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Georges Darien

LE VOLEUR

(1898)

Table des matières

AVANT-PROPOS I — AURORE II — LE COEUR D'UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND III — LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS IV — OÙ L'ON VOIT BIEN QUE TOUT N'EST PAS GAI DANS L'EXISTENCE V — OÙ COURT-IL? VI — PLEIN CIEL VII — DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE DEVIENNENT LES ANCIENS NOTAIRES VIII — L'ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS ÉLEVER DE LAPINS IX — DE QUELQUES QUADRUPÈDES ET DE CERTAINS BIPÈDES X — LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE XI — CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES XII — L'IDÉE MARCHE XIII — RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES XIV — AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D'UN CADAVRE ET D'UNE JOLIE FEMME XV — DANS LEQUEL LE VICE EST BIEN PRÈS D'ÊTRE RÉCOMPENSÉ XVI — ORPHELINE DE PAR LA LOI XVII — ENFIN SEULS!… XVIII — COMBINAISONS MACHIAVÉLIQUES ET LEURS RÉSULTATS XIX — ÉVÉNEMENTS COMPLÈTEMENT INATTENDUS XX — OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE XXI — ON N'ÉCHAPPE PAS À SON DESTIN XXII — «BONJOUR, MON NEVEU» XXIII — BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR XXIV — ON DIRA POURQUOI… XXV — LE CHRIST A DIT: «PITIÉ POUR. QUI SUCCOMBE!…» XXVI — GENEVIÈVE DE BRABANT XXVII — LE REPENTIR FAIT OUBLIER L'ERREUR XXXVIII — DANS LEQUEL ON APPREND QUE L'ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR XXIX — SI LES FEMMES SAVAIENT S'Y PRENDRE. XXX — CONCLUSION PROVISOIRE — COMME TOUTES LES CONCLUSIONS

Les voleurs ne sont pas, Gens honteux ni fort délicats.

La Fontaine

AVANT-PROPOS

Le livre qu'on va lire, et que je signe, n'est pas de moi.

Cette déclaration faite, on pourra supposer à première vue, à la lecture du titre, que le manuscrit m'en a été remis en dépôt par un ministre déchu, confié à son lit de mort par un notaire infidèle, ou légué par un caissier prévaricateur. Mais ces hypothèses bien que vraisemblables, je me hâte de le dire, seraient absolument fausses. Ce livre ne m'a point été remis par un ministre, ni confié par un notaire, ni légué par un caissier.

Je l'ai volé.

J'avoue mon crime. Je ne cherche pas à éluder les responsabilités de ma mauvaise action; et je suis prêt à comparaître, s'il le faut, devant le Procureur du Roi. (Ça se passe en Belgique.)

Ça se passe en Belgique. J'avais été faire un petit voyage, il y a quelque temps, dans cette contrée si peu connue (je parle sérieusement). Ma raison pour passer ainsi la frontière? Mon Dieu! j'avais voulu voir le roi Léopold, avant de mourir. Un dada. Je n'avais jamais vu de roi. Quel est le Républicain qui ne me comprendra pas?

J'étais entré, en arrivant à Bruxelles, dans le Premier hôtel venu, l'hôtel du Roi Salomon. Je ne me fie guère aux maisons recommandées par les guides, et je n'avais pas le temps de chercher; il pleuvait. D'ailleurs, qu'aurais-je trouvé? Je ne connais rien de rien, à l'étranger, n'ayant étudié la géographie que sur les atlas universitaires et n'étant jamais sorti de mon trou.

— Monsieur est sans doute un ami de M. Randal, me dit l'hôtelière comme je signe mon nom sur le registre.

— Non, Madame; je n'ai pas cet honneur.

— Tiens, c'est drôle. Je vous aurais cru son parent. Vous vous ressemblez étonnamment; on vous prendrait l'un pour l'autre. Mais vous le connaissez sans aucun doute; dans votre métier …

Quel métier? Mais à quoi bon détromper cette brave femme?

— Du reste, ajoute-t-elle en posant le doigt sur le livre, vous avez le même prénom; il s'appelle Georges comme vous savez — Georges Randal — Eh bien, puisque vous le connaissez, je vais vous donner sa chambre; il est parti hier et je ne pense pas qu'il revienne avant plusieurs jours. C'est la plus belle chambre de la maison; au premier; voulez-vous me suivre? … Là! Une jolie chambre, n'est-ce pas? J'ai vu des dames me la retenir quelquefois deux mois à l'avance. Mais à présent, savez-vous, il n'y a plus grand monde ici. Ces messieurs sont à Spa, à Dinan, à Ostende, ou bien dans les villes d'eaux de France ou d'Allemagne; partout où il y a du travail, quoi! C'est la saison. Et puis, ils ne peuvent pas laisser leurs dames toutes seules; les dames savez-vous, ça fait des bêtises si facilement …

Quels messieurs? Quelle saison? Quelles dames? L'hôtesse continue:

— On va vous apporter votre malle de la gare. Vous pouvez être tranquille, savez-vous; on ne l'ouvrira pas. C'est mon mari qui a été la chercher lui-même; et avec lui, savez-vous, jamais de visite; il s'est arrangé avec les douaniers pour ça. Ça nous coûte ce que ça nous coûte; mais au moins, les bagages de nos clients c'est sacré. Sans ça, avec les droits d'entrée sur les toilettes, ces dames auraient quelque chose à payer, savez-vous. Et puis, vos instruments à vous, ils auraient du mal à échapper à l'oeil, hein? Je sais bien qu'il vous en faut des solides et que vous ne pouvez pas toujours les mettre dans vos poches; mais enfin, on voit bien que ce n'est pas fait pour arracher les dents. Vaut mieux que tout ça passe franco.

— C'est bien certain. Mais,…

— Ah! j'oubliais. La valise qui est dans le coin, là, c'est la valise de M. Randal; il n'a pas voulu l'emporter, hier. Si elle ne vous gêne pas, je la laisserai dans la chambre; elle est plus en sûreté qu'ailleurs; car je sais bien qu'entre vous … À moins qu'elle ne vous embarrasse?

— Pas le moins du monde.

— J'espère que Monsieur sera satisfait, dit l'hôtesse en se retirant. Et pour le tarif, c'est toujours comme ces messieurs ont dû le dire à Monsieur.

J'esquisse un sourire.

J'ai été très satisfait. Et le soir, retiré dans ma chambre, fort ennuyé — car j'avais appris que le roi Léopold était enrhumé et qu'il ne sortirait pas de quelque temps — il m'est venu à l'idée, pour tromper mon chagrin, de regarder ce que contenait la valise de M. Randal. Curiosité malsaine, je l'accorde. Mais, pourquoi avait-on laissé ce portemanteau dans ma chambre? Pourquoi étais-je morose et désoeuvré? Pourquoi le roi Léopold était-il enrhumé? Autant de questions auxquelles il faudrait répondre avant de me juger trop sévèrement.

Bref, j'ouvris la valise; elle n'était point fermée à clé.; les courroies seules la bouclaient. Je n'aurai pas, Dieu merci, une effraction sur la conscience. Dedans, pas grand'chose d'intéressant: des ferrailles, des instruments d'acier de différentes formes et de différentes grandeurs, dont, j'ignore l'usage. À quoi ça peut-il servir? Mystère. Une petite bouteille étiquetée: Chloroforme. Ne l'ouvrons pas! Une boîte en fer avec des boulettes dedans. Qu'est-ce que c'est que ça? N'y touchons pas, c'est plus prudent. Un gros rouleau de papiers. Je dénoue la ficelle qui l'attache. Qu'est-ce que cela peut être? Je me mets à lire…

J'ai lu toute la nuit. Avec intérêt? Vous en jugerez; ce que j'ai lu cette nuit-là, vous allez le lire tout à l'heure. Et le matin, quand il m'a fallu sortir, je n'ai pas voulu laisser traîner sur une table le manuscrit dont je n'avais pas achevé la lecture, ni même le remettre dans la valise. On aurait pu l'enlever, pendant mon absence. Je l'ai enfermé dans ma malle.

Dans la journée, j'ai appris une chose très ennuyante, l'hôtel où j'habite est un hôtel interlope — des plus interlopes. -Il n'est fréquenté que par des voleurs; pas toujours célibataires. Quel malheur d'être tombé, du premier coup, dans une maison pareille — une maison où l'on était si bien, pourtant … — Enfin! Je n'ai fait ni une ni deux. J'ai envoyé un commissionnaire chercher mes bagages et régler ma note, et je me suis installé ailleurs.

Et maintenant, maintenant que j'ai terminé la lecture des mémoires de M. Randal — l'appellerai-je Monsieur? — maintenant que j'ai en ma possession ce manuscrit que je n'aurais jamais dû lire, jamais dû toucher, qu'en dois-je faire, de ce manuscrit?

— Le restituer! me crie une voix intérieure, mais impérieuse.

Naturellement. Mais comment faire? Le renvoyer par la poste? Impossible, mon départ précipité a dû déjà sembler louche. On saura d'où il vient, ce rouleau de papiers que rapportera le facteur; je passerai pour un mouchard narquois qui n'a pas le courage de sa fonction, et un de ces soirs «ces messieurs» me casseront le nez dans un coin. Bien grand merci.

Le rapporter moi-même, avec quelques plaisanteries en guise d'excuses? Ce serait le mieux, à tous les points de vue. Malheureusement, c'est impraticable. Je suis entré une fois dans cet hôtel interlope et, j'aime au moins à l'espérer, personne ne m'a vu. Mais si j'y retourne et qu'on m'observe, si l'on vient à remarquer ma présence dans ce repaire de bandits cosmopolites, si l'on s'aperçoit que je fréquente des endroits suspects — que n'ira-t-on pas supposer? Quels jugements téméraires ne portera-t- on pas sur ma vie privée? Que diront mes ennemis?

La situation est embarrassante. Comment en sortir? Eh! bien, le manuscrit lui-même m'en donne le moyen. Lequel? Vous le verrez. Mais je viens de relire les dernières pages — et je me suis décidé. — Je le garde, le manuscrit. Je le garde ou, plutôt? je le vole — comme je l'ai écrit plus haut et comme l'avait écrit, d'avance, le sieur Randal. — Tant pis pour lui; tant pis pour moi. Je sais ce que ma conscience me reproche; mais il n'est pas mauvais qu'on rende la pareille aux filous, de temps en temps. En fait de respect de la propriété, que Messieurs les voleurs commencent — pour qu'on sache où ça finira.

Finir! C'est ce livre, que je voudrais bien avoir fini; ce livre que je n'ai pas écrit, et que je tente vainement de récrire. J'aurais été si heureux d'étendre, cette prose, comme le corps d'un malandrin, sur le chevalet de torture! de la tailler, de la rogner, de la fouetter de commentaires implacables — de placer des phrases sévères en enluminures et des conclusions vengeresses en culs-de-lampe! — J'aurais voulu moraliser — moraliser à tour de bras. — C'aurait été si beau, n'est-ce pas? un bon jugement, rendu par un bon magistrat, qui eût envoyé le voleur dans une bonne prison, pour une bonne paire d'années! J'aurais voulu mettre le repentir à côté du forfait, le remords en face du crime — et aussi parler des prisons, pour en dire du bien ou du mal (je l'ignore.) — J'ai essayé; pas pu. Je ne sais point comment il écrit, ce Voleur-là; mes phrases n'entrent pas dans les siennes.

Il m'aurait fallu démolir le manuscrit d'un bout à l'autre, et le reconstruire entièrement; mais je manque d'expérience pour ces choses-là. Qu'on ne m'en garde pas rancune.

Une chose qu'on me reprochera, pourtant — et avec raison, je le sais, — c'est de n'avoir point introduit un personnage, un ancien élève de l'École Polytechnique, par exemple, qui, tout le long du volume, aurait dit son fait au Voleur. Il aurait suffi de le faire apparaître deux ou trois fois par chapitre et, en vérité, — à condition de ne changer son costume que de temps à autre — rien ne m'eût été plus facile.

Mais, réflexion faite, je n'ai pas voulu créer ce personnage sympathique. Après avoir échoué dans ma première tentative, j'ai refusé d'en risquer une seconde. Et puis, si vous voulez que je vous le dise, je me suis aperçu qu'il y avait là-dedans une question de conscience.

Moi qui ai volé le Voleur, je ne puis guère le flétrir. Que d'autres, qui n'ont rien à se reprocher — au moins à son égard — le stigmatisent à leur gré; je n'y vois point d'inconvénient. Mais, moi, je n'en ai pas le droit. Peut-être.

Georges Darien.

Londres, 1896.

I — AURORE

Mes parents ne peuvent plus faire autrement.

Tout le monde le leur dit. On les y pousse de tous les côtés. Mme Dubourg a laissé entendre à ma mère qu'il était grand temps; et ma tante Augustine, en termes voilés, a mis mon père au pied du mur.

— Comment! des gens à leur aise, dans une situation commerciale superbe, avec une santé florissante, vivre seuls? Ne pas avoir d'enfant? De gueux, de gens qui vivent comme l'oiseau sur la branche, sans lendemains assurés, on comprend ça. Mais, sapristi!… Et la fortune amassée, où ira-t-elle? Et les bons exemples à léguer, le fruit de l'expérience à déposer en mains sûres?… Voyons, voyons, il vous, faut un enfant — au moins un. — Réfléchissez-y.

Le médecin s'en mêle:

— Mais, oui; vous êtes encore assez jeune; pourtant, il serait peut-être imprudent d'attendre davantage.

Le curé aussi:

— Un des premiers préceptes donnés à l'homme…

Que voulez-vous répondre à ça?

— Oui, oui, il vous faut un enfant.

Eh! bien, puisque tout le monde le veut, c'est bon: ils en auront un.

Ils l'ont.

Je me présente — très bien (j'en ai conservé l'habitude) — un matin d'avril, sur le coup de dix heures un quart.

— Je m'en souviendrai toute ma vie, disait plus tard Aglaé, la cuisinière; il faisait un temps magnifique et le baromètre marquait: variable.

Quel présage!

Et là-dessus, si vous voulez bien, nous allons passer plusieurs années.

Qu'est-ce que vous diriez, à présent, si j'apparaissais à vous en costume de collégien? Vous diriez que ma tunique est trop longue, que mon pantalon est trop court, que mon képi me va mal, que mes doigts sont tachés d'encre et que j'ai l'air d'un serin.

Peut-être bien. Mais ce que vous ne diriez pas, parce que c'est difficile à deviner, même pour les grandes personnes, c'est que je suis un élève modèle: je fais l'honneur de ma classe et la joie de ma famille. On vient de loin, tous les ans, pour me voir couronner de papier vert, et même de papier doré; le ban et l'arrière-ban des parents sont convoqués pour la circonstance. Solennité majestueuse! Cérémonie imposante! La robe d'un professeur enfante un discours latin et les broderies d'un fonctionnaire étincellent sur un discours français. Les pères applaudissent majestueusement.

— C'est à moi, cet enfant-là. Vous le voyez, hein? Eh! bien, c'est à moi!

Les mères ont la larme à l'oeil.

— Cher petit! Comme il a dû travailler! Ah! c'est bien beau, l'instruction…

Les parents de province s'agitent. Des chapeaux barbares, échappés pour un jour de leur prison d'acajou, font des grâces avec leurs plumes. Des redingotes 1830 s'empèsent de gloire. Des parapluies centenaires allongent fièrement leurs grands becs. On voit tressaillir des châles-tapis.

Et je sors de là acclamé, triomphant, avec le fil de fer des couronnes qui me déchire le front et m'égratigne les oreilles, avec des livres plein les bras — des livres verts, jaunes, rouges, bleus et dorés sur tranche, à faire hurler un Peau-Rouge et à me donner des excitations terribles à la sauvagerie, si j'étais moins raisonnable.

Mais je suis raisonnable. Et c'est justement pourquoi ça m'est bien égal, d'avoir une tunique trop longue et l'air bête. Si je suis un serin, c'est un de ces serins auxquels on crève les yeux pour leur apprendre à mieux chanter. Si mes vêtements sont ridicules, est-ce ma faute si l'on me harnache aujourd'hui en garde-national, comme on m'habillera en lézard à cornes quand je serai académicien?

Car j'irai loin. On me le prédit tous les jours. Sic itur ad astra.

J'ai le temps, d'ailleurs. Je n'ai encore que quinze ans.

— Un bel âge! dit mon oncle. On est déjà presque un jeune homme et l'on a encore toute la candeur de l'enfance.

Candeur!… Mon enfance? Je ne me rappelle déjà plus. Mes souvenirs voguent confusément, fouettés de la brise des claques et mouillés de la moiteur des embrassades, sur des lacs d'huile de foie de morue.

Comment me rappellerais-je quelque chose? J'ai été un petit prodige. Je crois que je savais lire avant de pouvoir marcher. J'ai appris par coeur beaucoup de livres; j'ai noirci des fourgons de papier blanc; j'ai écouté parler les grandes personnes. J'ai été bien élevé…

Des souvenirs? En vérité, même aujourd'hui, c'est avec peine que j'arrive à faire évoluer des personnages devant le tableau noir qui a servi de fond à la tristesse de mes premières années. Oui, même en faisant voyager ma mémoire dans tous les coins de notre maison de Paris.; dans les allées ratissées de notre jardin de la campagne — un jardin où je ne peux me promener qu'avec précaution, où des allées me sont défendues parce que j'effleurerais des branches et que j'arracherais des fleurs, où les rosiers ont des étiquettes, les géraniums des scapulaires et les giroflées un état-civil à la planchette; — dans l'herbe et sous les arbres de la propriété de mon grand'père qui pourtant ne demanderait pas mieux, lui, que de me laisser vacciner les hêtres et décapiter les boutons d'or…

Des souvenirs? Si vous voulez.

Mon père? j'ai deux souvenirs de lui.

Un dimanche, il m'a emmené à une fête de banlieue. Comme j'avais fait manoeuvrer sans succès les différents tourniquets chargés de pavés de Reims, de porcelaines utiles et de lapins mélancoliques, il s'est mis en colère.

— Tu vas voir, a-t-il dit, que Phanor est plus adroit que toi.

Il a fait dresser le chien contre la machine et la lui a fait mettre en mouvement d'un coup de patte autoritaire. Phanor a gagné le gros lot, un grand morceau de pain d'épice.

— Puisqu'il l'a gagné, a prononcé mon père, qu'il le mange!

Il a déposé le pain d'épice sur l'herbe et le chien s'est mis à l'entamer, avec plaisir certainement, mais sans enthousiasme. Des hommes vêtus en ouvriers, derrière nous, ont murmuré.

— C'est honteux, ont-ils dit, de jeter ce pain d'épice à un chien lorsque tant d'enfants seraient si heureux de l'avoir.

Mon père n'a pas bronché. Mais, quand nous avons été partis, je l'ai entendu qui disait à ma mère:

— Ce sont des souteneurs, tu sais.

J'ai demandé ce que c'était que les souteneurs. On ne m'a pas répondu. Alors, j'ai pensé que les souteneurs étaient des gens qui aimaient beaucoup les enfants.

Plus tard, mon père m'a procuré une joie plus grave. Il m'a fait voir Gambetta. C'était au Palais de Versailles, où se tenait alors l'Assemblée Nationale. La séance était ouverte quand nous sommes entrés. Un monsieur chauve, fortifié d'un gilet blanc, était à la tribune. Il disait que le maïs est très mauvais pour les chevaux. J'ai cru que c'était Gambetta.

Mon père s'est mis en colère. Comment! je ne reconnais pas
Gambetta! Il est assez facile à distinguer des autres, pourtant.
Ne m'a-t-on pas dit mille fois qu'il s'était crevé un oeil parce
que ses parents ne voulaient pas le retirer d'un collège de
Jésuites?

Si, on me l'a dit mille fois. Je sais ainsi qu'un fils a le droit de désobéir à ses parents quand ils le mettent chez les Jésuites, mais qu'il doit leur obéir aveuglement lorsqu'ils l'enferment ailleurs!

— Ah! tu es vraiment bien nigaud, mon pauvre enfant! À quoi ça sert-il, alors, d'avoir mis dans ta chambre le portrait du grand patriote? Je parie que tu ne le regardes seulement pas, avant de te coucher… En tous cas, tu n'es guère physionomiste; combien a- t-il d'yeux, le député qui parle à la tribune? Un, ou deux?

Je ne sais pas, je ne sais pas. Je crois bien qu'il en a trois. Il a des yeux partout. Il en est plein. Je le vois bien, à présent; mais, tout à l'heure, je ne pouvais rien voir; j'étais ébloui. Ah! j'ai été tellement ému, en pénétrant dans l'auguste enceinte, dans le sanctuaire des lois! J'en suis encore tout agité. Et puis, je croyais que Gambetta ne quittait pas la tribune, que c'était lui qui parlait tout le temps — que les autres n'étaient là que pour l'écouter.

Mon père donne des explications aux voisins qui ébauchent des gestes indulgents, après avoir souri de pitié.

— Je ne comprends vraiment pas comment il a pu confondre ainsi…
Il a toujours le premier prix d'Histoire et il reconnaîtrait
M. Thiers à une demi-lieue…

Puis, il se tourne vers moi.

— Le voilà, Gambetta! Tiens, là, là!

Oui, c'est lui, c'est bien lui. Je reconnais son oeil — la placé de son oeil. — Il est là, au premier banc — le banc de la commission, dit un voisin qui s'y connaît — étendu de tout son long, ou presque, les mains dans les poches et la cravate de travers. Et, de toute l'après-midi, il ne desserre point les dents, pas une seule fois. Il se contente de renifler. Une séance fort intéressante, cependant, où l'on discute la qualité des fourrages — paille, foin, luzerne, avoine, son et recoupette.

— C'est bien dommage que Gambetta n'ait pas parlé, dis-je à mon père, comme nous sortons.

— La parole est d'argent et le silence est d'or, me répond-il d'une voix qui me fait comprendre qu'il m'en veut de ma bévue de tout à l'heure. Mais je ne t'avais pas promis de te faire entendre Gambetta; ça ne dépend point de moi. Je t'avais promis de te le faire voir. Tu l'as vu. Tu n'espérais pas quelque chose d'extraordinaire, je pense?

Moi? Pas du tout. Je ne m'attendais pas, bien sûr, à voir le tribun rincer son oeil de plomb dans le verre d'eau sucrée, ou le lancer au plafond pour le rattraper dans la cuiller. Je sais qu'il est trop bien élevé pour ça.

— Que son exemple te serve de leçon, reprend mon père. Avec de l'économie et en faisant son droit, on peut aujourd'hui arriver à tout. Il dépend de toi de monter aussi haut que lui.

Je crois que j'aurais peur, en ballon. Du reste, bien que je ne l'avoue qu'à moi-même, j'ai été très désillusionné. Le Gambetta que j'ai vu n'est point celui que j'espérais voir, Non, pas du tout. Je ne me rappelle déjà plus sa figure: et si sa face — de profil — ne protégeait pas mon sommeil, pendant les vacances, j'ignorerais demain comment il a le nez fait. Est-ce que je ne suis pas physionomiste, comme l'assure mon père?

Si, je le suis; au moins quelquefois. Et le monsieur chauve, en gilet blanc, qui parlait quand nous sommes entrés, je vous jure que je ne l'ai point oublié. Ses traits se sont gravés en moi sans que le temps ait jamais pu les effacer. Quand je veux, dans les circonstances graves, me représenter un homme d'État, c'est son visage que j'évoque, c'est son linge et son attitude que vient m'offrir ma mémoire. Oui, malgré mon père, dont les admirations étaient certainement justifiées, ce n'est pas Gambetta, ni même M. Thiers, qui symbolisent pour moi le gouvernement nécessaire d'un peuple libre, mais policé. C'est ce monsieur, dont j'ignore le nom, dont les cheveux avaient quitté la France dans le fiacre à Louis-Philippe, dont la blanchisseuse avait un si joli coup de fer, et qui condamnait le maïs, formellement et sans appel, au nom de la cavalerie tout entière.

J'ai trois souvenirs de ma mère.

Un jour, comme j'étais tout petit, elle me tenait sur ses genoux quand on est venu lui annoncer qu'une traite souscrite par un client était demeurée impayée. Elle m'a posé à terre si rudement que je suis tombé et que j'ai eu le poignet foulé.

Une fois, elle m'a récompensé parce que j'avais répondu à un vieux mendiant qui venait demander aumône à la grille: «Allez donc travailler, fainéant; vous ferez mieux.»

— C'est très bien, mon enfant, m'a-t-elle dit. Le travail est le seul remède à la misère et empêche bien des mauvaises actions; quand on travaille, on ne pense pas à faire du mal à autrui.

Et elle m'a donné une petite carabine avec laquelle on peut aisément tuer des oiseaux.

Une autre fois, elle m'a puni parce que «je demande toujours où mènent les chemins qu'on traverse, quand on va se promener.» Ma mère avait raison, je l'ai vu depuis. C'est tout à fait ridicule, de demander où mènent les chemins. Ils vous conduisent toujours où vous devez aller.

Mon grand-père… C'est un ancien avoué, à la bouche sans lèvres, aux yeux narquois, qui dit toujours que le Code est formel.

— Le Code est formel.

Le geste est facétieux; l'intonation est cruelle. La main s'ouvre, les doigts écartés, la paume dilatée comme celle d'un charlatan qui vient d'escamoter la muscade. La voix siffle, tranche, dissèque la phrase, désarticule les mots, incise les voyelles, fait des ligatures aux consonnes.

— Le Code est formel!

J'écoute ça, plein d'une sombre admiration pour l'autorité souveraine et mystérieuse du Code, un peu terrifié aussi — et en mangeant mes ongles. — C'est une habitude que rien n'a pu me faire perdre, ni les choses amères dont on me barbouille les doigts, quand je dors, et qui me font faire des grimaces au réveil, ni les exhortations, ni les réprimandes; mais mon, grand-père, en un clin d'oeil, m'en a radicalement corrigé.

— Il ne faut pas manger tes ongles, m'a-t-il dit. Il ne faut pas manger tes ongles parce qu'ils sont à toi. Si tu aimes les ongles, mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux; mais les tiens sont ta propriété, et ton devoir est de conserver ta propriété.

J'ai écouté mon grand-père et j'ai perdu ma mauvaise habitude.
Peut-être que le Code est formel, pour les ongles.

J'ai voulu m'en assurer, un, jour, quand j'ai été plus grand; voir aussi ce que c'est que ce livre qui résume la sagesse des âges et condense l'expérience de l'humanité, qui décide du fas et du nefas, qui promulgue des interdictions et suggère des conseils, qui fait la tranquillité des bons et la terreur des méchants.

On m'avait envoyé, pendant les vacances, passer quelques jours chez mon grand-père. Une après-midi, j'ai pu m'introduire sans bruit dans la bibliothèque, saisir un Code, le cacher sous ma blouse et me réfugier, sans être vu, derrière le feuillage d'une tonnelle, tout au fond du jardin.

Avec quel battement de coeur j'ai posé le volume sur la table rustique du berceau! Avec quelles transes d'être surpris avant d'avoir pu boire à ma soif à la source de justice et de vérité, avec quels espoirs inexprimables et quels pressentiments indicibles! Le voile qui me cache la vie va se déchirer tout d'un coup, je le sens; je vais savoir le pourquoi et le comment de l'existence de tous les êtres, connaître les liens qui les attachent les uns aux autres, les causes profondes de l'harmonie qui préside aux rapports des hommes, pénétrer les bienfaisants effets de ce progrès que rien n'arrête, de cette civilisation dont j'apprends à m'enorgueillir. Non, Ali-Baba n'a point éprouvé, en pénétrant dans la caverne des quarante voleurs, des tressaillements plus profonds que ceux qui m'agitent en ouvrant le livre sacré! Non, Ève n'a pas cueilli le fruit défendu, au jardin d'Eden, avec une émotion plus grande; le Tentateur ne lui avait parlé qu'une seule fois de la saveur de la pomme — et il y a si longtemps, moi, que j'entends chanter la gloire du Code, du Code qui est formel!

Je lis. Je lis avec acharnement, avec fièvre. Je lis le Contrat de louage, le Régime dotal, beaucoup d'autres choses comme ça. Et je ne sens pas monter en moi le feu de l'enthousiasme, et je ne suis point envahi par cette exaltation frénétique que j'attendais aux premières lignes. Mais ça va venir, je le sais, pourvu que je ne me décourage pas, que je persévère, que j'aille jusqu'au bout. Du courage!»Le mur mitoyen…»

— Qu'est-ce que tu fais là?

Mon grand-père est devant moi. Il est entré sans que j'aie pu m'en apercevoir, tellement j'étais absorbé.

—Il y a deux heures que je te cherche. Qu'est-ce que tu fais? Tu lis? Qu'est-ce que tu lis?

— Je lis le Code!

À quoi bon nier? Le livre est là, grand ouvert sur la table, témoin muet, mais irrécusable, de ma curiosité perverse. Mon grand-père sourit.

— Tu lis le Code! Ça t'amuse, de lire le Code? Ça t'intéresse?

Je fais un geste vague. Ça ne m'amuse pas, certainement: mais ça m'intéresserait sans aucun doute, si l'on me laissait continuer. Telle est, du moins, mon opinion. Opinion sans valeur, mon grand- père me le démontre immédiatement.

— Pour lire le Code, mon ami, il ne suffit pas de savoir lire; il faut savoir lire le Code. Ce qu il faut lire, dans ce livre-là, ce n'est pas le noir, l'imprimé; c'est le blanc, c'est ça…

Et il pose son doigt sur la marge.

Très vexé, je ferme brusquement le volume. Mon grand-père sourit encore.

— il faut avoir des égards pour ce livre, mon enfant. Il est respectable. Dans cinquante ans, c'est tout ce qui restera de la Société.

Bon, bon. Nous verrons ça.

J'ai un autre souvenir, encore.

M. Dubourg est un ami de la famille. C'est un homme de cinquante ans, au moins, employé supérieur d'un ministère où sa réputation de droiture lui assure une situation unique. Réputation méritée; mon grand-père, souvent un peu sarcastique, en convient sans difficulté: Dubourg, c'est l'honnêteté en personne. Il est notre voisin, l'été; sa femme est une grande amie de ma mère et c'est avec son fils, Albert, que je joue le plus volontiers. J'ai l'habitude d'aller le chercher l'après-midi; et je suis fort étonné que, depuis plusieurs jours, on me défende de sortir. Que se passe-t-il?

J'ai surpris des bouts de conversation, j'ai fait parler les domestiques. Il parait que M. Dubourg s'est mal conduit… des détournements considérables… une cocotte… la ruine et le déshonneur — sinon plus…

Mon père se doute que je suis au courant des choses, car il prend le parti de ne plus se gêner devant moi.

— Dubourg peut se flatter d'avoir de la chance, dit-il à ma mère, à déjeuner; Il ne sera pas poursuivi; il a remboursé, et on se contente de ça. Moi, je ne comprends pas ces indulgences-là; c'est tout à fait démoralisant; le crime ne doit jamais, sous aucun prétexte, échapper au châtiment.

— Jamais, dit ma mère. Mais on aura eu égard à son âge.

— Belle excuse! Raison de plus pour n'avoir pas de pitié. Une cocotte! Une danseuse!… Une liaison qui durait depuis des mois - - depuis des années, peut-être… Connais-tu rien de plus immoral? Et monsieur fouille à pleines mains dans les caisses publiques pour entretenir ça!… Comme sous l'Empire! Comme sous Louis XV!… Et, quand on le prend sur le fait, on lui pardonne, sous prétexte qu'il a cinquante-cinq ans de vie irréprochable et que ses cheveux sont blancs!

— Ce n'est guère encourageant pour les honnêtes gens, dit ma mère. On éprouve un tel soulagement à lire, dans les journaux, les condamnations des fripons… Enfin, jugement ou non, on est toujours libre de fermer sa porte à des gens pareils, heureusement…

— C'est ce qu'on fait partout pour Dubourg, sois tranquille. J'ai donné des ordres, ici. Et quant à toi, Georges, si par hasard tu rencontres Albert, je te défends de lui parler. Je te le défends; tu m'entends?

Je n'ai pas rencontré Albert. Mais le surlendemain matin, comme je suis assis, au fond du jardin, à côté de mon père qui lit son journal, je vois arriver M. Dubourg. La domestique, par bêtise ou par pitié, lui aura permis d'entrer.

— La sotte fille! dit mon père. Elle aura ses huit jours avant midi.

Mais M. Dubourg est à dix pas. Je sens que je vais être bien gênant pour lui, qu il ne pourra pas dire, devant moi, tout ce qu'il a à dire, et je me lève pour m'en aller. Mon père me retient par le bras.

— Reste là!

M. Dubourg parle depuis cinq minutes; des phrases embarrassées, coupées, heurtées, honteuses d'elles-mêmes. Et, chaque fois qu'il s'arrête, mon père esquisse la moitié d'un geste, mais il ne répond rien. Rien; pas un mot.

M. Dubourg continue. Il dit que des sympathies lui seraient si précieuses… des sympathies même cachées… qu'on désavouerait devant le monde…

Silence.

Il dit qu'il a eu un moment d'égarement… mais que le chiffre qu'on a cité était exagéré, qu'il n'avait jamais été aussi loin… qu'il ne s'explique pas… qu'il a refait tous ses comptes depuis vingt ans…

Silence.

Il dit qu'il a été un grand misérable de céder à des tentations… qu'il comprend très bien qu'on ne l'excuse pas à présent… mais qu'il avait espéré qu'on consentirait avant de le condamner définitivement… que, s'il ne se sentait pas complètement abandonné, le repentir lui donnerait des forces…

Silence.

Il dit qu'il va partir très loin avec sa famille… que, s'il était seul, il saurait bien quoi faire, et que ce serait peut-être le mieux…

Silence.

— Eh! bien, a-t-il murmuré, je ne veux point vous importuner plus longtemps, M. Randal; je vais vous quitter… Au revoir…

Et il a tendu une main qui tremblait. Mon père a hésité; puis, il a mis l'aumône de deux doigts dans cette main-là.

— Adieu, Monsieur.

Alors, M. Dubourg est parti. Il s'en est allé à grandes enjambées, le dos voûté comme pour cacher sa figure, sa figure ridée, tirée, aux yeux rouges, qui a vieilli de dix ans. Le chien l'a suivi, le museau au ras du sol, lui flairant les talons d'un air bien dégoûté, serrant funèbrement sa queue entre ses pattes — comme les soldats portent leur fusil le canon en bas, aux enterrements officiels.

Je n'ai jamais oublié ça.

Mais à quoi bon se souvenir, quand on est heureux? Car je suis heureux. Je ne dis pas que je suis très heureux, car j'ignore quel est le superlatif du bonheur. Je ne le saurai que plus tard, quand il sera temps. Tout vient à point à qui sait attendre.

J'aime mes parents. Je ne dis pas que je les aime beaucoup — je manque de point de comparaison. — Je les considère, surtout, comme mes juges naturels (l'oeil dans le triangle, vous savez); c'est pourquoi je ne les juge point. Je pense qu'ils ont, père, mère et grand-père, exactement les mêmes idées — qu'ils expriment ou défendent, les uns avec un acharnement légèrement maladif, l'autre avec une ironie un peu nerveuse. Je suis porté à croire que ce qu'ils préfèrent en moi, c'est eux-mêmes; mais tous les enfants en savent autant que moi là-dessus.

Je respecte mes professeurs. Même, je les aime aussi. Je les trouve beaux.

On m'a tellement dit que je serai riche, que j'ai fini par le savoir. Je travaille pour me rendre digne de la fortune que j'aurai plus tard; c'est toujours plus prudent, dit mon grand- père. Mais, en somme, si je me conduis bien, c'est que ça me fait plaisir. Car, si je me conduisais mal, mes parents ne pourraient pas me déshériter complètement. Le Code est formel.

II — LE COEUR D'UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND

C'est entendu. Je ne suis plus un prodige et j'ai laissé à d'autres la gloire de représenter le lycée au concours général. Je ne suis pas un cancre — non, c'est trop difficile d'être un cancre. Je suis un élève médiocre. J'erre mélancoliquement, au début des mois d'août, dans le purgatoire des accessits.

Sic transit gloria mundi, soupire mon oncle, qui ne sait pas le latin, mais qui a lu la phrase au bas d'une vieille estampe qui représente Bélisaire tendant son casque aux passants.

C'est mon oncle, à présent, qui veille sur mes jeunes années. Mes parents sont morts, et il m'a été donné comme tuteur.

— Une tutelle pareille, ai-je entendu dire à l'enterrement de ma mère, ça vaut de l'or en barre; le petit s'en apercevra plus tard.

Depuis, j'ai appris bien d'autres choses. Les employés et les domestiques ont parlé; les amis et connaissances m'ont plaint beaucoup. On s'intéresse tant aux orphelins!… Et, ce qu'on ne m'a pas dit, je l'ai deviné. «Les yeux du boeuf, disent les paysans, lui montrent l'homme dix fois plus grand qu'il n'est; sans quoi le boeuf n'obéirait point.» Eh! bien, l'enfant, l'enfant qui souffre, a ces yeux-là. Des yeux qui grossissent les gens qu'il déteste; qui, en outrant ce qu'il connaît d'exécrable en eux, lui font apercevoir confusément, mais sûrement, les ignominies qu'il en ignore; des yeux qui ne distinguent pas les détails, sans doute, mais qui lui représentent l'être abhorré dans toute la truculence de son infamie et l'amplitude de sa méchanceté — qui le lui rendent physiquement répulsif. — Les premières aversions d'enfant seraient moins fortes, sans cela, ces aversions douloureuses qui font courir dans l'être des frémissements barbares; et des souvenirs qu'elles laissent lorsqu'elles se sont éloignées et transformées en rancunes, ne germeraient point des haines d'homme.

Je sais que je suis volé. Je vois que je suis volé. L'argent que mes parents ont amassé, et qu'ils m'ont légué, je ne l'aurai pas. Je ne serai pas riche; je serai peut-être un pauvre.

J'ai peur d'être un pauvre — et j'aime l'argent, Oui, j'aime l'argent; je n'aime que ça. C'est l'argent seul, je l'ai assez entendu dire, qui peut épargner toutes les souffrances et donner tous les bonheurs; c'est l'argent seul qui ouvre la porte de la vie, cette porte au seuil de laquelle les déshérités végètent; c'est l'argent seul qui donne la liberté. J'aime l'argent. J'ai vu la joie orgueilleuse de ceux qui en ont et l'envie torturante de ceux qui n'en ont pas; j'ai entendu ce qu'on dit aux riches et le langage qu'on tient aux malheureux. On m'avait appris à être fier de la fortune que je devais avoir, et je sens qu'on ne me regarde plus de la même façon depuis que mes parents sont morts. Il me semble qu'une condamnation pèse sur moi. Je suis volé, et je ne puis pas me défendre, rien dire, rien faire… Cette idée me supplicie, je hais mon oncle; je le hais d'une haine terrible. Sa bienveillance m'exaspère; son indulgence m'irrite; je meurs d'envie de lui crier qu'il est un voleur, quand il me parle; de lui crier que sa bonté n'est que mensonge et sa complaisance qu'hypocrisie; de lui dire qu'il s'intéresse autant à moi que le bandit à la victime qu'il détrousse… Les robes de sa fille, ma cousine Charlotte, qui commence à porter des jupes longues, c'est moi qui les paye; et l'argent qu'il me donne, toutes les semaines, c'est la monnaie de mes billets de banque, qu'il a changés. J'en suis arrivé à ne plus pouvoir manger, chez lui, le dimanche; les morceaux m'étranglent, j'étouffe de colère et de rage.

Plus tard, j'ai pensé souvent à ce que j'ai éprouvé, à ce moment- là. Je me suis rendu un compte exact de mes sentiments et de mes souffrances; et j'ai compris que c'était quelque chose d'affreux et d'indicible, ces sentiments d'homme indigné par l'injustice s'emparant d'une âme d'enfant et provoquant ces angoisses infinies auxquelles l'expérience n'a point donné, par ses comparaisons cruelles, le contrepoids des douleurs passées et des revanches possibles. Je me suis expliqué que tout mon être moral, délivré subitement des influences extérieures, et replié sur lui-même pour l'attaque, ait pu se détendre par fatigue, une fois la lutte jugée sans espoir, et s'allonger dans le mépris.

Mais ce n'est pas mon oncle que je méprise; je continue à le haïr. Je le hais même davantage — parce que je commence à pénétrer les choses — parce que je sens qu'un homme qui cherche à conquérir sa vie, si exécrables que soient ses moyens, ne peut pas être méprisable. Ce que je méprise, c'est l'existence que je mène, moi; que je suis condamné à mener pendant des années encore. Instruction; éducation. On m'élève. Oh! l'ironie de ce mot- là!…

Éducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes défauts; on me fait honte de mes imperfections. Je ne dois pas être comme je suis, mais comme il faut. Pourquoi faut-il?… On m'incite à suivre les bons exemples; parce qu'il n'y a que les mauvais qui vous décident à agir. On m'apprend à ne pas tromper les autres; mais point à ne pas me laisser tromper. On m'inocule la raison — ils appellent ça comme ça — juste à la place du coeur. Mes sentiments violents sont criminels, ou au moins déplacés; on m'enseigne à les dissimuler. De ma confiance, on fait quelque chose qui mérite d'avoir un nom: la servilité; de mon orgueil, quelque chose qui ne devrait pas en avoir: le respect humain. Le crâne déprimé par le casque d'airain de la saine philosophie, les pieds alourdis par les brodequins à semelles de plomb dont me chaussent les moralistes, je pourrai décemment, vers mon quatrième lustre, me présenter à mes semblables. J'aurai du savoir-vivre. Je regarderai passer ma vie derrière le carreau brouillé des conventions hypocrites, avec permission de la romantiser un peu, mais défense de la vivre. J'aurai peur. Car il n y a qu'une chose qu'on m'apprenne ici, je le sais! On m'apprend à avoir peur.

Pour que j'aie bien peur des autres et bien peur de moi, pour que je sois un lieu-commun articulé par la résignation et un automate de la souffrance imbécile, il faut que mon être moral primitif, le moi que je suis né, disparaisse. Il faut que mon caractère soit brisé, meurtri, enseveli. Si j'en ai besoin plus tard, de mon caractère — pour me défendre, si je suis riche et pour attaquer, si je suis pauvre — il faudra que je l'exhume. Il revivra tout à coup, le vieil homme qui sera mort en moi — et tant pis pour moi si c'est un épouvantail qui gisait sous la dalle; et tant pis pour les autres si c'est un revenant dont le suaire ligotait les poings crispés, et qui a pleuré dans la tombe!

Et souvent, il n'y a plus rien derrière la pierre du sépulcre. La bière est vide, la bière qu'on ouvre avec angoisse. Et quelquefois, c'est plus lugubre encore.

Les rivières claires qui traversent les villes naissantes… On jette un pont dessus, d'abord; puis deux, puis trois; puis, on les couvre entièrement. On n'en voit plus les flots limpides; on n'en entend plus le murmure; on en oublie même l'existence, Dans la nuit que lui font les voûtes, entre les murs de pierre qui l'étreignent, le ruisseau coule toujours, pourtant. Son eau pure, c'est de la fange; ses flots qui chantaient au soleil grondent dans l'ombre; il n'emporte plus les fleurs des plantes, il charrie les ordures des hommes. Ce n'est plus une rivière; c'est un égout.

Je ne suis pas le seul, sans doute, à avoir deviné la tendance malfaisante d'un système qui poursuit, avec le knout du respect, l'unité dans la platitude. L'enfant a l'orgueil de sa personnalité et le fier entêtement de ce qu'on appelle ses mauvais instincts. L'ironie n'est pas rare chez lui; et il se venge par sa moquerie, toujours juste, du personnage ou de la doctrine qui cherche à peser sur lui. Mais la raillerie n'est pas assez forte pour la lutte. De là ce mélange de douceur et d'amertume, de patience et de méchanceté, de confiance large et de doute pénible que je remarque chez plusieurs de mes camarades — toujours enfants très heureux ou très malheureux dans leurs familles — et qui se résout dans une tristesse noire et une inquiétude nostalgique. Non, le sarcasme ne suffit point. Ce n'est pas en secouant ses branches que le jeune arbre peut se débarrasser de la liane qui l'étouffe; il faut une hache pour couper la plante meurtrière, et cette hache, c'est la Nécessité qui la tient. C'est elle qui m'a délivré. Il y a une chose que je sais et qu'aucun de mes camarades ne sait encore: je sais qu'il faut vivre.

Je sais qu'il faut avoir une volonté, pour vivre, une volonté qui soit à soi — qui ne demande ni conseil avant, ni pardon après. — Je sais que les années que je dois encore passer au collège seront des années perdues pour moi. Je sais que les avis qu'on me donnera seront mauvais, parce qu'on ne me connaît point et que je ne suis pas un être abstrait. Je sais que ce qu'on m'enseignera ne me servira pas à grand'chose; qu'en tous cas j'aurais pu l'apprendre tout seul, en quelques mois, si j'en avais eu besoin; et qu'il n'y a, en résumé, qu'une seule chose qu'il faille savoir, «Nul n'est censé ignorer la loi.» Est-ce que c'est classique, ça, ou simplement péremptoire?

Non pas que je pense du mal de l'enseignement classique. Loin de là. J'ai pris le parti de ne penser du mal de rien ou, du moins, de ne point médire. Je m'abstiens donc de vilipender ces auteurs défunts qui m'engagent à vivre.

Integer vitae, scelerisque purus.

Je leur ai même dû, depuis, une certaine reconnaissance. Il y a beaucoup de bonnes ruses, en effet, et fort utiles pour qui sait comprendre, indiquées par les classiques. Combien de fois, par exemple, enfermé dans un meuble que transportaient dans un appartement abandonné la veille des camarades camouflés en ébénistes, ne me suis-je pas surpris à mâchonner du grec! Ô cheval de Troie… Mais n'anticipons pas.

J'exécute le programme, très consciencieusement. D'abord, parce que je ne veux pas être puni. Les pensums sont ridicules, désagréables; et je cherche avant tout à ne pas me laisser exaspérer par les injustices maladives d'un cuistre auquel j'aurai fourni un jour l'occasion de m'infliger un châtiment, mérité peut- être, et qui s'acharnera contre moi. Je tiens à n'avoir point de haine pour mes professeurs; car je ne suis pas comme beaucoup d'autres enfants qui, abrutis par la discipline scolaire, n'ont de respect que pour les gens qui leur font du mal. Ces gens-là, je ne pourrais jamais les vénérer, jamais — et je préfère garder à leur égard, sans aller plus loin, des sentiments inexprimés.

Ensuite, ce n'est pas désagréable d'exécuter un programme, lorsqu'on le sait grotesque. Quand on a cette certitude, on éprouve quelque puissance à travailler; sans aucun enthousiasme, bien entendu, mais avec pas mal d'ironie. J'apprends donc cette Histoire des Morts — tout ça, c'est les procès verbaux des vieilles Morgues —cette Histoire des Morts qu'on nous enseigne en dédain des Actes des Vivants — comme on nous condamne à la gymnastique affaiblissante en haine du travail manuel qui fortifie. — J'interprète en un français pédantesque les oeuvres d'auteurs grecs et latins dont les traductions excellentes se vendent pour rien, sur les quais. Je prends des notes sans nombre à des cours où l'on me récite avec conviction le contenu des livres que j'ai dans mon pupitre. Et je salis beaucoup de papier, et je gâche beaucoup d'encre pour faire, du contenu de volumes généralement consciencieux et qu'on trouve partout, des manuscrits ridicules.

Je me le demande souvent: à quoi sert, dans une pareille méthode d'enseignement, la découverte de l'imprimerie?

Ce serait trop simple, sans doute, de nous apprendre uniquement ce qu'il est indispensable de savoir aujourd'hui: les langues vivantes, et de nous laisser nous instruire nous-mêmes en lisant les livres qui nous plairaient, et comme il nous plairait…Qu'est-ce que je saurai, quand je sortirai du collège, moi qui ne serai pas riche, moi qu'on vole pendant que je traduis le De officiis, moi qui dépense ici, inutilement, de l'argent dont j'aurai tant besoin, bientôt? Qu'est-ce que je connaîtrai de l'existence, de cette existence qu'il me faudra conquérir, seul, jour par jour et pied à pied? Ah! si j'étais encore riche, seulement! Je suis épouvanté de mon isolement et de mon impuissance…

On élève mon esprit, cependant. Je me laisse faire. Je porte le lourd spondée à bras tendu et je fais cascader le dactyle dansant. Je m'imprègne des grandes leçons morales que nous légua la sagesse antique. Le livre de la science, qu'on m'entr'ouvre très peu, afin de ne point m'éblouir, m'émerveille. Et la haute signification des faits historiques ne m'échappe pas le moins du monde. J'assiste avec une satisfaction visible à la ruine de Carthage; je comprends que la fin de l'autonomie grecque, bien que déplorable, fut méritée. J'applaudis, comme il convient, à la victoire de Cicéron sur Catilina; et aussi au triomphe de César, L'empire Romain s'établit, à ma grandie joie; c'était nécessaire; «et Jésus-Christ vient au monde.» Pourtant, il faut être juste: les invasions des Barbares ont eu du bon; pourquoi pas? Quant aux Anglais, je sais que trois voix crieront éternellement contre eux, et que c'est fort heureux que Jeanne d'Arc les ait chassés de France. Je vois clairement que la destinée des Empires tient à un grain de sable; que la Révolution française fut un grand mouvement libérateur, mais qu'il faut néanmoins en blâmer les excès… Poésie de faussaires; science d'apprentis teinturiers; géographie de collecteurs de taxes; histoire de sergents recruteurs; chronologie de fabricants d'almanachs…

On forme mon goût, aussi. Je vénère Horace, «qu'on aime à lire dans un bois»; et Homère, «jeune encor de gloire.» J'estime fort Raphaël pour les Loges du Vatican, que j'ignore; Michel-Ange, pour le Jugement Dernier, que je n'ai jamais vu. Boileau a mon admiration; et Malherbe, qui vint enfin. Je sais que Molière est supérieur à Shakespeare et que si les Français n'ont pas de poème épique, c'est la faute à Voltaire. Je distingue soigneusement entre Bossuet, qui était un aigle, et Fénelon, qui fut un cygne. Plumages!… J'honore Franklin.

Je vis en vieillard…

C'est bon. Mais, puisqu'il faut que jeunesse se passe — elle se passera, ma jeunesse! — Dans l'avenir; n'importe quand. Même si mes pieds se sont écorchés aux cailloux de la route, même si mes mains saignent du sang des autres, même si mes cheveux sont blancs. Je l'aurai, ma jeunesse qu'on m'a mise en cage; et si je n'ai pas assez d'argent pour payer sa rançon, il faudra qu'on la paye à ma place et qu'on paye double. Ce n'est pas pour moi, l'Espérance qui est restée au fond de la boîte. Je n'espère pas. Je veux.

«Qu'un homme se fixe fermement sur ses instincts, a dit Emerson, et le monde entier viendra à lui.» Je n'en ai pas retrouvé assez, des instincts qu'on m'a arrachés, pour en former un caractère; mais j'en ai pu faire une volonté. Une volonté que mes chagrins furieux ont rendue âpre, et mes rages mornes, implacable. Et puis, elle m'a donné violemment ce qu'elle donne à tous plus ou moins, cette instruction que je reçois; un sentiment qui, je crois, ne me quittera pas facilement: le mépris des vaincus.

Des vaincus… J'en vois partout. Ces universitaires méchants et serviles, vaniteux et moroses. Des gens qui n'ont jamais quitté le collège; mangent, dorment, font leurs cours; connaissent toutes les pierres des chemins par lesquels ils passent; végètent sans se douter qu'on peut vivre; requiescunt in pace. Des citrouilles rutilantes d'orgueil; ou bien de grandes araignées tristes — des araignées de banlieue.

Et tout ça peine, pourtant, pour gagner sa vie; roule la pilule amère dans la pâte sucrée des marottes, dans la poudre rosée des dadas.

— Serrez le texte! s'écrie l'un. La langue française, qui est la plus belle du monde, nous permet de rendre exactement l'intensité du texte.

Je serre le texte; je l'étripe; je l'étrangle.

— Traduisez largement, dit l'autre; n'ayez pas peur de moderniser. La vie antique se rapprochait de la nôtre beaucoup plus qu'on ne le pense généralement. Croyez-vous, par exemple, que les Anciens n'avaient d'autre coiffure que le casque? Et le pétase, Messieurs! Inutile d'aller plus loin…

Oui, inutile;

Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt. N'en jetez plus, la cour est pleine.

— Mon ami, me dit mon oncle quand j'ai quitté le lycée, pede libero; avec un diplôme flatteur et fort utile sous le bras, mon ami, le moment est solennel. Toutes les branches de l'activité humaine s'offrent à toi; tu peux choisir. Commerce, industrie, littérature, science, politique, magistrature… Que t'indiquerais-je? Tu sais que, depuis Bonaparte, la carrière est ouverte aux talents…

Mon oncle s'amuse un peu, en me disant ça; la bouche ne rit pas, mais l'ironie lui met des virgules au coin des yeux couleur d'acier. Sa figure? Un tableau de ponctuation et d'accentuation, sur parchemin. La paupière inférieure en accent grave, la paupière supérieure en accent circonflexe; le nez, un point d'interrogation renversé, surmonté d'un grand accent aigu qui barre le front; la bouche, un tiret; des guillemets à la commissure des lèvres; et la face tout entière, que couronnent des points exclamatifs saupoudrés de cendre, prise entre les parenthèses des oreilles.

— Enfin, réfléchis. Tu as fini tes études; tu connais la vie; choisis.

Non, je ne connais pas la vie; mais je la devine. Et j'ai fait mon choix.

Pour le moment, pourtant, je déclare à mon oncle que je désire, avant tout, faire mon temps de service militaire. M'engager, afin d'être libre, après.

— Excellente idée, dit mon oncle. Peut-être as-tu raison de ne point te décider pour une de ces professions libérales qui confèrent des dispenses; qui peut savoir? En tous cas, la caserne est une bonne école. Le service militaire obligatoire a beaucoup fait pour accroître les rapports des hommes entre eux; il a donné à l'humanité un nouveau sujet de conversation.

Peut-être autre chose, aussi. J'ai eu le temps de m'en apercevoir, durant les années que j'ai passées sous les drapeaux. Mais ce ne sont pas là mes affaires. Et, d'ailleurs, je n'ai pas le droit de parler, car je ne serai libéré que demain.

Libéré! Ce mot me fait réfléchir longuement, pendant cette nuit où je me suis allongé, pour la dernière fois, dans un lit militaire. Je compte. Collège, caserne. Voilà quatorze ans que je suis enfermé. Quatorze ans! Oui, la caserne continue le collège… Et les deux, où l'initiative de l'être est brisée sous la barre de fer des règlements, où la vengeance brutale s'exerce et devient juste dès qu'on l'appelle punition — les deux sont la prison. — Quatorze années d'internement, d'affliction, de servitude — pour rien…

Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, à présent que je suis libéré, pour qu'on m'incarcère pendant aussi longtemps? Quelle multitude de délits, quelle foule de crimes me faudra-t-il commettre?…

Quatorze ans! Mais ça paye un assassinat bien fait! Et combien d'incendies, et quel nombre de meurtres, et quel tas de vols, et quelle masse d'escroqueries!… La prison? J'y suis habitué. Ça me serait bien égal, maintenant, d'en risquer un peu, pour quelque chose. La fabrication des abat-jour ne doit pas être plus agaçante que la confection des thèmes grecs; et j'aurais mieux aimé tresser des chaussons de lisières que de monter la garde… On ne me mettrait point en prison sans motifs, d'abord. Ensuite, j'aurais au moins, cette fois-là, quelqu'un pour me défendre; un avocat, qui dirait que je ne suis pas coupable, ou très peu; que j'ai cédé à des entraînements; et caetera; qui apitoierait les juges et m'obtiendrait le minimum, à défaut d'un acquittement. — Et qui sait si je serais pris?

III — LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS

J'ai suivi le conseil d'Issacar, et je suis ingénieur. Où, comment j'ai connu M. Issacar, c'est assez, difficile à dire. Un jour, un soir, une fois… On ne fait jamais la connaissance d'un Israélite, d'abord; c'est toujours lui qui fait la vôtre.

M. Issacar compte beaucoup sur moi; il m'intéresse pas mal; et nous sommes grands amis. C'est très bon, une amitié intelligente librement choisie, lorsqu'on n'a connu pendant longtemps que les camaraderies banales imposées par le hasard des promiscuités. M. Issacar est un homme habile; il a des projets grandioses et il m'a exposé des plans dont la conception dénote une vaste expérience. Il n'est guère mon aîné, pourtant, que de deux ou trois ans; sa hardiesse de vues m'étonne et je suis surpris de la netteté et de la sûreté de son jugement. D'où vient, chez le juif, cette précocité de pénétration? Je ne lui vois qu'une seule cause: l'observation, par l'Israélite, d'une règle religieuse en même temps qu'hygiénique, qui lui permet de contempler le monde sans aucun trouble, de conclure et d'apprendre à raisonner avec bon sens; tandis que le jeune chrétien, sans cesse dans les transes, passe son temps à faire des confidences aux médecins et à consterner les apothicaires. Quoi qu'il en soit, mes relations avec Issacar m'auront été fort utiles, m'auront fait gagner beaucoup de temps. Sans lui, il est bien des choses dont je ne me serais aperçu, sans doute, qu'après de nombreuses tentatives et de fâcheux déboires. D'abord, il m'a donné une raison d'être dans l'existence.

— C'est de première nécessité, m'a-t-il dit. Que vous ayez fait vos études et votre service militaire, c'est certainement très bien; mais cela n'intéresse personne et ne vous assure aucun titre à la considération de vos contemporains. Quand on ne veut pas devenir quelqu'un, il faut se faire quelque chose. Collez-vous sur la poitrine un écriteau qui donnera une indication quelconque, qui ne vous gênera pas et pourra vous servir de cuirasse, au besoin. Faites-vous ingénieur. Un ingénieur peut s'occuper de n'importe quoi; et un de plus, un de moins, ça ne tire pas à conséquence. D'ailleurs, la qualification est libre; le premier venu peut se l'appliquer, même en dehors du théâtre. Dès demain, faites-vous faire des cartes de visite. Créez-vous ingénieur. Vous savez que ça ne nous sera pas inutile si, comme je l'espère, nous nous entendons.

Je le sais. Issacar a une grande idée. Il veut créer sur la côte belge, à peu de distance de la frontière française, un immense port de commerce qui rivalisera en peu de temps avec Anvers et finira par tuer Hambourg. Il m'a détaillé son projet avec pièces à l'appui, rapports de toute espèce et plans à n'en plus finir. Il a même été plus loin; il m'a emmené à L., où j'ai pu me rendre un compte exact des choses; il est certain qu'Issacar n'exagère pas, et que son idée est excellente. Ce n'est point une raison, il est vrai, pour qu'elle ait du succès.

Néanmoins, j'ai été très heureux de voyager un peu. Je ne connaissais rien d'exact, n'ayant passé que neuf ans au collège, sur les pays étrangers. Le peu que j'en savais, je l'avais appris par les collections de timbres-poste. Issacar a su se faire beaucoup d'amis, non seulement à L., mais à Bruxelles, et nous ne nous sommes pas ennuyés une minute. Même, j'ai eu la grande joie de soutenir triomphalement, devant plusieurs collègues, ingénieurs belges distingués, une discussion sur les différents systèmes d'écluses.

— Vous voyez, m'a dit Issacar, que ça marche comme sur des roulettes. Laissez-moi faire. Dans six mois j'aurai l'option et avant un an nous donnerons le premier coup de pioche. Financièrement, l'affaire sera lancée à Paris et l'émission faite dans des conditions superbes; je ne voudrais à aucun prix négliger d'employer, dans une large mesure, les capitaux français pour une telle entreprise. Si, comme je le pense, vous pouvez mettre dans quelques mois une cinquantaine de mille francs à notre disposition, pour les frais indispensables, je réponds de la réussite.

Malgré tout, je ne sais pas si nous nous entendrons. Non pas que j'aie des doutes sur les sentiments moraux d'Issacar; je n'ai pas le moindre doute à ce, sujet-là; Issacar lui-même ne m'en a pas laissé l'ombre.

— La morale, dit-il, est une chose excellente en soi, et même nécessaire. Mais il faut qu'elle reste en rapports étroits avec les réalités présentes; qu'elle en soit, plutôt, la directe émanation. Jusqu'à une certaine époque, le XVIe siècle si vous voulez, toute théologie, et par conséquent toute morale, était basée sur sa cosmogonie. Le vieux système de Ptolémée s'est écroulé; mais le monde moral à trois étages qui s'appuyait sur lui: enfer, terre et ciel, lui a survécu; c'est un monument qui n'a plus de base. La morale doit évoluer, comme tout le reste; elle doit toujours être la conséquence des dernières certitudes de l'homme ou, au moins, de ses dernières croyances. La transformation d'un univers, divisé en trois parties et formellement limité, en un autre univers infini et unique devait entraîner la métamorphose d'un système de morale qui n'était plus en concordance avec le monde nouveau; il est regrettable que cette nécessité n'ait été comprise que de quelques esprits d'élite que les bûchers ont fait disparaître. Il en résulte que notre vie morale actuelle, si elle est incorrecte devant le critérium conservé, prend les allures d'une protestation contre quelque chose qui n'existe point; et qu'elle manque de signification, si elle est correcte. C'est très malheureux… Le vieux précepte: «Tu ne voleras pas» est excellent; mais il exige aujourd'hui un corollaire: «Tu ne te laisseras pas voler.» Et dans quelle mesure faut-il ne pas voler, afin de ne point se laisser voler? Croyez- vous que ce soient les Codes qui indiquent la dose? Certes, il y a de nombreuses fissures dans les Tables de la Loi; et la jurisprudence est bien obligée de les élargir tous les jours; je pense pourtant que ce n'est point suffisant, je ne vous parlerai pas de la façon dont les foules, en général, interprètent les principes surannés qui ont la prétention ridicule de diriger la conscience humaine; mais avez-vous remarqué comme les magistrats, les juges, lorsqu'ils y sont forcés, exposent pauvrement la morale? J'ai voulu m'en donner une idée, et j'ai visité les prétoires. Monsieur, c'est absolument piteux. Mais comment voulez- vous qu'il en soit autrement?… Les conséquences d'un pareil état de choses sont pénibles; il produit forcément la division de l'Humanité en deux fractions à peu près égales: les bourreaux et les victimes. Il faut dire qu'il y a des gradations. Si vous êtes bourreau, vous pouvez être usurier comme vous pouvez être philanthrope; si vous êtes victime, vous pouvez être le sentimentaliste qui soupire ou la dupe qu'on fait crever… Il me semble que les grands prophètes hébreux, qui furent les plus humains des philosophes, ont donné, il y a bien longtemps — à l'époque où ils lançaient les glorieuses invectives de leur véhémente colère contre un Molochisme dont celui d'aujourd'hui n'est que la continuation mal déguisée — ont donné, dis-je, quelque idée de la morale qu'ils prévoyaient inévitable. «Ne méprise pas ton corps», a dit Isaïe. Monsieur, je ne connais point de parole plus haute. — Riche! ne méprise pas ton corps; car les excès dont tu seras coupable se retourneront contre toi, et la maladie hideuse ou la folie plus hideuse encore feront leur proie de tes enfants; tu ne peux pas faire du mal à ton prochain sans mépriser ton corps. Pauvre! ne méprise pas ton corps; car ton corps est une chose qui t'appartient tu ne sais pas pourquoi, une chose dont tu ignores la valeur, qui peut être grande pour tes semblables, et que tu dois défendre; tu ne peux pas laisser ton prochain te faire du mal sans mépriser ton corps. — Ça, voyez- vous, c'est une base, il est vrai qu'elle est individualiste, comme on dit. Et l'individualisme n'est pas à la mode… Parbleu! Comment voudriez-vous, si l'individu n'était pas écrasé comme il l'est, si les droits n'étaient pas créés comme ils le sont par la multiplication de l'unité, comment voudriez-vous forcer les masses à incliner leurs fronts, si peu que ce soit, devant cette morale qui ne repose sur rien, chose abstraite, existant en soi et par la puissance de la bêtise? C'est pourquoi il faut enrégimenter, niveler, former une société — quel mot dérisoire! — à grands coups de goupillon ou à grands coups de crosse. Le goupillon peut être laïque; ça m'est égal, du moment qu'il est obligatoire. Obligatoire! tout l'est à présent: instruction, service militaire, et demain, mariage. Et mieux que ça: la vaccination. La rage de l'uniformité, de l'égalité devant l'absurde, poussée jusqu'à l'empoisonnement physique! Du pus qu'on vous inocule de force — et dont l'homme n'aurait nul besoin si la morale ne lui ordonnait pas de mépriser son corps; — de la sanie infecte qu'on vous infuse dans le sang au risque de vous tuer (comptez-les, les cadavres d'enfants qu'assassine le coup de lancette!) du venin qu'on introduit dans vos veines afin de tuer vos instincts, d'empoisonner votre être; afin de faire de vous, autant que possible, une des particules passives qui constituent la platitude collective et morale…

Un homme qui raisonne comme ça peut être dangereux, je l'accorde, pour ceux qui veulent lui barrer le chemin ou qui, même, se trouvent par hasard dans son sentier; mais il est bien certain qu'il ne donnera pas de crocs-en-jambe à ceux qui marcheront avec lui. Non, je ne crains pas un mauvais tour de la part d'Issacar; je ne redoute pas qu'il veuille faire de moi sa dupe. Je redoute plutôt qu'il ne soit sa propre victime. Il lui manque quelque chose, pour réussir; je ne pourrais dire quoi, mais je sens que je ne me trompe pas. C'est un incomplet, un homme qui a des trous en lui, comme on dit. Apte à formuler exactement une idée, mais impuissant à la mettre en pratique; ou bien, capable d'exécuter un projet, à condition qu'il eût été mal préparé et que le hasard, seul en eût assuré la réussite. Le hasard, oui, c'est la meilleure chance de succès qu'Issacar ait dans son jeu. Ses aptitudes sont trop variées pour lui permettre d'aller directement au but qu'il s'est désigné; ses facultés trop contradictoires pour ne pas élever, entre la conception de l'acte et son accomplissement normal, des obstacles insurmontables. Les contrastes qui se heurtent en lui, et font défaillir sa volonté au moment critique, le condamneront, je le crains, aux avortements à perpétuité.

Il suffit de regarder sa figure pour s'en convaincre. Le lorgnon annonce la prudence; mais le col cassé, le manque de suite dans les procédés. La moustache courte et la barbe rampante, qui cherche à usurper sa place, symbolisent les excès de la Propriété, dévoratrice d'elle-même, dit Proudhon; mais les cheveux ne désirent pas le bien du prochain; individualistes à outrance, largement espacés, ils semblent s'être soumis avec résignation à l'arbitrage intéressé de la calvitie. La lèvre inférieure fait des tentatives pour annexer sa voisine, mais la saillie des dents s'y oppose. Les yeux, légèrement bigles, proclament des sentiments égoïstes; mais leur convergence indique des tendances à l'altruisme. Le nez défend avec énergie les empiétements du monopole: et le menton s'avance résolument pour le combattre. Les oreilles… Mais descendons, Issacar boîte un peu; chez lui, pourtant, cette légère claudication est moins une infirmité qu'un symbole.

Oui, décidément, je crois que l'appui qu'Issacar obtiendra de moi aura plutôt un caractère chimérique. Une cinquante de mille francs!… Les aurai-je, seulement? Je le pense et je crois même, si audacieux qu'aient pu être les détournements avunculaires, qu'il me reviendra beaucoup plus. Mais je ne suis sûr de rien. Mon oncle, qui me fait une pension depuis que je suis revenu du régiment, a évité jusqu'ici toute allusion à un règlement de comptes. Il est fort occupé d'ailleurs; et chaque fois que je vais le voir — car j'ai préféré ne pas habiter chez lui — il trouve à peine le temps de placer, à déjeuner, une dizaine de phrases sarcastiques entre les bouchées qu'il avale à la hâte. Il faut qu'il mette ses affaires en ordre, dit-il, car il va marier sa fille très prochainement, et il ne veut pas que son gendre, parmi les reproches qu'il lui fera certainement le lendemain de la cérémonie, trouve moyen d'en glisser un au sujet des irrégularités de l'apport dotal.

C'est avec un de mes camarades de collège, Édouard Montareuil, que ma cousine Charlotte va se marier. Pas un mauvais diable; au contraire; mais un peu naïf, un peu gnan-gnan — un fils à maman. — Ça me fait quelque chose, on dirait, de savoir que Charlotte va se marier avec lui; quelque chose que j'aurais du mal à définir. Une jolie brune, Charlotte, avec la peau mate et de grands yeux noirs…

Est-ce que je serais amoureux, par hasard? Faudrait voir. Qu'est- ce que c'est que l'amour, d'abord?

C'est sous un balcon avoir le délire, C'est rentrer pensif lorsque l'aube naît…

Je n'ai jamais eu le délire, sous un balcon. J'y ai reçu de l'eau, quand il avait plu, et de la poussière quand les larbins secouaient les tapis. Je suis rentré souvent «lorsque l'aube naît.» Mais jamais pensif. Plutôt un peu éméché… Peut-être que la définition n'est pas bonne, après tout.

— C'est la meilleure! dit un psychologue.

Alors je ne suis pas amoureux.

Mais je suis étonné, très étonné, même, lorsque mon oncle me prend à part, un soir, et me dit à demi-voix:

— Viens après-demain matin, à dix heures. Je veux te rendre mes comptes de tutelle. Sois exact.

Diable! Il paraît que c'est pressé. Mon oncle tient sans doute à savoir, avant de conclure définitivement le mariage de sa fille, si j'accepterai ou non un règlement dérisoire. Ça doit être ça. C'est moi qui dois payer la dot; et si je me rebiffe, rien de fait… Mais comment n'accepterais-je pas? À qui me plaindre? J'ai bien un subrogé-tuteur, quelque part; un naïf, choisi exprès, qui aura tout approuvé sans rien voir… À quoi bon? Tout doit être en règle, correct, légal…

Mon oncle, c'est un homme d'ordre; une brute trafiquante à l'égoïsme civilisé. En proie à des instincts terribles, qu'aucune règle morale ne pourrait réfréner, mais qu'il parvient à réglementer par une soumission absolue à la Loi écrite. Ses dominantes: l'Orgueil et la Luxure, dont la somme, toujours, est l'Avarice. À force d'énergie, il arrive à maintenir fermement, au point de vue social, ou plutôt légal, les écarts d'un cerveau très mal équilibré naturellement. Comme il n'a point assez de confiance en lui pour se juger et se diriger lui-même, il est partisan acharné du principe d'autorité qui lui assure la garantie des hiérarchies, même usurpées, et la distribution de la justice dans un sens toujours identique; — qui, en un mot, lui donne un moi social qui recouvre à peu près son moi naturel. — Mais malgré tout, au fond, ses instincts en font un implacable; son ironie n'est point l'ironie chevrotante du faux-bonhomme; elle sonne comme le ricanement du carnassier en cage, mais pas dompté, qui a besoin de donner de la voix, de temps en temps, mais qui sait bien qu'il est inutile de rugir. Au dehors, et justement parce que c'est un maniaque déterminé de la civilisation, son état criminel latent (qui lui laisse dans l'âme un sentiment de peur très vague, mais perpétuel) l'entraînerait du côté de la religion, si elle lui semblait, plus dogmatique et moins facilement miséricordieuse. Il se contente d'être philanthrope.

Et avare? Certainement. Mon oncle est un avare tragique.

Ce n'est pas un de ces ridicules fesse-mathieu — possibles autrefois après tout — qui se refusaient le nécessaire pour ne pas diminuer leurs trésors, et qui laissaient crever de faim leurs chevaux plutôt que de leur donner une musette d'avoine. Ce n'est pas un de ces pince-maille, usuriers liardeurs hypnotisés par le bénéfice immédiat, qui «méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents.» Sa passion ne s'éloigne jamais de son but. Il sait bien que ce n'est pas sa cassette qui a de beaux yeux; car il sait que les beaux yeux ont une valeur, comme les pièces d'or, et il sait où les trouver quand il en a soif. Et si, par impossible, on lui enlevait son trésor, il ne se prendrait point le bras en criant: «Au voleur!» car il aurait peur qu'on l'entende et l'orgueil lui fermerait la bouche. C'est l'avare moderne. L'avare aux combinaisons savantes, et à longue portée; qui aime l'argent, certes; qui ne l'aime pas, pourtant, comme une chose inerte qu'on entasse et qu'on possède, mais comme un être vivant et intelligent, comme la représentation réelle de toutes les forces du monde, comme l'essence de quelque chose de formidable qui peut créer et qui peut tuer, comme la réincarnation existante et brutale de tous les simulacres illusoires devant lesquels l'humanité se courbe. L'avare qui comprend que la contemplation n'est pas la jouissance; que l'argent ne se reproduit que très difficilement d'une façon directe; que l'or, étant l'émanation tangible des efforts universels, doit être aussi un stimulant vers de nouvelles manifestations d'énergie, et que l'homme qui le détient, au lieu de l'accumuler stupidement, doit le considérer comme un serviteur adroit et un messager fidèle, et le diriger habilement. Cet avare-là n'est pas un ladre; c'est une bête de proie. Il reste un monstre; mais il cesse d'être grotesque pour devenir terrible.

Il y a quelque chose d'effrayant chez mon oncle; c'est l'absence complète de tout autre besoin que l'appétit d'autorité. Tous les autres sentiments n'ont pas été, en lui, relégués à l'arrière- plan; ils ont été extirpés, radicalement; et ce sont leurs parodies, jugées utiles, qui sont venues reprendre la place qu'ils occupaient. Cet âpre désir de domination, qui est l'effet bien plus que la cause de son avarice, le libère même des griffes des deux passions qui ont donné naissance à sa cupidité: l'orgueil, qui le conduirait au mépris ou à l'évaluation inexacte des forces des autres; et la luxure, qui l'écarterait sans cesse de son but par la fascination de la chair. J'ai rarement entendu, dans ma vie, un homme juger avec autant de bon sens et d'impartialité les êtres et les choses; et quant au libertinage… Un exemple: sa femme, morte il y a plusieurs années, était coquette, exigeante, dépensière; fort jolie surtout. Mon oncle, le lendemain du mariage, prit une maîtresse qu'il payait tant par mois — afin de pouvoir toujours, aux moments psychologiques, rester sourd aux sollicitations pécuniaires qui se murmurent sur l'oreiller. — Donner beaucoup d'argent eût été dur pour lui; mais peut-être l'aurait-il fait; se laisser maîtriser par l'amour, même physique, il ne le voulut jamais.

C'est ce prurit d'autorité, sans doute, qui met sur le visage de mon oncle, parfois, un voile de tristesse infinie et de découragement profond. Il devine que, son appétit de domination, il ne pourra jamais l'assouvir: que le moment n'est pas encore propice aux grandes entreprises des hommes de calcul. Il sent que le monde est encore attaché aux fantômes des vieilles formules qui ne s'évanouiront pas avant un temps, qui ne disparaîtront que dans les fumées d'un grand bouleversement, vers la fin du siècle. — Car il prédit, pour l'avenir, un nouveau système social basé sur l'esclavage volontaire des grandes masses de l'humanité, lesquelles mettront en oeuvre le sol et ses produits et se libéreront de tout souci en plaçant la régie de l'Argent, considéré comme unique Providence, entre les mains d'une petite minorité d'hommes d'affaires ennemis des chimères, dont la mission se bornera à appliquer, sans aucun soupçon d'idéologie, les décrets rendus mathématiquement par cette Providence tangible; par le fait, le culte de l'Or célébré avec franchise par un travail scientifiquement réglé, au lieu des prosternations inutiles et honteuses devant des symboles décrépits qui masquent mal la seule Puissance. — Mais mon oncle est venu trop tard dans un monde encore trop jeune. Et peut-être prévoit-il que, ses rêves d'ambition autoritaire rendus irréalisables par l'âge, il deviendra la proie sans défense de l'orgueil et de la luxure, que la sénilité exagère en horreur.

Mais ce n'est pas de la tristesse seulement qu'inspire à mon oncle cette vision décourageante de l'avenir; c'est une sorte de rage spéciale, de fureur nerveuse dont il réprime mal les accès, de plus en plus fréquents. Les sentiments factices dont il a recouvert, par habileté, son impassibilité barbare, commencent à lui peser autant que s'ils étaient réels. Plus, peut-être. Un jour, prochain sans doute, il arrachera le masque et apparaîtra tel qu'il est. Il continuera à respecter à peu près les toiles d'araignée du Code, mais renversera d'un seul coup les barrières de la morale sans sanction. L'amour de l'argent qui seul, à notre époque de lâcheté, peut donner de l'audace, s'exaspérera en lui à mesure qu'il constatera davantage son impuissance à le satisfaire complètement; et, plein de mépris pour toutes choses et de haine pour tous les êtres, il se mettra à s'aimer lui seul, pleinement et furieusement, en raison exacte de la fortune qu'il possédera. Il voudra jouir, et sacrifier tout à ses jouissances. Il ne sera pas la victime de ses passions, mais leur maître; un maître exigeant et brutal, qui poussera le cynisme de l'égoïsme jusqu'à la prodigalité stupide, et qui voudra, en dépit de tout, en avoir pour son argent… Mon oncle me fait souvent songer aux barons solitaires et tristes du Moyen-Âge. Combien y eut-il, derrière la pierre des donjons, d'âmes basses, mais vigoureuses, qui rêvèrent de dominations épiques et que le sort condamna à noyer leurs visions hautes et tragiques dans le sang des drames intimes et vils, maudits à jamais ou toujours ignorés! Combien d'hommes ardents, irritables, superstitieux et passionnés, ont psalmodié les litanies du crime, à l'ombre de la tour féodale, parce que les champs de bataille n'étaient point prêts encore où devait se chanter la chanson de l'Épée! Quelle cohue d'oppresseurs et d'ambitieux qui furent des bandits parce qu'ils ne purent être empereurs, Charles-Quints avortés en Gilles de Rais…

Se voir réduit à spéculer d'une façon mesquine sur les événements — ces événements qui sont les explosions de la douleur humaine — quand on a rêvé de provoquer des faits et de diriger des actes! Quelle pitié! Surtout lorsqu'on croit, comme mon oncle, que l'âge est proche où l'autorité des manieurs d'or va balayer toutes les autres, surtout lorsqu'on voit qu'elle s'affirme déjà, cette autorité, dans un autre hémisphère, sur le sol nouveau des États- unis.

— Ah! ces Américains, dit mon oncle avec colère, quelles leçons ils donnent au Vieux Monde!

Et il explique le système si habile, et si humanitaire, dit-il, des Crésus d'Outre-mer. Ce système, même, il l'applique autant qu'il peut. Son avarice s'élargit; c'est un mélange d'économie et de libéralité qui doit porter intérêts. — Il donne aux établissements de bienfaisance et soutient des oeuvres philanthropiques. Il fait du bien pour pouvoir impunément faire du mal. Et, là encore, ses instincts autoritaires se laissent voir; il fait le bien sans présomption, mais le mal avec insolence; on dirait qu'il ne croit pas que c'est faire le bien que d'étayer la Société actuelle et que c'est faire le mal que de la miner sourdement C'est un philanthrope cynique. Il prête aux gens afin d'en exiger des services, mais il ne le leur cache pas — pas plus qu'il ne cherche à dissimuler sa richesse. — On sait à quoi s'en tenir, avec lui; et lorsqu'il a dit à l'abbé Lamargelle qui, depuis quelque temps déjà, l'intéresse à ses entreprises charitables: «Dites-moi, l'abbé, ne pourriez-vous pas négliger un peu vos pauvres ces jours-ci, et m'aider à trouver un bon parti pour ma fille?» l'abbé Lamargelle a immédiatement compris que l'interrogation couvrait un ultimatum; il s'est mis en campagne, et a trouvé; il sait qu'il ne faut pas plaisanter avec M. Urbain Randal.

Mais ça, c'est une règle qui n'est pas faite pour moi, je crois; et il se pourrait bien que je dise autre chose que des plaisanteries à mon oncle, tout à l'heure.

Car je suis assis, depuis dix minutes, dans son cabinet et je l'écoute établir, en des phrases saupoudrées de chiffres, la situation de fortune de mes parents, à l'époque où je les ai perdus. Sa voix est ferme, sèche; elle énumère les mécomptes, dénombre les erreurs, nargue les illusions, dissèque les tentatives, analyse les actes. C'est le jugement des morts.

Les mains dures font craquer les feuillets des documents, à mesure qu'il parle et les pose devant moi pour que je puisse vérifier à mon aise et ratifier la sentence en connaissance de cause. Mais je ne veux pas les lire, ces mémoires — ces mémoires in memoriam. — Leurs chiffres signifient autre chose que des francs et des centimes; ils disent les joies et les souffrances, les espoirs et les déceptions, et les luttes et toute l'existence de deux êtres qui ont vécu, qui se sont aimés sans doute et peut-être m'ont aimé aussi; ils disent des choses, encore, que les chiffres ne savent pas bien exprimer, mais que je comprends tout de même; ils disent que ce serait mieux si l'histoire des parents, qu'on fait lire aux fils quand ils ont vingt ans, n'était pas écrite avec des chiffres. Papiers blancs, papiers bleus, brochés de ficelle rouge, cornés aux coins, jaunis par le temps, pleins d'une odeur de chancis-sure… Amour paternel, amour maternel, amour filial, famille — vous aboutissez à ça!

— Nous disons, net, huit cent mille francs. Maintenant, passons à ma gestion.

Elle a été toute naturelle, cette gestion. Les immeubles rapportant de moins en moins et, en raison de la noirceur croissante des horizons politiques et internationaux, les fonds d'État les imitant de leur mieux, mon oncle a été conduit à rechercher pour mon bien des placements plus rémunérateurs. Où les trouver, sinon dans des entreprises financières ou industrielles? Malheureusement, ces entreprises ne tiennent pas toujours les belles promesses de leurs débuts; à qui la faute: aux hommes qui les dirigent, ou à la force des circonstances? Question grave. Telle affaire, qu'on jugeait partout excellente, devient désastreuse en fort peu de temps; telle autre, que la voix publique recommandait aux pères de famille, échoue misérablement. Mon oncle (ou plutôt mon argent) en a fait la dure expérience. Et que faire, lorsqu'on s'aperçoit que les choses tournent mal?

Attendre, attendre des hausses improbables, des reprises qui ne s'opèrent jamais, espérer contre tout espoir, avec cette ténacité particulière à l'homme qui s'est trompé, et qui est peut-être, après tout, une de ses plus belles gloires. Puis, lorsqu'il faut définitivement renoncer à toute illusion, chercher à regagner le terrain perdu, vaincre la malchance à force d audace, sans pourtant oublier la prudence toujours nécessaire, et lancer à nouveau ses fonds dans la mêlée des capitaux. Hélas! combien de fois les résultas répondent-ils aux efforts? Combien de fois, plutôt, la gueule toujours béante de la spéculation…

J'écoute. Je suis venu pour écouter — sachant que j'entendrais ce que j'entends — mais aussi pour répondre. Je n'ai point oublié ce que je me suis promis à moi-même autrefois; je me rappelle les rages muettes et les fureurs désespérées de ma jeunesse. J'aime l'argent, encore; je l'aime bien plus, même, que je ne l'aimais alors; je l'aime plus que ne l'aime mon oncle! Chaque parole qu'il prononce, c'est un coup de lancette dans mes veines. C'est mon sang qui coule, avec ses phrases! Oh! je voudrais qu'il eût fini — car je me souviens du temps où je souhaitais l'aube du jour où je pourrais le prendre à la gorge et lui crier: «Menteur! Voleur!» C'est aujourd'hui, ce jour-là. Et je pourrais, et je peux maintenant, si je veux…

Eh! bien, je ne veux pas!

— À quoi penses-tu, Georges? crie mon oncle d'une voix furieuse.
Tu ne m'écoutes pas. Fais au moins signe que tu m'entends.

Et il continue à décrire les opérations dans lesquelles il a engagé ma fortune, à en expliquer les fluctuations. Mais sa voix n'est plus la même; elle tremble. Pas de peur, non, mais d'énervement. Il s'était attendu à des récriminations, à des injures, à plus peut-être, et il était prêt à leur faire tête; mais il n'avait pas prévu mon silence, et mon calme l'exaspère. Son système d'interprétation des faits n'est plus le même que tout à l'heure, non plus; il ne se donne plus la peine de déguiser ses intentions, ne prend plus souci de farder ses actes. Il ne dit plus: «Mets-toi à ma place, je t'en prie; aurais-tu agi autrement?… Ç'a été un coup terrible pour moi que ce désastre de la Banque Européenne… J'ai pensé que lorsque tu aurais l'âge de comprendre les choses, tu te rendrais compte…» Il dit: «Tel a été mon avis; je n'avais pas à te demander le tien… J'ai fait ça dans ton intérêt; crois-le si tu veux…» Tout d'un coup, il s'arrête, fait pivoter son fauteuil et me regarde en face.

— Il ressort de ce que je viens de t'exposer, dit-il, que les pertes qu'ont fait éprouver à ton avoir mes spéculations malheureuses montent à deux cent mille francs environ. Ma situation actuelle ne me permet pas de te couvrir de cette différence bien que, jusqu'à un certain point, je t'en sois redevable. Tu as le droit de m'intenter un procès; en dépensant beaucoup de temps, et beaucoup d'argent, tu pourras même arriver à le gagner, et tu n'auras plus alors qu'à continuer tes poursuites, personne ne peut te dire jusqu'à quand. En acceptant ta tutelle j'avais pris l'engagement de faire fructifier ton bien, ou au moins de te le conserver; les circonstances se sont jouées de mes intentions. Que veux-tu? Un contrat est toujours léonin; l'homme n'a pas de prescience.

Je ne réponds pas. Mon oncle reprend:

— j'ai donc, aujourd'hui, six cent mille francs à te remettre. Ces six cent mille francs sont représentés par des valeurs dont voici la liste.

Il me tend une feuille de papier sur laquelle je jette un coup d'oeil.

— Je pense, dis-je, qu'au cours actuel il n'y a pas là deux cent mille francs.

— C'est possible, répond mon oncle. Lis un journal. Ou plutôt, adresse-toi à un agent de change, car, plusieurs de ces valeurs ne sont pas cotées en Bourse, ni même en Banque. Lorsque je m'en suis rendu acquéreur, en ton nom, je les ai payées le prix fort. J'ai les bordereaux d'achat. Les voici.

Naturellement.

— Tu n'as aucune réclamation à élever contre moi à ce sujet-là.

Je m'en garderai bien.

— Et, tu sais, rien ne te force à accepter le règlement que je te propose.

Il s'est levé pour lancer cette phrase; et, les dents serrées, les lèvres encore frémissantes, il se tient debout devant moi. Son masque jaune a pâli, s'est crispé d'une colère blême. Il veut autre chose que ma taciturnité et mon flegme; il ne sait point ce qu'il y a derrière l'apparence de mon calme, et il veut provoquer un éclat. Mon silence, c'est l'inconnu; et sa nature nerveuse ne peut pas supporter l'anxiété. Il veut savoir ce que je pense de lui pour le passé — et pour l'avenir. — Il veut la bataille.

Il ne l'aura pas.

— Mon oncle, dis-je en prenant une plume, j'accepte ce règlement.

Mais il me saisit la main.

— Attends! Rappelle-toi qu'en acceptant aujourd'hui tu t'enlèves tout droit à une réclamation ultérieure. Réfléchis! Je ne t'oblige à rien. Tu as l'air de me faire une grâce en me disant que tu acceptes; et je ne veux pas qu'on me fasse grâce, moi!

— Mon oncle, ne faites aucune attention à mon air; il pourrait vous tromper.

Et je me penche sur une feuille de papier sur laquelle je trace quelques lignes que je signe. Mon oncle s'est rassis pendant que j'écris; et, quand je relève la tête, je rencontre sa figure sarcastique tendue attentivement vers moi, les yeux mi-clos cherchant à percer mon front et à scruter ma pensée.

— J'ignore ce que tu as l'intention d'entreprendre, me dit mon oncle lorsqu'il m'a remis les titres qui m'appartiennent. N'importe; je te souhaite le plus grand succès. Le meilleur moyen de réussir aujourd'hui est encore de s'attacher à quelque chose ou à quelqu'un. L'indépendance coûte cher. Essayes-en tout de même, si le coeur t'en dit. Méfie-toi des entraînements; ils sont dangereux. Pour nous aider à résister aux tentations de toute nature, il n'y a rien de tel que le Respect. J'en ai fait l'expérience. Le respect pour toutes les choses établies, toutes les règles affirmées extérieurement, si absurdes qu'elles paraissent à première vue. Montesquieu a écrit l'Esprit des Lois; il est inutile, n'est-ce pas? d'espérer faire mieux; il ne reste donc qu'à s'attacher à leur lettre, qui ménage bien des alinéas… Ah! à propos d'entraînements, reste en garde contre ceux de la sentimentalité; le monde ne vous les pardonne jamais. Il ne faut avoir bon coeur qu'à bon escient. Rappelle-toi que le Petit Poucet a retrouvé son chemin tant qu'il a semé des cailloux, mais qu'il n'a pu le reconnaître lorsqu'il l'a marqué avec du pain.

Oui, je me souviendrai de ça. Et je saurai, aussi, que le Respect est un chat malfaisant et sans vigueur, chaussé de bottes de gendarme, qui terrorise la canaille au profit de très vil et très puissant seigneur Prudhomme de Carabas.

— Viendras-tu ce soir chez les Montareuil? me demande mon oncle.

— Non; je ne crois pas.

— Tu le devrais; Mme Montareuil est charmante pour toi et Édouard est enchanté de te voir; Il est tellement timide qu'il se trouve gêné lorsqu'il est seul en face de Charlotte.

Ça, je m'en moque absolument. Mais je pense à Marguerite, la femme de chambre de Mme Montareuil, une jolie fille pas trop farouche dont j'ai déjà pincé la taille, dans les coins.

— Soit, dis-je, j'irai; mais pas avant dix heures.

Mme Montareuil est une personne grave, avec une figure en violon, une voix de crécelle et des gestes qui rappellent ceux des joueurs d'accordéon. Je n'aime pas beaucoup les gens graves. Quant à Édouard, c'est un jeune homme sérieux. Qu'en dire de plus? Transcrire sa conversation avec Charlotte ne me serait pas difficile.

— Quel beau temps nous avons eu aujourd'hui, Mademoiselle!

— Oh! oui, Monsieur.

— On se serait cru en plein mois d'août.

— Oui, Monsieur.

— Vous ne craignez pas les grandes chaleurs, Mademoiselle?

— Non, Monsieur.

— Beaucoup de gens s'en trouvent incommodés.

— Oui, Monsieur…

Mon oncle parle de l'intention qu'il a de faire remonter pour
Charlotte plusieurs des bijoux que lui a laissés sa mère.

— Quelle chose incompréhensible, dit Mme Montareuil, que ces perpétuels changements de mode dans la joaillerie! Et ce qu'on fait aujourd'hui est si peu gracieux! Il faut que je vous montre une broche qui me fut donnée lors de mon mariage, et vous me direz si l'on fait des choses pareilles à présent.

Elle se lève pour aller chercher la broche dans son appartement. Mon oncle est radieux, plein d'attentions pour moi; le mariage de Charlotte, me dit-il, n'est plus qu'une question de jours; et comme il m'assure, sans rire, qu'il découvre à chaque instant dans Édouard de nouvelles qualités, Mme Montareuil rentre dans le salon.

— J'ai été un peu longue. Les petits arrangements de mon secrétaire ont été bouleversés depuis ce matin; il fallait bien trouver de la place pour les valeurs que j'ai retirées de la Banque afin de faire opérer les transferts, et je suis légèrement maniaque, vous savez. Voici la broche. Qu'en dites-vous?

Beaucoup de bien, naturellement. Pourquoi en dire du mal? Mme Montareuil referme l'écrin avec la joie de la vanité satisfaite.

— Je ne l'ai pas portée depuis dix ans, dit-elle. Je la mettrai demain, pour les courses. Vous viendrez aussi à Maisons-Laffitte, j'espère, monsieur Georges?

— Non, Madame; je le regrette; mais j'ai déjà expliqué à mon oncle les raisons qui ne me permettent pas d'accepter son invitation. Je dois partir en Belgique demain soir.

En effet, j'ai reçu une lettre d'Issacar qui m'appelle à Bruxelles. Mais, surtout je ne tiens pas à aller m'ennuyer, pendant deux ou trois jours, dans cette belle propriété que mon oncle a achetée, je crois, par habileté, et où il aime à recevoir des gens fort influents, mais qui me mettent la mort dans l'âme. J'ai même, peut-être, d'autres raisons.

— Vous nous manquerez. Nous avons l'intention d'abuser de l'hospitalité de votre oncle. Nous laissons Marguerite pour garder la maison, et nous partons demain matin, presque sans esprit de retour. C'est si joli, Maisons-Laffitte! Et les courses! Quelque chose me dit que je gagnerai demain. On m'a donné un tuyau, mais un tuyau…

— Moi aussi je viens vous parler de tuyaux, dit une grosse voix; seulement, mes tuyaux à moi, ce sont des tuyaux d'orgue!

C'est l'abbé Lamargelle qui fait son entrée; et j'en profite pour me retirer; car, si la conversation de l'abbé m'intéresse, je n'aime pas beaucoup ses habitudes de frère quêteur. Ses églises en construction au Thibet ne me disent rien de bon; et je préfère, pendant qu'on l'écoute, aller regarder l'heure du berger dans les yeux de Margot.

— Alors, Monsieur ne va pas à Maisons-Laffitte demain, me dit-elle dans l'antichambre.

— Mais, vous écoutez donc aux portes, petite soubrette?

— Comme au théâtre, répond-elle en baissant les yeux.

— Eh! bien, non, je n'y vais pas; et je ne suis pas le seul; car il paraît qu'on vous confie la garde de la maison.

— Hélas! dit Marguerite avec un soupir. J'aurai le temps de m'ennuyer, toute seule…

La solitude, comme on l'a écrit, est une chose charmante; mais il faut quelqu'un pour vous le dire. J'essaye de convaincre Margot de cette grande vérité. Elle finit par se laisser persuader; Je ne partirai pour Bruxelles qu'après-demain matin, et la nuit prochaine nous monterons la garde ensemble.

IV — OÙ L'ON VOIT BIEN QUE TOUT N'EST PAS GAI DANS L'EXISTENCE

Quand je suis revenu de Belgique, où je n'avais guère passé qu'une semaine, j'ai trouvé mon oncle dans une colère bleue. Mme°Montareuil, que j'avais rencontrée au bas de l'escalier, avec son fils, comme j'entrais, tenait son mouchoir sur ses yeux et Édouard, d'une voix lugubre, m'avait affirmé que le temps était bien mauvais. Les domestiques aussi avaient l'air fort affligé.

— Mademoiselle Charlotte ne se mariera pas, m'a dit l'un d'eux.

Ah! bah! Pourquoi? Qu'est-il donc arrivé?