GEORGES DARIEN
BIRIBI
DISCIPLINE MILITAIRE
PARIS
ALBERT SAVINE, ÉDITEUR
12, RUE DES PYRAMIDES, 12
1890
PRÉFACE
Ce livre est un livre vrai. Biribi a été vécu.
Il n'a point été composé avec des lambeaux de souvenirs, des haillons de documents, les loques pailletées des récits suspects. Ce n'est pas un habit d'Arlequin, c'est une casaque de forçat—sans doublure.
Mon héros l'a endossée, cette casaque, et elle s'est collée à sa peau. Elle est devenue sa peau même.
J'aurais mieux fait, on me l'a dit, de la jeter—avec art—sur les épaules en bois d'un mannequin.
Pourquoi?
Parce que j'aurais pu, ainsi, mettre une sourdine aux cris rageurs de mes personnages, délayer leur fiel dans de l'eau sucrée, matelasser les murs du cachot où ils écorchent leurs poings crispés, idyliser leurs fureurs bestiales, servir enfin au public, au lieu d'un tord-boyau infâme, un mêlé-cassis très bourgeois,—avec beaucoup de cassis.
J'aurais pu, aussi, parler d'un tas de choses dont je n'ai point parlé, ne pas dédaigner la partie descriptive, tirer sur le caoutchouc des sensations possibles, et ne point laisser de côté, comme je l'ai fait,—volontairement,—des sentiments nécessaires: la pitié, par exemple.
J'aurais pu, surtout, m'en tenir aux généralités, rester dans le vague, faire patte de velours,—en laissant voir, adroitement, que je suis seul et unique en mon genre pour les pattes de velours,—et me montrer enfin très digne, très auguste, très solennel,—presque nuptial,—très haut sur faux-col.
Aux personnes qui me donnaient ces conseils, j'avais tout d'abord envie de répondre, en employant, pour parler leur langue, des expressions qui me répugnent, que j'avais voulu faire de la psychologie, l'analyse d'un état d'âme, la dissection d'une conscience, le découpage d'un caractère. Mais, comme elles m'auraient ri au nez, je leur ai répondu, tout simplement, que j'avais voulu faire de la Vie.
Et elles ont ri derrière mon dos.
Ce n'est pourtant pas si drôle que ça. J'ai mis en scène un homme, un soldat, expulsé, après quelques mois de séjour dans différents régiments, des rangs de l'armée régulière, et envoyé,—sans jugement,—aux Compagnies de Discipline. Sans jugement, car le Conseil de corps devant lequel il comparait se contente de faire le total de ses punitions plus ou moins nombreuses, et le général, qui décide de son envoi à Biribi, suit l'avis du Conseil de corps. Il est incorporé aux Compagnies de Discipline comme forte tête, indiscipliné, brebis galeuse, individu intraitable donnant le mauvais exemple. Aucun tribunal, civil ou militaire, ne l'a flétri; les folios de punitions de son livret matricule sont noirs, mais son casier judiciaire est blanc. Pas un malfaiteur, un irrégulier. Cet homme passe trois ans aux Compagnies de Discipline; et comment il a usé ces trois années, j'ai essayé de le montrer. J'ai voulu qu'il vécût comme il a vécu, qu'il pensât comme il a pensé, qu'il parlât comme il a parlé. Je l'ai laissé libre, même, de pousser ces cris affreux qui crèvent le silence des bagnes et qui n'avaient point trouvé d'écho, jusqu'ici. J'ai voulu qu'il fût lui,—un paria, un désolé, un malheureux qui, pendant trois ans, renfermé, aigri, replié, n'a regardé qu'en lui-même, n'a pas lu une ligne, n'a respiré que l'air de son cachot,—un cachot ouvert, le pire de tous. J'ai voulu, surtout, qu'il fût ce douloureux, fort et jeune, qui pendant longtemps ne peut pas aimer et qui finit par haïr.
J'ai voulu qu'il souffrît, par devant témoins, ce qu'il a souffert isolé.
Maintenant, a-t-on bien fait de l'envoyer là-bas? A-t-on eu tort de le faire souffrir? Peut-être. Mais ce sont des questions auxquelles je ne veux pas répondre. Mon livre n'est pas là. Il est tout entier dans l'étude de l'homme, il n'est point dans l'étude des milieux. Je constate les effets, je ne recherche pas les causes. Biribi n'est pas un roman à thèse, c'est l'étude sincère d'un morceau de vie, d'un lambeau saignant d'existence. Ce n'est pas non plus,—et ce serait commettre une grossière erreur que de le croire,—un roman militaire.
Où voit-on l'armée dans ce livre, l'armée telle que nous la connaissons, l'armée telle que nous la rencontrons tous les jours, l'armée régulière, enfin? Est-ce l'armée, cette poignée d'indisciplinés revêtus de la capote grise et soumis à des règlements inconnus dans les régiments? Est-ce l'armée, ce bas-fonds où croupissent les relégués militaires? C'est l'armée comme le bagne est la société.
L'armée! Mais si j'eusse voulu parler d'elle, je n'aurais point été la chercher là. J'aurais été la chercher où elle est. Et, dans un roman prochain, L'Épaulette, je me réserve le droit de dire ce que j'en pense et de convaincre de mauvaise foi ceux qui m'auront mal jugé.
Ah! je le sais bien, le malheureux que je mets en scène, aigri par la souffrance, aveuglé par la haine, s'emporte violemment, parfois, contre le système militaire tout entier. Il le charge de tous ses crimes, lui fait porter le poids de toutes ses défaillances, l'accuse de toutes ses mauvaises passions... Mais c'était nécessaire, cela! C'était nécessaire, cette exagération même des diatribes, cette outrance maladive de la colère et des imprécations! La souffrance réclame. Seulement, cette déclamation-là, souvent, ce n'est pas un cri de révolte: c'est un bâillement.
«La haine est immortelle», dit mon héros dans un des chapitres de ce livre.
Non, elle finit par s'éteindre; elle est tellement lourde à porter! Si grandes qu'aient été sa misère et ses douleurs, si justes que puissent être ses ressentiments, l'homme, sortant du milieu où il a souffert, ne demande qu'à oublier. Il oubliera, lui aussi. Ou alors, il faudrait qu'il ne trouvât, dans la société où il est rentré, que la déception qui brise après l'humiliation qui ronge, que le désespoir morne après la souffrance rageuse. Mais cela n'est pas possible...
Et il ne restera, de son existence sombre de paria, que ces confessions poignantes qu'il a arrachées brutalement, telles quelles, de son coeur encore endolori, et que je transcris ici, en ce livre incomplet sans doute, mais qui aura, du moins, le mérite d'être sincère.
Paris, janvier 1890.
GEORGES DARIEN.
BIRIBI
DISCIPLINE MILITAIRE
I
—Alea jacta est!... Je viens de passer le Rubicon...
Le Rubicon, c'est le ruisseau de la rue Saint-Dominique, en face du bureau de recrutement. Je rejoins mon père qui m'attend sur le trottoir.
—Eh bien! ça y est?
—Oui, p'pa.
Je dis: Oui, p'pa, d'un ton mal assuré, un peu honteux, presque pleurnichard, comme si j'avais encore huit ans, comme si mon père me demandait si j'ai terminé un pensum que je n'ai pas commencé, si j'ai ressenti les effets d'une purge que je n'ai pas voulu prendre.
Pourtant, je n'ai plus huit ans: j'en ai presque dix-neuf; je ne suis plus un enfant, je suis un homme—et un homme bien conformé. C'est la loi qui l'assure, qui vient de me l'affirmer par l'organe d'un médecin militaire dont les lunettes bleues ont le privilège d'inspecter tous les jours deux ou trois cents corps d'hommes tout nus.
—Marche bien, c't homme-là!... Bon pour le service!...
Je répète cette phrase à mon père, qui m'écoute en écarquillant les yeux, la bouche entr'ouverte, l'air stupéfait. Toutes les deux minutes il m'interrompt pour me demander:
—Tu as signé? Alors ça y est?... Ils t'ont donné ta feuille de route? Alors, ça y est?...
Et, toutes les deux minutes un quart, je réponds:
—Oui, p'pa.
Je ne me borne pas, d'ailleurs, à cette affirmation—flanquée d'une constatation de paternité en raccourci. Je parle, je parle, comme si je tenais à bien faire voir que le médecin aux lunettes bleues ne m'a pas arraché la langue, comme si le coup de toise que j'ai reçu tout à l'heure sur la tête avait fait jaillir de ma cervelle des mondes d'idées. Tristes idées cependant que celles que j'exprime en gesticulant, au risque de faire envoler des arbres de l'Esplanade des Invalides que nous traversons tous les pierrots gouailleurs qui font la nique aux passants. Considérations banales sur l'état militaire, espoirs bêtes d'avancement rapide, lieux communs héroïquement stupides, expression surchauffée d'un patriotisme sentimental de café-concert; tout cela compliqué du rabâchage obligé d'anecdotes d'une trivialité écoeurante. Mon père paraît s'intéresser prodigieusement à ce que je lui raconte; il incline la tête en signe d'approbation; il murmure:
—Certainement... évidemment... rien de plus vrai...
Et, tout d'un coup, me regardant bien en face:
—Alors, décidément ça y est?... c'est fini?
Il a l'air de sortir d'un rêve, de revenir de très loin. Il n'a pas entendu un mot de tout ce que j'ai dit, c'est clair. Mon flux de paroles a seulement bercé ses pensées tristes que je devinais et que je voulais chasser, comme elles ont laissé froid mon cerveau que j'essayais de griser.
Je me tais subitement, secoué d'un grand frisson, envahi soudain par une colère noire, un dégoût énorme, qui me porteraient à me donner des coups de pied à moi-même ou à me tirer les oreilles, si je n'avais peur de passer pour un aliéné.
La chose que je viens de faire, je le sais, était une chose forcée; mais je sens que c'est aussi une chose bête, triste, et, qui plus est, irréparable. Et nous marchons côte à côte, sans plus rien dire, traversant sur le pont désert des Invalides la Seine jaunâtre ridée par un vent froid, moi, le fils qui ai voulu mettre un terme à une situation douloureuse, et lui, le père désolé d'avoir été obligé de me laisser faire. Nous semblons deux étrangers. Et je me tais, aussi, parce que je sens que, si je recommençais à parler, je n'aurais plus dans la bouche les paroles bêtes et endormantes de tout à l'heure et que je ne pourrais plus trouver que des phrases amères et des mots méchants.
Je m'étais pourtant bien promis de rester calme, depuis le moment où j'avais résolu de m'engager; j'étais pourtant bien décidé encore, il y a cinq minutes à peine, à refouler les colères sourdes que je sentais gronder en moi. J'avais fait de grands gestes pour ne pas mettre la main dans ma poche où je sentais ma feuille de route, j'avais crié pour ne pas grincer des dents, j'avais ri parce que les contorsions douloureuses de mon visage et mon rictus de rageur disparaissaient sous la grimace du rire; j'avais imité ces conscrits imbéciles qui chantent pour s'étourdir et qui épinglent à leur chapeau, chez le mastroquet, en hurlant des chansons patriotiques, le numéro qu'ils viennent de tirer en tremblant, la larme à l'oeil, d'une urne placée entre deux gendarmes. Et, brusquement, j'ai senti que j'étais à bout d'efforts, moi qui n'ai pas bu d'alcool, et que je ne pouvais plus continuer cette comédie qui m'écoeure et qu'on n'a pas prise au sérieux.
Car mon père n'a pas été ma dupe. Il ne me le dit pas mais je le sens bien. Je le vois, marchant à six pas de moi, sur la contre-allée du Cours-la-Reine que nous descendons, la tête baissée, morne, affaissée. Il ouvre son parapluie et s'approche de moi.
—Mets-toi à l'abri; il pleut.
En effet, quelques gouttes d'eau piquent de points bruns la poussière grise.
—Oh! bah! ce n'est rien.
—Mais tu n'as pas de parapluie. Ton chapeau va s'abîmer...
—Qu'est-ce que ça fait? Je ne le porterai plus demain.
Mon père a tourné la tête à gauche, comme pour regarder quelque chose du côté des Champs-Elysées, mais pas assez vite pour que je n'aie eu le temps de voir une larme trembler au bord de ses cils.
Cette larme-là me remue.
Ah ça! est-ce que je vais continuer à garder cet air d'enterrement, cette mine de pleureur aux pompes funèbres? A quoi ça me sert-il, au bout du compte, de froncer les sourcils et de me payer une tête de bourreau de mélodrame? Ce qui est fait est fait, n'en parlons plus. L'heure des récriminations est passée. Et, bravement, je demande à mon père ce qu'il regarde par là, à gauche.
—Moi? Rien, rien...
—Ah! à propos, figure-toi qu'au bureau de recrutement...
Je lui raconte des histoires quelconques; je lui parle d'un individu qui ne voulait pas ôter sa chemise pour passer la visite et d'un autre qui avait oublié de retirer ses bottes. Je trouve vraiment ces petits incidents très drôles. J'en ris aux éclats, je m'en tiens les côtes. Mon père se contente de sourire; un sourire jaune. Il faut pourtant être gai, que diable! Il faut arriver à lui faire croire que je ne suis pas trop mécontent de mon sort, que je pars de bon coeur, que la nouvelle vie que je vais mener ne m'inspire pas la moindre répulsion. Je me bats les flancs pour le dérider; je ridiculise les passants; je me moque d'un marchand de coco qui agite sa crécelle malgré la saison, et d'un monsieur qui, sur une impériale d'omnibus, bat la semelle avec rage.
Rien n'y fait. Mes éclats de rire et mes explosions de gaîté ratent comme des fusées mouillées dont la baguette retombe piteusement à terre; et, quand je quitte mon père, au bureau des tramways, il me serre les doigts un peu fort dans sa main moite et me dit: «A demain» avec une voix mouillée. Je le regarde s'éloigner, voûté, appuyé sur sa canne, triste et las...
—Courcelles! En voiture!
Je grimpe sur l'omnibus. Je vais au parc Monceau, A côté du parc Monceau, tout au moins, où habite mon oncle, avec sa femme et sa fille.
Mon oncle, c'est une pompe à morale. Une pompe à morale vieux jeu, avec un cylindre apostolique, un piston prud'hommesque, une soupape système Guizot et une soupape système Berquin.
Ma tante, elle, ne moralise pas pour son compte. Mais, lorsque son mari dogmatise, elle approuve. Et ma cousine ratifie.
Que trouvez-vous à redire à ça?—Absolument rien, n'est-ce pas?
Mais moi qui suis en proie à une irritation croissante, moi dont les nerfs agacés frémissent et se contractent, comme les muscles mis à nu d'un animal sous l'influence d'un courant électrique, à toutes les paroles de consolation et d'encouragement bêtes qu'on me prodigue depuis deux jours, moi qui sens bouillonner dans mon cerveau une colère dont je ne m'explique pas la cause mais dont je serais bien aise de me décharger sur quelqu'un, j'y trouve quelque chose à redire. Et je suis décidé, absolument décidé, à ne pas me laisser faire de morale et à jeter plutôt par-dessus bord, comme un chargement inutile, tous les sentiments affectueux—tous!—qui m'unissent à cette branche respectable de ma famille.
Je brusque les choses. J'entre chez mon oncle en criant:
—Je viens de m'engager!
J'épie en même temps sur sa physionomie les signes de la stupéfaction, les marques de l'étonnement; et, comme il va assurément tomber à la renverse, je me reproche de ne pas m'être assuré, avant de pousser mon exclamation, s'il avait un fauteuil derrière lui.
Mais il ne tombe pas. Il me répond très tranquillement:
—Ah! tu viens de t'engager.
Il répète ma phrase, tout simplement, en y ajoutant une interjection, une toute petite interjection.
Est-ce que ça ne le surprendrait pas, par hasard?
Pas le moins du monde, car il ajoute:
—Ça ne m'étonne pas de toi.
Il me fait signe de m'asseoir, s'assied lui-même, croise les jambes et continue en se frottant les mains:
—Ça ne m'étonne pas de toi, car je t'ai toujours regardé comme relativement intelligent. Relativement, bien entendu, car, à notre époque, il y a tant d'hommes de talent! Tu as eu assez d'esprit pour comprendre que l'existence que tu mènes depuis ta sortie du collège ne pouvait pas toujours durer. Qu'avais-tu derrière toi depuis deux ans? Une vie de fainéant, honteuse et indigne. Qu'avais-tu devant toi? Mazas. Parfaitement, Mazas. Tu as beau hocher la tête, les enfants qui désobéissent à leurs parents, ne suivent pas les bons exemples et n'écoutent pas les bons conseils finissent toujours à Mazas. Si tu avais cinq ans de moins, je dirais la Roquette, mais tu as dix-neuf ans. Je ne veux pas récriminer, te faire des reproches que tu as pourtant bien mérités; je ne te parlerai pas de ton ingratitude envers nous que tu ne venais pas voir une fois tous les six mois, de ton indifférence à l'égard de ta tante à qui tu ne daignais même pas envoyer un bouquet pour sa fête. Nous qui avons toujours été si bons pour toi! qui t'avons toujours donné de si bons avis, absolument comme si tu avais été notre fils! nous qui te donnions tous les jours notre exemple! nous qui... Tiens, je vais profiter de ce que nous sommes seuls pour te le dire: la semaine dernière, ta cousine a fait dire une messe à ton intention... pour que vous tourniez bien, Monsieur...
Il se lève, se promène de long en large et s'écrie en roulant au plafond des yeux de poisson frit:
—Dieu, qui voit le fond des coeurs, l'a sans doute exaucée!
C'est bien possible, mais je ne serais pas fâché de placer un mot.
—Mon oncle...
—Mais, malheureux! tu as donc oublié jusqu'aux lois fondamentales de la politesse? Tu ne sais donc plus qu'il est inconvenant de couper la parole aux personnes qui... qui... Tu verras, quand tu seras soldat, si tu interrompras impunément tes chefs! Ah! tu en as besoin, vois-tu, de manger de la vache enragée!
Ma tante, qui vient d'entrer avec ma cousine, a surpris ces dernières paroles. Elle s'approche de moi.
—Tu t'es engagé? Tu vas être soldat? Eh bien! entre nous, mon ami, ça ne te fera pas de mal de manger de la vache enragée.
—Ça lui fera même beaucoup de bien, appuie ma cousine, avec un petit air convaincu.
J'esquisse un geste de dénégation, mais mon oncle me jette un regard furieux. Cette fois, c'est bien entendu, j'ai besoin de manger de la vache enragée. Je n'ai plus qu'à me figurer que c'est un traitement à suivre, voilà tout. D'ailleurs, ça doit me faire beaucoup de bien.
—Tu as toujours eu un caractère exécrable, continue mon oncle. Dès l'âge le plus tendre, tu faisais tourner le lait de ta nourrice...
—C'est une horreur, dit ma tante.
—Une abomination! dit ma cousine.
Mais sa mère lui lance un coup d'oeil de travers. Une jeune fille ne doit pas faire semblant de savoir que les nourrices ont du lait. C'est très inconvenant.
Mon oncle veut clore l'incident.
—Tes instincts pervers, s'écrie-t-il, se sont développés avec l'âge!...
Et il énumère les queues de lapins que j'ai tirées, les hannetons que j'ai fait rôtir, les mouches que j'ai écartelées. Ah! ça ne l'étonne pas, que je me sois, plus tard, si mal conduit à l'égard de mes parents! Quand on prend, si jeune, l'habitude de faire du mal aux bêtes....
Ma tante intervient:
—Mon ami, mon ami!...
—C'est vrai, fait mon oncle qui s'aperçoit que la passion l'égare. C'est vrai! Ce petit malheureux allait me faire dire des choses!... Je suis réellement bouleversé... Une conduite aussi déplorable!...
—Ce n'est pas tout à fait sa faute, mon ami; tu sais bien que sa religion...
—En effet, ajoute ma cousine, tu sais bien, papa, que les protestants...
Je m'y attendais. C'est l'excuse hypocrite dont ils affectent de couvrir ce qu'ils appellent mes fautes, excuse qui n'est en réalité, pour eux, qu'un outrage avec lequel ils me soufflètent. Sa religion! Protestant! Me les ont-ils assez jetés au nez, ces deux mots, tout en les susurrant d'une voix doucereuse et benoîte de cagot mielleux qui ne demande qu'à disculper et qui fait la part des choses! Ont-ils jamais manqué une occasion de me les coller sur le visage, ainsi qu'un stigmate, dévotement, onctueusement, comme ils se collent à eux-mêmes de la cendre sur le front, le lendemain du mardi gras? Et j'étais assez bête pour en rougir, assez mou pour avoir honte, assez lâche pour ne pas la défendre, cette religion dont les dogmes pourtant me font rire et dont je ferais bon marché si je ne sentais pas, derrière son rituel vieilli et ses doctrines surannées, deux grandes choses pour le triomphe desquelles elle a su trouver des confesseurs qui ont été des précurseurs et des martyrs qui ont été des héros: la vérité et la liberté.
Est-ce que cette fois encore?... Hélas! oui, cette fois encore, je me contente de baisser la tête.
Et la morale montait toujours!... Mon oncle a glissé légèrement sur mon enfance: il s'est appesanti sur mon adolescence et m'a reproché de n'avoir jamais eu de prix de thème grec. Il en est maintenant à ma jeunesse. Il ne comprend décidément pas que je n'aie pu arriver à m'entendre avec mes parents et que j'aie déserté le toit paternel. Il veut bien avouer que je n'ai peut-être pas eu tous les torts, au début...
—Mais enfin, que les parents fassent ceci ou cela, les enfants n'ont pas à s'en plaindre...
Pourquoi pas?
—Les enfants ne doivent jamais s'occuper des affaires des parents...
Même quand elles les regardent directement?
—Tu devais tout supporter en silence. Les enfants sont faits pour ça. D'ailleurs, lorsqu'il se passait chez toi des choses qui ne te plaisaient point, il y avait un moyen bien simple de ne pas s'en apercevoir. C'était de faire l'aveugle.
L'aveugle?... Je ne sais pas jouer de la clarinette.
J'ai laissé échapper ça—tout haut.—Mon oncle se lève, furieux.
—Comment, malheureux! tu plaisantes! tu oses plaisanter avec les choses sérieuses! Mais tu n'as donc de respect pour rien? Tu te moques donc de tout? Tu n'as donc plus ni âme, ni coeur, ni conscience, ni... rien?... Ah! cette manie de dénigrement! Le mal du siècle! Cette manie de raisonner envers et contre tout!... Ah! elle te coûtera cher, cette manie-là!... Quand tu seras soldat, je te conseille, mon ami, de continuer à discuter avec ton insolence habituelle. Sais-tu ce qu'on te fera, si tu raisonnes, si tu es insolent? hein? le sais-tu?
—Non, mon oncle.
—On te passera par les armes.
—On t'exécutera, dit ma tante.
—On te fusillera, dit ma cousine.
J'en ai la chair de poule; et mon oncle, qui a produit son effet, continue son réquisitoire.
—Depuis, qu'as-tu fait? Tu as passé, je crois, deux mois dans un bureau. Au bout de ces deux mois, tu as jugé à propos de gifler un sous-chef et l'on t'a flanqué dehors. Continue à appliquer ce petit système-là dans l'armée, et ce ne sera pas dehors qu'on te mettra, ce sera dedans.
Ma tante et ma cousine éclatent de rire. Je ris aussi, en me forçant un peu—je me chatouille la paume de la main avec le petit doigt. Que voulez-vous? Mon oncle a soixante ans; son répertoire de jeux de mots est bien vieux, c'est vrai; mais on ne peut vraiment pas lui demander d'apprendre par coeur, à son âge, le nouveau recueil des coq-à-l'âne et des calembours, augmenté d'une préface en vers. Je me mets à sa place, je sais très bien que, lorsque j'aurai soixante ans et que je dirai, par exemple: «Ce qui est plus fort qu'un Turc, c'est deux Turcs,» j'éprouverai un grand plaisir à voir s'esclaffer mes auditeurs.
Mon rire a déridé mon oncle. Il fait un geste vague de commisération indulgente.
—Depuis ce temps, comment as-tu vécu? Je l'ignore et ne veux pas le savoir. A quoi t'es-tu occupé? A écrire. Des bêtises. Tu as fait des vers—on me les a montrés. Des vers abominables, dans lesquels tu appelles môssieur Thiers «Géronte assassin» et Gambetta «Cromwell de carton» et «diminutif de Mirabeau.» Sais-tu pourquoi, seulement?
Je fais signe que non. Je ne sais pas pourquoi.
Mon oncle hausse les épaules.
—Je m'en doutais!
—J'en étais sûre, fait ma tante.
—Convaincue! appuie ma cousine.
—Tu es parti de chez ton père. Tu as dû mener une vie misérable, manger dans d'ignobles gargotes, coucher dans des repaires infâmes...
Ma cousine se bouche les yeux.
—D'ailleurs, tes vêtements en disent long...
—A propos, fait ma tante, nous te retiendrions bien à dîner, mais, tu sais, c'est aujourd'hui vendredi; nous faisons maigre et, comme tu es protestant...
Je suis protestant, en effet, mais je crois que, pour le moment, ce sont mes habits qui protestent.
—En effet, dit mon oncle, il faut respecter toutes les convictions. Ç'a toujours été mon avis. Eh bien! mon ami, puisque tu vas entrer dans une nouvelle carrière, prends la ferme résolution de t'y bien conduire; sois respectueux et obéissant à l'égard de tes chefs; le régiment est une grande famille dont le père est le colonel et dont la mère est la France. Quels que soient les ordres qu'on te donne, ne les examine pas, ne les critique jamais; exécute-les les yeux fermés...
Ça ne doit pas toujours être commode.
—Le plus bel avenir s'ouvre devant toi. Tu peux te faire en peu de temps une position magnifique... Tout soldat, a dit Napoléon, porte...
—Oui, la giberne... le bâton de maréchal...
—C'est ça! c'est ça! Moque-toi un peu des paroles d'un grand homme!... D'ailleurs, mon ami, tout ce que je t'ai dit, c'est dans ton intérêt. Tourne bien, tourne mal, ça ne peut rien nous faire, au fond. Nous déshonorer, ça, tu ne le peux pas: nous ne portons pas le même nom que toi. La charité chrétienne nous ordonne de faire des voeux pour toi et de te donner de bons préceptes; quant au reste, ça nous est égal...
C'est curieux, je m'en doutais presque.
—Tâche de monter vite de grade en grade. C'est le meilleur moyen d'avoir un avancement rapide. Surtout, évite les mauvaises compagnies; il y a partout des gens avec lesquels il ne faut se lier à aucun prix. Si tu es disposé à te bien conduire, à faire la joie de ta famille et l'honneur de ton pays, tu ne les fréquenteras point, tu les laisseras de côté. Du reste, vous ne pourriez pas vous accorder longtemps; le vice n'a jamais fait bon ménage avec la vertu.
Ça doit être vrai, mais ça ne me semble pas neuf. Je pense avoir lu autrefois, dans Lhomond, cet exemple étonnant: «La vertu et le vice sont contraires,» virtus et vitium sunt contraria.
Tout le monde vient de se lever. Je crois la petite séance terminée et je me lève comme les autres. Ma tante me promet, en me quittant, de me faire cadeau de mon premier uniforme, quand je serai nommé officier. Ma cousine m'offrira un sabre,—un beau sabre.
Décidément, elles n'ont pas l'air de croire outre mesure à mon avenir.
Mon oncle ne me promet rien, mais, en me reconduisant jusqu'à la porte, il me donne quelque chose... Un conseil, un dernier conseil.
—Quand tu auras des galons, mon ami... Souviens-toi bien de ce que je vais te dire, grave-le dans ta mémoire.
—Oui, mon oncle.
—Quand tu auras des galons,—sois sévère, mais juste.
Il ferme la porte.
Je descends l'escalier furieux. Furieux surtout contre moi. Quoi! j'étais décidé, en entrant dans cette maison, à ne pas me laisser débiter trois mots de cette sempiternelle théorie de la vertu et des moeurs qui me dégoûte et m'assomme! J'étais résolu à interrompre brutalement la coulée de cette avalanche moralisatrice qui vous engloutit sous ses phrases glacées! J'étais déterminé à rompre avec éclat, avec insolence même—une insolence qui aurait été de la franchise—plutôt que de permettre à mon oncle de me tenir encore une fois ce langage qui n'est pas son langage à lui seul, mais qui est celui de tous les gens qui pensent comme lui, qui voient comme lui, qui pensent faux et qui voient faux—des gens que je méprise déjà et que, je le sens bien, je finirai par haïr. Et je n'ai pas trouvé une phrase pour lui répondre, pas un mot pour l'arrêter! Est-ce que j'ai manqué de courage? Est-ce que, encore cette fois-ci, j'ai capitulé devant sa morale bête? Est-ce que je suis un imbécile? Non. La vérité, c'est que je ne savais quoi lui répondre. Je ne savais pas. Je ne suis pas un imbécile, je suis un ignorant. Je sentais qu'il y avait bien des répliques à lui faire cependant, bien des objections à lui opposer, mais je ne trouvais rien, rien.
Rien, à part peut-être des railleries sur la forme grotesque de leurs théories, sur la sottise dans laquelle ils délayent leurs pauvres vieilles idées, arlequins centenaires cuits toujours à la même sauce; rien à part des moqueries sur la figure extérieure, gothique et maniérée, de leurs préceptes faux qu'ils étalent dogmatiquement. Et, si j'avais ri de la couche de ridicule dont ils badigeonnent leur férocité égoïste, si j'avais raillé la forme absurde qui s'enroule autour de leur vanité venimeuse comme les capsules molles et sans saveur autour de l'amertume des médicaments, ils m'auraient traité—pour de bon—de mauvais plaisant, de sans-coeur, de farceur qui ne respecte rien, qui n'a pas de considération pour les choses sérieuses.
Ils auraient eu raison. Ce qu'il faut, ce ne sont pas les coups d'épingle de la moquerie, les coups de canif de la blague, dans ce voile de bêtise qu'ils ont tendu—peut-être exprès—devant leur méchanceté doucereuse. C'est le coup de couteau brutal qui crèverait la cotte de mailles faite de tous les lieux communs et de toutes les banalités cousus pièce à pièce dont ils couvrent leur morale étroite et hypocrite, et qui la mettrait à nu.
Ce coup de couteau-là, je ne peux pas le donner—pas encore.
Quand je fais des réflexions, je mets les mains dans mes poches. C'est, chez moi, une habitude prise. Je ne peux pas réfléchir les mains ballantes; il n'y a pas à s'y tromper, quand j'ai les mains ballantes, je ne réfléchis pas. Je vis alors une vie sans pensée, la vie d'un être inconscient, la vie du fakir qui contemple son nombril, la vie du chien errant qui trôle dans les rues en compissant les devantures.
Mais, pour le moment, comme je fais des réflexions graves, j'enfonce les mains très avant dans mes poches et, fort étonné, je sens rouler sous mes doigts des choses rondes. Ces choses rondes, ce sont des pièces de monnaie. Mon Dieu! oui. Avant mon départ, on a fait une petite quête. Tout le monde a apporté son obole, tout le monde, jusqu'à la femme de chambre de ma tante, une vieille fille ridée et jaunâtre, au corsage plat, aux yeux glacés, et qui semble vouloir absolument mourir d'un pucelage rentré. Je compte les espèces. Je trouve dix-sept francs cinquante centimes. Maintenant, comme il faut être juste avec tout le monde, je dois avouer que ma poche est décousue et que j'ai entendu, tout à l'heure, quelque chose tomber à terre. C'était sans doute un sou. Il devait y avoir dix-sept francs cinquante-cinq. Pourtant, je n'en suis pas sûr. Je n'en mettrais pas ma main au feu.
Dix-sept francs cinquante, c'est mince! Il n'y a pas de quoi faire la noce, assurément. Mais la sagesse antique et moderne ne nous apprennent-elles pas à nous contenter de peu? D'ailleurs, ma cousine m'a promis d'appeler sur ma tête les bénédictions du ciel. En attendant, je pourrai toujours, ce soir, ajouter un petit extra à mon ordinaire assez maigre. Je mangerai un plat de plus, un dessert—pas des pruneaux, par exemple! Ah! non; après la morale avunculaire, ils feraient double emploi!... Non bis in idem!...
Le lendemain soir, mon père m'a conduit à la gare. Nous avons parlé—de choses quelconques—en nous promenant. Il a attendu le dernier appel des voyageurs pour me laisser partir, et alors, me jetant les bras autour du cou, il a laissé échapper deux grosses larmes et je l'ai entendu qui me disait tout bas: «Tu sais, mon enfant, je t'ai toujours bien aimé!» Ça m'a ému. Je ne le cache pas, ça m'a ému. Seulement, maintenant, je veux raisonner mes émotions, arriver à me les expliquer.
J'y ai réfléchi toute la nuit, en chemin de fer... Je ne crois pas que ça suffise à un père, d'aimer ses enfants.
Pourquoi?—Je ne sais pas.
J'y réfléchirai encore. J'arriverai peut-être à le savoir.
II
Voilà six mois que je suis à Nantes, canonnier de deuxième classe au 41e d'artillerie. Six mois ôtés de soixante, restent cinquante-quatre.
—Ça commence à se tirer, dit mon camarade de lit, un Bordelais qui s'est engagé aussi, un cochon vendu comme moi.
—C'est égal, c'est encore rudement long.
—De quoi? de quoi? s'écrie un conducteur de la classe 76, un gros garçon qui va être libéré du service dans quelques jours et qui hurle: La classe! toute la journée.—De quoi? On trouve le temps long? on s'embête? Est-ce qu'on a été te chercher, dis donc, pour t'amener au régiment? Est-ce que tu n'y es pas venu tout seul? Il faut avoir un sacré toupet pour se plaindre de ce qu'on a demandé! Pourquoi t'es-tu engagé, alors? Pourquoi n'es-tu pas resté chez toi?
Alors, dans la chambrée, des rires éclatent, des ricanements grincent.
—La planche à pain était tombée.
—Le four était démoli.
—Il avait mis sa soupière au Mont-de-Piété.
Ah! je les connais par coeur, ces vieilles railleries régimentaires, ces plaisanteries toujours les mêmes, qui me froissaient si fort, qui me faisaient si mal au coeur, les premiers jours. Maintenant encore, peut-être, elles me chatouillent désagréablement, mais elles ne me font plus monter le rouge au visage et ne me donnent plus l'envie de me jeter sur les blagueurs et de leur fermer la bouche à coups de poings, au risque de me rendre ridicule et d'ameuter contre moi la haine et le mépris. Je comprends qu'ils ont le droit de me regarder de haut, eux qui n'ont rejoint le régiment qu'au moment où les Pandores leur ont apporté leurs feuilles de route, eux qui sont arrivés au corps en rechignant, comme des chiens qu'on fouette, malgré les rubans de leurs chapeaux et leurs chansons mouillées d'eau-de-vie. Je ne leur en veux plus, quand ils me font sentir, même un peu lourdement, leur mépris de paysans ou d'ouvriers obligés de quitter la charrue ou le marteau pour empoigner un fusil, quand ils me jettent au nez leur commisération dédaigneuse—que je commence à trouver légitime—pour les propres-à-rien incapables de faire oeuvre de leurs dix doigts et réduits, aussitôt qu'ils s'aperçoivent que leurs pères ne sont pas nés avant eux, à piquer une tête dans l'armée.
Je ne leur en veux plus, mais je persiste à trouver le temps très long.
Comment les ai-je passés ces six mois qui forment la dixième partie du temps que je me suis engagé à consacrer, avec fidélité et honneur, au service de mon pays? Je serais bien embarrassé de le dire au juste. Je les ai passés, voilà tout.
J'ai appris à monter à cheval, à faire l'exercice du sabre, du revolver et du mousqueton. J'ai désappris la manière de marcher d'une façon convenable, porter les mains autrement que Dumanet et d'avoir l'air d'autre chose que d'un individu ficelé dans un uniforme terminé en bas par des bottes de porteur d'eau et en haut par un shako qui ressemble à un pot à cirage. Je sais réciter la théorie, mais je ne sais plus raisonner. J'ai appris à panser les chevaux, à les étriller et à leur laver la queue à grande eau. J'ai perdu l'habitude de me débarbouiller tous les jours et de me laver les pieds de temps en temps. Je ne porte plus de faux-cols, mais une belle cravate bleue dans laquelle il faut cracher très longtemps pour la contraindre à conserver les huit plis réglementaires. Je porte des bottes à éperons, mais je ne porte pas de chaussettes. Je sais que je dois le respect à mes supérieurs, mais je ne sais plus que je dois me respecter moi-même. Pour sortir en ville, je mets un dolman, et ça me fait plaisir, parce qu'il descend un peu plus bas que ma veste et qu'on ne peut pas voir quand je me baisse ou quand je m'assieds, combien ma chemise est sale; je mets aussi des gants blancs et ça m'ennuie, parce que je suis obligé de les retirer pour me moucher—avec le mouchoir du père Adam.
Je m'astique, régulièrement quatre heures par jour, les fesses sur une selle. Je manoeuvre d'une façon passable. Quand je suis de garde et de faction, j'ai l'air tout aussi bête qu'un factionnaire quelconque. Je tiens ma place assez convenablement aux revues, même aux revues à cheval. Ces jours-là, je l'avoue, je me pique d'honneur. Je ne voudrais pas ternir l'éclat de ces cérémonies guerrières dans lesquelles on voit défiler un matériel tout battant neuf, des chevaux aux crinières bien peignées et aux sabots noircis, portant des harnachements astiqués au sang de boeuf—du sang qu'on va chercher dans des seaux, à l'abattoir,—des hommes fourbis, dorés, brillants sur toutes les coutures et dont pas un, sur cent, n'a du linge propre.
Ce ne sont pas les travaux engageants, les occupations intéressantes, les spectacles attrayants qui manquent ici, au contraire. Eh bien! malgré tout, je m'ennuie.
Je m'ennuie en me levant, à quatre heures du matin, pour la corvée d'écurie. Je m'ennuie au pansage, je m'ennuie à la manoeuvre. Je m'ennuie en montant la garde; je m'ennuie quand je sors en ville, la main gantée, tenant le sabre, à l'ordonnance, les yeux tournés à droite et à gauche pour chercher un supérieur à saluer. Je m'ennuie en pénétrant dans la cuisine, en me frottant aux cuisiniers raides de graisse, vêtus de pantalons immondes, de bourgerons infects. Je m'ennuie de ne jamais trouver dans ma gamelle que de la viande qui est de la carne, du bouillon, qui est de l'eau chaude, et des légumes qu'on a cueillis sur les tas d'ordures d'un marché au lieu de les récolter dans les champs. Je m'ennuie encore en la posant, cette gamelle, pour ne pas salir ma couverture, sur mon époussette, un magnifique carré de drap jaune—qui empeste la sueur de cheval.
Et je m'ennuie surtout le soir, lorsque, étendu dans mon lit où les puces et les punaises ne me laissent pas fermer l'oeil, je pense à la fatigante tristesse de la journée qui vient de finir.
Je m'embête furieusement, mais je fais les plus grands efforts pour ne pas le laisser voir. J'espère que ça finira par se passer. Je prends mon courage à deux mains et tâche de faire preuve de bonne volonté. J'y mets du mien, tant que je peux.
Je n'en mets pas assez, cependant. Il y a différentes choses... la théorie, notamment... Je la récite à peu près, pas trop mal—pas trop bien non plus—mais toujours d'un ton gnan-gnan, indifférent, sans conviction. Ça paraît me laisser froid, ne rien me dire. Je n'ai pas l'air de me figurer que l'avenir de la France est là-dedans.
—Aucune de ces phrases: «Au commandement, Haut pistolet!—La baguette en avant—Les rênes passées sur l'encolure» ne font bondir votre coeur dans votre poitrine, m'a dit l'autre jour le capitaine-instructeur.
C'est juste; il est peu rebondissant, mon coeur. Si jamais on me dissèque, je crois que les carabins auront bien du mal à jouer à la raquette avec.
Il y a encore une autre chose qui achève de me mettre mal dans les papiers de mes chefs. J'astique d'une façon déplorable; et, malheureusement, on est assez porté, dans l'armée, à juger de l'intelligence d'un homme d'après le degré de luisant et de poli qu'il est capable de donner à un bout de fer ou à un morceau de cuir. «Faites-vous astiquer!» me répète le capitaine, qui maintenant me fourre dedans, régulièrement, à chaque revue. Je n'ai pas le sou. Je ne peux pas me faire astiquer.
—Alors, vous n'arriverez à rien.
Ça ne m'étonnerait pas.
—Vous devriez demander à vous faire rayer du peloton des élèves-brigadiers, me dit le mar'chef, un assez bon garçon. Vous feriez votre service tranquillement et personne ne vous punirait. Réfléchissez à ça. J'y réfléchirai. En attendant, je couche en permanence à la salle de police.
Un soir, on vient m'y chercher. Il paraît qu'il y a du nouveau. On mobilise une batterie pour l'envoyer en Tunisie. On a dressé une liste des hommes qui la composent et je suis inscrit un des premiers.
—Quand part-on?
—Dans deux jours. Vous emmenez vos chevaux—sans harnachement, sans rien—et vous allez vous faire armer à Vincennes.
A Vincennes? Pour aller en Tunisie? Pourquoi pas à Dunkerque?
Quelle drôle d'idée! Enfin, tant mieux! Je reverrai peut-être Paris, en passant.
III
J'ai revu Paris.
Beaucoup trop, malheureusement. Au moment où nous étions prêts à nous embarquer pour le pays des Kroumirs, un contre-ordre est arrivé. On nous a démobilisés et l'on nous a versés dans les différentes batteries d'un des régiments casernés dans la place. Je suis resté presque un an à Vincennes.
A Nantes, l'impression qu'avait produite sur moi le métier militaire était une impression d'ennui mal caractérisé, de fatigue physique et intellectuelle, de pesanteur cérébrale. J'avais d'abord été étonnamment secoué comme on l'est toujours quand on pénètre dans un milieu inconnu, et, étourdi, ébloui, je n'avais vu que la surface des choses, je n'avais pu juger que leur ombre. Puis, sous l'influence de l'atmosphère alourdissante dans laquelle je vivais, me livrais chaque jour au même trantran monotone, je m'étais laissé aller peu à peu à l'observation animale des règlements, à l'accoutumance irréfléchie des prescriptions, à l'acceptation d'une vie toute machinale de bête de somme qui prend tous les matins le même collier pour le même travail et dont l'existence misérable est réglée d'avance, jour par jour et heure par heure, par la méchanceté ou l'idiotie d'un maître impitoyable. Un mois de plus, et ma personnalité sombrait dans le gouffre où s'en sont englouties tant d'autres. Je ne pensais plus. J'étais presque une chose. J'étais sur le point de faire un soldat.
Un soldat—un bon soldat peut-être—mais rien de plus. Je n'avais pas perdu assez tôt mon caractère particulier, ce qui fait que, dans la vie civile, on est soi et non un autre, pour espérer arriver jamais à monter en grade. Je n'avais pas assez vite pris ma part de ce caractère général qui assimile si bien un troupier à un autre troupier, et qui ne les différencie quelque peu que par le degré de respect que la discipline leur inspire et par la somme de terreur qu'elle fait peser sur eux.—On avait eu le temps de s'apercevoir que je n'avais pas la foi. Je ne pouvais plus guère me sauver, même par les oeuvres. Un ambitieux a tout à gagner, dans l'armée, à se laisser déprimer le cerveau, dès les premiers jours, par le coup de pouce des règlements. D'ailleurs, à moins de circonstances assez rares, d'événements qui rompent la monotonie d'une existence abêtissante, vous permettent de remettre la main sur votre personnalité, il faut toujours en venir là, tôt ou tard. Mais alors, on ne vous tient pas plus compte de votre soumission, de votre dressage—c'est le mot consacré—qu'on ne tient compte à un cheval vicieux de s'être laissé dompter par la fatigue.
Je ne l'avais pas adopté assez vite, cet état d'esprit que les adjudicataires d'habillements militaires fournissent à trois cent mille hommes, en même temps que leurs vêtements en mauvais drap et leurs chaussures en cuir factice. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Un mois de plus, je le répète, j'étais dressé, et je faisais un soldat.
Mon séjour à Vincennes a tout changé.
Je ne suis pas un soldat.
—Vous n'êtes pas un soldat! Vous êtes un malheureux!
C'est le colonel, entouré de tous les officiers du régiment, qui vient de me dire ça en passant une revue de chambres.
J'avais cru jusqu'ici que les deux termes: soldat et malheureux, étaient synonymes. Il paraît que non, car il a ajouté:
—Les soldats, on les honore. Les malheureux comme vous, on les fait passer par des chemins où il n'y a pas de pierres.
Là-dessus, tous les officiers m'ont fait de gros yeux terribles. Je m'y attendais: le colonel avait l'air furieux. S'il avait eu l'air gai, ces messieurs auraient fait leur bouche en cul de poule.
J'ai toujours désiré avoir un colonel qui eût l'habitude de priser. Je suis convaincu que, chaque fois qu'il aurait sorti sa tabatière, les officiers auraient éternué.
En attendant, je dois passer incessamment par un chemin où il n'y a pas de pierres. Quel est ce chemin? Je l'ignore, mais je sais très bien qu'il ne me conduira pas à Rome, quoi qu'en dise le proverbe. Les différents chemins que je suis depuis onze mois me mènent toujours au même endroit: la prison.
Je n'en sors plus, de la prison; ou, quand j'en sors, c'est pour attraper bien vite une nouvelle punition qui m'y réintègre pour un laps de temps déterminé, par le bon plaisir de qui de droit. Mon domicile habituel se compose d'une salle oblongue, privée de jour et dont l'atmosphère est continuellement viciée par des émanations qui s'échappent d'une espèce d'armoire mal fermée. Cette armoire est l'antre de Jules. Jules, l'inséparable compagnon des prisonniers, l'urne lacrymatoire des affligés. On le blague bien, ce pauvre Jules, mais comme, au bout du compte, il est indispensable, on ne lui en veut pas de faire sentir trop autocratiquement sa présence; et c'est tout au plus si on lui tire un peu brutalement les oreilles, le matin, pour le punir d'avoir, pendant la nuit, abusé de la permission à lui accordée de repousser du goulot. Mon lit se compose de quelques planches inclinées et d'un couvre-pieds troué que le brigadier de garde me passe tous les soirs, couvre-pieds sur lequel les puces livrent aux punaises des batailles acharnées.
On me fait sortir plusieurs fois par jour, ainsi que mes camarades, pour nous permettre de nous livrer à des exercices variés et intelligents. Nous commençons par la corvée des latrines; après quoi nous nettoyons les abreuvoirs. Puis, nous passons au balayage. Le balayage est notre occupation dominante; nous balayons partout, nous n'oublions rien; nous nous montrons impitoyables; le moindre fétu de paille ne trouve pas grâce devant nous; et si, par hasard, un crottin apparaît, nous nous précipitons dessus comme des dévots sur un morceau de la vraie croix. Aussi, il est certainement impossible de trouver une cour plus propre que la cour de notre quartier. Une seule chose m'étonne: c'est que nous ne l'ayons pas encore cirée.
Une existence pareille est bien indigne, bien vile, bien abrutissante, n'est-ce pas? Eh bien! je la préfère à la vie que mènent les bons soldats,—ceux qu'on honore,—à la vie qu'on mène dans ces trois grands corps de bâtiment à cinq étages, vie d'abrutissement malpropre, de misère monotone. Non, maintenant, je ne pourrai plus faire «mes cinq ans» comme les autres, courbant la tête sous les règlements, respectant les consignes, m'habituant à l'épouvantable banalité des tableaux de service. Je ne pourrai plus exécuter, sans les examiner—les yeux fermés—les ordres absurdes de brigadiers ou de sous-officiers stupidifiés par le métier imbécile. Je ne pourrai plus supporter sans murmurer l'ironie lourde ou la grossièreté bête du langage des officiers, triste langage qu'ils se transmettent les uns aux autres, au mess ou au cercle, comme les cabotines de café-concert de bas étage se repassent, dans la coulisse, leurs gants fanés et leurs bijoux en strass.
La sensation que me fait éprouver l'état militaire n'est plus une sensation d'ennui, c'est une sensation de dégoût. Dégoût terrible, continuel, et d'autant plus invincible que je me suis efforcé de le vaincre.
Oui, j'ai essayé d'en avoir raison tout d'abord, en revenant d'une permission de quatre jours, que j'avais passée à Paris, peu de temps après mon arrivée à Vincennes. J'avais quitté, chez un camarade, mon pantalon basané et mon shako en cuir bouilli pour reprendre des vêtements de civil. Et, tout d'un coup, je m'étais senti plus léger, plus dispos, délivré d'une gêne énorme, les épaules dégagées du manteau de plomb des règlements,—libre.—Je m'étais trouvé tout étonné de pouvoir agir à ma guise, sans nulle contrainte, me demandant presque si c'était bien vrai, me secouant et regardant en dessous, comme le chien longtemps enchaîné à qui l'on vient de retirer son collier. Chose étrange! en dépouillant mon uniforme, j'avais dépouillé les tristes idées que j'avais acquises depuis mon entrée au service et j'avais retrouvé la faculté de penser. Pour la première fois depuis plusieurs mois, pendant ces quatre jours, j'ai pensé, j'ai réfléchi, j'ai raisonné; je me suis aperçu que j'ai joué cinq ans de ma vie à pile ou face et que le profil qui reste à découvert me fait une vilaine grimace.
Ah! je l'avais bien prévu dès le premier jour, le jour où j'avais signé de si mauvais coeur ma feuille d'engagement, je l'avais bien prévu, que je ne ferais pas à l'armée, comme me le demandait mon oncle, l'honneur de mon pays et la gloire de ma famille. Mais, au moins, j'avais espéré que je pourrais y passer bêtement, mais tranquillement, les cinq années que je ne pouvais passer ailleurs. Et maintenant, j'en suis à me demander s'il n'aurait pas mieux valu faire le soldat imbécile, le numéro matricule que j'aurais fait si j'étais resté à Nantes, que de venir à Paris chercher l'aversion de ma profession, la haine de mon esclavage. Car, maintenant, c'est fait. Les résolutions de soumission et d'obéissance que j'ai abandonnées, je n'ai plus pu les reprendre. Je les ai laissées où elles étaient tombées, comme ces loques par trop sordides qu'un chiffonnier expulse avec dédain de son cachemire d'osier, qu'il remue quelque temps du bout du crochet et qu'il se décide à lâcher.
Depuis, je suis retourné bien des fois à Paris. Seulement, comme je n'avais pas complété ma masse, en débet, et que mon capitaine me refusait systématiquement toute espèce de permission, je m'abstenais de lui réclamer ses petits carrés de papier et je partais «en bordée». Je passais cinq ou six jours à Paris, seul ou presque seul, ne fréquentant que quelques camarades qui n'avaient pas toujours le temps de s'occuper de moi. Ma famille, je ne la voyais pas, naturellement. Quant au reste, je n'avais jamais connu que deux ou trois gamines, belles de la beauté du diable et bêtes comme des enseignes de modistes, qui s'étaient envolées je ne savais où. Pendant des journées, j'allais par les rues, flânant, me laissant guider par ma fantaisie, buvant avidement l'air libre. Là seulement je me sentais vivre, et bien des fois, en pensant aux années de servitude qui m'attendaient encore, l'envie m'est montée au coeur de terminer une de ces bordées par le suicide. Je revenais pourtant, ne voulant pas être puni comme déserteur, furieux contre moi au moment de rentrer au quartier. Je me reprochais le triste courage qui me portait à franchir la grille. J'aurais remercié avec effusion un passant qui, d'une poussée brutale, m'aurait jeté à l'intérieur.
Immédiatement, j'étais mis en prison; l'absence illégale, voilà le principal motif de mes punitions. J'en ai encore quelques-unes pour ivresse. Mon Dieu, oui! Je me suis piqué le nez quelquefois...
On me punit aussi assez souvent pour réponses inconvenantes. Je suis inconvenant, c'est vrai, mais ce n'est pas tout à fait de ma faute. C'est une mauvais habitude qui m'est venue tout d'un coup, à la suite d'avanies faites de gaîté de coeur, de vexations idiotes, d'affronts de toutes sortes que longtemps j'avais avalés sans rien dire. Un beau jour, j'ai découvert que ce parti pris d'injures m'avait gonflé le coeur, aigri le caractère, comme ces gouttes d'eau qui, tombant une à une, commencent par glisser sur la pierre et finissent par la creuser.
Mon horreur, ou plutôt mon dégoût de l'état militaire est maintenant si grand que je m'estime fort heureux de ne plus partager l'existence de ces hommes, mes camarades, que je vois aller et venir par la chambre, depuis que le colonel est sorti, marchant sur la pointe du pied, parlant bas, n'osant pas se montrer aux fenêtres, le grand chef se promenant encore dans la cour du quartier.
Toute la semaine, ils ont vécu ainsi, courbaturés par la répétition inutile des mêmes manoeuvres et des mêmes exercices, terrorisés par les dogmes de la religion soldatesque, pliés en deux sous le respect et la peur que leur inspire la doctrine de l'obéissance passive. Véritables bêtes de somme pour la plupart, loupeurs pour le reste, mal nourris, mal logés, blanchis le long des murs, dépouillés de toute espèce d'idée, les mêmes expressions et les mêmes locutions revenant sans cesse dans leur langage imbécile, ils n'ont plus que deux préoccupations, ils n'éprouvent plus que deux besoins: manger et dormir. Et, aujourd'hui, dimanche, comme ils ont la permission de sortir, ils vont aller traîner leurs sabres dans les rues, bêtement, deux par deux ou trois par trois, s'entretenant encore—exclusivement—pendant ces quelques heures de pseudo-liberté, des détails du service, des commandements, des consignes—esclaves si bien faits à leur servitude qu'ils ne savent plus, au moment du repos, parler d'autre chose que des coups de fouet qu'ils ont reçus ou de la solidité de leur manille.—Puis, ils s'en iront dans les cabarets louches, dans les ruelles où l'on vend de l'eau-de-vie qui râpe la gorge et du vin qui violace les comptoirs. Ils s'attableront là, cinq ou six devant un litre, chantant à tue-tête:
C'est à boire qu'il nous faut!...
en attendant que la nuit tombe et qu'ils puissent aller s'engouffrer, gueulant bien fort et se tenant par les bras, dans ces bouges où il faut faire la queue, quelquefois, comme au théâtre, devant la porte des putains.
O bétail aveugle et sans pensée, chair à canon et viande à cravache, troupeau fidèle et hébété de cette église: la caserne et de sa chapelle: le lupanar! Ah, oui, je rejoindrai tout à l'heure, avec plaisir, la «boîte» dont je suis sorti hier et où je dois rentrer bientôt. Le rapport me portant ce matin huit jours de prison pour réponse insolente. Plutôt la prison que le spectacle de cet avachissement stupide, de l'écoeurante banalité de cette vie misérable! Plutôt la désertion—le seul vrai remède peut-être—plutôt tout que de jouer un rôle, puisque j'ai conscience de son indignité, dans cette comédie ignoble, dans cette parade où Mangin s'impose aux spectateurs et arrive, à force de donner des coups de pied dans le derrière de Vert-de-Gris à se faire prendre au sérieux—même par sa victime.
J'entends sonner onze heures. Onze heures! Et l'on n'est pas encore venu me chercher pour me conduire à la «Malle!» Est-ce qu'ils ne penseraient plus à moi, par hasard? Je m'étends sur mon lit, mon lit que je ne fatigue pas beaucoup, d'ordinaire; ce qui d'ailleurs, n'empêche pas le fourrier de m'imputer trimestriellement toutes les dégradations possibles. J'essaye de piquer un roupillon. Je commence à m'endormir.
—Froissard, au bureau!
J'ouvre à demi l'oeil gauche. C'est le mar'chef qui m'appelle.
Qu'est-ce qu'il y a donc?
—Il y a qu'il faudrait d'abord vous lever quand on vous appelle et prendre la position militaire pour parler à vos supérieurs. Hum!... Réunissez tous vos effets et portez-les au magasin d'habillement. Vous êtes désigné pour faire partie d'un détachement de cinquante hommes qui va relever une partie de la 3e batterie bis, au Kef, en Tunisie. Vous partez demain.
Comment! on va en Afrique aussi simplement que cela, maintenant? Autrefois, c'était plus compliqué: il fallait faire cinq ou six fois le tour de la France pour se faire armer et équiper. Il est vrai que ça n'en valait peut-être pas mieux pour ça.
—Avez-vous fini vos réflexions? On vous dit que vous partez demain soir et que dans trois jours vous prenez le bateau.
Est-ce qu'il va sur l'eau, au moins, ce bateau-là?
IV
Le Kef, ville principale de la Tunisie. Population:—Commerce:—Industrie:—Je laisse des blancs tout en donnant aux Cortamberts, qui ne sont jamais embarrassés, la permission de combler ces lacunes à leur fantaisie.
De loin, la ville, bâtie en amphithéâtre sur le penchant d'une montagne, vous fait l'effet d'une dégringolade de fromage blanc entre des murailles en nougat; le tout dominé par une pièce montée sur laquelle il aurait plu de la crème fouettée. On en mangerait.
De près, ça change. Ce n'est plus qu'un amas de maisons misérables, bâties avec des cailloux et de la boue, aux rares et étroites fenêtres grillées, aux toits en coupole blanchis à la chaux. Çà et là, des ruelles pavées de pierres pointues percent cette agglomération de cahutes et s'en vont, avec des allures tortueuses de vrilles, aboutir dans des places carrées où s'ouvre la porte d'une mosquée. C'est dans ces places que, plusieurs fois par semaine, se tiennent les marchés. C'est là qu'on amène les petits boeufs secs et trapus, les biques aux longs poils noirs, les bourriques aux petites jambes nerveuses, au garrot ensanglanté, à l'échine meurtrie, les moutons sales et maigres, portant toute leur graisse dans une queue énorme qui se balance entre leurs pattes de derrière comme une grosse sabretache. C'est là que s'étalent, par terre, sous des lambeaux de toile, sur des tréteaux, l'or blond des céréales, le brun glacé des dattes, le vert criard et frais des pastèques aux chairs blanches et roses, le velours bleuâtre des figues, le violet des aubergines, l'incarnat des grenades, le jaune des citrouilles, le rouge froid des tomates et le rouge chaud des piments. Et, à côté de ces tas de légumes dont les couleurs vives éclatent sous le ciel clair, entre ces amoncellements de fruits qui sentent bon et sur lesquels le soleil jette de l'or, de hautes perches s'élèvent où pendent des lambeaux sanguinolents, quartiers de chairs que va découper sur un billot, à grands coups de coutelas, un boucher nu jusqu'à la ceinture, le torse éclaboussé de giclées sanglantes, les bras empâtés de rouge, la barbe souillée de caillots, effrayant.
Et les ruelles montent vers la vieille Kasbah démantelée et ouverte, descendent vers les remparts croulants dont les courtines dentelées laissent passer de loin en loin la gueule antique d'un canon de bronze penché de travers ou couché sur les talus à côté de son affût pourri. Elles s'élargissent ici, en face des portes bardées de fer de magasins devant lesquels des dromadaires accroupis balancent, au bout de leurs longs cous, leurs petites têtes aux yeux mi-clos. Là, elles se rétrécissent et le marchand d'eau qui revient de la fontaine avec ses ânons chargés d'outres frappe à grands coups de bâton, en poussant des cris sauvages, son troupeau indocile qui se bouscule pour passer. Puis elles s'enfoncent sous les longs arceaux d'une voie sombre où s'ouvrent les boutiques de loudis qui vendent des étoffes, des armes ou des poteries, l'échoppe des savetiers arabes, l'antre d'un marchand de cacaouët ou de beignets à l'huile—une huile infecte dont l'âcre parfum vous poursuit. Elles passent devant des cafés maures où des Arabes accroupis sur des nattes, silencieux, vident à petits coups une tasse minuscule en jouant aux cartes ou en égrenant leur chapelet, pendant que le cafetier, impassible, entretient le feu de son fourneau en agitant doucement un petit écran d'alfa. Elles longent des cimetières où des taupinières étroites et pressées, couvertes de cailloux, indiquent les tombes, d'étroites terrasses où les dévots, le soir, font la prière; des porches larges et bas sous lesquels viennent s'asseoir parfois, les jambes croisées, des mendiants chanteurs. Ignobles, pouilleux, le capuchon d'un burnous en loques rabattu sur leur face simiesque, frappant de leurs longs doigts décharnés la peau jaunie d'un tambourin, ils commencent par laisser échapper des sons rauques de leurs gosiers secs, et puis, peu à peu, s'animant eux-mêmes, sans s'occuper de leur auditoire, qu'une foule les entoure ou qu'ils n'aient devant eux que des chiens errants, se mettent à chanter un long poème, passant subitement des tons les plus sourds aux modulations les plus douces, des notes les plus attendrissantes aux cris les plus stridents, aux vociférations les plus déchirantes. On dirait qu'un souffle égare leur esprit, les exalte, qu'un grand frisson les parcourt tout entiers, qu'une fièvre les embrase, qu'un enthousiasme curieux les transporte. Alors, ils se transfigurent: ils deviennent très grands, ces frénétiques; très beaux, ces exaltés rageurs; magnifiques, ces visionnaires; presque sublimes, ces inspirés! Avatar de mendigos vermineux en Homères imperturbables.
J'éprouve un grand plaisir, vraiment, depuis que j'ai quitté la France, depuis que j'ai abandonné l'horrible existence de la caserne pour la vie plus supportable des camps, à aller et venir à droite et à gauche. Je me reprends peu à peu. Et, pendant mes heures de liberté, assez fréquentes, je ne manque pas un des spectacles, toujours attrayants pour un nouveau venu, que peut offrir une ville africaine.
Je ne me promène pas, du reste, que dans les quartiers arabes, je vais aussi dans le quartier européen.
Il me plaît moins.
Je serais bien embarrassé de dire pourquoi, par exemple. Il n'y manque absolument rien, non pas de ce qu'on pourrait souhaiter, mais de ce qu'on trouve le plus communément en France; des cartes et des billards, des cafés et des caboulots. De grandes pancartes indiquent à chaque pas les prix—très raisonnables—des différentes boissons que des dames de nationalités variées, en jupons courts et en corsages échancrés, sont toujours prêtes à vous servir.
Les femmes, le jeu, l'alcool, voilà les trois produits de notre civilisation avec lesquels nous faisons honte aux indigènes de leurs moeurs grossières et sauvages. Ah! le progrès doit leur apparaître sous les plus riantes couleurs, à ces braves Arabes; ils se le représentent sous la forme des tonneaux de liqueurs que nous traînons derrière nos convois et à la queue de nos colonnes; ils l'incarnent dans la personne d'un gouverneur militaire, d'un régime soldatesque qui fait peser sur eux son joug imbécile et lourd, et qui a pour complément indispensable la tourbe des juifs et des mercantis.
De jolis cocos, ceux-là! Les commerçants de nos colonies, les hardis pionniers de la civilisation! L'écume de tous les peuples, bandits de toutes les nations, usuriers et voleurs, les épaules tuméfiées par l'application de ces vésicatoires qui sont des articles du Code, ayant tous une canne à polir—et quelle canne!
Pas très nombreux, mais bien brillant, l'élément européen. La plupart de ces gens-là ne font pas de fort belles affaires. Leur fonds acheté à crédit, ils se hâtent, avant l'échéance, d'en boire une partie et de manger l'autre. Ils finissent généralement par la faillite, si c'est faire faillite que de mettre un beau soir la clef sous la porte et de cingler pendant la nuit vers de nouveaux rivages.
Quelques-uns cependant—des gens mariés (!) le plus souvent—se maintiennent à flot. Ce sont des ambitieux qui entretiennent des idées folles, qui caressent des chimères. Ils espèrent qu'après avoir, pendant un certain temps, servi des pompiers et des perroquets dans une salle d'où madame s'échappe quelquefois pour aller visiter l'arrière-boutique en compagnie d'habitués, ils pourront un jour se retirer dans quelque bon fromage où ils mangeront à leur faim, sans nul souci, en travaillant le moins possible. Leur rêve, c'est de lui coller un gros numéro, à ce fromage-là.
Pourquoi pas, après tout? S'il n'y a de sots métiers que ceux qui ne rapportent rien, celui-ci est assurément l'un des plus intelligents qu'on puisse exercer en Afrique. D'ailleurs, ils ont devant les yeux l'exemple de certains de leurs confrères d'Algérie, d'anciens honnêtes gens qui sont redevenus de très braves gens depuis qu'ils ont les poches pleines, que les gendarmes saluent très bas, qui arrivent à se faire nommer maires d'un village ou d'une bourgade et qui marient facilement leurs filles—grosse dot, petite tache de famille—à des conseillers de préfecture.
On ne peut sérieusement, n'est-ce pas? désespérer du redressement moral d'un peuple quand des apôtres comme ceux-là ont entrepris sa conversion. Le fait est que, si les prédicateurs enseignent consciencieusement la foi nouvelle, il se trouve des gentils qui, de leur côté, y mettent du leur. Je ne parle pas, bien entendu, de ces vieilles bêtes affaissées dans les ornières de la routine, encroûtées au possible, qui ne comprennent pas quelle utilité il peut y avoir à tuer le ver tous les matins et à faire précéder chaque repas d'un ou de plusieurs verres d'extrait de vert-de-gris. Raisonner avec des animaux pareils, c'est perdre son temps. Je parle d'une partie de la jeune génération qui commence à se laisser dessiller les yeux, à rejeter des doctrines surannées, à vouloir sérieusement rattraper le temps perdu. Ils n'y vont pas de main morte, ceux-là! Ils chantent à plein gosier les louanges de l'alcoolisme! Il y a de ces gaillards qui n'ont pas leurs pareils pour couper la verte et qui distinguent à l'oeil—oui, à l'oeil—le vrai Pernod de l'imitation. Au billard, ils vous en rendent dix de trente et gagnent à tous les coups.
Quant aux enfants—aux mouchachous—ils donnent les plus belles espérances. Ils vous disent: «Et ta soeur!»—en français—et vous taillent des basanes—en français.—On en trouve même qui commencent par parler argot; qui ne savent pas dire: pain—mais qui disent: du gringle;—qui ignorent la viande, mais qui connaissent la bidoche;—voire même la barbaque.
Oh! ils apprennent très facilement. Il paraît même qu'ils retiennent bien. Que voulez-vous de plus?
—Ce que je voudrais, ce serait que le gouvernement fût un peu moins bête et un peu moins rosse.
Je me retourne. Celui qui interrompt les réflexions que j'ai fini par me faire à haute voix est un colon dont j'ai fait la connaissance, il y a quelque temps. Ses concessions sont établies à une bonne journée de marche du Kef, non loin de la ligne de chemin de fer qui doit finir par relier l'Algérie à Tunis.
—Oui, continue-t-il en me frappant sur l'épaule, voilà ce que je demande. Qu'est-ce que vous pensez, vous, de gens qui veulent à toute force avoir des colonies et qui, une fois qu'ils les ont, font tout ce qu'ils peuvent pour les empêcher de leur être utiles à quelque chose?
Je fais un geste vague.
—Je vous ai, je crois, déjà raconté mon histoire?
—Oui, elle est édifiante.
—Vous savez que, lorsque je suis arrivé en Tunisie, lorsque j'ai commencé à exploiter une concession qu'on m'a fait payer à beaux deniers comptant, je croyais pouvoir espérer l'appui, au moins moral, de l'administration...
—Vous auriez aussi bien fait de compter sur les bénédictions de ce marabout qui chante son cantique là-haut.
—J'ai essayé de passer plusieurs marchés pour la fourniture des grains et des fourrages militaires...
—Ils étaient trop secs, vos fourrages.
—Voyant qu'il n'y avait rien à faire de ce côté, j'ai essayé de tirer parti de mes produits en les envoyant sur les souks. J'ai donc entrepris de tracer une route directe et commode entre mes terrains et la gare la plus proche, à travers des terres en jachère. Aussitôt les papiers timbrés ont plu chez moi.
—Ah bah!
—J'ai appris ainsi que ces vastes terrains incultes qui s'étendent à perte de vue appartiennent, sauf quelques parcelles concédées à des malheureux comme moi, à une Société anonyme dont le siège est à Paris. Cette Société, qui prétend avoir acheté ces terres, et qui les a peut-être achetées à un prix dérisoire qu'elle n'a probablement pas payé, ne veut en céder la moindre partie que contre des sommes exorbitantes. De sorte que si, plus tard, le gouvernement français—ou celui du bey, comme vous voudrez—prend la bonne résolution d'accorder des concessions gratuites à de nouveaux colons, il se verra obligé de racheter un franc le mètre au moins ce qu'il a donné pour rien. Voyez-vous d'ici ce que gagnera la Compagnie?
—Vingt sous du franc, exactement.
—Tous les débouchés m'étant fermés, ou à peu près, j'ai végété quelque temps, tirant le diable par la queue à la lui arracher. L'autre jour, j'ai tenté une dernière chance. J'ai écrit au ministère pour lui demander le prêt d'une somme peu considérable, garantie d'ailleurs, et que je me faisais fort de rembourser en peu de temps. J'aurais pu marcher, avec ça... Au bout d'un mois, on m'a renvoyé ma demande en me disant qu'il fallait, avant tout, la faire passer par la voie hiérarchique. Aujourd'hui, je suis venu ici chercher la réponse qui vient d'arriver...
—Toujours par voie hiérarchique?
—De plus en plus.
—Et... est-elle satisfaisante, la réponse?
—Est-ce que vous vous foutez de moi? Satisfaisante! Tenez, lisez-moi ça: «Le ministre porte à la connaissance de l'intéressé que le gouvernement, quel que soit son désir de venir en aide aux colons, se voit dans l'obligation de ne leur accorder aucun secours, pécuniaire ou autre. Etc., etc.» Hein! qu'est-ce que vous en dites?
—Dame! s'ils n'ont pas le sou...
—Quand on n'a pas le sou, on reste chez soi! quand on n'a pas le sou, on ne cherche pas à conquérir des colonies pour en faire les cimetières des imbéciles assez bêtes pour s'y établir!... Ah! je sais bien ce que vous allez me dire: «Il ne fallait pas y venir; tu l'as voulu, c'est bien fait»—Je sais bien, je n'aurais pas dû avoir confiance; mais, qu'est-ce que vous voulez? A l'époque de mon départ je n'aurais jamais pu me figurer que c'était tout simplement pour permettre à une séquelle de bandits de spéculer sur des morceaux de papier achetés au poids—aux palefreniers du Bardo, qu'on avait versé le sang et dépensé les millions de la France. Ce que c'est que d'être naïf!... Mes terres sont bonnes pourtant; on pourrait faire deux récoltes par an... Quand je pense à tous ces beaux terrains que l'imbécillité de nos gouvernants laisse en friche, je me demande réellement comment il peut se trouver des gens assez simples pour ne pas éclater de rire en entendant prononcer ces deux mots: Colonies françaises. Moi, maintenant, je ne sais pas si je ne ferais pas mieux de m'acheter une corde pour me pendre que de continuer l'existence que je mène. A qui m'adresser, pour me faire avancer les sommes dont j'ai besoin et avec lesquelles je serais certain d'arriver, en peu de temps, à un beau résultat? A qui? A des établissements de crédit? Allez-y voir! D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi que toutes ces boîtes-là prêtent au capital, mais non au travail... Alors, quoi? Finir de manger mes quatre sous et piquer une tête dans la Medjerdah? Ce serait peut-être le plus simple... Tenez, tout ça, voulez-vous que je vous dise? c'est de la fouterie...
Il m'a pris par les bras.
—Venez donc boire quelque chose... A quoi ça sert-il, après tout, de se faire de la bile? Quand je m'en fourrerais les quatre doigts et le pouce dans l'oeil... Nous allons dîner ensemble, n'est-ce pas?
—Je ne demanderais pas mieux, mais il est déjà tard, et comme je dois être rentré au camp pour l'appel...
—Bah! l'appel! je parie qu'ils ne le font pas une fois tous les quinze jours. Venez donc; si vous rentrez une demi-heure ou une heure en retard, personne ne s'en apercevra...
On s'en est aperçu. Le capitaine commandant la batterie vient de m'infliger huit jours de prison.
Ce n'est pourtant pas un mauvais diable, ce capitaine, gros bonhomme toujours essoufflé, tapotant sans cesse avec son mouchoir son front qui ruisselle constamment de sueur.
Du reste, il a eu soin de me faire prévenir par le fourrier qui m'a annoncé ma punition: «Dites-lui bien que ce n'est pas moi qui le punis, c'est le règlement. Le général m'a recommandé d'être très sévère et, ma foi, vous comprenez... c'est leur faute aussi, s'ils se font punir, ces gredins-là; ils ne veulent rien entendre.»
Si nous n'entendons rien, en effet, c'est bien que nous ne voulons rien entendre. Nous devons nous fourrer du coton dans les oreilles au moins une fois par semaine... Tous les samedis, régulièrement, le gros capiston vient assister à la lecture du rapport qu'il écoute tout en nouant la cravate de l'un et en boutonnant la veste de l'autre; après quoi il nous fait un petit discours portant sur la nécessité de nous bien conduire et d'éviter les punitions, le tout entremêlé de recommandations morales et de prescriptions hygiéniques. L'exorde et le fond de la harangue varient un peu, suivant les circonstances, mais la péroraison est toujours la même: «Je ne saurais trop vous recommander d'être très propres. Ainsi, quand vous allez aux cabinets, n'oubliez jamais... (Il fait un geste) vous comprenez? C'est très nécessaire dans ces pays-ci. Moi, je porte toujours dans ma poche une petite éponge destinée à cet usage-là. Tenez, la voilà. (Il sort de sa poche une chose ronde enveloppée d'un fragment de journal). Oui, je la mets dans du papier, à cause de l'humidité. Ah! et puis, quand vous allez voir les femmes... oui, je comprends ça... les femmes... on n'est pas de bois... eh! bien... beaucoup de précautions. Vous m'entendez? L'eau ne coûte pas cher, n'est-ce pas? Sans ça, quand vous serez rentrés en France, que vous serez mariés, vous aurez des enfants... des petits enfants... ça sera comme des petits lapins.»
On m'a relégué, avec deux ou trois autres mauvais sujets, dans le marabout des hommes punis—une grande tente conique dressée devant le gourbi qui sert de corps de garde, à côté de la guérite en feuillage dans laquelle s'assied sans façon le factionnaire vêtu de toile blanche, son képi d'artilleur recouvert d'un couvre-nuque, son mousqueton posé dans un coin. Je regarde, à travers la portière relevée, derrière la corde à laquelle sont attachés nos chevaux et nos mulets, maigres et galeux, la route poudreuse et grisâtre, au sol rayé par les roues des arabas et moucheté par les pieds des bêtes de somme, qui se déroule comme un long ruban pour disparaître, tout là-bas, après l'âpre montée d'une côte rude, derrière le col de Gardimaou. Elle est bordée de l'autre côté, cette route, par des figuiers de Barbarie, aux larges feuilles épineuses d'un vert bleuâtre, dont les troncs rugueux s'enfoncent dans un amoncellement de feuilles mortes qui, tombées, ont l'air de grands écrans fauves. Derrière, tout en bas, on aperçoit la plaine, immense comme une mer, qui conduit en Algérie, et dont les aspérités et les déclivités disparaissent dans l'uniformité confuse des sables blonds. Le soir commence à descendre; de longues ombres cendrées s'étendent rapidement et chassent les derniers rayons du soleil qui s'éparpillent en millions d'étincelles et s'enfuient à gauche, du côté de la trouée de Souk-Harras, qu'elles incendient, en tourbillons de poussière d'or, tandis qu'à droite, s'assombrissant de plus en plus, toute une suite d'éminences aux formes étranges, de montagnes aux bizarres découpures, la dégringolade des derniers contre-forts de l'Atlas, s'estompe en bleu sur les horizons sanglants du soir.
—Le capitaine!
J'entends un bruit de grosses bottes, un cliquetis d'éperons. C'est lui. Il entre.
—Froissard, vous êtes là?... Ah! oui... Eh bien! j'ai une triste nouvelle à vous apprendre. Le général, sachant que vous avez déjà encouru beaucoup de punitions, m'a fait demander votre livret. Je crois qu'il a l'intention de vous faire passer devant un Conseil de corps. Voilà, voilà... je vous l'avais bien dit... Si vous aviez voulu m'écouter... mais non... on veut en faire à sa tête...
Et patati et patata.
Son petit laïus ne m'avance pas à grand'chose, évidemment; mais c'est égal, ça me fait presque plaisir de l'entendre me bougonner, ce gros poussah qui, malgré tout, porte de l'intérêt à ses hommes et ne les regarde pas tout à fait comme des animaux. Il n'a pas l'air de se figurer qu'il est pétri d'une autre pâte qu'eux; il a certainement le coeur moins racorni que tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici, automates graissés de morgue tudesque et remontés tous les matins par la clef de l'orgueil idiot. C'est encore un homme, au bout du compte, ce vieux maboul que j'entends ronchonner en s'en allant:
—Rien écouter... faire la noce... rentré en France... p'tits enfants... p'tits lapins.....
V
Je viens d'être conduit à la Kasbah entre quatre hommes, baïonnette au canon, commandés par un brigadier, sabre au poing. J'attends dans la cour, un rectangle chauffé à blanc par le soleil qui tombe à pic, qu'on veuille bien m'introduire dans la salle où s'est réuni le Conseil de corps.
De quoi est-il composé, ce Conseil? Un planton, qui promène les chevaux, me renseigne à ce sujet.
—Il y a le lieutenant et le sous-lieutenant de ta batterie, un lieutenant et un capitaine d'infanterie et un commandant des chasseurs d'Afrique. Ton capitaine a fait dire qu'il était malade.
Il n'est pas régulièrement formé, mon Conseil de corps. Pourtant, étant donné le petit nombre d'officiers de mon régiment présents au Kef, je ne peux pas réclamer. Les règlements exigent bien, il est vrai, que ce tribunal ne renferme que des officiers du corps auquel appartient l'inculpé—puisque inculpé il y a.—Ces règlements ont évidemment leur raison d'être. Il est clair que, si l'homme qui a donné des preuves de son insubordination, qui a démontré qu'il était sous l'influence de ce que ces messieurs appellent un mauvais esprit, comparait devant ceux mêmes qui lui ont infligé les punitions qui l'amènent devant eux, il y a au moins quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que ces accusateurs transformés subitement en juges reconnaissent qu'il y a lieu d'expédier le délinquant aux compagnies de discipline. Ça simplifie énormément les choses. Ça évite une perte de temps toujours désagréable. Pas de défense possible de la part de l'inculpé; une accusation basée simplement sur les punitions plus ou moins nombreuses, et plus ou moins méritées portées par les juges eux-mêmes qui ne tiennent pas, naturellement, à se donner des démentis. La sentence n'a plus besoin que d'être ratifiée par le général commandant le corps d'armée, ce qui n'est qu'une question de jours. La justice reçoit un croc-en-jambe, ce qui est déjà une bonne chose, mais elle le reçoit en très peu de temps, ce qui est une chose excellente.
Moi, j'ai une chance énorme. Je vais passer devant un conseil composé en majorité d'officiers qui ne me connaissent pas et qui, par conséquent, ne doivent pas tenir outre mesure à faire preuve à mon égard de la plus grande sévérité. Il y a bien le sous-lieutenant et le lieutenant de ma batterie, deux pince-sans-rire, mauvaise piquette de la Pi-po, fanatiques de la discipline à la prussienne; mais comme ils ne joueront en somme qu'un rôle assez effacé...
—Faites entrer!
J'entre. La porte se referme.
—Asseyez-vous, me dit le commandant.
Je m'assieds sur un banc en face de ces messieurs, alignés en rang d'oignons, derrière une table recouverte du tapis vert traditionnel. Le commandant me regarde—d'un air assez bienveillant. Ma tête a l'air de lui revenir, décidément; et c'est en hochant douloureusement le front qu'il continue:
—Canonnier Froissard, vous avez eu, depuis votre entrée au service, une conduite déplorable. Vous avez encouru un grand nombre de punitions. Nous sommes réunis, vous le savez, pour décider de votre envoi aux Compagnies de discipline. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
—Deux choses: 1° Que ma conduite n'a pas été mauvaise depuis mon entrée au service; elle n'a commencé à l'être que du jour où les taquineries et les vexations de toute nature m'ayant poussé à bout, je suis devenu une de ces têtes de Turc sur lesquelles frappe à tour de bras l'aveugle cohue des galonnés; que, d'ailleurs, dans l'armée, quand un homme a commencé à mettre le pied dans le bourbier des punitions, on n'essaye pas de le retirer, on l'enfonce. 2° Que, si j'ai commis des fautes—et, je le fais remarquer en passant, toutes fautes contre la discipline—je les ai expiées et que je ne crois pas qu'on puisse, raisonnablement, châtier deux fois, pour le même délit, un individu, si malintentionné qu'il soit. Que, par conséquent, j'ai beaucoup de peine à comprendre pourquoi l'on veut, aujourd'hui, m'infliger une peine énorme précisément parce que j'en ai déjà subi un nombre considérable.
J'examine l'attitude de mes juges. Les deux officiers de ma batterie sont devenus tout verts, le petit pète-sec de sous-lieutenant principalement, qui pince ses lèvres blanches, qu'il vient de mordre. Le capitaine et le lieutenant d'infanterie n'ont pas bronché; ils ont l'air de s'amuser comme deux croûtes de pain derrière une malle. Quant au commandant, il a ouvert de grands yeux; il semble très étonné, ne s'étant jamais imaginé, probablement, qu'on pût envisager la question à un point de vue pareil. Il ne paraît pas furieux, tout au contraire; on dirait même qu'il n'est pas fâché, mais pas fâché du tout, en vieux soldat d'Afrique qu'il est, de voir mettre à jour l'ineptie des règlements dont l'étroitesse et la dureté lui ont toujours semblé quelque peu ridicules. Seulement, il ne sait plus quoi dire et ce n'est qu'au bout de deux ou trois minutes qu'il se rappelle subitement qu'il a encore à accomplir une petite formalité.
—Je vais vous lire vos punitions.
Et il commence.
Il commence, mais il n'a pas fini. Ah! non. Les deux pages du livret sont pleines et l'on a été obligé d'ajouter plusieurs rallonges. Et des motifs d'une longueur! Quand il n'y en a plus, il y en a encore. C'est comme la galette du père Coupe-Toujours, au Gymnase.
Le commandant n'en peut plus. Il est tout rouge. Il a beau écourter en diable des motifs par trop chargés et sauter à pieds joints par dessus des punitions tout entières, il manque de salive, il est à bout de forces. Il va attraper une extinction de voix. Il pousse un long soupir et s'arrête.
—Tenez, lieutenant, je vous en prie, lisez donc la suite. C'est si mal écrit, tout ça... Ouf!...
Il passe le livret au petit sous-lieutenant qui esquisse un sourire méchant. Il ne passe rien, celui-là; il appuie sur les mots, comme s'il voulait les forcer à entrer bon gré mal gré dans l'oreille de ses auditeurs; il lit les motifs d'une voix indignée de procureur général qui énumère les méfaits de l'accusé, et traîne sur le texte des réponses inconvenantes, qu'il épelle presque, d'un ton strident et venimeux. Il dénombre les récidives. «C'est la dixième fois, messieurs.—Remarquez bien, messieurs, que c'est la onzième fois.» Je crois qu'il va demander ma tête.
Il ne demande pas ma tête, mais il demande, aussitôt qu'il a refermé le livret, s'il ne pourrait pas présenter quelques observations personnelles. Il m'a étudié, il me connaît à fond; il ne serait peut-être pas inutile...
—Complètement inutile, fait le commandant qui a repris haleine, mais qui reste profondément vexé d'avoir été obligé de s'interrompre au plus beau moment et de céder son rôle à un sous-lieutenant; le conseil est fixé.
Et, se tournant vers moi:
—Vous avez entendu la lecture de vos punitions. Les trouvez-vous méritées?
—Je n'ai à les trouver ni méritées ni imméritées. On me les a infligées à la suite de fautes que j'ai commises; je crois donc avoir expié ces fautes. Je n'ai qu'à répéter ce que j'ai déjà dit tout à l'heure...