ŒUVRES DE GEORGE SAND

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE II

* * * * *

XXIV.

M. GALUCHET.

Mais, après avoir dormi douze heures, Galuchet n'avait plus qu'un souvenir fort confus des événements de la veille, et, lorsque M. Cardonnet le fit appeler, il ne lui restait qu'un vague ressentiment contre le charpentier. D'ailleurs il n'avait guère envie de se vanter d'avoir fait un si sot personnage en débutant dans sa carrière diplomatique, et il rejeta son lever tardif et son air appesanti sur une violente migraine. «Je n'ai fait que tâter le terrain, répondit-il aux questions de son maître. J'étais si souffrant que je n'ai pas pu observer grand'chose. Je puis vous assurer seulement qu'on a dans cette maison des façons fort communes, qu'on y vit de pair à compagnon avec des manants, et que la table y est fort pauvrement servie.

—Vous ne m'apprenez là rien de nouveau, dit M. Cardonnet; il est impossible que vous ayez passé toute la journée à Châteaubrun, sans avoir remarqué quelque chose de plus particulier. A quelle heure mon fils est-il arrivé, et à quelle heure est-il parti?

—Je ne saurais dire précisément quelle heure il était … Leur vieille pendule va si mal!

—Ce n'est pas là une réponse. Combien d'heures est-il resté? Voyons, je ne vous demande pas rigoureusement les fractions.

—Tout cela a duré cinq ou six heures, Monsieur; je me suis fort ennuyé. M. Émile avait l'air peu flatté de me voir, et, quant à la jeune fille, c'est une franche bégueule. Il fait une chaleur assommante sur cette montagne, et on ne peut pas dire deux mots sans être interrompu par ce paysan.

—Il y paraît, car vous ne dites pas deux mots de suite ce matin, Galuchet: de quel paysan parlez-vous?

—De ce charpentier, Jappeloup, un drôle, un animal qui tutoie tout le monde, et qui appelle monsieur le père Cardonnet, comme s'il parlait de son semblable.

—Cela m'est fort égal; mais que lui disait mon fils?

—M. Émile rit de ses sottises, et mademoiselle Gilberte le trouve charmant.

—Et n'avez-vous pas remarqué quelque aparté entre elle et mon fils?

—Non pas, Monsieur, précisément. La vieille, qui est certainement sa mère, car elle l'appelle ma fille, ne la quitte guère, et il ne doit pas être facile de lui faire la cour, d'autant plus qu'elle est très-hautaine et se donne des airs de princesse. Ça lui va bien, ma foi, avec la toilette qu'elle a, et pas le sou! On me l'offrirait, que je n'en voudrais pas!

—N'importe, Galuchet, il faut lui faire la cour.

—Pour me moquer d'elle, à la bonne heure, je veux bien!

—Et puis, pour gagner une gratification que vous n'aurez point, si vous ne me faites pas la prochaine fois un rapport plus clair et mieux circonstancié; car vous battez la campagne aujourd'hui.»

Galuchet baissa la tête sur son livre de comptes, et lutta tout le jour contre le malaise qui suit un excès.

Émile passa encore toute la semaine plongé dans l'hydrostatique; il ne se permit pas d'autre distraction que de chercher Jean Jappeloup dans la soirée pour causer avec lui, et, comme il cherchait toujours à ramener la conversation sur Gilberte: «Écoutez, monsieur Émile, lui dit tout à coup le charpentier, vous n'êtes jamais las de ce chapitre-là, je le vois bien. Savez-vous que la mère Janille vous croit amoureux de son enfant?

—Quelle idée! répondit le jeune homme, troublé par cette brusque interpellation.

—C'est une idée comme une autre. Et pourquoi n'en seriez-vous pas amoureux?

—Sans doute, pourquoi n'en serais-je pas amoureux? répondit Émile de plus en plus embarrassé. Mais est-ce vous, ami Jean, qui voudriez parler légèrement d'une pareille possibilité?

—C'est plutôt vous, mon garçon, car vous répondez comme si nous plaisantions. Allons, voulez-vous me dire la vérité? dites-la, ou je ne vous en parle plus.

—Jean, si j'étais amoureux, en effet, d'une personne que je respecte autant que ma propre mère, mon meilleur ami n'en saurait rien.

—Je sais fort bien que je ne suis pas votre meilleur ami, et pourtant je voudrais le savoir, moi.

—Expliquez-vous, Jean.

—Expliquez-vous vous-même, je vous attends.

—Vous attendrez donc longtemps; car je n'ai rien à répondre à une pareille question, malgré toute l'estime et l'affection que je vous porte.

—S'il en est ainsi, il faudra donc que vous disiez, un de ces jours, adieu tout à fait aux gens de Châteaubrun; car ma mie Janille n'est pas femme à s'endormir longtemps sur le danger.

—Ce mot me blesse; je ne croyais pas qu'on pût m'accuser de faire courir un danger quelconque à une personne dont la réputation et la dignité me sont aussi sacrées qu'à ses parents et à ses plus proches amis.

—C'est bien parler, mais cela ne répond pas tout droit à mes questions. Voulez-vous que je vous dise une chose? c'est qu'au commencement de la semaine dernière, j'ai été à Châteaubrun pour emprunter à Antoine un outil dont j'avais besoin. J'y ai trouvé ma mie Janille; elle était toute seule, et vous attendait. Vous n'y êtes pas venu, et elle m'a tout conté. Or, mon garçon, si elle ne vous a pas fait mauvaise mine dimanche, et si elle vous permet de revenir de temps en temps voir sa fille, c'est à moi que vous le devez.

—Comment cela, mon brave Jean?

—C'est que j'ai plus de confiance en vous que vous n'en avez en moi. J'ai dit à ma mie Janille que si vous étiez amoureux de Gilberte, vous l'épouseriez, et que je répondais de vous sur le salut de mon âme.

—Et vous avez eu raison, Jean, s'écria Émile en saisissant le bras du charpentier: jamais vous n'avez dit une plus grande vérité.

—Oui! mais reste à savoir si vous êtes amoureux, et c'est ce que vous ne voulez pas dire.

—C'est ce que je peux dire à vous seul, puisque vous m'interrogez ainsi.
Oui, Jean, je l'aime, je l'aime plus que ma vie et je veux l'épouser.

—J'y consens, répondit Jean avec un accent de gaieté enthousiaste, et quant à moi, je vous marie ensemble … Un instant! un instant! si Gilberte y consent aussi.

—Et si elle te demandait conseil, brave Jean, toi, son ami et son second père?

—Je lui dirais qu'elle ne peut pas mieux choisir, que vous me convenez et que je veux vous servir de témoin.

—Eh bien, maintenant, ami, il n'y a plus qu'à obtenir le consentement des parents.

—Oh! je vous réponds d'Antoine, si je m'en mêle. Il a de la fierté; il craindra que votre père n'hésite, mais je sais ce que j'ai à lui dire là-dessus.

—Quoi donc, que lui direz-vous?

—Ce que vous ne savez pas, ce que je sais à moi tout seul; je n'ai pas besoin d'en parler encore, car le temps n'est pas venu, et vous ne pouvez pas penser à vous marier avant un an ou deux.

—Jean, confiez-moi ce secret comme je vous ai confié le mien. Je ne vois qu'un obstacle à ce mariage: c'est la volonté de mon père. Je suis résolu à le vaincre, mais je ne me dissimule pas qu'il est grand.

—Eh bien, puisque tu as été si confiant et si franc avec le vieux Jean, le vieux Jean agira de même à ton égard. Écoute, petit: avant peu, ton père sera ruiné et n'aura plus sujet de faire le fier avec la famille de Châteaubrun.

—Si tu disais vrai, ami, malgré le chagrin que mon père devrait en ressentir, je bénirais ta singulière prophétie; car il y a bien d'autres motifs qui me font redouter cette fortune.

—Je le sais, je connais ton cœur, et je vois que tu voudrais enrichir les autres avant toi-même. Tout s'arrangera comme tu le souhaites, je te le prédis. Je l'ai rêvé plus de dix fois.

—Si vous n'avez fait que le rêver, mon pauvre Jean …

—Attendez, attendez … Qu'est-ce que c'est que ce livre-là, que vous portez toujours sous le bras et que vous avez l'air d'étudier?

—Je te l'ai dit, un traité savant sur la force de l'eau, sur la pesanteur, sur les lois de l'équilibre …

—Je m'en souviens fort bien, vous me l'avez déjà dit; mais je vous dis, moi, que votre livre est un menteur, ou que vous l'avez mal étudié: autrement vous sauriez ce que je sais.

—Quoi donc?

—C'est que votre usine est impossible, et que votre père, s'obstinant à se battre contre une rivière qui se moque de lui, perdra ses dépenses, et s'avisera trop tard de sa folie. Voilà pourquoi vous me voyez si gai depuis quelque temps. J'ai été triste et de mauvaise humeur tant que j'ai cru à la réussite de votre entreprise; mais j'avais une espérance qui pourtant me revenait toujours et dont j'ai voulu avoir le cœur net. J'ai marché, j'ai examiné, j'ai travaillé, étudié. Oh oui! étudié! sans avoir besoin de vos livres, de vos cartes et de vos grimoires; j'ai tout vu, tout compris. Monsieur Émile, je ne suis qu'un pauvre paysan, et votre Galuchet me cracherait sur le corps s'il osait; mais je puis vous certifier une chose dont vous ne vous doutez guère: c'est que votre père n'entend rien à ce qu'il fait, qu'il a pris de mauvais conseils, et que vous n'en savez pas assez long pour le redresser. L'hiver qui vient emportera vos travaux, et tous les hivers les emporteront jusqu'à ce que M. Cardonnet ait jeté son dernier écu dans l'eau. Souvenez-vous de ce que je vous dis, et n'essayez pas de le persuader à votre père. Ce serait une raison de plus pour qu'il s'obstinât à se perdre, et nous n'avons pas besoin de cela pour qu'il le fasse; mais vous serez ruiné, mon fils, et si ce n'est ici entièrement, ce sera ailleurs, car je tiens la cervelle de votre papa dans le creux de ma main. C'est une tête forte, j'en conviens, mais c'est une tête de fou. C'est un homme qui s'enflamme pour ses projets à tel point qu'il les croit infaillibles, et, quand on est bâti de cette façon-là, on ne réussit à rien. J'ai d'abord cru qu'il jouait son jeu, mais, à présent, je vois bien que la partie devient trop sérieuse, puisqu'il recommence tout ce que la dernière dribe a détruit. Il avait eu jusque-là trop bonne chance: raison de plus; les bonnes chances rendent impérieux et présomptueux. C'est l'histoire de Napoléon, que j'ai vu monter et descendre, comme un charpentier qui grimpe sur le faîte de la maison sans avoir regardé si les fondations sont bonnes. Quelque bon charpentier qu'il soit, quelque chef-d'œuvre qu'il établisse, si le mur fléchit, adieu tout l'ouvrage!»

Jean parlait avec une telle conviction, et ses yeux noirs brillaient si fort sous ses épais sourcils grisonnants, qu'Émile ne put se défendre d'être ému. Il le supplia de lui exposer les motifs qui le faisaient parler ainsi, et longtemps le charpentier s'y refusa. Enfin, vaincu par son insistance, et un peu irrité par ses doutes, il lui donna rendez-vous pour le dimanche suivant.

«Vous irez à Châteaubrun samedi ou lundi, lui dit-il; mais, dimanche, nous partirons à la pointe du jour, et nous remonterons le cours de l'eau jusqu'à certains endroits que je vous montrerai. Emportez tous vos livres et tous vos instruments, si bon vous semble. S'ils ne me donnent pas raison, peu m'importe: c'est la science qui aura menti. Mais ne vous attendez pas à faire ce voyage-là à cheval ou en voiture, et si vous n'avez pas de bonnes jambes, ne comptez pas le faire du tout.»

Le samedi suivant, Émile courut à Châteaubrun, et, comme de coutume, il commença par Boisguilbault, n'osant arriver de trop bonne heure chez Gilberte.

Comme il approchait des ruines, il vit un point noir au bas de la montagne, et ce point devint bientôt Constant Galuchet, en habit noir, pantalon et gants noirs, cravate et gilet de satin noir. C'était sa toilette de campagne, hiver comme été; et, quelque chaleur qu'il eût à supporter, quelque fatigue à laquelle il s'exposât, il ne sortait jamais du village sans cette tenue de rigueur. Il eût craint de ressembler à un paysan, si, comme Émile, il eût endossé une blouse et porté un chapeau gris à larges bords.

Si le costume bourgeois de notre époque est le plus triste, le plus incommode et le plus disgracieux que la mode ait jamais inventé, c'est surtout au milieu des champs que tous ses inconvénients et toutes ses laideurs ressortent. Aux environs des grandes villes, on en est moins choqué, parce que la campagne elle-même y est arrangée, alignée, plantée, bâtie et murée dans un goût systématique, qui ôte à la nature tout son imprévu et toute sa grâce. On peut quelquefois admirer la richesse et la symétrie de ces terres soumises à toutes les recherches de la civilisation; mais aimer une telle campagne, c'est fort difficile à concevoir. La vraie campagne n'est pas là, elle est au sein des pays un peu négligés et un peu sauvages, là où la culture n'a pas en vue des embellissements mesquins et des limites jalouses, là où les terres se confondent, et où la propriété n'est marquée que par une pierre ou un buisson placés sous la sauvegarde de la bonne foi rustique. C'est là que les chemins destinés seulement aux piétons, aux cavaliers ou aux charrettes offrent mille accidents pittoresques; où les haies abandonnées à leur vigueur naturelle se penchent en guirlandes, se courbent en berceaux, et se parent de ces plantes incultes qu'on arrache avec soin dans les pays de luxe. Émile se souvenait d'avoir marché pendant plusieurs lieues autour de Paris sans avoir eu le plaisir de rencontrer une ortie, et il sentait vivement le charme de cette nature agreste où il se trouvait maintenant. La pauvreté ne s'y cachait pas honteuse et souillée sous les pieds de la richesse. Elle s'y étalait au contraire souriante et libre sur un sol qui portait fièrement ses emblèmes, les fleurs sauvages et les herbes vagabondes, l'humble mousse et la fraise des bois, le cresson au bord d'une eau sans lit, et le lierre sur un rocher, qui, depuis des siècles, obstruait le sentier sans éveiller les soucis de la police. Enfin, il aimait ces branches qui traversent le chemin et que le passant respecte, ces fondrières où murmure la grenouille verte, comme pour avertir le voyageur, sentinelle plus vigilante que celle qui défend le palais des rois; ces vieux murs qui s'écroulent au bord des enclos et que personne ne songe à relever, ces fortes racines qui soulèvent les terres et creusent des grottes au pied des arbres antiques; tout cet abandon qui fait la nature naïve, et qui s'harmonise si bien avec le type sévère et le costume simple et grave du paysan.

Mais qu'au milieu de ce cadre austère et grandiose, qui transporte l'imagination aux temps de la poésie primitive, apparaisse cette mouche parasite, le monsieur aux habits noirs, au menton rasé, aux mains gantées, aux jambes maladroites, et ce roi de la société n'est plus qu'un accident ridicule, une tache importune dans le tableau. Que viennent-ils faire à la lumière du soleil, vos vêtements de deuil, dont les épines semblent se rire comme d'une proie? Votre costume gênant et disparate inspire alors la pitié plus que les haillons du pauvre; on sent que vous êtes déplacé au grand air et que votre livrée vous écrase.

Jamais cette remarque ne s'était présentée aussi vivement à la pensée d'Émile que lorsque Galuchet lui apparut, le chapeau à la main, gravissant la colline avec un mouvement pénible qui faisait flotter ridiculement les basques de son habit, et s'arrêtant pour épousseter avec son mouchoir les traces de chutes fréquentes, Émile eut envie de rire, et puis, il se demanda avec colère ce que la mouche parasite venait faire autour de la ruche sacrée.

Émile mit son cheval au galop, passa près de Galuchet sans avoir l'air de le reconnaître, et, arrivant le premier à Châteaubrun, il l'annonça à Gilberte comme une inévitable calamité.

«Ah! mon père, dit la jeune fille, ne recevez pas cet homme si mal élevé et si déplaisant, je vous en supplie! ne nous laissez pas gâter notre Châteaubrun, et notre intérieur, notre laisser-aller si doux, par la présence de cet étranger, qui ne peut et qui ne doit jamais sympathiser avec nous.

—Et que veux-tu donc que j'en fasse? répondit M. de Châteaubrun embarrassé. Je l'ai invité à venir quand il voudrait; je ne pouvais prévoir que toi, qui es si tolérante et si généreuse, tu prendrais en grippe un pauvre hère, à cause de son peu d'usage et de sa triste figure. Moi, ces gens-là me font peine; je vois que chacun les repousse et qu'ils s'ennuient d'être au monde!

—Ne croyez pas cela, dit Émile. Ils s'y trouvent fort bien, au contraire, et s'imaginent plaire à tous.

—En ce cas, pourquoi leur ôter une illusion, sans laquelle il leur faudrait mourir de chagrin? Moi, je n'ai pas ce courage, et je ne crois pas que ma bonne Gilberte me conseille de l'avoir.

—Mon trop bon père! dit Gilberte en soupirant, je voudrais l'avoir aussi, cette bonté, et je crois l'avoir en général; mais cet être suffisant et satisfait de lui-même, qui semble m'insulter quand il me regarde, et qui m'appelle par mon nom de baptême le premier jour où il me parle! non, je ne puis le supporter, et je sens qu'il me fait mal parce que sa vue me porte au dédain et à l'ironie, contrairement à mes instincts et à mes habitudes de caractère.

—Il est certain que M. Galuchet se familiarisera beaucoup avec mademoiselle, dit Émile à M. Antoine, et que vous serez forcé plus d'une fois de le rappeler au respect qu'il lui doit. S'il arrive qu'il vous oblige de le chasser, vous regretterez de l'avoir accueilli avec trop de confiance. Ne vaudrait-il pas mieux lui faire entendre aujourd'hui par un accueil un peu froid que vous n'avez pas oublié la manière grossière dont il s'est comporté à sa première visite?

—Ce que je vois de mieux pour arranger l'affaire, dit M. de Châteaubrun, c'est que vous alliez vous promener dans le verger avec Janille; moi, j'emmènerai le Galuchet à la pêche, et vous en serez débarrassés.»

Cette proposition ne plaisait pas beaucoup à Émile. Lorsqu'il était sous la surveillance de M. de Châteaubrun, il pouvait se croire presque tête à tête avec Gilberte, au lieu que Janille était un tiers autrement actif et clairvoyant. Et puis Gilberte pensait qu'il y avait de l'égoïsme à laisser son père subir seul le fardeau d'une telle visite. «Non, dit-elle en l'embrassant, nous resterons pour te faire enrager; car si nous tournons le dos, tu vas redevenir si doux et si bon, que ce monsieur se croira, une fois pour toutes, le très-bien venu. Oh! je te connais, père! tu ne pourras pas t'empêcher de le lui dire et de le retenir à table, et il boira encore! Il est donc bon que je reste ici pour le forcer à s'observer.

—D'ailleurs je m'en charge, dit Janille, qui avait écouté jusque-là sans dire son avis, et qui haïssait Galuchet, depuis le jour où il avait marchandé avec elle pour une pièce de dix sous qu'elle lui avait demandée après lui avoir montré les ruines. J'aime beaucoup que monsieur boive son vin avec ses amis et les gens qui lui font plaisir; mais je ne suis pas d'avis de le gaspiller avec des pique-assiettes, et je vais baptiser d'importance celui de M. Galuchet. Ah! mais, Monsieur, tant pis pour vous, qui n'aimez point l'eau, cela vous forcera de ne pas rester longtemps à table.

—Mais, Janille, c'est une tyrannie, dit M. Antoine, tu vas me mettre à l'eau maintenant? tu veux donc ma mort?

—Non, Monsieur, vous n'en aurez le teint que plus frais, et tant pis pour ce petit monsieur s'il fait la grimace!»

Janille tint parole, mais Galuchet était trop troublé pour s'en apercevoir. Il se sentait de plus en plus mal à l'aise devant Émile, dont les yeux et le sourire semblaient toujours l'interroger sévèrement, et, lorsqu'il voulait payer d'audace en faisant l'agréable auprès de Gilberte, il était si mal reçu, qu'il ne savait plus que devenir. Il avait résolu de s'observer à l'endroit du clairet de Châteaubrun, et il fut fort satisfait, lorsque, après le premier verre, son hôte n'insista plus pour lui en faire avaler un second. M. Antoine, en lui donnant l'exemple de la première rasade, comme c'était son devoir d'hôte campagnard, étouffa un soupir, et lança à Janille un regard de reproche pour la libéralité qui avait présidé à la ration d'eau. Charasson, qui était dans la confidence de la vieille, partit d'un gros rire, et fut vertement réprimandé par son maître, qui le condamna à avaler à son souper le reste du breuvage inoffensif.

Quand Galuchet se fut convaincu qu'il était insupportable à Gilberte et à Émile, il résolut d'avancer ses affaires auprès de M. Cardonnet, en risquant la demande en mariage. Il emmena M. Antoine à l'écart, et, certain d'être refusé, il lui offrit son cœur, sa main et ses vingt mille francs pour sa fille. M. Galuchet crut ne rien risquer en doublant le capital fictif de sa dot.

Cette petite fortune, jointe à un emploi qui procurait à Galuchet un revenu de douze cents francs, causa quelque surprise à M. Antoine. C'était là un très-bon parti pour Gilberte, et elle ne pouvait espérer mieux, en fait de richesse; car enfin, il était impossible au bon campagnard de lui fournir une dot quelconque, se dépouillât-il entièrement. Personne au monde n'était plus désintéressé que ce brave homme; il en avait donné assez de preuves, sa vie durant. Mais il ne pensait pas sans quelque amertume que sa fille chérie, faute de rencontrer un homme qui l'aimât pour elle-même, serait probablement condamnée au célibat pour longtemps, peut-être pour toujours! «Quel malheur, se dit-il, que ce garçon ne soit pas aimable, car, à coup sûr, il est honnête et généreux: ma fille lui plaît, et il ne demande pas ce qu'elle a. Il sait sans doute qu'elle n'a rien, et il veut lui donner tout ce qu'il possède. C'est un prétendant bien intentionné, qu'il faut refuser honnêtement, avec douceur et amitié.»

Et, ne sachant comment s'y prendre, n'osant exposer Gilberte au soupçon d'être vaine de son nom, ou au ressentiment d'un cœur blessé par son aversion, il ne trouva rien de mieux que de ne pas se prononcer, et de demander du temps pour réfléchir et se consulter. Galuchet demanda aussi la permission de revenir, non pas précisément faire sa cour, mais s'informer de son sort, et il y fut autorisé, bien que le pauvre Antoine tremblât en lui faisant cette réponse.

Il le mena au bord de la rivière pour l'installer à la pêche, bien que Galuchet n'eût rien apporté pour cela, et désirât fort rester au château. Antoine le promena du moins au bord de la Creuse pour lui indiquer les bons endroits, et, chemin faisant, il eut la faiblesse et la bonhomie de lui demander pardon pour les taquineries et les malices de Jean. Galuchet prit la chose à merveille, rejeta tout le tort sur lui-même, en disant toutefois, pour se montrer sous un meilleur jour, qu'il avait été grisé par surprise, et que s'il n'était pas capable de porter le vin, c'est parce qu'il était habitué à une grande sobriété. «A la bonne heure! dit Antoine, Janille avait craint que vous ne fussiez un peu intempérant; mais ce qui vous est arrivé prouve bien le contraire.»

Ils causèrent assez longtemps, et Galuchet s'obstinant à ne pas partir, quoiqu'il vît bien à l'inquiétude de son hôte qu'il eût voulu ne pas le ramener au château, ils y revinrent, et Galuchet prit aussi Janille à part pour lui confier ses intentions et donner à Antoine le temps de prévenir Gilberte. Il comptait bien sur le dépit qu'elle en éprouverait; car, cette fois, n'étant pas ivre, il voyait fort clairement l'air irrité d'Émile, et les sentiments de Gilberte pour le protecteur qu'elle avait choisi.

«Cette fois-ci, se disait-il, M. Cardonnet ne me reprochera pas d'avoir perdu mon temps. Mes beaux amoureux vont être dans une furieuse colère contre moi, et M. Émile ne pourra pas se tenir de me chercher noise.» Galuchet n'était pas poltron, et bien qu'il ne supposât pas Émile capable d'un duel à coups de poings, il se disait avec une certaine satisfaction qu'il était de force à lui tenir tête. Quant à une véritable partie d'honneur, cela eût été moins de son goût, parce qu'il n'entendait rien aux armes courtoises; mais il pouvait bien compter que M. Cardonnet saurait l'en préserver.

Pendant qu'il entretenait Janille, M. de Châteaubrun resta avec sa fille et Émile dans le verger et leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et Galuchet, mais avec quelques précautions oratoires. «Eh bien, dit-il, vous l'accusez d'être un sot et un impertinent, vous allez vous repentir de votre dureté; car c'est là véritablement un digne garçon, et j'en ai la preuve. Je puis raconter cela devant Émile qui est notre ami, et même si Gilberte voulait examiner la chose sans prévention, elle pourrait lui demander des renseignements certains sur ce jeune homme … dites, Émile, en votre âme et conscience, est-ce un homme probe?

—Sans aucun doute, répondit Émile. Mon père l'emploie depuis trois ans, et serait très-fâché de le perdre.

—Est-il d'un bon caractère?

—Quoiqu'il n'en ait guère donné la preuve ici l'autre jour, je dois dire qu'il est fort tranquille, et tout à fait inoffensif à l'habitude.

—Il n'est point sujet à s'enivrer?

—Non pas que je sache.

—Eh bien, qu'a-t-on à lui reprocher?

—S'il n'avait pas pris fantaisie de devenir notre commensal, je le trouverais accompli, dit Gilberte.

—Il te déplaît donc bien? reprit M. Antoine en s'arrêtant pour la regarder en face.

—Eh non, mon père, répondit-elle, étonnée de cet air solennel. Ne prenez pas mon éloignement si fort au sérieux. Je ne hais personne; et si la société de ce jeune homme a quelque agrément pour vous, s'il vous a donné quelque raison plausible de l'estimer particulièrement, à Dieu ne plaise que je vous en prive par un caprice! Je ferai un effort sur moi-même, et j'arriverai peut-être à partager la bonne opinion que mon digne père a de lui.

—Voilà parler comme une bonne et sage fille, et je reconnais ma Gilberte. Sache donc, petite, que c'est toi, moins que personne, qui dois mépriser le caractère de ce garçon-là; que si tu n'éprouves aucun attrait pour lui, tu dois du moins le traiter avec politesse et le renvoyer avec bonté. Allons, me devines-tu?

—Pas le moins du monde, mon père.

—Moi, je crains de deviner, dit Émile, dont les joues se couvrirent d'une vive rougeur.

—Eh bien, reprit M. Antoine, je suppose qu'un garçon assez riche, relativement à nous, remarque une belle et bonne fille qui est fort pauvre, et que, s'éprenant à la première vue, il vienne mettre à ses pieds les plus honnêtes prétentions du monde, faut-il le chasser brutalement, et lui jeter la porte au nez en lui disant: «Non, Monsieur, vous êtes trop laid?»

Gilberte rougit autant qu'Émile, et quelque effort d'humilité qu'elle pût faire sur elle-même, elle se sentit si outragée par les prétentions de Galuchet, qu'elle ne put rien répondre, et sentit ses yeux se remplir de larmes.

«Ce misérable a indignement menti, s'écria Émile, et vous pouvez le chasser honteusement. Il n'a aucune fortune, et mon père l'a tiré de la dernière détresse. Or, il n'y a que trois ans qu'il l'emploie, et à moins que M. Galuchet n'ait fait tout à coup un héritage mystérieux …

—Non, Émile, non, il ne m'a pas fait de mensonge; je ne suis pas si faible et si crédule que vous croyez. Je l'ai interrogé, et je sais que la source de sa petite fortune est pure et certaine. C'est votre père qui lui assure vingt mille francs pour se l'attacher à tout jamais par l'affection et la reconnaissance, au cas où il se mariera dans le pays.

—Mais, sans doute, dit Émile d'une voix mal assurée, mon père ignore que c'est sur mademoiselle de Châteaubrun qu'il a osé lever les yeux, car il ne l'eût pas encouragé dans une semblable espérance.

—Tout au contraire, reprit M. Antoine, qui trouvait la chose fort naturelle; votre père a reçu la confidence de son goût pour Gilberte, et il l'a autorisé à se servir de son nom pour la demander en mariage.»

Gilberte devint pâle comme la mort et regarda Émile, qui baissa les yeux, stupéfait, humilié et brisé au fond de l'âme.

XXV.

L'EXPLOSION.

—Eh bien, qu'y a-t-il donc? dit Janille, qui vint les rejoindre dans une tonnelle à l'endroit du verger, où ils s'étaient assis tous trois; pourquoi Gilberte est-elle toute défaite, et pourquoi vous taisez-vous tous quand j'approche, comme si vous méditiez quelque complot?»

Gilberte se jeta dans le sein de sa gouvernante et fondit en larmes.

«Eh bien, eh bien, reprit la petite bonne femme, en voici bien d'une autre!
Ma fille a de la peine, et je ne sais point de quoi il s'agit!
Parlerez-vous, monsieur Antoine?

—Est-ce que ce jeune homme est parti? dit M. Antoine en regardant autour de lui avec inquiétude.

—Sans doute, car il m'a fait ses adieux, et je l'ai reconduit jusqu'à la porte, dit Janille. J'ai eu quelque peine à m'en débarrasser. Il est un peu lourd à s'expliquer, celui-là! Il aurait souhaité rester, je l'ai bien vu; mais je lui ai fait comprendre que de telles affaires ne se terminaient pas si vite, qu'il me fallait en conférer avec vous, et qu'on lui écrirait, si on voulait le revoir pour un motif ou pour un autre. Mais, avant, qu'a donc ma fille? qui lui a fait du chagrin ici? Ah! mais, voici ma mie Janille pour la défendre et la consoler.

—Oh oui! toi, tu me comprendras, s'écria Gilberte, et tu m'aideras à repousser l'injure, car je me trouve offensée, et j'ai besoin de toi pour la faire comprendre à mon père! Sache donc qu'il se fait presque l'avocat de M. Galuchet!

—Ah! tu es déjà au courant de ce qui se passe? En ce cas, ce sont donc des affaires de famille! Et moi aussi, j'en ai à vous conter; mais tout cela va ennuyer monsieur Émile?

—Je vous entends, ma chère mademoiselle Janille, répondit le jeune homme, et je sais que les convenances ordinaires me commanderaient de me retirer; mais je suis trop intéressé à ce qui se passe ici pour m'astreindre à de vulgaires usages: vous pouvez parler devant moi, puisque maintenant je sais tout.

—Eh bien, Monsieur, si vous savez de quoi il s'agit, et si M. Antoine a trouvé bon de s'expliquer devant vous, ce qui, entre nous soit dit, était assez inutile, je parlerai donc comme si vous n'étiez pas là. Et d'abord, Gilberte, il ne faut pas pleurer: de quoi t'affliges-tu, ma fille? De ce qu'un malotru s'imagine être digne de toi? Eh! mon Dieu, ce n'est pas la dernière fois que tu seras exposée, mariée ou non, à voir des gens avantageux te donner à rire; car il faut rire de cela, mon enfant, et ne point t'en fâcher. Ce garçon croit te faire honneur et te donner une preuve d'estime; reçois-la de même, et dis-lui, ou fais-lui dire très-sérieusement que tu le remercies, mais que tu ne veux point de lui. Je ne vois point du tout pourquoi tu t'inquiètes: est-ce que tu t'imagines, par hasard, que je suis d'humeur à l'encourager? Ah! bien, oui, il aurait cent mille francs, cent millions d'écus, que je ne le trouverais pas fait pour ma fille! Le vilain, avec ses gros yeux et son air content d'être au monde, qu'il aille plus loin! nous n'avons point ici de fille à lui donner! Ah! mais, ma mie Janille s'y connaît, et sait qu'on ne met point, dans un bouquet, le chardon à côté de la rose.

—C'est bien parler, bonne Janille! s'écria Émile, et vous êtes digne d'être appelée sa mère!

—Et qu'est-ce que cela vous fait, à vous, Monsieur! dit Janille, animée et montée par sa propre éloquence; qu'avez-vous à voir dans nos petites affaires? Savez-vous du mal de ce prétendant? c'est fort inutile de nous le dire: nous n'avons pas besoin de vous pour nous en débarrasser.

—Laisse, Janille, ne le gronde pas, dit Gilberte en caressant sa vieille amie. Cela me fait du bien d'entendre dire que les prétentions de cet homme-là sont un outrage pour moi, car je me sens humiliée d'y songer. J'en ai froid, j'en suis malade. Et mon père ne comprend pas cela, pourtant! Mon père se trouve honoré par sa demande et ne saura rien lui dire pour me préserver de sa vue!

—Ah! ah! reprit Janille en riant, c'est lui qui a tort comme à l'ordinaire, le méchant homme! c'est lui qui fait pleurer sa fille! Ah mais! Monsieur, voulez-vous par hasard faire le tyran ici? Ne comptez pas là-dessus, car ma mie Janille n'est pas morte et n'a pas envie de mourir.

—C'est cela, dit M. Antoine; c'est moi qui suis un despote, un père dénaturé! Bien, bien! tombez sur moi, si cela vous soulage. Ensuite, ma fille voudra peut-être bien me dire à qui elle en a, et ce que j'ai fait de si criminel.

—Mon bon père, dit Gilberte, en se jetant dans ses bras, laissons ces tristes plaisanteries, et dépêche-toi de renvoyer d'ici, pour toujours, M. Galuchet, afin que je respire, et que j'oublie ce mauvais rêve.

—Ah! voilà le hic, répondit M. Antoine, il s'agit de savoir ce que je vais lui écrire, et c'est pour cela qu'il est bon de tenir conseil.

—Entends-tu, mère! dit Gilberte à Janille, il ne sait que lui répondre? apparemment il n'a pas su refuser.

—Eh bien, mon enfant, ton père n'a pas tant de tort, répondit Janille, car, moi aussi, j'ai reçu la demande de ton beau soupirant, je l'ai écouté sans m'émouvoir, et je ne lui ai dit ni oui, ni non. Allons! allons! ne te fâche pas. C'est comme cela qu'il faut agir, et consultons-nous tranquillement. On ne peut pas dire à ce garçon: «Vous me déplaisez», cela ne se dit pas. On ne peut pas lui dire non plus: «Nous sommes de bonne maison, et vous vous appelez Galuchet;» car cela serait dur et mortifiant.

—Et ce ne serait pas là une raison, dit Gilberte. Que nous importe la noblesse à présent? La vraie noblesse est dans le cœur, et non dans de vains titres. Ce n'est pas le nom de Galuchet qui me répugne, ce sont les manières et les sentiments de l'homme qui le porte.

—Ma fille a raison: le nom, la profession et la fortune n'y font rien, dit M. Antoine. Ce n'est donc pas de cela que nous pouvons nous servir. On ne peut pas reprocher non plus à un homme les défauts de sa personne. Ce que nous avons de mieux à dire, c'est que Gilberte ne veut pas se marier.

—Ah mais! Monsieur, un petit moment, dit Janille, je n'entends pas qu'on dise cela, moi; car si ce jeune homme allait le répéter (comme cela ne peut manquer), il ne se présenterait plus personne, et je ne suis pas d'avis que ma fille se fasse religieuse.

—Il faut pourtant alléguer quelque chose, reprit M. Antoine. Disons, en ce cas, qu'elle ne veut pas se marier encore, et que nous la trouvons trop jeune.

—Oui, oui, c'est cela, mon père! vous avez trouvé la meilleure raison, et c'est la vraie; je ne veux pas me marier encore, je suis trop jeune.

—Ce n'est pas vrai! s'écria Janille. Vous êtes en âge, et je prétends qu'avant peu vous trouviez un beau et bon mari qui vous plaise et qui nous plaise à tous.

—Ne pense pas à cela, ma mère, reprit Gilberte avec feu. Je te fais le serment devant Dieu que mon père a dit la vérité. Je ne veux pas encore me marier, et je désire que tout le monde le sache, afin que tous les prétendants soient écartés. Ah! si vous voulez m'entourer d'importunités pareilles, vous m'ôterez tout le bonheur dont je jouis auprès de vous et vous me ferez une triste jeunesse! mais ce sera me rendre malheureuse en pure perte, car je ne changerai pas de résolution, et je mourrai plutôt que de me séparer de vous.

—Et qui te parle de nous séparer? dit Janille. L'homme qui t'aimera ne voudra pas te faire de peine; et toi, d'ailleurs, tu ne sais pas ce que tu penseras quand tu aimeras quelqu'un. Ah! ma pauvre enfant! ce sera peut-être alors notre tour de pleurer, car il est écrit que la femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari, et celui qui a dit cela connaissait le cœur des femmes.

—Oh! s'écria Émile, c'est là une loi d'obéissance, et non une loi d'amour. L'homme qui aimera véritablement Gilberte aimera ses parents et ses amis comme les siens propres, et ne voudra pas plus l'en séparer qu'il ne voudra s'en éloigner lui-même.»

Ici Janille rencontra les regards passionnés des deux amants qui se cherchaient, et toute sa prudence lui revint.

«Pardine, Monsieur! dit-elle d'un ton un peu sec, vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent guère, et m'est avis que toutes mes explications sont bien déplacées devant vous; mais puisque vous vous êtes obstiné à les entendre, et que M. Antoine trouve cela fort sage, je vous dirai, moi, que je vous défends de répéter, et surtout de croire ce que ma fille vient de dire dans un beau mouvement de dépit contre votre Galuchet. Car enfin tous les hommes ne sont pas taillés, Dieu merci, sur ce patron-là, et nous n'avons pas besoin que le monde la condamne à rester fille, parce qu'elle veut un mari plus agréable. Nous le lui trouverons fort bien, soyez tranquille; et ne vous imaginez pas que, parce qu'elle n'est pas riche comme vous, elle séchera sur pied.

—Allons, allons, Janille! dit M. Antoine, en prenant la main d'Émile, c'est vous qui dites des choses déplacées. Il semblerait que vous voulez faire de la peine à notre ami … Vous hochez trop de la tête: je vous dis que c'est notre meilleur ami après Jean, qui a le droit d'ancienneté; et je déclare que personne, depuis vingt ans que je suis, par ma pauvreté, à même d'apprécier les sentiments désintéressés, ne m'a montré et inspiré autant d'affection qu'Émile. C'est pourquoi je dis qu'il ne sera jamais de trop dans nos petits secrets de famille. Il est, par sa raison, la noblesse de ses idées et son instruction, fort au-dessus de son âge et du nôtre. C'est pourquoi nous ne pourrions prendre un meilleur conseil. Je le regarde comme le frère de Gilberte, et je vous réponds que s'il se présentait pour elle un parti sortable, il nous éclairerait sur les convenances de caractère, qu'il s'emploierait pour faire réussir un mariage qui la rendrait heureuse, et pour empêcher le contraire. Vos taquineries n'ont donc pas le sens commun, Janille; si je l'ai mis dans ma confidence, j'ai su ce que je faisais: vous me traitez aussi par trop comme un petit enfant!

—Ah bien! Monsieur, vous cherchez noise à votre tour? dit Janille très-animée. Eh bien, soit! c'est le jour des vérités, et je parlerai, puisqu'on me pousse à bout. Je vous dis, moi, et je dis à M. Émile, parlant à sa personne, qu'il est beaucoup trop jeune pour ce rôle d'ami de la maison, et que cela doit se refroidir un peu, ou vous en sentirez les inconvénients. Par exemple, aujourd'hui même, l'occasion s'en montre, et vous vous en apercevrez. Voilà un jeune homme qui se présente pour épouser Gilberte, nous n'en voulons point, c'est fort bien, c'est entendu; mais qui empêchera ce prétendant éconduit de croire et de dire, ne fût-ce que pour se venger un peu, que c'est à cause de M. Émile, et de l'ambition qu'on a, dans la maison, de faire un riche mariage, qu'on n'écoute personne autre? Je ne dis pas que M. Émile soit capable d'avoir de pareilles idées, je suis sûre du contraire. Il nous connaît assez pour savoir qui nous sommes. Mais de sottes gens le penseront, et cela nous fera passer pour des sots. Comment! nous allons mettre M. Galuchet à la porte, parce que notre fille est trop jeune, soi-disant, et M. Cardonnet fils viendra toutes les semaines, comme s'il était seul excepté? Ça ne se peut pas, monsieur Antoine! Et vous, vous avez beau me regarder avec des yeux tendres, monsieur Émile, vous avez beau vous mettre à genoux auprès de moi, et me prendre les mains comme si vous vouliez me faire une déclaration … je vous aime, oui, j'en conviens, et je vous regretterai même beaucoup; mais je n'en ferai pas moins mon devoir, puisque moi seule ai de la tête, de la prévoyance et de la volonté, ici! Ah mais! vous partirez aussi, mon garçon, car ma mie Janille ne radote pas encore.»

Gilberte était redevenue pâle comme un lis, et M. Antoine avait de l'humeur, peut-être pour la première fois de sa vie. Il trouvait Janille déraisonnable, et n'osant entrer en révolte, il tirait l'oreille de Sacripant, qui, lui voyant un air fâché, l'accablait de caresses et se laissait martyriser par sa main distraite. Émile était à genoux entre Janille et Gilberte; son cœur débordait, et il ne pouvait plus se taire.

—«Ma chère Janille, s'écria-t-il enfin avec une émotion impétueuse, et vous, digne et généreux Antoine, écoutez-moi, et apprenez enfin mon secret. J'aime votre fille, je l'aime avec passion depuis le premier jour où je l'ai vue, et, si elle daigne agréer mes sentiments, je vous la demande en mariage, non pour M. Galuchet, non pour aucun protégé de mon père, ni pour aucun de mes amis, mais pour moi-même, qui ne puis vivre séparé d'elle, et qui ne me relèverai qu'avec son consentement et le vôtre.

—Viens sur mon cœur, s'écria M. Antoine transporté de joie et d'enthousiasme; car tu es un noble enfant, et je savais bien qu'il n'y avait rien de plus grand et de plus loyal que ton âme!»

Et il serrait dans ses bras le svelte jeune homme comme s'il eût voulu l'étouffer. Janille, attendrie, couvrit ses yeux de son mouchoir; mais tout à coup, renfonçant ses larmes:

«Voilà des folies, monsieur Antoine, dit-elle, de vraies folies! Observez-vous et ne laissez pas aller votre cœur si vite. Certes, celui-là est un brave garçon, et, si nous étions riches, ou s'il était pauvre, nous ne pourrions jamais mieux choisir; mais n'oublions pas que ce qu'il propose est impossible, que sa famille n'y consentira jamais, et qu'il vient de faire un roman dans sa petite cervelle. Si je ne vous aimais pas tant, Émile, je vous gronderais de monter ainsi l'imagination de M. Antoine, qui est encore plus jeune que la vôtre, et qui est capable de prendre vos rêves au sérieux. Heureusement sa fille est plus raisonnable que lui et que moi. Elle n'est pas du tout troublée de vos douces paroles. Elle vous en sait gré, et vous remercie de vos bonnes intentions; mais elle sait bien que vous ne vous appartenez pas, que vous ne pouvez pas encore vous passer du consentement de votre père, et que, quand même vous seriez en âge de lui faire des sommations respectueuses, elle est trop bien née pour vouloir entrer de force dans une famille qui la repousserait.

—C'est vrai, cela! dit M. Antoine, sortant comme d'un rêve: nous divaguons, mes pauvres enfants! jamais M. Cardonnet ne voudra de nous, car nous n'avons à lui offrir qu'un nom qu'il doit traiter de chimère, dont nous faisons d'ailleurs assez bon marché nous-mêmes, et qui ne nous ouvre aucun chemin vers la fortune. Émile, Émile! ne parlons plus de cela, car cela deviendrait une source de regrets. Soyons amis, toujours amis! soyez le frère de mon enfant, son protecteur et son défenseur dans l'occasion; mais ne parlons pas de mariage ni d'amour, puisque, dans le temps où nous vivons, l'amour est un songe, et le mariage une affaire!

—Vous ne me connaissez pas, s'écria Émile, si vous croyez que j'accepte, et que je veuille accepter jamais les lois du monde et les calculs de l'intérêt! Je ne vous tromperai pas; je répondrais de ma mère si elle était libre, mais mon père ne sera pas favorable à cette union. Cependant mon père m'aime, et quand il aura essayé la puissance et la durée de ma volonté, il reconnaîtra que la sienne ne peut l'emporter en ceci. Il aura peut-être un moyen pour tenter de me réduire. Ce sera de me priver pendant quelque temps des jouissances de sa richesse. Oh! alors, avec quel bonheur je travaillerai pour mériter la main de Gilberte, pour arriver jusqu'à elle, digne de l'estime qu'on n'accorde point aux oisifs, et que méritent ceux qui ont passé comme vous, monsieur Antoine, par d'honorables épreuves? Mon père se laissera fléchir un jour, je n'en doute pas; je puis en faire le serment devant Dieu et devant vous, parce que je sens en moi toutes les forces d'un amour invincible. Et quand il aura constaté la puissance d'une passion comme la mienne, lui qui est souverainement sage et intelligent, lui qui m'aime plus que tout au monde, et certes plus que l'ambition et la fortune, il ouvrira, sans arrière-pensée, ses bras et son cœur à ma fiancée. Car je connais assez mon père pour savoir que lorsqu'il cède à l'empire de la destinée, c'est sans retour vers le passé, sans mesquine rancune, sans lâche regret. Croyez donc, ô mes amis, en mon amour, et comptez comme moi sur l'aide de Dieu. Il n'y a rien d'humiliant pour vous dans les préjugés que j'aurais à combattre, et la tendresse de ma mère, qui ne vit que pour moi et par moi, dédommagera Gilberte en secret des passagères préventions de mon père. Oh! ne doutez pas, ne doutez pas, je vous en supplie! La foi peut tout, et, si vous m'aidez dans cette lutte, je serai encore le plus heureux mortel qui ait combattu pour la plus sainte de toutes les causes, pour un noble amour, et pour une femme digne du dévouement de toute ma vie!

—Allons, ta, ta, ta! dit Janille éperdue; le voilà qui parle comme un livre et qui va essayer, à présent, de monter la tête de ma fille! Voulez-vous bien vous taire, langue dorée! on ne veut point vous écouter et on ne vous croira point. Je vous le défends, monsieur Antoine! Vous ne savez pas tous les malheurs que cela peut attirer sur vous, et le moindre serait d'empêcher Gilberte de faire un mariage possible et raisonnable.»

Le pauvre Antoine ne savait plus à qui entendre. Lorsque Émile parlait, il s'exaltait au souvenir de ses jeunes années; et se souvenait d'avoir aimé; rien ne lui paraissait plus saint et plus noble que de défendre la cause de l'amour, et d'encourager une si belle entreprise. Mais, lorsque Janille venait jeter de l'eau sur le feu, il reconnaissait la sagesse et la prudence de son mentor, et tantôt il parlait avec elle contre Émile, tantôt avec Émile contre elle.

«En voilà assez, dit enfin Janille, toute fâchée de ne voir aucun terme à ces irrésolutions; et tout cela ne devait pas être dit devant ma fille. Qu'en résulterait-il, si c'était une tête faible ou légère? Heureusement elle ne mord point à vos contes, et, comme elle fait fort peu de cas de vos écus, elle aura bien trop de dignité pour attendre que vous soyez le maître de disposer de votre cœur. Elle disposera du sien comme elle l'entendra, et, tout en vous gardant son estime et son amitié, elle vous priera de ne point la compromettre par vos visites. Allons, Gilberte, un mot de raison et de courage, pour faire finir toutes ces folles histoires!»

Jusque-là Gilberte n'avait rien dit. Émue et pensive, elle regardait, tantôt son père, tantôt Janille, et plus souvent Émile, dont l'ardeur et la conviction exaltaient son âme. Elle se leva tout à coup, et s'agenouillant devant son père et sa gouvernante, dont elle baisa les mains avec effusion: «Il est trop tard pour me demander une froide prudence et me rappeler aux calculs de l'égoïsme, dit-elle: j'aime Émile, je l'aime autant qu'il m'aime, et, avant de songer que je pusse jamais lui appartenir, j'avais juré dans mon cœur de n'être jamais à aucun autre. Recevez ma confession, ô mon père et ma mère devant Dieu! Depuis deux mois je dissimule avec vous, et, depuis deux semaines, je vous cache un secret qui me pèse et qui sera le dernier de ma vie comme il est le premier. J'ai donné mon cœur à Émile, je lui ai juré d'être sa femme le jour où mes parents et les siens y consentiraient. Jusque-là j'ai juré de l'aimer avec courage et calme, je le lui jure encore, et je prends Dieu et vous à témoin de mon serment. J'ai juré encore, et je jure toujours, que si la volonté de son père est inflexible, nous nous aimerons comme frère et sœur, sans qu'il me soit possible d'en aimer jamais un autre, et sans que je me porte à aucun acte de folie et de désespoir. Ayez confiance en moi. Voyez, je suis forte et je me trouve plus heureuse que jamais, depuis que j'ai mis Émile entre vous deux, et avec vous deux, dans mon cœur. Ne craignez de moi ni plainte, ni tristesse, ni langueur, ni maladie. Je serai dans dix ans telle que vous me voyez aujourd'hui, trouvant dans votre amour des consolations toutes puissantes, et, dans le mien, un courage à toute épreuve.

—Merci de Dieu! s'écria Janille désespérée, nous voilà tous maudits. Il ne manquait plus que cela! Voilà ma fille qui l'aime et qui le lui a dit, et qui le lui dit encore devant nous! Ah! malheur! malheur sur nous, le jour où ce jeune homme est entré dans notre maison!…»

Antoine, accablé, ne sut que fondre en larmes, pressant sa fille contre son sein. Mais Émile, ranimé par la vaillance de Gilberte, sut dire tant de choses, qu'il réussit à s'emparer de cette âme incapable de se défendre. Janille elle-même fut ébranlée, et on finit par adopter le plan que les deux amants avaient conçu eux-mêmes, à Crozant, à savoir, d'attendre, ce qui ne résolvait pas grand'chose, au gré de Janille; et de ne se pas voir trop souvent, ce qui la rassurait du moins un peu sur les dangers de la situation extérieure.

On quitta le verger, et quelques moments après, Galuchet en sortit aussi, mais furtivement, et, sans avoir été vu, il s'enfonça dans les haies pour gagner à couvert la route de Gargilesse.

Émile resta à dîner, car ni Antoine ni Janille n'eurent le courage de lui faire abréger une visite qui ne devait plus se renouveler avant la semaine suivante.

Le cœur affectueux et naïf du bon campagnard ne savait pas résister aux caresses et aux tendres discours de ses deux enfants, et, lorsque Janille avait le dos tourné, il se laissait aller à partager leurs espérances et à bénir leur amour. Janille essayait de leur tenir rigueur, et sa tristesse était réelle et profonde; mais il n'y a pas de plan de séduction mieux organisé que celui de deux amants qui veulent gagner un ami à leur cause. Ils étaient si bons tous deux, si dévoués, si tendres, si ingénieux dans leurs douces flatteries, et si beaux surtout, l'œil et le front éclairés du rayon de l'enthousiasme, qu'un tigre n'y eût pas résisté. Janille pleurait de dépit d'abord, puis de chagrin, et puis de tendresse; et quand le soir vint, et qu'on alla s'asseoir au bord de la rivière, sous le doux regard de la lune, ces quatre personnes, unies par une invincible affection, ne formèrent plus qu'un groupe de bras entrelacés et de cœurs battant à l'unisson.

Gilberte surtout était radieuse, son cœur était plus léger et plus pur que le parfum des plantes qui s'exhale au lever des étoiles et remonte vers elles. Quelque enivré que fût Émile, il ne pouvait oublier entièrement la difficulté des devoirs qu'il avait à remplir pour concilier la religion de son amour avec la piété filiale. Mais Gilberte croyait qu'on pouvait toujours attendre, et que, pourvu qu'elle aimât, le miracle se ferait de lui-même, sans que personne fût forcé d'agir. Lorsque Émile, après avoir osé baiser sa main, sous les yeux de ses parents, se fut éloigné, Janille lui dit en soupirant:

«Eh bien, à présent, tu vas être triste pendant huit jours! je te verrai les yeux rouges comme je te les voyais souvent avant ce maudit voyage de Crozant! Il n'y aura plus ni paix, ni bonheur ici!

—Si tu me vois triste, ma mère chérie, répondit Gilberte, je te permets de l'empêcher de revenir; et si j'ai les yeux rouges, je me les arracherai pour ne plus le voir. Mais que diras-tu, si je suis plus gaie et plus heureuse que jamais? Est-ce que tu ne sens pas comme mon cœur est calmé? Tiens, mets-y ta main, pendant qu'on entend encore les pas de ce cheval qui s'éloigne! Est-ce que je suis agitée? Allume la lampe et regarde-moi bien. Est-ce toujours ta Gilberte, ta fille, qui ne respire que pour toi et son père, et qui ne peut s'ennuyer une minute avec eux? Ah! quand j'ai souffert, quand j'ai pleuré, c'est que j'avais un secret pour vous, et que j'étouffais de ne pouvoir vous le dire. A présent que je peux parler et penser tout haut, je respire et ne sens plus que la joie d'exister pour vous et avec vous. Et n'as-tu pas vu ce soir, comme nous étions tous heureux de pouvoir nous aimer tous, sans crainte et sans honte? Crois-tu donc qu'il en sera jamais autrement, et que nous serions heureux ensemble, Émile et moi, si vous n'étiez pas toujours et à toute heure entre nous deux?

—Hélas! pensa Janille en soupirant, nous ne sommes encore qu'au premier jour de ce bel arrangement-là!»

XXVI.

LE PIÉGE.

Émile résolut de ne pas tarder davantage à entretenir son père sérieusement, et à lui faire non pas un aveu formel et trop précipité de son amour, mais une sorte de discours préliminaire pour amener des explications de plus en plus décisives. Mais le charpentier lui avait donné rendez-vous pour le lendemain matin, et il pensa, avec raison, que si cet homme lui prouvait ce qu'il avait avancé, il aurait là une excellente occasion d'entrer en matière, et de démontrer à M. Cardonnet l'incertitude et la vanité des projets de fortune.

Ce n'est pas qu'Émile ajoutât une foi aveugle à la compétence de Jean Jappeloup en pareille matière; mais il savait que certains aperçus de logique naturelle peuvent aider puissamment l'investigation scientifique, et il partit avant le jour, pour rejoindre son compagnon à un certain point où ils étaient convenus de se retrouver. Il avait prévenu, dès la veille, M. Cardonnet du projet qu'il avait formé d'aller examiner le cours d'eau de l'usine, sans lui dire toutefois quel guide il avait choisi.

Cette excursion fut pénible, mais intéressante, et, à son retour, Émile demanda à son père un entretien particulier. Il lui trouva un certain air de calme triomphant qui ne lui parut pas de très-bon augure. Néanmoins, comme il croyait de son devoir de l'avertir de ce qu'il avait constaté, il entra en matière sans hésitation.

«Mon père, lui dit-il, vous m'exhortez à épouser vos projets et à m'y plonger tout entier avec la même ardeur que vous-même. J'ai fait mon possible, depuis quelque temps, pour mettre à votre service toute l'application dont mon cerveau est capable; je dois donc à la confiance que vous m'avez accordée de vous dire que nous bâtissons sur le sable, et qu'au lieu de doubler votre fortune, vous l'engloutissez rapidement dans un abîme sans fond.

—Que veux-tu dire, Émile? répondit M. Cardonnet en souriant; voilà un début bien effrayant, et je croyais que la science t'aurait conduit au même résultat que donne la pratique, à savoir que rien n'est impossible à la volonté éclairée. Il semble que tu aies dégagé de tes méditations la solution contraire. Voyons! tu as fait une longue course, et sans doute un profond examen? Moi aussi, j'ai exploré, l'an passé, le torrent qu'il s'agit de réduire, et j'ai la certitude d'en venir à bout; qu'en dis-tu, toi, enfant?

—Je dis, mon père, que vous échouerez, car il y faudrait consacrer des dépenses qu'un particulier ne saurait faire, et qui ne seraient d'ailleurs pas couvertes par un bénéfice relatif.»

Ici Émile entra, avec beaucoup de lucidité, dans des explications dont nous ferons grâce au lecteur; mais qui tendaient à établir que le cours de la Gargilesse présentait des obstacles naturels impossibles à détruire sans une mise de fonds dix fois plus considérable que celle prévue par M. Cardonnet. Il eût fallu se rendre propriétaire de certaines parties du bassin de la rivière, afin de détourner ici son cours; là, de l'élargir; plus loin, de faire sauter des portions de montagne qui empêchaient son écoulement régulier; enfin, si l'on ne pouvait vaincre l'accumulation et l'éruption soudaine et violente des eaux dans les réservoirs supérieurs, il fallait créer autour de l'usine des digues cent fois plus considérables que celles déjà tentées, lesquelles digues feraient alors refluer l'eau au point de ruiner les terres environnantes; et pour cela il eût fallu acheter la moitié de la commune, ou disposer d'un pouvoir inique, impossible à conquérir en France. Déjà les travaux exécutés par M. Cardonnet portaient un grave préjudice aux meuniers d'alentour. L'eau, arrêtée pour son usage, faisait, suivant l'expression du pays, patouiller leurs moulins, en produisant contre leurs roues un mouvement contraire, qui en paralysait la rotation à certaines heures. Ce n'était pas sans les dédommager d'une autre façon, et à grands frais, qu'il avait réussi à apaiser ces petits usiniers, en attendant qu'il les ruinât ou qu'il se ruinât lui-même; car les dédommagements offerts ne pouvaient être que temporaires, et devaient cesser avec l'accomplissement de ses travaux. Il avait acheté très-cher, à l'un son travail de six mois comme carrier, à d'autres l'usage de tous leurs chevaux mis en réquisition pour ses transports. Il en avait bercé bon nombre de promesses illusoires, et ces gens simples, éblouis par un bénéfice passager, avaient fermé les yeux sur l'avenir, comme il arrive toujours à ceux dont le présent est difficile.

Émile passa rapidement sur ces détails, qui étaient de nature à irriter M. Cardonnet plus qu'à le convaincre, et il s'attacha à l'effrayer, d'autant plus qu'il avait la persuasion et la certitude de ne rien exagérer sous ce rapport.

M. Cardonnet l'écouta jusqu'au bout avec beaucoup d'attention, et quand ce fut fini, il lui dit, en lui passant la main sur la tête d'une manière toute paternelle et caressante, mais avec un sourire de puissance calme:

«Je suis très-content de toi, Émile, je vois que tu t'occupes, que tu travailles sérieusement, et que tu n'as pas perdu cette fois ton temps à courir de châteaux en châteaux. Tu viens de parler très-clairement et comme un jeune avocat consciencieux qui a bien étudié sa cause. Je te remercie de la bonne direction que prennent tes idées; et sais-tu ce qui me fait le plus de plaisir? c'est que tu t'attaches à ton œuvre comme je l'avais auguré du bienfait de l'étude. Voilà que tu te passionnes déjà pour le succès, que tu en ressens les émotions puissantes, que tu passes par les crises inévitables de terreur, de doute, et même de découragement momentané, qui accompagnent, dans le génie de l'industriel, l'éclosion de tout projet important. Oui, Émile, voilà ce que j'appelle concevoir et enfanter. Ce mystère de la volonté ne s'accomplit pas sans douleur; il en est du cerveau de l'homme comme du sein de la femme.

«Mais tranquillise-toi maintenant, mon ami! Le danger que tu as cru découvrir n'existe que dans une appréciation superficielle des choses, et ce n'est pas dans une simple promenade que tu as pu en saisir l'ensemble. J'ai passé huit jours, moi, à explorer ce torrent avant de lui poser la première pierre sur le flanc, et j'ai pris conseil d'un homme plus expérimenté que toi. Tiens, voici le plan des localités, avec les niveaux, les mesures et le cubage. Étudions cela ensemble.»

Émile examina attentivement ce travail, et y reconnut plusieurs erreurs de fait. On avait jugé impossible que l'eau arrivât à certaines élévations dans les temps extraordinaires, et que certains obstacles pussent l'enchaîner au delà d'un certain nombre d'heures. On avait travaillé sur des éventualités, et l'expérience la plus vulgaire, l'assertion du moindre témoin des faits antérieurs, eussent suffi pour démentir la théorie, si on eût voulu en tenir compte. Mais c'est ce que l'orgueil et la méfiance de son caractère n'avaient pas permis à Cardonnet d'admettre. Il s'était mis, les yeux fermés, à la merci des éléments, comme Napoléon dans la campagne de Russie, et, dans son entêtement superbe, il eût fait volontiers, comme Xercès, battre de verges Neptune rebelle. Son conseil, quoique fort capable, n'avait songé qu'à lui complaire en flattant son ambition, ou s'était laissé dominer et influencer par cette volonté ardente.

«Mon père, dit Émile, il ne s'agit pas là seulement de calculs hydrographiques, et permettez-moi de vous dire que votre foi absolue aux travaux de spécialité vous a égaré. Vous m'avez raillé, lorsqu'au début de mes études générales, je vous ai dit que toutes les connaissances humaines m'apparaissaient comme solidaires les unes des autres, et qu'il fallait être à peu près universel pour être infaillible sur un point donné; en un mot, que le détail ne pouvait se passer de la synthèse, et qu'avant de connaître la mécanique d'une montre, il était bon de connaître celle de la création. Vous avez ri, vous riez encore, et vous m'avez chassé des étoiles pour me renvoyer aux moulins. Eh bien! si, avec un hydrographe, vous eussiez pris pour conseil un géologue, un botaniste et un physicien, ils vous eussent démontré ce qu'après une première vue je crois pouvoir affirmer, sauf vérification d'hommes plus compétents que moi. C'est que, moyennant la direction du col de montagne où s'engouffre votre torrent, moyennant la direction des vents qui s'y engouffrent avec lui, moyennant les plateaux d'où partent ses sources, et leur élévation relative, qui attire sur ces points culminants toutes les nuées, ou même qui voient s'y former tous les grains d'orage, des trombes d'eau continuelles doivent se précipiter dans ce ravin, et y balayer sans cesse les résistances inutiles; à moins, je vous l'ai dit, de travaux que vous ne pouvez entreprendre, parce qu'ils dépassent les ressources d'un capitaliste isolé. Voilà ce qu'au nom des lois atmosphériques le physicien vous eût dit: il eût constaté les effets incessants de la foudre sur les rochers qui l'attirent; le géologue eût constaté la nature des terrains, soit marneux, soit calcaires, soit granitiques, qui retiennent, absorbent ou laissent échapper tour à tour les eaux.

—Et le botaniste, dit en riant M. Cardonnet, tu l'oublies, celui-là?

—Celui-là, répondit Émile en souriant, aurait aperçu sur les flancs arides et abrupts où le géologue n'eût pu marquer sûrement le séjour extérieur des eaux, quelques brins d'herbe qui eussent éclairé ses confrères. «Cette petite plante, leur eût-il dit, n'a point poussé là toute seule; ce n'est point la région qu'elle aime, et vous voyez qu'elle y fait triste mine, en attendant que l'inondation qui l'y a apportée vienne la reprendre ou lui procurer la société de ses compagnes.»

—Bravo! Émile, rien n'est plus ingénieux.

—Et rien n'est plus certain, mon père.

—Et où as-tu pris tout cela? Es-tu donc à la fois hydrographe, mécanicien, astronome, géologue, physicien et botaniste?

—Non, mon père; vous m'avez forcé de saisir à peine, en courant, les éléments de ces sciences, qui n'en font qu'une au fond; mais il y a certaines natures privilégiées chez lesquelles l'observation et la logique remplacent le savoir.

—Tu n'es pas modeste!

—Je ne parle pas de moi, mon père, mais d'un paysan, d'un homme de génie qui ne sait pas lire, qui ne connaît pas le nom des fluides, des gaz, des minéraux ou des plantes; mais qui apprécie les causes et les effets, dont l'œil perçant et la mémoire infaillible constatent les différences et saisissent les caractères; d'un homme enfin qui, en parlant le langage d'un enfant, m'a montré toutes ces choses et me les a rendues évidentes.

—Et quel est, je t'en prie, ce génie inconnu que tu as trouvé dans ta promenade?

—C'est un homme que vous n'aimez pas, mon père, que vous prenez pour un fou, et dont j'ose à peine vous dire le nom.

—Ah! j'y suis! c'est votre ami le charpentier Jappeloup, le vagabond de M. de Boisguilbault, le sorcier du village, celui qui guérit les entorses avec des paroles, et qui arrête l'incendie en faisant une croix sur une poutre avec sa hache.»

M. Cardonnet, qui, sans être persuadé, avait jusqu'alors écouté son fils avec intérêt, partit d'un rire méprisant, et ne se sentit plus disposé qu'à l'ironie et au dédain.

«Voilà, dit-il, comment les fous se rencontrent et s'entendent! Vraiment, mon pauvre Émile, la nature t'a fait un triste présent en te donnant beaucoup d'esprit et d'imagination, car elle t'a refusé la cheville ouvrière, le sang-froid et le bon sens. Te voilà en pleine divagation, et parce qu'un paysan merveilleux s'est posé devant toi en personnage de roman, tu vas faire servir toutes tes petites connaissances et toutes tes facultés ingénieuses à vouloir confirmer ses décisions admirables! Voilà que tu as mis toutes les sciences à l'œuvre, et que l'astronomie, la géologie, l'hydrographie, la physique, voire la pauvre petite botanique, qui ne s'attendait guère à cet honneur, viennent en masse signer le brevet d'infaillibilité décerné à maître Jappeloup. Fais des vers, Émile, fais des romans! tu n'es pas bon à autre chose, j'en ai grand'peur.

—Ainsi, mon père, vous méprisez l'expérience et l'observation, répondit Émile, contenant son dépit; ces bases vulgaires du travail de l'esprit, vous ne daignez pas même en tenir compte? et partant vous raillez la plupart des théories. Que croirai-je donc, après vous, si vous ne voulez me laisser consulter ni la théorie, ni la pratique?

—Émile, répondit M. Cardonnet, je respecte l'une et l'autre, au contraire, mais c'est à condition qu'elles habiteront des cerveaux bien sains; car leurs bienfaits se changent en poison ou en fumée dans les têtes folles. Par malheur, de prétendus savants sont de ce nombre, et c'est pour cela que j'aurais voulu te préserver de leurs chimères. Qu'y a-t-il de plus ridiculement crédule et de plus facile à tromper qu'un pédant à idées préconçues? Je me souviens d'un antiquaire qui vint ici l'an passé: il voulait trouver des pierres druidiques, et il en voyait partout. Pour le satisfaire, je lui montrai une vieille pierre que des paysans avaient creusée pour y piler le froment dont ils font leur bouillie, et je lui persuadai que c'était l'urne où les sacrificateurs gaulois faisaient couler le sang humain. Il voulait absolument l'emporter pour la mettre dans le musée du département. Il prenait tous les abreuvoirs de granit qui servent aux bestiaux pour des sarcophages antiques. Voilà comment les plus ridicules erreurs se propagent. Il n'a tenu qu'à moi qu'une bâche ou un pilon passassent pour des monuments précieux. Et pourtant ce monsieur avait passé cinquante ans de sa vie à lire et à méditer. Prends garde à toi, Émile; un jour peut venir où tu prendras des vessies pour des lanternes!

—J'ai fait mon devoir, dit Émile. Je devais vous engager à faire de nouvelles observations sur les lieux que je viens de parcourir, et il me semblait que l'expérience de vos récents désastres pouvait vous le conseiller. Mais puisque vous me répondez par des plaisanteries, je n'ai rien à ajouter.

—Voyons, Émile, dit M. Cardonnet après quelques instants de réflexion, quelle est la conclusion de tout ceci, et qu'y a-t-il au fond de tes belles prophéties? Je comprends fort bien que maître Jean Jappeloup, qui s'est posé en farouche ennemi de mon entreprise, et qui passe sa vie à déclamer contre le père Cardonnet (en ta présence même, et tu pourrais m'en donner des nouvelles), veuille te persuader de me faire quitter ce pays où il paraît que, par malheur, ma présence le gêne. Mais toi, mon savant et mon philosophe, où veux-tu me conduire? Quelle colonie voudrais-tu fonder? et dans quel désert de l'Amérique prétendrais-tu porter les bienfaits de ton socialisme et de mon industrie?

—On pourrait les porter moins loin, répondit Émile, et si l'on voulait sérieusement travailler à la civilisation des sauvages, vous en trouveriez sous votre main; mais je sais trop, mon père, que cela n'entre pas dans vos vues, pour revenir sur un sujet épuisé entre nous. Je me suis interdit toute contradiction à cet égard, et depuis que je suis ici, je ne pense pas m'être écarté un seul instant du respectueux silence que vous m'avez imposé.

—Allons, mon ami, ne le prends pas sur ce ton, car c'est ta réserve un peu sournoise qui me fâche précisément le plus. Laissons la discussion socialiste, je le veux bien; nous la reprendrons l'année prochaine, et peut-être aurons-nous fait tous les deux quelque progrès qui nous permettra de nous mieux entendre. Songeons au présent. Les vacances ne sont pas éternelles; que désirerais-tu faire après, pour t'instruire et t'occuper?

—Je n'aspire qu'à rester auprès de vous, mon père.

—Je le sais, dit M. Cardonnet avec un malicieux sourire; je sais que tu te plais beaucoup dans ce pays-ci; mais cela ne te mène à rien.

—Si cela me mène à cet état d'esprit où il faut que je sois pour m'entendre parfaitement avec mon père, je ne penserai pas que ce soit du temps perdu.

—C'est très-joliment dit, et tu es fort aimable; mais je ne crois pas que cela avance beaucoup nos affaires, à moins que tu ne veuilles te donner entièrement à mon entreprise. Voyons, veux-tu que nous mandions ici de meilleurs conseils, et que nous recommencions à examiner les localités?

—J'y consens de tout mon cœur, et je persiste à croire que c'est mon devoir de vous y engager.

—Fort bien, Émile, je vois que tu crains que je ne mange ta fortune, et cela ne me déplaît pas.

—Vous ne comprenez rien au sentiment que je porte à cet égard au fond de mon cœur, répondit Émile avec vivacité; et pourtant, ajouta-t-il en faisant un effort pour s'observer, je désire que vous l'interprétiez dans le sens qui vous agréera le plus.

—Tu es un grand diplomate, il faut en convenir; mais tu ne m'échapperas point. Allons, Émile, il faut se prononcer. Si, après l'examen répété et approfondi que nous projetons, la science et l'observation décident que maître Jappeloup et toi n'êtes point infaillibles, que l'usine peut s'achever et prospérer, que ma fortune et la tienne sont semées ici, et qu'elles y doivent germer et fructifier, veux-tu t'engager à embrasser mes plans corps et âme, à me seconder de toutes manières, des bras et du cerveau, du cœur et de la tête? Jure-moi que tu m'appartiens, que tu n'auras au monde d'autre pensée que celle de m'aider à t'enrichir; abandonne-m'en tous les moyens sans les discuter; et, en retour, je te jure, moi, que je donnerai à ton cœur et à tes sens toutes les satisfactions qui seront en mon pouvoir et que la moralité ne proscrira point. Je crois être clair?

—O mon père! s'écria Émile en se levant avec impétuosité, avez-vous pesé les paroles que vous me dites?

—Elles sont fort bien pesées, et je désire que tu pèses ta réponse.

—Je vous comprends à peine, dit Émile en retombant sur sa chaise. Un nuage de feu avait passé devant sa vue; il se sentait défaillir.

«Émile, tu veux te marier? reprit M. Cardonnet avide de profiter de son émotion.

—Oui, mon père, oui, je le veux, répondit Émile en se courbant sur la table qui les séparait, et en étendant vers M. Cardonnet des mains suppliantes. Oh! cette fois, ne jouez point avec moi, car vous me tueriez!

—Tu doutes de ma parole?

—Cela m'est impossible, si votre parole est sérieuse.

—C'est la plus sérieuse parole que j'aurai dite en ma vie, et tu vas en juger toi-même. Tu as un noble cœur et un esprit éminent, je le sais et j'en ai des preuves. Mais avec la même sincérité et la même certitude … je puis te dire que tu as une tête à la fois trop faible et trop vive, et que d'ici à vingt ans peut-être, peut-être toujours, Émile!… tu ne sauras pas te conduire. Tu seras sans cesse frappé de vertige, tu n'agiras jamais froidement, tu te passionneras pour ou contre les hommes et les choses, sans précaution et sans discernement, sans que la voix d'un nécessaire instinct de conservation te rappelle et t'avertisse au fond de ta conscience. Tu as une nature de poëte, et j'aurais beau vouloir me faire illusion à cet égard, tout me ramène à cette douloureuse certitude qu'il te faut un guide et un maître. Eh bien! bénis Dieu, qui t'a donné pour maître et pour guide un père, ton meilleur ami. Je t'aime tel que tu es, bien que tu sois le contraire de ce que j'aurais désiré, si j'avais pu choisir mon fils. Je t'aime comme j'aimerais ma fille, si la nature ne s'était pas trompée de sexe: c'est te dire assez que je t'aime passionnément. Ne te plains donc pas de ton sort, et que mes reproches ne t'humilient jamais.

«Dans cette situation où nous sommes à l'égard l'un de l'autre, et qui, désormais, m'est bien avérée, je ferai à ton bonheur et à ton avenir d'immenses sacrifices; je surmonterai mes répugnances, qui sont pourtant grandes, je le confesse, et je te laisserai épouser la fille illégitime d'un noble et d'une servante. Je satisferai, comme je te l'ai dit, ton cœur et tes sens; mais c'est à la condition que ton esprit m'appartiendra entièrement, et que je disposerai de toi comme de moi-même.

—Est-il possible, ô mon Dieu! dit Émile, à la fois ébloui et terrifié; mais comment donc l'entendez-vous, mon père, et quel sens donnez-vous à cet abandon de moi-même?

—Ne viens-je pas de te le dire? Ne feins donc pas de ne pouvoir me comprendre. Tiens, Émile, je sais tout ton roman de Châteaubrun, et je pourrais te le raconter mot à mot, depuis ton arrivée, par un soir d'orage, jusqu'à Crozant, et depuis Crozant jusqu'à la conversation de samedi dans le verger de M. Antoine. Je connais maintenant les personnages aussi bien que toi-même, car j'ai voulu voir par mes propres yeux; et hier, pendant que tu explorais les bords de la rivière, moi, sous prétexte d'insister sur la demande en mariage de Constant Galuchet, j'ai été à Châteaubrun, et j'ai causé longtemps avec mademoiselle Gilberte.

—Vous, mon père!…

—N'est-il pas tout simple que je veuille connaître celle que tu as choisie sans me consulter, et qui sera peut être un jour ma fille?

—O mon père! mon père!…

—Je l'ai trouvée charmante, belle, modeste, humble et fière en même temps, s'exprimant bien, ne manquant ni de tenue, ni de bonnes manières, ni d'éducation, ni de raison surtout! Elle a refusé le prétendant que je lui offrais avec beaucoup de convenance. Oui, vraiment, de la douceur, de la modestie et de la dignité! J'ai été fort content d'elle! Ce qui m'a le plus frappé, c'est sa prudence, sa réserve, et l'empire qu'elle a sur elle-même; car je t'avoue bien que j'ai essayé de la piquer un peu, et même de l'offenser, pour voir le fond de son caractère. Le père était absent; mais la mère, cette drôle de petite vieille, dont tu aspires à devenir le gendre, était si fort irritée de mes réflexions sur son peu de fortune et sur la convenance parfaite d'un mariage avec Galuchet, qu'elle m'a traité du haut en bas; elle m'a appelé bourgeois; et comme je m'obstinais, exprès pour la pousser à bout, elle m'a dit, en mettant le poing sur la hanche, que sa fille était de trop bonne maison pour épouser le domestique d'un usinier; et que, quand même le fils de l'usinier se présenterait, on y regarderait encore à deux fois avant de se mésallier à ce point. Elle m'amusait beaucoup! Mais Gilberte réparait tout par son air calme et ferme. Je t'assure qu'elle tient à merveille le serment qu'elle t'a fait de patienter, d'attendre et de tout souffrir pour l'amour de toi.

—Oh! vous l'avez donc bien fait souffrir? s'écria Émile hors de lui.

—Oui, un peu, répondit tranquillement M. Cardonnet, et j'en suis bien aise. A présent, je sais qu'elle a du caractère, et je serais fort aise d'avoir une telle personne auprès de moi. Cela peut être très-utile dans un ménage, et rien n'est pis que d'avoir pour femme un être à la fois passif et têtu, qui ne sait que soupirer et se taire, comme … beaucoup que je connais. Cela me ferait plaisir, à moi, de me disputer quelquefois avec ma belle-fille, et de m'apercevoir tout à coup qu'elle voit juste, qu'elle veut fortement, et qu'elle est apte à te donner un bon conseil. Allons, Émile, ajouta l'industriel en tendant la main à son fils, tu vois que je ne suis ni aveugle, ni injuste, j'espère, et que je désire tirer bon parti de la situation où tu m'as placé.

—O mon Dieu! si vous consentez à mon bonheur, mon père, je fais avec vous un bail, et je deviens votre homme d'affaires, votre régisseur, votre ouvrier, pendant le nombre d'années où vous me jugerez incapable de me conduire moi-même. Je me soumettrai à toutes vos volontés, et je vous donnerai mon travail de tous les instants, sans jamais me plaindre, sans jamais résister à vos moindres désirs.

—Et sans me demander d'honoraires? ajouta en riant M. Cardonnet. Fi donc! Émile, ce n'est pas ainsi que je l'entends, et ce métier de domestique outragerait la nature. Non, non, il ne s'agit pas de me donner le change, et je ne suis pas homme à m'abuser sur le fond de tes intentions. Je ne suis pas encore assez ruiné pour n'avoir pas le moyen de payer un régisseur, et je crois que je ne pourrais pas en choisir un plus mauvais que toi pour traiter avec les ouvriers. Je veux que tu sois un autre moi-même, que tu m'aides au travail de l'élucubration, que tu t'instruises pour moi, que tu me donnes tes idées, sauf à moi à les combattre et à les modifier; qu'enfin tu cherches et inventes des moyens de fortune que j'exécuterai quand ils me conviendront. C'est ainsi que tes études continuelles et ton imagination féconde pourront me servir à décupler ta fortune. Mais pour cela, Émile, il ne s'agit pas de travailler avec indifférence et désintéressement, comme tu le fais depuis quinze jours. Je ne suis pas dupe de cette soumission temporaire, concertée avec Gilberte pour m'arracher mon consentement. Je veux la soumission de toute ta vie. Je veux que tu sois prêt à entreprendre des voyages (avec ta femme, si bon te semble!) pour examiner les progrès de l'industrie et surprendre, s'il le faut, les secrets de nos concurrents; je veux que tu signes enfin, non sur du papier devant un notaire, mais sur ma tête et avec le sang de ton cœur, et devant Dieu, un contrat qui annihile tout ton passé de rêves et de chimères, et qui engage ta conviction, ta volonté, ta foi, ton avenir, ton dévouement, ta religion, à la réussite de mon œuvre.

—Et si je ne crois pas à votre œuvre? dit Émile en pâlissant.

—Il faudra bien y croire; ou, si elle est inexécutable, ce sera moi le premier qui n'y croirai plus. Mais ne pense pas m'échapper par ce détour. S'il nous faut lever d'ici notre tente, je la transporterai ailleurs, et ne m'arrêterai qu'à la mort. Là où je serai, et quelque chose que je fasse, il faut me suivre, me seconder et me sacrifier tous tes systèmes, tous tes songes …

—Quoi! ma pensée elle-même, ma croyance à l'avenir? s'écria Émile épouvanté. O mon père! vous voulez me déshonorer à mes propres yeux!

—Tu recules! Ah! tu n'es pas même amoureux, mon pauvre Émile! Mais brisons là. C'est assez d'émotions maintenant pour ta pauvre tête. Prends le temps de réfléchir. Je ne veux pas que tu me répondes avant que je t'interroge de nouveau. Consulte la force de ta passion, et va consulter ta maîtresse. Va à Châteaubrun, vas-y tous les jours, à toute heure; tu n'y rencontreras plus Galuchet. Informe Gilberte et ses parents du résultat de cette conférence. Dis-leur tout. Dis-leur que je donne mon consentement pour vous unir dans un an, à condition que, dès aujourd'hui, tu me feras le serment que j'exige. Il faut que ta maîtresse sache cela exactement, je le veux; et, si tu ne l'en informais pas, je m'en chargerais moi-même; car je sais maintenant le chemin de Châteaubrun!

—J'entends, mon père, dit Émile profondément blessé et navré: vous voulez qu'elle me haïsse si je l'abandonne, ou me méprise si je l'obtiens au prix de mon abaissement et de mon apostasie. Je vous remercie de l'alternative où vous me placez, et j'admire le génie inventif de votre amour paternel.

—Pas un mot de plus, Émile, répondit froidement M. Cardonnet. Je vois que la folie du socialisme persiste, et que l'amour aura quelque peine à la vaincre. Je souhaite que Gilberte de Châteaubrun fasse ce miracle, afin que tu n'aies point à me reprocher de n'avoir pas consenti à ton bonheur.»

XXVII.

PEINES ET JOIES D'AMOUR.

Émile alla s'enfermer dans sa chambre et y passa deux heures en proie aux plus violentes agitations. La pensée de posséder Gilberte sans lutte, sans combat, sans passer par cette affreuse épreuve de briser le cœur de son père, qu'il avait jusque-là prévue avec effroi et douleur, le jetait dans une ivresse complète. Mais tout à coup l'idée de s'avilir à ses propres yeux par un serment impie, le plongeait dans un amer désespoir; et, parmi ces alternatives de joie et de souffrance, il ne pouvait se résoudre à rien. Oserait-il aller se jeter aux pieds de Gilberte et lui tout avouer? Il comptait sur son courage et sur sa grandeur d'âme. Mais remplirait-il envers elle les devoirs de l'amour, si au lieu de lui cacher le terrible sacrifice qu'il pouvait lui faire en silence, il la mettait de moitié dans ses remords et ses angoisses? Ne lui avait-il pas dit cent fois à Crozant, que pour elle, et pour l'obtenir, il subirait tout et ne reculerait devant rien? Mais il n'avait pas prévu alors que le génie infernal de son père invoquerait la force de son âme pour corrompre et perdre son âme, et il se voyait frappé d'un coup inattendu sous lequel il se trouvait éperdu et désarmé. Vingt fois il faillit retourner vers M. Cardonnet, pour lui demander au moins sa parole de ne point agir, et de cacher à la famille de Châteaubrun les intentions qu'il venait de dévoiler, jusqu'à ce que lui-même eût pris un parti. Mais une invincible fierté le retint. Après le mépris que son père lui avait témoigné, en le supposant assez faible pour apostasier de la sorte, irait-il lui montrer ses irrésolutions et lui livrer le fond de son cœur troublé par la passion?

Mais quelle serait la victime la plus injustement frappée, de Gilberte ou de lui, si l'honneur l'emportait en lui sur l'amour? Il était coupable par le fait envers elle, lui qui avait détruit son repos par une passion fatale, et qui l'avait entraînée à partager ses illusions. Qu'avait fait la pauvre Gilberte, cette douce et noble enfant, pour être arrachée au calme de sa pure existence, et immolée tout aussitôt à la loi d'un devoir austère? N'était-il pas trop tard pour s'aviser de l'écueil contre lequel il l'avait poussée? Ne fallait-il pas plutôt s'y briser lui-même pour la sauver, et sa conscience avait-elle le droit de reculer devant les derniers sacrifices, lorsqu'elle s'était irrévocablement engagée à Gilberte?

Et puis, si Gilberte repoussait un sacrifice si énorme, Émile en serait-il moins déshonoré aux yeux de ses parents? M. Antoine, qui aimait et pratiquait l'égalité par instinct, par besoin du cœur, et aussi par nécessité de position, comprendrait-il qu'Émile, à son âge, s'en fût fait une religion, et qu'une idée pût l'emporter en lui sur un sentiment, sur la foi jurée? Et Janille! que penserait-elle de la moindre hésitation de sa part, elle qui, dans son humble condition, nourrissait de si étranges préjugés aristocratiques, et profitait avec ses maîtres des privilèges de l'égalité, sans croire aucunement aux droits de l'égalité pour tous? Elle le tiendrait pour un misérable fou, ou plutôt elle penserait qu'il acceptait ce prétexte pour manquer à sa parole, et elle le bannirait de Châteaubrun avec colère. Qui sait si, avec le temps, elle ne travaillerait pas avec assez de succès l'esprit de Gilberte, pour que celle-ci partageât son mépris et son indignation?

Ne se sentant pas la force d'aller affronter une si dure épreuve, Émile essaya d'écrire à Gilberte. Il commença et déchira vingt lettres, et enfin, ne pouvant résoudre le problème de sa situation, il résolut d'aller ouvrir son cœur à son vieux ami, M. de Boisguilbault, et de lui demander conseil.

Pendant ce temps, M. Cardonnet, qui agissait dans toute la force et la liberté de ses cruelles inspirations, écrivait, lui aussi, à Gilberte une lettre ainsi conçue:

«MADEMOISELLE,

«Vous avez dû me trouver hier bien importun et bien peu galant. Je viens vous demander ma grâce et me confesser d'une petite feinte que vous me pardonnerez, j'en suis certain, quand vous connaîtrez mes intentions.

«Mon fils vous aime, je le sais, Mademoiselle, et je sais aussi que vous daignez approuver ses sentiments. J'en suis heureux et fier, à présent que je vous connais. Ne trouvez-vous pas légitime qu'avant de prendre une décision de la plus haute importance, j'aie voulu voir de mes propres yeux, et quelque peu éprouver le caractère de la personne qui dispose du cœur de mon fils et de l'avenir de ma famille?

«Je viens donc aujourd'hui, Mademoiselle, faire amende honorable à vos pieds, et vous dire que, quand on est aussi belle et aussi aimable que vous l'êtes, on peut se passer de bien des choses, et même de fortune, pour entrer dans une famille riche et honorable.

«Je vous demande, en conséquence, la permission de me présenter de nouveau chez vous, pour faire en règle à monsieur votre père la demande de votre main pour mon fils, aussitôt que mon fils m'y aura pleinement autorisé. Ce dernier mot demande une courte explication, et c'est dans cette lettre qu'elle doit trouver sa place.

«Je mets au bonheur de mon fils une seule condition, et cette condition ne tend qu'à rendre son bonheur plus complet, et à l'assurer indéfiniment. J'exige qu'il renonce à des excentricités d'opinion qui troubleraient notre bonne intelligence et qui compromettraient, dans l'avenir, sa fortune et sa considération. Je suis certain que vous avez trop de raison et d'esprit pour rien comprendre aux doctrines égalitaires et socialistes, à l'aide desquelles mon cher Émile compte bouleverser le monde avec ses jeunes amis, d'ici à peu de temps; que les mots de solidarité humaine, de répartition égale des jouissances et des droits, et beaucoup d'autres termes techniques de la jeune école communiste, sont pour vous parfaitement inintelligibles. Je ne pense pas qu'Émile vous ait jamais ennuyée de ses déclamations philosophiques, et je concevrais difficilement qu'il eût obtenu, avec ce langage, le bonheur de vous plaire. Je ne doute donc point qu'il ne consente à s'en abstenir à tout jamais, et à en abjurer la folie. A ce prix, et pourvu qu'il s'engage avec moi par une parole libre, mais sacrée, je consentirai de toute mon âme à ratifier l'heureux choix qu'il a su faire d'une femme aussi parfaite que vous. Veuillez, Mademoiselle, exprimer à monsieur votre père tous mes regrets de ne l'avoir point rencontré, et lui faire part du contenu de la présente.

«Agréez les sentiments de haute estime et de sympathie toute paternelle avec lesquels je remets entre vos mains la cause de mon fils et la mienne.

«VICTOR CARDONNET.»

Tandis qu'un domestique galonné d'or et monté sur un beau cheval de main portait cette lettre à Châteaubrun, Émile, accablé de soucis, se dirigeait à pied vers le parc de Boisguilbault.

«Eh bien, dit le marquis en lui serrant la main avec force, je ne vous attendais plus que dimanche prochain; je pensais que vous m'aviez oublié hier, et voici une douce surprise! Je vous en remercie, Émile. Le temps est bien long, depuis que vous travaillez si assidûment pour votre père. Je ne puis qu'approuver cette soumission, bien que je me demande avec un peu d'effroi si elle ne vous mènera pas avec lui et ses principes plus loin que vous ne croyez … Mais qu'avez-vous, Émile, vous êtes pâle, oppressé? Seriez-vous tombé de cheval?

—Je suis venu à pied; mais je suis tombé de plus haut, répondit Émile, et je crois que je viens mourir ici. Écoutez-moi, mon ami; je viens vous demander la force du trépas ou le secret de la vie. Un bonheur insensé, un malheur épouvantable, sont aux prises dans mon pauvre cœur, dans ma tête brisée. Je porte en moi, depuis que je vous connais, un secret que je n'osais pas, que je ne pouvais pas vous dire, mais que je ne puis contenir aujourd'hui. J'ignore si vous le comprendrez; j'ignore s'il y a en vous un point sympathique avec ma souffrance; mais je sais que vous m'aimez, que vous êtes sage, éclairé, que vous adorez la justice. Il est impossible que vous ne me donniez pas un conseil salutaire.»

Et le jeune homme confia au vieillard toute son histoire, mais en s'abstenant avec soin de lui nommer aucune personne, aucun lieu, aucune époque récente qui pût lui faire pressentir qu'il s'agissait de Gilberte et de sa famille. Il eût craint l'effet de ses préventions personnelles, et, voulant que rien ne pût influencer le jugement du marquis, il s'expliqua de manière à lui laisser croire que l'objet de son amour pouvait lui être complètement étranger, et résider soit à Poitiers, soit à Paris. Cette réserve de ne point prononcer le nom de sa maîtresse ne devait que paraître très-convenable à M. de Boisguilbault.

Lorsque Émile eut fini, il fut fort surpris de ne pas trouver son austère confident armé du courage stoïque qu'il avait à la fois prévu et redouté de sa part. Le marquis soupira, baissa la tête; puis la relevant vers le ciel: «La vérité, dit-il, est éternelle!» Mais aussitôt après, il la laissa retomber sur son sein, en disant: «Et pourtant je sais ce que c'est que l'amour.

—Vous, mon ami? dit Émile, vous me comprenez donc, et je puis compter que vous me sauverez?

—Non, Émile; il m'est impossible de vous préserver d'un calice d'amertume. Quelque parti que vous preniez, il faut le boire jusqu'à la lie, et il ne s'agit que de savoir de quel côté est l'honneur, car, quant au bonheur, n'y comptez plus, il est à jamais perdu pour vous.

—Ah! je le sens déjà, répondit Émile, et d'un jour de soleil et d'ivresse je passe dans les ténèbres de la mort. Savez-vous un mal profond et irréparable que je trouve au fond de tout, quelque sacrifice que je résolve? c'est que mon cœur est devenu de glace pour mon père, et que, depuis quelques heures, il me semble que je ne l'aime plus, que je ne crains plus de l'affliger, qu'il n'y a plus pour lui, en moi, ni estime, ni respect. O mon Dieu, préservez-moi de cette souffrance au-dessus de mes forces! Jusqu'ici, vous le savez, malgré tout le mal qu'il m'a fait et l'effroi qu'il m'a causé, je le chérissais encore, et je réunissais toutes les forces de mon âme pour croire en lui. Je me sentais toujours fils et ami jusqu'au fond de mes entrailles, et aujourd'hui il me semble que le lien du sang s'est à jamais brisé, et que je lutte contre un maître étranger, qui m'opprime … qui pèse sur mon âme comme un ennemi, comme un spectre! Ah! je me rappelle un rêve que j'ai fait, la première nuit que j'ai passée dans ce pays-ci. Je voyais mon père se placer sur moi pour m'étouffer!… C'était horrible, et maintenant cette odieuse vision se réalise; mon père a mis ses genoux, ses coudes, ses pieds sur mon sein; il veut en arracher la conscience ou le cœur. Il fouille dans mes entrailles pour savoir quel endroit faible lui cédera. Oh! c'est une invention diabolique et un dessein parricide qui l'égare. Est-il possible que l'amour de l'or et le culte du succès inspirent de pareilles idées à un père contre son enfant? Si vous aviez vu avec quel sourire de triomphe il m'étalait l'inspiration subite de son étrange générosité! ce n'était pas un protecteur et un conseil; c'était un ennemi qui a tendu un piége, et qui saisit sa proie avec un rire perfide! «Choisis, semblait-il me dire, et si tu en meurs, qu'importe? j'aurai vaincu.» O mon Dieu, c'est affreux, affreux! de condamner et de haïr son père!»

Et le pauvre Émile, brisé de douleur, pencha son visage sur l'herbe où il était couché, et l'arrosa de larmes brûlantes.

«Émile, dit M. de Boisguilbault, vous ne pouvez ni haïr votre père, ni trahir votre maîtresse. Voyons, tenez-vous beaucoup à la vérité? pouvez-vous mentir?»

Le marquis avait touché juste. Émile se releva avec force.

«Non, Monsieur, non, dit-il, vous le savez bien, je ne puis mentir. Et à quoi sert le mensonge aux lâches? Quel bonheur, quel repos peut-il leur assurer? Quand j'aurai juré à mon père que je change de religion, que je crois à l'ignorance, à l'erreur, à l'injustice, à la folie, que je hais Dieu dans l'humanité, et que je méprise l'humanité en moi-même, se fera-t-il en moi quelque monstrueux prodige? serai-je convaincu? me sentirai-je tout à coup transformé en paisible et superbe égoïste?…

—Peut-être, Émile! ce n'est que le premier pas qui coûte dans le mal, et quiconque a trompé les hommes arrive à pouvoir se tromper lui-même. Cela s'est vu assez souvent pour être croyable!

—En ce cas, arrière le mensonge! car je me sens homme et ne puis me transformer en brute de mon plein gré. Mon père, avec toute son habileté et toute sa force, est un aveugle en ceci. Il croit à ce qu'il veut me faire croire, et si on l'engageait à prendre ma croyance pour la sienne, il ne le pourrait pas. Aucun intérêt, aucune passion ne le contraindrait à le faire, et il s'imagine qu'il ne me mépriserait pas, le jour où je me serais avili au point de commettre une lâcheté dont il se sait incapable? A-t-il donc besoin de me mépriser et de me détruire pour se confirmer dans ses principes inhumains?

—Ne l'accusez pas de tant de perversité: il est l'homme de son temps, que dis-je? il est l'homme de tous les temps. Le fanatisme ne raisonne pas, et votre père est un fanatique; il brûle et torture encore l'hérésie, croyant faire honneur à la vérité. Le prêtre qui vient nous dire à notre dernière heure: «Crois, ou tu seras damné,» est-il beaucoup plus sage ou plus humain? L'homme puissant qui dit au pauvre fonctionnaire ou à l'artiste malheureux: «Sers-moi et je t'enrichis,» ne croit-il pas lui faire une grâce et lui octroyer un bienfait?

—Mais c'est la corruption! s'écria Émile.

—Eh bien! reprit le marquis, par quoi donc le monde est-il gouverné aujourd'hui? Sur quoi donc repose l'édifice social? Il faut être bien fort, Émile, pour protester contre elle; car alors il faut se résoudre à être sacrifié.

—Ah! si j'étais seul victime de mon sacrifice, dit le jeune homme avec douleur; mais elle! la pauvre et sainte créature! il faudra donc qu'elle soit sacrifiée aussi!

—Dites-moi, Émile, si elle vous conseillait de mentir, l'aimeriez-vous encore?

—Je n'en sais rien! je crois que oui! Puis-je prévoir un cas où je ne l'aimerais plus, puisque je l'aime?

—Vous aimez, je le vois! Hélas! moi aussi, j'ai aimé!

—Oh! dites-moi, eussiez-vous sacrifié l'honneur?

—Peut-être, si on m'eût aimé!

—Oh! faibles humains que nous sommes! s'écria Émile. Eh quoi! ne trouverai-je pas un appui, un guide, un secours dans ma détresse? Personne ne me donnera-t-il la force? La force, mon Dieu! je te la demande à genoux; et jamais je n'ai prié avec plus de foi et d'ardeur: je te demande la force!»

Le marquis s'approcha d'Émile et le pressa contre son cœur. Des larmes coulaient sur ses joues; mais il garda le silence, et ne l'aida point.

Émile pleura longtemps dans son sein et sentit qu'il aimait cet homme, que chaque épreuve lui révélait plus sensible que réellement fort. Il l'en aimait davantage, mais il souffrait de ne point trouver en lui le conseil énergique et puissant sur lequel il avait compté dans sa faiblesse. Il le quitta à l'entrée de la nuit, et le marquis se borna à lui dire: «Revenez demain, il faut que je sache ce que vous avez décidé. Je ne dormirai pas que je ne vous aie vu plus calme.»

Émile prit le plus long pour revenir à Gargilesse; il fit un détour qui lui permit de passer à peu de distance de Châteaubrun par des sentiers couverts qui le dérobaient aux regards, et quand il vit les ruines d'assez près, il s'arrêta éperdu, songeant à ce que devait souffrir Gilberte depuis la cruelle visite de son père, et n'osant lui porter de meilleures nouvelles, dans la crainte de perdre tout courage et toute vertu.

Il était là depuis quelques instants, sans pouvoir se décider à rien, lorsqu'il s'entendit appeler à voix basse, avec un accent qui le fit tressaillir; et jetant les yeux sur un petit bois de chênes qui bordait le chemin à sa droite, il vit dans l'ombre un pan de robe qui glissait derrière les arbres. Il s'élança de ce côté, et, lorsqu'il se fut assez engagé dans le bois pour n'avoir à craindre aucun témoin, Gilberte se retourna et l'appela encore.

«Venez, Émile, lui dit-elle lorsqu'il fut à ses côtés. Nous n'avons pas un instant à perdre … Mon père est dans la prairie, tout près d'ici. Je vous ai aperçu et reconnu au moment où vous descendiez dans ce chemin, et je me suis éloignée sans rien dire, pendant qu'il cause avec les faucheurs. J'ai une lettre à vous montrer, une lettre de M. Cardonnet; mais la nuit ne nous permet pas de la lire, et je vais vous la dire à peu près mot à mot. Je la sais par cœur.»

Et quand Gilberte eut en quelque sorte récité cette lettre:

«Maintenant, dit-elle, expliquez-moi ce que cela signifie … Je crois le comprendre; mais j'ai besoin de le savoir de vous.

—O Gilberte! s'écria Émile, je n'ai pas eu le courage d'aller vous le dire; mais c'est la volonté de Dieu qui fait que je vous rencontre, et que mon sort va être décidé par vous. Dites-moi, ô ma Gilberte! ô mon premier et dernier amour! savez-vous pourquoi je vous aime?

—C'est apparemment, répondit Gilberte en lui abandonnant sa main qu'il pressa contre ses lèvres, parce que vous avez deviné en moi un cœur fait pour vous aider.

—Eh bien, ma seule amie, mon seul bien en ce monde, pouvez-vous me dire pourquoi votre cœur s'est donné a moi?

—Oui, je puis vous le dire, mon ami; c'est parce que vous m'avez paru, dès le premier jour, noble, généreux, simple, humain, bon en un mot, ce qui pour moi est la plus grande qualité qu'il y ait au monde.

—Mais il y a une bonté passive qui exclut en quelque sorte la noblesse et la générosité des sentiments, une douce faiblesse qui peut être un charme de caractère, mais qui, dans les occasions difficiles, transige avec le devoir et trahit les intérêts de l'humanité pour épargner la souffrance à quelques-uns et à soi-même?

—Je comprends cela, et je n'appelle pas bonté la faiblesse et la peur. Il n'y a pas de vraie bonté pour moi sans courage, sans dignité, sans dévouement surtout. Si je vous estime au point de vous dire sans méfiance et sans honte que je vous aime, Émile, c'est parce que je vous sais grand et de cœur et d'esprit; c'est parce que vous plaignez les malheureux et ne songez qu'à les secourir, parce que vous ne méprisez personne, parce vous souffrez des peines d'autrui, parce qu'enfin vous voudriez donner tout ce qui est à vous, jusqu'à votre sang, pour soulager les pauvres et les abandonnés. Voilà ce que j'ai compris de vous dès que vous avez parlé devant moi et avec moi: et voilà pourquoi je me suis dit: Ce cœur répond au mien; ces nobles pensées élèvent les miennes et me confirment dans tout ce que je pressentais; je vois dans cet esprit, qui me charme et me pénètre, une lumière que je suis forcée de suivre et qui me guide vers Dieu même. Voilà pourquoi, Émile, en me laissant aller à vous aimer, je ne sentais en moi ni effroi ni remords. Il me semblait accomplir un devoir; et je n'ai pas changé de sentiment en lisant les railleries que votre père vous adresse.

—Chère Gilberte, vous connaissez mon âme et ma pensée; seulement votre adorable bonté, votre divine tendresse, m'ont fait un grand mérite de sentiments qui me paraissaient tellement naturels et imposés aux hommes par l'instinct que Dieu leur en a donné, que je rougirais de ne les point avoir. Eh bien, pourtant, ces sentiments qui doivent vous paraître tels à vous-même, puisque vous les portez en vous avec tant de candeur et de simplicité, beaucoup de personnes les repoussent et les raillent comme une dangereuse erreur. Il en est qui les haïssent et les méprisent parce qu'ils ne les ont pas … Il en est d'autres aussi qui, par une étrange anomalie, les ont jusqu'à un certain point, et n'en peuvent souffrir la déduction logique et les conséquences rigoureuses. Mon Dieu, je crains de ne pouvoir m'expliquer clairement!

—Oui, oui, je vous entends. Janille est bonne comme Dieu même, et, par ignorance ou préjugé, cette parfaite amie repousse mes idées d'égalité et veut me persuader que je puis aimer, plaindre et secourir les malheureux sans cesser de les croire d'une nature inférieure à la mienne.

—Eh bien, noble Gilberte, mon père a les mêmes préjugés que Janille, à un autre point de vue. Tandis qu'elle croit que la naissance devrait créer des droits à la puissance, il se persuade, lui, que l'habileté, la force et l'énergie en créent à la richesse, et que la richesse acquise a pour devoir de s'augmenter sans limites, à tout prix, et de poursuivre sa route dans l'avenir, sans jamais permettre aux faibles d'être heureux et libres.

—Mais c'est horrible! s'écria Gilberte ingénument.

—C'est le préjugé, Gilberte, et l'empire terrible de la coutume. Je ne puis condamner mon père; mais, dites-moi, lorsqu'il me demande de lui jurer que j'épouserai son erreur, que je partagerai sa passion ambitieuse et son intolérance superbe, dois-je lui obéir? et si votre main est à ce prix, si j'hésite un instant, si une terreur profonde s'empare de moi, si je crains de devenir indigne de vous en reniant ma croyance à l'avenir de l'humanité, ne mérité-je point quelque pitié de vous, quelque encouragement ou quelque consolation?

—O mon Dieu, dit Gilberte en joignant les mains, vous ne comprenez pas ce qui nous arrive, Émile! votre père ne veut pas que nous soyons jamais unis, et sa conduite est pleine de ruse et d'habileté. Il sait bien que vous ne pouvez pas changer de cœur et de cerveau comme on change d'habit ou de cheval; et soyez certain qu'il vous mépriserait lui-même, qu'il serait au désespoir s'il obtenait ce qu'il vous demande! Non, non, il vous connaît trop, Émile, pour le croire, et il ne le craint guère; mais il arrive ainsi à ses fins. Il vous éloigne de moi, il essaie de nous brouiller ensemble, il se donne tous les droits et à vous tous les torts. Mais il n'y réussira pas, Émile; non, je vous le jure: votre résistance augmentera mon affection pour vous. Ah! oui, je comprends tout cela; mais je suis au-dessus d'une si pauvre embûche, et rien ne nous désunira jamais.

—O ma Gilberte, ô mon ange divin! s'écria Émile, dictez-moi ma conduite; je vous appartiens entièrement. Si vous l'ordonnez, je courberai la tête sous le joug; je commettrais toutes les iniquités, tous les crimes pour vous …

—J'espère que non! répondit Gilberte avec une douce fierté, car je ne vous aimerais plus si vous cessiez d'être vous-même, et je ne veux pas d'un époux que je ne pourrais pas respecter. Dites à votre père, Émile, que je ne vous accorderai jamais ma main à de telles conditions, et que, malgré tous les dédains qu'il me conserve au fond de son cœur, j'attendrai qu'il ait ouvert les yeux à la justice et son âme à des sentiments plus honorables pour nous deux. Je ne serai pas le prix d'une trahison.

—O noble fille! s'écria Émile en se jetant à ses genoux et en les embrassant avec ferveur; je vous adore comme mon Dieu et vous bénis comme ma providence! Mais je n'ai pas votre courage; qu'allons-nous devenir?

—Hélas! dit Gilberte, nous allons cesser pendant quelque temps de nous voir. Il le faut; mon père et Janille étaient présents lorsque la lettre de votre père est arrivée. Mon pauvre père était ivre de joie et ne comprenait rien aux objections de la fin. Il vous a attendu toute la journée, et il vous attendra tous les jours, jusqu'à ce que je lui dise que vous ne devez pas venir, et alors j'espère que je pourrai justifier votre conduite et votre absence. Mais Janille ne vous pardonnera pas de longtemps; déjà elle s'étonne, s'inquiète et s'irrite de ce que vous tardez, et de ce que votre père semble attendre votre autorisation pour venir me demander en mariage. Si vous lui disiez maintenant ce que j'exige que vous fassiez, elle vous maudirait, et vous bannirait à jamais de ma présence.

—O mon Dieu! s'écria Émile, ne plus vous voir! non, c'est impossible!

—Eh bien! mon ami, qu'y aura-t-il donc de changé entre nous? Est-ce que vous cesserez de m'aimer, parce que, pendant quelques semaines, quelques mois peut-être, vous ne me verrez pas? est-ce que nous allons nous dire un adieu éternel? est-ce que vous ne croirez plus en moi? N'avions-nous pas prévu des obstacles, des souffrances, des époques de séparation?

—Non, non, dit Émile, je n'avais rien prévu, je ne pouvais pas croire que cela dût arriver! je n'y crois pas encore!…

—O mon cher Émile! ne manquez pas de force quand j'ai besoin de toute la mienne. Vous avez juré de vaincre la résistance de votre père, et vous la vaincrez. Voici déjà un de ses plus puissants efforts que nous venons de déjouer. Il était bien sûr d'avance que vous n'accepteriez pas le déshonneur, et il croit que vous vous rebuterez si facilement! Il ne vous connaît pas; vous persisterez à m'aimer, et à le lui dire, et à le lui prouver sans cesse. Voyez! le plus difficile est fait, puisqu'il sait tout, et que, au lieu de s'indigner et de s'affliger, il accepte le combat en riant, comme une partie de jeu où il se croit le plus fort. Ayez donc du courage; je n'en manquerai pas. N'oubliez pas que notre union est l'ouvrage de plusieurs années de persévérance et de religieux travail. Adieu, Émile, j'entends la voix de mon père qui se rapproche, je fuis. Restez ici, vous, pour ne reprendre votre route que quand nous serons bien loin.

—Ne plus vous voir! répétait Émile, ne plus vous entendre, et avoir du courage!

—Si vous en manquez, Émile, c'est que vous ne m'aimez pas autant que je vous aime; et que notre union ne vous promet pas assez de bonheur pour vous décider à combattre beaucoup et longtemps.

—Oh! j'aurai du courage! s'écria Émile, vaincu par l'énergie de cette noble fille. Je saurai souffrir et attendre. Vous verrez, Gilberte, si le bonheur que me promet l'avenir ne me fait pas tout supporter dans le présent. Mais quoi! ne pourrions-nous pas nous rencontrer quelquefois, par hasard, comme aujourd'hui, par exemple?

—Qui sait? dit Gilberte. Comptons sur la Providence.

—Mais on aide quelquefois la Providence! Ne peut-on trouver un moyen de s'entendre, de s'avertir?… en s'écrivant!…

—Oui, mais il faut tromper ceux qu'on aime!

—O Gilberte! que faire?

—J'y songerai, laissez-moi partir.

—Partir sans me rien promettre!

—Vous avez ma foi et mon âme, et ce n'est rien pour vous?

—Partez donc! dit Émile en faisant un violent effort pour désunir ses bras qui retenaient obstinément la taille souple de Gilberte; je suis encore heureux en vous laissant partir! Voyez si je vous aime, si je crois en vous et en moi-même!

—Croyez en Dieu, dit Gilberte; il nous protégera!»

Et elle disparut à travers les branches.