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LA DANIELLA
TOME II
PAR
GEORGE SAND
XXX
Mondragone, 18 avril.
Je suis vraiment ici le plus heureux des hommes, et je sens bien que ce sont là les plus beaux jours de ma vie. Chaque moment augmente ma passion pour cette adorable femme qui, bien réellement, ne respire que pour moi. Cette ivresse d'amour ne sera-t-elle qu'une lune de miel? Non, c'est impossible, car je ne comprends plus comment j'accepterais la vie si cette ferveur se refroidissait de part ou d'autre. Elle me semble inépuisable. Ce qui est grand et beau peut-il donc nous lasser? On dit pourtant qu'il faut un miracle pour que l'amour dure; je crois plutôt qu'il en faut un bien terrible pour qu'il finisse.
C'est une existence bizarre, mais délicieuse pour moi, que celle que je mène ici. Mes dix heures de solitude absolue sur vingt-quatre s'envolent comme un instant, et, loin de m'inquiéter de ce dicton vulgaire que le temps parait long quand on s'ennuie, je m'aperçois que c'est le contraire absolument qui m'arrive. Les heures que la Daniella passe auprès de moi me semblent longues comme des, siècles, parce qu'elles sont remplies d'émotions et de joies indicibles. Je remercie Dieu de l'illusion où je suis que j'ai vécu déjà, avec cette compagne venue du ciel, une éternité de bonheur.
Quand je suis seul, je m'occupe et me rends compte des heures qui fuient trop vite pour mes besoins de travail. Quand elle est là, j'entre dans une phase sur laquelle il me semble que la course du temps n'a pas de prise, puisque chaque instant me rend plus vivant, plus épris, plus naïf, plus jeune que je ne l'étais l'instant d'auparavant. Oh! oui, oui, nous sommes immortels: l'amour nous en donne la claire révélation!
J'ai mis de l'ordre dans mes journées pour les rendre aussi profitables que possible; nous nous levons à cinq heures, nous déjeunons ensemble, je la reconduis jusqu'à la porte du parterre, et je m'enferme; nous avons chacun une clef de cette porte-là. Je cours à mon atelier faire ma palette et peindre, car j'ai esquissé mon tableau, et j'y travaille assidûment. A midi, je prends, sur ma terrasse du casino, ma très-frugale collation. Je fume et lis un peu dans les livres classiques que Daniella m'apporte de la villa Taverna, où il y a un reste de bibliothèque dans les greniers. Quelques pages chaque jour me suffisent pour retremper ce coin du cerveau qu'il ne faut pas laisser atrophier. Les choses écrites, bonnes ou médiocres, vraies ou fausses, entretiennent toujours un lien de souvenir on de raisonnement entre nous et ce non-moi des métaphysiciens qui est encore nous, quoi qu'ils en disent. Je fais ma promenade en continuant mon cigare et mes réflexions sur ma lecture; puis, je travaille d'après nature, jusqu'au moment où le soleil m'avertit qu'il faut rentrer au casino pour faire le ménage avec un soin extrême, en attendant ma Daniella.
J'ai déjà ici toutes mes habitudes et toutes mes aises. J'ai trouvé, dans un coin noir, sous des copeaux, deux fauteuils dorés très-misérables, que j'ai recloués et solidifiés, car la surdité du Pianto me permet décidément de me servir du marteau, avec un peu de précaution seulement. J'ai rétabli l'équilibre de la table et je l'ai frottée et cirée pour la rendre appétissante. J'ai rendu les vitres claires, et, pour entretenir les fleurs dans le vase de la cheminée, je sais dans quels coins humides fleurissent les iris de velours noir à coeur jaune, et le long de quels murs poussent encore des giroflées d'un beau ton de carmin. Il y a bien cinquante ans que ces plantes n'ont reçu aucune culture; elles sont devenues simples, de doubles qu'elles étaient; mais elles n'en sont ni plus tristes ni moins parfumées. Le réséda de nos jardins pousse ici sur les vieux murs comme l'ortie chez nous. L'asphodèle blanc doublé de vert, qui pousse en quantité dans le parterre, est une espèce magnifique que je n'ai pas rencontrée ailleurs, et que je crois exotique. Elle serait aussi un vestige de l'ancienne culture de ce terrain, maintenant abandonné à lui-même. Le cyclamen, qui ne se plaît que sous les arbres, est plus rare dans ces ruines. Pourtant j'en ai découvert dans un nid dans la rocaille de la fontaine qui est au bout du parterre, et je les ménage religieusement; j'en sais le compte.
Cette fontaine, la seule qui ait conservé de l'eau vive dans l'intérieur du château, est l'objet divertissant de mon enclos. Elle est placée sur une sorte de théâtre où l'on monte par un perron à bas reliefs de mosaïques représentant des dragons, et surmonté de vases ventrus, qui nourrissent une végétation de plantes sauvages assez semblables à des artichauts. Ces vilaines plantes sont tout à fait en harmonie avec ces vilains pots. La fontaine est une grande coupe posée sur un gros piédestal et garnie des mêmes gros vases de marbre blanc. Un lit d'herbes aquatiques surmontées de petites étoiles blanches d'une fraîcheur exquise, s'est installé au fond de cette vasque, qui occupe le milieu d'une espèce de proscénium d'un faux goût antique. Tout autour sont des niches vides de leurs personnages mythologiques et dans l'une desquelles l'eau arrive du dehors et remplit un bassin assez vaste, au ras du pavé de mosaïque. Car tout est marbre précieux dans cette futile décoration, et les échantillons de lapis, de porphyre, de jaspe, de vert et de rouge antiques craquent partout sous les pieds. Il y en a, près de la porte, un grand tas destiné à sabler le stradone, et sur ce tas dans un coin du mur, la tête à moitié cachée par les bardanes et les chardons, gît une pauvre bacchante rococo couronnée de raisins. Elle est là, avec son rire pétrifié sur une bouche en coeur, étalant au soleil ses seins nus, tandis que ses jambes, plantées debout à côté d'elle, semblent attendre qu'elle se relève.
Je goûte dans cette captivité, dans cette solitude absolue, des plaisirs que je ne connaissais pas. Ce matin, je regardais au-dessous de moi, par les balustrades de ma terrasse, les enfants de la ferme jouer sur la grande terrasse aux girouettes (le terrazzone), dont l'enceinte ne fait pas partie de mon domaine. J'écoutais leurs discours, et je me plaisais à l'emphase toute romaine avec laquelle un petit garçon maigre à figure de singe racontait qu'une fois en sa vie il avait mangé le cioccolata chez le curé de Monte-Porzio. L'histoire de ce chocolat ne finissait pas, et, pour en raviver le doux souvenir, il invitait ses camarades à en prendre fictivement dans des coquilles que l'on arrangeait en dînette sur une grande ardoise. Il imitait alors les manières accortes et majestueuses du curé, et pendant une grande heure, au milieu d'un bavardage impossible à suivre, j'entendais le mot de cioccolata revenir avec une intonation de volupté indéfinissable, les autres marmots savourant, en imagination, cette ambroisie inconnue, vantée par leur camarade.
Je me rappelai que j'avais quelques tablettes de chocolat apportées par Daniella, et il me fallut un grand effort de prudence pour ne pas les leur jeter à travers les balustres. Quelle eût été leur surprise et leur joie de voir tomber à leur pieds cette tuile précieuse, envoyée, certes, par la fée de girouettes! Je crois que j'allais succomber à la tentation, lorsqu'une jeune femme, que je crois être la femme de Felipone, arriva et les gronda beaucoup d'être si près du château, exposés, disait-elle, à recevoir sur la tête les pierres et les ardoises qui pleuvaient incessamment. Cette crainte m'étonna un peu, car, de ce côté-là, rien ne s'écroule quand le temps est calme, et l'empressement qu'elle mit à emmener sa marmaille me fît penser qu'elle me savait là, et qu'elle protégeait le mystère qui m'abrite. Pourtant Daniella assure qu'elle ne peut se douter de ma présence.
J'ai compris, en voyant partir ces enfants qui m'amusaient, les joies mélancoliques des prisonniers, le besoin d'entendre le son de la voix humaine et de contempler les ébats des êtres libres; mais j'ai compris cela seulement par la réflexion, car je suis le captif le plus docile et le plus satisfait qui existe. Je resterais certes ici toute ma vie avec joie dans les conditions où je m'y trouve. La pensée que Daniella doit infailliblement arriver à une heure fixe fait pour moi de l'isolement une volupté perpétuelle. Je suis là du matin au soir, dans l'attente d'un rendez-vous d'amour, dont je savoure le souvenir en même temps que l'espérance. Ma passion a ses heures de profond recueillement. C'est comme une idée religieuse méditée dans la solennité d'une vie d'anachorète.
J'écoute aussi avec plaisir des paroles lointaines que m'apportent les bouffées du vent, et j'aime à interpréter les situations auxquelles ces lambeaux de conversation peuvent se rapporter. Le chemin des Camaldules à Frascati passe très-près d'ici, et j'entends les bouviers crier après leurs boeufs, et les paysans s'entretenir ensemble à voix haute sur leurs chars à quatre roues. C'est, chaque fois, un petit événement pour moi, car ces chemins sont peu fréquentés, et ces bruits rares rompent la monotonie des bruits continus de la cascade et des girouettes.
Mais ce qui m'intéresse davantage, c'est ce qui peut arriver à mon oreille et à ma vue du côté de la villa Taverna. La végétation est si épaisse autour de cette résidence, que je n'en aperçois que les toits. Aussi Daniella a-t-elle imaginé de monter à une fenêtre en mansarde d'où je peux voir le point blanc de son fichu de tête, et distinguer le signe qu'elle me fait à midi, en allant sonner le goûter des gens de la maison. Elle a cassé exprès la corde pour avoir le prétexte d'aller dans ce grenier secouer la cloche. Elle aime à pouvoir m'avertir elle-même de l'heure de ma collation.
Quelquefois aussi, en allant et venant sons les yeux de ses ouvrières, elle agite et frappe son tambour de basque, comme prise d'un vertige de gaieté. Quant le vent vient du couchant, il m'apporte cet appel amoureux qui me fait tressaillir et trembler de bonheur.
Le temps se maintient magnifique, et ce climat est délicieux au moment où nous sommes. Pourtant, il ne faut pas se faire trop d'illusions: c'est à peu de chose près, quant à présent, la température du centre de la France; il y a tout au plus huit jours d'avance sur la floraison des arbres fruitiers, et j'ai laissé la Provence plus avancée, sous ce rapport, que ne l'est la campagne de Rome aujourd'hui. Ce qui trompe la sensation dans ce pays-ci, c'est l'éternelle verdure des arbres à feuilles persistantes. Dans l'immense parc que j'ai sous les yeux, tout est chênes verts, pins, oliviers, bois et myrtes. Les âcres parfums des diverses espèces de lauriers qui abondent à l'état d'arbres en fleur montent jusqu'à moi au point d'être quelquefois incommodes. C'est une très-bonne senteur d'amande amère, mais trop violente. Des milliers d'abeilles bourdonnent au soleil. Le ciel est d'un bleu étincelant. A midi, on se croirait en plein été; mais la mer et les montagnes amènent incessamment des nuages superbes, qui, tout à coup, rendent l'air très-frais. Les oiseaux ne songent pas encore à bâtir leurs nids; les papillons de ces climats ne sont pas en avance et ne font pas leur apparition plus tôt que chez nous. Les châtaigniers et les platanes ne font que bourgeonner; les taillis de chênes ne songent pas encore à dépouiller leur feuillage sec de l'année dernière. Mon oncle le curé avait donc raison en me disant qu'à Rome les arbres ne poussaient pas les racines en l'air et que notre pays en valait bien un autre. Mais, fût-il ici, il ne pourrait comprendre combien la physionomie du moindre caillou diffère de celle d'un caillou de chez nous. Toute chose a son air particulier, son expression, son accent, sa gamme pour ainsi dire, et je me sens réellement bien loin de la France, bien absent du milieu qui faisait comme partie de moi-même, bien voyageur, bien surpris, bien badaud et bien intéressé par le moindre brin d'herbe que je rencontre.
Les nuits sont excessivement froides. Heureusement, nous avons découvert, dans certaines salles basses, des lits de charbon, provenant de l'incendie des boiseries ou des meubles du château, lors de l'occupation par les Autrichiens. Nous pouvons donc réchauffer nos petites chambres du casino sans produire de fumée dans les cheminées, et nous avons, dans l'appartement complet dont nous nous sommes emparés, une petite cuisine avec des fourneaux où un foyer de braise, constamment allumé sous la cendre, nous permet de puiser à toute heure.
Tout cet appartement s'est rempli et meublé, comme par magie, des ustensiles nécessaires à une véritable installation. Daniella trouve moyen d'apporter tous les jours quelque chose, et moi, en furetant dans les appartements du château, je découvre des vases brisés, des meubles éclopés ou des débris d'objets d'art, qu'avec quelque réparation, je fais servir au confort ou à l'ornement de notre intérieur.
Je n'ai qu'un souci en tête, c'est la crainte que cette douce existence ne prenne fin trop vite. On n'a aucune nouvelle certaine de mon affaire. Le capucin Cyprien, oncle de Daniella, qui va la voir tous les jours à la villa Taverna, lui dit que l'on me cherche, et que les carabinieri (ce sont les gendarmes du pays) s'informent de moi dans tous les environs. On sait que, malgré l'assertion de la Mariuccia, je n'ai pas paru à Tivoli. On a parlé de fouiller les villas, mais on y a renoncé, ce qui ferait croire que mon mystérieux protecteur a agi. Dans tout ceci, j'ignore si la police française a reçu avis de ce qui me concerne. Si cela est, elle me cherche peut-être à Rome pour me donner mes passe-ports et l'ordre de quitter les États romains. J'imagine que ce serait là le parti qu'elle croirait devoir prendre à mon égard: aussi je me garderai bien de réclamer la protection de mon gouvernement en cette circonstance.
Un fait bizarre complique ma situation. Frère Cyprien a ouï dire que les agents de police, en furetant dans ma chambre de Piccolomini, d'où la Mariuccia s'était très-prudemment empressée de retirer mes bagages, avaient trouvé par terre un petit carré de métal percé de signes cabalistiques. On a demandé à la Mariuccia si cet objet m'appartenait. Elle n'en savait rien; mais, à tout hasard, elle a répondu que cela avait été laissé dans cette chambre par un voyageur qui m'y avait précédé de quelques mois, et dont elle a feint de ne pouvoir retrouver le nom. On n'a pas ajouté tout à fait foi à cette réponse, et on s'est emparé de l'objet mystérieux, que l'on paraît reconnaître pour un signe de ralliement révolutionnaire. S'il en est ainsi, j'ai reçu ce signe de la main d'un agent provocateur déguisé en capucin ou capucin pour tout de bon, et je n'aurais pas beau jeu devant le saint-office contre un mouchard de cette espèce.
Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est que, deux fois déjà, depuis huit jours que je suis caché ici, j'ai vu ce même moine noir et blanc, que j'avais remarqué dans les ruines de Tusculum, rôder sur le Terrazzone. Ces gens-là entrent partout, et je ne serais pas étonné qu'il eût fait part de ses méfiances au fermier Felipone, car celui-ci passe de temps en temps sous le casino d'un air inquiet et les yeux attachés sur les balustres, d'où je puis suivre tous ses mouvements. Quant au moine, qui est, je crois, un dominicain ou un individu caché sous le costume de cet ordre, il ne m'a même pas paru examiner le palais. Le plus souvent, il me tournait le dos et semblait contempler le paysage immense que domine la terrasse. Mais peut-être observait-il avec l'oreille, et moi, instinctivement, malgré la hauteur d'où je plongeais sur lui, je retenais ma respiration. J'ai demandé à Daniella si elle l'avait quelquefois rencontré dans les environs. Elle m'a dit ne connaître et n'avoir jamais remarqué aucun dominicain en particulier dans les environs.
Je suis environné ici d'êtres beaucoup moins inquiétants que ce moine. Ce sont de petits serpents qui ont des pattes, mais si peu de pattes que je ne puis me décider à les ranger parmi les lézards. Ils courraient mal avec ces rudiments de jambes, s'ils ne rampaient en même temps avec beaucoup de prestesse et de grâce. Ce sont de charmants petits animaux tout à fait inoffensifs. J'avais fait connaissance avec eux le jour où j'ai été à Tusculum; le berger Onofrio m'avait appris à les toucher sans crainte. J'ai eu la tentation d'essayer d'en apprivoiser un qui me semblait d'un naturel moins poltron que les autres; mais Daniella, voyant mon goût pour les bêtes, m'en a amené une plus aimable et plus utile. C'est une belle chèvre blanche qui me donne d'excellent lait et qui me tient compagnie en broutant à mes côtés pendant que je dessine. Je la soigne comme une personne; et elle paraît se plaire ici, où elle entre jusqu'au ventre dans l'herbe et les fleurs. J'ai, en outre, quatre lapins domestiques dans le parterre, et il est question de m'apporter des oiseaux en cage. Il ne faut pas songer à un chien, cela aboie; ni à des poules, leur voix nous attirerait des amateurs qui monteraient à l'assaut pour les voler.
Les scorpions abondent. Dès qu'on soulève une pierre, on en trouve un ou deux, blottis et engourdis dessous. Ils ne sont pas dangereux en ce temps-ci, et on peut les tuer par milliers; mais personne ne s'occupe de les détruire. Ils ne piquent que lorsqu'on les irrite, et les accidents sont rares, à ce que l'on m'a dit.
Du reste, la rareté des insectes me frappe dans ce pays de jardins. Aujourd'hui, pour la première fois, je vois voler, autour du casino, un papillon qui n'est pas de nos climats. Il est extrêmement joli. Je crois qu'on l'appelle thaïs; mais je n'en suis pas sûr. Je n'ai que la mémoire des yeux. Je connais de vue tout ce qui fleurit ou voltige dans les endroits que j'ai habités quelque temps; je ne retiens aucun nom…
J'en étais là de mon journal lorsque… Mais je suis encore interrompu, et ce qui m'arrive demande un autre chapitre que je vous écrirai demain, si je puis.
XXXI
Mondragone, 24 avril.
Tout en écrivant, avant-hier, je regardais tranquillement le vol mou et comme indécis du papillon thaïs égaré sur les herbes inodores de la muraille. J'étais sur la terrasse du casino, le dos tourné au portique de Vignole, lorsqu'un léger bruit me fit tressaillir et tourner la tête: Tartaglia était debout derrière moi.
—O Brumières, Brumières, pensai-je, vous me l'aviez prédit! nulle part je ne serai à l'abri de l'espionnage de cet homme!
Un instant, j'eus la pensée de le prendre à bras le corps, sans lui rien dire, et de le précipiter par-dessus la balustrade de la terrasse. Il vit le tremblement convulsif qui contractait mes lèvres, au point de m'empêcher de parler, et pâlit un instant; mais, reprenant vite son audace habituelle:
—N'ayez pas d'idées sinistres, Excellence, me dit-il, vous n'êtes pas trahi; je viens ici avec la clef, voyez, et de la part de la Daniella.
—Mon Dieu! pourquoi ne vient-elle pas elle-même? Il lui est arrivé malheur? Parle!
—Rien, presque rien, Excellence! Une entorse qu'elle a prise en descendant trop vite l'escalier du grenier de la villa Taverna, où elle va tous les jours sonner pour le dîner des gens de la maison et pour le vôtre surtout!
—Je veux aller la voir tout de suite, j'y cours!
—Non, non! Il y a des espions dans le parc: vous seriez pris tout de suite. Masolino a des doutes sur sa soeur; il la surveille depuis ce matin, il est à la villa Taverna. Le médecin est venu avec lui: il dit que l'accident de la Daniella n'est rien; mais qu'il faut qu'elle reste huit jours sans bouger du lit où Olivia l'a mise et la soigne comme sa propre fille. Ne soyez donc pas inquiet; patientez, ou vous vous perdrez en perdant la Daniella. Si on vous arrêtait, elle se lèverait, elle marcherait, elle courrait, dût-elle en mourir. Elle a une tête que vous ne connaissez pas! Le bon Dieu a voulu que je fusse là quand la chose est arrivée, et que, voyant son chagrin, j'aie pu lui dire à l'oreille: Je sais tout. J'irai avertir notre ami, et je te promets de rester ici et d'être à ses ordres tout le temps que tu seras retenue par cet accident. Je ferai plus, mossiou! Bien que vous n'ayez pas en moi la confiance que je mérite, je vous garderai mieux que la pauvre fille ne pouvait le faire; je dérouterai les espions; j'enverrai les carabiniers où vous n'êtes pas. Je ferai en sorte que vous soyez ici aussi en sûreté que si vous étiez au château Saint-Ange.
Je n'écoutais plus Tartaglia que machinalement. Je songeais à Daniella souffrant au moral et au physique. Je craignais la brutalité de son frère envers elle; je voyais les obstacles se dresser entre nous, et la première brèche se faire à notre inaccessible paradis. Je regardais, ébahi et consterné, l'insupportable figure du bohémien, que j'étais désormais condamné à attendre et à désirer, à la place de l'idéale apparition de ma maîtresse. Le serpent avait pénétré dans l'Eden.
Et, à ma douleur, se mêlait une secrète irritation. Pourquoi, au lieu d'Olivia, de Mariuccia ou du frère Cyprien, qui étaient tous trois dans sa confidence, Daniella m'envoyait-elle cette canaille de Tartaglia, qui m'a toujours fait l'effet de l'espion par excellence? Je ne pensais pas à lui demander comment, ainsi qu'il le prétendait, il avait pu, d'avance, savoir notre secret. Je pensais aux premières confessions de ma maîtresse, me racontant, avec une humble candeur, que le premier homme qui lui avait parlé d'amour et causé quelque vertige, c'était ce même bandit à figure de polichinelle. Elle ne le lui avait jamais avoué; il ne l'avait peut-être pas deviné. Elle avait rougi, elle avait ri de sa propre folie. Elle en riait encore, elle le trouvait affreux, elle le savait libertin; mais elle avait conservé pour lui de l'amitié, disait-elle, et une sorte d'estime relative que je ne comprenais pas et dont je lui aurais volontiers fait reproche, si, depuis les jours de notre ivresse, j'eusse pu me rappeler le nom et l'existence de ce drôle. Cette estime surprenante était donc bien plus grande que je ne m'en étais avisé, puisqu'elle allait jusqu'à la confiance la plus absolue, jusqu'au secret le plus intime.
Et voilà que notre bonheur idéal avait un confident, un commentateur, une sorte de témoin! Et quel témoin! le plus salissant de tous ceux qu'on pouvait choisir! Tout me semblait dévoilé et profané maintenant. Un flot d'amertume contre ma divine Daniella se mêlait donc à la douleur d'être si brusquement et si tristement séparé d'elle. Je sentais mon ciel s'obscurcir, mon enivrement se glacer, et des larmes, dont je n'avais pas conscience, couler sur mes joues, pendant que le Tartaglia-Benvenuto m'exposait avec aplomb et volubilité, tous les motifs de consolation que je devais puiser en lui.
—Allons, dit-il en saisissant et en baisant la main dont j'étais tenté de le souffleter, voilà que le chagrin vous prend et que vous pleurez comme une femme! Soyez un homme, mossiou! Ceci n'est rien et passera vite. Je vois que vous aimez follement cette petite fille. Vous avez bien tort, pouvant prétendre encore à un si beau mariage… Mais ne vous fâchez pas! je ne dis rien. Il faut, quand le diable nous tient, le laisser faire, et je sais bien que si l'on contrariait votre opinion du moment, on la ferait durer plus qu'elle ne doit raisonnablement durer. Ne craignez donc pas que je vous dise du mal de la petite stiratrice. D'abord, il n'y a pas de mal à en dire: c'est une fille aimable et que j'ai failli aimer, moi qui vous parle.
Pour le coup, je perdis patience, et sentant que j'allais me porter à quelque stupide fureur, je me levai et courus m'enfermer dans ma chambre. Là, je tâchai de sortir de l'étourdissement où tout ceci m'avait jeté. Je parvins à me calmer et à raisonner ma situation. La première pensée qui eût dû se présenter à moi, c'est que Tartaglia me trompait; c'est qu'il avait dérobé la clef du parterre à Daniella évanouie. Je ne pouvais malheureusement pas douter d'un accident quelconque arrivé à cette chère créature, car l'heure du dîner était passée et elle n'était pas là. Donc, Tartaglia était un espion chargé de découvrir le lieu de mon refuge; il avait procédé par induction, le hasard avait pu l'aider. On allait venir m'arrêter, ou bien, si la protection d'un certain cardinal était réelle et souveraine à Mondragone intra muros, on avait déjà coupé les communications entre Daniella et moi, et on se proposait de me prendre par famine.
—Eh bien, cela ne sera pas nécessaire, pensai-je; la chose impossible pour moi, c'est d'ignorer dans quelle situation est Daniella. À tout risque, j'irai à Taverna dès que la nuit sera sombre. Je viendrai à bout de la voir; je lui laisserai tout ce que je possède, à l'exception de ce qu'il me faut pour fuir, et je fuirai. J'irai l'attendre hors des États de l'Église, pour l'épouser et l'emmener en France.
Je commençai donc par m'assurer de la solidité de ma canne à tête de plomb, car j'étais résolu à me défendre en cas de surprise. Je mis mon argent sur moi, dans une ceinture ad hoc. Je fis un petit paquet du linge le plus strictement nécessaire, et de l'album qui contient ce récit. Je pris en guise de passeport, au besoin, divers papiers pouvant constater mon identité auprès des autorités françaises. Je m'enveloppai de mon caban qui est presque à l'épreuve de la balle, et, résolu à braver toutes choses, je me dirigeai vers la porte de mon appartement qui communique avec l'intérieur du palais.
Mais au moment où je posais la main sur la serrure, on frappait à cette porte. Je m'arrêtai indécis.
—Si l'on vient me prendre, pensai-je, je sais le moyen de fuir, au moins de cette chambre.
Et je me hâtai de sortir par l'autre porte et d'attacher à un balustre de la petite terrasse, la corde à noeuds que j'ai faite avec celle qui liait ma malle, et qui peut, avec quelques chances de succès, me faire descendre jusqu'au terrazzone. Je me hâtais, pensant que l'on allait enfoncer la porte; mais on se contentait de frapper doucement et discrètement. J'entendis même, en revenant au seuil de ma chambre, la voix piteuse de Tartaglia qui me disait:
—Eh! mossiou! c'est votre dîner qui va se refroidir. Ne vous méfiez donc pas de moi!
Ce pouvait être un piège, mais la crainte du ridicule l'emporta sur ma prudence. Si Tartaglia ne me trahissait pas, mes précautions étaient absurdes; s'il venait avec des estafiers, il y avait autant de chances de salut à me frayer résolument un passage au milieu d'eux à coups de casse-tête, qu'à me risquer le long de la corde, exposé au feu de quelque ennemi caché sous ma terrasse.
J'ouvris donc, l'arme au point, et ne pus m'empêcher d'avoir envie de rire en voyant Tartaglia assis par terre devant la porte, avec un plat couvert entre ses jambes, et attendant avec résignation mon bon plaisir.
—Je vois bien ce que c'est, dit-il en entrant courtoisement, sans oublier de jeter sous son bras son béret crasseux; vous croyez que je suis un coquin? Allons, allons, vous en reviendrez sur mon compte, mossiou l'ingrat! Voilà du macaroni que j'ai préparé dans votre cuisine, car je connais les êtres de longue date, et je me pique de vous faire mieux dîner que jamais n'aurait su l'imaginer la Daniella. La pauvre fille! elle n'a jamais eu le moindre goût pour la cuisine, tandis que moi, mossiou, j'ai le génie du vrai cuisinier, qui consiste à faire de rien quelque chose et à trouver le moyen de bien nourrir ses maîtres au milieu d'un désert.
Le plat fumant qu'il posait sur la table donnait un tel démenti à mes suppositions, que je me trouvai tout honteux. Certes, depuis une heure qu'il était au coeur de ma forteresse, il aurait eu mieux à faire, s'il eût voulu me livrer à mes ennemis, que de s'occuper à me préparer un macaroni au parmesan.
Je suis sobre comme un Bédouin; je vivrais de dattes et d'une once de farine, et, depuis huit jours, je me nourris de pain, de viandes froides et de fruits secs, ne voulant pas souffrir que Daniella perde, à me faire des ragoûts et des soupes, le temps qu'elle peut passer à mes côtés. Pourtant la jeunesse a des instincts de voracité toujours prêts à se réveiller, et l'air vif de Mondragone aiguise terriblement l'appétit. Je ne saurais donc affirmer que, malgré mon chagrin, mes agitations et mes dangers, la vue et l'odeur de ce macaroni brûlant me fussent précisément désagréables.
—Mangez, disait Tartaglia, et ne craignez rien. La Daniella ne mourra pas pour une entorse. Quand je l'ai laissée, elle ne souffrait déjà plus que du chagrin d'être séparée de vous. La première chose qu'elle me demandera quand je la verrai, ce soir, c'est si vous avez consenti à dîner, à ne pas vous désoler et à prendre en patience son mal et votre ennui.
—Ah! mon ennui, qu'importe? Mais son mal! Et ce frère qui la menace!
Est-ce vrai, tout ce que tu m'as dit?
—C'est vrai, Excellence, vrai comme voilà un bon macaroni; mais les menaces de l'ivrogne Masolino, la Daniella y est habituée et s'en moque. Il a beau se douter de quelque chose, il ne sait rien, il ne peut rien savoir. Et, d'ailleurs, s'il voulait maltraiter la pauvrette, les gens de la villa Taverna ne le souffriraient pas. Il a beau rôder dans le parc, s'il ne vous rencontre pas, il ne peut rien prouver contre elle.
—Prouver! elle serait donc impliquée dans mes contrariantes affaires, si l'on supposait qu'elle a des rapports d'amitié avec moi?
—Eh! mais oui, Excellence. Vous faites partie d'une société secrète…
—Cela est faux.
—Je le sais bien! mais on le croit; et Daniella, si son frère la dénonçait, comme votre complice, au provincial des dominicains, ou seulement un curé de sa paroisse, comme mauvaise chrétienne, amoureuse d'un hérétique et d'un iconoclaste, pourrait bien aussi tâter de la prison.
—Ah! ciel! je serai prudent, je me soumets! mais ne me trompes-tu pas?
—Eh pourquoi vous tromperais-je, vous que je voudrais conserver comme la prunelle de mes yeux pour de meilleures destinées?
Je m'étais assis et me laissais servir par lui, lorsqu'au milieu de ses protestations de dévouement, j'entendis secouer à ma fenêtre le petit grelot de la chèvre, dont nous avons fait une espèce de sonnette, Daniella et moi, au moyen d'un système de ficelles qui longent le mur du parterre.
—Tiens! m'écriai-je en me relevant, tu es un indigne coquin! Tu as menti, grâce au ciel! Voilà la Daniella!
—Eh! non, mossiou! dit-il en se disposant à aller ouvrir; c'est l'Olivia, ou bien c'est la Mariuccia qui vient vous donner des nouvelles de sa nièce.
J'étais si impatient d'en recevoir de vraies que, sans m'inquiéter davantage de Tartaglia, je m'élançai, je franchis comme une flèche la longueur du parterre, et ouvris la porte du dehors sans aucune précaution. Ce n'était ni Mariuccia ni Olivia, mais bien le frère Cyprien, qui se glissa rapidement par la fente de la porte avant que j'eusse eu le temps de l'ouvrir toute grande et qui la repoussa derrière lui en me faisant signe de tirer les gros verrous.
—Silence! me dit-il à voix basse; j'ai pu être suivi malgré mes précautions!
Nous avançâmes dans le parterre, et il me parla d'une manière assez embrouillée: c'est sa manière. Ce que je compris clairement, c'est que le jardin était occupé, non pas ostensiblement, mais très-certainement par des gens de la police, et que le capucin courait des risques en venant me voir.
—Allons chez vous, dit-il; je vous parlerai plus librement. Quand il fut seul avec moi dans le casino, il me confirma le récit de Tartaglia. L'entorse de Daniella n'avait rien d'inquiétant, mais exigeait le plus complet repos. Son frère, installé chez les fermiers de la villa Taverna, avait l'oeil sur la porte et sur les fenêtres de sa chambre. Je devais renoncer à la voir jusqu'à nouvel ordre. Elle exigeait de nouveau ma parole d'honneur qu'à moins d'être poursuivi jusque dans l'intérieur de Mondragone, je m'y tinsse enfermé et tranquille.
—Donnez-moi cette parole, mon cher frère, dit le capucin, car elle est capable de tout risquer et de venir ici en se traînant sur les genoux.
—Je vous la donne, m'écriai-je; mais ne peut-elle m'écrire?
—Elle le voulait, j'ai refusé de me charger de sa lettre. Je pouvais être arrêté et fouillé. C'était nous perdre tous. Voyons, calmez-vous, et causons; mais donnez-moi quelque chose à manger, car c'est l'heure de mon souper, et j'ai une belle trotte à faire pour regagner mon couvent.
Je me hâtai de servir le bonhomme, qui dégusta sa part de macaroni avec un appétit remarquable. Tout agité qu'il était, je vis qu'il prenait grand plaisir à manger, et cela me gênait beaucoup pour obtenir des réponses nettes aux mille questions que je lui adressais. Le pauvre homme n'est peut-être pas gourmand, mais il est affamé. Ce fut bien pis quand Tartaglia, que j'avais oublié, reparut avec un jeune esturgeon cuit au vin, et un plat d'artichauts frits dans la graisse. Il n'y eut plus moyen de tirer du moine un mot de bon sens, et, pendant plus d'une heure, il fallut me résigner à le voir engloutir ces mets, et à manger moi-même pour satisfaire Tartaglia, que je ne pouvais plus regarder comme un ennemi, et dont le dévouement méritait mieux de moi que des soupçons et des rebuffades.
Ma situation devenait de plus en plus étrange avec ces hôtes nouveaux. Mon chagrin et mon inquiétude se heurtaient aux contrastes d'un appétit de capucin qui profitait d'une rare circonstance pour s'assouvir, et d'une servilité de valet comique dont, en ce moment, l'unique préoccupation était de me prouver ses talents culinaires.
—Mangez, mangez, Excellence, me disait-il; vous aurez du café succulent pour digérer, car la Daniella m'a dit: «Surtout, soigne-lui son café; il n'a pas d'autre gourmandise.»
Ce détail était si bien dans les habitudes de gâterie féminine de Daniella, que je me rendis tout à fait à la sincérité de Tartaglia, attestée d'ailleurs par la confiance et l'espèce d'amitié que le capucin lui témoignait. Il me restait bien une épine dans le coeur, en songeant que cette amitié était réelle et sérieuse chez Daniella, et je me sentais profondément humilié, non pas d'accepter les services de cet homme (je pouvais les payer un jour), mais de le voir immiscé dans les secrets de coeur de Daniella, et comme initié aux mystères de mon bonheur.
Je ne pus me retenir d'en témoigner quelque chose à frère Cyprien.
—Vous n'étiez donc pas là quand elle a fait cette chute? lui demandai-je pendant que Tartaglia allait chercher le café.
—Eh! vraiment, non, dit-il; mais, quand même j'y aurais été, ce n'est ni moi, ni Olivia, ni ma soeur Mariuccia qui aurions pu nous charger de veiller sur vous et de vous empêcher de mourir de faim. Ces deux femmes sont trop surveillées dans ce moment-ci; et, quant à moi, je suis un pauvre homme trop assujetti à la règle de son ordre. Croyez-moi, Tartaglia est l'ami qu'il vous fallait, et il ne sera jamais arrêté en venant vous voir, lui!
—Ah! ah! et pourquoi cela?
—Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Tout le monde le connaît, et il est bien avec tout le monde.
—Même avec la police?
—Eh! chi lo sa! répondit le moine, du même ton que prenait sa soeur Mariuccia quand elle voulait dire: «Ne m'en demandez pas davantage, je ne veux pas le savoir.»
Tout en prenant le café, j'essayai de me distraire de mes préoccupations en faisant la conversation avec ce moine. Je fus surpris de sa nullité et même de sa stupidité. D'après les avertissements qu'il avait su donner à sa famille à propos de moi, et d'après la visite généreuse qu'il me faisait en ce moment, je devais le croire pénétrant, hardi et actif. Rien de tout cela! Il est ignorant, timide et paresseux. En outre, il est dépourvu de toute notion, même élémentaire, sur quoi que ce soit au monde, et complètement abruti par la règle de son ordre et par la mendicité. C'est pourtant une bonne et douce créature, qui n'a conservé de facultés aimantes que pour sa soeur et pour sa nièce, et qui, malgré la sincérité de sa dévotion, manquera tant qu'elles voudront à l'esprit de corps monastique pour les servir et les obliger; mais son ineptie doit rendre son assistance à peu près nulle. Sa cervelle est une tête de pavot percée de trous, par où, depuis longtemps, le vent a fait tomber toute la graine. Il n'a ni ordre dans les idées, ni mémoire, ni lucidité sur aucun sujet. Il sait à peine le nom, l'âge et la profession des êtres avec lesquels il se trouve en relations fréquentes, et quand, par hasard, il s'en souvient, il en est si enchanté qu'il répète son dire cinq ou six fois avec une complaisance hébétée. Quant à la nature qui l'environne et dont il vante, à tout propos, la beauté et la fertilité par un phrase banale stéréotypée, il les voit à travers un crêpe, et ne distinguerait pas, j'en réponds un chardon d'avec une rose. Rien de particulier ne frappe cette organisation émoussée, très-inférieure à celle du paysan le plus fiévreux et le plus indolent de la Campagne de Rome. En fait de religion, il est impossible de savoir s'il a la notion de Dieu à quelque degré que ce soit. Il parle chapelle, reliques, cierges, offices et chapelet; mais je ne crois pas qu'au-dessus du matériel du culte, il ait une idée, un sentiment religieux quelconques.
Quant à la société religieuse et politique de son pays, ce sont lettres closes pour lui. Il confond dans la même soumission béate et souriante tout ce qu'il peut avoir de respect et de foi pour le pape de 1848 et pour le pape d'aujourd'hui; et non seulement il approuve et bénit le pape passant d'un système au système opposé, mais encore il admire et bénit, parmi les princes de l'Église, les plus ardents ennemis de tout système émanant du pape. Pourvu qu'on soit cardinal, évéque ou seulement abbate, on est un personnage nimbé, qui l'éblouit et le subjugue. Bref, on ne peut rien tirer de lui, et Dieu sait bien que je ne voulais en tirer autre chose que des renseignements à mon usage sur ma situation personnelle; mais cela même fut impossible: tout aboutissait à cet éternel Chi lo sa? qui est arrivé à me porter sur les nerfs. Mes questions l'effrayaient; il ne les comprenait même pas. Il ne savait pas si le cardinal avait agi réellement; il ne savait pas si mon affaire était poursuivie au civil ou au religieux, si j'avais affaire au giudice processante, juge d'instruction du pays, ou à l'inquisiteur de droit, président du tribunal ecclésiastique, ou enfin au saint-office proprement dit; car ces trois juridictions fonctionnent tour à tour et peut-être simultanément dans les poursuites politiques, civiles et religieuses. Or, dans ce pays-ci, l'accusation portée contre moi peut être envisagée sous ces trois faces.
Quand je vis que mes questions étaient superflues, j'engageai Tartaglia à reconduire le capucin à son couvent; mais celui-ci, pris de terreur, refusa de sortir avant deux heures du matin.
—A l'heure qu'il est, dit-il (il était dix heures), mon couvent est fermé, et il ne sera rouvert que lorsqu'on sonnera matines. Ne vous inquiétez pas de moi; je m'éveillerai de moi-même à ce moment-là; je vas m'étendre sur votre lit et faire un somme.
Cette proposition me révolta, car le bonhomme était d'une malpropreté classique. Tartaglia m'en préserva en lui disant qu'il ne fallait pas risquer d'être surpris dans ma chambre, et il l'emmena coucher dans le cellier à la paille, où, en cas d'événement, il pourrait se tenir coi et n'être pas découvert.
XXXII
Mondragone, 20 avril.
Comme il m'eût été impossible de dormir, j'enlevai le souper, je donnai de l'air à ma chambre, puis je m'enfermai et rallumai la bougie afin de tromper l'inquiétude et la tristesse en reprenant ce journal. Mais je n'avais pas écrit une ligne que l'on frappa de nouveau à ma porte. Un pareil incident m'eût bouleversé hier, lorsque je me sentais seul au monde avec Daniella. Aujourd'hui que je ne l'attends plus et que toutes mes précautions pour conjurer le destin seraient à peu près inutiles, je me sens préparé à tout et déjà habitué à cette vie d'éventualités plus ou moins sérieuses.
Je répondis donc: «Entrez!» sans me déranger.
C'était encore Tartaglia.
—Tout va bien, mossiou! me dit-il. Le capucin ronfle déjà dans la paille, et tout est tranquille au dehors. Je vais vous souhaiter una felicissima notte, et faire moi-même un somme. Je sortirai avec fra Cipriano à l'heure de matines, et pourrai revenir avant le jour avec vos provisions de bouche pour la journée. C'est le moment où les plus éveillés se sentent fatigués, et où l'on peut espérer de tromper la surveillance.
—Tu crois donc que, réellement, les jardins sont occupés par la police; le moine n'a pas rêvé cela?
—Il n'a pas rêvé, ni moi non plus. Rien n'est plus certain.
—Avoue-moi que tu en es toi-même, de la police?
—Je ne l'avoue pas, cela n'est pas; mais, si cela était, vous devriez en remercier le ciel?
—Tu pourrais donc en être et ne pas vouloir me livrer?
—On peut tout ce qu'on veut, amico mio, et quand on est à même de servir plusieurs maîtres, c'est le coeur et la conscience qui choisissent celui qu'on doit protéger contre les autres. Ah! mossiou, cela vous semble malhonnête, et vous riez de tout! Mais vous n'êtes pas Italien, et vous ne savez pas ce que vaut un Italien! Vous êtes d'un pays où toutes choses sont réglées par une espèce de droit apparent qui enchaîne la liberté du coeur et de l'esprit. Chacun pense à soi, chez vous autres, et chacun se sent ou se croit en sûreté chez lui. C'est cela qui vous rend égoïstes et froids. Ici, où nous avons l'air d'être esclaves, nous travaillons en-dessous de la légalité, et nous faisons ce que nous voulons pour nous et pour nos amis. L'obligation de se cacher de ce qui est bien comme de ce qui est mal, fait pousser des vertus que vous apprécierez plus tard: le dévouement et la discrétion. Vous devriez croire en moi, qui vous ai déjà rendu de grands services et qui vous en rendrai encore.
—Il est vrai que tu m'as fait traverser à cheval la campagne de Rome pour venir ici…
—Le dimanche de Pâques? En cela j'ai eu tort. J'aurais dû inventer quelque chose de mieux et vous empêcher de quitter Rome! Mais j'ai de la faiblesse pour vous, et je vous gâte comme un père gâte son enfant.
—Alors, mon tendre père, quels sont, en dehors de ta présence ici en ce moment et du très-bon dîner que tu m'as servi, les autres bienfaits dont j'ai à te récompenser?
—Nous parlerons de récompense plus tard. Pour le moment, sachez que tous les avertissements et renseignements que la Daniella et la Mariuccia ont reçus à temps pour vous faire cacher, et pour soustraire vos effets aux recherches, viennent de moi, qui suis un homme de tête, et non de ce capucin, qui est une huître au soleil.
—De toi? J'aurais dû m'en douter? Mais pourquoi m'a-t-on dit les tenir du capucin?
—C'est la Daniella qui vous a dit ça? Je comprends! Elle sait que vous vous méfiez de moi. Heureusement, elle n'est pas comme vous; elle m'estime, elle sait qui je suis… sous tous les rapports! Car si, dans le temps, j'avais voulu abuser de son innocence… mais je ne l'ai pas voulu, mossiou!
Il s'arrêta, voyant qu'il rouvrait ma blessure, et que, lié par la reconnaissance qu'il me fallait lui devoir, je résistais avec peine à l'envie de le jeter à la porte. Je crois que le drôle sait le défaut de la cuirasse et qu'il se venge ainsi, par le menu, du peu de cas que je fais de lui. Mais il est poltron en face de moi, et le moindre froncement de sourcil coupe court à ses velléités de représailles.
Il détourna la conversation en essayant de me parler de Medora.
—On dit à Rome, reprit-il, qu'elle est allée à Florence pour épouser son cousin; mais je sais qu'il n'y a rien de vrai. Elle ne l'aime pas.
—Comment sais-tu cela, maintenant que la Daniella n'est plus auprès d'elle pour te révéler ses pensées?
—Eh! mon Dieu! je le sais par milord B***, qui croit être bien réservé, et à qui je fais dire tout ce que je veux… après dîner.
—Et comment sais-tu ce qui me concerne dans l'affaire de l'image de la madone?
—Vous allez me dire encore que je suis dans la police? Cela n'est pas! mais on a des amis partout. Je sais tout ce qui vous concerne, et bien plus de choses que je ne vous en dis.
—Il faudrait cependant, si tu as tant de zèle pour moi, me mettre à même de lutter contre mes ennemis.
—Cela viendra en temps et en lieu; rien ne presse. Mais vous êtes fatigué, mossiou! Comme on ne sait jamais ce qui peut arriver, vous feriez bien de dormir un peu et de vous tenir en force et santé devant les événements.
J'étais fatigué, en effet. La brusque transition de ma belle vie de roman et d'amour à ce nouvel état de choses déplaisantes m'avait accablé comme si je fusse tombé matériellement au fond d'un abîme.
—Voulez-vous que j'emporte la clef de votre chambre? dit Tartaglia d'un ton léger, en me souhaitant le bonsoir.
La question était grave: il pouvait s'être chargé de me faire empoigner sans bruit, et de manière à laisser croire à mon protecteur que je m'étais rendu de bonne grâce, par ennui de la solitude. Jusque-là, il m'avait vu disposé à vendre ma liberté le plus cher possible. S'il me trahissait, il devait vouloir me surprendre endormi.
Mais, comme je vous l'ai dit, j'étais déjà las de me méfier et de me préserver d'événements que je n'ai pu promettre à Daniella d'éviter; et d'ailleurs, si je devais être vendu par Tartaglia, je trouvais une sorte de plaisir amer à pouvoir dire un jour à ma maîtresse imprudente: «Voilà l'effet de votre amitié pour ce coquin». Si, au contraire, le coquin était loyal envers moi, je lui devais réparation formelle da mes injustices.
—Prends la clef, lui dis-je et bonne nuit!
Il me parut enchanté de cette réponse. Ses yeux de Scapin brillèrent soit d'une joie de chat qui happe sa proie, soit de reconnaissance pour mon bon procédé.
—Dormez en paix, Excellence, me dit-il, et sachez que personne au monde ne viendra vous troubler! Il y a défense absolue d'entrer ici, où l'on sait que vous êtes et où vous voyez qu'on vous laisse tranquille.
—On le sait donc positivement? Tu ne me l'avais pas dit!
—On le sait positivement, Excellence! et on espère que vous ferez une tentative d'évasion, ce qui serait une imprudence et une folie. On croit que vous serez chassé du gîte par la faim; mais ils ont compté sans Tartaglia, ces bons messieurs!
Il prit mes habits et se mit à les brosser dans l'antichambre. J'étais si fatigué, que je m'endormis à demi, au bruit de sa vergette.
Je m'éveillai au bout d'une heure, et je vis mon drôle assis devant mon feu, occupé à lire tranquillement, en se chauffant les pieds, l'album qui contient ce récit depuis le jour de Pâques. (Vous avez dû recevoir tout ce qui précède; je vous l'ai envoyé de Rome, ce jour-là, par Brumières, qui a un ami à l'ambassade française.)
En voyant ce coquin feuilleter mon journal et s'arrêter sur quelques pages qui semblaient l'intéresser, je fus sur le point de me lever pour lui administrer à l'improviste une grêle de soufflets; mais cette réflexion me retint:
—S'il est; comme je n'en peux guère douter, de la police, il va se convaincre que je n'ai pas la plus petite préoccupation ni affiliation politique, et mon principal moyen de salut est dans ses mains. Laissons-le faire.
Il y avait, d'ailleurs, dans la tranquillité de sa lecture, quelque chose qui me rassurait sur ses projets immédiats: il n'avait nullement l'air et l'attitude d'un homme qui se dispose à un coup de main. Tout à coup, il fut pris d'un fou rire qu'il contint pendant quelques instants en se tenant le ventre, et qui finit par éclater. C'était un motif suffisant pour m'éveiller ostensiblement. Je me soulevai sur mon lit et le regardai en face. Le rire se figea sur sa figure burlesque. Ce fut une scène muette comme dans les pantomimes italiennes.
Son premier mouvement avait été de cacher l'album; mais, voyant qu'il était trop tard, il prit bravement son parti.
—Mon Dieu, mossiou, s'écria-t-il, que c'est donc joli et amusant de se voir raconté comme ça jour par jour et mot pour mot! Je vous demande bien pardon si j'ai été indiscret; mais j'aime tant les arts, qu'en voyant là votre album, je n'ai pas pu résister à l'envie de l'ouvrir; je croyais y trouver des dessins, des vases du pays, et pas du tout, le nom de Tartaglia m'est sauté aux yeux. Ça m'est égal, mossiou, d'être là dedans trait pour trait; Tartaglia n'est pas mon vrai nom, pas plus que Benvenuto, et ça ne peut pas me compromettre. Et puis vous avez tant d'esprit et vous dites si bien les choses, que je suis content de me les rappeler comme ça en détail, telles qu'elles se sont passées. Oui, voilà notre promenade de nuit sur les chevaux de la Medora, et toutes mes paroles, comme je vous les disais, sur les brigands, sur l'illumination de Saint-Pierre et sur la manière habile dont je vous ai forcé à vous servir de ces chevaux dérobés par moi pour la circonstance. Avouez, mossiou, que vous avez beau vous méfier de moi, vous êtes content de reconnaître que je ne suis pas un engourdi ni un imbécile?
—Comme tu es charmé de mon opinion sur ton compte, tout est pour le mieux, et nous sommes satisfaits l'un de l'autre, n'est-il pas vrai?
—Excellence, je vous l'ai dit, s'écria-t-il avec conviction en se levant, et je ne m'en dédis pas, je vous aime! Vous me traitez de canaille et de gredin en écrit et en paroles; mais, avec la certitude d'avoir un jour votre amitié comme vous avez la mienne, je prends tous ces mots-là pour des facéties qu'on peut se permettre entre amis.
—A la bonne heure, ami de mon coeur! A présent, tu es bien sûr que je ne conspire pas contre le pape, et tu voudras bien ne plus toucher à ce que j'écris, à moins qu'il ne te plaise recevoir…
—Bah! vous menacez toujours et ne frappez jamais. Vous êtes bon, Excellence, et jamais vous ne maltraiterez un pauvre homme qui n'aime pas les querelles et qui vous est attaché. Pour moi, je ne me repens pas d'avoir lu tout ce qui vous est arrivé dans ce pays, et surtout l'histoire étonnante de ce maudit petit carré de fer-blanc que l'on a trouvé dans votre chambre à Piccolomini. C'était là une chose qui me tourmentait bien. Comment diable, me disais-je, a-t-il pu se procurer cette chose-là? Et quand on l'a reçue, comment est-on assez étourdi pour la laisser traîner?
—C'est donc bien précieux?
—Non, mais c'est dangereux.
—Qu'est-ce que c'est?
—Un signe de ralliement; vous l'avez bien deviné, puisque vous l'avez écrit.
—Un ralliement politique?
—Eh! chi lo sà?
—Qui le sait? Toi!
—Et pas vous, je le vois bien! Allons, pensez que c'est un agent provocateur qui vous a fait prendre cela; moi, je dis que c'est un ennemi personnel.
—Qui? Masolino?
—Non, il n'a pas assez d'invention pour ça; et, d'ailleurs, pour oser revêtir un habit de dominicain, il faut être plus protégé qu'il ne l'est; c'est un ivrogne qui ne fera jamais son chemin. Avez-vous vu la figure de ce faux moine?
—Oui, si c'est le même que j'avais remarqué à Tusculum; mais je n'en suis pas certain.
—Et celui qui vient rôder par ici depuis quelques jours?
—C'est celui de Tusculum, j'en suis presque sûr.
—Et vous reconnaîtriez sa figure?
—Oui, je crois pouvoir l'affirmer.
—Faites-y bien attention si vous l'apercevez encore, et méfiez-vous!
Est-ce qu'il est grand?
—Assez.
—Et gros?
—Aussi.
—Ah! s'il est gros; ce n'est pas lui.
—Qui, lui?
—Celui que je m'imaginais; mais nous verrons bien; il faudra que je découvre ce qui en est. Allons, dormez, Excellence. Tartaglia veille.
Il sortit en prenant la clef, et je me rendormis.
Je m'éveillai comme d'habitude, à cinq heures. Un instant je cherchai ma compagne à mes côtés. J'étais seul, je me souvins. Je soupirai amèrement.
Je m'habillai et donnai, de ma terrasse, un coup d'oeil aux environs. Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je ne vis pas une âme. J'entendis seulement quelques bruits lointains du départ pour le travail des champs. Tartaglia vint à six heures m'apporter des côtelettes et des oeufs frais. Il avait un air soucieux qui m'effraya.
—Daniella est plus malade? m'écriai-je.
—Non, au contraire, elle va mieux. Voilà une lettre d'elle. Je la lui arrachai des mains.
«Aie confiance et patience, me disait-elle. Je te reverrai, j'espère, dans peu de jours, malgré les obstacles. Ne sors pas de Mondragone, et ne te montre pas. Espère, et attends celle qui t'aime.»
—Elle me prescrit de ne pas me montrer, dis-je à Tartaglia, et tu m'assurais pourtant que l'on me sait ici!
—Ah! mossiou, répondit-il avec un geste d'impatience, je ne sais plus rien. Ne vous montrez pas, ce sera toujours plus prudent; mais il se passe des choses que je ne peux plus m'expliquer… Aussi, je me disais bien: «Pourquoi se donner tant de soins pour s'emparer de ce pauvre petit artiste qui ne peut point passer pour dangereux? Il faut qu'il serve de prétexte à autre chose…» et il y a autre chose, mossiou, ou bien l'on s'imagine qu'il y a autre chose.
—Explique-toi!
—Non! vous n'avez pas de confiance en moi.
—Si fait! j'ai confiance en toi aujourd'hui; j'ai été à ta merci toute cette nuit, j'ai dormi tranquillement; je suis persuadé que tu ne veux me faire arrêter ni dedans ni dehors; parle!
—Eh bien! mossiou, dites-moi: êtes-vous seul ici?
—Comment? si je suis seul à Mondragone? Tu en doutes?
—Oui, mossiou.
—Eh bien, lui répondis-je, frappé de la même idée, si tu m'avais dit cela le premier jour de mon installation, j'aurais été de ton avis. Ce jour-là et la nuit suivante, j'ai pensé que nous étions deux ou plusieurs réfugiés dans ces ruines; mais voici le huitième jour que j'y passe, et, depuis ce temps, je suis bien certain d'être seul.
—Eh! eh! voilà déjà quelque chose. Quelqu'un de plus important et de plus dangereux que vous a passé par ici; on le sait, on croit qu'il y est encore, et, si on vous surveille, c'est par-dessus le marché, ou parce que l'on vous suppose affilié à cette personne ou à ces personnes… car vous dites que vous étiez peut-être plusieurs?
—Oh! cela, je le dis au hasard, et je peux fort bien te raconter ce qui m'est arrivé. J'ai cru entendre marcher dans le Pianto.
—Qu'est-ce que c'est que le Pianto?
—Le petit cloître…
—Je sais, je sais! Vous avez entendu?…
—Ou cru entendre le pas d'un homme.
—D'un seul?
—D'un seul.
—Et après?
—Après? Pendant la nuit j'ai entendu, oh! mais cela très distinctement, jouer du piano.
—Du piano? dans cette masure? Ne rêviez-vous pas, mossiou?
—J'étais debout et bien éveillé.
—Et la Daniella, l'a-t-elle entendu aussi?
—Parfaitement. Elle supposait que cela venait des Camaldules, et que c'était l'orgue, dont le son était dénaturé par l'éloignement.
—Ce ne pouvait pas être autre chose. Donc, mossiou, vous ne savez rien de plus?
—Rien. Et toi?
—Moi, je saurai! Dites-moi encore, mossiou, avez-vous été partout dans cette grande carcasse de château?
—Partout où l'on peut aller.
—Jusque dans les caves sous le terrazzone?
—Jusque dans la partie de ces caves qui n'est pas murée.
—Il y a grand danger à y aller, à ce qu'on dit?
—Oui, à y aller sans lumière et sans précautions.
—Mais il n'y a pas de précautions et pas de chandelle qui empêcheraient cette grande terrasse de crouler, et elle ne tient à rien.
—Qui t'a dit cela?
—Felipone, le fermier de la laiterie des Cyprès.
—Il est vrai que sa femme empêche les enfants de venir jouer dessus; mais cette crainte me paraît une rêverie. Un pareil massif, assis sur un pareil roc, est à l'abri du temps.
—Mais non pas des tremblements de terre, et ils ne sont pas rares ici. On dit que des voûtes immenses se sont écroulées, et qu'un beau jour le terrazzone se crèvera tout au moins s'il ne dégringole pas tout à fait. Il y a, sur cette terrasse, des endroits où l'eau séjourne, où il pousse du jonc et où l'on enfonce comme dans un marécage. C'est pour cela que l'on a muré l'entrée du cucinone (la grande cuisine), dont les colonnes à girouettes étaient les cheminées, et qui était elle-même, à ce que l'on m'a dit, une des plus belles choses qu'il y ait dans le pays. Du temps que j'étais ânier et guide à Frascati, j'ai essayé deux ou trois fois d'y pénétrer. Découvrir une entrée praticable, c'eût été une bonne affaire. J'en aurais sollicité le monopole auprès de l'intendant de la princesse, et j'y aurais conduit les voyageurs; mais impossible, mossiou! Sitôt que l'on donne seulement un coup de pioche dans ces vieux murs souterrains, on entends des bruits, des éboulements et des craquements sourds qui font dresser les cheveux sur la tête. C'est au point que les gens du pays croient qu'il y a quelque diablerie là dedans, et que les enfants disent que c'est le logis de la Befana.
—Qu'est-ce que c'est que la Befana?
—Une chose dont on a peur et qu'on ne voit jamais; un esprit-bête qui fait le bien et le mal.
—Le nom me plaît. Nous appellerons cet endroit-là la Befana.
—Je veux bien, mossiou, mais je n'y crois pas.
—Et tu ne crois pas non plus qu'il puisse y avoir quelqu'un de caché dans ce logis de la Befana?
—Non certes, mossiou, mais la cave qui est sous le petit cloître que vous appelez le Pianto?
—Je m'en suis inquiété, car j'aurais voulu découvrir une sortie souterraine en cas d'envahissement; mais cela me paraît également fermé par les éboulements, et d'ailleurs il y a des grilles massives aux soupiraux.
—Je le sais! J'ai voulu limer ça dans le temps, dans l'idée de retrouver l'entrée des cuisines; mais la peur m'a pris parce que cette grille soutenait une partie lézardée dont la fente s'agrandissait à vue d'oeil, à mesure que je travaillais. Si vous aviez bien regardé, vous auriez vu une barre de fer qui est déjà bien entamée; et avec ça, mossiou, ajouta-t-il en me montrant une lime anglaise très-fine, avec ce petit instrument qu'un homme de bon sens doit toujours avoir sur lui à tout événement, on pourrait continuer, si on était sûr de ne pas se faire écraser par la galerie du cloître!
—Pourquoi faire? Espères-tu que, par là, nous trouverions une issue?
—Chi lo sà?
—Mais puisqu'en restant ici je ne peux pas être pris! Puisque j'ai juré à la Daniella de ne pas bouger!
—Vous avez raison, mossiou, quant à vous; mais, quant à moi, si je trouvais le secret du château, j'en tirerais quelques sous à l'occasion. Un jour que j'aurai le temps… et le courage! je veux essayer encore!
J'avais fini de déjeuner. Je laissai Tartaglia déjeuner à son tour, et je me rendis à mon atelier, où je viens de vous écrire ce chapitre et où je vais essayer de travailler pour dissiper ma mélancolie.
5 heures.
Je reprends pour vous dire que, pendant que j'étais à peindre, j'ai entendu frapper violemment, à plusieurs reprises, à la porte de la grande cour. Tartaglia, tout effaré, est venu à moi en me disant:
—Cachez-vous quelque part, mossiou; on enfonce les portes!
—Non, lui dis-je, c'est Olivia qui est forcée d'amener quelque voyageur pour ne pas éveiller les soupçons, et qui m'avertit par un signal convenu.
Je ne me trompais pas. A peine m'étais-je réfugié dans le casino, que je vis, par la fente de la porte de ma terrasse, Olivia passer sous le portique de Vignole et regarder de mon côté avec inquiétude. Quand elle se fut assurée que mon sanctuaire était bien fermé, elle alla rejoindre ses voyageurs, qu'elle sut tenir à quelque distance. C'étaient des bourgeois marseillais qui décrétèrent, à voix haute et retentissante, que cette ruine était horrible et dégoûtante, et qui, effrayés de voir courir autour d'eux ces petits serpents dont je vous ai parlé, parurent peu disposés à explorer l'intérieur du palais. Mais ils étaient escortés d'un grand homme sec, vêtu, en revanche, d'un habit noir très-gras, qui éveilla l'attention de Tartaglia.
—Voyez celui-ci, mossiou, me dit-il dans l'oreille. Il n'est pas de cette compagnie; il fait le cicerone, mais ce n'est pas son état, et il trompe Olivia qui ne le connaît pas. Je le connais, moi; regardez-le bien: l'avez-vous vu quelque part?
—Oui, certainement; mais où? je ne saurais le dire.
—Est-ce celui qui vous a remis l'amulette?
—Peut-être. Il est de la taille du moine que j'ai vu ce soir-là; mais il faisait nuit.
—Est-ce le moine de Tusculum!
—Non, à coup sûr! Le moine de Tusculum était gras et beau; celui-ci est maigre et laid.
—Et le moine de la terrasse aux girouettes?
—C'était celui de Tusculum et non celui-ci.
—Mais enfin, où avez-vous vu celui que vous voyez maintenant? Chercher bien!
—Attends! j'y suis!
J'y étais en effet: c'est le bandit que j'ai assommé sur la via Aurelia.
—Regarde bien, dis-je à Tartaglia, s'il a au front une cicatrice.
—Et une belle! répondit mon rusé compagnon, qui me comprit sans autre explication. C'est bien lui! Alors, ça va mal mossiou. C'est vendetta! Et vendetta romaine est pire que vendetta corse!…
XXXIII
Mondragone, le…
Toujours à Mondragone! Mais je ne date pas l'en-tête de ce chapitre, ne sachant si je vous écrirai, en ce moment, une ligne ou un volume. Je vais reprendre mon récit où je l'ai laissé.
Le bandit fit plusieurs tentatives pour quitter la compagnie, qu'il escortait et pour se glisser dans l'intérieur; mais Olivia, qui s'était fait accompagner de son fils aîné, et qui apparemment avait conçu quelque soupçon, ne le perdit pas de vue et l'obligea de sortir, au bout de quelques instants, avec la famille marseillaise à laquelle il s'était donné pour guide. Elle referma les portes à grand bruit pour m'avertir que le danger était passé, et Tartaglia me servit mon dîner comme si de rien n'était.
—Tu penses donc, lui dis-je, que cet honnête personnage est de la police?
—J'en suis sûr, mossiou. Vous allez dire que j'en suis aussi; mais cela n'est pas. Je sais que celui-ci en est, parce que c'est lui le témoin qui a déposé pour Masolino, affirmant qu'il vous avait vu souiller et profaner l'image de la madone, et parce que son témoignage a été admis tout de suite, sur quelques mots échangés entre lui et le commissaire.
—Tu étais donc là, toi, que tu sais comment les choses se sont passées?
Tartaglia se mordit les lèvres et reprit:
—Eh bien, quand j'y aurais été? Que savez-vous si l'on ne m'a pas appelé, comme citoyen honorable, pour donner des renseignements sur votre compte?
—Et qu'as-tu dit de moi?
—Que vous étiez un jeune homme incapable de conspirer, un artiste un peu sot, un peu fou, un peu bête.
—Merci!
—C'était le moyen de détourner les soupçons, et vous voyez que je ne me conduisais guère en mouchard, puisqu'en sortant de cet interrogatoire, j'ai couru avertir la Mariuccia de vous faire cacher. Vous vous demandiez comment je vous savais ici, je devais le savoir, puisque l'idée était de moi.
Cette explication me fit du bien. Elle justifiait Daniella de l'excès de confiance que je me sentais porté à lui reprocher. Tartaglia avait provoqué cette confiance par son zèle, et, du reste, il la justifiait pleinement désormais à mes yeux.
—Ah çà! lui dis-je, touché de son assistance, ne cours-tu aucun danger à te dévouer ainsi à moi?
—Eh! mossiou, répondit-il, il y a du danger à faire le bien, il y en a à faire le mal, il en a encore à ne faire ni bien ni mal. Donc, celui qui pense au danger perd son temps et sa prévoyance. Il faut faire, en ce monde, ce que l'on veut faire. Je ne me donne pas à vous pour brave devant la gueule d'une carabine, non! mais, devant une intrigue, si épineuse qu'elle soit, vous ne me verrez jamais reculer. Là où l'esprit sert à quelque chose, je ne crains rien; je ne crains que les forces brutales, comme la mer ou le canon, les balles ou la foudre, toutes choses qui ne raisonnent pas et n'écoutent rien.
Comme il en était là, le grelot se fit entendre. Je courus à la porte du parterre. C'était le capucin qui m'apportait des nouvelles de sa nièce. Elle continuait à me recommander la patience. En outre, Olivia me faisait dire qu'un des plus grands dangers était passé. En quoi consistait ce danger? C'est ce que le bonhomme ne sut pas me dire, mais Tartaglia fut, comme moi, d'avis qu'il s'agissait de la visite de Campani, c'est le nom qu'il donne à mon bandit de la via Aurelia.
Le capucin nous avait suivis jusqu'au casino, et je vis avec déplaisir qu'il se disposait à s'y installer comme la veille. Il avait trouvé le souper bon, et, sans raisonnement ni préméditation de gourmandise, il y revenait, poussé par l'instinct, comme un chien qui flaire une cuisine. Or, je ne connais pas d'être plus ennuyeux que ce bonhomme avec ses trois ou quatre phrases banales, ses redites stupides et son sourire hébété.
—Bourre-lui sa besace, dis-je à Tartaglia, en français, et trouve moyen de m'en délivrer tout de suite.
—Ça n'est pas difficile, répondit le Frontin de Mondragone; et même sans nous dégarnir de nos vivres, dont nous avons plus besoin que lui.—Mon cher frère, dit-il au capucin, il ne faut pas rester ici. J'ai appris qu'on allait poser des sentinelles à sept heures, c'est-à-dire dans dix minutes.
—Des sentinelles! dit le moine effaré.
—Oui, pour nous prendre par famine, et, si vous ne voulez pas partager notre sort…
—Tais-toi donc, lui dis-je à l'oreille, il va effrayer Daniella en lui portant cette fausse nouvelle.
Mais le capucin était déjà en fuite, et il nous fallut courir après lui pour lui ouvrir la porte du parterre. Alors seulement Tartaglia se disposa à le détromper, mais il n'en eut pas le temps. Au reflet de la lune qui argentait la base des murailles, nous vîmes briller deux baïonnettes qui se croisèrent devant le capucin, et une voix forte prononça en italien:
—On ne passe pas.
La facétie de Tartaglia se trouvait être une réalité. Nous étions bloqués à Mondragone.
Fra Cyprien recula avec tant d'effroi et de précipitation qu'il alla tomber dans les bras de la bacchante couchée parmi les orties.
—Diantre! me dit Tartaglia en refermant la porte avec plus de présence d'esprit, mais non avec moins de frayeur; les carabiniers! voilà du nouveau! Mais, ajouta-t-il après un un moment de réflexion, ceci ne me regarde pas; c'est impossible ou bien ce n'est que provisoire. Restons tranquilles jusqu'à demain.
—Non, repris-je, sachons tout de suite à quoi nous en tenir. Ouvre le guichet et demande passage pour le capucin. Je vais m'effacer pour qu'on ne me voie pas.
—Au fait, pourquoi pas? répondit Tartaglia. Les agents de police m'ont vu entrer ce matin. Ils me connaissent, ils ne m'ont rien dit. Voyons, essayons!
Il ouvrit le guichet et présenta sa réclamation. Un sous-officier de carabiniers s'approcha, et le dialogue suivant s'établit entre eux:
—Ah! c'est vous? dit la voix du dehors.
—C'est moi, ami, répondit courtoisement Tartaglia; je vous salue.
—Vous demandez à sortir.
—Pour un pauvre frère quêteur qui, me voyant ici, m'a demandé l'aumône.
Je lui ai ouvert parce que…
—Épargnez-nous les mensonges. Ce frère quêteur est là, qu'il y reste.
—C'est impossible.
—C'est la consigne.
—Elle ne me concerne pas, je suppose, moi qui suis venu ici pour tendre des lacets aux lapins… Vous savez qu'il y en a beaucoup dans ces ruines…
—Lapin vous-même; c'est assez, taisez-vous.
—Mais… ami… songez à qui vous parlez; c'est moi!… c'est moi qui…
—C'est vous qui trahissez. Attention, vous autres! apprêtez armes!
—Quoi donc? vous prétendez… Laissez-moi vous parler bas.
Approchez!…
—Je n'approcherai pas. Je veux bien vous dire la consigne. Personne n'entrera ici, personne n'en sortira, d'ici à quinze jours… et plus!
—J'entends, s'écria Tartaglia effaré. Cristo! vous n'êtes pas des chrétiens! Vous voulez nous faire mourir de faim?
—Vous avez porté des vivres ce matin; il fallait en porter davantage: tant pis pour vous!
—Mais…
—Mais c'est assez. Fermez votre guichet ou je commande le feu sur cette porte. Carabiniers! en joue!
Tartaglia n'attendit pas que l'on commandât le feu, il ferma précipitamment le guichet.
—Ça va mal! ça va bien mal, mossiou! me dit-il quand nous eûmes ramené au casino le capucin éperdu. Je n'aurais pas cru qu'on en viendrait là. Avec les gens de la police… (il y a là dedans tant d'espèces d'originaux!) nous nous en serions tirés; mais ces démons de carabiniers n'entendent à rien et ne connaissent que leur damnée consigne. Sancto Dio! que faire pour leur persuader de laisser sortir ce moine et de me permettre d'aller aux vivres demain matin?
—Tu as pu regarder dehors: sont-ils beaucoup?
—Environ une douzaine, campés dans le gros massif de fortification antique qui est en dehors, juste en face de la grande porte de la cour. Il y a là de grandes voûtes où ils ont établi leur poste. J'ai vu les chevaux. De là, ils surveillent à bout portant, pour ainsi dire, les deux portes.
—Attends, lui dis-je; laissons le capucin ici se remettre, et allons faire une ronde.
—A quoi bon, mossiou? J'ai tout exploré et vous aussi! Vous savez très-bien que, sur la face nord, tout est muré. D'ailleurs, tenez, ajouta-t-il en sortant avec précaution sur la petite terrasse du casino, voyez! ils sont là aussi. Ils allument même un feu de bivouac pour passer la nuit!
En effet, douze autres carabiniers occupaient la grande terrasse au-dessous de celle où nous étions; nous fîmes l'exploration de tous les côtés du château, par où une descente, au moyen de la corde à noeuds, nous eût été tant soit peu possible. Tout était gardé. Nous comptâmes cinquante hommes autour de notre citadelle. C'était plus qu'il n'en fallait pour nous bloquer. La grille de l'esplanade, dont, au reste, nous n'avions pas les clefs (cela est du domaine de Felipone), et qui se trouve très-voisine des portes du parterre et de la grande cour, était gardée aussi; précaution assez inutile, puisque nous ne pouvions pas aller sur l'esplanade dite le terrazzone.
—Ah! mossiou! s'écria Tartaglia en rentrant de nouveau dans le casino avec moi, nous sommes pris! Il est évident que l'on respectera notre asile, en prenant à la lettre la défense du cardinal de franchir les portes du château; car il n'est pas besoin de cinquante hommes pour faire sauter les gonds ou pour mettre le feu aux battants; mais on nous fera dessécher ici tout doucement, ou bien on tirera sur nous au premier mouvement que nous ferons pour sortir. N'avancez pas comme ça la tête au-dessus des balustres, mossiou! ils sont capables de vous envoyer des balles, sous prétexte que vous avez la tête estra-muros.
Le pauvre Tartaglia était démoralisé; d'autant plus que, pendant notre ronde, le capucin, pour se remettre de son épouvante, avait avalé les restes copieux de mon souper.
—Ogni santi! (Par tous les saints!) s'écria Tartaglia en lui arrachant le plat des mains, nous avons là un joli convive! J'ai beau être un cuisinier de génie et un homme de ressources, que ferons-nous, mossiou, de ce capucin qui mange comme six, de cet estomac d'autriche (Tartaglia voulait sans doute dire autruche), de cette sangsue qui sera capable de nous sucer vivants pendant notre sommeil? Va-t'en au diable, capucino! ajouta-t-il en italien, je ne me charge pas de toi. Tu t'arrangeras pour faire cuire à ton usage les herbes de la cour. C'est bien bon pour un homme dont l'état est de se mortifier; mais, si tu touches à nos vivres, tiens, vois-tu, je te mets à la broche, quelque osseux et peu appétissant que tu sois.
Le pauvre capucin tomba sur ses genoux en demandant grâce; il pleurait comme un enfant.
—Rassurez-vous, frère Cyprien, lui dis-je, et rassure-toi aussi, Tartaglia. La position n'est pas si mauvaise qu'elle vous semble. Avant tout, sachez que, le jour où nous manquerons de vivres, et où toute tentative d'évasion sera reconnue impossible, je ne vous laisserai pas souffrir inutilement une heure de plus. J'irai me livrer, en franchissant le seuil de la porte, et vous serez immédiatement délivrés.
—Je ne le souffrirai pas, mossiou! s'écria Tartaglia avec une emphase héroïque; nous tiendrons ici jusqu'à ce qu'il nous reste un chardon à mettre sous la dent et un souffle de vie dans les mâchoires.
—Bon, bon! merci, mon pauvre garçon; mais ceci me regarde. Du moment que votre vie serait en danger, je me croirais relevé de mon serment envers Daniella.
—Je vous en relève! murmura le capucin avec effusion; je vous absous de tout parjure et de tout péché.
—Voyez-vous ce poltron et cet égoïste de moine! reprit Tartaglia avec mépris. Eh! je me moque bien de sa peau, à lui! mais sachez, mossiou, qu'en vous livrant vous ne me sauveriez pas. Vous avez bien entendu que l'on m'accuse de trahir… ceux qui me croyaient leur compère pour vous persécuter et vous engager à sortir d'ici! Mon affaire, à présent, n'est donc pas meilleure que la vôtre, et j'aimerais mieux devenir aussi sec qu'une pierre de ces ruines que d'avoir maille à partir avec le saint-office. Ce n'est pas la première fois que je goûte de la prison… et je sais ce qui en est! Ne songez donc pas à une générosité inutile. Quant à ce moine, j'espère bien que, pour l'empêcher de jeûner et de maigrir, comme c'est son devoir, vous n'irez pas nous exposer…
—Je ne t'exposerai pas; tu seras toujours libre de rester; mais je ne le laisserai pas souffrir ce pauvre homme qui est venu ici…
—Pour manger notre soupe! Il n'avait pas d'autre souci!
—N'importe! c'est l'oncle de ma chère Daniella, c'est le frère de la bonne Mariuccia, et, d'ailleurs, c'est un homme!