MESSIEURS
LES
RONDS-DE-CUIR
DE
G. COURTELINE
QUINZE AQUARELLES DE
SEM
PARIS
JAVAL ET BOURDEAUX, ÉDITEURS
52, AVENUE VICTOR-HUGO, 52
1927
JUSTIFICATION DU TIRAGE
« MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR » ILLUSTRÉS DE 15 AQUARELLES DE SEM, ONT ÉTÉ TIRÉS A 590 EXEMPLAIRES, COMME SUIT :
15 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 15, CONTENANT EN SUPPLÉMENT UNE SUITE EN NOIR, UN DESSIN ORIGINAL ET LA SIGNATURE DE L’ARTISTE.
15 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS EN CHIFFRES ROMAINS DE I A XV, RÉSERVÉS A UN GROUPE DE BIBLIOPHILES INDÉPENDANTS, SIGNÉS PAR L’ARTISTE.
60 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 31 A 90, SIGNÉS PAR L’ARTISTE, CONTENANT EN SUPPLÉMENT UNE SUITE SUR JAPON ANCIEN.
150 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS DE 91 A 240, CONTENANT EN SUPPLÉMENT UNE SUITE EN NOIR.
350 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS DE 241 A 590.
EXEMPLAIRE H. C.
A MON AMI,
A MON MAITRE, A MON BIENFAITEUR
CATULLE MENDÈS
En témoignage d’admiration profonde et d’affection sans bornes.
G. C.
ESSAI DE PARADOXE SUR LE RIRE
Edgar Poe à écrit dans un conte que personne n’a voulu traduire : « Savez-vous qu’à Sparte (qui est aujourd’hui Palaeochori), à l’ouest de la citadelle, parmi un chaos de ruines à peine visibles, émerge un socle où on peut lire les lettres ΛΑΣΜ? C’est évidemment la mutilation de ΓΕΛΑΣΜΑ. Or à Sparte, mille temples et autels étaient consacrés à mille divinités diverses. N’est-il pas étrange que la stèle du RIRE ait survécu à toutes les autres ? »
J’imaginerais volontiers que la lointaine postérité ne retiendra, au milieu des décombres littéraires de notre temps, que deux ou trois excellentes plaisanteries. On ne retrouve plus sur les rives de l’Eurotas cette lourde et lugubre monnaie de fer dont les Lacédémoniens se servaient pesamment. Leurs dieux ont disparu, et il devait y en avoir de fort célèbres. Sans doute, les offrandes que les Doriens firent au dieu Rire étaient payées avec ces pièces graves. Semblablement de quelle grosse monnaie de romans aurons-nous acheté les petits livres qui émergeront peut-être de notre océan de papier noirci. Quand les dieux septentrionaux se seront écroulés, quelques milliers d’années après les dieux de Grèce et d’Italie, on ne retirera même pas de nos ruines le socle du dieu Rire, et il faudra s’en aller en Chine pour admirer l’idole en bois de la Miséricorde.
Le rire est probablement destiné à disparaître. On ne voit pas bien pourquoi entre tant d’espèces animales éteintes, le tic de l’une d’elles persisterait. Cette grossière preuve physique du sens qu’on a d’une certaine inharmonie dans le monde devra s’effacer devant le scepticisme complet, la science absolue, la pitié générale et le respect de toutes choses.
Rire, c’est se laisser surprendre par une négligence des lois : on croyait donc à l’ordre universel et à une magnifique hiérarchie de causes finales ? Et quand on aura attaché toutes les anomalies à un mécanisme cosmique, les hommes ne riront plus. On ne peut rire que des individus. Les idées générales n’affectent pas la glotte.
Rire, c’est se sentir supérieur. Quand nous ferons à genoux, dans les carrefours, des confessions publiques, quand nous nous humilierons pour mieux pouvoir aimer, le grotesque sera au-dessus de nous. Et ceux qui auront apprécié l’identique valeur, en dehors de toute relativité, de leur moi et d’une cellule composante ou solitaire, sans comprendre les choses, les respecteront. La reconnaissance de l’égalité entre tous les individus de l’univers ne fera pas hausser les lèvres sur les canines.
Voici comment on pourra interpréter dans ce temps un jeu aboli du visage :
« Cette espèce de contraction des muscles zygomatiques était le propre de l’homme. Elle lui servait à indiquer en même temps son peu d’intelligence pour le système du monde et sa persuasion qu’il était supérieur au reste. »
La religion, la science et le scepticisme du temps futur, ne contiendront qu’une faible partie de nos pénibles idées sur ces matières. Il est certain toutefois que la contraction des muscles zygomatiques n’y aura point de place. J’aimerais donc à désigner à ceux qui s’éprendront des choses d’autrefois l’œuvre qui excita dans notre époque barbare la plus grande somme de ce rire disparu. Je sais qu’on s’étonnera de la bouche convulsée, des yeux larmoyants, des épaules secouées, du ventre saccadé, ainsi que nous nous étonnons nous-mêmes pour les singuliers usages des premiers hommes ; mais je supplie les personnes éclairées de réfléchir au grand intérêt que présente un document historique, de quelque ordre qu’il soit.
Quand le rire, donc, aura disparu, on en trouvera une représentation complète dans les œuvres de Georges Courteline, et en particulier dans ses livres : Le Train de 8 h. 47, Potiron, Lidoire et la Biscotte, Boubouroche, Les Ronds-de-Cuir.
Cette représentation du rire sera complète, car elle unit le comique des anciens à la variété d’hilarité qui fut spéciale au dix-neuvième siècle.
Nous ne savons pas depuis quand l’incohérence dans la vision des choses amenée par la confusion du langage ou de l’intelligence, excite la gaieté des hommes.
Avant l’ère chrétienne déjà, le Carthaginois de Plaute réjouissait le public quand les deux Romains jugeaient par son baragouin Me barbocca qu’il devait se plaindre d’avoir mal à la bouche. Il n’est pas moins plaisant d’entendre Piégelé, dans le rôle de Roland, répéter : Salut aux nez creux, lorsqu’on lui souffle : Salut, ô mes preux. La farce des deux esclaves qui interprètent un oracle inintelligible dans les Chevaliers, d’Aristophane, n’est pas très différente de celle des deux dragons qui examinent sur le quai d’Orsay l’obscur problème du numéro 26, où demeure Marabout. Le père Soupe fait cuire son chocolat, se lave les pieds, va accomplir ses petits besoins avec l’innocente naïveté de Strepsiade, et raisonne un peu comme lui.
Cependant la distinction essentiellement moderne entre le sujet et l’objet nous permet un rire particulier. Le dialogue qu’imaginait Ésope entre un renard et un masque de théâtre n’était pas comique. On pouvait supposer, même avec mélancolie, que des pierres et des arbres suivaient un musicien qui jouait de la lyre. Mais les gens du dix-neuvième siècle rient du Jack, de Mark Twain, qui attend sous un soleil brûlant qu’une tortue de Palestine veuille bien se mettre à chanter. Ils rient encore si Courteline leur raconte qu’un fou essaie de faire de mauvaises plaisanteries à des fromages mous. Ils rient toujours du récit suivant :
Voyage aux îles Bermudes. — Aux îles Bermudes on ne trouve pas d’insecte ou de quadrupède digne d’être mentionné. Les habitants prétendent que leurs araignées sont grandes. Je n’en ai pas vu qui dépassât les dimensions d’une assiette à soupe ordinaire. — Un matin, le révérend L… qui voyageait avec moi entra dans ma chambre, une bottine à la main.
— Cette bottine est à vous ? dit-il.
— Oui, répondis-je.
— J’en suis heureux, reprit-il. Figurez-vous que je viens de rencontrer une araignée qui l’emportait.
Le lendemain, au point du jour, cette même araignée soulevait ma fenêtre à tabatière afin de venir prendre ma chemise.
— Elle a emporté votre chemise ?
— Non.
— Comment avez-vous pu voir qu’elle venait l’emporter ?
— Je l’ai vu dans son œil.
J’ai cité cette simple anecdote parce qu’elle semble révéler les deux faces du rire.
Première face : Nous nous étonnons de voir un insecte classé avec des quadrupèdes et nous sommes vivement frappés de la contradiction qu’il y a entre la grandeur des araignées que nous connaissons et celle d’une paire de bottines ordinaire.
Deuxième face : L’absurdité de supposer dans une araignée l’intention préméditée de prendre des objets dont nous nous servons seuls, et d’imaginer qu’on a vu cette disposition dans son œil (ce qui nous ramène à la première face), excite notre hilarité.
Et je dis que dans notre temps cette seconde forme du comique nous affecte spécialement. Les hommes ont pris conscience de leur moi avec excès. La simple idée qu’on pourrait attribuer à un objet ou à une bête les habitudes personnelles de l’âme humaine leur apparaît grotesque. Courteline nous a montré le capitaine Hurluret, qui menace de se changer en moulin à café ou en saladier ; et Lahrier promet à Soupe d’opérer sur lui une vague métamorphose du même genre. Les personnages des Mille et une nuits craignaient ces choses, qui se produisaient volontiers à une époque où la personnalité de l’homme n’avait pas été violemment séparée des objets par Kant. Aujourd’hui le moi glorieux se moque de cette vaine parodie.
Fréquemment on trouvait autrefois, dans les asiles, des fous accroupis, qui se croyaient pots d’argile et d’autres qui, s’imaginant fromages de Cordoue, vous offraient, le couteau à la main, une tranche de leur mollet ; d’autres encore, qui fumaient comme des théières, moussaient comme des bouteilles de champagne, se pliaient comme une chemise fraîchement blanchie. Les statistiques nous apprennent que cette folie est devenue extrêmement rare. Il n’en faut pas chercher d’autre cause que le progrès de la conscience. Même les fous ont de la personnalité une trop haute idée.
Les biographes du poète américain Walt Whitman disent que personne ne le vit rire une seule fois dans sa vie. C’était un homme doux et gai, qui comprenait toutes choses. Les anomalies n’étaient pas pour lui des miracles de l’absurde. Il ne se croyait supérieur à aucun être. On peut mettre aux deux termes de l’humanité Philémon, qui mourut de rire en voyant un âne manger des figues, et ce grand poète Walt Whitman. Notez que Philémon ne rit avec tant d’excès que parce qu’il est certain d’être supérieur à un âne, étant poète, et que cet âne, si différent de Philémon, mangeait le même dessert que lui. Nous avons un portrait de Walt Whitman où ce vieux poète paralysé, le visage grave, seconde l’erreur d’un papillon qui s’est posé sur son bras comme sur un tronc d’arbre mort.
Les tics de l’humanité ne sont pas immuables. Même les dieux changent quelquefois. On a déjà changé de manière de rire ; sachez avec constance prévoir un âge où l’on ne rira plus. Ceux qui voudront modeler leur visage sur cette contraction s’imagineront très bien ce que pouvait être une habitude disparue en lisant les livres de Georges Courteline. Que ceux qui veulent rire maintenant se hâtent de se réjouir en parcourant la série de tableaux qui composent ce volume. Nous n’en sommes pas encore à chercher le socle du dieu Rire au milieu des ruines. Le dieu Rire habite parmi nous. Quand nos statues seront tombées, nos coutumes abolies, quand les hommes compteront les années dans une ère nouvelle, ils se diront de celui qui sut nous rendre si joyeux cette simple légende :
« C’était une charmante petite divinité, fine et bonne, qui vivait dans Montmartre. Elle avait tant de grâce que les gros mots, cherchant un sanctuaire indestructible, le trouvèrent dans son œuvre. »
Marcel Schwob.
MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR
PREMIER TABLEAU
I
A l’angle du boulevard Saint-Germain et de la rue de Solférino, un régiment de cuirassiers qui regagnait au pas l’École militaire força Lahrier à s’arrêter. Il demeura les pieds au bord du trottoir, ravi au fond de ce contretemps imprévu qui allait retarder de quelques minutes encore l’instant désormais imminent de son arrivée au bureau, conciliant ainsi ses goûts de flâne avec le cri indigné de sa conscience.
Simplement, — car l’énorme horloge du ministère de la Guerre sonnait la demie de deux heures, — il pensa :
— Diable ! encore un jour où je n’arriverai pas à midi.
Et les mains dans les poches, achevant sa cigarette, il attendit la fin du défilé.
Au-dessus de lui, c’était l’éblouissement d’un après-dîner adorable. Comme il advient tous les ans, Paris, qui s’était endormi au bruit berceur d’une pluie battante, s’était réveillé ce matin-là avec le printemps sur la tête, un printemps gai, charmant, exquis, tout frais débarqué de la nuit sans avoir averti de sa venue, en bon provincial qui arrive du Midi, tombe sur les gens à l’improviste et s’amuse de leur surprise. Par delà les toits des maisons, derrière les hautes cheminées, le ciel d’avril s’étendait d’un bleu profond et sans un nuage, perdu au loin dans une grisaille brumeuse. Une immense nappe de soleil balayait d’un bout à l’autre la chaussée blondie du boulevard dont les fenêtres, à l’infini, miroitaient comme des lames d’épée, et sur l’asphalte des trottoirs les ombres jetées en biais des platanes et des marronniers semblaient des bâtons d’écolier tracés par une main géante.
Lahrier, mis en joie dès le matin au seul vu d’un reflet cuivré se jouant par la cretonne fleurie de son rideau, avait déjeuné en deux temps auprès de sa fenêtre ouverte ; puis, tourmenté de l’impérieuse soif de sortir sans pardessus pour la première fois de l’année, il avait, de son pied léger, gagné la place de l’Opéra, remonté le boulevard jusqu’à la rue Drouot, le long des arbres déjà encapuchonnés de vert tendre, faisant le gros dos sous le soleil dont la bonne tiédeur lui caressait l’épaule à travers l’étoffe du vêtement.
Mais comme il revenait sur ses pas, talonné par l’heure du travail, équitablement partagé entre le sentiment du devoir et son amour du bien-être, brusquement il s’était rappelé n’avoir pas pris de café à son repas, et devant cette considération il avait imposé silence à ses scrupules.
Le ministère pouvait attendre. Aussi bien était-ce l’affaire d’une minute.
Et il s’était attablé à la terrasse du Café Riche.
Le malheur est qu’une fois là, le chapeau ramené sur les yeux, le guéridon entre les genoux, Lahrier s’était trouvé bien. Il s’était senti envahi d’une grande lâcheté de tout l’être, d’un besoin de se laisser vivre, tranquillement, sans une pensée, tombé à une mollesse alanguie et bienheureuse de convalescent. Dans sa tasse emplie à ras bords un prisme s’était allumé, tandis que le flacon d’eau-de-vie projetait sur le glacis de la tôle une tache imprécise et dansante, aux tons roux de topaze brûlée. Et vite, à sa jouissance intime de lézard haletant au soleil dans l’angle échauffé d’un vieux mur, quelque chose s’était venu mêler : une vague velléité de demeurer là jusqu’au soir à se rafraîchir de bière claire en regardant passer les printanières ombrelles, la vision entr’aperçue d’une journée entière de paresse — inévitablement compliquée d’un lâchage en règle du bureau. Une irritation sourde avait germé en lui sans qu’il s’en fût rendu compte, une rancune contre l’Administration, cette gêneuse, empêcheuse de danser en rond, qui se venait placer entre le beau temps et lui comme pour donner un démenti, malgré la loi et les prophètes, à la clémence infinie du bon Dieu.
Et pour quoi faire !…
Dans la montée houleuse de son indignation, volontiers, il eût arrêté les passants pour leur poser la question, en appeler à leur bonne foi de cet excès d’iniquité, leur demander si, véritablement, c’était une chose raisonnable qu’on le vînt dépouiller ainsi de son droit au repos, à la brise d’avril, à la pureté immaculée de l’azur. Longuement, pitoyablement, il avait haussé les épaules :
— Si ce n’est pas une calamité !
Son amertume s’était soudainement aigrie ; la Direction des Dons et Legs dut passer un joli quart d’heure :
— Oui, parlons-en, quelque chose de beau, la Direction des Dons et Legs. Une boîte absurde, seulement créée pour les besoins de la cause, à seule fin de donner pâture à la voracité de quelques affamés ! sans but ! sans vues ! sans une ombre de raison d’être ! à ce point qu’entre les ministres c’est la lutte continuelle à qui ne l’aura pas. Tour à tour c’est la Chancellerie qui se récuse et la renvoie à l’Instruction publique, l’Instruction publique qui se défend et la repousse sur le Commerce, le Commerce qui proteste et la refoule sur l’Intérieur, l’Intérieur qui ne veut rien savoir et la rejette sur les Finances, et ainsi jusqu’au jour où une âme charitable veut bien la prendre à sa remorque et se l’adjoindre par pitié. Enfin, une vraie comédie, une allée et venue de volant lancé de raquette en raquette !… Avec ça, pas le sou, des promesses tout le temps, un misérable budget de quelques centaines de mille francs, que la Chambre, par surcroît de bonheur, allège d’année en année !… Ah ! c’est un rêve !
Une fois entré dans cet ordre d’idée, l’employé, comme bien l’on pense, n’avait eu garde de s’attarder aux bagatelles de la porte.
En somme, s’il le pouvait attendre, le ministère pouvait également se passer de lui, et à cette conclusion — prévue — il avait eu un mince sourire, goûtant l’exquis soulagement qui suit les déterminations longuement discutées, enfin prises.
Mais, à la réflexion :
— Eh parbleu non, au fait ! je ne pensais pas à cela, moi. Ah ! la sale déveine. Faut-il que j’aie été bête !…
La vérité est que, la veille, il s’était déjà abstenu, retenu à la dernière minute, comme il allait prendre son chapeau, par la violence d’une averse et la tombée inopinée, en son appartement de garçon, de Gabrielle, sa maîtresse. Et tout de même il avait bien fallu qu’il s’inclinât, qu’il fît son deuil de ses projets, pris d’un trac qui d’avance lui gâtait son plaisir à l’idée d’une double bordée tirée sans motifs plausibles.
En moyenne, il faisait le mort une fois la semaine sans que l’Administration, bonne bête, eût l’air de s’en apercevoir ; mais la question était de savoir jusqu’à quel point tiendrait, devant l’abus, une tolérance faite, en partie, d’inertie et d’habitude prise. Surtout que, depuis quelque temps, M. de la Hourmerie, son chef, changeait d’allures à son égard, affectait, ses lendemains d’absence, une raideur sèche et mécontente, s’enfermait en un de ces mutismes qui désapprouvent, sécrètent perfidement autour d’eux la gêne des situations fausses point éclaircies. Et c’est pourquoi, convaincu encore que navré, il s’était pourtant décidé à régler sa consommation et, lentement, s’était acheminé vers son poste par la place des Pyramides et les Tuileries.
II
A la tristesse morne de la rue Vaneau, la Direction Générale des Dons et Legs ajoute la noire tristesse de sa façade sans un relief et de son drapeau dépenaillé, tourné à la loque déteinte.
Au-dessus du porche colossal qu’elle chevauche inégalement, voûte profonde où de perpétuels courants d’air galopent à travers la pénombre, elle étage trois rangs de funèbres fenêtres, si étroites et si hautes qu’elles semblent écrasées entre les épaisseurs rembourrées de leurs volets. Plus haut encore, empiétant de leurs bases vermoulues jusqu’en une gouttière formidable, d’où, l’été, pleut une ombre épaisse, l’hiver, la coulée lente des neiges entassées, six mansardes alignées de front s’enlèvent sur le ciel, en créneaux.
Vue de loin — de la Direction des Cultes, sa voisine — elle paraît une sombre lézarde aux murs laiteux des hôtels Cappriciani et Lamazère-Saint-Gratien, qui, de droite et de gauche, la flanquent. De près, elle a la mélancolie pénétrante des choses, la grotesquerie attendrissante d’une pauvre vieille fille sans gorge, au teint de boue haché de gerçures. Et par ses vitres exiguës, closes sur le noir, éternellement, elle répand une désolation de maison abandonnée ou que viendrait visiter une brusque attaque de choléra. Il semble qu’à travers ses épaisses murailles, passe, transpire, s’évapore, pour en infester le quartier, la solitude glaciale de ses interminables corridors, aux dalles sonores que lèche du matin au soir la lueur agonisante d’un gaz mi-baissé.
Sans qu’on sache au juste pourquoi, on devine le vide immense de cette caserne, la non-vie des trente ronds-de-cuir noyés en son vaste giron. On pressent le silence sinistre de ces bureaux inoccupés et de ces archives lambrissées : catacombes administratives qu’emplit tantôt un froid de glace, tantôt une chaleur d’étuve, et où dorment pêle-mêle, sous un même linceul de poussière, des ballots de dossiers entassés, des chaises éventrées, des cartons en lambeaux, jusqu’à des chenets et à des chaussures moisies ! toute une saleté de matériel hors d’usage, amenée là à coups de balai, des quatre coins de la maison, et achevant d’y pourrir en paix dans une promiscuité dernière.
Mixte, bâtarde, équivoque, d’une austérité de monastère que mitigerait la banalité d’un magasin à fourrages, elle est juste, au ministère, ce que l’institution Petdeloup est au lycée : elle sue son inutilité, elle la crie au passant convaincu ! Elle est comme ces gredins malchanceux qui portent leur scélératesse sur leur visage et dont le regard louche édifie.
Seul, le portier égaye la situation, de sa tête de chimpanzé officiel qu’écrase l’ampleur phénoménale d’une casquette officielle aussi.
Justement il fumait sa pipe sur le trottoir quand Lahrier déboucha de la rue Bellechasse. Il lui tourna le dos aussitôt, regarda dans la direction opposée, histoire de ne le pas saluer au passage.
Il geignait :
— Trois heures moins vingt !… C’est à tuer, un être pareil !
Il le tenait en mépris hautain, écœuré dans sa droiture de fonctionnaire consciencieux qu’honorent la fidélité au devoir, le zèle à tirer le cordon et l’attachement bien connu aux institutions qui nous régissent.
Lahrier passa outre, franchit le porche, s’engagea dans le tirebouchonnement d’un escalier de service spécialement affecté à l’usage du personnel. Il atteignait le troisième palier, lorsque Ovide, son garçon de bureau, sortit du chenil ténébreux qui l’abritait : un trou infect, sans air, creusé à même la muraille, et où des cuivreries de lampes astiquées allumaient tout au fond une série d’étoiles.
— Chez le chef ! dit ce serviteur laconique.
Lahrier, étonné, s’arrêta :
— Quoi ?
Ovide daigna s’expliquer :
— Y a le chef qui a dit comme ça que vous alliez lui parler sitôt que vous seriez ici.
Le jeune homme flaira une tuile. De son mieux il réprima un geste de contrariété :
— Ah ! bon, parfaitement, merci.
Et, enlevant son chapeau :
— Bien aimable, Ovide, si ça ne vous fait rien, de me garder ça une minute.
Déjà il était loin, il frappait discrètement à la porte de son chef.
Une voix lui cria :
— Entrez !
Il obéit.
Plus vaste qu’une halle et plus haut qu’une nef, le cabinet de M. de La Hourmerie recevait, par trois croisées, le jour, douteux pourtant, de la cour intérieure qu’emprisonnaient les quatre ailes de la Direction. Derrière un revêtement de cartons verts, aux coins usés, aux ventres solennels et ronds des notaires aisés de province, les murs disparaissaient des plinthes aux corniches, et l’onctueux tapis qui couvrait le parquet d’un lit de mousse ras tondue, le bûcher qui flambait clair et la cheminée, l’ample chancelière où plongeaient, accotés, les pieds de M. de La Hourmerie, trahissaient les goûts de bien-être, toute la douilletterie frileuse du personnage.
Lahrier s’était avancé.
— Je vous demande pardon, monsieur, dit-il avec une déférence souriante ; il y a deux heures que je suis ici et cet imbécile d’Ovide songe seulement à m’avertir que vous m’avez fait demander.
Couché en avant sur sa table, consultant une demande d’avis qu’il écrasait de sa myopie, M. de La Hourmerie prit son temps. A la fin, mais sans que pour cela il s’interrompît dans sa tâche :
— Vous n’êtes pas venu hier ? dit-il négligemment.
— Non, monsieur, répondit Lahrier.
— Et pourquoi n’êtes-vous pas venu ?
L’autre n’hésita pas :
— J’ai perdu mon beau-frère.
Le chef, du coup, leva le nez :
— Encore !…
Et l’employé, la main sur le sein gauche, protestant bruyamment de sa sincérité :
— Non, pardon, voulez-vous me permettre ? s’exclama M. de La Hourmerie.
Rageur, il avait déposé près de lui la plume d’oie qui tout à l’heure lui barrait les dents comme un mors. Il y eut un moment de silence, la brusque accalmie, grosse d’angoisse, préludant à l’exercice périlleux d’un gymnaste.
Tout à coup :
— Alors, monsieur, c’est une affaire entendue ? un parti pris de ne plus mettre les pieds ici ? A cette heure vous avez perdu votre beau-frère, comme déjà, il y a huit jours, vous aviez perdu votre tante, comme vous aviez perdu votre oncle le mois dernier, votre père à la Trinité, votre mère à Pâques !… sans préjudice, naturellement, de tous les cousins, cousines et autres parents éloignés que vous n’avez cessé de mettre en terre à raison d’un au moins la semaine ! Quel massacre ! non, mais quel massacre ! A-t-on idée d’une famille pareille ?… Et je ne parle ici, notez bien, ni de la petite sœur qui se marie deux fois l’an, ni de la grande qui accouche tous les trois mois ! — Eh bien, monsieur, en voilà assez ; que vous vous moquiez du monde, soit ! mais il y a des limites à tout, et si vous supposez que l’Administration vous donne deux mille quatre cents francs pour que vous passiez votre vie à enterrer les uns, à marier les autres ou à tenir sur les fonts baptismaux, vous vous méprenez, j’ose le dire.
Il s’échauffait. Sur un mouvement de Lahrier, il ébranla la table d’un furieux coup de poing :
— Sacredié, monsieur, oui ou non, voulez-vous me permettre de placer un mot ?
Là-dessus il repartit, il mit son cœur à nu, ouvrit l’écluse au flot amer de ses rancunes. Il flétrit l’improbité, « l’improbité, parfaitement, je maintiens le mot ! » des employés amateurs sacrifiant à leur coupable fainéantise la dignité de leurs fonctions, jusqu’à laisser choir dans la déconsidération publique et dans le mépris sarcastique de la foule l’antique prestige des administrations de l’État ! Il s’attendrit à exalter la Direction des Dons et Legs, la grande bonté du Directeur, les traditions quasi familiales de la maison ! Une phrase en amenait une autre. Il en vint à envisager le fonctionnement de son propre bureau :
— Vous êtes ici trois employés attachés à l’expédition : vous, M. Soupe et M. Letondu. M. Soupe en est aujourd’hui à sa trente-septième année de service, et il n’y a plus à attendre de lui que les preuves de sa vaine bonne volonté. Quant à M. Letondu, c’est bien simple : il donne depuis quelques semaines des signes indéniables d’aliénation mentale. Alors, quoi ? Car voilà pourtant où nous en sommes, et il est inouï de penser que sur trois expéditionnaires, l’un soit fou, le deuxième gâteux et le troisième à l’enterrement. Ça a l’air d’une plaisanterie ; nous nageons en pleine opérette !… Et naïvement vous vous êtes fait à l’idée que les choses pouvaient continuer de ce train ?
Le doigt secoué dans l’air il conclut :
— Non, monsieur ! J’en suis las, moi, des enterrements, et des catastrophes soudaines, et des ruptures d’anévrisme, et des gouttes qui remontent au cœur, et de toute cette turlupinade de laquelle on ne saurait dire si elle est plus grotesque que lugubre ou plus lugubre que grotesque ! C’en est assez, c’est assez, vous dis-je, je vous dis que c’en est assez sur ce sujet ; passons à d’autres exercices. Désormais c’est de deux choses l’une : la présence ou la démission, choisissez. Si c’est la démission, je l’accepte ; je l’accepte au nom du ministre et à mes risques et périls, est-ce clair ? Si c’est le contraire, vous voudrez bien me faire le plaisir d’être ici chaque jour sur le coup d’onze heures, à l’exemple de vos camarades, et ce à compter de demain, est-ce clair ? J’ajoute que le jour où la fatalité, — cette fatalité odieuse qui vous poursuit, semble se faire un jeu de vous persécuter, — viendra vous frapper de nouveau dans vos affections de famille, je vous ferai flanquer à la porte, est-ce clair ?
D’un ton dégagé où perçait une légère pointe de persiflage :
— Parfaitement clair, dit Lahrier.
— A merveille, fit le chef ; vous voilà prévenu. Et vous savez, n’ayez pas l’air de vouloir faire le malin, ou ça va…
Il s’interrompit, averti par un « hum » discret, d’une présence insoupçonnée. Lahrier, du même coup, avait tourné la tête, et tous deux ils fouillaient le lointain de la pièce où se dandinait, saluant les murs de droite et de gauche, un petit vieux monsieur au crâne nu, au visage mangé de barbe grise. Peut-être avait-il toqué sans que la timidité de son appel noyé dans le bruit de la discussion fût parvenu aux oreilles intéressées : le fait est qu’il se trouvait là, rivé au sol, avec la contenance gênée de l’homme tombé mal à propos dans une discussion de ménage.
Assez sèchement, vexé, à la vérité, d’avoir été surpris lavant son linge sale :
— Qui êtes-vous, monsieur ; et qu’est-ce que vous voulez ? demanda de sa place M. de La Hourmerie.
Le petit vieux monsieur répondit :
— Je vous prie de m’excuser, monsieur. Le chef du bureau des Legs, s’il vous plaît ?
— C’est moi-même.
Cette révélation détermina chez le visiteur une brusque projection en avant de toute la partie supérieure de son être. Presque il baisa la terre ! dans son empressement de courtoisie ; et un instant, par le bâillement postérieur de son faux-col, on distingua sa nuque en forme de gouttière, la naissance de son échine baignée de mystérieuse pénombre. Immédiatement il s’était mis en branle. Il semblait qu’il marchât sur une couche de beurre tant ses pieds sonnaient peu au moelleux du tapis.
Il se nomma :
— Je suis le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse.
— Le…
Quelque volonté qu’il eût de se contenir, M. de La Hourmerie changea de couleur. Et tandis que lui venait aux lèvres le mot : « Prenez donc une chaise », la pensée lui venait à l’esprit :
— Sacredié, le legs Quibolle !… Et cette brute de Van der Hogen qui en a égaré le dossier !…
III
Car en ces temps, proches des nôtres, florissait à la Direction des Dons et Legs le sous-chef Van der Hogen : personnage épique, s’il en fut, et dont nous ne saurions, sans risquer de manquer gravement à nos devoirs, ne point crayonner en ces pages la pittoresque silhouette.
Bourré de grec, bourré de latin, bourré d’anglais et d’allemand, ex-élève sorti de l’École des langues orientales, et absolument incapable, avec ça, de mettre sur leurs pieds vingt lignes de français, Théodore Van der Hogen évoquait l’idée d’une insatiable éponge de laquelle rien n’eût rejailli. Tour à tour, il avait parcouru comme sous-chef chacun des huit bureaux de la Direction, sans que jamais on eût pu obtenir de lui autre chose qu’une activité désordonnée et folle, un sens du non-sens et de la mise au pillage qui lui faisait retourner comme un gant et rendre inextricable, du jour au lendemain, un fonctionnement consacré par de longues années de routine. Il s’abattait sur un bureau à la façon d’une nuée de sauterelles, et tout de suite c’était la fin, le carnage, la dévastation : la coulée limpide du ruisselet que la chute d’un pavé brutal a converti en un lit de boue. Le seul fait de sa présence affranchissait tout un petit monde d’employés, superflus de cet instant même, et n’ayant plus qu’à se croiser les bras devant l’effondrement sinistre de ce qui avait été leur service.
A la fin, M. de La Hourmerie, cédant aux supplications de ses collègues, avait consenti à se l’adjoindre, et, comme on abandonne un objet inutile aux pattes meurtrières d’un gamin, il lui avait abandonné la gestion des AFFAIRES CLASSÉES.
Là, au sein même du Dieu Papier, que Van der Hogen était bien !
Libre de nager, de patauger, de s’ébattre, en une pleine mer de documents officiels, de débats jurisprudentiels, de rapports administratifs accumulés les uns sur les autres depuis les premiers âges de la Direction, il passait d’exquises journées à galoper de son cabinet aux archives, où il s’éternisait inexplicablement et d’où il revenait blanc de poussière, pressant sur son plastron, de ses mains de charbonnier, des dossiers que visiblement il avait dû aller chercher à plat ventre sous les arêtes aiguës des toits, embroussaillées de toiles d’araignée. Il avait apporté une échelle double, du haut de laquelle, souriant et âpre, il fouillait les recoins de sa pièce, sondant de coups de poing le plafond et les murs, avec l’espérance que, peut-être, d’autres documents en jailliraient encore !… Sur sa tête à demi vénérable déjà, d’antiques cartons, arrachés violemment à l’étreinte de leurs alvéoles, s’ouvraient, lâchant des avalanches de paperasses qui se répandaient par le vide, pareilles à des vols d’albatros, pour se venir écrouler en monceaux sur le sol ; mais il ne s’en effarait pas, ravi plutôt, chez soi au cœur de ce pillage, et gardant du haut de son perchoir une face silencieusement rayonnante. Et quand enfin, autour de lui, c’était le triomphe du chaos, l’orgie auguste du pêle-mêle, l’enchevêtrement définitif et à tout jamais incurable, Van der Hogen prenait sa plume et documentait à son tour, lancé maintenant dans des flots d’encre. Entre deux murailles de dossiers équilibrés à chaque extrémité de sa table et que le passage de voitures agitaient de grelottements inquiétants, il couvrait de sa large écriture d’innombrables feuilles de papier qu’il envoyait par charretées au visa Directorial et qu’on retrouvait aux lieux le lendemain matin : tartines extraordinaires, où se voyaient favorablement accueillies les revendications d’obscurs collatéraux enterrés depuis des années ; où des notaires envoyés à Toulon en 1818 pour faux en écritures authentiques étaient signalés au Parquet comme coupables d’infractions à des circulaires abrogées.
Il brochait ces âneries d’une main convaincue, s’interrompant de temps en temps pour brandir à travers l’espace des bâtons enflammés de cire rouge, abattre au hasard du papier des coups de timbre sec formidables, qui sonnaient comme, au creux d’une caisse, les coups de marteau d’un emballeur. Il regrimpait à son échelle, en redescendait aussitôt, s’en retournait ensuite aux archives pour, de là, rappliquer chez le bibliothécaire, une vieille bête que tuaient de chagrin, à petit feu, ses façons de charcuter le Dalloz, le recueil des avis du Conseil d’État et la collection de l’Officiel. Il bouleversait la Direction de son importance imbécile. Son inlassable activité était celle d’un gros hanneton tombé au fond d’une cuvette. Mystérieux, solennel, profond, il détenait des secrets d’État, et il n’avait pas son semblable pour demander aux gens : « Comment vous portez-vous ? » de la même voix dont il leur eût jeté à l’oreille : « Vous ne voudriez pas acheter un joli jeu de cartes transparentes ? »
Son fort, pourtant, sa véritable spécialité, c’était s’immiscer sournoisement dans les choses qui ne le regardaient pas : la confiscation à son profit du travail de ses collègues. Ceci pour montrer ses talents, son chic unique à faire jaillir la lumière en démêlant en un clin d’œil des écheveaux d’affaires compliquées sur lesquelles employés et chefs avaient sué sang et eau, des mois. Et le fait est qu’il excellait, comparablement à pas un, dans le bel art des solutions promptes ; ainsi qu’il en appert clairement, au surplus, des faits que nous allons conter.
En janvier 189…, un sieur Quibolle (Grégoire-Victor) décédait à Vanne-en-Bresse (Ain), léguant au musée de cette ville une paire de jumelles marines et deux chandeliers Louis XIII. Deux ans plus tard, l’affaire n’avait pas fait un pas. Ballottée de cartons en cartons, elle flottait par les bureaux des Dons et Legs, tiraillée comme à deux chevaux entre les deux avis, radicalement contraires, de l’autorité ministérielle et de l’autorité préfectorale, concluant l’une au rejet du legs, l’autre à son acceptation. Le pis était que deux députés ennemis avaient pris la chose à leur compte et tiraient dessus, chacun dans un sens, avec menace de créer des complications au Cabinet si le litige n’était tranché inversement à l’avis de l’autre ; le tout au grand chagrin du conservateur légataire, inondant la Direction de rappels désespérés et hurlant après son bien comme un chien de garde après la lune. Saisi de la question, le Conseil d’État hésitait, discutait le point de savoir lequel, au juste, d’un legs proprement dit ou d’une charge d’hérédité non sujette à l’approbation du gouvernement, constituait la libéralité Quibolle, et le débat en était là, quand Van der Hogen intervint.
Une fois qu’il passait devant la porte ouverte du rédacteur Chavarax, il aperçut le bureau vide, et, sur la table, un dossier gigantesque, de la hauteur d’une cage à serins.
Le legs Quibolle !…
Sauter dessus, s’en emparer comme d’une proie et l’emporter en son repaire, fut pour lui l’affaire d’un instant. Accomplie à l’insu de tous, l’opération réussit à merveille, et une heure après, — pas deux ; une ! — la question était tranchée. Entre les mains secouées de zèle du terrible Van der Hogen, une à une les pièces du dossier s’en étaient allées Dieu sait où, voir si le printemps s’avançait ; celles-ci lâchées sur la province à fin de compléments d’instruction, celles-là emmêlées par erreur à des pièces d’autres dossiers. D’où un micmac de paperasses à défier un cochon d’y retrouver ses petits et l’immobilisation définitive d’une affaire devenue insoluble.
M. de La Hourmerie, pris au dépourvu, n’en fut pas moins très remarquable, d’une audace tranquille qui stupéfia Lahrier.
— Monsieur, dit-il, l’affaire a été soumise il y a huit jours à l’examen du Conseil d’État. Mais peu importe ; veuillez vous asseoir, je vous prie. Vous veniez pour vos chandeliers ?
— Oui monsieur, dit le conservateur. Et pour ma jumelle marine.
C’était vrai. A bout de patience, écœuré de vaines attentes, il s’était enfin décidé à faire son petit coup d’État en venant à Paris, lui-même, disputer aux lenteurs administratives son humble part du legs Quibolle. Et il conta que depuis vingt minutes il errait, triste chien perdu, par les tortueux dédales de la Direction. Bien sûr il ne se plaignait pas ; mais à ses étranges sourires, à ses mots qui ne trouvait pas, à ses phrases pudibondement interminées, on reconstituait les dessous de sa lamentable odyssée ; on pressentait sur quels extraordinaires locaux il avait dû pousser des portes ! combien de corridors enchevêtrés avaient vu et revu sa mélancolique silhouette, aux épaules voûtées un peu déjà, par l’âge.
Il se justifia, d’ailleurs :
— Je vous demande mille pardons, monsieur, de venir ainsi vous troubler au milieu de vos occupations, mais ma situation toute spéciale me fera excuser, je l’espère. Il faut vous dire qu’en me nommant à Vanne-en-Bresse, M. le Ministre des Beaux-Arts ne m’a pas… euh, comment dirais-je ?… exceptionnellement favorisé. Mon Dieu non. A beaucoup près, même. Le musée de Vanne-en-Bresse, en effet, n’est pas des plus… intéressants. Certes, dire qu’il n’y a rien à y voir serait de l’exagération ! En somme il possède plusieurs tableaux de maîtres (des copies, naturellement), une belle collection d’insectes et des bocaux de produits chimiques, ce qui est déjà quelque chose. Vous comprenez, pourtant, à quel point cette jumelle et cette paire de chandeliers, — objets d’un haut intérêt, — sont pour moi une bonne fortune…
Lahrier s’amusait follement. Il eût payé vingt francs de sa poche pour assister à la fin de l’entrevue, tant l’égayait et l’attendrissait à la fois la pauvre figure du conservateur. Roublard, ayant vu du coin de l’œil son congé qui se formulait sur la bouche à demi ouverte de son chef, il prit carrément la parole :
— L’affaire, dit-il, est si bien au Conseil d’État que c’est moi qui l’y ai envoyée !
Puis, sur la question faite d’une voix tremblante :
— Puis-je, du moins, espérer une solution prompte ?
— Incessante, déclara-t-il, j’oserai presque dire immédiate.
Qu’il fut payé de son aplomb ! Au mot « immédiate », l’œil du conservateur s’était enflammé comme une torche ; un indéfinissable sourire de cupidité satisfaite avait illuminé sa face.
Il bégaya :
— Fort bien… Ah ! fort bien… parfaitement… Mon Dieu, que je suis aise de ce que vous me dites-là…
Les mots ne se présentaient plus ; il était trop heureux, cet homme. Déjà il tenait son bien, il l’emportait ainsi qu’une proie. Et un rêve lui montrait sa vieillesse chargée de gloire ; des quatre extrémités du monde il voyait des populations affluer à son petit musée, se masser, muettes d’admiration, devant la jumelle marine et les deux chandeliers Louis XIII.
— En effet, fit alors M. de La Hourmerie que le joli toupet de l’expéditionnaire avait démonté un moment ; la section ne saurait tarder à se prononcer, et je n’attends que le retour du dossier pour soumettre à la signature du président de la République le décret d’autorisation. Si monsieur (et il souligna), qui est si exactement renseigné, veut bien faire dès à présent le nécessaire, nul doute que je sois en état de vous satisfaire rapidement.
Lahrier se dit :
— Cette fois, ça y est.
Il chercha un mot heureux, un de ces mots qui couvrent la honte des défaites. Ne trouvant rien, il salua et sortit, accompagné jusqu’à la porte de la voix doucement éplorée du citadin de Vanne-en-Bresse insinuant :
— J’aurai donc l’honneur de vous revoir, monsieur le chef de bureau. Je suis à Paris pour quelques jours, et si, naturellement, je pouvais repartir avec mes ampliations…
DEUXIÈME TABLEAU
I
— Eh ! voici notre jeune collègue ! dit aimablement le père Soupe que la brusque entrée de Lahrier venait d’éveiller en sursaut.
— Bonjour, bonjour, fit Lahrier.
Du premier coup d’œil il avait aperçu, bien mis en vue sur l’amoncellement des affaires à traiter qui noyaient sa table de travail, un pli cacheté, couleur vert d’eau ; et il se hâtait, intrigué, goûtant à recevoir des lettres une anxiété délicieuse.
D’un coup de doigt, sans prendre le temps de s’asseoir, il fit éclater l’enveloppe.
Il lut :
Mon René chéri,
Ne va pas demain au ministère ; je me suis faite libre et j’irai te voir.
Reste au dodo, à m’attendre ; je serai chez toi sur les une heure.
Je t’embrasse les yeux, la bouche, la moustache et le bout du nez.
Ta
Tata.
Tata, c’était Gabrielle. Par quelles interventions de prodigieux avatars, de lentes transformations, de nuances insensibles, Gabrielle peu à peu était devenue Tata ? mystère, et éternel assoiffement de câlinerie des amoureux demeurés très enfants.
Lahrier eut un geste désolé :
— La la ! la la ! la la ! la la ! la la !
Tout de suite le père Soupe intervint, sa curiosité naturelle éveillée.
Légèrement, au-dessus de la galette de cuir qui le couronnait à rebours, il souleva son fond de culotte :
— Une contrariété ? demanda-t-il.
Le père Soupe était un petit vieux à lunettes, de qui l’édentement peu à peu avait avalé les minces lèvres. Sur sa face luisante, comme vernie, ses sourcils broussailleux débordaient en auvents, et des milliers de filets sanguins se jouaient sur la fraîcheur caduque de ses joues, y serpentaient à fleur de peau avec le grouillement confus d’une potée de vers de vase.
Stupide, de cette stupidité hurlante qui exaspère à l’égal d’une insulte, il passait les trois quarts du temps à faire la sieste en son fauteuil, le reste à ricaner tout seul sans que l’on pût savoir pourquoi, à se frotter les mains, à pouffer bruyamment, la tête secouée des hochements approbatifs d’un petit gâteux content de vivre. Et quand Lahrier, crispé, l’interrogeait sur le mystère de cette gaîté intempestive, il ébauchait un geste vague, le geste de l’homme qui se comprend ; un lent aller et retour de ses doigts de squelette séchait ses yeux baignés de larmes, en sorte que c’était vraiment à prendre une trique et à taper dessus jusqu’à ce qu’il s’expliquât.
Lequel des deux, de l’employé ou du bureau, était le fruit naturel de l’autre, sa sécrétion obligée ? c’est ce qu’on n’eût su préciser. Le fait est qu’ils se complétaient mutuellement, qu’ils se faisaient valoir par réciprocité, étant au même titre sordides et misérables. Les taches huileuses qu’ils se repassaient depuis des années semblaient les caractéristiques de leur étroite parenté, et si l’un fleurait l’âcreté des paperasses empoussiérées, l’autre exhalait l’odeur atroce des vieux chastes, doucereuse, écœurante, qui est comme le relent de leurs virginités rancies.
Certes, René Lahrier n’aimait guère le bureau, mais plus encore il exécrait le père Soupe, tenant sa société pour aggravation de peine. Il était de ces êtres tout nerfs, chez qui l’agacement a vite dégénéré en animosité haineuse. Soupe n’avait pas ouvert la bouche que déjà il l’assourdissait de ses rappels au silence, les poings clos, malade d’exaspération devant même que les chandelles fussent allumées. La passivité épeurée du bonhomme l’excitant, il en était venu à ne plus voir en lui qu’une loque bureaucratique, au long de laquelle, volontiers, il eût essuyé ses semelles. Il s’en était fait un joujou ; il se divertissait à l’ahurir d’injures, de scies empruntées au répertoire varié des rapins de la place Pigalle. Il scandalisait ses pudeurs, bouleversait de théories extravagantes sa foi aveugle de vieil ingénu, tant que le pauvre homme, parfois, aimait mieux lui céder la place, déserter son cher bureau, et jusqu’au soir s’en aller traîner par les rues, désorienté, hébété, amputé de ses habitudes.
Aussi bien ces petites scènes de famille ne tiraient-elles point à conséquence ; Soupe avait courte la rancune s’il avait l’irritation lente, et le soleil du lendemain le retrouvait fidèle au poste, rasséréné, rasé de frais, satisfait de lui et des autres. Entre les trous de sa cervelle les mauvais souvenirs passaient sans laisser trace, comme passe de l’eau à travers un tamis.
Lahrier, cependant, était demeuré debout, les mains aux hanches, questionnant une fente du plancher. Soudain il leva la tête.
Soupe, en effet, entêté à obtenir une réponse, insistait, le lardait tout vif d’une obsession de litanies :
— Une contrariété ? Hein ? Hein ? — Dites, hein, une contrariété ? Hein, dites ; hein, dites ; hein, dites ; hein, hein ?
Très calme, il demanda :
— Ah çà ! vous n’avez pas bientôt fini de faire le phoque ? En voilà un vieux lavement !
— Comment… comment !… dit le père Soupe.
Il continua :
— Évidemment ! Vous m’embêtez avec vos « Hein ». Et puis d’abord ce n’est pas votre affaire s’il m’arrive une contrariété. Est-ce que je vous demande la couleur de vos bas, moi ? Non, n’est-ce pas ? Alors de quoi vous mêlez-vous ? Vous êtes un goujat, mon cher.
— Un goujat !…
Au mot de goujat les mâchoires entrouvertes du vieux se resserrèrent puis se rentrouvrirent puis se resserrèrent encore une fois, secouées des tressautements d’agonie d’un râtelier qui se démantibule. Ses mains un instant soulevées en appelèrent au Maître de tout.
Il suffoquait.
— S’il est permis !… Parler ainsi à un homme de mon âge !
— Homme de votre âge, fermez ça ! cria l’autre. Fermez ça, ou, parole d’honneur, je jette quelque chose dedans ; un encrier, une savate, la première chose venue qui me tombe sous la main. Vous m’agacez, homme de votre âge ! Vous avez le don de me porter sur les nerfs à un point que je ne saurais dire. Donc, fichez-moi la paix et que ça ne traîne pas. Je ne suis pas à la rigolade aujourd’hui, je vous en préviens.
Sec et digne :
— Ça se voit, dit Soupe.
Mais Lahrier :
— Assez ! assez donc ! La levée est faite, je vous dis.
Et il changea de ton pour crier : « C’est bon, oui ! » au conciliant Letondu, lequel jetait l’apaisement à coups de pied dans la cloison. Soupe, maté, ne répliqua plus ; il dut se borner à épancher son fiel en un soliloque navré et imprécis.
Lahrier, lui, s’était assis. Du stock des affaires en retard il avait dégagé, pour l’amener à soi, le dossier du legs Broutesapin, et il commença de l’expédier :
Monsieur le président du Conseil d’État.
J’ai l’honneur de signaler à la Section de l’Instruction publique et des Beaux-Arts l’intérêt tout particulier qui s’attacherait à ce qu’il soit statué dans le plus bref délai sur le legs fait par la dame veuve Broutesapin à la fabrique de l’église succursale d’Oiselle, consistant en une « Mort de saint Médard », attribuée à Tiépolo et estimée quarante francs…
Il avait une calligraphie à lui, une bâtarde fantaisiste, pétaradante d’enjolivements et d’arabesques, à la fois superbe et illisible. Et tandis que les pages noircissaient à vue d’œil sous le galop précipité de sa main, sa pensée aussi galopait, le ramenait à Gabrielle qui, décidément, commençait à tenir dans sa vie une place un peu plus grande, peut-être, qu’il n’eût été à souhaiter.
Il la revoyait telle qu’elle était, toute mignonne et casquée de clair, point jolie, certes, mais à coup sûr bien plus que cela, avec son nez troussé d’une chiquenaude et son éternel sourire de petite Parisienne bavarde et mauvaise langue. L’épaisse ligne de ses sourcils lui coupait en deux le visage, d’une barre touffue et jalouse ; sous son menton, une ombre de potelé se formait, qui se noyait en l’ombre du col, s’allait perdre au diable vauvert, en d’autres ombres plus épaisses…
Brusquement un coup de fouet le cingla, le sang lui monta au visage ; car voici qu’il l’avait vue nue, que de ses mains, une fois encore, il l’avait tenue au bord du lit, — ramené un mois en arrière, au soir inoubliable de la première possession. Sous le flot des jupes troussées dont il lui cachait la figure comme par jeu, il avait entendu ses cris effarouchés mêlés de rires étouffés et de défis ; il avait eu l’affolante vision des dessous tout à coup aperçus, des lingeries où courent des rubans bleu pâle ; et des petits pieds qui battent l’air, et des petites mules qui les coiffent, et des longs, des très longs bas noirs, qui grimpent à l’assaut des jambes fines, escaladent les genoux, se faufilent sournois par l’étranglement des tuyautés.
C’était ainsi qu’il l’avait conquise, en effet, après une courte comédie de défense à laquelle rien n’avait manqué : ni, avant, les rodomontades d’une rouée qui joue la gamine et feint de ne pas prendre les choses au sérieux ; ni, pendant, les supplications, les appels au mari absent, les bras qui repoussent sans force ; ni, après, les faux désespoirs, les grands mots, la scène des larmes qui ne veulent pas venir et de l’œil consterné qui contemple l’abîme avec une dernière langueur de jouissance sous les cils.
— Cré nom ! fit-il, à mi-voix.
Il déposa sa plume, roula une cigarette, tâchant à se changer le cours des idées.
A ce moment :
— Trois heures ! annonça le père Soupe qui avait les belles digestions des gens de conscience immaculée ; je vais aller faire mes petits besoins.
II
Abasourdi un instant, Lahrier leva le nez et dit :
— Voilà une heureuse nouvelle, d’un prodigieux intérêt ! Oui, palpitant, en vérité. Vous devriez le téléphoner à toutes les cours étrangères.
Et :
— Enfin, Soupe, décidément, vous êtes donc plus bête à vous seul que tous les cochons de Cincinnati ? A cette heure, vous ne pouvez plus aller aux lieux sans vous croire dans l’obligation de faire une préface ?
— Une préface !
— Bien sûr, une préface. — Qu’est-ce que ça peut me faire, que vous alliez aux lieux ? D’abord vous saurez une chose : Quand on a reçu de l’éducation on y va sans rien dire, aux lieux ! ou alors on est un sale mufle.
— Et si je veux y aller, moi, aux lieux ? riposta, après un instant de silence, Soupe dressé sur ses ergots. Vous n’avez pas la prétention de m’empêcher de faire mes petits besoins et d’aller aux lieux quand cela me plaît ?
Lahrier, que l’agacement gagnait, reprit :
— Je ne vous parle pas de ça.
— Vous ne me parlez pas de ça !
— Non, je ne parle pas de ça. J’en serais ma foi bien fâché, de vous empêcher d’aller aux lieux ! et si, même, je souhaite quelque chose, c’est que vous y élisiez domicile une fois pour toutes ! que vous y passiez votre vie ! que vous ne les quittiez jamais ! J’aurais au moins le soulagement de ne plus voir votre sale tête. — Je vous dis simplement ceci : que vous ne seriez point compromis pour aller aux lieux comme tout le monde, discrètement, en homme bien élevé, sans proclamer : « Je vais aller faire mes petits besoins » avec des airs de jeune espiègle.
Il disait des choses sensées, mais la stupidité du père Soupe atteignait en folle surdité, en extravagante obstination, aux limites les plus reculées du chimérique et de l’irréel.
— A-t-on jamais vu ! clama, indignée, cette vieille bête. Un moutard (on lui presserait le nez, il en sortirait du lait) qui voudrait m’empêcher d’aller aux cabinets et de faire mes nécessités !…
Lahrier, que venait de mettre sur pieds le contre-choc d’un double coup de poing violemment abattu parmi les paperasses de sa table, cria :
— Je ne vous parle pas de cela, encore une fois ! Je vous dis et je vous répète que vous pouvez très bien aller aux cabinets sans donner à cet événement l’importance d’un crime d’État !
Mais :
— J’ai soixante-quatre ans, déclara le père Soupe qui n’avait pas compris un mot ; personne ne m’a jamais commandé ! et il faudrait, jour de Dieu, qu’arrivé à soixante-quatre ans, je rencontre un galopin pour se permettre de me donner des ordres…
— Soupe !!!!
— … et pour jeter les hauts cris quand je veux aller aux commodités satisfaire mes petits besoins !…
C’en était trop.
Les ongles entrés en la table, telles des lames aiguës de canif :
— Soupe, taisez-vous ! hurla Lahrier. Taisez-vous, Soupe, et cavalez ! Disparaissez à l’instant même, ou je vous transforme en quelque chose ! En quoi ? je n’en sais rien, mais je vous change ! ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Vous m’êtes odieux, entendez-vous ? votre vue m’est abominable et le seul son de votre voix suffirait à me faire tomber dans des attaques d’épilepsie ! Oui, très sérieusement je vous le dis : ÇA A CESSÉ D’ÊTRE POSSIBLE et je sens la minute prochaine où un miracle sera à la portée de ma main !… Allez-vous-en Soupe ! fichez le camp ! La sagesse même et la prudence vous le conseillent ici par ma bouche !
Du coup, le père Soupe eut le trac.
Les mains au ciel :
— Quel homme ! fit-il.
Ce fut tout. Il gagna la porte et disparut. Et Lahrier, une minute plus tard, séchait encore, sur ses tempes, l’exaspération qui y perlait en sueur, quand il s’épanouit brusquement.
Ses vingt-cinq ans, à vrai dire, avaient épargné sa gaminerie naturelle. Il avait gardé, du bébé, le bon rire, la mobilité d’esprit hannetonnière, l’oubli facile des petits embêtements de la vie. Depuis longtemps il mijotait en soi, à l’intention du père Soupe, le plan d’une blague gigantesque, et devant l’occasion qui se présentait de la placer, tout s’effaça ; il n’y eut plus rien, que l’agréable perspective de faire mousser le vieil expéditionnaire et de déchaîner ses fureurs indignées.
Le temps pressait.
Il se hâta.
Le visage barbouillé d’une couche de craie, le nez entièrement habillé d’une carapace de pains à cacheter écarlates, ses cheveux, qu’il portait longs, ramenés par là-dessus à coups de brosse et tombant en mèches éplorées sur des yeux qui se mouvaient, blancs, entre les retroussis affreux de deux sanguinolentes paupières, il vint s’accroupir près de la porte, de façon que Soupe, à son retour, restât cloué d’épouvante sur le seuil, au vu de cette face de vampire. Celui-ci, déjà, rappliquait ; on entendait le grossissement de son pas, lentement traînaillé par les dalles du couloir. Lahrier, jouissant, attendait.
La porte, enfin, s’entre-bâilla. Une tête passa, un masque embroussaillé de barbe :
— Je vous demande pardon, monsieur… pour s’en aller ?
C’était le conservateur du musée de Vanne-en-Bresse. Ce pauvre homme, qui ne trouvait plus la sortie, l’allait quêtant de porte en porte. Successivement il avait pénétré : chez le commis d’ordre Guitare, au même moment où cet ingénieux employé rafistolait son soulier avec un morceau de ficelle ; puis chez Van der Hogen, dont il n’avait vu que des jambes perchées au faîte d’une échelle (toute la partie supérieure du sous-chef disparue au fond d’un placard) ; puis chez Letondu, qu’il avait surpris presque à poil, en train de faire des tours de force avec le panier à bois. Si bien que maintenant, habitué déjà, il contemplait sans trop de stupeur ce nouvel et extraordinaire aperçu d’un titulaire officiel dans l’exercice de ses fonctions. Il fut charmant au demeurant, confus d’être si mal tombé :
— Combien je regrette, vraiment…, je ne sais comment me faire excuser ! Je trouble là une plaisanterie qui promettait d’être excellente…
Au fond il cachait sa surprise, s’étant fait, en son trou de province, une idée autre des grandes administrations. Ce fut, entre Lahrier et lui, un vrai tournoi de courtoisie. Également empressés à repousser les protestations l’un de l’autre, ils se défendaient avec une même chaleur, avec ce même geste de la main qui refuse et se déclare indigne :
— Je vous prie de croire, monsieur, que si j’eusse pu supposer…
— Du tout, monsieur, c’est moi qui vous demande pardon !
— Ah ! permettez ! les regrets sont pour moi, monsieur. La faute en est à ces diables de corridors ; on se perd ! on se perd !
La rentrée en scène du père Soupe mit fin à cette lutte exquise ; et à lui, naturellement, revint le précieux avantage de payer les pots cassés. Lahrier, un coup qu’ils se trouvèrent seuls, le traita si rudement de « vieille rosse » en lui mettant le poing sous le nez, qu’il en demeura assommé, les yeux comme des noix et la bouche en jeu de tonneau.
Rendu à sa mauvaise humeur, le jeune homme se claustra en un farouche mutisme. Toute la journée il fut inquiet, fiévreux, avec la hâte d’être au lendemain. D’une mollesse d’enfant, incapable d’une résolution, il avait adopté ce modus vivendi qui consiste à se laisser aller au petit bonheur de l’existence et à s’en remettre au bon Dieu du soin de trancher les questions dès l’instant qu’elles se présentent avec quelque nuance d’embarras. Vainement l’ami Chavarax qui lui vint emprunter une pincée de tabac s’efforça-t-il de l’égayer ; il commença par n’en point tirer vingt paroles. Tout de même, lorsqu’il eut, fine mouche, flairé vaguement le dessous des cartes et ruminé entre ses dents : « Il y a du La Hourmerie là-dessous », Lahrier, stupéfait de tant de clairvoyance, dut confesser qu’il en était ainsi, et raconter en substance son entrevue avec le chef. Chavarax, qui la connaissait en détail, par Ovide, le garçon de bureau, auquel il allongeait vingt sous de temps à autre pour aller écouter aux portes et lui venir répéter ensuite les petits potins intimes de la maison, n’en triompha pas moins bruyamment :
— J’en étais sûr ! J’en étais sûr !
Puis :
— C’est pour ça ?
Il s’esclaffa :
— Vous avez de la bonté de reste, vous encore. C’est à cause de cet imbécile que vous vous faites du mauvais sang ?
— Eh ! fit Lahrier, vous êtes charmant. Ma maîtresse me donne rendez-vous pour demain.
— Eh bien, c’est bien simple ; allez-y !
— Oui, mais si le chef me joue le tour de provoquer ma révocation ?… Il en est bien capable, au fond. Il est très monté contre moi.
— Lui !…
Chavarax pouffa de rire.
— Est-ce que vous êtes fou ? Depuis quand donc, s’il vous plaît, révoque-t-on des fonctionnaires de l’État parce qu’ils ont séché le bazar ? Ce serait assez rigolo, qu’on ne puisse plus tomber malade.
— Pourtant…
— Laissez-moi donc tranquille. Les femmes sont susceptibles, voilà ce qu’il ne faut pas oublier ; et vous serez bien avancé, le jour où vous aurez blessé votre maîtresse pour le plus grand plaisir de votre chef de bureau.
Ironique et paternel :
— Nigaud, coucherez-vous avec lui, quand vous ne coucherez plus avec elle ?
— Non !… dit Lahrier.
— Eh bien ! alors ?… Ah ! la ! la ! A votre place, c’est moi qui n’hésiterais pas !
Il n’hésitait jamais, à la place des autres. C’était un très gentil garçon, duquel il se fallait méfier comme de la peste.
Non qu’il fichât les gens dedans !
Grand Dieu !… Il les y déposait, voilà tout, délicatement et sans douleur, après les avoir pris entre le pouce et l’index. Et quand ils se trouvaient par terre, le derrière entre deux selles, il leur portait des condoléances. Sa perfidie délicieuse et pleine d’ingéniosité empoisonnait sans laisser trace, présentée le sourire aux lèvres, ainsi qu’il eût fait d’une fleur. Il ne comptait d’ailleurs que des amitiés tant il avait la grâce aimable, mêlée de cette pointe de brusquerie qui détermine la confiance.
Il poursuivit.
— Ce serait trop bête, de se gêner avec l’Administration. Pour ce qu’il y a à attendre d’elle !… — Quand je pense que je lui ai tout sacrifié : une situation de trente-six mille francs au Caire et, tout dernièrement, un mariage fabuleux ! Oui, mon cher, fabuleux ! inouï ! avec le million à la clé. J’ai refusé, parce que cette alliance, conclue avec une des plus grandes familles de France, c’était un démenti donné à toute ma vie, un soufflet appliqué à mes convictions si ardemment républicaines ! Voilà ce que j’ai fait, moi ; et pour en arriver à quoi, je vous le demande ? à piétiner sur place, dans l’attente du poste de sous-chef qui m’est promis depuis deux ans !
— Je sais, je sais, se hâta de dire Lahrier qui en était à sa millième audition des sacrifices de Chavarax.
Avide d’en éviter une nouvelle resucée, il aiguilla adroitement, en revint à ses moutons ; son envie de lâcher la boîte le lendemain, mitigée de sa crainte des complications s’il donnait suite à son projet. Sa nature hésitante d’oiseau balançait. Il gagnait de l’énervement, à peser le pour et le contre sans trouver l’énergie d’une détermination. Il finit par s’en prendre à la pile de dossiers élevée devant lui, en forteresse, si haute qu’elle lui masquait le bas de face du père Soupe, assis à l’autre extrémité de la table commune.
La plume en l’air, l’œil assombri :
— En voilà t’y, de l’arriéré !… En voilà t’y, de l’arriéré !
La colère, brusquement, le conquit ; et, aux approbations bruyantes de Chavarax, répétant : « Eh, oui ! Eh, sans doute ! »
— Zut ! Zut ! cria-t-il ; il y en a trop ; je ne pourrai jamais en sortir. Je vais repasser tout ça à Sainthomme.
III
L’expéditionnaire Sainthomme, du bureau des fondations, était un maigre personnage de qui le maladif visage, éternellement en moiteur, avait l’humidité jaune clair des pommes de terre crues, fraîchement pelées. Entre les accrocs d’un veston encaustiqué ainsi qu’un meuble, sur les vastes glacis duquel on aurait aimé s’élancer, couvert d’épaisses fourrures et les pieds chaussés de patins, il dissimulait tant bien que mal l’attristante infamie de ses dessous : cette misère du linge qui, bon gré mal gré, tient à déclarer qu’elle est là, se révèle et s’affirme quand même, en manchettes craquelées de gerçures, en faux cols chevauchés de ces cravates sans nom, que, seule, semble avoir décidées à n’être point cordons de soulier une susceptibilité bête. Rue de l’Exposition, à Grenelle, grouillait autour de ce malheureux une ribambelle de malfichus : une fillette mi-aveugle ; un crapaud de cinq ans, éclopé, qui consolidait de béquilles son rachitisme précoce ; un dernier-né encore au sein, dont le visage couleur de saindoux promettait ; et une femme coiffée à la vierge, qui était devenue aphone pour avoir disputé trop de pièces de deux sous à l’âpreté des harengères. De quoi vivaient ces gens ? Problème !… de bouillons arrachés les uns après les autres à d’inépuisables pot-au-feu ; — sans doute aussi de ces choux équivoques dont les abominables relents empuantaient avec une obstination digne d’éloges le palier de leur cinquième étage.
N’importe. Au milieu de cette détresse, Sainthomme, les rares moments où il n’était pas au bureau, baladait sa morne figure imperturbablement sereine, son importance de personnage chargé d’une mission officielle, et les rides multiples d’un front qu’avait ravagé à la longue le sourd travail des hantises opiniâtres. Car cette âme avait son secret, cette vie avait son mystère : l’ambition (depuis des années qui lui pesaient comme des siècles) caressée par cet imbécile de se voir élevé, un jour, à la dignité d’officier d’académie !… Et en son assoiffement d’honneurs exaspéré de déceptions, sous le coup du labeur incessant d’une idée fixe tournée à la monomanie, il en était venu à cette extrémité : considérer le genre humain comme une grande famille unie, que, seulement, divisait le mixte terrain de « ses palmes ». D’où, pour lui, deux groupes bien distincts : le groupe ami, exclusivement préoccupé de les lui faire obtenir ; le groupe adverse, tout au souci de discréditer ses mérites et de compromettre ainsi ses chances à la distinction flatteuse qu’il convoitait.
Des trente employés ses collègues, pas un, bien entendu, qui n’eût son petit classement, côté cour ou côté jardin ; mais surtout lui apparaissait considérable le portier de la Direction. Oh ! ce sous-ordre !… Sainthomme n’en osait regarder qu’avec une respectueuse terreur le masque de sournois gorille, le petit crâne aux tempes dévastées, dont se dissimulait l’essaim d’obscurs pensers sous la feinte bonhomie d’une casquette trop large. Oui, formidable, car douteux, tel se révélait, à ses yeux, ce concierge appelé Boudin !
Disons tout.
Un fréquent cauchemar, familier de ses nuits tourmentées, le lui montrait enveloppé jusqu’aux cils d’un manteau couleur de muraille, volant à de mystérieux rendez-vous où le venait bientôt retrouver le Directeur des Dons et Legs. Des enfoncements de culs-de-sac déserts abritaient ces entrevues ; le maître et le valet s’y abordaient avec des airs de conspirateurs, et, durant des heures entières, à la faveur des ombres de la nuit, ils s’entretenaient à voix basse de questions ayant trait à l’Administration : celui-là recueillant des lèvres de celui-ci tous les renseignements de nature à éclairer sa religion sur le compte de ses employés : leurs heures d’arrivée à la Direction, leur hâte à en partir le soir, leur tenue dans la rue Vaneau, le nombre de camarades mâles et femelles qui leur venaient faire visite, la quantité de bouteilles de bière qu’ils se faisaient monter les jours de grande chaleur, et cætera, et cætera.
Tant et si bien que, l’obsession de son rêve ayant petit à petit empiété jusque sur ses veilles, Sainthomme en était arrivé à fournir des dix et onze heures de présence où les autres en fournissaient quatre et à rayer de ses papiers tout ce qui, de loin ou de près, pouvait ressembler à un congé. Plus de vacances réglementaires, de lundi de Pâques, de Premier de l’an, de 14 Juillet ou de Vendredi saint. Le petit boiteux fût venu à claquer, qu’il l’eût fait mettre en terre à l’aube, de façon à pouvoir, encore, être au travail avant tout le monde !… Il venait au bureau le dimanche ; et comme le concierge, ce jour-là, mettait à profit ses loisirs pour aller prendre le vermouth avec des cochers du quartier, il lui arrivait de l’attendre des heures, sous le porche glacial de l’immeuble — payé de sa peine si, à son retour, le pipelet le saluait d’un air flatteur :
— Ah ! ah !… Quel bûcheur, ce monsieur Sainthomme !… C’est donc, comme ça, que vous êtes tout le temps sur la brèche ?
Il lui donnait sa clé :
— Voilà.
— Merci, Boudin, disait Sainthomme.
Et, par le vide de l’escalier, il s’élançait à la conquête de ses palmes ! Jusqu’au soir, seul en son bureau, il abattait de l’expédition, au milieu d’un silence si grand qu’il en avait par instant aux oreilles le bourdonnement de gros coquillages, s’interrompant de temps en temps pour étirer sa lassitude et jeter un coup d’œil, par la fenêtre ouverte, à cet azur des dimanches parisiens qui évoque les longues promenades au bord de l’eau, les haltes sous les tonnelles, les paresses et les vagues sommeils sur les herbes rôties des fortifications…
Cela avait amené ceci : une exploitation en règle de ce délire vaniteux :
et de la part du Directeur, qui l’entretenait jalousement, mais se gardait bien d’y satisfaire — en homme persécuté de revendications criardes, éternellement tiraillé entre ses bonnes intentions et l’impossibilité de les réaliser faute de capitaux suffisants ;
et de la part des employés, qui, très bien, se soulageaient sur lui du surcroît de leur besogne, en lui disant : « Faites donc ça » avec des airs sous-entendus de messieurs qui ont le bras long.
Lahrier, surtout, en jouait… C’était plaisir de voir ça.