ŒUVRES ILLUSTRÉES
DE
GEORGE SAND
CE VOLUME CONTIENT
Le Piccinino—La dernière Aidini—Le Poème de Myza—Simon—
Le Secrétaire intime—Georges de Guérin.
IMPRIMÉ PAR J. CLAVE ET Ce, RUE SAINT-BENOIT, 7.
ŒUVRES ILLUSTRÉES
DE
GEORGE SAND
PRÉFACES ET NOTICES NOUVELLES PAR L'AUTEUR
DESSINS
DE TONY JOHANNOT
ET MAURICE SAND
ÉDITION J. HETZEL
|
LIBRAIRIE BLANCHARD 78 RUE RICHELIEU, 78. |
1854 —— PARIS |
MALMENAYDE ET RIBEROLLES LIBRAIRES, 5 RUE DU PONT-DE-LODI. |
LE PICCININO
NOTICE
Le Piccinino est un roman de fantaisie qui n'a la prétention ni de peindre une époque historique précise, ni de décrire fidèlement un pays. C'est une étude de couleur, rêvée plutôt que sentie, et où quelques traits seulement se sont trouvés justes comme par hasard. La scène de ce roman pourrait se trouver placée partout ailleurs, sous le ciel du midi de l'Europe, et ce qui m'a fait choisir la Sicile, c'est tout bonnement un recueil de belles gravures que j'avais sous les yeux en ce moment-là.
J'avais toujours eu envie de faire, tout comme un autre, mon petit chef de brigands. Le chef de brigands qui a défrayé tant de romans et de mélodrames sous l'Empire, sous la Restauration, et jusque dans la littérature romantique, a toujours amusé tout le monde, et l'intérêt principal s'est toujours attaché à ce personnage terrible et mystérieux. C'est naïf, mais c'est comme cela. Que le type soit effrayant comme ceux de Byron, ou comme ceux de Cooper digne du prix Monthyon, il suffit que ces héros du désespoir aient mérité légalement la corde ou les galères pour que tout bon et honnête lecteur les chérisse dès les premières pages, et fasse des vœux pour le succès de leurs entreprises. Pourquoi donc, sous prétexte d'être une personne raisonnable, me serais-je privé d'en créer un à ma fantaisie?
Bien persuadé que le chef de brigands était tombé dans le domaine public, et appartenait à tout romancier comme les autres types classiques lui appartiennent, je voulus au moins essayer de faire possible et réel de sa nature, ce personnage bizarre dans sa position. Un tel mystère enveloppe les pirates de Byron, qu'on n'oserait les questionner, et qu'on les redoute ou les plaint sans les connaître. Il faut même dire bien vite que c'est par ce mystère inexpliqué qu'ils nous saisissent; mais je ne suis pas Byron, et les romans ne sont pas des poëmes. Je souhaitais, moi, faire un personnage très-expliqué, entouré de circonstances romanesques, un peu exceptionnel par lui-même, mais avec qui, cependant, mon bon lecteur pût faire connaissance peu à peu, comme avec un simple particulier.
GEORGE SAND.
A MON AMI EMMANUEL ARAGO
SOUVENIR D'UNE VEILLÉE DE FAMILLE.
I.
LE VOYAGEUR.
La région, dite piedimonta, qui s'étend autour de la base de l'Etna, et dont Catane marque le point le plus abaissé vers la mer, est, au dire de tous les voyageurs, la plus belle contrée de l'univers. C'est ce qui me détermine à y placer la scène d'une histoire qu'on m'a racontée, mais dont on m'a recommandé de ne dire ni le lieu, ni les personnages véritables. Ainsi donc, ami lecteur, donne-toi la peine de te transporter en imagination jusqu'au pays nommé Valdémona, ou Val des Démons. C'est un bel endroit que je ne me propose pourtant pas de te décrire très-exactement, par une assez bonne raison: c'est que je ne le connais pas, et qu'on ne peint jamais très-bien ce que l'on ne connaît que par ouï dire. Mais il y a tant de beaux livres de voyages que tu peux consulter!... A moins que tu ne préfères y aller de ta personne, ce que je voudrais pouvoir faire aussi, dès demain, pourvu que ce ne fût pas avec toi, lecteur: car, en présence des merveilles de ce lieu, tu me reprocherais de t'en avoir si mal parlé, et il n'y a rien de plus maussade qu'un compagnon de voyage qui vous sermonne.
En attendant mieux, ma fantaisie éprouve le besoin de te mener un peu loin, par delà les monts, et de laisser reposer les campagnes tranquilles où j'aime le plus souvent à encadrer mes récits. Le motif de cette fantaisie est fort puéril; mais je veux te le dire.
Je ne sais si tu te souviens, toi qui as la bonté de me lire, que, l'an dernier, je te présentai un roman intitulé le Péché de M. Antoine, dont la scène se passait aux bords de la Creuse, et principalement dans les ruines du vieux manoir de Châteaubrun. Or, ce château existe, et je vais m'y promener tous les ans, au moins une fois, quoiqu'il soit situé à une dizaine de lieues de ma demeure. Cette année, je fus assez mal accueilli par la vieille paysanne qui garde les ruines.
«Oui-da! me dit-elle, dans son parler demi-berrichon, demi-marchois: i ne suis point contente de vous: i ne m'appelle point Janille, mais Jennie; i n'ai point de fille et ne mène point mon maître par le bout du nez. Mon maître ne porte point de blouse, vous avez menti; i ne l'ai jamais vu en blouse! etc... etc.; i ne sais pas lire, mais i sais que vous avez écrit du mal de mon maître et de moi; i ne vous aime plus.»
Ceci m'apprit qu'il existait encore, non loin des ruines de Châteaubrun, un vieillard nommé M. de Châteaubrun, lequel ne porte jamais de blouse. C'est tout ce que je sais de lui.
Mais cela m'a prouvé qu'il fallait être fort circonspect quand on parlait de la Marche et du Berri. Voilà bien la dixième fois que cela m'arrive, et chaque fois, il se trouve que des individus, portant le nom de quelqu'un de mes personnages, ou demeurant dans la localité que j'ai décrite, se fâchent tout rouge contre moi, et m'accusent de les avoir calomniés, sans daigner croire que j'ai pris leur nom par hasard et que je ne connaissais pas même leur existence.
Pour leur donner le temps de se calmer, en attendant que je recommence, je vais faire un tour en Sicile... Mais comment m'y prendrai-je pour ne pas me servir d'un nom appartenant à une personne ou à une localité de cette île célèbre? Un héros sicilien ne peut pas s'appeler Durand ou Wolf, et je ne peux pas trouver, sur toute la carte du pays, un nom qui rime avec Pontoise ou avec Baden-Baden. Il faudra bien que je baptise mes acteurs et ma scène de noms qui aient quelque rime en a, en o ou en i. Je les prendrai le plus faciles à prononcer qu'il me sera possible, sans m'inquiéter de l'exactitude géographique, et en déclarant d'avance que je ne connais pas un chat en Sicile, même de réputation; qu'ainsi, je ne puis avoir l'intention de désigner personne.
Ceci posé, je suis libre de mon choix, et le choix des noms est ce qu'il y a de plus embarrassant pour un romancier qui veut s'attacher sincèrement aux figures qu'il crée. D'abord, j'ai besoin d'une princesse qui ait un beau nom, de ces noms qui vous donnent une haute idée de la personne: et il y a de si jolis noms dans ce pays-là! Acalia, Madonia, Valcorrente, Valverde, Primosole, Tremisteri, etc., tout cela sonne à l'oreille comme des accords parfaits! Mais si par hasard il est jamais arrivé, dans quelqu'une des familles patriciennes qui portent les noms de ces localités seigneuriales, une aventure du genre de celle que je vais raconter, aventure délicate, je l'avoue, me voilà encore une fois accusé de médisance ou de calomnie. Heureusement, Catane est bien loin d'ici; mes romans ne passent probablement pas le phare de Messine, et j'espère que le nouveau pape fera par charité ce que son prédécesseur avait fait sans savoir pourquoi, c'est-à-dire qu'il me maintiendra à l'index, ce qui me donnera beau jeu pour parler de l'Italie sans que l'Italie, et à plus forte raison la Sicile, s'en doutent.
En conséquence, ma princesse se nommera la princesse de Palmarosa. Je défie qu'on trouve des sons plus doux et un sens plus fleuri à un nom de roman. Quant à son prénom, il est temps d'y songer! nous lui donnerons celui d'Agathe, parce que sainte Agathe est la patronne vénérée de Catane. Mais je prierai le lecteur de prononcer Agata, sous peine de manquer à la couleur locale, quand même il m'arriverait par inadvertance d'écrire tout bonnement ce nom en français.
Mon héros s'appellera Michel-Ange Lavoratori, qu'il ne faudra jamais confondre avec le célèbre Michel-Ange Buonarotti, mort au moins deux cents ans avant la naissance de mon personnage.
Quant à l'époque où la scène se passe, autre nécessité fâcheuse d'un roman qui commence, vous serez parfaitement libre de la choisir vous-même, cher lecteur. Mais comme mes personnages seront pleins des idées qui sont actuellement en circulation dans le monde, et qu'il me serait impossible de vous parler comme je le voudrais des hommes du temps passé, je me figure que l'histoire de la princesse Agathe de Palmarosa et de Michel-Ange Lavoratori prend naturellement place entre 1810 et 1840. Précisez à votre guise l'année, le jour et l'heure où nous entrons en matière; cela m'est indifférent, car mon roman n'est ni historique, ni descriptif, et ne se pique en aucune façon d'exactitude sous l'un ou l'autre rapport.
Ce jour-là... c'était en automne et en plein jour, si vous voulez, Michel-Ange Lavoratori descendait en biais les gorges et les ravins qui se creusent et se relèvent alternativement des flancs de l'Etna jusqu'à la fertile plaine de Catane. Il venait de Rome; il avait traversé le détroit de Messine, il avait suivi la route jusqu'à Taormina. Là, enivré du spectacle qui s'offrait à ses yeux de toutes parts, et ne sachant lequel choisir, ou des bords de la mer ou de l'intérieur des montagnes, il était venu un peu au hasard, partagé entre l'impatience d'aller embrasser son père et sa sœur, dont il était séparé depuis un an, et la tentation d'approcher un peu du volcan gigantesque auprès duquel il trouvait, comme Spallanzani, que le Vésuve n'est qu'un volcan de cabinet.
Comme il était seul et à pied, il s'était perdu plus d'une fois en traversant cette contrée sillonnée par d'énormes courants de laves, qui forment partout des montagnes escarpées et des vallons couverts d'une végétation luxuriante. On fait bien du chemin et on avance bien peu quand il faut toujours monter et descendre sur un espace quadruplé par des barrières naturelles. Michel avait mis deux jours à franchir les dix lieues environ, qui, à vol d'oiseau, séparent Taormina de Catane; mais enfin il approchait, il arrivait même: car, après avoir passé le Cantaro et traversé Mascarello, Piano-Grande, Valverde et Mascalucia, il venait enfin de laisser Santa-Agata sur sa droite et Ficarazzi sur sa gauche. Il n'était donc plus qu'à une distance d'un mille environ des faubourgs de la ville: qu'il eût encore marché un quart d'heure et il en avait fini avec les aventures d'un voyage pédestre, durant lequel, malgré le ravissement et les transports d'admiration qu'une telle nature inspire à un jeune artiste, il avait passablement souffert du chaud dans les gorges, du froid sur la cime des montagnes, de la faim et de la fatigue.
Mais comme il longeait la clôture d'un parc immense, au versant de la dernière colline qu'il eût encore à franchir, et que, les yeux fixés sur la ville et le port, il marchait vite pour réparer le temps perdu, son pied heurta contre une souche d'olivier. La douleur fut aiguë; car, depuis deux jours qu'il foulait des scories tranchantes et une pouzzolane chaude comme la cendre rouge, sa chaussure s'était amincie et ses pieds s'étaient meurtris assez cruellement.
Forcé de s'arrêter, il se trouva tout à coup devant une niche qui faisait saillie sur la muraille et qui contenait une statuette de madone. Cette petite chapelle, ombragée d'un dais de pierre et garnie d'un banc, offrait un abri hospitalier aux passants et un lieu d'attente pour les mendiants, moines ou autres, à la porte même de la villa, dont notre voyageur pouvait apercevoir les constructions élégantes à travers les orangers d'une longue avenue à triple rang.
Michel, plus irrité qu'abattu par cette subite souffrance, jeta son sac de voyage, s'assit sur le banc, secoua son pied malade, puis l'oublia bientôt pour se perdre dans ses rêveries.
Pour initier le lecteur aux réflexions que la circonstance suggérait à ce jeune homme, il est nécessaire que je le lui fasse un peu connaître. Michel avait dix-huit ans, et il étudiait la peinture à Rome. Son père, Pier-Angelo Lavoratori, était un simple barbouilleur à la colle, peintre en décors, mais fort habile dans sa partie. Et l'on sait qu'en Italie les artisans chargés de couvrir de fresques les plafonds et les murailles sont presque des artistes. Soit tradition, soit goût naturel, ils produisent des ornements fort agréables; et dans les plus modestes demeures, jusque dans de pauvres auberges, l'œil est réjoui par des guirlandes et des rosaces d'un charmant style, ou seulement par des bordures, dont les couleurs sont heureusement opposées à celle de la teinte plate des panneaux et des lambris. Ces fresques sont parfois aussi parfaitement exécutées que nos papiers de tenture, et elles sont bien supérieures, en ce que l'on y sent le laisser aller des ouvrages faits à la main. Rien de triste comme les ornements d'une régularité rigoureuse que produisent les machines. La beauté des vases, et en général des ouvrages chinois, tient à cet abandon capricieux que la main humaine peut seule donner à ses œuvres. La grâce, la liberté, la hardiesse, l'imprévu, et même la maladresse naïve sont, dans l'ornementation, des conditions de charme qui se perdent chaque jour chez nous, où tout s'obtient au moyen des mécaniques et des métiers.
Pier-Angelo était un des plus expéditifs et des plus ingénieux parmi ces ouvriers ornateurs (adornatori). Natif de Catane, il y avait élevé sa famille jusqu'à la naissance de Michel, époque où il quitta brusquement son pays pour aller se fixer à Rome. Le motif qu'il donna à cet exil volontaire fut que sa famille augmentait, qu'il s'établissait à Catane une trop grande concurrence, que son travail par conséquent devenait insuffisant; enfin qu'il allait chercher fortune ailleurs. Mais on disait tout bas qu'il avait fui les ressentiments de certains patriciens tout-puissants, et tout dévoués à la cour de Naples.
On sait la haine que ce peuple conquis et opprimé porte au gouvernement de l'autre côté du détroit. Fier et vindicatif, le Sicilien gronde sans cesse comme son volcan et s'agite parfois. On disait que Pier-Angelo avait été compromis dans un essai de conspiration populaire, et qu'il avait dû fuir, emportant ses pinceaux et ses pénates. Pourtant, son caractère enjoué et bienveillant semblait démentir une telle supposition; mais il fallait bien aux vives imaginations des habitants du faubourg de Catane un motif extraordinaire à la brusque disparition de cet artisan aimé et regretté de tous ses confrères.
A Rome, il ne fut guère plus heureux, car il y eut la douleur de perdre tous ses enfants, excepté Michel, et peu de temps après, sa femme mourut en donnant le jour à une fille, dont le jeune frère fut parrain, et qui reçut le nom de Mila, contraction de Michel'Angela.
Réduit à ces deux enfants, Pier-Angelo, plus triste, fut du moins plus aisé, et il vint à bout, en travaillant avec ardeur, de faire donner à son fils une éducation très-supérieure à celle qu'il avait reçue lui-même. Il montra pour cet enfant une prédilection qui allait jusqu'à la faiblesse, et, quoique pauvre et obscur, Michel fut un véritable enfant gâté.
Ainsi, Pier-Angelo avait poussé ses autres fils au travail et leur avait communiqué de bonne heure cette ardeur qui le dévorait. Mais, soit qu'ils eussent succombé à un excès de labeur pour lequel ils n'avaient pas reçu du ciel la même force que leur père, soit que Pier-Angelo, voyant sa famille réduite à trois personnes, lui compris, ne jugeât plus nécessaire de se faire aider, il sembla s'attacher à ménager la santé de son dernier fils, plus qu'à se hâter de lui donner un gagne-pain.
Néanmoins, l'enfant aimait la peinture, et il créait, en se jouant, des fruits, des fleurs et des oiseaux d'un coloris charmant. Un jour, il demanda à son père pourquoi il ne plaçait pas des figures dans ses fresques.
«Oui-da! des figures! répondit le bonhomme plein de sens: il faut les faire fort belles, ou ne s'en point mêler. Ceci dépasse le talent que j'ai pu acquérir, et, tandis qu'on approuve mes guirlandes et mes arabesques, je serais bien sûr de faire rire les connaisseurs si je m'avisais de faire danser des amours boiteux ou des nymphes bossues sur mes plafonds.
—Et si j'essayais, moi! dit l'enfant qui ne doutait de rien.
—Essaie sur du papier, et quelque succès que tu aies pour ton âge, tu verras bientôt qu'avant de savoir il faut apprendre.»
Michel essaya. Pierre montra les croquis de son fils à des amateurs et même à des peintres, qui reconnurent que l'enfant avait beaucoup de dispositions et qu'il serait heureux pour lui de n'être pas trop enchaîné à la tâche du manœuvre. Dès lors, Pier-Angelo résolut d'en faire un peintre, l'envoya dans un des premiers ateliers de Rome, et le dispensa entièrement de préparer les couleurs et de barbouiller les murailles.
«De deux choses l'une, se disait-il avec raison; ou cet enfant deviendra un maître, ou, s'il n'a qu'un faible talent, il reviendra à la peinture d'ornement avec des connaissances que je n'ai pas, et il sera un ouvrier de premier ordre dans sa partie. De toute façon il aura une existence plus libre et plus aisée que la mienne.»
Ce n'est pas que Pier-Angelo fût mécontent de son sort. Il était doué de cette imprévoyance, et même de cette insouciance qu'ont les hommes très-laborieux et très-robustes. Il comptait toujours sur la destinée, peut-être parce qu'il comptait surtout sur ses bras et sur son courage. Mais, comme il était fort intelligent et fin observateur, il avait déjà vu poindre chez Michel une étincelle d'ambition que ses autres enfants n'avaient jamais eue. Il en conclut que le bonheur dont il s'arrangeait, lui, ne suffirait pas à cette organisation plus exquise. Tolérant à l'excès, et bien convaincu que chaque homme a des aptitudes que nul autre ne peut mesurer exactement, il respecta les instincts et les penchants de Michel comme des volontés du ciel, et, en cela, il fut aussi imprudent que généreux.
Car il devait résulter, et il résulta en effet de cette condescendance aveugle, que Michel-Ange s'habitua à ne jamais souffrir, à ne jamais être contrarié, et à regarder sa personnalité comme plus importante et plus intéressante que celle des autres. Il prit souvent ses fantaisies pour des volontés, et ces volontés pour des droits. De plus, il fut atteint de bonne heure de la maladie des gens heureux, c'est-à-dire de la crainte de n'être pas toujours heureux; et au milieu de ses progrès, il fut souvent paralysé par la crainte d'échouer. Une vague inquiétude s'empara de lui, et, comme il était naturellement énergique et audacieux, elle le rendit parfois chagrin et irritable...
Mais nous pénétrerons plus avant encore son caractère, en le suivant dans les réflexions qu'il fit lui-même aux portes de Catane, dans la petite chapelle où il venait de s'arrêter.
II.
L'HISTOIRE DU VOYAGEUR.
J'ai oublié de vous dire, et il est urgent que vous sachiez pourquoi, depuis un an, Michel était séparé de son père et de sa sœur.
Quoiqu'il gagnât fort bien sa vie à Rome, et malgré son heureux caractère, Pier-Angelo n'avait jamais pu s'habituer à vivre à l'étranger, loin de sa chère patrie. En véritable insulaire qu'il était, il regardait la Sicile comme une terre privilégiée du ciel sous tous les rapports, et le continent comme un lieu d'exil. Quand les Catanais parlent de ce volcan terrible qui les écrase et les ruine si souvent, ils poussent l'amour du sol jusqu'à dire: Notre Etna. «Ah! disait Pier-Angelo le jour qu'il passa près des laves du Vésuve, si vous aviez vu notre fameuse lame de Catane! c'est cela qui est beau et grand! Vous n'oseriez plus parler des vôtres!» Il faisait allusion à cette terrible éruption de 1669 qui apporta, au centre même de la ville, un fleuve de feu, et détruisit la moitié de la population et des édifices. La destruction d'Herculanum et de Pompeïa lui semblait une plaisanterie. «Bah! disait-il avec orgueil, j'ai vu bien d'autres tremblements de terre! C'est chez nous qu'il faut aller pour savoir ce que c'est!»
Enfin il soupirait sans cesse après le moment où il pourrait revoir sa chère fournaise et sa bouche d'enfer bien-aimée.
Lorsque Michel et Mila, qui étaient habitués à sa bonne humeur, le voyaient rêveur et abattu, ils s'affligeaient et s'inquiétaient, comme il arrive toujours à l'égard des personnes qui ne sont tristes que par exception. Il avouait alors à ses enfants qu'il pensait à son pays. «Si je n'étais d'une forte santé, leur disait-il, et si je ne me faisais une raison, il y a longtemps que le mal du pays m'aurait fait mourir.»
Mais lorsque ses enfants lui parlaient de retourner en Sicile, il remuait un doigt d'une manière significative, comme pour leur dire: «Je ne puis plus franchir le détroit: je n'échapperais à Charybde que pour tomber dans Scylla.»
Une fois ou deux il lui échappa de leur dire: «Le prince Dionigi est mort depuis longtemps, mais son frère Ieronimo ne l'est pas.» Et quand ses enfants le questionnèrent sur ce qu'il avait à craindre du prince Ieronimo, il remua encore le doigt et ajouta: «Silence là-dessus! c'est encore trop pour moi que de nommer devant vous ces princes-là.»
Enfin, un jour, Pier-Angelo, travaillant dans un palais de Rome, ramassa une gazette qu'il trouva par terre, et la montrant à Michel qui, au sortir du musée de peinture, était venu le voir.—«Quel chagrin pour moi, lui dit-il, de ne savoir pas lire! Je parie qu'il y a là-dedans quelque nouvelle de ma chère Sicile. Tiens, tiens, Michel, qu'est-ce que c'est que ce mot-là? Je jurerais que c'est le nom de Catane. Oui, oui, je sais lire ce nom! Eh bien! regarde, et dis-moi ce qui se passe à Catane, à l'heure qu'il est.»
Michel jeta les yeux sur le journal, et vit qu'il était question d'éclairer les principales rues de Catane au gaz hydrogène.
—Vive Dieu! s'écria Pier-Angelo; voir l'Etna à la clarté du gaz! Que ce sera beau!
Et de joie, il fit sauter son bonnet au plafond.
—Il y a encore une nouvelle, dit le jeune homme en parcourant le journal. «Le cardinal-prince Ieronimo de Palmarosa a été obligé de suspendre l'exercice des fonctions importantes que le gouvernement napolitain lui avait confiées. Son Éminence vient d'être frappée d'une attaque de paralysie qui a fait craindre pour ses jours. En attendant que la science médicale puisse se prononcer sur la situation morale et physique de ce noble personnage, le gouvernement a confié ses fonctions provisoirement à Son Excellence le marquis de...»
—Et que m'importe à qui? s'écria Pier-Angelo en arrachant le journal des mains de son fils avec un enthousiasme extraordinaire, le prince Ieronimo va rejoindre son frère Dionigi dans la tombe, et nous sommes sauvés!...» Puis, essayant d'épeler lui-même le nom du prince Ieronimo, comme s'il eût craint une méprise de la part de son fils, il lui rendit le papier public, en lui disant de relire bien exactement et bien lentement le paragraphe.
Quand ce fut fait, Pier-Angelo fit un grand signe de croix:
—O Providence! s'écria-t-il, tu as permis que le vieux Pier-Angelo vit l'extinction de ses persécuteurs, et qu'il pût retourner dans sa ville natale! Michel, embrasse-moi! cet événement n'a pas moins d'importance pour toi que pour moi-même. Quoi qu'il arrive, mon enfant, souviens-toi que Pier-Angelo Lavoratori a été pour toi un bon père!
—Que voulez-vous dire, mon père? courez-vous encore quelque danger? Si vous devez retourner en Sicile, je vous y suivrai.
—Nous parlerons de cela, Michel. En attendant, silence!... Oublie même les paroles qui me sont échappées.»
Deux jours après, Pier-Angelo pliait bagage et partait pour Catane avec sa fille. Il ne voulut pas emmener Michel, quelque instance que ce dernier pût lui faire.
—Non, lui dit-il. Je ne sais pas au juste si je pourrai m'installer à Catane, car je me suis fait lire les gazettes, ce matin encore, et on ne dit point que le cardinal Ieronimo soit mort. On n'en parle point. Un personnage si protégé du gouvernement et si riche ne pourrait ni guérir ni trépasser sans qu'on en fit grand bruit. J'en conclus qu'il respire encore, mais qu'il n'en vaut guère mieux. Son remplaçant par interim est un brave seigneur, bon patriote et ami du peuple. Je n'ai rien à craindre de la police tant que nous aurons affaire à lui. Mais enfin, si par miracle ce prince Ieronimo revenait à la vie et à la santé, il me faudrait revenir ici au plus vite; et alors à quoi bon t'avoir fait faire ce voyage qui interromprait tes études?
—Mais, dit Michel, pourquoi ne pas attendre que le sort de ce prince se décide, pour partir vous-même? Je ne sais pas ce que vous avez à craindre de lui et du séjour de Catane, mon père; car vous n'avez jamais voulu vous expliquer clairement à cet égard; mais je suis effrayé de vous voir partir seul avec cette enfant, pour une terre où vous n'êtes pas sûr d'être bien accueilli. Je sais que la police des gouvernements absolus est ombrageuse, tracassière; et n'eussiez-vous à redouter qu'un emprisonnement momentané, que deviendrait notre petite Mila, seule, dans une ville où vous ne connaissez plus personne? Laissez-moi vous accompagner, au nom du ciel! je serai le défenseur et le gardien de Mila, et, quand je vous verrai tranquilles et bien installés, s'il vous plaît de rester en Sicile, je reviendrai reprendre mes études à Rome.
—Oui, Michel, je le sais, et je le comprends, repartit Pier-Angelo. Tu n'as aucun désir de rester en Sicile, et ta jeune ambition s'arrangerait mal du séjour d'une île que tu crois privée des ressources et des monuments de l'art.... Tu te trompes; nous avons de si beaux monuments! Palerme en fourmille, l'Etna est le plus grand spectacle que la nature puisse offrir à un peintre, et, quant aux peintures, nous en avons. Le Morealèse a rempli notre patrie de chefs-d'œuvre comparables à ceux de Rome et de Florence!...
—Pardon, mon père, dit Michel en souriant. Le Morealèse n'est point à comparer à Raphaël, à Michel-Ange, ni à aucun des maîtres de l'école florentine.
—Qu'en sais-tu? Voilà bien les enfants! Tu n'as pas vu ses grandes œuvres, ses meilleurs morceaux; tu les verrais chez nous. Et quel climat! quel ciel! quels fruits! quelle terre promise!
—Eh bien, père, permets-moi de t'y suivre, dit Michel. C'est précisément ce que je te demande.
—Non! non! s'écria Pier-Angelo vivement. Je m'oubliais à te vanter Catane, et je ne veux pas que tu m'y suives maintenant; je sais que ton bon cœur et ta sollicitude pour nous te le conseillent; mais je sais aussi que ta fantaisie ne t'y porte pas. Je veux que cela te vienne naturellement, quand l'heure de la destinée aura sonné, et que tu baises alors le sol de ta patrie avec amour, au lieu de le fouler aujourd'hui avec dédain.
—Ce sont là, mon père, des raisons de peu de valeur auprès des inquiétudes que je vais éprouver en votre absence. J'aime mieux m'ennuyer et perdre mon temps en Sicile que de vous y laisser aller sans moi, et de rêver ici périls et catastrophes pour vous.
—Merci, mon enfant, et adieu! lui dit le vieillard en l'embrassant avec tendresse. Si tu veux que je te le dise clairement, je ne peux pas t'emmener. Voici la moitié de l'argent que je possède, ménage-le jusqu'à ce que je puisse t'en envoyer d'autre. Tu peux compter que je ne perdrai pas mon temps à Catane, et que j'y travaillerai assidûment pour te procurer de quoi continuer la peinture. Il me faut le temps d'arriver et de m'installer, après quoi, je trouverai de l'ouvrage, car j'avais beaucoup d'amis et de protecteurs dans mon pays, et je sais que j'en retrouverai quelques-uns. Ne rêve pas périls et catastrophes. Je serai prudent, et, quoique la fausseté et la peur ne soient pas mes défauts habituels, j'ai trop de sang sicilien dans les veines pour ne savoir pas trouver au besoin la finesse d'un vieux renard. Je connais l'Etna comme ma poche, et ses gorges sont assez profondes pour tenir longtemps caché un pauvre homme comme moi. Enfin, j'ai gardé, comme tu le sais, de bonnes relations, quoiqu'en secret, avec mes parents. J'ai un frère capucin, qui est un grand homme. Mila trouverait chez eux asile et protection au besoin. Je t'écrirai, c'est-à-dire ta sœur t'écrira pour moi, le plus souvent possible, et tu ne seras pas longtemps incertain de notre sort. Ne m'interroge pas dans tes lettres; la police les ouvre. Ne prononce pas le nom des princes de Palmarosa, si nous ne t'en parlons pas les premiers....
—Et jusque-là, dit Michel, ne saurai-je pas ce que j'ai à craindre ou à espérer de la part de ces princes?
—Toi? Rien, en vérité, répondit Pier-Angelo; mais tu ne connais pas la Sicile; tu n'aurais pas la prudence qu'il faut garder dans les pays soumis à l'étranger. Tu as les idées d'un jeune homme, toutes les idées ardentes qui pénètrent ici sous le manteau des abus, mais qui, en Sicile, se cachent et se conservent sous la cendre des volcans. Tu me compromettrais, et, d'un mot échappé à ta ferveur libérale, on ferait un complot contre la cour de Naples. Adieu encore, ne me retiens plus. Il faut que je revoie mon pays, vois-tu! Tu ne sais pas ce que c'est que d'être né à Catane, et d'en être absent depuis dix-huit ans, ou plutôt tu ne le comprends pas, car il est bien vrai que tu es né à Catane, et que l'histoire de mon exil est celle du tien! Mais tu as été élevé à Rome, et tu crois, hélas! que c'est là ta patrie!»
Au bout d'un mois, Michel reçut, de la main d'un ouvrier qui arrivait de Sicile, une lettre de Mila, qui lui annonçait que leur voyage avait été des plus heureux, qu'ils avaient été reçus à bras ouverts par leurs parents et anciens amis, que Pier-Angelo avait trouvé de l'ouvrage et de belles protections; mais que le cardinal était toujours vivant, peu redoutable à la vérité, car il était retiré du monde et des affaires; cependant, Pier-Angelo ne souhaitait pas encore que Michel vint le rejoindre, car on ne savait ce qui pouvait arriver.
Jusque-là Michel avait été triste et inquiet, car il aimait tendrement ses parents; mais, dès qu'il fut rassuré sur leur compte, il se réjouit involontairement d'être à Rome, et non à Catane. Son existence y était fort agréable depuis que son père lui avait permis de se consacrer à la grande peinture. Protégé par ses maîtres, auxquels il plaisait, non-seulement à cause de ses heureuses dispositions, mais encore à cause d'une certaine élévation d'esprit et d'expressions au-dessus de son âge et de sa condition, lancé dans la société de jeunes gens plus riches et plus répandus que lui (et il faut avouer qu'il se laissait gagner aux avances de ceux-là plus qu'à celles des fils d'artisans, ses égaux), il consacrait ses loisirs à orner son cerveau et à agrandir le cercle de ses idées. Il lisait vite et beaucoup, il fréquentait les théâtres; il causait avec les artistes; en un mot, il se formait extraordinairement pour une existence libre et noble, à laquelle il n'était pourtant pas assuré de pouvoir prétendre.
Car les ressources du pauvre peintre en détrempe, qui lui consacrait la moitié de ses salaires, n'étaient pas inépuisables. La maladie pouvait les faire cesser, et la peinture est un art si sérieux et si profond, qu'il faut l'apprendre bien des années avant de pouvoir s'en servir lucrativement.
Cette pensée effrayait Michel et le jetait parfois dans de grands accablements. «Oh! mon père!» pensait-il encore, au moment où nous le rencontrons à la porte d'un palais voisin de sa ville natale, «n'avez-vous pas fait, par excès d'amour pour moi, une grande faute contre vous et contre moi-même, en me poussant dans la carrière de l'ambition? J'ignore si je parviendrai, et pourtant je sens que j'aurai bien de la peine à reprendre la vie que vous menez et que la fortune m'avait destinée. Je ne suis pas aussi robuste que vous; j'ai dégénéré sous le rapport de la force physique, qui est le cachet de noblesse de notre race. Je ne sais pas marcher, je me fatigue à outrance de ce qui ne serait pour vous, à soixante ans, qu'une promenade de santé. Me voilà accablé, blessé au pied par ma faute, par ma distraction ou ma maladresse. Je suis pourtant né dans ces montagnes, et je vois les enfants courir sur ces laves tranchantes, comme je marcherais sur un tapis. Oui, mon père avait raison, c'est là une belle patrie; on peut être fier d'être sorti, comme la lave, des flancs de cette montagne terrible! Mais il faudrait être digne d'une telle origine et ne l'être pas à demi. Il faudrait être un grand homme et remplir le monde de foudres et d'éclairs, ou bien il faudrait être un paysan intrépide, un bandit déterminé, et vivre au désert, sans autre ressource qu'une carabine et une âme implacable. Cela aussi est une destinée poétique. Mais il est déjà trop tard pour moi; j'ai appris trop de choses, je connais trop les lois, les sociétés et les hommes. Ce qui est héroïsme, chez ces montagnards naïfs et sauvages, serait crime et lâcheté chez moi. Ma conscience me reprocherait d'avoir pu parvenir à la grandeur par le génie et les dons de la civilisation, et d'être retombé, par impuissance, à la condition de brigand. Il faudra donc vivre obscur et petit!»
Laissons encore un peu Michel rêver et secouer machinalement son pied engourdi, et disons au lecteur pourquoi, malgré son amour pour Rome et les jours agréables qu'il y passait, il se trouvait maintenant aux portes de Catane.
De mois en mois, sa sœur lui avait écrit sous la dictée de son père: «Tu ne peux venir encore, et nous ne pouvons rien arrêter pour notre propre avenir. Le malade est aussi bien portant que peut l'être un homme qui a perdu l'usage de ses bras et de ses jambes. Mais sa tête vit encore et conserve un reste de pouvoir. Voici de l'argent; ménage-le, mon enfant; car, bien que j'aie de l'ouvrage à discrétion, les salaires sont moins forts ici qu'à Rome.»
Michel essayait de ménager cet argent, qui représentait pour lui les sueurs de son père. Il frémissait de honte et d'effroi lorsque sa jeune sœur, qui travaillait à filer la soie (industrie très-répandue dans cette partie de la Sicile), ajoutait en cachette une pièce d'or à l'envoi de son père. C'était évidemment au prix de grandes privations que la pauvre enfant procurait à son frère de quoi se divertir pendant une heure. Michel fit le serment de ne pas toucher à ces pièces d'or, de les rassembler, et de reporter à Mila toutes ses petites économies.
Mais Michel aimait le plaisir; il avait besoin d'un certain luxe, il ne savait pas épargner. Il avait des goûts de prince, c'est-à-dire qu'il aimait à donner, et qu'il récompensait largement le premier facchino qui lui apportait une toile ou une lettre. Et puis, les matériaux du peintre sont fort coûteux. Et puis, enfin, quand Michel se trouvait avec des jeunes gens aisés, il eût rougi de ne point payer son écot comme les autres... Si bien qu'il s'endetta d'une petite somme, bien grosse pour le budget d'un pauvre peintre en bâtiments. Il arriva un moment où la dette, faisant la boule de neige, il fallait fuir honteusement, ou se résigner à quelque travail plus humble que la peinture d'histoire. Michel sacrifia, en frémissant de rage et de douleur, les pièces d'or qu'il avait résolu de reporter un jour à Mila. Mais, se voyant encore loin de compte, il avoua tout dans une lettre à son père, en s'accusant avec une sorte de désespoir. Huit jours après, un banquier fit remettre au jeune homme la somme nécessaire pour s'acquitter et vivre encore quelque temps sur le même pied. Puis, arriva une lettre de Mila, qui disait toujours, sous la dictée de Pier-Angelo: «Une bonne âme m'a prêté l'argent que je t'ai fait passer; mais il me faudra travailler six mois pour m'acquitter. Tâche, mon enfant, de ne pas t'endetter jusque-là, car nous aurions un arriéré dont nous ne pourrions peut-être pas sortir.»
Quoique Michel n'eût jamais subi aucune réprimande de la part de son père, il s'était attendu, cette fois, à quelque reproche. En voyant la bonté inépuisable et le courage philosophique de ce brave ouvrier, il fut navré, et, ne pouvant s'en prendre à lui-même des fautes que sa position l'avait entraîné à commettre, il se reprocha comme un crime d'avoir accepté cette position trop brillante. Il prit une grande résolution, et ce qui l'aida à y persister, ce fut l'idée qu'il accomplissait un grand sacrifice, et que s'il n'avait pas en lui l'étoffe d'un grand peintre, il avait au moins l'héroïsme d'un grand caractère. La vanité entra donc pour beaucoup dans cet effort, mais ce fut une vanité généreuse et naïve. Il paya ses dettes, dit adieu à ses amis, en leur déclarant qu'il abandonnait la peinture, et qu'il allait se faire ouvrier avec son père.
Puis, sans s'annoncer à celui-ci, il mit dans un sac quelques hardes choisies, un album, quelques pastilles d'aquarelle, sans s'apercevoir que c'était encore un reste de luxe et d'art dont il emportait avec lui la pensée, et il partit pour Catane, où nous venons de le voir presque arriver.
III.
MONSEIGNEUR.
Malgré ce renoncement héroïque à tous les rêves de sa jeunesse, le pauvre Michel éprouvait en cet instant une sorte de terreur douloureuse. Le voyage l'avait étourdi sur les conséquences de son sacrifice. La vue de l'Etna l'avait exalté. La joie qu'il éprouvait de revoir son excellent père et sa chère petite sœur l'avait soutenu. Mais cet accident fortuit d'une légère blessure au pied, et la nécessité de s'arrêter un instant, lui donnèrent, pour la première fois depuis son départ de Rome, le temps de la réflexion.
Il y avait aussi dans cet instant quelque chose de bien solennel pour sa jeune âme. Il saluait les coupole de sa ville natale, une des plus belles villes du monde, même pour quiconque vient de Rome, et celle dont la situation offre peut-être le coup d'œil le plus imposant.
Cette ville, si souvent bouleversée par le volcan, n'est pas fort ancienne, et le style du dix-septième siècle, qui y domine, n'a pas la grandeur ou la pureté des époques antérieures. Néanmoins, Catane, bâtie sur un plan vaste et avec une largeur antique, a un caractère grec dans son ensemble. La couleur sombre des laves dont elle est sortie, après avoir été engloutie par elles, comme si elle avait repris la vie dans ses propres cendres, à la manière du phénix, la plaine ouverte qui l'environne et les durs rochers de lave qui ont pris racine dans son port, comme pour assombrir de leur reflet austère jusqu'à l'éclat des flots, tout en elle est triste et majestueux.
Mais ce n'était pas l'aspect de cette cité qui préoccupait le plus notre jeune voyageur. Sa propre situation la lui faisait paraître plus morne et plus terrible que ne l'a rendue le passage des feux vomis de l'antre des Cyclopes. Il voyait là un lieu d'épreuves et d'expiations, devant lequel une sueur froide parcourait ses membres. C'est là qu'il allait dire adieu au monde des arts, à la société des gens éclairés, aux libres rêveries, et aux loisirs érudits de l'artiste destiné à de hautes destinées. C'est là qu'il fallait reprendre, après dix ans d'une existence privilégiée, le tablier du manœuvre, le hideux pot à colle, le feston classique, la peinture d'antichambre et de corridor. C'est là surtout qu'il faudrait travailler douze heures par jour et se coucher brisé de fatigue, sans avoir le temps ou la force d'ouvrir un livre ou de rêver dans un musée; là qu'il faudrait ne plus connaître d'autre intimité que celle de ce peuple sicilien, si pauvre et si malpropre, que la poésie de ses traits et de son intelligence peut à peine percer sous les haillons et l'accablement de la misère. Enfin, la porte de Catane était, pour ce pauvre proscrit, celle de la cité maudite dépeinte par le Dante.
A cette idée, un torrent de larmes, longtemps contenu ou détourné, s'échappa de ses yeux, et, qui l'eût vu ainsi, jeune, beau, pâle, assis à la porte d'un palais, et la main négligemment posée sur sa jambe douloureuse, eût songé au gladiateur antique blessé dans le combat, mais pleurant sa défaite plus que sa souffrance.
Les grelots de plusieurs mulets qui montaient la colline, et l'apparition d'une étrange caravane qui se dirigeait sur lui, apportèrent une distraction forcée aux pénibles réflexions de Michel-Ange Lavoratori. Les mulets étaient superbes et richement caparaçonnés et empanachés. Sur leurs longues housses de pourpre brillaient les insignes du cardinalat, la triple croix d'or, surmontée du petit chapeau et des glands. Ils étaient chargés de bagages et menés en main par des valets vêtus de noir, à figure triste et méfiante; puis venaient des abbés et d'autres personnages ecclésiastiques avec des culottes noires, des bas rouges et de larges boucles d'argent sur leurs souliers; les uns à cheval, les autres en litière. Un personnage fort gros, en habit noir, cheveux en bourse, le diamant au doigt, l'épée au côté, venait gravement, sur un âne magnifique. A son air d'importance, plus naïf que les physionomies cauteleuses des gens d'église qui l'entouraient, on pouvait reconnaître le médecin de Son Éminence. Il escortait pas à pas Son Éminence elle-même, portée dans une chaise, ou plutôt dans une grande boîte, par deux hommes vigoureux auprès desquels se tenaient quatre porteurs de rechange. Ce cortége se composait d'une quarantaine de personnes, et l'inutilité de chacune d'elles pouvait se mesurer au degré de recueillement et d'humilité qui se montrait sur sa figure.
Michel, curieux de voir défiler ce cortége qui renchérissait sur tout ce que Rome pouvait lui offrir de plus classique et de plus suranné en ce genre, se leva et se tint près de la porte, afin de regarder de plus près la figure du personnage principal. Il fut d'autant plus à même de satisfaire sa curiosité, que les porteurs s'arrêtèrent devant la vaste grille dorée, tandis qu'une espèce d'abbé à figure repoussante, mettant pied à terre, l'ouvrait lui-même d'un air d'autorité et avec un étrange sourire.
Le cardinal était un homme fort âgé, qui, de replet et coloré, était devenu maigre et pâle, par l'effet d'une lente et cruelle destruction. La peau de son visage, détendue et relâchée, formait mille plis et faisait ressembler sa face à une terre sillonnée par le passage des torrents. Malgré cette affreuse décomposition, il y avait un reste de beauté impérieuse sur cette figure morne, qui ne pouvait ou ne voulait plus faire aucun mouvement, mais où brillaient encore deux grands yeux noirs, dernier sanctuaire d'une vie obstinée.
Le contraste d'un regard perçant et dur avec une figure de cadavre frappa tellement Michel, qu'il ne put se défendre d'un sentiment de respect, et qu'il se découvrit instinctivement devant ce vestige d'une volonté puissante. Tout ce qui offrait un caractère de force et d'autorité agissait sur l'imagination de ce jeune homme, parce qu'il portait en lui-même l'ambition de ces choses, et, sans l'expression de ces yeux tyranniques, il n'eût peut-être pas songé à ôter son chapeau de paille.
Mais comme sa mise modeste et sa chaussure poudreuse annonçaient un homme du peuple beaucoup plus qu'un grand peintre en herbe, les gens du cardinal et le cardinal lui-même devaient s'attendre à ce qu'il se mit à genoux, ce que Michel ne fit point, et ce qui les scandalisa énormément.
Le cardinal s'en aperçut le premier, et, au moment où ses porteurs allaient franchir la grille, il fit avec les sourcils un signe qui fut aussitôt compris de son médecin, lequel, marchant toujours à sa portière, avait la consigne de tenir toujours ses yeux attachés sur ceux de Son Éminence.
Le docteur avait tout juste assez d'esprit pour comprendre au regard du cardinal que celui-ci voulait manifester une volonté quelconque; alors il commandait la halte et avertissait l'abbé Ninfo, secrétaire de Son Éminence, le même qui venait d'ouvrir la grille de sa propre main, avec une clef tirée de sa propre poche. L'abbé accourait, comme il accourut en ce moment même, et, couvrant de son corps la portière de la chaise, il la cachait au reste du cortége. Alors il s'établissait entre lui et l'Éminence un dialogue mystérieux, tellement mystérieux que nul ne pouvait dire si l'Éminence se faisait comprendre au moyen de la parole ou par le seul jeu de sa physionomie. A l'ordinaire, le cardinal paralytique ne faisait entendre qu'une sorte de grognement inintelligible, qui devenait un affreux hurlement lorsqu'il était en colère; mais l'abbé Ninfo comprenait si bien ce grognement, aidé du regard expressif de Son Éminence et de la connaissance qu'il avait de son caractère et de ses desseins, qu'il traduisait et faisait exécuter les volontés de son maître avec une intelligence, une rapidité et une précision de détails qui tenaient du prodige. Cela paraissait même trop surnaturel pour être accepté par les autres subalternes, et ils prétendaient que Son Éminence avait conservé l'usage de la parole; mais que, par une intention diplomatique des plus profondes, elle ne voulait plus s'en servir qu'avec l'abbé Ninfo. Le docteur Recuperati assurait pourtant que la langue de Son Éminence était aussi bien paralysée que ses bras et que ses jambes, et que les seules parties vivantes de son être étaient les organes du cerveau et ceux de la digestion. «Avec cela, disait-il, on peut vivre jusqu'à cent ans, et remuer encore le monde, comme Jupiter ébranlait l'Olympe avec le seul froncement de son arcade sourcilière.»
Du dialogue fantastique qui s'établit encore, cette fois, entre les yeux pénétrants de l'abbé Ninfo et les sourcils éloquents de Son Éminence, il résulta que l'abbé se retourna brusquement vers Michel et lui fit signe d'approcher. Michel eut grande envie de n'en rien faire et de forcer l'abbé à marcher vers lui; mais tout à coup l'esprit sicilien se réveilla en lui, et il se mit sur ses gardes. Il se rappela tout ce que son père lui avait dit des dangers qu'il avait à craindre de l'ire d'un certain cardinal, et quoiqu'il ne vît point si celui-ci était paralysé ou non, il s'avisa tout de suite que ce pouvait bien être le cardinal prince Ieronimo de Palmarosa. Dès lors il résolut de dissimuler et approcha de la chaise dorée, fleuronnée et armoriée de Son Éminence.
—Que faites-vous à cette porte? lui demanda l'abbé d'un ton rogue. Êtes-vous de la maison?
—Non, Excellence, répondit Michel avec un calme apparent, bien qu'il fût tenté de souffleter ce personnage. Je passe.
L'abbé regarda dans la chaise, et apparemment on lui fit comprendre qu'il était inutile d'effrayer les passants, car il changea tout à coup de langage et de manières en se retournant vers Michel:
—Mon ami, dit-il d'un air bénin, vous ne paraissez pas heureux; vous êtes ouvrier?
—Oui, Excellence, répondit Michel résolu à parler le moins possible.
—Et vous êtes fatigué? vous venez de loin?
—Oui, Excellence.
—Cependant vous êtes fort pour votre âge. Quel âge avez-vous bien?
—Vingt et un ans.
Michel pouvait risquer ce mensonge; car, quoiqu'il n'eût encore presque pas de barbe au menton, il était arrivé à toute sa croissance, et son cerveau actif et inquiet lui avait déjà fait perdre la première fraîcheur de l'adolescence. Dans cette dernière réponse, il se conformait à une instruction particulière que son père lui avait donnée en le quittant, et qui lui revenait fort à propos dans la mémoire. «Si tu viens me rejoindre un jour ou l'autre, lui avait dit le vieux Pier-Angelo, souviens-toi bien, tant que tu ne seras pas auprès de moi, de ne jamais répondre un mot de vérité aux gens qui te paraîtront curieux et questionneurs. Ne leur dis ni ton nom, ni ton âge, ni ta profession, ni la mienne, ni d'où tu viens, ni où tu vas. La police est plus tracassière que clairvoyante. Mens effrontément et ne crains rien.»
«Si mon père m'entendait, pensa Michel, après s'être ainsi tiré d'affaire, il serait content de moi.»
—C'est bien, dit l'abbé, et il se retira de la portière du prélat, afin que celui-ci pût voir le pauvre diable qui avait attiré ainsi son attention. Michel rencontra le regard terrible de ce moribond, et, cette fois, il sentit plus de méfiance et d'aversion que de respect pour ce front étroit et despotique. Averti par un pressentiment intérieur qu'il courait un certain danger, il changea l'expression habituelle de sa figure, et, mettant une feinte puérilité à la place de l'orgueil, il plia le genou, puis, baissant la tête pour échapper à l'examen du prélat, il feignit d'attendre sa bénédiction.
—Son Éminence vous bénit mentalement, répondit l'abbé après avoir consulté les yeux du cardinal, et il fit signe aux porteurs de se remettre en marche.
La chaise franchit la grille et pénétra lentement dans l'avenue.
«Je voudrais bien savoir, se disait Michel en regardant passer le cortége, si mon instinct ne m'a pas trompé et si c'est là l'ennemi de ma famille.»
Il allait se retirer, lorsqu'il remarqua que l'abbé Ninfo n'avait pas suivi le cardinal, et qu'il attendait, pour refermer la grille et remettre la clef dans sa poche, que le dernier mulet eût passé. Ce soin étrange, de la part d'un homme attaché de si près à la personne du cardinal, avait lieu de le frapper, et le regard oblique et attentif que ce personnage déplaisant jetait sur lui à la dérobée le frappait encore plus.
«Il est évident qu'on m'observe déjà dans ce pays de malheur, pensa-t-il; et que mon père n'avait pas rêvé les inimitiés contre lesquelles il me mettait en garde.»
L'abbé lui fit signe à travers la grille, au moment où il retirait la clef. Michel, convaincu qu'il fallait jouer son rôle avec plus de soin que jamais, approcha d'un air humble:
—Tenez, mon garçon, lui dit l'abbé en lui présentant un tharin, voilà pour vous rafraîchir au premier cabaret, car vous me paraissez bien fatigué.
Michel s'abstint de tressaillir. Il accepta l'outrage, tendit la main et remercia humblement; puis il se hasarda à dire:
—Ce qui m'afflige, c'est que Son Éminence n'ait pas daigné m'octroyer sa bénédiction.»
Cette platitude bien jouée effaça les méfiances de l'abbé.
«Console-toi, mon enfant, répondit-il d'un ton dégagé: la divine Providence a voulu éprouver notre saint cardinal en lui retirant l'usage de ses membres. La paralysie ne lui permet plus de bénir les fidèles qu'avec l'esprit et le cœur.
Tenez, mon garçon. ([Page 7.])
—Que Dieu la guérisse et la conserve! reprit Michel; et il s'éloigna, bien certain, cette fois, qu'il ne s'était pas trompé, et qu'il venait d'échapper à une rencontre périlleuse.
Il n'avait pas descendu dix pas sur la colline qu'il se trouva face à face, au détour d'un rocher, avec un homme qui vint tout près de lui sans que ni l'un ni l'autre se reconnussent, tant ils s'attendaient peu à se rencontrer en ce moment. Tout à coup ils s'écrièrent tous les deux à la fois, et s'unirent dans une étreinte passionnée. Michel embrassait son père.
—O mon enfant! mon cher enfant! toi, ici! s'écria Pier-Angelo. Quelle joie et quelle inquiétude pour moi! Mais la joie l'emporte et me donne l'esprit plus courageux que je ne l'avais il y a un instant. En songeant à toi, je me disais: Il est heureux que Michel ne soit pas ici, car nos affaires pourraient bien se gâter. Mais te voilà, et je ne puis pas m'empêcher d'être le plus heureux des hommes.
—Mon père, répondit Michel, n'ayez pas peur: je suis devenu prudent en mettant le pied sur le sol de ma patrie. Je viens de rencontrer notre ennemi face à face, j'ai été interrogé par lui, et j'ai menti à faire plaisir.
Pier-Angelo pâlit.—Qui? qui? s'écria-t-il, le cardinal?
—Oui, le cardinal en personnelle paralytique dans sa grande boîte dorée. Ce doit être le fameux prince Ieromino, dont mon enfance a été si effrayée, et qui me paraissait d'autant plus terrible que je ne savais pas la cause de ma peur. Eh bien, cher père, je vous assure que s'il a encore l'intention de nuire, il ne lui en reste guère les moyens, car toutes les infirmités semblent s'être donné le mot pour l'accabler. Je vous raconterai notre entrevue; mais parlez-moi d'abord de ma sœur, et courons la surprendre.
—Non, non, Michel, le plus pressé c'est que tu me racontes comment tu as vu de si près le cardinal. Entrons dans ce fourré, je ne suis pas tranquille. Dis-moi, dis-moi vite!... Il t'a parlé, dis-tu?... Cela est donc certain, il parle?
—Rassurez-vous, père, il ne parle pas.
—Tu en es sûr? Tu me disais qu'il t'avait interrogé?
Au lieu de gronder, vous devriez aider à clouer. ([Page 15.])
—J'ai été interrogé de sa part, à ce que je suppose; mais, comme j'observais tout avec sang-froid, et que l'espèce d'abbé qui lui sert de truchement est trop mince pour cacher tout l'intérieur de la chaise, j'ai fort bien vu que Son Éminence ne pouvait parler qu'avec les yeux. De plus, Son Éminence est affligée de surdité complète, car, lorsque j'ai fait savoir mon âge, qu'on me demandait, je ne sais trop pourquoi, j'ai vu l'abbé se pencher vers monseigneur et lui montrer deux fois de suite ses dix doigts, puis le pouce de sa main droite.
—Muet, impotent, et sourd par-dessus le marché! Je respire. Mais quel âge t'es-tu donc donné? vingt et un ans?
—Vous m'aviez recommandé de mentir dès que j'aurais mis le pied en Sicile?
—C'est bien, mon enfant, le ciel t'a assisté et inspiré en cette rencontre.
—Je le crois, mais j'en serais encore plus certain si vous me disiez comment le cardinal peut s'intéresser à ce que j'aie dix-huit ou vingt et un ans.
—Cela ne peut l'intéresser en aucune façon, dit Pier-Angelo en souriant. Mais je suis charmé que tu te sois souvenu de mes conseils et que tu aies acquis soudainement cette prudence dont je ne te croyais pas capable. Eh, dis-moi encore, l'abbé Ninfo, car c'était lui qui t'interrogeait, j'en suis sûr... il est fort laid?
—Il est affreux, louche, camard.
—C'est bien cela! Que t'a-t-il demandé encore? Ton nom, ton pays?
—Non, aucune autre question directe que celle de mon âge, et la manière brillante dont je lui ai répondu l'a tellement satisfait apparemment, qu'il m'a tourné le dos en me promettant la bénédiction de Son Éminence.
—Et Son Éminence ne te l'a pas donnée? elle n'a pas levé une main?
—L'abbé lui-même m'a dit, un peu plus tard, que Son Éminence était complètement privée de l'usage de ses membres.
—Quoi! cet homme t'a encore parlé? Il est revenu vers toi, ce suppôt d'enfer?
En parlant ainsi, Pier-Angelo se grattait la nuque, le seul endroit de sa tête où sa main agitée pût trouver des cheveux. C'était, chez lui, le signe d'une grande contention d'esprit.
IV.
MYSTÈRES.
Quand Michel eut raconté, dans le plus petit détail, la fin de son aventure, et que Pier-Angelo eut admiré et approuvé son hypocrisie: «Ah çà! mon père, dit le jeune homme, expliquez-moi donc comment vous vivez ici, à visage découvert et sous votre véritable nom sans être tourmenté, tandis que moi je dois, en arrivant, user de feinte et me tenir sur mes gardes?»
Pier-Angelo parut hésiter un instant, puis répondit:
—Mais c'est tout simple, mon enfant! On m'a fait passer autrefois pour un conspirateur; j'ai été mis en prison, je n'ai peut-être échappé à la potence que par la fuite. Il y avait déjà un commencement d'instruction contre moi. Tout cela est oublié, et, quoique le cardinal ait dû, dans le temps, connaître mon nom et ma figure, il paraît que j'ai bien changé, ou que sa mémoire est fort affaiblie, car il m'a revu ici, et peut-être m'a-t-il entendu nommer, sans me reconnaître et sans se rien rappeler: c'est une épreuve que j'ai voulu faire. J'ai été mandé par l'abbé Ninfo pour travailler dans son palais; j'y ai été très-hardiment, après avoir pris mes mesures pour que Mila pût être en sûreté, au cas où l'on me jetterait en prison sans forme de procès. Le cardinal m'a vu et ne m'a pas reconnu. L'abbé Ninfo ne sait rien de moi; je suis donc, ou du moins j'étais tranquille pour mon propre compte, et j'allais justement t'engager à venir me voir, lorsqu'on a dit par la ville, depuis quelques jours, que la santé de Son Éminence était sensiblement améliorée, à tel point qu'elle allait passer quelque temps dans sa maison de campagne, tiens, là-bas, à Ficarazzi; on voit d'ici le palais, au revers de la colline.
—La villa que voici à deux pas de nous, et où je viens de voir entrer le cardinal, n'est donc pas sa propre résidence?
—Non, c'est celle de sa nièce, la princesse Agathe, et, sans doute, il a voulu faire un détour et lui rendre une visite comme en passant; mais cette visite-là me tourmente. Je sais qu'elle ne s'y attendait point, qu'elle n'avait rien préparé pour recevoir son oncle. Il aura voulu lui faire une surprise désagréable; car il ne peut pas ignorer qu'il n'a guère sujet d'être aimé d'elle. Je crains que cela ne cache quelque mauvais dessein. Dans tous les cas, cette activité subite de la part d'un homme qui, depuis un an, ne s'est promené que sur un fauteuil à roulettes, dans la galerie de son palais de ville, me donne à penser, et je dis qu'il faut faire attention à tout maintenant.
—Mais enfin, mon père, tout cela ne m'apprend pas quel danger je peux courir personnellement! J'avais à peine six mois, je crois, quand nous avons quitté la Sicile; je ne pense pas que je fusse impliqué dans la conspiration où vous vous êtes trouvé compromis?
—Non, certes; mais on observe les nouveaux-venus. Tout homme du peuple, jeune, intelligent et venant du dehors, est supposé dangereux, imbu des idées nouvelles. Il ne faudrait qu'un mot de toi, prononcé devant un espion ou extorqué par un agent provocateur, pour te faire mettre en prison, et quand j'irais t'y réclamer comme mon fils, ce serait pire, si, par hasard, le maudit cardinal était revenu à la santé et à l'exercice du pouvoir. Il pourrait se rappeler alors que j'ai été accusé autrefois; il nous appliquerait, en guise de sentence, le proverbe: Tel père, tel fils. Comprends-tu, maintenant?
—Oui, mon père, et je serai prudent. Comptez sur moi.
—Cela ne suffit pas. Il faut que je m'assure de l'état du cardinal. Je ne veux pas te faire entrer dans Catane sans savoir à quoi m'en tenir.
—Et que ferez-vous pour cela, mon père?
—Je me tiendrai caché ici avec toi jusqu'à ce que nous ayons vu le cardinal et sa livrée descendre vers Ficarazzi. Cela ne tardera pas. S'il est vrai qu'il soit sourd et muet, il ne fera pas de longue conversation avec sa nièce. Aussitôt que nous ne risquerons plus de le rencontrer, nous irons là, au palais de Palmarosa, où je travaille maintenant; je t'y cacherai dans un coin, et j'irai consulter la princesse.
—Cette princesse est donc dans vos intérêts?
—C'est ma plus puissante et ma plus généreuse cliente. Elle m'emploie beaucoup; et, grâce à elle, j'espère que nous ne serons point persécutés.
—Ah! mon père, s'écria Michel, c'est elle qui vous a donné l'argent avec lequel j'ai pu payer mes dettes?
—Prêté, mon enfant, prêté. Je savais bien que tu n'accepterais pas une aumône; mais elle me donne assez d'ouvrage pour que je puisse m'acquitter peu à peu envers elle.
—Vous pouvez dire: «Bientôt», mon père, car me voici! Je viens pour m'acquitter envers vous, et mon voyage n'a pas d'autre but.
—Comment, cher enfant! tu as vendu un tableau? Tu as gagné de l'argent?
—Hélas! non! Je ne suis pas encore assez habile et assez connu pour gagner de l'argent. Mais j'ai des bras, et j'en sais assez pour peindre des fresques d'ornement. Nous allons donc travailler ensemble mon bon père, et je ne rougirai plus jamais de mener la vie d'un artiste, tandis que vous épuisez vos forces pour satisfaire mes goûts déplacés.
—Parles-tu sérieusement, Michel? s'écria le vieillard. Tu voudrais te faire ouvrier?
—J'y suis bien résolu. J'ai revendu mes toiles, mes gravures, mes livres. J'ai donné congé de mon logement, j'ai remercié mon maître, j'ai dit adieu à mes amis, à Rome, à la gloire... Cela m'a un peu coûté, ajouta Michel, qui sentait ses yeux se remplir de larmes; mais embrassez-moi, mon père, dites-moi que vous êtes content de votre fils, et je serai fier de ce que j'ai fait!
—Oui, embrasse-moi, ami! s'écria le vieux artisan en pressant son fils contre sa poitrine, et en mêlant ses larmes aux siennes. C'est bien, c'est beau ce que tu as fait là, et Dieu te donnera une belle récompense, c'est moi qui t'en réponds. J'accepte ton sacrifice; mais, entendons-nous! pour un temps seulement, pour un temps que nous ferons le plus court possible, en travaillant vite à nous acquitter. Cette épreuve te sera bonne, et ton génie y grandira au lieu de s'éteindre. A nous deux, grâce à la bonne princesse, qui nous paiera bien, nous aurons bientôt gagné assez d'argent pour que tu puisses reprendre la grande peinture, sans aucun remords et sans m'imposer aucune privation. C'est entendu. Maintenant parlons de ta sœur. C'est un prodige d'esprit que cette petite fille. Et comme tu vas la trouver grandie et belle! belle que c'est effrayant pour un pauvre diable de père comme moi.
—Je veux rester ouvrier, s'écria Michel, puisque avec un gagne-pain modeste, mais assuré, je puis arriver à établir ma sœur suivant sa condition. Pauvre cher ange, qui m'envoyait ses petites épargnes! Et moi, malheureux, qui voulais les lui rapporter, et qui me suis vu forcé de les sacrifier! Ah! c'est affreux, c'est peut-être infâme, de vouloir être artiste quand on a des parents pauvres!...
—Nous parlerons de cela, et je te ferai reprendre goût à ta destinée, mon enfant; mais écoute: J'entends crier la grille... c'est le cardinal qui sort de la villa; ne nous montrons pas: nous les verrons bientôt descendre sur la droite... Tu dis que le Ninfo a ouvert la porte lui-même avec une clef qu'il avait? C'est fort étrange et fort inquiétant de voir que cette bonne princesse n'est pas chez elle, que ces gens-là ont de fausses clefs pour violer sa demeure à l'improviste, et qu'ils la soupçonnent, apparemment, puisqu'ils l'épient de la sorte!
—Mais de quoi peuvent-ils donc la soupçonner?
—Eh! quand ce ne serait que de protéger les gens qu'ils persécutent! Tu déclares que tu es devenu prudent, et d'ailleurs, tu comprendras l'importance de ce que je vais te dire: Tu sais déjà que les Palmarosa étaient tout dévoués à la cour de Naples; que le prince Dionigi, l'aîné de la famille, père de la princesse Agathe et frère du cardinal, était le plus mauvais Sicilien qu'on ait jamais connu, l'ennemi de sa patrie et le persécuteur de ses compatriotes; et cela, non par lâcheté, comme tous ceux qui se donnent au vainqueur, ni par cupidité comme ceux qui se vendent; il était riche et hardi, mais par ambition, par la passion qu'il avait de dominer, enfin par une sorte de méchanceté qui était dans son sang et qui lui faisait trouver un plaisir extrême à effrayer, à tourmenter et à humilier son prochain. Il fut tout-puissant du temps de la reine Caroline, et, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de nous débarrasser de lui, il a fait aux nobles patriotes et aux pauvres gens qui aimaient leur pays tout le mal possible. Son frère l'a continué, ce mal; mais le voilà qui s'en va aussi, et, si la lampe épuisée jette encore une petite clarté, c'est la preuve qu'elle va s'éteindre. Alors, tout ce qui forme, dans le peuple de Catane et surtout dans le faubourg que nous habitons, la clientèle des Palmarosa pourra respirer en paix. Il n'y a plus de mâles dans la famille, et tous ces grands biens, desquels le cardinal avait encore une grande partie en jouissance, vont retomber dans les mains d'une seule héritière, la princesse Agathe. Celle-là est aussi bonne que ses parents ont été pervers, et celle-là pense bien! Celle-là est Sicilienne dans l'âme et déteste les Napolitains! Celle-là aura de l'influence quand elle sera tout à fait maîtresse de ses biens et de ses actions. Si Dieu voulait permettre qu'elle se mariât et qu'elle mit dans sa maison un bon seigneur bien pensant comme elle, cela changerait un peu l'esprit de l'administration et adoucirait notre sort!
—Cette princesse est donc une jeune personne?
—Oui, jeune encore, et qui pourrait bien se marier; mais elle ne l'a pas voulu jusqu'à celle heure, dans la crainte, à ce que je puis croire, de n'être pas libre de choisir à son gré.
Mais nous voici près du parc, ajouta Pier-Angelo; nous pourrions rencontrer du monde, ne parlons plus que de choses indifférentes. Je te recommande bien, mon enfant, de ne te servir ici que du dialecte sicilien, comme nous en avions gardé si longtemps, à Rome, la louable habitude. Depuis que nous nous sommes quittés, tu n'as point oublié ta langue, j'espère?
—Non, certes, répondit Michel.»
Et il se mit à parler sicilien avec volubilité pour montrer à son père que rien en lui ne sentait l'étranger.
«C'est fort bien, reprit Pier; tu n'as pas le moindre accent.»
Ils avaient fait un détour et étaient arrivés à une grille assez distante de celle où Michel avait fait la rencontre de monsignor Ieronimo; cette entrée était ouverte, et de nombreuses traces sur le sable attestaient que beaucoup d'hommes, de chevaux et de voitures y passaient habituellement.
«Tu vas voir un grand remue-ménage ici et bien contraire aux habitudes de la maison, dit le vieux peintre à son fils. Je t'expliquerai cela. Mais ne disons mot encore, c'est le plus sûr. Ne regarde pas trop autour de toi, n'aie pas l'air étonné d'un nouveau-venu. Et d'abord cache-moi ce sac de voyage ici, dans les rochers, auprès de la cascade; je reconnaîtrai bien l'endroit. Passe ta chaussure dans l'herbe pour n'avoir pas l'air d'un voyageur. Mais je crois que tu boites: es-tu blessé?
—Rien, rien; un peu de fatigue.
—Je vais te conduire en un lieu où tu te reposeras sans que personne te dérange.»
Pier-Angelo fit plusieurs détours dans le parc, dirigeant son fils par des sentiers ombragés, et ils parvinrent ainsi jusqu'au palais sans avoir rencontré personne, quoiqu'ils entendissent beaucoup de bruit à mesure qu'ils en approchaient. Ils y pénétrèrent par une galerie basse et passèrent rapidement devant une salle immense, remplie d'ouvriers et de matériaux de toute espèce, rassemblés pour une construction incompréhensible. Ces gens étaient si affairés et faisaient si grand tapage, qu'ils ne remarquèrent pas Michel et son père. Michel n'eut pas le temps de se rendre compte de ce qu'il voyait. Son père lui avait recommandé de le suivre pas à pas, et celui-ci marchait si vite que le jeune voyageur, épuisé de fatigue, avait peine à franchir, comme lui, les escaliers étroits et rapides où il l'entraînait.
Le voyage qu'ils firent dans ce labyrinthe de passages dérobés parut fort long à Michel. Enfin, Pier-Angelo tira une clef de sa poche et ouvrit une petite porte située sur un couloir obscur. Ils se trouvèrent alors dans une longue galerie, ornée de statues et de tableaux. Mais les jalousies étant fermées partout, il y régnait une telle obscurité que Michel n'y put rien distinguer.
—Tu peux faire la sieste ici, lui dit son père après avoir refermé avec soin la petite porte, dont il retira la clef; je t'y laisse; je reviendrai le plus tôt possible, et je te dirai alors comment nous devons nous conduire.»
Il traversa la galerie dans toute sa longueur, et, soulevant une portière armoriée, il tira un cordon de sonnette. Au bout de quelques instants, une voix lui répondit de l'intérieur, un dialogue s'établit si bas que Michel ne put rien entendre. Enfin une porte mystérieuse s'ouvrit à demi, et Pier-Angelo disparut, laissant son fils dans l'obscurité, la fraîcheur et le silence de ce grand vaisseau désert.
Par moments, cependant, les voix sonores des ouvriers qui travaillaient en bas, le bruit de la scie et du marteau, des chansons, des rires et des jurements, montaient jusqu'à lui. Mais peu à peu ce bruit diminua en même temps que le jour baissait, et, au bout de deux heures, le silence le plus complet régna dans cette demeure inconnue, où Michel-Angelo se trouvait enfermé, mourant de faim et de lassitude.
Ces deux heures d'attente lui eussent paru bien longues si le sommeil ne fût venu à son secours. Quoique ses yeux se fussent habitués à l'obscurité de la galerie, il ne fit aucun effort pour regarder les objets d'art qu'elle contenait. Il s'était laissé tomber sur un tapis, et il s'abandonnait à un assoupissement parfois interrompu par le vacarme d'en bas, et l'espèce d'inquiétude qu'on éprouve toujours à s'endormir dans un lieu inconnu. Enfin, quand la fin du jour eut fait cesser les travaux, il s'endormit profondément.
Mais un cri étrange, qui lui parut sortir d'une des rosaces à jour qui donnaient de l'air à la galerie, le réveilla en sursaut. Il leva instinctivement la tête et crut voir une faible lueur courir sur le plafond. Les figures peintes sur cette voûte parurent s'agiter un instant. Un nouveau cri plus faible que le premier, mais d'une nature si particulière que Michel en fut atteint et bouleversé jusqu'au fond des entrailles, vibra encore au-dessus de lui. Puis la lueur s'éteignit. Le silence et les ténèbres redevinrent tels, qu'il put se demander s'il n'a pas fait un rêve.
Un quart d'heure s'écoula encore, pendant lequel Michel, agité de ce qui venait de lui arriver, ne songea plus à se rendormir. Il craignait pour son père quelque danger inqualifiable. Il s'effrayait de se voir enfermé et hors d'état de le secourir. Il interrogeait toutes les issues, et toutes étaient solidement closes. Enfin, il n'osait faire aucun bruit, car, après tout, c'était la voix d'une femme qu'il avait entendue, et il ne voyait pas quel rapport ce cri ou cette plainte pouvait avoir avec sa situation ou celle de Pier-Angelo.
Enfin, la porte mystérieuse s'ouvrit, et Pier-Angelo reparut portant une bougie, dont la clarté vacillante donna un aspect fantastique aux statues qu'elle éclaira successivement. Quand il fut auprès de Michel: «Nous sommes sauvés, lui dit-il à voix basse; le cardinal est en enfance, et l'abbé Ninfo ne sait rien qui nous concerne. La princesse, que j'ai été forcé d'attendre bien longtemps, parce qu'elle avait du monde autour d'elle, est d'avis que nous ne fassions aucun mystère à propos de toi. Elle pense que ce serait pire que de te montrer sans affectation. Nous allons donc rejoindre ta sœur qui, sans doute, s'inquiète de ne pas me voir rentrer. Mais nous avons un bout de chemin à faire, et je présume que tu meurs de faim et de soif. L'intendant de la maison, qui est très bon pour moi, m'a dit d'entrer dans un petit office, où nous trouverons de quoi nous restaurer.»
Michel suivit son père jusqu à une pièce qui était fermée, sur une de ses faces, par un vitrage sur lequel un rideau retombait à l'extérieur. Cette pièce, qui n'avait rien de remarquable, était éclairée de plusieurs bougies, circonstance qui étonna légèrement Michel. Pier-Angelo, qui s'en aperçut, lui dit que c'était un endroit où la première femme de chambre de la princesse venait présider, le soir, à la collation que l'on préparait pour sa maîtresse. Puis il se mit, sans façon, à ouvrir les armoires et à en tirer des confitures, des viandes froides, du vin, des fruits, et mille friandises qu'il plaça pêle-mêle sur la table, en riant à chaque découverte qu'il faisait dans ces inépuisables buffets, le tout à la grande stupéfaction de Michel, qui ne reconnaissait point là la discrétion et la fierté habituelles de son père.
V.
LE CASINO.
«Eh bien, dit Pier-Angelo, tu ne m'aides point? Tu te laisses servir par ton père et tu restes les bras croisés? Au moins, tu vas te donner la peine de boire et de manger toi-même?
—Pardon, cher père, vous me paraissez faire les honneurs de la maison avec une aisance que j'admire, mais que je n'oserais pas imiter. Il me semble que vous êtes ici comme chez vous.
—J'y suis mieux que chez moi, répondit Pierre en mordant une aile de volaille et en présentant l'autre aile à son fils. Ne compte pas que je te ferai faire souvent de pareils soupers. Mais profite de celui-ci sans mauvaise honte; je t'ai dit que le majordome m'y avait autorisé.
—Le majordome n'est qu'un premier domestique qui gaspille comme les autres, et qui invite ses amis à prendre ses aises aux frais de sa patronne. Pardon, mon père, mais ce souper me répugne; tout mon appétit s'en va, à l'idée que nous volons le souper de la princesse; car ces assiettes du Japon chargées de mets succulents n'étaient pas destinées pour notre bouche, ni même pour celle de monsieur le majordome.
—Eh bien, s'il faut te le dire, c'est vrai; mais c'est la princesse elle-même qui m'a commandé de manger son souper, parce qu'elle n'a pas faim ce soir et qu'elle a supposé que tu aurais quelque répugnance à souper avec ses gens.
—Voilà une princesse d'une étrange bonté, dit Michel, et d'une exquise délicatesse à mon égard! J'avoue que je n'aimerais pas à manger avec ses laquais. Pourtant, mon père, si vous le faites, si c'est l'habitude de la maison et une nécessité de ma position nouvelle, je ne serai pas plus délicat que vous, je m'y accoutumerai. Mais comment cette princesse a-t-elle songé à m'épargner, pour ce soir, ce petit désagrément?
—C'est que je lui ai parlé de toi. Comme elle s'intéresse à moi particulièrement, elle m'a fait beaucoup de questions sur ton compte, et, en apprenant que tu étais un artiste, elle m'a déclaré qu'elle te traiterait en artiste, qu'elle te trouverait dans sa maison une besogne d'artiste, enfin qu'on y aurait pour toi tous les égards que tu pourrais souhaiter.
—C'est là une dame bien libérale et bien généreuse, reprit Michel en soupirant, mais je n'abuserai pas de sa bonté. Je rougirais d'être traité comme un artiste, à côté de mon père l'artisan. Non, non, je suis artisan moi-même, rien de plus et rien de moins. Je veux être traité comme mes pareils, et, si je mange ici ce soir, je veux manger demain où mangera mon père.
—C'est bien, Michel; ce sont là de nobles sentiments. A ta santé! Ce vin de Syracuse me donne du cœur et me fait paraître le cardinal aussi peu redoutable qu'une momie! Mais que regardes-tu ainsi?
—Il me semble voir ce rideau s'agiter à chaque instant derrière le vitrage. Il y a là certainement quelque domestique curieux qui nous voit de mauvais œil manger un si bon souper à sa place. Ah! ce sera désagréable d'avoir des relations de tous les instants avec ces gens-là! Il faut les ménager, sans doute, car ils peuvent nous desservir auprès de leurs maîtres et priver d'une bonne pratique un honnête ouvrier qui leur déplaît.
—C'est vrai, en général, mais ici ce n'est point à craindre; j'ai la confiance de la princesse; je traite avec elle directement et sans recevoir d'ordres du majordome. Et puis, elle n'est servie que par d'honnêtes gens. Allons, mange tranquille et ne regarde pas toujours ce rideau agité par le vent.
—Je vous assure, mon père, que ce n'est pas le vent, à moins que Zéphyre n'ait une jolie petite main blanche avec un diamant au doigt.
—En ce cas, c'est la première femme de chambre de la princesse. Elle m'aura entendu dire à sa maîtresse que tu étais un joli garçon, et elle est curieuse de te voir. Place-toi bien de ce côté, afin qu'elle puisse satisfaire sa fantaisie.
—Mon père, je suis plus pressé d'aller voir Mila que d'être vu par madame la première femme de chambre de céans. Me voilà rassasié, partons.
—Je ne partirai pas sans avoir encore une fois demandé du cœur et des jambes à ce bon vin. Trinque avec moi de nouveau, Michel! je suis si heureux de me trouver avec toi, que je me griserais si j'en avais le temps!
—Moi aussi, mon père, je suis heureux; mais je le serai encore plus quand nous serons chez nous auprès de ma sœur. Je ne me sens pas aussi à l'aise que vous dans ce palais mystérieux: il me semble que j'y suis épié, ou que j'y effraie quelqu'un. Il y a ici un silence et un isolement qui ne me semblent pas naturels. On n'y marche pas, on ne s'y montre pas comme ailleurs. Nous y sommes furtivement, et c'est furtivement aussi qu'on nous y observe. Partout ailleurs je casserais une vitre pour regarder ce qu'il y a derrière ce rideau... et tout à l'heure, dans la galerie, j'ai eu une émotion terrible: j'ai été réveillé par un cri tel que je n'en ai jamais entendu de pareil.
—Un cri, vraiment? comment se fait-il qu'étant peu éloigné, dans cette partie du palais, je n'aie rien entendu? Tu auras rêvé!
—Non! non! je l'ai entendu deux fois; un cri faible, il est vrai, mais si nerveux et si étrange que le cœur me bat quand j'y songe.
—Ah! voilà bien ton esprit romanesque! A la bonne heure, Michel, je te reconnais; cela me fait plaisir, car je craignais que tu ne fusses devenu trop raisonnable. Cependant je suis fâché pour ton aventure d'être forcé de te dire ce que j'en pense: c'est que la première femme de chambre de Son Altesse aura vu une araignée ou une souris, en passant dans un des couloirs qui longent le plafond de la grande galerie de peinture. Toutes les fois qu'elle voit une de ces bestioles, elle fait des cris affreux, et je me permets de me moquer d'elle.»
Cette explication prosaïque contraria un peu le jeune artiste. Il entraîna son père, qui penchait à s'oublier à l'endroit du vin de Syracuse, et, une demi-heure après, il était dans les bras de sa sœur.
Dès le lendemain, Michel-Ange Lavoratori était installé avec son père au palais de Palmarosa, pour y travailler assidûment le reste de la semaine. Il s'agissait de décorer une immense salle de bal construite en bois et en toile pour la circonstance, attenant au péristyle de cette belle villa, et ouvrant de tous côtés sur les jardins. Voici à propos de quoi la princesse, ordinairement très-retirée du monde, donnait cette fête splendide, à laquelle devaient prendre part tous les riches et nobles habitants de Catane et des villas environnantes.
Tous les ans, la haute société de cette contrée se réunissait pour donner un bal par souscription au profit des pauvres, et chaque personnage, propriétaire d'un vaste local, soit à la ville, soit à la campagne, prêtait son palais et faisait même une partie des frais de la fête quand sa fortune le lui permettait.
Quoique la princesse fût fort charitable, son goût pour la retraite lui avait fait différer d'offrir son palais; mais enfin son tour était venu; elle avait pris magnifiquement son parti en se chargeant de tous les frais du bal, tant pour le décor de la salle que pour le souper, la musique etc. Moyennant cette largesse, la somme des pauvres promettait d'être fort ronde, et la villa Palmarosa étant la plus belle résidence du pays, la réception étant organisée d'une manière splendide, cette fête devait être la plus éclatante qu'on eût encore vue.
La maison était donc pleine d'ouvriers qui travaillaient depuis quinze jours à la salle du bal, sous la direction du majordome Barbagallo, homme très-entendu dans cette partie, et sous l'influence très-prépondérante de maître Pier-Angelo Lavoratori, dont le goût et l'habileté étaient avérés et fort prisés déjà dans tout le pays.
Le premier jour, Michel, fidèle à sa parole et résigné à son sort, fit des guirlandes et des arabesques avec son père et les apprentis employés par lui; mais là se borna son épreuve; car, dès le lendemain, Pier-Angelo lui annonça que la princesse lui confiait le soin de peindre des figures allégoriques sur le plafond et les parois de toile de la salle. On lui laissait le choix et la dimension des sujets; on lui fournissait tous les matériaux; on l'invitait seulement à se dépêcher et à avoir confiance en lui-même. Cette œuvre ne demandait pas le soin et le fini d'une œuvre durable; mais elle ouvrait carrière à son imagination; et, quand il se vit en possession de ce vaste emplacement où il était libre de jeter ses fantaisies à pleines mains, il eut un instant de véritable transport, et il se retrouva plus enivré que jamais de sa destinée d'artiste.
Ce qui acheva de l'enthousiasmer pour cette tâche, c'est que la princesse lui faisait savoir par son père que, si sa composition était seulement passable, elle lui serait comptée comme servant à l'acquittement de la somme prêtée pour lui à Pier-Angelo; mais que, si elle obtenait les éloges des connaisseurs, elle lui serait payée le double.
Ainsi, Michel allait redevenir libre à coup sûr, et peut-être riche pour un an encore, s'il faisait preuve de talent.
Une seule terreur, mais bien grande, vint refroidir sa joie: le jour du bal était fixé, et il n'était pas au pouvoir de la princesse de le reculer. Huit jours restaient, rien que huit jours! Pour un décorateur exercé c'en est assez, mais pour Michel, qui n'avait pas encore taillé en grand dans cette partie, et qui ne pouvait se défendre d'y porter un vif amour-propre, c'était si peu qu'il en avait une sueur froide rien que d'y songer.
Heureusement pour lui, ayant travaillé dans son enfance avec son père, et l'ayant vu travailler mille fois depuis, les procédés de la détrempe lui étaient familiers, ainsi que la géométrie des ornements; mais, quand il voulut choisir ses sujets, il fut assailli par la surabondance de ses fantaisies, et la prodigalité de son imagination le mit à la torture. Il passa deux nuits à dessiner ses compositions, et tout le jour sur son échafaud pour les adapter au local. Il ne songea ni à dormir, ni à manger, ni même à renouer très-ample connaissance avec sa jeune sœur, tant qu'il ne fut pas fixé. Enfin, il arrêta son sujet et il s'en alla au milieu du parc, où sa toile de ciel, longue de cent palmes, était étendue dans le parvis d'une ancienne chapelle en ruines. Là, aidé de quelques bons apprentis, qui lui présentaient ses couleurs toutes prêtes, et marchant, pieds nus, sur son firmament mythologique, il demanda aux muses de donner à sa main tremblante l'expérience et la maestria nécessaires; puis, enfin, armé d'un pinceau gigantesque, qu'on eût bien pu qualifier de balai, il esquissa son Olympe et travailla avec tant de fougue et d'espérance, que, deux jours avant le bal, les toiles se trouvèrent prêtes à être mises en place.
Il fallut encore assister à leur installation et refaire quelques parties endommagées nécessairement par cette opération. Enfin, il lui fallut aussi aider à son père, qui, ayant été retardé par lui, avait encore beaucoup de bordures de lambris et de corniches à rajuster.
Ces huit jours passèrent comme un rêve pour Michel, et le peu d'instants de repos qu'il se permit lui parurent délicieux. La villa était admirable au dedans comme au dehors. Les jardins et le parc donnaient une idée du paradis terrestre. La nature est si féconde dans cette contrée, les fleurs si belles et si suaves, la végétation si splendide, les eaux si claires et si courantes, que l'art a bien peu de chose à faire pour créer des lieux de délices autour des palais. Ce n'est pas que, çà et là, des blocs de lave et des plaines de cendres n'offrent l'image de la désolation à côté de l'Élysée. Mais ces horreurs ajoutent au charme des oasis qu'a épargnées le passage des feux volcaniques.
La villa Palmarosa, située à mi-côte d'une colline qui présentait son élévation ardue aux ravages de l'Etna, subsistait depuis des siècles au milieu des continuels désastres qu'elle avait pu tranquillement contempler. Le palais était fort ancien, et d'une architecture élégante, empruntée au goût sarrasin. La salle de bal, qui enveloppait maintenant les premiers plans de sa façade, offrait un contraste étrange avec la couleur sombre et les ornements sérieux des plans élevés. A l'intérieur, le contraste était plus frappant encore. Tandis que tout était bruit et confusion au rez-de-chaussée, tout était calme, ordre et mystère à l'étage le plus élevé, habité par la princesse. Michel pénétrait dans cette partie réservée, à l'heure de ses repas, car le petit office vitré, où il avait soupé le premier jour avec son père, lui fut réservé comme par une gracieuseté spéciale et mystérieuse. Ils y étaient toujours seuls, et, si le rideau s'agita encore, ce fut d'une manière si peu sensible que Michel ne put être certain d'avoir inspiré une passion romanesque à madame la première femme de chambre.
Le palais étant adossé au rocher, des appartements de la princesse, on entrait de plain-pied sur des terrasses ornées de fleurs et de jets d'eau, et même on pouvait, en descendant un escalier étroit, hardiment taillé dans la lave, aller gagner le parc et la campagne. Michel pénétra une fois dans ces parterres babyloniens suspendus au-dessus d'un ravin effroyable. Il vit les fenêtres du boudoir de la princesse, qui se trouvait à deux cents pieds plus haut que l'entrée principale du palais, et d'où elle pouvait aller se promener sans descendre une seule marche. Tant de hardiesse et de délices dans le plan d'une habitation lui donna le vertige au physique et au moral. Mais il ne vit jamais la reine de ce séjour enchanté. Aux heures où il montait chez elle, elle faisait la sieste ou recevait des visites d'intimité dans les salons du second étage.
Cet usage sicilien d'habiter l'étage le plus élevé, pour y jouir de la fraîcheur et du repos, est commun à plusieurs villes d'Italie. Ces appartements réservés, petits et tranquilles, s'appellent quelquefois le Casino, et grâce à leur jardin particulier, forment comme une habitation distincte au-dessus du palais. Celui dont nous parlons reculait sur la façade et sur les côtés, de toute la largeur d'une vaste terrasse, et se trouvait ainsi caché et comme isolé. Sur l'autre face, il formait, au niveau du parterre, un étage unique, puisque la masse de l'édifice inférieur était adossée au rocher. On eut dit, de ce côté, qu'une coulée de laves était venue s'adosser et se figer contre le palais, dont elle aurait envahi toute une face jusqu'au pied du Casino. Mais la construction de cette villa avait été ainsi conçue pour échapper au danger de nouvelles éruptions. A la voir, du côté de l'Etna on l'eut prise pour un léger pavillon planté à la cime d'un rocher. Ce n'est qu'en tournant cette masse de déjections volcaniques qu'on découvrait un palais splendide, composé de trois grands corps superposés, et gravissant la colline à reculons.
En d'autres circonstances, Michel eût été fort curieux de savoir si cette dame, qu'on disait belle et bonne, était, par droit de poésie, bien digne d'habiter une si noble demeure; mais son imagination, absorbée par le travail brûlant avec lequel on l'avait mise aux prises, ne s'occupa guère d'autre chose.
Il se sentait si fatigué lorsqu'il abandonnait un instant son rude pinceau, qu'il était forcé de lutter contre le sommeil pour ne pas prolonger sa sieste au delà d'une demi-heure. Il craignait même tellement de voir ses compagnons se refroidir, qu'il allait en cachette prendre cet instant de repos dans la galerie de peinture, où son père l'enfermait, et où il semblait que personne ne mît jamais les pieds. Deux ou trois fois, il n'eut pas le courage d'aller passer la nuit jusqu'au faubourg de Catane, où sa maison était pourtant une des premières sur le chemin de la villa, et il consentit à ce que son père lui fit donner un lit dans le palais. Lorsqu'il se retrouvait dans la misérable demeure où Mila fleurissait comme une rose sous un châssis, il ne voyait et ne comprenait rien à ce qui se passait dans son intérieur. Il se bornait à embrasser sa sœur, à lui dire qu'il était heureux de la voir, et il n'avait pas le temps de l'examiner et de causer avec elle.
Enfin, la veille de la fête se trouva un dimanche. Il n'y avait plus qu'un dernier coup d'œil et de main à donner aux travaux; la journée du lundi devait suffire, et, d'ailleurs, dans ce pays de dévotion ardente, il ne faut pas songer à l'art le jour du repos.
Michel ne s'intéressait à rien qu'à ses toiles, et son père fut forcé d'insister beaucoup pour qu'il allât prendre l'air. Il se décida enfin à faire un peu de toilette et à parcourir la ville après avoir mené Mila aux offices du soir. Il prit vite connaissance des églises, des places et des édifices principaux. Enfin son père le présenta à quelques-uns de ses amis et de ses parents, qui lui firent bon accueil, et avec lesquels il s'efforça d'être aimable. Mais la différence de ce milieu avec celui qu'il avait fréquenté à Rome le rendit triste malgré lui, et il se retira de bonne heure, aspirant au lendemain; car, en présence de son ouvrage et sous le prestige de la belle résidence, où il travaillait, il oubliait qu'il était peuple pour se souvenir seulement qu'il était artiste.
Enfin arriva ce jour d'espoir et de crainte où Michel devait voir son œuvre applaudie ou raillée par l'élite de la société sicilienne.
VI.
L'ESCALIER.
«Eh quoi! pas plus avancés que cela? s'écriait avec désespoir le majordome, en se précipitant au milieu des ouvriers. Mais à quoi songez-vous, grand Dieu? Sept heures vont sonner; à huit, les voitures arriveront, et la moitié de cette salle n'est pas encore tendue!»
Comme cette admonestation ne s'adressait à personne en particulier, personne n'y répondit, et les ouvriers continuèrent à se hâter plus ou moins, chacun dans la mesure de ses forces et de son habileté.
—Place, place aux fleurs! cria l'ordonnateur de cette partie notable de l'établissement du palais. Échelonnez ici cent caisses de camélias, le long des gradins.
—Et comment voulez-vous placer les caisses de fleurs avant que les tapis soient posés? demanda maître Barbagallo avec un profond soupir.
—Et où voulez-vous que je dépose mes caisses et mes vases? reprit le maître jardinier. Pourquoi vos tapissiers n'ont-ils pas fini?
—Ah! voilà! pourquoi n'ont-ils pas fini! dit l'autre avec l'accent d'une indignation profonde.
—Place! place pour mes échelles, cria une autre voix; on veut que tout soit éclairé à huit heures précises, et j'en ai encore pour longtemps à allumer tant de lustres. Place! place, s'il vous plaît!
—Messieurs les peintres, enlevez vos échelles, crièrent à leur tour les tapissiers, nous ne pouvons rien faire tant que vous serez là.
—C'est une confusion, c'est une cohue, c'est une seconde tour de Babel, murmura le majordome en s'essuyant le front. J'ai eu beau faire pour que chaque chose se fît à son heure et en son lieu; j'ai averti chacun plus de cent fois, et voici que vous êtes tous pêle-mêle, vous disputant la place, vous gênant, et n'avançant à rien C'est désolant! c'est révoltant!
—A qui la faute? dit l'homme aux fleurs. Puis-je poser mes guirlandes sur des murailles nues, et mes vases sur des planches brutes?
—Et moi, puis-je grimper aux plafonds, dit l'homme aux bougies, si on soulève mes échelles pour étendre les tapis? Prenez-vous mes ouvriers pour des chauves-souris, et voulez-vous que je fasse casser le cou à trente bons garçons?
—Comment voulez-vous que mes ouvriers tendent leurs tapis, dit à son tour le maître tapissier, si les échelles des peintres décorateurs ne sont pas enlevées?
—Et comment voulez-vous que nos échelles soient emportées si nous sommes encore dessus? cria un des peintres.
—Toute la faute est à vous, messieurs les barbouilleurs, s'écria le majordome exaspéré; ou plutôt c'est votre maître qui est le seul coupable, ajouta-t-il en voyant le jeune homme auquel il s'adressait, rouler des yeux terribles à cette épithète de barbouilleur. C'est ce vieux fou de Pier-Angelo, qui n'est même pas là, je parie, pour vous diriger. Où sera-t-il? Au plus prochain cabaret, je gage!»
Une voix, encore pleine et sonore, qui partait de la coupole, fit entendre le refrain d'une antique chanson, et, en levant les yeux, l'intendant courroucé vit briller la tête-chauve et luisante du peintre! décorateur en chef. Évidemment, le vieillard narguait l'intendant, et, maître du terrain, il voulait mettre complaisamment la dernière main à son ouvrage.
—Pier-Angelo, mon ami, dit l'autre, vous vous moquez de nous! C'est trop fort. Vous vous conduisez comme un vieux enfant gâté que vous êtes; mais nous finirons par nous fâcher. Ce n'est point le moment de rire et de chanter vos vers bachiques.»
Pier-Angelo ne daigna pas répondre; il se contenta de lever l'épaule, tout en parlant avec son fils, placé encore plus haut que lui, et activement occupé à mettre des tons à la robe d'une danseuse d'Herculanum, nageant dans un ciel de toile bleue.
—C'est bien assez de figures, c'est bien assez de teintes et de plis! s'écria encore l'intendant hors de lui. Qui diable ira regarder là haut, s'il manque quelque chose à vos divinités perdues dans la voûte céleste? L'ensemble y est, c'est tout ce qu'il faut. Allons, descendez, vieux sournois, ou je secoue l'échelle où vous perchez.
—Si vous touchez à l'échelle de mon père, dit le jeune Michel d'une voix retentissante, je vous écrase avec ce lustre. Pas de plaisanteries de ce genre, monsieur Barbagallo, ou vous vous en repentirez.
—Laisse-le donc dire, et continue ton ouvrage, dit alors, d'un ton calme, le vieux Pierre. La dispute prend du temps, ne t'amuse pas à de vaines paroles.
—Descendez, mon père, descendez, reprit le jeune homme. Je crains que, dans cette confusion, on ne vous fasse tomber; moi, j'ai fini dans un instant. Descendez, je vous en prie, si vous voulez que je garde ma présence d'esprit.»
Pier-Angelo descendit lentement, non pas qu'il eût perdu, à soixante ans, la force et l'agilité de la jeunesse, mais afin de faire paraître moins long le temps que son fils voulait encore donner à son œuvre.
—Quelle niaiserie, quelle puérilité, disait le majordome, en s'adressant au vieux peintre; pour des toiles volantes qui seront demain roulées dans un grenier et qu'il faudra couvrir d'autres sujets à la première fête, vous vous appliquez comme s'il s'agissait de les envoyer dans un musée! Qui vous en saura gré? Qui y fera la moindre attention?
—Pas vous, on le sait de reste, répondit le jeune peintre, d'un ton méprisant, du haut de son échelle.
—Tais-toi, Michel, et va ton train, lui dit son père. Chacun met son amour-propre où il peut se prendre, ajouta-t-il en regardant l'intendant. Il y en a qui mettent le leur à se faire honneur de toutes nos peines! Allons! les tapissiers peuvent commencer. Donnez-moi un marteau et des clous, vous autres! puisque je vous ai retardés, il est juste que je vous aide.
—Toujours bon camarade! dit un des ouvriers tapissiers, en présentant les outils au vieux peintre. Allons, maître Pier-Angelo, que les arts et les métiers se donnent la main! Il faudrait être fou pour se brouiller avec vous.
—Oui, oui, grommela Barbagallo, qui, contrairement à ses habitudes de réserve et de politesse, était, ce soir-là, d'une humeur massacrante: voilà comme chacun lui fait la cour, à ce vieux entêté, et il se soucie fort peu de faire damner les autres.
—Au lieu de gronder, vous devriez aider à clouer, ou à allumer les lustres, dit Pier-Angelo d'un air moqueur. Mais, bah! vous craindriez de gâter vos culottes de satin et de déchirer vos manchettes!
—Maître Pier-Angelo, vous devenez trop familier, et je vous jure que je vous emploie aujourd'hui pour la dernière fois.
—Plût au ciel! répliqua l'autre avec son flegme accoutumé, en s'accompagnant de vigoureux coups de marteau, frappés en cadence sur les nombreux clous qu'il plantait rapidement; mais, à la prochaine occasion, vous viendrez encore me supplier, me dire que rien ne peut se faire sans moi; et moi, comme à l'ordinaire, je vous pardonnerai vos impertinences.
—Allons! dit l'intendant au jeune Michel, qui descendait lentement de son échelle, c'est donc fini? C'est bien heureux! Vite! vite! aidez aux tapissiers, ou aux fleuristes, ou aux allumeurs. Faites quelque chose pour réparer le temps perdu.
Michel toisa le majordome d'un air hautain. Il avait si bien oublié jusqu'à la pensée de se faire ouvrier, qu'il ne concevait pas que ce subalterne lui ordonnât de prendre part à des travaux en dehors de ses attributions; mais, au moment où il allait lui répondre avec vivacité, il entendit la voix de son père qui l'appelait.
—Allons, Michel, apporte-nous ici des clous, et viens aider à ces bons compagnons, qui n'arriveront pas à temps sans nous.
—Rien de plus juste, répondit le jeune homme. Je ne serai peut être pas très-adroit à ce travail; mais j'ai des bras solides pour tendre. Voyons, que faut-il faire? commandez-moi, vous autres!
—A la bonne heure! dit Magnani, un jeune ouvrier tapissier, plein de feu et de franchise, qui demeurait dans le faubourg, porte à porte, avec la famille Lavoratori. Sois bon camarade comme ton père, que tout le monde aime, et tu seras aimé comme lui. On nous disait que, pour avoir étudié la peinture à Rome, tu faisais un peu le glorieux, et il est certain que tu vas par la ville avec un habit qui ne convient guère à un artisan. Tu as pourtant une jolie figure qui plaît, mais on te reproche d'avoir de l'ambition.
—Où serait le mal? répondit Michel, tout en travaillant avec Magnani. A qui cela est-il défendu?
—J'aime la bonne foi de ta réponse; mais quiconque veut être admiré doit commencer par se faire aimer.
—Suis-je donc haï dans ce pays où j'arrive, où je ne connais encore personne?
—Ce pays est le tien: tu y as vu le jour, ta famille y est connue, ton père estimé; et c'est parce que tu arrives, que tout le monde a les yeux sur toi. On te trouve beau garçon, bien mis et bien tourné. Autant que je puis m'y connaître, tu as du talent, les figures que tu as dessinées et enluminées là-haut ne sont pas des barbouillages vulgaires. Ton père est fier de toi; mais tout cela n'est pas une raison pour que tu sois déjà fier de toi-même. Tu es encore un enfant, tu es plus jeune que moi de plusieurs années; tu n'as guère de barbe au menton, tu n'as pas pu faire encore tes preuves de courage et de vertu... Quand tu auras un peu souffert, sans te plaindre, des maux de la condition, nous te pardonnerons de porter haut la tête et de te balancer sur tes hanches en traversant les rues, le bonnet sur l'oreille. Autrement nous te dirons que tu veux t'en faire accroire, et que si tu n'es pas un artisan, mais un artiste, il faut aller en voiture et ne pas regarder en face les jeunes gens de ta classe; car enfin ton père est un ouvrier comme nous; il a du talent dans sa partie, et il peut être plus difficile de peindre des fleurs, des fruits et des oiseaux sur une corniche, que de suspendre des draperies à une fenêtre et d'assortir des couleurs dans un ameublement. Mais la différence n'est pas si grande qu'on ne soit cousin-germain dans le travail. Je ne me crois pas plus que le menuisier et le maçon; pourquoi te croirais-tu au-dessus de moi?
—Je n'ai pas cette pensée, répondit Michel; Dieu m'en préserve!
—Et alors, pourquoi n'es-tu pas venu à notre bal d'artisans, hier soir? Je sais que ton cousin Vincenzo a voulu t'y mener et que tu as refusé.
—Ami, ne me juge pas mal pour cela; peut-être suis-je d'un caractère triste et sauvage.
—Je n'en crois rien. Ta figure annonce autre chose. Pardonne-moi de te parler sans façon; c'est parce que tu me plais, que je t'adresse ces reproches. Mais, voici notre tapis cloué par ici. Il faut aller ailleurs.
—Mettez-vous donc deux et trois à chaque lustre! criait le maître lampiste à ses ouvriers; vous n'en finirez jamais si vous vous divisez ainsi!
—Eh! moi, je suis tout seul! criait à son tour Visconti, un gros allumeur, bon vivant, qui, ayant déjà un peu de vin dans la cervelle, plaçait toujours la mèche enflammée à deux doigts de la bougie. Michel, frappé de la leçon que Magnani lui avait donnée, dressa un escabeau et se mit en devoir d'aider à Visconti.