absurde; je la jetai de côté, et me mis à en chanter une autre. Jacques l'écouta sans l'interrompre, puis il me redemanda la première, en disant qu'il la connaissait et qu'elle lui plaisait beaucoup. Ces paroles, qui semblèrent confirmer mes doutes, m'enfoncèrent un poignard dans le coeur; je trouvai Jacques insensé et barbare de chercher à ressaisir dans notre amour le souvenir des autres amours de sa vie, et je chantai la romance, tandis que de grosses larmes me tombaient sur les doigts. Jacques me tournait le dos, et s'imaginait, parce que son corps avait une attitude immobile, que je ne m'apercevais pas de son émotion; mais je faisais, malgré ma douleur, une sévère attention à lui, et je surpris deux ou trois soupirs qui semblaient partir d'une âme oppressée et briser tout son corps. Quand j'eus fini, il y eut entre nous un long silence: je pleurais, et je laissai échapper malgré moi un sanglot. Jacques était tellement absorbé qu'il ne s'en aperçut pas, et sortit en fredonnant, d'un ton mélancolique, le refrain de la romance.

J'allai dans le bois pour me désoler en liberté; mais, au détour d'une allée, je me trouvai face à face avec lui. Il m'interrogea sur ma tristesse avec sa douceur accoutumée, mais beaucoup plus froidement que les autres fois. Cet air sévère m'imposa tellement que je ne voulus jamais lui avouer pourquoi j'avais les yeux rouges; je lui dis que c'était le vent, la migraine; je lui fis mille contes dont il feignit de se contenter, car il insista fort peu, et chercha à me distraire. Il n'eut pas grand peine: je suis si folle que je m'amuse de tout. Il me mena voir des chèvres de Cachemire qui venaient de lui arriver, avec un berger dont la bêtise me fit mourir de rire. Mais vois comme je suis! dès que je me retrouvai seule, mon chagrin me revint, et je me remis à pleurer en pensant à cette histoire de la matinée. Ce qui me faisait surtout de la peine, c'était d'avoir été importune à Jacques. L'indifférence qu'il avait montrée me prouvait de reste qu'il n'était plus disposé à écouter mes puériles confessions et à s'affliger avec moi de mes souffrances. Peut être avait-il cette idée; peut-être éprouvait-il un peu de remords de m'avoir fait chanter cette romance; peut-être nous sommes-nous parfaitement compris tous les deux sans nous expliquer. Le fait est que le soir il prit un air tout à fait insouciant en me demandant si je savais par coeur la romance que j'avais chantée le matin. «Tu aimes bien cette romance? lui dis-je avec un peu d'amertume.—Beaucoup, répondit-il, surtout dans ta bouche; tu l'as chantée ce matin avec une expression qui m'a ému jusqu'au fond du coeur.» Poussée par je ne sais quel besoin de me faire souffrir pour me dévouer à sa fantaisie, je lui offris de la chanter de nouveau; et j'allais allumer une bougie pour la lire, lorsqu'il m'arrêta en me disant que ce serait pour une autre fois, et qu'il aimait mieux se promener avec moi au clair de la lune. Le lendemain matin, je cherchai la romance et ne la trouvai plus sur mon piano. Je la cherchai tous les jours suivants sans succès. Pressée par la curiosité, je me hasardai à demander à Jacques s'il ne l'avait pas vue. «Je l'ai déchirée par distraction, me répondit-il; il n'y faut plus penser.» Il me sembla qu'il disait cette parole, il n'y faut plus penser, d'une manière particulière, et que cela exprimait beaucoup de choses. Je me trompe peut-être, mais jamais je ne croirai qu'il ait déchiré cette romance par distraction. Il a voulu savoir d'abord si je pourrais la chanter par coeur, et quand il a été sûr que non, il l'a anéantie. Elle lui causait donc une émotion bien véritable; elle lui rappelait donc un amour bien violent!

Si Jacques devine tout cela, si en lui-même il traite d'enfantillages méprisables ce qui se passe en moi, il a tort. S'il était à ma place, il souffrirait peut-être plus que moi; car il n'a pas de rivaux dans le passé; rien de ce que je fais, rien de ce que je pense ne peut l'affliger: il peut sans frayeur regarder dans ma vie, l'embrasser tout entière d'un coup d'oeil, et se dire qu'il est mon seul amour. Mais sa vie est pour moi un abîme impénétrable; ce que j'en sais ressemble à ces météores sinistres qui éblouissent et qui égarent. La première fois que j'ai recueilli ces lambeaux de renseignements incertains, j'ai craint que Jacques ne fût inconstant ou menteur; j'ai craint que son amour n'eût pas tout le prix que j'y attachais; ma vénération fut comme ébranlée. Aujourd'hui je sais ce que c'est que Jacques et ce que vaut son amour; le prix en est si grand que je sacrifierais toute une vie de repos où je ne l'aurais pas connu, aux deux mois que je viens de passer avec lui. Je le sais incapable de m'abuser et de promettre son coeur en vain. Je ne songe presque plus à l'avenir, mais je me tourmente horriblement du passé; j'en suis jalouse. Oh! que serait le présent si je n'étais pas sûre de lui comme de Dieu! Mais je ne pourrais pas douter de la parole de Jacques, et je ne serais pas jalouse sans raison. L'espèce de jalousie que j'ai maintenant n'est pas vile et soupçonneuse; elle est triste et résignée; oh! mais elle me fait bien mal!

XXIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je ne sais auquel des deux le pied a manqué, mais le grain de sable est tombé. J'ai fait bonne garde, je me suis dévoué de tout mon pouvoir à prévenir cet accident; mais la surface du lac est troublée. D'où est venu le mal? On ne le sait jamais; on s'en aperçoit quand il existe. Je le contemple avec tristesse et sans découragement. Il n'y a pas de remède à ce qui est arrivé; mais on peut mettre une digue à l'avalanche et l'arrêter en chemin.

Cette digue, ce sera ma patience. Il faut qu'elle s'oppose avec douceur aux excès de sensibilité d'une âme trop jeune. J'ai su mettre ce rempart entre moi et les caractères les plus fougueux; ce ne sera pas une tâche bien difficile que d'apaiser une enfant si simple et si bonne. Elle a une vertu qui nous sauvera l'un et l'autre, la loyauté. Son âme est jalouse; mais son caractère est noble, et le soupçon ne saurait le flétrir. Elle est ingénieuse à se tourmenter de ce qu'elle ne sait pas, mais elle croit aveuglément à ce que je lui dis. Me préserve Dieu d'abuser de cette sainte confiance et de démériter par le plus léger mensonge! Quand je ne puis pas lui donner l'explication satisfaisante, j'aime mieux ne lui en donner aucune; c'est la faire souffrir un peu plus longtemps, mais que faire? Un autre descendrait peut-être à ces faciles artifices qui raccommodent tant bien que mal les querelles d'amour; cela me paraît lâche, et je n'y consentirai jamais. L'autre jour, il s'est passé entre elle et moi une petite tracasserie assez douloureuse, et très-délicate pour tous deux. Elle se mit à chanter une romance que j'ai entendu chanter pour la première fois à la première femme que j'ai aimée. C'était un amour bien romanesque, bien idéal, une espèce de rêve qui ne s'est jamais réalisé, grâce peut-être a ma timidité et au respect enthousiaste que je professais pour une femme très-semblable aux autres, à ce qu'il m'a semblé depuis. Certes, ni cette femme, ni l'amour que j'eus pour elle, ne sont de nature à causer raisonnablement de l'ombrage à Fernande; ce fut pourtant la cause d'un nuage qui a passé sur notre bonheur. J'eus un plaisir très-vif à entendre ce chant mélodieux et simple qui me rappelait les illusions et les songes riants de ma première jeunesse. Il me retraçait toute une fantasmagorie de souvenirs: je crus revoir le pays où j'avais aimé pour la première fois, les bois où j'avais rêvé si follement, les jardins où je me promenais en faisant de mauvaises poésies que je trouvais si belles, et mon coeur palpita encore de plaisir et d'émotion. Certes, ce n'était pas de regret pour cet amour qui n'a jamais existé que dans les rêves d'une imagination de seize ans, mais il y a dans les lointains souvenirs une inexplicable magie. On aime ses premières impressions d'un amour paternel, on se chérit dans le passé, peut-être parce qu'on s'ennuie de soi-même dans le présent. Quoi qu'il en soit, je me sentis un instant transporté dans un autre monde, pour lequel je ne changerais pas celui où je suis maintenant, mais où j'avais cru ne retourner jamais, et où je fis avec joie quelques pas. Il me sembla que Fernande devinait le plaisir qu'elle me causait, car elle chanta comme un ange, et je restai enivré et muet de béatitude après qu'elle eut cessé. Tout à coup je m'aperçus qu'elle pleurait, et, comme nous avons eu déjà quelque chose de pareil, je devinai ce qui se passait en elle, et j'en conçus un peu d'humeur. La première impression est au-dessus des forces de l'homme le plus ferme. Dans ces moments-là, il n'est donné qu'aux scélérats de savoir feindre. Tout ce qu'un homme sincère peut faire, c'est de se taire ou de se cacher. Je sortis donc, et quelques tours de promenade dissipèrent cette légère irritation. Mais je compris qu'il m'était impossible de consoler Fernande par une explication. Il eût fallu ou lui faire accroire quelle se trompait dans ses soupçons, en lui faisant un mensonge, ou tenter de lui expliquer la différence qu'il y a entre aimer un souvenir romanesque et regretter un amour oublié. Voilà ce qu'elle n'eût jamais voulu comprendre et ce qui est réellement au-dessus de son àge, et peut-être de son caractère. Cet aveu d'un sentiment bien innocent lui eût fait plus de mal que mon silence. J'ai tout réparé en lui prouvant que j'étais prêt à faire à sa susceptibilité le sacrifice de mon petit plaisir; j'ai refusé d'entendre de nouveau la romance que, par une petite malice boudeuse de femme, elle m'offrait de me chanter une seconde fois, et je l'ai brûlée sans ostentation.

Il faudra qu'en toute occasion, quand je ne pourrai pas mieux faire, j'aie le courage de ne pas montrer d'humeur. Il est vrai que cela me fait souffrir un peu. J'ai été victime pendant si longtemps de la jalousie atroce de certaines femmes, que tout ce qui me la rappelle, même de très-loin, me fait frissonner d'aversion. Je m'y habituerai. Fernande a les défauts ou plutôt les inconvénients de son âge, et j'ai aussi ceux du mien. A quoi m'aurait servi l'expérience, si elle ne m'avait endurci à la souffrance? C'est à moi de m'observer et de me vaincre. Je m'étudie sans cesse, et je me confesse devant Dieu dans la solitude de mon coeur, pour me préserver de l'orgueil intolérant. En m'examinant ainsi, j'ai trouvé bien des taches en moi, bien des motifs d excuse pour les fréquentes agitations de Fernande. Par exemple, j'ai la triste habitude de rapporter toutes mes peines présentes à mes peines passées. C'est un noir cortège d'ombres en deuil qui se tiennent par la main; la dernière qui s'agite éveille toutes les autres qui s'endormaient. Quand ma pauvre Fernande m'afflige, ce n'est pas elle qui me fait tout le mal que je ressens, ce sont les autres amours de ma vie qui se remettent à saigner comme de vieilles plaies. Ah! c'est qu'on ne guérit pas du passé!

Devrait-elle se plaindre de moi, pourtant? Quel homme sait mieux jouir du présent? quel homme respecte plus saintement les biens que Dieu lui accorde? Combien je prise ce diamant que je possède, et autour duquel je souffle sans cesse pour en écarter le moindre grain de poussière! Oh! qui le garderait plus soigneusement que moi? Mais les enfants savent-ils quelque chose? Moi, du moins, je puis comparer le passé au présent, et si quelquefois je souffre doublement pour avoir déjà beaucoup souffert, plus souvent encore j'apprends par cette comparaison à savourer le bonheur présent. Fernande croit que tous les hommes savent aimer comme moi; moi, je sens que les autres femmes ne savent pas aimer comme elle. C'est moi qui suis le plus juste et le plus reconnaissant. Mais, encore une fois, il en doit être ainsi. Hélas! le temps du bonheur serait-il déjà passé? celui du courage serait-il venu? Oh! non, non, pas encore; ce serait trop vite. Que l'un préserve l'autre, et que le bonheur récompense le courage!

XXV.

DE CLÉMENCE A FERNANDE.

Je suis plus affligée que surprise de ce qui t'arrive; tes chagrins me paraissent la conséquence inévitable d'une union mal assortie. D'abord ton mari est trop âgé pour toi, ensuite tu as pris ta position tout de travers. Il eût été possible à une femme dont le caractère serait calme et un peu froid de s'habituer aux inconvénients que je t'avais signalés, et qui ne se sont que trop réalisés; mais, pour une petite tête exaltée comme la tienne, un homme aussi expérimenté que M. Jacques est le pire mari que tu pouvais rencontrer. Ce n'est pas que je rejette sur lui la faute de tout ce qui s'est passé entre vous; il me semble que c'est lui qui a constamment raison, et voilà pourquoi je te plains: ce qu'il y a de plus triste au monde, c'est d'être condamné, par sa position et par la force des choses, à avoir constamment tort. Cet amour enthousiaste que tu t'es évertuée à ressentir pour lui est un sentiment hors nature, et destiné à s'éteindre tout à coup comme un feu de paille; mais avant d'en venir là il te fera cruellement souffrir, et, quelque patient que soit ton mari, il te rendra insupportable à ses yeux. Il me semble, à moi, que la passion, est tout à fait contraire à la dignité et à la sainteté du mariage. Tu t'es imaginé que tu inspirais cette passion à ton mari; j'en doute fort: je crois que tu auras pris pour l'enthousiasme les caresses véhémentes qu'un mari prodigue dès les premiers jours à sa femme, quand elle est, comme toi, toute jeune et remarquablement jolie. Mais sois sûre que toutes les extases de ton cerveau, toutes les illusions de ton âme, ne sont plus du goût d'un homme de trente-cinq ans, et que, du jour où, au lieu de contribuer à ses plaisirs, elles lui causeront du trouble et de l'ennui, il te dessillera les yeux, peut-être un peu brusquement. Tu seras au désespoir alors, pauvre Fernande, et il n'aura fait qu'une chose très-simple et très-légitime; car de quel droit viens-tu, avec tes folies et tes caprices, empoisonner la vie d'un homme qui était libre et tranquille, et qui t'a recherchée en mariage pour te faire participer à son bien-être, et non pour t'ériger en souveraine jalouse et impérieuse? Je vois déjà que tu as le talent de le rendre assez malheureux; cette manière de l'épier, de scruter toutes ses pensées, d'interpréter toutes ses paroles, doit faire de ton amour un fléau. Et pourtant, Fernande, personne n'était plus douce et plus facile à vivre que toi; nul caractère n'est plus éloigné du soupçon et de la tyrannie; nul coeur peut-être n'est plus généreux et plus juste, mais tu aimes, et voilà l'effet de l'amour sur les femmes quand elles ne savent pas se vaincre. Prends garde à toi, ma chère; je te parle bien durement, bien cruellement, mais tu cherches l'appui de ma raison, et je te l'offre d'une main ferme. Je t'ai déjà dit que, le jour où la vérité te serait trop rude à supporter, tu n'avais qu'à cesser de m'écrire, et que je comprendrais ton silence. Je ne chercherai jamais à te guérir malgré toi, je ne suis pas une marchande de conseils. Adieu, ma petite amie; tâche de te guérir de l'exagération, ou tu es perdue.

XXVI.

DE SYLVIA A JACQUES.

Tu as raison, Jacques, de ne pas t'effrayer beaucoup de ces légers nuages. Je ne sais pas si tu dois aimer éternellement Fernande; je ne sais pas si l'amour est, de sa nature, un sentiment éternel; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'avec des caractères aussi nobles que les vôtres il doit avoir un cours aussi long que possible, et ne pas se flétrir dès les premiers mois. Je vois que dea caractères plus mal assortis, et moins dignes l'un de l'autre, se tiennent embrassés durant des années et ont une peine extrême à se détacher. Toi-même tu l'as éprouvé; tu as aimé des femmes beaucoup moins parfaites que Fernande, et tu les as aimées longtemps avant de commencer à souffrir et à te dégoûter. Il me semble donc impossible que la chute du premier grain de sable ait déjà troublé ton amour, et que ton lac ne redevienne pas tranquille et pur. Peut-être que deux grands coeurs ont plus de peine à s'entendre que lorsqu'un des deux fait à lui seul tous les frais de la sympathie. Peut-être qu'avant de se livrer entièrement, et de s'abandonner l'un à l'autre, ils ont besoin de s'essayer, de briser quelques aspérités qui les repoussent encore. Un grand bonheur, une longue passion, doivent être achetés au prix de quelques souffrances. Quand on plante un arbre vigoureux, il souffre et se flétrit pendant quelques jours avant de s'accoutumer au terrain et de montrer la force qu'il doit acquérir. Les petites douleurs de ton amie prouvent l'excessive délicatesse de son amour. Je voudrais être aimée comme tu l'es. Garde-toi donc de te plaindre; surmonte un peu ta fierté, s'il le faut, et consens, non à mentir, mais à t'expliquer. Tu fais injure à Fernande en croyant qu'elle ne comprendrait pas; elle serait flattée de te voir condescendre aux faiblesses de son sexe et aux ignorances de son âge; elle s'efforcerait de marcher plus vite vers toi et d'arriver à ton point de vue. Que ne peut pas une âme comme la tienne et une parole si éloquente quand tu daignes parler! Oh! ne t'enferme pas dans le silence! tu n'as pas besoin de ta force avec cet être angélique qui est à genoux déjà pour t'écouter. Rappelle-toi ce que j'étais quand je t'ai connu, et ce que tu as fait de cette âme qui dormait informe dans le chaos. Que serais-je si tu n'étais descendu jusqu'à moi, si tu ne m'avais révélé ce que tu sais de Dieu, des hommes et de la vie? Ne t'ai-je pas compris? n'ai-je pas acquis quelque grandeur, moi qui n'étais qu'une enfant sauvage, incapable de bien et de mal par moi-même au milieu des ténèbres de mon ignorance? Souviens-toi des longues promenades que nous faisions ensemble sur les Alpes, au temps des vacances. Avec quelle avidité je t'écoutais! comme je rentrais dans mon couvent éclairée et sanctifiée! O mon brave Jacques! quel être sublime ne pourras-tu pas faire de celle qui est ta femme et qui possède ton amour! Je te prédis une grande destinée avec elle! Essuie ses belles larmes, ouvre-lui tous les trésors de ton âme: je vivrai de votre bonheur.

XXVII.

D'OCTAVE A SYLVIA

Pourquoi donc avez-vous tant tardé à m'écrire cette lettre qui nous eût épargné tant de maux, et pourquoi, si Jacques est votre frère, avez-vous tant hésité à me l'avouer? Quel être incompréhensible êtes-vous, Sylvia, et quel plaisir trouvez-vous à nous faire souffrir vous et moi? C'est en vain que je vous contemple et que je vous étudie; il y a des jours où je ne sais pas encore si vous êtes la première ou la dernière des femmes; je me demande si votre fierté signifie la vertu la plus sublime ou l'effronterie du vice hypocrite. Ah! ne m'accablez pas de vos froides et méprisantes railleries. Ne me dites pas que personne ne m'impose l'obligation de vous aimer, et que je suis libre de renoncer à vous. Je suis bien assez malheureux; ne faites pas tant de gloire de vos dédains et de votre indifférence: vous ne seriez que plus digne d'amour si vous étiez moins forte et moins cruelle.

Et vous, n'avez-vous jamais eu des instants de faiblesse et d'incertitude avec moi? ne m'avez-vous pas accusé de bien des torts que vous m'avez pardonnés? Pourquoi railler si durement l'impiété de mon âme? pourquoi me dire que je ne vous aime pas du moment que je doute de vous? Savez-vous bien ce que c'est que l'amour, pour parler de la sorte? Mais vous m'avez aimé, puisque vous m'avez rappelé souvent après m'avoir repoussé; mais vous m'aimez encore, puisque, après trois mois d'un silence obstiné, vous m'écrivez pour vous laver de mes soupçons. Elle est bien laconique et bien hautaine, votre justification! Je n'oserais confier à personne combien vous me dominez, tant je me trouve rapetissé et humilié par votre amour. O Dieu! et vous seriez un ange si vous vouliez; c'est l'orgueil qui fait de vous un démon! Quand vous vous abandonnez à votre sensibilité, vous êtes si belle, si adorable! j'ai eu de si beaux jours avec vous! sont-ils donc perdus pour jamais? Non; je ne saurais y renoncer; que ce soit force ou faiblesse, lâcheté ou courage, je retournerai à toi! Je te presserai encore dans mes bras, je te forcerai encore à croire en moi et à m'aimer, dusse-je n'avoir qu'un jour de ce bonheur, et rester avili à mes propres yeux pour toute ma vie! Je sais que je serai encore malheureux avec toi; je sais qu'après m'avoir rendu fou, tu me chasseras avec un abominable sang-froid. Tu ne comprendras pas où tu ne voudras pas comprendre que, pour retourner à tes pieds, avec l'âme toute saignante encore de doute et de soupçons, il faut que je t'aime d'une passion effrénée. Tu me diras que je ne sais pas ce que c'est qu'aimer; tu croiras être bien sublime et bien généreuse envers moi, parce que tu me pardonneras d'avoir soupçonné ce que tous les hommes auraient supposé à ma place. Tu es une âme d'airain; tu brises tout ce qui t'approche, et ne consens à plier devant aucune des réalités de la vie. Comment veux-tu que je te suive toujours aveuglément dans ce monde imaginaire où je n'avais jamais mis le pied avant de te connaître? Ah! sans doute, si tu es ce tu parais à mon enthousiasme, tu es bien grande, et je devrais passer ma vie enchaîné à tes pieds; si tu es ce que ma raison croit deviner parfois, cache-moi bien la vérité, trompe-moi habilement, car malheur à toi si tu te démasques! Adieu; reçois-moi comme tu voudras, dans trois jours je serai à tes genoux.

XXVIII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Tu m'humilies, tu me brises; si c'est la vérité que tu m'enseignes, elle est bien âpre, ma pauvre Clémence. Tu vois cependant que je l'accepte, toute cruelle qu'elle est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être plus malheureuse qu'auparavant, quand tu m'as répondu. J'ai donc tort? Mon Dieu, je croyais qu'avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas être coupable. Les méchants sont ceux qui rient des peines d'autrui; moi je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes; je sais bien que je l'afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin? Peut-on tarir ses larmes, peut-on s'imposer la loi d'être insensible à ce qui déchire le coeur?

Si quelqu'un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû bien souffrir avant de l'atteindre; son coeur a dû saigner cruellement! Je suis trop jeune pour savoir déguiser mon visage et cacher mon émotion; et puis, ce n'est pas Jacques qu'il me serait possible de tromper. Cette lutte avec moi-même ne servirait donc qu'à augmenter mon mal; ce qu'il faudrait étouffer, c'est ma sensibilité, c'est mon amour! O ciel, tu me parles de le vaincre! Cette seule idée lui donne plus d'intensité; que deviendrais-je à présent que j'ai connu l'amour, si je me trouvais le coeur vide? Je mourrais d'ennui. J'aime mieux mourir de chagrin, la mort sera moins lente.

Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison! c'est lui qui est un ange, c'est lui qui devrait être aimé d'une âme aussi forte, aussi calme que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui? ne suis-je pas sincère et dévouée autant qu'il est possible de l'être? Non! ce ne sont pas des lueurs d'enthousiasme que j'ai pour lui, c'est une vénération constante, éternelle. Il m'aime vraiment, je le sais, je le sens; il ne faut pas me dire qu'il n'aime de moi que ma jeunesse et ma fraîcheur; si je le croyais!... non, cette idée est trop cruelle! Tu es inexorable dans ton mépris pour l'amour; ton esprit observateur juge tout sans pitié; mais de quel droit parles-tu d'un sentiment que tu n'as pas éprouvé? Si tu savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans mon coeur, tu n'aurais pas la cruauté de m'y pousser.

Eh bien, s'il en était ainsi, si Jacques m'aimait comme un passe-temps, moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi qui l'aime de toutes les forces de mon âme, j'essaierais de ne plus l'aimer; mais cela me serait impossible, je mourrais.

Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m'écris! je n'ai pu cacher l'impression qu'elle me faisait, et Jacques m'a demandé si je venais d'apprendre quelque mauvaise nouvelle. J'ai répondu que non. «Alors, m'a-il dit, c'est une lettre de ta mère.» Je mourais de peur qu'il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j'ai baissé la tête sans répondre. Jacques a frappé la table avec une violence que je ne lui ai jamais vue. «Que cette femme n'essaie point d'empoisonner ton coeur, s'est-il écrié, car je jure sur l'honneur de mon père qu'elle me paierait cher la moindre tentative contre la sainteté de notre amour!» Je me suis levée tout épouvantée, et je suis retombée sur ma chaise. «Eh bien, qu'as-tu? m'a-t-il dit.—-Vous-même, qu'avez-vous contre ma mère? que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère?—J'ai des raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des montagnes; puisses-tu ne les savoir jamais! mais, pour l'amour de notre repos, cache-moi les lettres de ta mère, et surtout l'effet qu'elles produisent sur toi.—Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je écriée; cette lettre n'est pas de ma mère, elle est de...—Je n'ai pas besoin de le savoir, a-t-il dit vivement; ne me fais pas l'injure de répondre à des questions que je ne t'adresserai jamais.» Et il est sorti; je ne l'ai pas revu de la journée. O Dieu! nous en sommes presque à nous quereller! et pourquoi? parce que j'ai cru le voir triste et que j'ai pris de l'inquiétude? Oh! s'il n'y avait pas au fond de tout cela quelque chose de vrai, nous n'en serions pas où nous en sommes. Jacques a eu des peines qu'il m'a cachées, à bonne intention peut-être, mais il a eu tort; s'il m'avait révélé la première, je ne l'aurais pas interrogé sur les autres, tandis qu'à présent je m'imagine toujours qu'il couve quelque mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui est ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois bien qu'il est préoccupé, quelque chose le distrait de l'amour qu'il avait pour moi; quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la tête aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son regard bon et tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui déplaisais jamais, je lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l'esprit; quand j'étais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de redresser mon jugement avec affection. A présent, je vois que certaines paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet; il change de visage, ou il se met à fredonner cette petite chanson qu'il chantait à Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de moi lui fait le même mal apparemment.

Il est six heures du soir; Jacques, qui est d'ordinaire si exact, et qui se faisait un scrupule de me causer la plus légère inquiétude ou la plus frivole impatience, n'est pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu'il me boude? est-ce qu'il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé ainsi depuis midi? Je suis tourmentée; s'il lui était arrivé quelque accident! s'il ne m'aimait plus! Peut-être que je lui ai tellement déplu aujourd'hui qu'il éprouve de la répugnance à me voir. Oh! ciel! ma vue lui deviendrait odieuse! Tout cela me fait un mal horrible, je suis enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles je m'abandonne me rendent encore plus malade. Il faut que j'en finisse; il faut que je me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes folies. Cela ne peut pas m'humilier: ce n'est pas à mon mari, c'est à mon amant que s'adresseront mes prières. J'ai offensé se délicatesse, j'ai affligé son coeur; il faut qu'une fois pour toutes il me pardonne, et que tout soit oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous expliquons plus; cela me tue. J'ai l'âme pleine de sanglots qui m'étouffent; il faut que je les répande dans son sein, qu'il me rende toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que j'ai déjà goûté.

Dimanche matin.

O mon amie, que je suis malheureuse! rien ne me réussit, et la fatalité fait tourner à mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques est rentré à six heures et demie; il avait l'air parfaitement calme, et m'a embrassée comme s'il eût oublié nos petites altercations. Je connais Jacques à présent; je sais quels efforts il fait sur lui-même pour vaincre son déplaisir; je sais que la douleur concentrée est un fer rouge qui dévore les entrailles. Je me suis fait violence pour dîner tranquillement; mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu'il a fait? Au lieu de me tendre les bras et d'essuyer mes pleurs, il s'est dégagé de mes caresses et s'est levé d'un air furieux; j'ai caché mon visage dans mes mains pour ne pas le voir dans cet état; j'ai entendu sa voix tremblante de colère qui me disait: «Levez-vous, et ne vous mettez jamais ainsi devant moi.» J'ai senti alors le courage du désespoir. «Je resterai ainsi, me suis-je écriée, jusqu'à ce que vous m'ayez dit ce que j'ai fait pour perdre votre amour.—Tu es folle, a-t-il répondu en se radoucissant, et tu ne sais qu'imaginer pour troubler notre paix et gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu'il te faut toutes ces émotions pour alimenter ton amour; mais, au nom du ciel, relève-toi, et que je ne te voie plus ainsi.» J'ai trouvé cette réponse bien dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à demi brisée d'abattement et de douleur. «Faut-il que je te relève malgré toi? a-t-il dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa; quelle rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors comme si elles étaient sur un théâtre! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en sanglots? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera sur la tête?—Tout ce que vous dites là est horrible, lui ai-je répondu; est-ce par le dédain que vous voulez vous délivrer de mon amour? vous importune-t-il déjà?» Il s'est assis auprès de moi, et il est resté silencieux, la tête baissée, l'air résigné, mais profondément triste. Il m'a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre les mains; mais j'ai vu que cette marque d'affection lui coûtait; et j'ai retiré mes mains précipitamment. «Hélas! hélas!» a-t-il dit, et il est sorti. Je l'ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque évanouie. Rosette, en apportant des lumières dans le salon, m'a trouvée sans mouvement; elle m'a portée à mon lit, elle m'a déshabillée pendant qu'on avertissait mon mari; il est venu, et m'a témoigné beaucoup d'intérêt. J'avais une extrême impatience d'être seule avec lui, espérant qu'il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à fait; je voyais tant d'émotion sur sa figure! Je ne pouvais cacher l'ennui que me causaient les interminables prévenances de Rosette; j'ai fini par lui parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur. J'avais les nerfs réellement malades; je ne sais comment la manière dont Jacques a semblé s'interposer entre moi et ma femme de chambre m'a causé un mouvement de colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours derniers, je m'étais impatientée contre cette fille, et Jacques m'en avait blâmée. «Je sais bien qu'en toute occasion, lui ai-je dit, vous donnez de préférence raison à Rosette et à moi tout le tort.—Vous êtes réellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais trop de bruit autour de ce lit, va-t en; je te sonnerai si madame a besoin de toi.» Aussitôt j'ai senti combien j'étais injuste et folle. «Oui, je suis malade,» ai-je répondu dès que j'ai été seule avec lui, et je me suis caché la tête dans son sein en pleurant; il m'a consolée en me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux noms. Je n'avais plus la force de demander une autre explication, tant j'avais la tête brisée; je me suis endormie sur l'épaule de Jacques. Mais ce matin, quand j'ai sonné ma femme de chambre, j'ai vu une autre figure, assez laide et insignifiante. «Qui êtes-vous, ai-je dit, et où est Rosette?—Rosette est partie, m'a dit Jacques aussitôt en sortant de sa chambre pour répondre a ma question. J'avais besoin d'une ménagère diligente et honnête à ma ferme de Blosse, et j'y ai envoyé Rosette pour le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré, j'ai fait venir sa soeur pour te servir.» J'ai gardé le silence, mais j'ai trouvé cette leçon bien dure et bien froide. Oh! j'avais bien compris l'histoire de la romance. Que faire maintenant? Je vois que mon bonheur s'en va jour par jour, et je ne sais comment l'arrêter. Évidemment, Jacques se dégoûte de moi, et c'est ma faute; je ne vois pas qu'il ait envers moi le moindre tort; je ne vois pas non plus que je sois réellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, comme par une sorte de fatalité; peut-être s'y prend-il mal avec moi. Il est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les résolutions qu'il prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble entre nous, montrent, ce me semble, une espèce de hauteur méprisante à mon égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées ensemble, et les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop accompli, cela m'effraie; il n'a pas de défauts, pas de faiblesses; il est toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il semble qu'il soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu'il ne puisse les tolérer dans les autres qu'à l'aide d'une générosité muette et courageuse; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C'est trop d'orgueil. Moi je suis une enfant, j'ai besoin qu'on me guide et qu'on me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence; je commence à croire que le caractère de Jacques n'est pas assez jeune pour moi. C'est de là que viendra mon malheur; car, à cause de sa perfection, je l'aime plus que je n'aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera peut-être que je m'entende jamais avec lui.

XXIX.

DE JACQUES A SYLVIA.

Je n'ai pas faibli dans ma résolution, je ne me suis pas une seule fois abandonné à l'impatience, je n'ai pas commis d'injustice, je n'ai pas agi en mari; pourtant le mal fait, ce me semble, des progrès rapides, et si quelque circonstance étrangère ne vient pas le distraire, si quelque révolution ne s'opère dans les idées de Fernande, nous aurons bientôt cessé d'être amants. Je souffre, je l'avoue; il n'est qu'un bonheur au monde, c'est l'amour; tout le reste n'est rien, et il faut l'accepter par vertu. J'accepterai tout, je me contenterai de l'amitié, je ne me plaindrai de rien; mais laisse-moi verser dans ton sein quelques larmes amères que le monde ne verra pas, et que Fernande, surtout, n'aura pas la douleur d'ajouter aux siennes. Six mois d'amour, c'est bien peu! encore combien de jours, parmi les derniers, ont été empoisonnés! Si c'est la volonté du ciel, soit. Je suis prêt à la fatigue et à la douleur; mais, encore une fois, c'est perdre bien vite une félicité au sein de laquelle je me flattais de rester enivré plus longtemps.

Mais de quoi ai-je à me plaindre? je savais bien que Fernande était une enfant, que son âge et son caractère devaient lui inspirer des sentiments et des pensées que je n'ai plus; je savais que je n'aurais ni le droit ni la volonté de lui en faire un crime. J'étais préparé à tout ce qui m'arrive; je ne me suis trompé que sur un point: la durée de notre illusion. Les premiers transports de l'amour sont si violents et si sublimes, que tout se range à leur puissance; toutes les difficultés s'aplanissent, tous les germes de dissension se paralysent, tout marche au gré de ce sentiment, qu'on appelle avec raison l'âme du monde, et dont on aurait dû faire le dieu de l'univers; mais quand il s'éteint, toute la nudité de la vie réelle reparaît, les ornières se creusent comme des ravins, les aspérités grandissent comme des montagnes. Voyageur courageux, il faut marcher sur un chemin aride et périlleux jusqu'au jour de la mort; heureux celui qui peut espérer de ressentir un nouvel amour! Dieu m'a longtemps béni, longtemps il m'a donné la faculté de guérir et de renouveler mon coeur à celle flamme divine, mais j'ai fait mon temps, je suis arrivé à mon dernier tour de roue: je ne dois plus, je ne puis plus aimer. Je croyais du moins que ce dernier amour réchaufferait les dernières années de la jeunesse de mon coeur et les prolongerait davantage. Je n'ai pas cessé d'aimer encore; je serais encore prêt, si Fernande pouvait calmer ses agitations et réparer d'elle-même le mal qu'elle nous a fait; à oublier ces orages et à retourner à l'enivrement des premiers jours; mais je ne me flatte pas que ce miracle puisse s'opérer en elle: elle a déjà trop souffert. Avant peu elle détestera son amour; elle en a fait un tourment, un cilice, qu'elle porte encore par enthousiasme et par dévouement. Ces choses-là sont des rêves de jeune femme: le dévouement tue l'amour et le change en amitié. Eh bien, l'amitié nous restera; j'accepterai la sienne, et laisserai longtemps encore à la mienne le nom d'amour, afin qu'elle ne la méprise pas. Mon amour, mon pauvre dernier amour! je l'embaumerai en silence, et mon coeur lui servira éternellement de sépulcre; il ne s'ouvrira plus pour recevoir un amour vivant. Je sens la lassitude des vieillards et le froid de la résignation qui envahissent toutes ses fibres; Fernande seule peut le ranimer encore une fois, parce qu'il est encore chaud de son étreinte. Mais Fernande laisse éteindre le feu sacré et s'endort en pleurant; le foyer se refroidit, bientôt la flamme se sera envolée.

Tu me donnes un conseil bien impossible à suivre; tu mets le doigt sur la plaie en disant que nous ne nous comprenons pas; mais tu m'engages à me faire comprendre, et tu ne songes pas que l'amour ne se démontre pas comme les autres sentiments. L'amitié repose sur des faits et se prouve par des services; l'estime peut se soumettre à des calculs mathématiques; l'amour vient de Dieu; il y retourne et il en redescend au gré d'une puissance qui n'est pas dans les mains de l'homme. Pourquoi ne te fais-tu pas comprendre d'Octave? par les mêmes raisons qui font que Fernande ne me comprend plus? Octave n'a pu atteindre à ce degré d'enthousiasme qui fait l'amour grand et sublime; Fernande l'a déjà perdu. Le soupçon a empêché l'amour d'Octave de prendre son développement; un peu d'égoïsme a paralysé celui de Fernande. Comment veux-tu que je lui prouve qu'elle doit me préférer à elle-même et me cacher ses souffrances comme je lui cache les miennes? J'ai la force de renfermer ma douleur et d'étouffer mes légers ressentiments; chaque jour, après quelques instants de lutte solitaire, je reviens à elle sans rancune, prêt à oublier tout et à ne lui adresser jamais une plainte; mais je retrouve ses yeux humides, son coeur oppressé et le reproche sur ses lèvres; non ce reproche évident et grossier qui ressemble à l'injure, et qui me guérirait sur-le-champ et de l'amour et de l'amitié, mais le reproche délicat, timide, qui fait une blessure imperceptible et profonde. Ce reproche-là, je le comprends, je le recueille; il entre jusqu'au fond de mon coeur. Oh! quelle souffrance pour l'homme qui voudrait au prix de sa vie ne l'avoir jamais fait naître, et qui sent dans les plus secrets replis de son âme qu'il ne l'a jamais mérité! Elle souffre, la malheureuse enfant, parce qu'elle est faible, parce qu'elle s'abandonne à ces misérables chagrins que j'étouffe, parce qu'elle sent qu'elle a tort de s'y abandonner et qu'elle perd à mes yeux de sa dignité. Son orgueil souffre alors, et mes efforts pour le relever et le guérir sont vains; elle les attribue à la générosité, A la compassion, et n'en est que plus triste et plus humiliée. Mon amour devient trop sévère pour elle; elle se croit obligée de l'implorer, elle ne le comprend plus.

Il y a quelque temps, elle se jeta à mes pieds pour me le redemander. Un mari eût été touché peut-être de cet acte de soumission; pour moi, j'en fus révolté. Il me rappela les scènes orageuses que plusieurs fois j'ai eu à supporter quand, après avoir perdu mon estime, les femmes que j'ai aimées ont voulu en vain ressaisir mon amour. Voir Fernande dans cette situation! elle si sainte et si vierge de souillure! cela me fit horreur. Oh! ce n'est pas ainsi que je veux être aimé; inspirer à ma femme le sentiment qu'un esclave a pour son maître! Il me sembla qu'elle se mettait dans cette altitude pour faire abjuration de notre amour et me promettre quelque autre sentiment. Elle ne comprit pas le mal qu'elle me faisait, et elle me fit peut-être dans son coeur un crime de n'avoir pas été reconnaissant de ce qu'elle tentait pour me guérir. Pauvre Fernande!

Tu me recommandes d'être avec elle ce que j'ai été avec toi! Tu crois donc, Sylvia, que c'est moi qui t'ai faite ce que tu es? Tu crois qu'une créature humaine peut donner à une autre la force et la grandeur? Souviens-toi de la fable de Prométhée, que les dieux punirent, non pour avoir fait un homme, mais pour s'être flatté de lui donner une âme. La tienne était déjà vaste et brûlante quand j'y versai la faible lumière de ma réflexion et de mon expérience; mais, loin de l'exalter, je ne m'occupai qu'à l'éclairer; je lâchai de diriger vers un but digne d'elle la vigueur de son élan et l'ardeur de ses affections. Je ne fis que lui ouvrir une route; c'est Dieu qui lui avait donné des ailes pour s'y élancer. Tu avais été élevée au désert; ton intelligence était si verte et si fraîche, qu'elle s'ouvrait à toutes les idées; mais cela n'eût pas suffi, si ton coeur n'eût pas été préparé aux sentiments dont je te parlais: tu aurais tout compris sans rien sentir. En un mot, je ne songeai point à t'inspirer, je cherchai à t'instruire. Si je ne l'eusse pas fait, peut-être n'aurais-tu pas appris l'usage des dons de Dieu; mais certainement ils ne se seraient point perdus sans t'enseigner une conduite noble et ferme dans toutes les occasions sérieuses de ta vie.

Fernande, avec une organisation moins puissante, a eu à combattre les funestes influences des préjugés au milieu desquels elle a grandi; meilleure peut-être que tout ce qui appartient à la société, elle ne pourra jamais se défaire impunément des idées que la société révère. On ne lui a pas fait, comme à toi, un corps et une âme de fer; on lui a parlé de prudence, de raison, de certains calculs pour éviter certaines douleurs, et de certaines réflexions pour arriver à un certain bien-être que la société permet aux femmes à de certaines conditions. On ne lui a pas dit comme à toi: «Le soleil est âpre et le vent es rude; l'homme est fait pour braver la tempête sur mer, la femme pour garder les troupeaux sur la montagne brûlante. L'hiver, viennent la neige et la glace, tu iras dans les mêmes lieux, et tu tâcheras de te réchauffer à un feu que tu allumeras avec les branches sèches de la forêt; si tu ne veux pas le faire, tu supporteras le froid comme tu pourras. Voici la montagne, voici la mer, voici le soleil; le soleil brûle, la mer engloutit, la montagne fatigue. Quelquefois les bêtes sauvages emportent les troupeaux et l'enfant qui les garde: tu vivras au milieu de tout cela comme tu pourras; si tu es sage et brave, on te donnera des souliers pour te parer le dimanche.» Quelles leçons pour une femme qui devait un jour vivre dans la société et profiter des raffinements de la civilisation! Au lieu de cela, on apprenait à Fernande comment on fuit le soleil, le vent et la fatigue. Quant aux dangers que tu affrontais tranquillement, elle savait à peine s'ils pouvaient exister dans la contrée où elle vivait; elle en lisait avec effroi la relation dans quelque voyage au Nouveau Monde. Son éducation morale fut la conséquence de cette éducation physique. Nul n'eut la sagesse de lui dire: «La vie est aride et terrible, le repos est une chimère, la prudence est inutile; la raison seule ne sert qu'à dessécher le coeur; il n'y a qu'une vertu, l'éternel sacrifice de soi-même.» C'est avec cette rudesse que je te traitai quand tu m'adressas les premières questions; c'était te rejeter bien loin des contes de fée dont tu t'étais nourrie; mais cet amour du merveilleux n'avait rien gâté en toi. Quand je te retrouvai au couvent, tu ne croyais déjà plus aux prodiges, mais tu les aimais encore, parce que ton imagination y trouvait la personnification allégorique de toutes les idées d'équité chevaleresque et de courage entreprenant qui ressortaient de ton caractère. Je te parlai de vivre et de souffrir, d'accepter tous les maux et de ne faire plier à aucune des lois de ce monde l'amour de la justice. Je ne trouvai pas nécessaire de t'en dire davantage: tu avais dans le caractère des particularités que le monde eût appelées défauts, et que je respectai comme les conséquences d'un tempérament hardi et généreux. J'ai horreur de ce tempérament de convention que la société fait aux femmes, et qui est le même pour toutes. Le bon coeur sincère et ingénu de Fernande se révolta contre ce joug, et je l'ai aimée à cause de sa haine pour la pédanterie et la fausseté de son sexe. Mais cette forte éducation que je n'avais pas craint de te donner, je n'aurais jamais osé l'essayer avec Fernande; elle s'était fait à elle-même un monde d'illusions tel que se le font les femmes dont l'âme aimante veut résister au bandeau flétrissant du préjugé; elle avait ce caractère adorable, mais funeste, que l'on appelle romanesque, et qui consiste à ne voir les choses ni comme elles sont dans la société, ni comme elles sont dans la nature; elle croyait à un amour éternel, à un repos que rien ne devait troubler. Un instant j'eus envie d'essayer son courage et de lui dire qu'elle se trompait; mais ce courage me manqua à moi-même. Comment aurais-je pu, lorsqu'elle m'appelait son Messie, lorsqu'elle aussi, à dix-sept ans, me traitait en génie de conte féerique, comme toi à dix ans, me résoudre à lui dire: «Le repos n'existe pas, l'amour n'est qu'un rêve de quelques années au plus; l'existence que je t'offre de partager avec moi sera pénible et douloureuse, comme toutes les existences de ce monde!» J'essayai bien de le lui faire comprendre lorsqu'elle me demanda, enfant qu'elle est! le serment d'un amour éternel. Elle feignit d'accepter tous les dangers de l'avenir, elle se persuada du moins qu'elle les acceptait; mais je vis bien qu'elle n'y croyait pas. Son découragement et sa consternation me prouvent assez maintenant qu'elle n'avait pas prévu les plus simples contrariétés de la vie ordinaire. Eh! que ferai-je aujourd'hui? Irai-je lui parler en pédagogue de souffrance, de résignation et de silence? Irai-je tout à coup la réveiller au milieu de son rêve et lui dire: «Tu es trop jeune, viens à moi qui suis vieux, afin que je te vieillisse? Voilà que ton amour s'en va; il en devait être ainsi, et il en sera de même de tous les bonheurs de ta vie!» Non. Si je n'ai pas su lui donner le présent, je veux lui laisser du moins l'avenir. Je ne puis pas causer avec elle, tu le vois! Il m'arriverait de me faire détester, et un matin elle lirait mes trente-cinq ans sur mon visage. Il faut que je la traite en enfant le plus longtemps possible; au fait, je pourrais être son père, pourquoi dérogerais-je à ce rôle? Je ne la consolerai, je ne prolongerai son amour, s'il est possible, que par de douces paroles et de douces caresses; et quand elle ne m'aimera plus que comme un père, je la délivrerai de mes caresses et je l'entourerai de mes soins. Je ne me sens ni offensé ni blessé de sa conduite; j'accepte sans colère et sans désespoir la perte de mon illusion; ce n'est ni sa faute ni la mienne.

Mais je suis triste à la mort. O solitude! solitude du coeur!

XXX.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Jacques m'a fait aujourd'hui un très-grand plaisir: il m'a donné une preuve de confiance. «Mou amie, m'a-t-il dit, je désire appeler auprès de nous une personne que j'aime beaucoup, et que, j'en suis sûr, vous aimerez aussi. Il faudra que vous m'aidiez à l'arracher à la solitude où elle vit, et à l'attacher, au moins pour quelque temps, auprès de nous.—Je ferai ce que vous voudrez, et j'aimerai qui tu voudras, ai-je répondu, à moitié triste et à moitié gaie, comme je suis souvent maintenant.—Je ne t'ai jamais parlé, a-t-il repris, d'une amie qui m'est bien chère, et que j'ai, pour ainsi dire, élevée: c'est la fille naturelle de mon meilleur ami, qui me l'a recommandée à son lit de mort. Ne me fais jamais de question à cet égard; j'ai fait serment de ne jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu'en de certaines circonstances dont moi seul puis être juge. C'est moi qui l'ai mise au couvent, et qui l'en ai retirée pour l'établir dans les divers pays où elle a désiré vivre, d'abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en Suisse; elle vit loin de la société, dans une indépendance que le monde trouverait bizarre, mais qui n'a rien que de raisonnable et de légitime chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s'ennuie pas de l'isolement.

—Est-elle jeune? ai-je demandé.—Vingt-cinq ans.—Et jolie? ai-je ajouté avec précipitation.—Très-jolie,» a répondu Jacques sans paraître s'apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J'ai fait beaucoup d'autres questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu de manière à me faire aimer cette inconnue; mais néanmoins j'ai fait un grand effort pour lui dire que j'aurais beaucoup de plaisir à l'avoir près de moi, et quand je me suis trouvée seule, j'ai senti que j'éprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas que Jacques fût amoureux de cette femme et qu'il voulût l'amener dans notre maison pour en faire de nouveau sa maîtresse. Jacques est trop noble, trop délicat pour cela; mais je craignais que cette amitié si vive entre lui et cette jeune femme n'eût commencé par quelque autre sentiment. Il ne s'y sera pas abandonné, pensais-je; la raison et l'honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protégée; mais il aura souvent été ému près d'elle; il n'aura pas vu impunément tant de beauté, d'esprit et de talents; il aura peut-être songé plus d'une fois à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour elle cet indéfinissable sentiment qu'on doit avoir pour l'objet d'un ancien amour. Jacques est si étrange quelquefois! Peut-être qu'il veut la placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins; peut-être qu'il me la proposera pour modèle, ou qu'au moins, comme elle sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré lui, quand j'aurai quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point à mon avantage. Cette idée me remplissait de douleur et de colère; je ne sais pourquoi j'éprouvais un besoin invincible de questionner encore Jacques, mais je ne l'osais pas, et je craignais qu'il ne devinât mes soupçons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de choses générales qui pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta quelques instants silencieux; j'observai son visage, et il me fut impossible d'en interpréter l'expression. Jacques est souvent ainsi, et je défie qui que ce soit de savoir s'il est calme ou mécontent dans ces moments-là. Enfin, il me tendit la main, en me disant d'un air grave: «Est-ce que tu me croirais capable d'une lâcheté?—Non, m'écriai-je vivement en portant sa main à mes lèvres.—Mais d'une trahison? ajouta-t-il.—Non, non, jamais.—Mais de quoi donc alors? car tu m'as soupçonné de quelque chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de pénétration auquel je ne saurais résister.—Eh bien, oui, répondis-je avec embarras, je t'ai accusé d'imprudence.—Explique-toi, dit-il.—Non, répondis-je; fais-moi un serment, et je serai à jamais tranquille.—Un serment entre nous! dit-il d'un ton de reproche.—Ah! tu sais que je suis faible, répondis-je, et qu'il faut me traiter avec condescendance; que ton orgueil ne se révolte pas, et qu'il s'humanise un peu avec moi; jure-moi que tu n'as jamais eu d'amour pour cette jeune personne et que tu es sûr de n'en avoir jamais.» Jacques sourit et me demanda de lui dicter la formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j'étais contente. Alors, voyant que j'avais été folle, je me sentis très-honteuse et craignis de l'avoir offensé; mais il me rassura par des paroles et des manières affectueuses. Je pense donc à présent que j'ai bien fait d'être franche et de lui avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec quelques mots d'explication, il m'a tranquillisée pour toujours, et je n'ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son amie. Peut-être que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma pauvre tête, nous n'aurions jamais souffert. Depuis cette explication, je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l'ai été depuis longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a eue de me rassurer par une formule qui me semble à moi-même à présent réellement puérile, mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir aujourd'hui. En général, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en grande personne; il s'imagine que je dois l'entendre à demi-mot, et ne jamais donner une interprétation déraisonnable à ce qu'il dit. S'il s'aperçoit qu'il n'en est point ainsi, il désespère de redresser mon jugement, et il m'abandonne à mon erreur avec une sorte de dédain qui m'offense, au lieu de m'accorder quelques paroles qui me guériraient complètement. Jacques est trop parfait pour moi, voilà ce qu'il y a de sûr; il ne sait pas assez me dissimuler mon infériorité; il sait consoler mon coeur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je sens ce qu'il faudrait être pour être son égale, et je sens que cela me manque. Oh! combien mon sort est différent de ce que j'avais rêvé! Ni mon espoir, ni mes craintes ne se sont réalisés; Jacques est mille fois au-dessus de ce que j'avais espéré; je n'avais pas l'idée d'un caractère aussi généreux, aussi calme, aussi impassible; mais je comptais sur des joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d'abandon, d'épanchement et de camaraderie. Je me croyais son égale, et je ne le suis pas.

XXXI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Il semble que Fernande caresse maintenant ses puérilités, elle en rougissait d'abord, elle les cachait; je feignais, pour ménager son orgueil, de ne pas m'en apercevoir, je pouvais alors espérer qu'elle les vaincrait; à présent elle les montre ingénument, elle en rit, elle s'en vante presque; j'en suis venu à m'y plier entièrement, et à la traiter comme un enfant de dix ans. Oh! si j'avais moi-même dix ans de moins, j'essaierais de lui montrer qu'au lieu d'avancer dans la vie morale elle recule, et perd, à écarter les moindres épines de son chemin, le temps qu'elle pourrait employer à s'ouvrir une nouvelle route, plus belle et plus spacieuse, mais je crains trop le rôle de pédant et je suis trop vieux pour le risquer. Il y a quelques jours, je lui parlai de toi et du désir que j'avais de t'attirer pour quelque temps près de nous; les questions qu'elle me fit sur ton âge et sur ta figure me montrèrent assez ses perplexités, et elle finit par me demander un serment solennel qui lui assurât que je n'avais pour toi que les sentiments d'un frère. Elle ne trouva pas dans son coeur, dans son estime pour moi, une garantie assez forte contre ces misérables soupçons; elle me crut capable de l'avilir et de la désespérer pour mon plaisir! elle s'abandonna à ces craintes tout un jour, et quand j'eus fait le serment qu'elle exigeait, elle se trouva parfaitement contente. Hélas! toutes les femmes, excepté toi, Sylvia, se ressemblent donc! J'ai fait avec douceur ce que demandait Fernande, mais j'ai cru relire un des éternels chapitres de ma vie.

Oh! qu'elle est insipide et monotone cette vie en apparence si agitée, si diverse et si romanesque! Les faits diffèrent entre eux par quelques circonstances seulement, les hommes par quelques variétés de caractère; mais me voici, à trente-cinq ans, aussi triste, aussi seul au milieu d'eux que lorsque j'y fis mes premiers pas; j'ai vécu en vain. Je n'ai jamais trouvé d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe; est-ce ma faute? est-ce celle d'autrui? Suis-je un homme sec et dépourvu de sensibilité? ne sais-je point aimer? ai-je trop d'orgueil? Il me semble que personne n'aime avec plus de dévouement et de passion; il me semble que mon orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux plus terribles épreuves. Si je regarde dans ma vie passée, je n'y vois qu'abnégation et sacrifice; pourquoi donc tant d'autels renversés, tant de ruines et un si épouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour rester ainsi seul et debout au milieu des débris de tout ce que j'ai cru posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout ce oui rapproche? Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané; j'ai passé en silence devant les oracles imposteurs, j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé sans écrire ma malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est retiré d'un piège avec plus de résignation et de calme. Mais la vérité que je suivais secouait son miroir étincelant, et devant elle le mensonge et l'illusion tombaient, rompus et brisés comme l'idole de Dagon devant la face du vrai Dieu; et j'ai passé en jetant derrière moi un triste regard et en disant: «N'y a-t-il rien de vrai, rien de solide dans la vie, que cette divinité qui marche devant moi en détruisant tout sur son passage et en ne s'arrêtant nulle part?»

Pardonne-moi ces tristes pensées, et ne crois pas que j'abandonne ma tâche; plus que jamais je suis déterminé à accepter la vie. Dans deux mois je serai père; je n'accueille point cette espérance avec les transports d'un jeune homme, mais je reçois cet austère bienfait de Dieu avec le recueillement d'un homme qui comprend le devoir. Je ne m'appartiens plus, je ne donnerai plus à mes tristes pensées la direction qu'elles eurent souvent; je ne saurais m'abandonner à ces joies puériles de la paternité, à ces rêves ambitieux dont je vois les autres occupés pour leur postérité; je sais que j'aurai donné la vie à un infortuné de plus sur la terre, voilà tout. Ce que j'ai à faire, c'est de lui enseigner comment on souffre sans se laisser avilir par le malheur.

J'espère que cet événement distraira Fernande et dirigera toutes ses sollicitudes vers un but plus utile que de tourmenter et d'interroger sans cesse un coeur qui lui appartient et qui ne s'est rien réservé en s'abandonnant à elle; si elle n'est pas guérie de cette maladie morale lorsqu'elle aura son enfant dans les bras, il faudra que tu viennes t'asseoir entre nous, Sylvia, pour rendre notre vie plus douce, et prolonger autant que possible ce demi-amour, ce demi-bonheur qui nous reste. J'espère de ta présence un grand changement: ton caractère fort et résolu étonnera Fernande d'abord, et puis lui fera, je n'en doute pas, une impression salutaire; tu protégeras mon pauvre amour contre les conseils de sa pusillanimité, et peut-être contre ceux de sa mère. Elle reçoit des lettres qui l'attristent beaucoup; je ne veux rien apprendre à cet égard, mais, je le vois clairement, quelque dangereuse amitié ou quelque malice cruelle envenime ses douleurs. Oh! que ne peut-elle les verser dans un coeur digne de les adoucir! Mais les épanchements de l'amitié sont funestes pour un caractère comme le sien, quand ils ne sont pas reçus dans une âme d'élite. Je n'ai rien à faire pour remédier à ce mal: jamais je n'agirai en maître, dût-on égorger mon bonheur dans mes bras.

XXXII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Nos jours s'écoulent lentement et avec mélancolie. Tu as raison, il me faudrait quelque distraction; avec l'espèce de spleen que j'ai, on meurt vite à mon âge si l'on est abandonné a la mauvaise influence; on guérit vite aussi et facilement si l'on est arraché à ces préoccupations funestes; car la nature a d'immenses ressources; mais le moyen dans ce moment-ci! Je touche au dernier terme de ma grossesse, et je suis si souffrante et si fatiguée que je suis forcée de rester tout le jour sur une chaise longue; je n'ai pas la force de m'occuper par moi-même. Je surveille les travaux de ma layette, que je fais exécuter par Rosette; j'ai obtenu de Jacques qu'il la rappelât; elle travaille fort bien, elle est fort douce e quelquefois assez drôle. Quand Jacques n'est pas auprès de moi, je la fais asseoir près de mon sofa pour me distraire; mais au bout d'un instant elle m'ennuie. Jacques est devenu, ce me semble, d'une gravité effrayante, il fume cinq heures sur six. Autrefois, j'avais un plaisir extrême a le voir étendu sur un tapis et fumant des parfums; il est vraiment très-beau dans cette attitude nonchalante et avec une robe de chambre de soie à fleurs, qui lui donne l'air tout à fait sultan. Mais c'est un coup d'oeil dont je commence à me lasser à force d'en jouir; je ne comprends pas qu'on puisse rester si longtemps dans ce morne silence et dans cette immobilité, sans devenir soi-même tapis, carreau ou fumée de tabac. Jacques semble noyé dans la béatitude. A quoi peut-il penser si longtemps? Comment un esprit aussi actif peut-il subsister dans un corps si indolent? Je me permets quelquefois de croire que son imagination se paralyse, que son âme s'endort, et qu'un jour on nous trouvera changés tous deux en statues. Cette pipe commence à m'ennuyer sérieusement; je serais très-soulagée si je pouvais le dire un peu; mais aussitôt Jacques casserait toutes ses pipes d'un air tranquille et se priverait à jamais du plus grand plaisir qu'il ait peut-être dans la vie. Les hommes sont bien heureux de s'amuser de si peu de chose! Ils prétendent que nous sommes des êtres puérils; pour moi, il me serait impossible de passer les trois quarts de la journée à chasser de ma bouche des spirales de fumée plus ou moins épaisses. Jacques y trouve de telles délices que jamais femme ne me fera plus de tort dans son coeur que sa pipe de bois de cèdre incrustée de nacre. Pour lui plaire, je serai forcée do me faire envelopper d'une écorce semblable, et de me coiffer d'un turban d'ambre surmonté d'une pointe.

Voilà la première fois, depuis bien des jours, que je me sens la force de rire de mon ennui; ce qui m'inspire ce courage, c'est l'espoir d'être bientôt mère d'un beau petit enfant qui me consolera de tous les dédains de M. Jacques. Oh! comme je l'aime déjà! comme je le rêve joli et couleur de rose! Sans les châteaux en Espagne que je fais sur son compte du matin au soir, je périrais de mélancolie; mais je sens que mon enfant me tiendra lieu de tout, qu'il m'occupera exclusivement, qu'il dissipera tous les nuages qui ont obscurci mon bonheur. Je suis très-occupée à lui chercher un nom, et je feuillette tous les livres de la bibliothèque sans en trouver un qui me semble digne de ma tille ou de mon fils. J'aimerais mieux avoir une fille, Jacques dit qu'il le désire à cause de moi; je le trouve un peu trop indifférent à cet égard. Si je lui donne un fils, il prendra cela comme une grâce du hasard et ne m'en saura aucun gré. Je me souviens des transports de joie et d'orgueil de M. Borel, lorsque Eugénie est accouchée d'un garçon. Le pauvre homme ne savait comment lui prouver sa reconnaissance; il a été à Paris en poste lui acheter un écrin magnifique. C'est bien enfant pour un vieux militaire, et pourtant cela était touchant comme toutes les choses simples et spontanées. Jacques est trop philosophe pour s'abandonner à de semblables folies: il se moque des longues discussions que j'ai avec Rosette pour la forme d'un bonnet et le dessin d'une chemisette. Cependant il s'est occupé du berceau avec beaucoup d'attention; il l'a fait refaire deux ou trois fois, parce qu'il ne le trouvait pas assez aéré, assez commode, assez assuré contre les accidents qui pouvaient y atteindre son héritier. Certainement il sera bon père; il est si doux, si attentif, si dévoué à tout ce qu'il aime, ce pauvre Jacques! vraiment, il mériterait une femme plus raisonnable que moi. Je gage qu'avec toi, Clémence, il eût été le plus heureux des hommes. Mais il faudra qu'il se contente de sa pauvre folle de Fernande, car je ne suis pas disposée à l'abandonner aux consolations d'une autre, pas même aux tiennes. Je te vois d'ici pincer les lèvres d'un petit air dédaigneux et dire que j'ai bien mauvais ton; que veux-tu? quand on s'ennuie!

Ma mère m'écrit lettres sur lettres, elle est réellement très-bonne pour moi; Jacques et toi, vous avez tort de lui en vouloir. Elle a des défauts et des préjugés qui, dans l'intimité, la rendent quelquefois un peu desagréable; mais elle a un bon coeur, et elle m'aime véritablement. Elle s'inquiète de mon état plus que de raison, et parle de venir m'assister dans mes couches; je le désirerais pour moi, mais je crains pour Jacques, qui ne peut pas la souffrir. Je suis malheureuse en tout; pourquoi cette antipathie pour une personne qu'il connaît assez peu et qui n'a jamais eu que de bons procédés envers lui? cela me semble injuste, et je ne reconnais pas là la calme et froide équité de Jacques. Il faut donc que chacun ait son caprice, même lui qui est si parfait et à qui cela sied si peu!

XXXIII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Ma femme est mère de deux jumeaux, un fils et une fille, tous deux forts et bien constitués; j'espère qu'ils vivront l'un et l'autre. Fernande les nourrit alternativement avec une nourrice, afin, dit-elle, de ne pas faire de jaloux; elle est tellement occupée d'eux que désormais j'espère qu'elle aura peu de temps pour s'affliger de tout ce qui leur sera étranger. Maintenant elle reporte sur eux toute sa sollicitude, et je suis obligé d'interposer mon autorité pour qu'elle ne les fasse pas mourir par l'excès de sa tendresse: elles les réveille quand ils sont endormis pour les allaiter, et les sèvre quand ils ont faim; elle joue avec eux comme un enfant avec un nid d'oiseaux; elle est vraiment bien jeune pour être mère! Je passe mes journées auprès de ce berceau; je vois que déjà, moi homme, je suis nécessaire à ces créatures à peine écloses. La nourrice, comme toutes les femmes de sa classe, est remplie d'imbéciles préjugés auxquels Fernande ajoute foi plus volontiers qu'aux simples conseils du bon sens; heureusement elle est si bonne et si douce, qu'elle accorde à une prière affectueuse ce que ne lui inspire pas son jugement.

J'éprouve, depuis que j'ai ces deux pauvres enfants, une mélancolie plus douce; penché sur eux durant des heures entières, je contemple leur sommeil si calme et ces faibles contractions des traits qui trahissent, à ce que je m'imagine, l'existence de la pensée chez eux. Il y a, j'en suis sûr, de vagues rêves des mondes inconnus dans ces âmes encore engourdies; peut-être qu'ils se souviennent confusément d'une autre existence et d'un étrange voyage à travers les nuées de l'oubli. Pauvres êtres, condamnés à vivre dans ce monde-ci, d'où viennent-ils? seront-ils mieux ou plus mal dans la vie qu'ils recommencent? Puissé-je leur en alléger le poids pendant quelque temps! mais je suis vieux, et ils seront encore jeunes quand je mourrai...

J'ai eu une légère contestation avec Fernande pour leurs noms; je la laissais absolument libre de leur donner ceux qui lui plairaient, à condition que ni l'un ni l'autre ne recevraient celui de sa mère, et précisément elle désirait que sa fille s'appelât Robertine; elle m'objectait l'usage, le devoir. J'ai été presque obligé de lui dire que son devoir était de m'obéir; j'ai horreur de ces mots et de cette idée; mais je haïrais ma fille si elle portait le nom d'une pareille femme. Fernande a beaucoup pleuré en disant que je voulais la brouiller avec sa mère, et elle s'est rendue malade pour cette contrariété. En vérité, je suis malheureux. Tu devrais venir près de nous, mon amie; tu devrais essayer de combattre l'influence que l'on exerce sur elle à mon préjudice. Je ne sais pas si ma prière est indiscrète; tu ne m'as rien dit d'Octave depuis bien longtemps, et comme il me semble que tu affectes de ne m'en point parler, je n'ose pas t'interroger. S'il est auprès de toi, si tu es heureuse, ne me sacrifie pas un seul des beaux jours de ta vie; ces jours-là sont si rares! Si tu es seule, si tu n'as pas de répugnance à venir, consulte-toi.

XXXIV.

DE SYLVIA A OCTAVE.

Des circonstances étrangères à vous et à moi, et sur lesquelles il m'est impossible de vous donner le moindre renseignement, me forcent à partir, je ne saurais vous dire pour combien de temps. Je tâcherais de m'expliquer davantage et d'adoucir par des promesses ce que cette nouvelle peut avoir pour vous de désagréable, si je croyais que votre amour pût supporter cette épreuve; mais, si légère qu'elle soit, elle sera encore au-dessus de vos forces, et je ne prendrai point une peine inutile, dont vous ririez vous-même au bout de quelques jours. Vous êtes donc absolument libre de chercher les distractions qui vous conviendront, je ne puis rien pour votre bonheur, et vous encore moins pour le mien. Nous nous aimons réellement, mais sans passion. Je me suis imaginé quelquefois, et vous bien souvent, que cet amour était beaucoup plus fort qu'il ne l'est en effet; mais, à voir les choses comme elles sont, je suis votre ami, voire frère, bien plus que votre compagne et votre maîtresse; tous nos goûts, toutes nos opinions diffèrent; il n'est point de caractères plus opposés que les nôtres. La solitude, le besoin d'aimer, et des circonstances romanesques, nous ont attachés l'un à l'autre; nous nous sommes aimés loyalement, sinon noblement. Votre amour inquiet et soupçonneux me faisait continuellement rougir, et ma fierté vous a souvent blessé et humilié. Pardonnez-moi les chagrins que je vous ai causés, comme je vous pardonne ceux qui me sont venus de vous; après tout, nous n'avons rien à nous reprocher mutuellement. On ne refait pas son âme tout entière, et il eût fallu que ce miracle s'opérât en vous ou en moi, pour faire de notre amour un lien assorti et durable. Nous ne nous sommes jamais trompés, jamais trahis; que ce souvenir nous console des maux que nous avons soufferts, et qu'il efface celui de nos querelles. J'emporte de vous l'idée d'un caractère faible, mais honnête, d'une âme non sublime, mais pure; vous avez bien assez de qualités pour faire le bonheur d'une femme moins exigeante et moins rêveuse que moi. Je ne conserve aucune amertume contre vous. Si mon amitié a pour vous quelque prix, soyez assuré qu'elle ne vous manquera jamais; mais ce que j'ai encore d'amour pour vous dans le coeur ne peut servir qu'à nous faire souffrir l'un et l'autre. Je travaillerai à l'étouffer; et, quoi qu'il en arrive, vous pouvez disposer de vous-même comme vous l'entendrez; jamais vestige de cet amour n'entravera les voies de votre avenir.

XXXV.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

L'inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques d'un air tout mystérieux, et, peu d'instants après, Jacques est rentré, tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la poussant dans mes bras, il m'a dit: «Voilà mon amie, Fernande; si tu veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne.» Elle est si belle, cette amie, que, malgré moi, j'ai fait un pas en arrière, et j'ai un peu hésité à l'embrasser; mais elle m'a jeté ses bras autour du cou en me tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d'amitié, que les larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise à pleurer, moitié de plaisir, moitié de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi, comme il m'arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d'un de ses bras, et déposant un baiser sur le front de l'étrangère et un baiser sur mes lèvres, nous a pressées toutes deux sur son coeur, en disant: «Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous; Fernande, je te donne une bonne, une véritable amie; et toi, Sylvia, je te confie ce que j'ai de plus cher au monde. Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai quelque sottise, gronde-moi; car, pour elle, c'est un enfant qui ne sait pas exprimer sa volonté. O mes deux filles! aimez-vous, pour l'amour du vieux Jacques qui vous bénit.» Et il s'est mis à pleurer comme un enfant. Nous avons passé tout le jour ensemble; noua avons promené Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse extrême pour mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières franches. Elle est Italienne, autant que j'en puis juger par son accent et par une espèce de dialecte qu'elle parle avec Jacques. Ce dernier point me contrarie bien un peu; ils peuvent se dire tout ce qu'ils veulent, et je comprends à peine quelques mots de leur entretien. Mais que je sois jalouse ou non, il m'est impossible de ne pas aimer une personne qui semble si dévouée à m'aimer. Elle s'est retirée de bonne heure, et Jacques m'a remerciée du bon accueil que je lui avais fait, avec une chaleur de reconnaissance qui m'a fait à la fois de la peine et du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver à Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et que je puis sacrifier les faiblesses de mon caractère au désir de le rendre heureux. Mais enfin, sais-tu, Clémence, que tout cela est bien extraordinaire, et qu'il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitié si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle? Quand j'ai consenti à la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer qu'il l'embrasserait, qu'il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela ne prouve rien. Il m'a juré qu'il n'avait jamais eu et qu'il n'aurait jamais d'amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m'inquiéter de leur intimité. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Néanmoins, cela me fait un singulier effet d'entendre Jacques tutoyer une autre femme que moi. Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités; qui ne les aurait à ma place? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois que je puis me fier à cette Sylvie. Je le voudrais bien, car elle me plaît extrêmement, et il m'est impossible de résister à des manières si naturelles et si affectueuses.

XXXVI.

DE CLEMENCE A FERNANDE.

Je pense, mon amie, qu'il serait absurde, vil et injuste de soupçonner M. Jacques d'avoir amené sa maîtresse dans la maison. Ainsi je ne vois pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au point d'avoir contre lui un pareil soupçon. Que t'importe la beauté de cette jeune personne? Cela pourrait être d'un grand danger si ton mari avait dix-huit ans; mais je pense qu'il est d'âge à savoir résister à de pareilles séductions, et que, s'il eût dû être sensible à celle-là, il n'aurait pas attendu, pour s'y livrer, qu'il fût marié avec yoi. Sois donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque très-coupable de ne pas accueillir cette amie avec une confiance entière. Si cette confiance est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l'amitié pour elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée pour venir te supplanter jusque chez toi?

La pensée de ce danger ne m'est jamais venue; mais, du moment que tu m'as raconté l'entretien que tu as eu à son égard avec M. Jacques, j'ai prévu de très-graves inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si je dois te les signaler maintenant; tu n'aurais pas assez de caractère pour les éviter, et tu t'en apercevras bien assez tôt. Le moindre de tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinité romanesque. J'ai observé assez de choses qui sortaient de l'ordre accoutumé, pour savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que, de tout mon coeur, je crois à l'honnêteté de votre intimité; mais le monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d'infamie et de ridicule si vous n'y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, qui, par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira pour noircir, dans l'esprit de tous, l'affection de M. Jacques pour madame ou mademoiselle Sylvia. Et toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas épargnée. Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère, aux yeux du monde, un autre titre à votre intimité que celui d'amie et de fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu'il la fît passer pour ta demoiselle de compagnie, et qu'elle ne montrât pas devant les étrangers combien elle est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête mensonge, et dire à l'oreille de plusieurs, en feignant de confier une espèce de secret, que Sylvia est sa soeur naturelle. Le secret passerait tout bas de bouche en bouche et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires. Je te conseille d'en parler à ton mari, et de lui présenter mes craintes comme venant de toi, et d'obtenir qu'il mette en ceci la prudence qui convient. Je m'étonne qu'il ne l'ait pas eue de lui-même. Peut-être qu'en effet Sylvia est sa soeur, et que c'est là précisément ce qu'il veut cacher; mais comment a-t-il manqué de confiance envers toi au point de ne pas te le dire en secret?

XXXVII.

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Ce que tu m'as conseillé ne m'a pas réussi. Je n'ai exposé à Jacques qu'une bien petite partie des inconvénients que tu me signales, et il m'a regardée d'un air stupéfait en me disant: «Où as-tu pris toute cette prudence? Depuis quand t'inquiètes-tu du monde à ce point?» Il a ajouté d'un air triste: «Il est vrai que tu es destinée à y vivre. Je me suis abusé en m'imaginant que tu t'ensevelirais avec moi dans cette solitude. Tu sens déjà le désir de te lancer dans la société, et tu t'inquiètes de ce qui pourrait y gêner ton entrée. C'est tout simple.—Oh! ne crois pas cela, Jacques, lui ai-je répondu; je ne serai heureuse que là où tu seras, et où tu seras joyeux d'être. Je ne pense jamais au monde, je sais à peine ce que c'est; mais je parle dans l'intérêt de Sylvia et dans le tien. Votre réputation à tous deux m'est plus chère que la mienne.» Jacques est resté quelque temps sans répondre, et j'ai remarqué cette légère contraction du sourcil qui chez lui exprime un dépit concentré. En même temps, il y avait sur ses lèvres un sourire d'ironie, et j'ai compris que ce que je disais lui semblait très-ridicule dans ma bouche. Cependant il a étouffé l'envie qu'il avait de me railler, et il m'a répondu d'un air sérieux et calme: «Il y a longtemps, ma chère enfant, que j'ai rompu avec le monde. Il dépendra de toi que je vive encore au milieu de ses plaisirs et de son oisive turbulence. Si cela te tente, nous irons; mais sache qu'il n'y aura jamais la moindre sympathie entre lui et moi, et que, comme je ne cède qu'aux conseils de mon coeur ou de ma conscience, jamais, pour obtenir son appui et son approbation, je ne lui ferai le plus léger sacrifice. Je dirai plus, mon orgueil ne se pliera jamais à la moindre concession. Le monde en pensera ce qu'il voudra; j'ai trente ans d'honneur derrière moi; si cela ne suffit pas pour me mettre à l'abri des plus infâmes soupçons, tant pis pour le monde. Je crois pouvoir dire que cette profession de foi est à peu près celle de Sylvia; et, en outre, Sylvia n'aura jamais de relations avec la société. Elle n'aura donc jamais à combattre les inconvénients de son indépendance. Quant à toi, ma chère enfant, tu es ici au fond d'un désert, où personne ne viendra épier nos paroles, nos pensées ou nos regards; la méchanceté ne t'atteindra pas jusque-là. Quand tu voudras sortir de cette solitude, sois sûre que Sylvia ne te suivra pas à Paris, et que la société de ta mère n'aura pas lieu de te faire sur son compte des questions embarrassantes.»

Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise. J'ai essayé de la réparer, mais sans succès. «Je ne m'inquiète pas du monde, je n'y veux pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques, que diront-ils, que penseront-ils de votre intimité?—Je ne suis pas habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de hauteur, à m'occuper de ce que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de manière à ne leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces témoins dont nous sommes entourés, et qui, à toute heure, savent les moindres détails de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et sa familiarité avec nous conforme aux lois du décorum; mais, à coup sûr, ils ne la trouveront jamais contraire à celles de l'honnêteté.» Jacques s'est tu, et s'est promené dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai adressé plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait sortir de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai vu que je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait en lui-même quelque résolution dans le genre de celles qui ont fait disparaître l'année dernière la maudite romance et la pauvre Rosette. Je l'ai arrêté. «Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour du ciel, n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas son amitié; c'est bien assez de me retirer ton amour.» Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de me trouver mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la ferveur des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument cette conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler à Sylvia. Il est trop évident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parlé par ta bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter d'autres conseils que ceux de ton coeur.»

Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère m'excite contre lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre intérieur. Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit l'éloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles! Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me donnes de l'améliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie ou bien bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux prévoir! J'étais bien tranquille et bien heureuse quand l'idée m'est venue de faire cette belle ouverture qui a troublé et affecté Jacques sérieusement. Notre vie était devenue beaucoup plus agréable. Dieu veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute!

La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est impossible d'être meilleure et plus aimable. C'est un caractère original et comme je n'en ai jamais rencontré. Elle est active, fière et décidée. Rien ne l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu moqueur, elle me semble avoir l'esprit rempli d'idées fort tristes, et cela m'étonne. A son âge, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature, il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois enthousiaste. À la manière dont elle témoigne son amitié, on voit que son coeur est plein de feu et de dévouement; peut-être, étant plus jeune, a-t-elle mal placé ses affections. Elle semble avoir conservé une sorte de dépit contre l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans lequel la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me demande souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je prétends que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de tristesse. Jacques nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.» Avec cela il ne se compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui vraiment vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait certainement faire une grande fortune comme cantatrice. «Avec le mépris que tu as pour les préjugés les plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir, je m'étonne qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas tentée.—Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle répondu, si je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit héritage que Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi à mes besoins. J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre d'une telle manière et dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque conformes qu'ils fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je puis demain aller où bon me semble, je suis capable de rester vingt ans dans un ermitage.—Toute seule? ai-je dit.—Si j'y pouvais vivre avec un coeur qui comprît bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas déjà beaucoup?—Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayée pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te marier pour avoir un appui, un ami de toute la vie; pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus doux au monde?—Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir. Je ne sens pas le besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire à tous les maux de la vie. Quant à trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur accordé à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois qu'il entre dans la destinée de toutes de rencontrer un mari comme le tien; et, quant au bonheur de la maternité, je le comprends, je saurais l'apprécier; mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que j'eusse été joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me flatte pas de le rencontrer jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez romanesque pour espérer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.—Tu as l'âme bien forte, lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je n'espérerais pas remplacer Jacques; je ne désirerais pas associer, comme tu dis, un autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais mourir.—Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douée d'une telle vigueur, que je ne pourrais me débarrasser de la vie que d'une manière violente.» Elle parlait avec sa voix de basse dans le grand salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de temps on temps elle frappait un accord mélancolique sur le piano; en ce moment elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un frisson dans tous les nerfs. «Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!» J'ai traversé le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je me suis figuré que quelqu'un se levait de dessus le sofa en même temps que moi. J'ai fait un grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi morte de frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être la femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait un peu de reproche. Elle s'est levée pour aller tirer la sonnette. «Ne me quitte pas! me suis-je écriée; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis sûre, là, du côté du canapé.—Si cela est, je ne vois pas de quoi tu as pour, car ce ne peut être que Jacques.—Est-ce, toi, Jacques?» me suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques s'est approché de nous, nous a entourées de ses bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va donc chercher de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti sans répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après. Nous étions installées déjà, moi à mon métier, Sylvia à copier de la musique. «Tu as une femme bien brave,» lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour me mystifier, et il a prétendu qu'il était dans le parc depuis plus d'une heure, et qu'il n'en était pas sorti un instant.

Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue d'oeil comme des poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois à leur égard. Il s'en occupe plus qu'il ne convient à un homme, et prétend que je n'y entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit: «Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là sont à moi.»

XXXVIII

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Lundi.

Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la maison; Jacques et Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassurée du tout. Ou c'est un monsieur très-effronté qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres, ou c'est un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière pour s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre autour de la pièce d'eau, à deux heures du matin, et il a eu une telle peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne. Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute la soirée. J'ai conjuré Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une métairie voisine, et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci, et que je suis très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même de mes frayeurs, et je m'apprêtais à t'écrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma fenêtre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents que Jacques possède et que je découvre en lui tous les jours. Je me suis mise à la fenêtre, et, après qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le balcon: «Comme un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet d'or que j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt des buissons, l'a ramassé et l'a emporté en courant; mais au même instant j'ai entendu derrière moi la voix de Jacques, et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet. J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que j'ai craint les railleries de Sylvia et peut-être les reproches de Jacques; car c'est lui qui m'avait donné ce bracelet; son chiffre y est gravé avec le mien, et je suis désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger. Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux à la tête; mais le présent de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophée à quelque impertinent. J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à Jacques, et que j'avais vu fuir un homme qui m'avait semblé à peu près de sa taille et vêtu comme lui. Alors nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur dans le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y fût entré et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le doute, je n'ai jamais osé parler du baiser que nous avions reçu, Sylvia et moi; pour elle, elle est si distraite et si peu susceptible de s'étonner ou de s'épouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi, et que je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse aventure. Pour le bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramassé; pour le baiser, j'en doute, car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du parc dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être en lui-même de ma honte et de mon incertitude.

En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'éternelle affaire de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste. Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si elle ne l'était pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu te trompes bien, Clémence, si tu crois que je suis capable de cette grossière jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec envie, ce que j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce trésor si précieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me flatter d'être digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que moi; son âge, son éducation et son caractère la rapprochent de Jacques, et doivent établir entre eux une confiance bien mieux fondée. Moi je suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour les arts et les petites sciences que Sylvia me démontre, il me semble que je ne manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes d'héroïsme et de stoïcisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais que Dieu m'impose la force, à moi, pourquoi faire? J'ai toujours été habituée à l'idée d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre bonheur que d'être protégée, aidée et consolée par l'affection d'un autre. Il me semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques était la plus parfaite réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale? D'où vient que sa protection et sa bonté me font si souvent souffrir?

Jeudi.