GEORGES DUHAMEL

de l'Académie Française

Confession de Minuit

I

Je n'en veux pas à M. Sureau; Je suis tout à fait mécontent d'avoir perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux pas à M. Sureau. Il était dans son droit et je ne sais trop ce que j'aurais fait à sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de choses, malheureusement.

Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait été nécessaire de lui donner des explications et, tout bien pesé, j'ai mieux fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laissé le temps de me ressaisir, de me justifier. Il a été vif. Tranchons le mot: il s'est montré brutal et même féroce. Ça ne fait rien: je ne songe pas à lui en vouloir.

Pour M. Jacob, c'est différent: il aurait pu faire quelque chose en ma faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regardé travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me connaît. C'est-à-dire qu'à bien juger il ne me connaît guère. Enfin! Il aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononcé ce mot, je ne lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une réputation avec laquelle il ne peut pas jouer.

A coup sûr, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas défendu, il ne m'a pas repêché; toutes réflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces gens ne sont pas obligés d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a eu là un ensemble de circonstances très pénibles. Mettons, pour le moment, que la faute soit à moi seul. Puisque le monde est fait comme vous savez, je veux bien reconnaître que j'ai eu tort. On verra plus tard!

Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si vous n'aviez pas réveillé de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrivé tant de choses, depuis, que je peux avoir oublié quelques détails. Je dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient à ce que la maison Socque et Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des relations avec leurs deux mille employés. Quant à mon service, il n'avait aucun rapport avec la direction.

Un matin donc, le téléphone se met à sonner. Je ne sais si vous êtes sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette espèce infernale. Pour moi, j'exècre cela. L'existence d'une sonnerie électrique dans l'endroit où je me tiens suffit à troubler ma vie! Pour cette seule raison, il y a des moments où je me félicite d'avoir quitté les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos pensées et qui arrête tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne s'habitue pas à cela.

Voilà donc le téléphone qui se met à sonner. Tout le bureau dresse l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrête, et on attend. Je ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.

Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le Suisse. Moi, je marchais à trois coups. Depuis que je suis parti, les trois coups doivent être pour Oudin, qui, de mon temps était à quatre coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-là! Dès le premier coup, il commençait à se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant à ce doigt-là.

Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit, irritant à force d'assurance.

M. Jacob sort de derrière sa demi-cloison; il sort de ce réduit où il se tient comme un cheval de course dans son box. Il vient décrocher l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tête collée contre le mur, où ses cheveux ont, à la longue, laissé une tache grasse.

La conversation commence. J'écoute à moitié: c'est toujours étonnant un bonhomme qui cause avec le néant, et qui lui sourit, qui lui fait des grâces, un bonhomme qui, tout à coup, regarde fixement la peinture chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'étonnant.

Ce jour-là, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de grâces. Dès les premiers mots, il avait pris un air gêné, puis il était devenu tout rouge, puis il avait baissé les yeux et il s'était mis à contempler le radiateur hérissé dans son coin, comme un roquet qui n'est pas content.

Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: «Mais monsieur, mais monsieur...» et je pensais au fond de moi-même: «S'il répète encore une fois son Mais monsieur... je me lève et je vais lui administrer une gifle! Pan! La tête contre le mur!»

Je me dis toujours des choses comme ça. En réalité, je suis un homme très calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donné de gifle. Je n'en continuais pas moins à casser ma mine et à me salir le Bout des doigts. M. Jacob me rappelait ces spirites qui prétendent s'entretenir avec les ombres et qui finissent par leur communiquer une espèce d'existence. Pendant les silences qu'il ménageait, on entendait une rumeur grêle qui semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu à peu, je distinguais les éclats d'une voix irritée.

Tout à coup, M. Jacob se décolle de l'appareil et il dépose le récepteur à tâtons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le rencontrer. J'étais au comble de la fureur; mais ça ne se voyait certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe à mon crayon et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, où la mine de plomb ne marque pas.

M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et soudain s'écrie:

--Salavin! Venez voir un peu ici!

J'en étais sûr. Je me lève et j'obéis. Je trouve M. Jacob en train de s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe d'inquiétude. Il me dit:

--Prenez ce cahier et portez-le vous-même à M. Sureau. Vous le trouverez dans son cabinet, à la direction. Vous direz que je viens d'être pris d'indisposition.

Là-dessus, il s'arrête; il regarde, en clignant de l'oeil vers la fenêtre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie d'éternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:

--Allez Salavin, et dépêchez-vous!

Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs corps de bâtiment. En été, quand les fenêtres sont ouvertes et que les portes bâillent à la fraîcheur, on aperçoit toutes sortes de compartiments superposés, où les hommes travaillent.

Il y a de ces hommes qui sont enfoncés jusqu'au torse dans des bureaux américains compliqués comme des machines. D'autres se tiennent ratatinés au faîte de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au columbarium du Père-Lachaise. Là-devant, circulent, sur des galeries aériennes, deux ou trois garçons qui ont un air affairé de mouches à miel. Parfois, on entend un grésillement, un bruit de friture, et on entre dans une grande salle où les dactylographes pianotent comme des aliénées: une musique d'orage, piquée de petits coups de timbre. Ailleurs, ce sont des espèces de soupiraux qui sentent le chat mouillé et la colle forte; au fond, on voit des gens qui écrasent les registres à copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les mâchoires. Enfin tout le tableau d'une boîte où ça va bien, c'est-à-dire rien de comparable avec le paradis terrestre.

Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livrée et en bas blancs. Il me demande le numéro de mon service et me pousse dans une grande pièce en murmurant: «On vous attend».

Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, où je ne suis pourtant venu qu'une fois, ayant aperçu les deux autres fois M. Sureau dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur de raisiné, et, dans un coin, un plan-coupe de la «batteuse-trieuse Socque et Sureau», avec les médailles des expositions.

Lui, il est là! Vous le connaissez peut-être et vous savez que c'est un homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de peau, sous le front.

M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:

--Vous venez de la rédaction? Que fait M. Jacob?

--Il est souffrant.

--Ah? Donnez!

Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il vaut mieux garder les talons réunis, le corps bien droit, ou me hancher dans la position du soldat au repos.

Je dois vous avouer que j'ai vécu fort retiré, à la maison Socque et Sureau. Je détestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes fonctions et de mes habitudes. Mon métier était de corriger des textes et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais M. Jacob et préparais, à son intention, quelques-unes de ces phrases bien mijotées, qu'en définitive je ne dis jamais. J'étais d'ailleurs inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes muscles qui se guindaient, chacun dans une posture à faire tort aux autres, et j'avais la curieuse impression de composer une énorme grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre, mes membres, enfin avec toute la bête.

Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que je lui avais remis. Il éprouvait une rage lourde, assez bien contenue.

Tout à coup, sans lever le nez, il écrase un index sur la page et dit:

--Mal écrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-là?

Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hésiter, à haute voix: «surérogatoire». Cette manoeuvre m'avait placé tout près de M. Sureau, à portée du bras gauche de son fauteuil.

C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens très exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'était l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis à regarder ce coin de peau avec une attention extrême, qui devint bientôt presque douloureuse. Cela se trouvait tout près de moi, mais rien ne m'avait jamais semblé plus lointain et plus étranger. Je pensais: «C'est de la chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-là est chose toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familière».

Je vis tout à coup, comme en rêve, un petit garçon,--M. Sureau est père de famille--un petit garçon qui passait un bras autour du cou de M. Sureau. Puis j'aperçus Mlle Dupère. C'était une ancienne dactylographe avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'aperçus penchée derrière M. Sureau et l'embrassant là, précisément, derrière l'oreille. Je pensais toujours: «Eh bien! c'est de la chair humaine; il y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel». Cette idée me paraissait, je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse. Différentes images se succédaient dans mon esprit, quand, soudain, je m'aperçus que j'avais remué un peu le bras droit, l'index en avant et, tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt là, sur l'oreille de M. Sureau.

A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tête changea de place. J'en fus, à la fois, furieux et soulagé. Mais il se remit à lire et je sentis mon bras qui recommençait à bouger doucement.

J'avais d'abord été scandalisé par ce besoin de ma main de toucher l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit acquiesçait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusément, il me devenait nécessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver à moi-même que cette oreille n'était pas une chose interdite, inexistante, imaginaire, que ce n'était que de la chair humaine, comme ma propre oreille. Et, tout à coup, j'allongeai délibérément le bras et posai, avec soin, l'index où je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur un coin de peau brique.

Monsieur, on a torturé Damiens parce qu'il avait donné un coup de canif au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne saurait excuser; néanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi. Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal à M. Sureau et que je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz qu'on ne m'a pas torturé, et, dans une certaine mesure, c'est exact.

A peine avais-je effleuré, du bout de l'index, délicatement, l'oreille de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arrière. Je devais être un peu blême; quant à lui, il devint bleuâtre, comme les apoplectiques quand ils pâlissent. Puis il se précipita sur un tiroir, l'ouvrit et sortit un revolver.

Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait une chose monstrueuse. J'étais épuisé, vidé, vague.

M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.

Je ne sais plus au juste ce qui s'est passé. J'ai été saisi par dix garçons de bureau, traîné dans une pièce voisine, déshabillé, fouillé.

J'ai repris mes vêtements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et me dire qu'on désirait étouffer l'affaire, mais que je devais quitter immédiatement la maison. On m'a conduit jusqu'à la porte. Le lendemain, Oudin m'a rapporté mon matériel de scribe et mes affaires personnelles.

Voilà cette misérable histoire. Je n'aime pas à la raconter, parce que je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.

II

Notez en outre que l'affaire Sureau marque le début de mes malheurs.

Quand je dis «malheurs», je n'entends pas surtout les grands désagréments qui ont résulté, pour moi, de la perte de ma place. Je pense plutôt à la détresse morale dans laquelle je patauge depuis cette époque et d'où je ne sortirai peut-être jamais plus.

J'ai, ce jour-là, mesuré, visité des profondeurs dont mon esprit ne peut plus s'évader. Il s'est fait une déchirure dans les nuages et, pendant une minute, j'ai très nettement regardé le fond du fond.

Inutile de raisonner sur des choses déraisonnables. J'aime encore mieux vous raconter les événements qui sont arrivés par la suite. Remarquez en passant qu'appeler événements des brimborions sans importance, comme tout ce qui est de moi, ça fait pitié quand on y pense.

Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du matin. Il n'était pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la rue. Je n'avais plus qu'une chose à faire: retourner à la maison.

J'habite avec ma mère. Je m'aperçois que vous ne savez rien. Il faut que je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable, quand on parle de soi, on n'a jamais fini.

Ma mère est veuve, mon père est mort alors que j'étais encore dans la première enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui. Entendez que j'ai très peu de souvenirs Absolument personnels. A part cela, ma mère m'a raconté quatre ou cinq cents fois certaines histoires de mon père, en sorte que ces histoires font partie intégrante de ma Mémoire et que je dois accomplir un réel effort pour distinguer ces souvenirs-là de mes souvenirs à moi. Mais nous parlerons de mon père une autre fois.

Nous avons toujours habité notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois pièces et une cuisine, au quatrième étage. J'ai ce logement en horreur et, pourtant, je ne suis bien que là.

La maison, l'endroit où l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une image de l'être: on ne connaît que ça, et on en voit toute la tristesse, toute l'intolérable tristesse.

Ma mère a une très petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne elle fait très bien marcher la maison. Ma mère est une femme admirable, la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter à genoux.

Je vous dis cela en passant, mais ça doit être bien bon de se jeter à genoux devant quelqu'un, de le vénérer, de lui ouvrir son coeur, de s'en remettre à lui de toutes choses. Quand je pense à l'humanité, quand je pense à tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une fois de temps en temps on ait le besoin impérieux de se prosterner devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidélité, de le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a rien à tirer de ces brutes-là! On leur offrirait son âme toute brûlante, arrachée toute vive, qu'ils prendraient l'air soupçonneux d'un tripier qui regarde une pièce démonétisée.

Je vous le répète, ma mère est une femme admirable. Si bonne, si courageuse, si peu semblable à moi! Car moi, je suis sans doute méprisable, mais pour des raisons que je reste seul à connaître, je vous prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin, ni M. Jacob, ni même Lanoue. Ceux-là, plutôt que de me mépriser, ils feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils ne me méprisent peut-être pas, au fond.

A part cela, ma mère a un petit défaut. Elle me traite toujours comme si j'étais demeuré le bambin qu'elle a dorloté et gourmandé jadis. C'est vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mère est de caractère un peu bougon. Un très petit défaut, je le sais, et qui, toutefois, m'est extrêmement pénible, surtout dans certaines occasions.

C'est à ce travers de ma mère que je pensais en sortant de la maison Socque et Sureau.

Le grand air m'avait fait du bien. Je commençais à me ressaisir, à rassembler mes idées qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage découragé par une longue côte.

Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait de m'arriver et je répétais: «On m'a flanqué à la porte.... On m'a flanqué à la porte... à la porte du bureau». Il m'est difficile de soustraire mes pensées au rythme de la marche, et, comme mon pas était assez régulier, je scandais ces méchantes phrases sur un air de polka.

Soudain, je m'arrêtai. Je venais d'entrevoir qu'il m'était nécessaire d'annoncer cette nouvelle à ma mère et que cette nouvelle était très fâcheuse, qu'elle comportait maintes conséquences redoutables.

Je m'arrêtai donc tout à fait pour m'accouder au parapet qui domine la Seine.

A l'ombre des arbres, la pierre était presque froide. Il fallait cette fraîcheur et cette immobilité pour me faire éprouver mieux ma fièvre et mon agitation. Une minute de pause suffit à me bien montrer que je n'étais pas du tout dans mon état normal, ce fameux état dans lequel je ne suis jamais.

Ce petit arrêt me fut quand même salutaire. Il faut si peu de chose pour me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me détraquer. Ah! Pauvre mécanique!

Il y avait une équipe de débardeurs qui chargeaient une péniche. Ils prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en cheminant sur de longues planches élastiques dont l'image ondulait dans l'eau. A les regarder, je pris d'abord un réel plaisir. Et puis je me vis moi-même avançant sur la planche étroite, comme un équilibriste. J'en ressentis une espèce de vertige et ce me fut promptement si désagréable que je me détachai de la pierre et repris ma route.

Immédiatement, la pensée qu'il allait falloir annoncer à ma mère la désastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.

Dire: «J'ai perdu ma place», ce me paraissait encore assez facile. La phrase est courte, simple, décisive, elle ne me semblait pas impossible à prononcer. J'entrevis même Plusieurs façons de me délivrer de ce premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navré--un air que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, à voix basse: «Maman, j'ai perdu ma situation». Il était peut-être plus adroit, plus habile, pour ne pas décourager la pauvre femme, d'aller et venir dans le logement, comme à mon ordinaire, et de jeter tout à coup ces mots, sur un ton plein d'insouciance: «A propos! Tu sais que j'ai perdu ma situation». J'envisageais aussi la possibilité d'une entrée tumultueuse; je lâcherais avec violence un propos dans ce genre: «C'est ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation». J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, même simulée, aurait sur la santé de maman et je me décidai en faveur d'une manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me déchausserais avec bruit; ma mère me dirait: «Pourquoi te déchausses-tu? Le bureau est donc fermé, cet après-midi»? Et je répondrais: «Non, mais je n 'y retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place».

Je vous le répète, cette première partie de l'entretien ne me semblait comporter aucune difficulté; toutefois, je m'irritais prodigieusement à l'idée qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les motifs de ce congé, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que vous connaissez maintenant.

Ça non! ça, sous aucun prétexte! Ma mère est une femme admirable, je vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une âme sans détour. Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt posé sur l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.

Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en réalité? Non! Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur, ni que je suis un idiot. Alors, c'est ça, votre humanité? Voilà un homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle barrière que je ne peux même pas appliquer le bout de mon doigt sur sa peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors l'individu est entouré, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable où les étrangers ne peuvent naviguer sans formalités?

Je ne pose pas à l'original; je ne suis pas fait autrement que les autres. Quelque chose me le dit: une idée comme celle qui m'avait mû, dans cette circonstance, c'est une de ces idées que tous les hommes connaissent, une idée saugrenues et naturelle quand même. Quant à savoir s'il convient de céder à de telles impulsions, c'est une autre affaire, hélas!

Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal à se dépêtrer de la vérité; faut-il y mêler d'autres misères? Raconter à ma mère que j'étais licencié par une mesure générale de réduction du personnel, ou que les intrigues jalouses de mes camarades avaient déterminé mon renvoi, voilà une idée qui ne m'effleura même pas. Ou plutôt si, elle m'effleura un peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser aisément.

Vous le voyez, mes réflexions étaient loin d'être apaisantes. En arrivant au pont d'Austerlitz, j'étais résolu à donner avis de mon renvoi sans le moindre commentaire.

Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'élance au milieu d'un grand espace blanc. Dès qu'il y a un peu de clarté sur Paris, c'est pour le pont d'Austerlitz. Là, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage, des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il était agréablement chatouillé par les tramways et les fardiers qui lui courent sur l'échine. En général, je me plais bien dans les environs du pont d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passé le pont d'Austerlitz en état de honte, ou de colère. Ça compte, des choses comme ça!

Malheureusement, ce jour-là, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien. Mes soucis étaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de force.

Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: «Sûrement, ça ira mieux dans l'allée des platanes»; car, cette grande allée qui monte vers le Muséum, c'est un endroit où je suis presque toujours heureux.

L'allée des platanes fut un échec complet. En arrivant au niveau des serres, j'étais un peu plus mécontent, un peu plus troublé qu'en passant la grille du jardin. L'allée m'avait laissé filer avec une indifférence évidente, sans plus s'occuper de moi que d'un étranger, sans me faire le moindre signe d'amitié, à moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans toute sa longueur quatre fois par jour en été et trois fois par jour en hiver.

J'en ressentis une pénible impression d'abandon et d'hostilité chez les choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans les circonstances graves.

Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprévu: le jardin botanique était fermé. Je compris donc que j'étais en avance et que, si je poursuivais ma route, mon arrivée à la maison, en pleine matinée, aurait quelque chose d'insolite qui précipiterait la catastrophe, c'est-à-dire l'explication.

Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde colère: toutes mes habitudes renversées! Rien d'étonnant que le monde familier ne me fût pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque je dénonçais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait pas, comme un mari soupçonneux qui revient de voyage à l'improviste.

J'avais plus d'une heure à gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du Pot-de-Fer. Je passai ce temps à louvoyer autour du jardin botanique, comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.

J'étais bien décidé à ne pas souffler mot de mon histoire; mais la certitude que ma mère allait me demander des éclaircissements ne laissait pas de m'exaspérer.

Je pensais: «Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui répondrai rien. Je resterai glacé, digne, comme un homme qui a souffert une grande injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et consolations.

«Sûrement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant. Sûrement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ça, non! Voilà une matière qui a le don de m'exaspérer. Je ne veux pas entendre parler argent.

«Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis résolu à ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, à moi, si je suis entré dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai aucune aptitude pour ce hideux métier de rond-de-cuir. Pourquoi maman m'a-t-elle poussé à prendre une place chez Moûtier, d'abord, chez Socque et Sureau ensuite? J'étais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé suivre ma voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison pour avoir faussé ma carrière, perdu ma vie, compromis, gâché mon bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas forcé à la prendre, je ne l'aurais pas perdue.»

En arpentant les allées tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonflé, tuméfié par un monde de pensées venimeuses. Mes pas revenaient toujours dans le même cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place, comme un vol de sansonnets qui ne sait où se poser. J'arrivais graduellement à cette conclusion que ma mère était la seule personne responsable de mon infortune. C'était elle qui m'avait laissé passer l'âge des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction. C'était elle qui m'avait poussé à rechercher des fonctions incompatibles avec mon caractère. C'était elle qui allait maintenant m'accabler de reproches, me parler de nos difficultés d'argent, me faire mesurer ma sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolérer cela.

Il faisait une chaleur orageuse, déprimante. A force de tourner, je suais à larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En fait, j'étais ivre, ivre d'amertume et de colère. Pourtant, l'essentiel était acquis: j'avais préparé toutes mes réponses, j'étais chargé de rancune comme un mortier de coton-poudre. J'étais paré. J'aurais le dernier mot.

Vous pouvez, monsieur, me considérer avec dégoût. J'y consens. Mais je dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espèce de forcené que j'étais au moment où j'entendis sonner midi et demi et où je me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air pressé d'un homme qui a bien gagné sa nourriture.

III

Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre dès la porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont usé le dallage, au milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creusé d'une rigole où séjourne l'eau fangeuse apportée là par les souliers. Ce n'est pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave jamais.

Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui font partie de notre âme. Toutes mes joies, toutes mes détresses, toutes mes fureurs ont dû passer par ce laminoir. Elles ont laissé aux parois des traces indélébiles, des taches autres que celles qu'y imprime l'humidité, des odeurs farouches que je suis seul à percevoir, mille souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de mélancolie.

Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le jour perdu dans le passé où les maçons l'enfouirent sous la maison comme un tombeau égyptien sous une pyramide. C'est peut-être pourquoi le couloir est si grouillant de fantômes.

Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes, comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits où l'on ne dort pas.

J'aime le rectangle de clarté blême que, par les soirs d'hiver, le bec de gaz du trottoir découpe sur la paroi de mon corridor.

J'aime l'odeur humble et fade qui rôde, avec les courants d'air, dans cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je reconnaîtrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous moquez pas de moi; vous chérissez peut-être des choses plus sales et moins avouables.

S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades où l'on a goûté maintes choses nouvelles, éprouvé mille désirs, s'il m'arrive de revenir d'une belle journée comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur les épaules et me dit: «Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin». Cet avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile de se donner illusion sur soi-même.

Vous le voyez, jusque dans mon récit le corridor agit; il me retarde, il refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser ce jour-là, le jour de mon aventure.

Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'élan: je traversai le couloir comme une fondrière encombrée de ronces; je fus déchiré, je passai néanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du premier étage.

Là, végète notre vieille concierge, dans une obscurité hantée d'odeurs culinaires, sous le crachotement d'un éternel bec Auer au tuyau gorgé d'eau. La lumière meurt et renaît cent fois par minute, et, pendant ses agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crépuscule de la cour intérieure.

Notre concierge est en train de finir à l'endroit même où on l'a plantée jadis. Elle meurt par la tête, comme les peupliers. Elle est à peu près folle, et presque complètement aveuglée par une double cataracte qui lui fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnaît tous, ses locataires, au pas, au souffle, et à beaucoup d'autres petits signes qui la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de comparable à la sensibilité des mollusques sédentaires.

La concierge cogna donc à la porte et me dit:

--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu voudras bien le lui donner en passant, mon garçon.

Marguerite est notre voisine, une couturière. Je pris lettre et catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas laisser à mes résolutions le temps de s'éparpiller. Le tournoiement de l'escalier me procurait un léger vertige bien connu. Malgré la tension de mon esprit, je ne manquai point à l'habitude, vieille comme ma vie, d'épeler, en passant au second étage, la plaqué de Lépargneux: spécialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec Lépargneux.

Arrivé sur le carré du quatrième, je confiai le catalogue au paillasson de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une façon à moi de frapper. Ça simplifie la vie.

Ma mère vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-là, comme à l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine toute-puissante dont les pièces successives nous saisissent, nous poussent et nous manipulent au mépris de nos décisions. Cela veut dire que j'embrassai ma mère, que je posai ma canne dans la grande potiche en terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans la cuisine pour me laver les mains. J'obéissais à de vieilles forces tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colère qui se tortillait à l'intérieur de moi comme un chat dans un sac.

Ma mère me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la tête:

--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chère en ce moment; mais j'étais contente de te faire une petite selle de gigot, tu aimes tant ça!

Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon tourment? A-t-on vraiment idée de parler cuisine à un homme frappé par l'injustice, à un homme en proie au désespoir et à la fureur? Cette selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-même, de ridicule. Je fus profondément froissé; j'eus l'impression très nette que ma mère se moquait de moi.

Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la viande était chère. Etait-ce vraiment le moment de me parler du coût de la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je reçus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je ne dis rien, pour ne rien abîmer de mon ressentiment, pour le laisser entier, redoutable, sans réplique. Je passai rapidement en revue toutes mes réponses. Elles étaient prêtes; péremptoires, cinglantes, rangées devant mes yeux comme des armes au râtelier.

Je me disposai donc à passer dans ma chambre pour me déchausser avec bruit, ainsi que je l'avais décidé. Au dernier moment, je n'en eus pas le courage. Je pensai: «Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot».

Notre repas commença. J'avais l'estomac serré, ratatiné. Je ne mangeais pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'écartais les morceaux de viande pour apercevoir les défauts de la faïence. Je connais exactement tous les défauts de nos vieilles assiettes.

Je sentais le regard de ma mère qui s'attachait à moi, qui ne me lâchait plus et je pensais que «ça devait se voir», que ma disgrâce était écrite en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'étais un pauvre sire, impuissant à dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroît de rancoeur.

Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser mes mains sur la table. J'éprouve une espèce de pudeur pour mes mains. Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui est une manie grotesque dont je ne peux me défaire.

Ma mère me dit avec une douceur particulièrement offensante:

--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des trous.

Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi «pauvre Louis»! Je n'aime pas qu'on me prenne en commisération, surtout quand je ne mérite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer à mes habitudes, à mes tics? J'ai passé l'âge où un homme de ma trempe peut tenter de s'améliorer. La remarque de ma mère me parut non seulement inutile, car elle me l'a déjà faite mille fois, mais encore injurieuse dans la situation où je me trouvais. En outre, j'estimai peu délicat de me recommander le ménagement à l'égard de mes chaussettes dans un moment où notre pauvreté allait peut-être se transformer en misère.

Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes préparées qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se pressaient à l'issue, comme des moutons affolés qui veulent tous franchir en même temps une porte étroite. Si bien que, cette fois encore, je ne dis rien.

J'achevais mon déjeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminée, les objets témoins de mon existence et complices de maintes pensées secrètes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre, ce paysage de montagnes où les meilleurs rêves de mon enfance se sont consumés, taris.

ucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune avec moi.

Tous me dévisageaient de façon insolente. Je sentais qu'au premier mot de la querelle ils seraient tous du côté de ma mère, tous contre moi.

Comme nous achevions le repas, j'aperçus, sur le coin de la machine à coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.

Le regard de ma mère devait accompagner le mien, car elle murmura presque aussitôt:

--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu l'écriture. Tu ne l'as pas ouverte.

C'était vrai. Moi qui attends avec une si fébrile impatience le courrier qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser mon avenir, je n'avais pas décacheté cette lettre-là.

Je l'ouvris avec un sentiment de morne défiance: ce ne pouvait être qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes où l'on se trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en profiter.

Ce n'était rien, rien du tout. Lanoue m'annonçait qu'il prenait ses vacances et me priait de l'aller voir à la première occasion.

--Tu iras ce soir, me dit maman.

Une phrase que je n'avais pas du tout préparée me vint aux lèvres et s'échappa, sans qu'il m'ait été possible de la retenir. Je répondis:

--Non! J'irai cet après-midi.

A peine eus-je articulé ces mots que je devinai l'imminence de la grande crise. Je n'avais plus à revenir sur mes pas. La guerre était déclarée. Je me sentis le visage enflammé, les tempes battantes, les lèvres retroussées comme celles d'un roquet qui relève un défi.

Ma mère allait sûrement répondre: «Comment? Cet après-midi? Et le bureau»? Je ne lui en laissai pas le temps et je proférai, avec une force explosive:

--Je ne vais pas au bureau cet après-midi. Je n'irai plus chez Socque et Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.

J'étais debout, raide; mais je me sentais quand même comme ramassé, prêt à bondir. Je soufflais fort; j'attendais.

Ma mère était venue s'asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle leva la tête sans se presser et me regarda.

Ma mère porte lunettes, à cause de l'âge. Elle a des yeux d'un bleu chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relève la tête pour mieux utiliser ses verres.

C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande minute. Et je voyais son beau regard attaché sur moi, ce regard chargé de tendresse inquiète, ce regard qui ne m'a pas quitté depuis que je suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mère murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sûre:

--Que veux-tu, mon Louis, une place, ça se retrouve. Ce n'est pas un grand malheur.

O suprême sagesse! O bonté! C'était vrai, ce n'était pas un malheur. Je l'entrevis dans un éclair. C'était vrai, nul malheur ne m'était arrivé. Alors, pourquoi donc étais-je malheureux, pourquoi donc étais-je misérable?

Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'étais plus le maître, que la meute des bêtes enragées qui me ravageait allait s'enfuir en désordre, me délivrer. J'eus la Déchirante impression d'être sauvé, tiré de l'abîme. Je tombai à genoux devant la pauvre femme, je cachai mon visage dans sa robe et me pris à sangloter avec fureur, avec frénésie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui déferlaient, comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.

IV

Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet orage désaltère!

Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur instant de ma vie.

Je vous l'ai dit, j'étais à genoux devant ma mère, j'étais prosterné devant tant de bonté simple, devant tant de divination affectueuse. Et je n'étais pas pressé de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'à changer de place.

Maman ne disait rien; elle avait posé ses mains sur ma tête. Elle devait être très émue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse pour moi, si soucieuse de moi et si fière de moi, la pauvre femme, comme s'il était vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!

Je reprenais peu à peu mes esprits et je disais:

--Maman! Nous qui avons justement des difficultés d'argent.

Et ma mère de répondre, avec simplicité:

--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulté d'argent.

C'était vrai: nous étions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulté d'argent. Je dus en convenir.

Peu à peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mère faisait ce que font toutes les mères dans ces occasions-là: elle me peignait, elle renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les travaux domestiques ne parviennent pas à rendre rugueuse.

Puis elle ouvrit l'armoire à glace, l'armoire de son mariage, et il y eut pour moi un fin mouchoir brodé, un peu d'eau de Cologne et même une dragée.

Je mangeai la dragée en contenant les dernières secousses de mes sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'étais un tout petit, je me serais laissé bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne parlons pas de ça.

Je comprenais très bien que maman ne me demanderait aucune explication. Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois à ses pieds, embrasser ses souliers.

Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications imaginables. Je lui racontai toute ma journée; je la lui racontai dans tous les détails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite à sourire, à rire même pour m'assurer que tout cela était sans importance, sans gravité.

Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mère fit toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant! Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais ennobli, grandi, racheté. Voilà une chose singulière et que je ne me charge pas de vous éclaircir.

Je revois encore une scène de cette journée mémorable: j'étais assis dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaîté, et ma mère, accroupie devant moi, me déchaussait tout doucement et me passait mes savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures à la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.

Nous poursuivions notre entretien en riant aux éclats. Ma vie, mon avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-là. Jamais l'humanité ne m'inspira sympathie plus franche et plus dépourvue de réserves.

Tout ce que je touchais m'était accueillant et fraternel. Je passai dans ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un hourra silencieux.

Ma chambre est petite et encombrée. C'est mon royaume, c'est ma patrie. Je tiens, d'ancêtres inconnus, un vénérable canapé qui occupe toute une muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon récit, je ne veux pas prendre en considération les quelques heures--que dis-je?--les innombrables heures infernales que j'ai consumées sur Ce canapé. Qu'il vous suffise pour l'instant de savoir que ce canapé est, à mes yeux, un lieu sacré, car c'est étendu sur lui que, parfois, j'ai possédé le monde en rêve.

Ce jour-là, sous sa housse décolorée, mon canapé me parut radieux. Il m'évoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis toujours couché, pour oublier le Plus possible mon corps, pour être presque mort à ma propre vie et tout entier avec mes héros.

Je me mis à fureter dans la pièce afin de trouver un vieux bout de cigarette: un mégot bien froid, voilà ce que j'aime. Je laisse des cigarettes inachevées, exprès pour les retrouver le lendemain.

Je n'eus pas de peine à me procurer ce qu'il me fallait et je me mis à fumer, étendu sur le dos.

Je fumais chez moi, dans le fond de mon canapé, l'après-midi, un jour de semaine. En vérité, c'était extraordinaire, admirable. Le tabac avait un goût d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau dans la journée. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vénéneux! Le tabac avait donc un goût de liberté, et la vie avait le goût même du tabac.

Du canapé, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas. Ce jour-là, j'en fus ravi.

Je passai, sur mon canapé, une heure grasse, succulente, concentrée, une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai jusqu'à la fenêtre pour regarder l'univers.

Nous étions au mois d'août. Une fraîcheur d'égout montait de la chaussée, avec l'odeur des légumes et le cri des marchands à la petite voiture qui rampent sans cesse sur le pavé de mon quartier. La rue semblait profondément entaillée, au ciseau, dans la masse rocailleuse des bâtisses. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et on apercevait les gens, comme on voit, à marée basse, sortir les bêtes d'une colonie qui habite dans le rocher.

Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitié de n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dégoûterait. Mais je n'aime pas à l'entendre dénigrer: je préfère être seul à en dire du mal.

Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de détails qui m'eussent, en d'autres circonstances, paru misérables, sordides et qui, ce jour-là, étaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adressé la parole à certains voisins qu'en général je n'ai pas l'air de voir.

Ma mère m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant à pleine poitrine, si bien que ma mère me dit pour la trois-millième fois:

--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie petite voix de ténor.

Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a séjourné en Italie.

Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un délice.

Mère disait:

--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te remonter. Et, si tu veux rester à dîner avec Lanoue, reste.

Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de m'épuiser.

Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai à toute vitesse dans l'escalier.

V

Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute, congestionnée, tumultueuse.

Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un récif escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes vagues du Paris nouveau.

J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli. Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et Vautrée, comme une truie.

Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni sens ni vigueur au delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre, se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström Mouffetardien. Et, tout de suite, la cataracte l'entraîne.

La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d'une multitude de bras, maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend, tout le monde achète. D'infimes trafiquants promènent leur fonds de commerce dans le creux de leur main: trois têtes d'ail, ou une salade, ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un gros sol, ils disparaissent, leur journée est finie.

Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues, d'herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces richesses et les emporte au long De la journée. Elles renaissent avec l'aurore.

Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de friture, et l'arôme des graisses surchauffées monte entre les murailles comme l'encens réclamé par une divinité carnassière.

Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue Mouffetard fut la première étape de mon bonheur.

Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s'apaisait: c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.

Passer rue Mouffetard un jour où l'on est heureux, un jour où l'on est comblé, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivière tropicale. Tout m'était révélation. Je parvenais de minute en minute à la plénitude.

Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la vie comme une danse; elles honoraient les pâtés de gestes rituels, de caresses douillettes. Oh! les suaves pâtés!

Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une ombre couleur d'outremer, une ombre orientale où ma pensée poussait des reconnaissances conquérantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande d'herbes cuites, une grande créature qui semble toujours alanguie par la charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyée au passage, et juste à l'instant propice. Ce jour-là, était-il possible que quelque chose me fût refusé?

Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une braise. J'avançais d'un pas aérien. J'étais couvert de bénédictions. J'étais promis à toutes les aventures.

Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une échoppe qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siècle de vie philosophique dans une retraite exiguë comme un dé à coudre.

Je fus marchand de marée, entre mille poissons coloriés de frais, au milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-même, à l'aube, tirées d'une mer fumante, constellée d'archipels.

Je fus maraîcher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum des salaisons m'ouvrit aussitôt une ferme enfumée dans les solitudes cévenoles.

Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ça?

En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aperçus un ancien camarade, un nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison Moûtier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.

Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je encore?

Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon, ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là!

Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay:

--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....

Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis:

--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi?

Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai sur des protestations de fidélité, de dévouement.

Je ne suis pas allé le voir. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu et je ne me suis plus jamais inquiété de lui. Pourtant, ce jour-là, j'aurais sans doute sacrifié bien des choses pour qu'il ne fût pas malheureux.

L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus éclatante. En moins de cinq minutes, elle avait repris complètement possession de mon coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle était presque gênante, lourde à porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie. Pardonnez-moi: ce n'était pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-là. J'en étais tendu à crier.

Cette fameuse joie m'entraîna, comme une voile boursouflée entraîne une barque sur les eaux; elle me fit remonter, à belle allure, la rue Monge, siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et répand un flot grouillant sur les régions du sud.

Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage désert qui environne la Halle aux vins. Une rafraîchissante odeur de futailles éventrées folâtrait le long des grilles: elle fut pour moi.

Je ne sais plus trop où je passai par la suite. Mes rêves se mêlaient sans cesse à l'univers sensible, si bien qu'en réalité je cessai d'exister dans un endroit précis jusque vers six heures. Peut-être même fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-être nulle part. A six heures, je me réveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.

C'était une véritable épreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu redoutable pour l'homme insuffisamment sûr de soi-même. Si vous n'êtes pas en état de grâce, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un après-midi d'été. Il est triste et brûlant; le miroitement et les odeurs du canal donnent au promeneur un écoeurant vertige.

Je triomphai du boulevard Bourdon et débouchai glorieusement sur la place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvée de rayons.

Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme un homme enivré de difficiles succès. Peu après, j'abordais la rue Keller, où habite Lanoue. Je continuais à dépenser mon bonheur avec prodigalité et je ne voyais pas le fond de ma bourse.

VI

Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli. Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marché, un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne fut pas de ceux avec qui, vers la douzième année, je jurai d'entretenir d'éternels liens d'amitié. Ceux-là, je ne sais même pas s'ils sont encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu! Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mêlé à tout ce qui m'arrive.

J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'éprouve pour lui me semble une pure, une vigilante amitié; mais c'est sans doute beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une réelle affection.

Lanoue ne sait rien, je pense, du caractère de l'amitié que je lui porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse à dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanés. Et puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours laissé croire que je possédais maintes autres relations captivantes et précieuses. Puis-je avouer à Lanoue que je suis une nature très pauvre, incapable de plusieurs amis?

Lanoue est clerc d'avoué. Il s'est marié à la femme qu'il aimait, qu'il aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain. Fameux parrain!

Il était six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en deux minutes, le plus clair de mes déclarations. Marthe, la femme de Lanoue, me dit:

--Vous sortez du bureau? Vous êtes en avance.

Je répondis:

--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitté....

Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je répondis d'un air enjoué, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme sollicité par des perspectives séduisantes et variées.

Je m'étais à demi étendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des Lanoue une manière de salon, et je regardais Marthe baigner le bébé avant de le mettre au lit.

Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin, quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour l'éternité.

Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis. Elle plissait le front toutefois et grondait à chaque instant, pour un entêtement fugace du bébé, pour une goutte d'eau répandue sur la natte, pour une autre goutte d'eau projetée contre la glace de l'armoire.

Je m'en étonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par année. Je pensais avec une secrète passion: «De quelle importance est cette goutte d'eau? On pourrait, ce soir, lâcher la Seine entière à travers ma chambre que ma félicité, à moi, n'en sentirait aucune atteinte».

Je contemplais le groupe formé par mes amis. Le bébé seul me semblait vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les considérais avec un peu de mépris, un peu de pitié. Je songeais: «Ils ont tout ce qu'il faut pour être heureux et ils font figure de momies; leur contentement est empaillé. Moi, je suis un misérable, un mauvais fils, un employé congédié et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est épatant, épatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans rides».

Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis à faire mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes démons intérieurs.

Je pris l'enfant sur mes épaules pour exécuter des danses vertigineuses. Ce petit être, seul, était à mon niveau, de plain-pied avec ma rage heureuse. Il poussait des cris perçants qui procuraient une satisfaction aiguë à certaines choses qui se démenaient en moi.

Peu à peu les deux Lanoue s'échauffaient. Ils s'éveillaient d'un engourdissement; ils semblaient dire: «C'est vrai! nous sommes heureux; alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas? Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'éclatons-nous pas»?

Moi, je dansais, je criais. Moi, j'étais affreusement gai.

Lanoue me dit soudain:

--Tu restes dîner avec nous?

J'étais venu pour ça. Je présentai pourtant des objections. Je me fis prier.

Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur les tempes.

J'entrevis une soirée solitaire avec cet énorme fardeau de gaîté que je ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit à insister et j'acceptai tout de suite, lâchement, en bégayant presque de frayeur.

Cet instant fut une maille lâchée dans l'enchaînement tendu de mes exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y parut bientôt plus.

Le bébé fut couché en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, ô merveille! Il passa sans hésiter d'une existence véhémente au sommeil, à l'oubli profond, à l'anéantissement.

Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La semence de gaîté que j'avais apportée dans la maison germait maintenant toute seule. Lanoue se hâtait de descendre à la cave. Il précisait:

--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!

Et Marthe ajoutait:

--Aujourd'hui, ça y est! C'est le moment d'ouvrir la boîte de perdreau truffé.

La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a toujours besoin de prendre appui sur des choses matérielles que l'on s'introduit dans l'estomac. Même quand la joie semble détachée de toutes ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des renforcements, des conclusions. Peut-être n'y a-t-il pas là de quoi être honteux. C'est bien naturel aux bêtes intempérantes que nous sommes. Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas éprouvé le besoin de souligner vos meilleurs moments en associant à votre bonheur quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ça!

Je pris à coeur de disposer moi-même le couvert, avec Marthe. La salle à manger des Lanoue donne sur une vaste étendue accidentée: des bâtisses basses, des usines, des ateliers, un agrégat incohérent de maisons anguleuses. Le soleil couchant envoyait à travers ce gâchis un rayon horizontal, impérieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond de la pièce nous éblouir et aviver notre enthousiasme.

On tira le perdreau de sa retraite. C'était une boîte de conserve gardée pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boîte fut ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges tranches de truffes à l'odeur obsédante.

Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que ces objets pourraient apporter à ma joie.

Au moment où le repas commença, les deux Lanoue étaient aussi fous que moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues.

Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies d'autrefois pour les intéresser à l'heure présente.

Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des événements qui nous avaient paru néfastes, fâcheux, revenaient pêle-mêle avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute une prairie.

Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade, détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots, déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc, comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés.

Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche de l'amitié sur l'amour.

Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice.

La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraîcheur, quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.

Il y eut un instant précis où je m'aperçus que j'étais un peu moins heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer cela plus clairement.

Monsieur, vous avez été au bord de la mer. Vous avez assisté à la montée du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus téméraire à chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrêtera. Et puis vient un moment où l'eau hésite. Alors, c'est fini! C'est fini. A compter de cette défaillance, on voit l'eau céder, on la voit se retirer, fuir honteusement. Elle découvre d'horribles bas-fonds et des misères, des profondeurs qu'on avait oubliées; elle livre tout cela à la clarté, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empêcher cette désertion.

Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais être abandonné, dévêtu, trahi.

Je perçus une dénivellation brusque: les Lanoue continuaient leur ascension. Je les regardais s'élever, comme un voyageur fourbu qui ne peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.

Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je débitai quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me parurent, à moi, grossières, déshonorantes. Les aliments perdirent leur vertu: je me surpris à en critiquer secrètement la nature, la préparation, l'opportunité.

Une malveillante lucidité s'empara de mes yeux, de mes oreilles. J'observai Lanoue; je m'aperçus avec désespoir qu'il se complaisait à des niaiseries, à des balourdises, auxquelles j'accordai des rires parcimonieux, teintés d'ironie, puis, bientôt, de cruauté.

J'eus envie de crier, d'appeler à l'aide, au secours, comme un matelot en détresse sur un esquif avarié. C'était bien inutile: la solitude s'élargissait autour de moi, ténébreuse, impénétrable, mortelle. J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un poisson doit apercevoir une hirondelle.

Il n'y avait rien à faire. Je me résignai avec amertume. Je pensais à moi-même ainsi qu'à un animal que l'on saigne à blanc et qui voit couler son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.

En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consommé. Je fus déshabité de la grâce, vidé, exténué.

Bien plus, un déficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des dépenses Imprudentes, j'avais gaspillé la joie; je m'étais endetté, ruiné pour longtemps. Je commençai de me reprocher ma stupide joie de l'après-midi; j'en fis un examen méthodique, impitoyable, m'imputant à crime cette vaine et malfaisante prodigalité.

Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils se moquaient bien de moi!

J'avais l'air d'être avec eux; je crois même que je répondais à leur propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'était bien leur faute si j'avais perdu, dispersé, dilapidé ma fortune intérieure. Ils m'avaient aidé dans mes folies, secondé dans mes excès, précipité sur le fumier de Job. Un moment vint où je n'y tins plus, je me levai pour partir.

Je dus soutenir une espèce de lutte. Mes amis me voulaient encore et tâchaient à me garder. Je me roidissais pour me dépêtrer d'eux, comme un amant déçu se dépêtre d'une vieille maîtresse.

Ils lâchèrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon départ, ce qui redoubla ma rancune. N'étaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?

Il était d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les divers épisodes de ma journée commençaient à me remonter aux lèvres, et les plus joyeux m'étaient les plus intolérables.

Sur quelques paroles d'adieu je me précipitai dans l'escalier noir et chaud.

J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins libre, libre d'être malheureux à mon gré. La rue m'emporta, comme un noyé au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues décidèrent de mon itinéraire.

Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journée funeste: le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant nécessaire, mon retour à la maison, ma fureur et la bonté de ma mère. A compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide méchanceté pour juger mon étourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prévu à quel abîme de misère me conduirait cette orgie de bonheur immérité.

J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris ténébreux et sec. Les chaussées exhalaient une suffocante odeur de poussière et de crottin torréfié. Chaque réverbère saisissait mon ombre au passage, la faisait tournoyer et la repassait au réverbère suivant. C'était à vomir.

Accoudé au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse à rassembler les éléments de mon désespoir, à les réunir en faisceau. Je fis d'inouïs efforts pour être malheureux avec précision. Cela aussi m'était interdit: je n'étais pas même une grande infortune, j'étais une chose gâchée, gâtée, informe, dérisoire.

La sonnette de ma maison me réveilla, non par le bruit: il est grêle et enfoui au plus profond de la bâtisse, mais par la fraîcheur visqueuse du bouton de cuivre dans ma main.

Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages.

Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement, sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre femme me remplissait de confusion et de honte.

J'avançai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse figure que je devais avoir.

Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me haïr.

VII

A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même engourdissement, dans la même torpeur.

Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et, tout de suite, ma nouvelle vie commença.

Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures, une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre. Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice dans un néant horrible et voluptueux.

J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé. Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose.

Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une cage.

Parfois, au coeur de ce néant, j'étais visité, traversé par un songe. C'était un songe bousculé, haletant, comme ces histoires que l'on représente au cinématographe.

Presque tous mes songes se déroulent dans un silence effrayant. Ceux où il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent l'âme bouleversée pour plusieurs jours. Je rêve très souvent; je rêve des rêves vagues et forts. C'est-à-dire que je vois des images dont le contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais pourquoi je vous parle de ça; je suis un homme si ordinaire, si affreusement semblable à tous les hommes!

Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas besoin d'être endormi pour rêver. Entendez bien, je ne dis pas rêver comme font les poètes, je dis bien rêver comme un dormeur, tomber en proie à un monde terrible, incohérent, magnifique. Souvent je suis en plein travail, par exemple, j'écris, sous mon petit abat-jour et, tout à coup, crac, j'ai à peine le temps de sentir que mon âme change d'allure et me voilà dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue, que ça me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rêves une autre fois; je n'ai déjà que trop de choses à vous raconter sur ce monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.

Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'éveiller. Eh bien! même quand je ne me rappelais rien, au réveil, de ces songes du matin, ils m'imprégnaient tellement qu'ils donnaient un parfum à mes journées, qu'ils décidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon âme.

Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, où travaillait à petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arôme du café, insidieux et pénétrant comme une pensée. Je me levais et passais mes vêtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses à venir.

J'allais retrouver ma mère à la cuisine et l'embrassais en silence. Chaque jour, j'étais certain qu'elle m'allait faire quelque juste observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces grasses matinées qui ménageaient dans mon existence de larges vides, obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mère me disait en m'embrassant tendrement:

--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.

Je m'asseyais sur le tabouret canné, entre l'évier et le buffet de bois blanc. J'occupais là une place étroite comme une destinée. Je tournais le dos au jour avare de la petite cour et, calé, soutenu, étayé par toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'étais bien, malgré tout, j'étais bien avec lâcheté, avec hébétude.

J'aime le café; j'aime aussi la suave odeur du pain grillé. Je jouissais donc de ces biens immérités, pendant que ma mère me regardait doucement, attentivement, de ses yeux accoutumés à la pénombre. Je comprenais que je devais être défiguré par le sommeil; je me sentais les traits épais, bouffis, les yeux pochés, les cheveux secs et emmêlés; mais tout m'était égal: l'essentiel était de ne pas rompre le charme engourdissant qui me permettait de passer d'une nuit à l'autre sans secousse, sans heurt, sans réveil effectif.

Le petit déjeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimité, je procédais à mes ablutions avec beaucoup d'irrégularité et de négligence. Il m'arrivait ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout à fait, et c'est depuis que je porte cette manière de barbe que vous me voyez et qui me dégoûte profondément.