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Georges Eekhoud
ESCAL-VIGOR
(1899)
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE ALFRED VALLETTE I II III IV V VI VII VIII DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE I II III IV V VI VII VIII TROISIÈME PARTIE_ _LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR I II III IV V
PREMIÈRE PARTIE ALFRED VALLETTE
I
Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune «Dykgrave» ou comte de la Digue, châtelain de l'Escal-Vigor, traitait une nombreuse compagnie, en manière de Joyeuse Entrée, pour célébrer son retour au berceau de ses aïeux, à Smaragdis, l'île la plus riche et la plus vaste d'une de ces hallucinantes et héroïques mers du Nord, dont les golfes et les fiords fouillent et découpent capricieusement les rives en des archipels et des deltas multiformes.
Smaragdis ou l'île smaragdine dépend du royaume mi-germain et mi- celtique de Kerlingalande. À l'origine du commerce occidental, une colonie de marchands hanséates s'y fixa. Les Kehlmark prétendaient descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu mâtinés de pirates, hommes d'action et de savoir, ils suivirent Frédéric Barberousse dans ses expéditions en Italie, et se distinguèrent par un attachement inébranlable, la fidélité du thane pour son roi, à la maison de Hohenstaufen.
Un Kehlmark avait même été le favori de Frédéric II, le sultan de Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette romanesque maison de Souabe, qui vécut les rêves profonds et virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark périt à Bénévent avec Manfred, le fils de son ami.
Aujourd'hui encore, un grand panneau de la salle de billard d'Escal-Vigor représentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen, embrassant Frédéric de Bade avant de monter avec lui sur l'échafaud.
Au XVe siècle, à Anvers, un Kehlmark florissait, créancier des
rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces
Hanséates fastueux qui se rendaient à la cathédrale ou à la
Bourse, précédés de joueurs de fifres et de violes.
Demeure historique et même légendaire, tenant d'un burg teuton et d'un palazzo italien, le château d'Escal-Vigor se dresse à l'extrémité occidentale de l'île, à l'intersection de deux très hautes digues d'ou il domine tout le pays.
De temps immémorial, les Kehlmark, avaient été considérés comme les maîtres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et l'entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des siècles. On attribuait même à un ancêtre d'Henry la construction de ces remparts énormes qui avaient à jamais préservé la contrée de ces inondations, voire de ces submersions totales dans lesquelles s'engloutirent plusieurs îles soeurs.
Une seule fois, vers l'an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer était parvenue à rompre une partie de cette chaîne de collines artificielles et à rouler ses flots furieux jusqu'au coeur de l'île même; et la tradition voulait que le burg d'Escal-Vigor eût été assez vaste et assez approvisionné pour servir de refuge et d'entrepôt à toute la population.
Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hébergea son peuple, et lorsqu'elles se furent retirées, non seulement il répara la digue à ses frais, mais il rebâtit les chaumières de ses vassaux. Avec le temps, ces digues, près de cinq fois séculaires, avaient revêtu l'aspect de collines naturelles. Elles étaient plantées, à leur crête, d'épais rideaux d'arbres un peu penchés par le vent d'ouest. Le point culminant était celui où les deux rangées de collines se rejoignaient pour former une sorte de plateau ou de promontoire, avançant comme un éperon ou une proue dans la mer. C'était précisément à l'extrémité de ce cap que se dressait le château. Face à l'Océan, la digue taillée à pic présentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin dans lesquels semble avoir été découpé le manoir qui les couronne.
À marée haute, les vagues venaient se briser au pied de cette forteresse érigée contre leurs fureurs. Du côté des terres, les deux digues dévalaient en pente douce, et, à mesure qu'elles s'écartaient, leurs branches formaient un vallon allant en s'élargissant et qui représentait un parc merveilleux avec des futaies, des étangs, des pâturages. Les arbres, jamais émondés, ouvraient de larges éventails toujours frémissants d'arpèges éoliens. Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi les frondaisons compactes, où des vaches broutaient cette herbe humide et succulente d'un vert presque fluide qui avait valu à l'île son nom de Smaragdis ou d'Émeraude.
Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte actuel, deux êtres jeunes et beaux, s'y étaient aimés au point de ne pouvoir survivre l'un à l'autre. Henry y était né quelques mois avant leur mort. Sa grand'mère paternelle le recueillit, mais ne voulut plus remettre le pied dans cette contrée, à l'atmosphère et au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prématurée de ses enfants. Kehlmark fut élevé sur le continent, dans la capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des médecins, on l'avait envoyé étudier dans un pensionnat international de la Suisse.
Là-bas, à Bodemberg Schloss[1] où s'était écoulée son adolescence, Henry représenta longtemps un blondin gracile, légèrement menacé d'anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et concentrée, au large front bombé, aux joues d'un rose mourant, un feu précoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant sur le violet de l'améthyste et la pourpre des nuées et des vagues au couchant; la tête trop forte écrasant sous son faix les épaules tombantes; les membres chétifs, la poitrine sans consistance. La constitution débile du petit Dykgrave le désignait même aux brimades de ses condisciples, mais il y avait échappé par le prestige de son intelligence, prestige qui s'imposait jusqu'aux professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rêverie, sa propension à fuir les communs délassements, à se promener seul dans les profondeurs du parc, n'ayant pour compagnon qu'un auteur favori ou même, le plus souvent, se contentant de sa seule pensée. Son état maladif augmentait encore sa susceptibilité. Souvent des migraines, des fièvres intermittentes le clouaient au lit et l'isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait d'atteindre sa quinzième année, il pensa se noyer pendant une promenade sur l'eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis, par un étrange caprice de l'organisme humain, il se trouva que l'accident qui avait failli l'enlever détermina la crise salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par son aïeule dont il était tout l'amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du jeune comte, elle avait même fait choix de ce pensionnat si éloigné, parce que celui-ci représentait, en même temps qu'un collège modèle, un véritable Kurhaus situé dans la partie la plus salubre de la Suisse. Avant d'être converti en un gymnase cosmopolite destiné aux jeunes patriciens des deux mondes, le Bodemberg Schloss avait été un établissement de bains, rendez-vous des malades élégants de la Suisse et de l'Allemagne du Sud. L'aïeule d'Henry avait donc compté sur le climat salubre de la vallée de l'Aar et l'hygiène de cette maison d'éducation, pour rattacher à la vie, pour régénérer l'unique descendant d'une race illustre. Ce petit-fils idolâtré, n'était-il pas le seul enfant de ses enfants morts de trop d'amour?
Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva gratifié d'une constitution nouvelle; non seulement une rapide convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, de la chair et du sang. Avec ce regain d'adolescence, il était venu à Kehlmark une candeur, une ingénuité dont son âme, trop studieuse et trop réfléchie jusque-là, ignorait la tiédeur et le baume.
Autrefois contempteur des travaux athlétiques, à présent il se mit à s'y entraîner et finit par y exceller. Loin de bouder comme naguère aux péripéties des gageures violentes, il se distinguait par son intrépidité, son acharnement; et lui qui, pour s'épargner la fatigue d'une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans les souterrains, au fond des anciennes étuves de la maison de bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs de montagnes.
Il demeura, en même temps que liseur et homme d'étude, grand amateur de prouesses physiques et de jeux décoratifs; rappelant sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la Renaissance.
À la mort de la douairière qu'il adorait, il était venu s'établir dans le pays dont, depuis ses années de collège, il entretenait un souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers devaient plaire à son âme friande d'exubérance et de franchise.
Les aborigènes de Smaragdis appartenaient à cette race celtique qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe siècle, des croisements avec les Espagnols y perpétuèrent, y invétérèrent encore la prédominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et foncée sur les populations blanches et rosâtres qui les entouraient — faire exception aussi, dans le reste du royaume, par une sourde résistance à la morale chrétienne et surtout protestante. Lors de la conversion de ces contrées, les barbares de Smaragdis n'acceptèrent le baptême qu'à la suite d'une guerre d'extermination que leur firent les chrétiens pour venger l'apôtre saint Olfgar, martyrisé avec toutes sortes d'inventions cannibalesques, représentées d'ailleurs méticuleusement et presque professionnellement en des fresques décorant l'église paroissiale de Zoutbertinge, par un élève de Thierry Bouts, le peintre des écorchés vifs. La légende voulait que les femmes de Smaragdis se fussent particulièrement distinguées dans cette tuerie, au point même d'ajouter le stupre à la férocité et d'en agir avec Olfgar comme les bacchantes avec Orphée.
Plusieurs fois, dans le cours des siècles, de sensuelles et subversives hérésies avaient levé dans ce pays à bouillant tempérament et d'une autonomie irréductible. Au royaume, devenu très protestant, de Kerlingalande, où le luthérianisme sévissait comme religion d'État, l'impiété latente et parfois explosive de la population de Smaragdis représentait un des soucis du consistoire.
Aussi l'évêque du diocèse dont l'île dépendait venait-il d'y envoyer un dominé[2] militant, plein d'astuce, sectaire malingre et bilieux, nommé Balthus Bomberg, qui brûlait de se distinguer et qui s'était un peu rendu à Smaragdis comme à une croisade contre de nouveaux Albigeois.
Sans doute en serait-il pour ses frais de catéchisation. En dépit de la pression orthodoxe, l'île préservait son fonds originel de licence et de paganisme. Les hérésies des anversois Tanchelin et Pierre l'Ardoisier qui, à cinq siècles d'intervalle, avaient agité les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient poussé de fortes racines à Smaragdis et consolidé le caractère primordial.
Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres provinces, s'y perpétuaient, malgré les anathèmes et les monitoires. La Kermesse s'y déchaînait en tourmentes charnelles plus sauvages et plus débridées qu'en Frise et qu'en Zélande, célèbres cependant par la frénésie de leurs fêtes votives, et il semblait que les femmes fussent possédées tous les ans, à cette époque, de cette hystérie sanguinaire qui effréna autrefois les bourrèles de l'évêque Olfgar.
Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les extrêmes se touchent, ces insulaires, aujourd'hui sans religion définie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart des indigènes des autres pays de brumes fantômales et de météores hallucinants. Leur merveillosité se ressentait des théogonies reculées, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d'Odin; mais d'âpres appétits se mêlaient à leurs imaginations fantasques, et celles-ci exaspéraient leurs tendresses aussi bien que leurs aversions.
II
Henry, nature passionnée et de philosophie audacieuse, s'était dit, non sans raison, que par ses affinités, il se sentirait chez lui dans ce milieu bellement barbare et instinctif.
Il inaugurait même son avènement de «Dykgrave» par une innovation contre laquelle le dominé Balthus Bomberg devait infailliblement fulminer, du haut de son pupitre pastoral. En effet, pour flatter le sentiment autochtone, Henry avait invité à sa table non seulement quelques hobereaux et gros terriens, deux ou trois artistes de ses amis de la ville, mais il avait convié en masse de simples fermiers, de petits armateurs, d'infimes patrons de chalands et de voiliers, le garde-phare, l'éclusier, les chefs d'équipe de diguiers et jusqu'à de simples laboureurs. Avec ces indigènes, il avait prié à cette crémaillère leurs femmes et leurs filles.
Sur sa recommandation expresse, tous et toutes avaient revêtu le costume national ou d'uniforme. Les hommes se modelaient en des vestes d'un velours mordoré ou d'un roux aveuglant, ouvrant sur des tricots brodés des attributs de leur profession: ancres, instruments aratoires, têtes de taureaux, outils de terrassiers, tournesols, mouettes, dont le bariolage presque oriental se détachait savoureusement sur le fond bleu marin, comme des armoiries sur un écusson. À de larges ceintures rouges brillaient des boucles en vieil argent d'un travail à la fois sauvage et touchant; d'autres exhibaient le manche en chêne sculpté de leurs larges couteaux; les gens de mer paradaient en grandes bottes goudronnées, des anneaux de métal fin adornaient le lobe de leurs oreilles aussi rouges que des coquillages; les travailleurs de la glèbe avaient le râble et les cuisses bridés dans des pantalons de même velours que celui de leur veste, et ces pantalons, collant du haut, s'élargissaient depuis les mollets jusqu'au coup de pied. Leur petit feutre rappelait celui des basochiens au temps de Louis XI. Les femmes arboraient des coiffes à dentelles sous des chapeaux coniques à larges brides, des corsages plus historiés, aux arabesques encore plus fantastiques que les gilets des hommes, des jupes bouffantes du même velours et du même ton mordoré que les vestes et les culottes; des jaserans ceignant trois fois leur gorge, des pendants d'oreille d'un dessin antique quasi byzantin et des bagues au chaton aussi gros que celui d'un anneau pastoral.
C'étaient pour la plupart de robustes spécimens du type brun, de cette ardente et pourtant copieuse race de Celtes noirs et nerveux, aux cheveux crépus et en révolte. Paysans et marins hâlés, un peu embarrassés au début du repas, avaient vite recouvré leur assurance. Avec des gestes lourds mais non empruntés, et même de ligne souvent trouvée, ils se servaient du couteau et de la fourchette. À mesure que le repas avançait, les langues se déliaient, des rires, parfois un juron, scandaient leur idiome guttural, haut en couleur avec, pourtant, des caresses et des veloutés inattendus.
Logique dans sa dérogation à l'étiquette, violant toute préséance, l'amphitryon avait eu le bon esprit d'asseoir chaque fois à côté d'un de ses pairs de l'oligarchie une fermière, une patronne de chaloupe ou une poissonnière, et, réciproquement, à côté d'une voisine de château, se calait un jeune nourrisseur de crâne encolure ou un chaloupier aux biceps noueux.
Les amis de Kehlmark constatèrent que presque tous les convives étaient dans la fleur ou dans la chaude maturité de l'âge. On aurait dit une sélection de femmes avenantes et de gars plastiques et galbeux.
Parmi les invités se trouvait un des principaux cultivateurs du pays, Michel Govaertz de la ferme des Pèlerins, veuf, père de deux enfants, Guidon et Claudie.
Après le seigneur de l'Escal-Vigor, le fermier des Pèlerins était l'homme le plus important de Zoudbertinge, le village sur le territoire duquel était situé le château des Kehlmark.
Durant la minorité et l'absence du jeune comte, Govaertz l'avait même remplacé à la tête de la wateringue ou conseil d'entretien et de préservation des terres d'alluvion, dites polders, conseil dont le Dykgrave était le chef. Et ce n'était pas sans une certaine mortification d'amour-propre que, par le retour de Kehlmark, le fermier des Pèlerins s'était vu relégué au rang d'un simple membre des comices en question. Mais l'affabilité du jeune comte avait bientôt fait oublier à Govaertz cette petite diminution d'autorité. Puis, auparavant, il ne siégeait dans la wateringue que comme représentant du Dykgrave, tandis que comme juré il avait droit d'initiative et voix délibérative dans le chapitre. De plus, n'avait-il point été récemment élu bourgmestre de la paroisse? Gros paysan, quadragénaire de belle prestance, pas méchant, mais vaniteux, de caractère nul, il avait été extrêmement flatté d'être invité au château et d'occuper, avec sa fille, la tête de la table. Soutenu par ses compères, surtout stylé et instigué par sa fille, la non moins ambitieuse mais plus intelligente Claudie, il incarnait les prérogatives et les immunités civiles et tenait frondeusement tête au pasteur Bomberg. Un instant, il craignit que le comte de Kehlmarck ne profitât de son influence pour se faire nommer magistrat du village. Mais Henry abhorrait la politique, les compétitions qu'elle engendre, les bassesses, les intrigues, les compromissions qu'elle impose aux hommes publics. De ce côté, Govaertz n'avait donc rien à craindre. Aussi résolut-il de se faire un ami et un allié du grand seigneur, pour réduire le dominé à l'impuissance. Cette attitude lui avait été recommandée par Claudie dès qu'on apprit l'arrivée du châtelain d'Escal-Vigor.
Pour honorer le bourgmestre, le comte avait assis Claudie Govaertz à sa droite.
Claudie, la forte tête de la maison, était une grande et plantureuse fille, au tempérament d'amazone, aux seins volumineux, aux bras musclés, à la taille robuste et flexible, aux hanches de taure, à la voix impérative, type de virago et de walkyrie. Un opulent chignon de cheveux d'or brun casquait sa tête volontaire et répandait ses mèches sur un front court, presque jusqu'à ses yeux hardis et effrontés, bruns et fluides comme une coulée de bronze, dont un nez droit et évasé, une bouche gourmande, des dents de chatte, soulignaient la provocation et la rudesse. Toute en chair et en instincts, un besoin de tyrannie, une ambition féroce parvenait seule à réfréner ses appétits et à la conserver chaste et inviolée jusqu'à présent, malgré les ardeurs de sa nature. Pas l'ombre de sensibilité ou de délicatesse. Une volonté de fer et aucun scrupule pour arriver à ses fins. Depuis la mort de sa mère, c'est-à-dire depuis ses dix-sept ans — aujourd'hui elle en comptait vingt-deux — elle gouvernait la ferme, le ménage et, jusqu'à un certain point, la paroisse. C'est avec elle que devrait compter le pasteur. Son frère Guidon, un adolescent de dix-huit ans, et même son père le bourgmestre, tremblaient lorsqu'elle élevait la voix. Un des plus beaux partis de l'île, elle avait été très recherchée, mais elle avait éconduit les prétendants les plus argenteux, car elle rêvait un mariage qui l'élèverait encore au-dessus des autres femmes du pays. Telle était même la raison de sa vertu. Magnifique et vibrant morceau de chair, aussi affriolée qu'affriolante, elle décourageait les poursuites des mâles sérieusement intentionnés, quoiqu'elle eût voulu s'abandonner, se pâmer dans leurs bras et leur rendre étreinte pour étreinte, qui sait, peut-être même les provoquer et, au besoin, les prendre de force.
Afin de mater et d'étourdir ses postulations, Claudie se dépensait, la semaine, en corvées, en besognes éreintantes, et, aux kermesses, elle se livrait à des danses furieuses, provoquait des algarades, fomentait des hourvaris et des rixes entre ses galants, mais leurrant le vainqueur, le maîtrisant au besoin, affectant encore plus de brutalité que lui, allant jusqu'à le battre et le traiter comme il avait servi ses rivaux, puis s'esquivant, intacte. Ou s'il lui arriva de rendre furtivement une caresse, de tolérer quelque privauté anodine, elle se reprenait au moment critique, rappelée à la sagesse par son rêve d'un glorieux établissement.
Aussitôt qu'elle eut vu Henry de Kehlmark, elle se jura de devenir châtelaine de l'Escal-Vigor.
Henry était beau cavalier, célibataire, fabuleusement riche à ce qu'on prétendait, et aussi noble que le Roi. Coûte que coûte il épouserait cette altière femelle. Rien de plus facile que de se faire aimer de lui. N'avait-elle pas fait tourner la tête à tous les jeunes villageois? À quelles extrémités les plus huppés ne se seraient-ils pas résolus pour la conquérir? Il ferait beau voir qu'un homme la refusât si elle consentait à se livrer à lui.
Claudie savait déjà, pour l'avoir entrevue dans le parc ou sur la plage, que le comte était accompagné d'une jeune femme, sa gouvernante ou plutôt sa maîtresse. Ce concubinage avait même mis le comble à la sainte indignation du dominé Bomberg! Mais Claudie ne s'inquiétait pas outre mesure de la présence de cette personne. Kehlmark ne devait pas en faire grand cas. À preuve que la demoiselle ne s'était pas même montrée à table. Claudie se flattait bien de la faire renvoyer et, s'il le fallait, de la remplacer en attendant le mariage; assez sûre d'elle-même pour se donner à Kehlmark et le forcer ensuite à l'épouser. Puis, la jordaenesque femelle jugeait assez insignifiante cette petite personne pâle et mièvre, vaguement anémique, maigrichonne, privée de ces robustes appas si prisés des rustres.
Non, le comte de la Digue n'hésiterait pas longtemps entre cette mijaurée et la superbe Claudie, la plus éblouissante femelle de Smaragdis et même de Kerlingalande.
Durant le dîner, elle jaugea l'homme avec des regards et un flair lascifs de bacchante, en même temps qu'elle estimait le mobilier, le couvert et la vaisselle avec des yeux de tabellion ou de commissaire-priseur. Quant à la valeur du domaine, elle lui était connue depuis longtemps, d'ailleurs comme à tous ceux du village. Ce vaste vallon triangulaire, limité de deux côtés par les digues, et du troisième par une grille et de larges fossés, représentait, avec les cultures et les bois dépendants, près du dixième de l'île entière. Et la rumeur publique attribuait en outre à Kehlmark des possessions en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie.
On se racontait aussi que son aïeule, la douairière, lui avait laissé près de trois millions de florins en titres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour que la positive Claudie jugeât Kehlmark un épouseur, un mâle très sortable. Peut-être, s'il n'avait pas été riche et titré, l'eût-elle préféré un peu plus membru et sanguin. Mais elle ne se lassait pas d'admirer son élégance, ses traits aristocratiques, ses mains de demoiselle, ses beaux yeux outre-mer, sa fine moustache, et sa barbiche soigneusement taillée. Ce que le Dykgrave présentait d'un peu réservé ou d'un peu timide, de presque langoureux et mélancolique par moments, n'était pas fait pour déplaire à la pataude. Non point qu'elle donnât dans le sentimentalisme: rien, au contraire, n'était plus loin de son caractère extrêmement matériel; mais parce que ces moments de rêverie chez Kehlmark lui paraissaient révéler une nature faible, un caractère passif. Elle n'en régnerait que plus facilement sur sa personne et sur sa fortune. Oui, ce noble personnage devait être on ne peut plus malléable et ductile. Comment aurait-il subi, sinon, si longtemps le joug de cette «espèce», de cette demoiselle, que l'expéditive Claudie n'était pas loin de considérer comme une intruse? Le raisonnement auquel se livrait la gaillarde ne manquait pas de logique: «S'il s'est laissé engluer et dominer par cette pimbêche, combien il serait plus vite subjugué par une vraie femme!»
Et les façons d'Henry n'étaient point faites pour la décevoir. Il se montra tout le temps d'une gaîté fébrile, presque la gaîté d'un penseur trop absorbé qui cherche à s'étourdir; il lutinait et agaçait sa voisine de table avec une telle persistance, que celle- ci se crut déjà arrivée à ses fins. Ce laisser-aller de Kehlmark acheva de scandaliser les quelques hobereaux invités à ces excentriques agapes, mais ils n'en firent rien paraître, et, tout en se gaussant intérieurement de cette réunion saugrenue, à laquelle ils avaient consenti d'assister par égard pour le rang et la fortune du Dykgrave, en sa présence ils affectèrent de trouver l'idée de cette crémaillère souverainement esthétique, et se récrièrent d'admiration. Nous laissons à penser en quels termes ils racontèrent cette inconvenante mascarade au dominé et à sa femme, dont, avec deux ou trois bigotes, ces nobilions gourmés et collet monté formaient les seules ouailles. L'un après l'autre ils demandèrent leur voiture et se retirèrent furtivement avec leurs prudes épouses et héritières. On ne s'en amusa que mieux après leur départ.
Le comte, qui dessinait et peignait comme un artiste de profession, se plut, au café, à croquer un très pimpant médaillon de Claudie, qu'il lui offrit après qu'on l'eut fait circuler à la ronde, pour l'émerveillement des naturels de plus en plus ravis par la rondeur de leur jeune Dykgrave. Michel Govaertz, particulièrement, était aux anges, flatté des attentions du comte pour son enfant préférée. Tout le temps Henry avait trinqué avec elle, et il ne cessait de la complimenter sur son costume: «Il vous sied à ravir, disait-il. Combien vous vous imposez plus naturellement sous ces atours que cette dame, là-bas, qui se fait habiller à Paris!» Et il lui désignait du regard une baronne très compassée et fagotée, assise à l'autre bout de la table, et qui, flanquée de deux désinvoltes loups de mer, ne s'était point départie, depuis le potage, d'une moue dégoûtée et d'un silence plein de morgue.
— Peuh! avait répondu Claudie, vous voulez rire, monsieur le comte. C'est bien que vous nous ayez prescrit le costume du pays, sinon je me serais aussi vêtue comme nos dames d'Upperzyde.
— Je vous en conjure, reprit le comte, gardez-vous de pareil affublement. Ce serait faire acte de trahison!
Et le voilà qui se lance dans un panégyrique du costume naïvement approprié aux particularités du terroir, aux différences de contrées et de races. «Le costume, déclare-t-il, complète le type humain. Ayons nos vêtements personnels comme nous avons notre flore et notre faune spéciales!» Ses mots imagés semblent peindre et modeler de belles formes humaines harmonieusement drapées.
Au plus fort de sa conférence éthologique, il s'aperçoit que la jeune paysanne l'écoute sans rien comprendre à son enthousiasme.
Pour la distraire, il se mit en devoir de lui montrer les diverses pièces du château fraîchement restauré, bourré de souvenirs et de reliques. Claudie prit le bras du comte et, ouvrant la marche, il invita les autres villageois à les suivre d'enfilade en enfilade. Les yeux de Claudie, comme deux charbons ardents, dévoraient l'or des cadres, des lambris et des torchères, les tapisseries féodales, les panoplies d'armes rares, mais demeuraient insensibles à l'art, au goût, à l'ordonnance de ces luxueux accessoires. De nobles nus, peints ou sculptés, entre autres les copies des jeunes hommes du Buonarotti encadrant les compositions du plafond de la Sixtine, ne la frappaient que par leur costume in naturalibus. Elle éclatait, en se renversant, d'un rire polisson, ou bien se couvrait le visage, jouant l'effarouchement, la gorge houleuse; et Kehlmark la sentait frémir et panteler contre sa hanche. Michel Govaertz marchait sur leurs pas avec la bande ahurie et égrillarde. Des loustics commentaient les toiles de maîtres, s'affriolaient et, devant les nudités mythologiques, faisaient, de l'oeil et même du geste, leur choix.
À plusieurs reprises, le bourgmestre alla leur recommander plus de discrétion.
Comme il revenait de les rappeler vainement à la décence: «Quelqu'un qui n'est pas content de vous voir parmi nous, monsieur le comte, dit-il, c'est notre dominé, Dom Balthus Bomberg.»
— Ah bah! fit le Dykgrave. En quoi lui porté-je ombrage? je ne pratique pas, j'en conviens, mais je crois en savoir aussi long que lui sur le chapitre des religions, et quant à la véritable, l'éternelle vertu je m'entendrai bien avec les braves gens de tous les cultes… Au fait, Dom Balthus a décliné mon invitation d'aujourd'hui, en donnant à entendre que pareilles promiscuités répugnent à son caractère… En voilà de l'évangélisme!… Il est gentil pour ses paroissiens…
— Savez-vous bien, qu'il a déjà prêché contre vous! dit Claudie.
— Vraiment? Il me fait beaucoup d'honneur.
— Il ne vous a pas attaqué directement et s'est bien gardé de vous nommer, reprit le bourgmestre, mais les assistants ont tout de même compris qu'il s'agissait de Votre Seigneurie, lorsqu'il dénonçait tels beaux châtelains venus de la capitale, qui affichent des idées de mécréants et qui, manquant à tous leurs devoirs, donnent le mauvais exemple aux humbles paroissiens, en moquant, par leurs moeurs dissolues, le très saint sacrement du mariage! Et patati, et patata! Il paraît qu'il en a eu pour un bon quart d'heure, du moins à ce que nous ont raconté mes dévotes de soeurs, car ni moi, ni les miens nous ne mettons le pied dans son église!…
En entendant cette allusion à son faux ménage, le comte avait légèrement changé de couleur, et ses narines accusèrent même une nerveuse contraction de colère qui n'échappa point à Claudie.
— N'aurons-nous pas l'honneur de saluer madame… ou, comment dirai-je, mademoiselle…? demanda la paysanne en balbutiant avec affectation.
Une nouvelle expression de furtif mécontentement passa sur la physionomie de Kehlmark. Ce nuage n'échappa non plus à la futée villageoise. «Tant mieux, songeait-elle, la mijaurée semble déjà l'avoir excédé!»
— Vous voulez parler de mademoiselle Blandine, mon économe, fit Kehlmark d'un air enjoué! Excusez-la. Elle est très occupée et, de plus, extrêmement timide… Son grand plaisir consiste à préparer et à diriger, dans la coulisse, mes petites réceptions… Elle est quelque chose comme mon maître de cérémonies, le régisseur général de l'Escal-Vigor…
Il riait, mais Claudie trouva ce rire un peu pincé et étranglé. En revanche ce fut avec une intonation sincèrement attendrie qu'il ajouta: «C'est presque une soeur… À deux nous avons fermé les yeux à mon aïeule!»
Après un silence: «Et vous viendrez nous voir, aux Pèlerins, monsieur le comte?» demanda Claudie, un peu inquiétée, dans ses spéculations matrimoniales, par la flexion presque fervente des dernières paroles d'Henry.
— Oui, monsieur le comte, vous nous feriez grand honneur par cette visite, insista le bourgmestre. Sans nous vanter, «les Pèlerins» n'ont point leur égal dans tout le royaume. Nous ne possédons que bêtes de choix, sujets primés, les vaches et les chevaux aussi bien que les porcs et les moutons…
— Comptez sur moi, fit le jeune homme.
— Sans doute, monsieur le comte connaît-il tout le pays? demanda
Claudie.
— Ou à peu près. L'aspect en est assez varié. Upperzyde m'a laissé le souvenir d'une jolie villette avec des monuments et même un musée curieux… J'y découvris autrefois un savoureux Frans Hals… Ah, un joufflu petit joueur de chalumeau; la plus merveilleuse symphonie de chair, de vêture et d'atmosphère dont cet exubérant et viril artiste ait jamais enchanté la toile… Pour ce ravissant petit drôle, je donnerais toutes les Vénus, même celles de Rubens… Il me faudra retourner à Upperzyde.
Il s'arrêta, songeant qu'il parlait latin à ces braves gens.
— On m'a entretenu aussi, reprit-il, des dunes et des bruyères de Klaarvatsch… Attendez donc. N'y a-t-il point par là des paroissiens bizarres?…
— Ah, les sauvages! fit le bourgmestre, avec protection et mépris. Une population de sacripants! Les seuls vagabonds et indigents du pays!… C'est notre Guidon, mon vaurien de fils, qui les a pratiqués! Chose triste à dire, il pourrait être des leurs!
— Je prierai votre garçon de me conduire un jour par là, bourgmestre! dit Kehlmark en faisant passer ses hôtes dans une autre pièce. Ses yeux s'étaient allumés, au souvenir du petit joueur de chalumeau. À présent ils se voilaient et sa voix avait eu un tremblement, un accent d'une indicible mélancolie, suivi comme d'un sanglot déguisé en toux. Claudie continuait à regarder à droite et à gauche, supputant la valeur marchande des bibelots et des raretés.
Dans la salle de billard, où ils venaient d'entrer, toute une paroi était prise, comme on sait, par le _Conradin et Frédéric de Bade, _peinture de Kehlmark lui-même d'après une gravure très populaire en Allemagne. Le suprême baiser des deux jeunes princes, victimes de Charles d'Anjou, mettait sur leur visage une expression d'amour extrême, quasi sacramentel, intensément rendue par Henry.
— Ça?… Deux petits princes. Les maîtres d'un de mes très arrière-aïeux… On va leur couper la tête! expliqua-t-il, singulièrement gouailleur, à Claudie qui béait devant cette peinture presque avec des yeux de badaude, habituée des exécutions capitales.
— Pauvres enfants! remarqua la grosse fille. Ils s'embrassent comme des amoureux…
— Ils s'aimaient bien! murmura Kehlmark comme s'il eût dit amen. Et il entraîna plus loin sa compagne. Comme elle constatait naïvement la profusion de statues et d'académies d'hommes parmi les tableaux et les marbres: «En effet, ce sont des machines comme il s'en trouve à Upperzyde et dans d'autres musées!… Cela meuble! Faute de modèles je travaille d'après cela!» répliqua Kehlmark, et cette fois d'un ton indifférent, contrefaisant, aurait-on dit, les intonations profanes de ceux qu'il pilotait.
Moquait-il ses invités ou se surveillait-il lui-même?
Selon la mode villageoise, on s'était mis à table à midi.
Il était neuf heures et le soir tombait.
Tout à coup on entendit sonner et ronfler des cuivres.
Des torches se rapprochèrent avec des rythmes de sérénades foraines et projetèrent, dans la pénombre des salons, un rougeoiement d'aurore boréale.
III
— Qu'est cela? une trahison, un guet-apens! se récria Kehlmark en prenant un air intrigué.
— Nos jeunes gens de la Ghilde de Sainte-Cécile, notre «harmonie», qui viennent vous souhaiter la bienvenue, monsieur le comte! annonça cérémonieusement le fermier des Pèlerins.
Les yeux de Kehlmark brillèrent d'un feu oblique: «Une autre fois, je vous montrerai mon atelier… Allons les recevoir!» dit-il, en rebroussant chemin et en se hâtant de descendre l'escalier d'honneur, heureux, semblait-il, de cette diversion contre laquelle pestait intérieurement la rusée Claudie.
Les Govaertz et les autres invités le suivirent en bas dans la vaste orangerie dont on avait ouvert sur l'ordre de la toujours invisible Blandine, les larges portes vitrées.
Les musiciens de la Ghilde se sont formés en demi-cercle au pied du perron.
Ils soufflent à pleins poumons dans les tubes à larges pavillons et martèlent en conscience la peau d'âne des caisses.
Tous portaient, à quelques variantes près, le costume pittoresque des gars du pays. Chez beaucoup, l'accoutrement, élimé et même rapiécé, contractait plus de patine et de ragoût que les nippes trop neuves des convives. Il y en avait de franchement débraillés, sans veste, en manches de chemise, la vareuse dégageant leur col robuste jusqu'à la naissance des pectoraux.
C'étaient presque tous de grands et fermes garçons, des bruns bien découplés, recrutés dans toutes les castes de l'île, dans les fermes de Zoudbertinge aussi bien que dans les taudis de Klaarvatsch. La Ghilde, d'essence très démocratique, fondait les fils de notables avec la progéniture mâle des pillards d'épaves et des coureurs de grèves.
Les plus jeunes de ces petits-fils de naufrageurs, des gamins aux cheveux ébouriffés, aux yeux brillants mais farouches, à la figure brunie comme celle des anges du Guide, déjà membrus, le pantalon tenu par des cordes d'étoupe en guise de bretelles, et finissant aux genoux par des déchiquetures ornées d'épines et de feuilles mortes, remplissaient, moyennant quelques deniers de pourboire, l'office de porteurs de torches. Et sous prétexte de raviver l'éclat du luminaire, mais à la vérité pour s'amuser, à tout bout de champ ils retournaient leurs falots et aspergeaient le sol des langues enflammées de la résine qu'ils trépignaient ensuite pour les éteindre, sans crainte de brûler leurs pieds nus dont la plante était devenue dure comme la corne.
En l'honneur du Dykgrave, la Ghilde Sainte-Cécile joua de très vieux airs du pays, qui contractaient une indicible patine harmonique dans la tiédeur parfumée de ce soir. Un, surtout, navra et surprit délicieusement Henry par sa mélodie plaintive comme le jusant, la rafale sur la bruyère et les ahanements onomatopiques des diguiers enfonçant des pilotis. Ces manoeuvres, ou plutôt leurs chefs d'équipe, le chantent en effet pour donner du coeur à leurs hommes pendant le travail. Attelés chacun à une corde, simultanément ils guindent en l'air le lourd mouton et le laissent retomber. Les jambes se tendent, les torses se prosternent, et les croupes se redressent en cadence. On entend aussi cet air à bord des sloops de pêche. Des marins prennent leur instrument avec eux et, par leurs rhapsodies et leurs bucoliques, ils trompent les heures parfois mornes et les calmes plats du large, accordant leur plainte et leur langueur au rythme haletant des vagues.
Un des gars, élève de l'école de musique d'Upperzyde, avait transcrit ce chant pour fanfare. Le petit bugle stridait cette mélopée modulante et un peu rauque, sur un accompagnement de tubas et de trombones évoquant la basse profonde des flots.
Kehlmark considéra le joueur de bugle, un adolescent mieux découplé et plus élancé que les compagnons de son âge, aux reins cambrés, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils noirs, à la bouche charnue et très rouge, aux narines dilatées par de mystérieuses sensualités olfactives, aux cheveux noirs plantés drus, avantageusement moulé dans son méchant costume qui adhérait à ses formes comme leur pelage aux membres élastiques des félins. Le corps doucement balancé et tortillé semblait suivre les ondulations de la musique et exécutait sur place une danse très lente, comparable au frémissement des trembles, par ces nuits d'été où la brise se réduit à la respiration des plantes. La sculpturale cambrure de ce jeune rustre qui joignait le relief musculaire de ses pareils à l'on ne sait quel souci de la ligne, rappelait précisément à Kehlmark le Joueur de chalumeau de Frans Hals. Cet éphèbe lui représentait un merveilleux tableau vivant d'après la toile du musée d'Upperzyde. Son coeur se serra, il retint sa respiration, en proie à une ferveur trop grande.
Michel Govaertz s'étant aperçu de l'attention accordée par le Dykgrave au jeune soliste, profita de la pause qui suivit pour aborder celui-ci et l'amener assez brutalement par l'oreille, au risque de la lui meurtrir, auprès de Kehlmark.
Rien ne rendrait l'expression à la fois piteuse, effarouchée et extatique du petit sonneur de bugle brusquement confronté avec le Dykgrave. Il semblait que dans ses yeux et sur sa bouche se concentrassent toute la sublime détresse d'un martyr.
— Monsieur le comte, voilà mon fils Guidon, le vaurien dont je vous parlais tout à l'heure, ricana le bourru en faisant pivoter le gamin sur lui-même; voilà le compagnon des sacripants de Klaarvatsch, un fieffé paresseux, une mauvaise tête qui réunit peut-être toutes les qualités de gosier des pinsons et des alouettes, mais qui ne possède aucun des mérites que j'espérais rencontrer chez un garçon de mon sang. Ah! rêvasser, siffloter, roucouler dans le vide, béer aux mouettes, s'étendre sur le dos ou se vautrer au soleil, comme les phoques sur un banc de sable, voilà qui lui convient!… Figurez-vous que depuis sa naissance il ne nous a encore été d'aucune utilité. Comme il ne nous aidait en rien à la ferme, j'avais songé à en faire un matelot et je l'embauchai comme mousse sur une barque de pêche… Bernique! Après trois jours, un bateau qui rentrait au port nous l'a ramené… Au milieu de la manoeuvre, il s'arrêtait court pour regarder les nuages et les vagues… Sa négligence et son étourderie lui valurent plusieurs dures corrections, mais les coups n'avaient pas plus raison de ce méchant mousse, que les remontrances et les exhortations. De guerre lasse, il m'a bien fallu le reprendre et le mettre à une besogne d'endormi: il garde les vaches et les moutons dans les landes de Klaarvatsch, avec ces petits pouilleux qui portent ce soir les torches de la Ghilde… Bâti comme vous le voyez, monsieur, n'est-ce pas une honte? Et pleurnichard! Ça se met à braire, ça se trouve mal quand on tue un porc à la kermesse ou quand le boucher passe la craie rouge sur le dos des ouailles à convertir en gigots!… Guidon, c'est une fille manquée… Mon vrai garçon, c'est notre Claudie… En voilà une qui abat de la besogne!…
— C'est dommage, il a pourtant l'air bien intelligent! remarqua le Dykgrave, avec autant d'indifférence que possible. Et c'est qu'il joue adorablement du bugle. Que n'en faites-vous un musicien pour de vrai!
— Ah ben ouiche! Vous vous moquez, monsieur le comte. Il est incapable de s'appliquer à quoi que ce soit de profitable. Ma parole, pour m'en débarrasser, j'ai déjà voulu le livrer à des saltimbanques. Peut-être eût-il fait un bon pitre? En attendant, il ne me vaut que des dégâts et des affronts. Ainsi ne s'est-il pas avisé de barbouiller de charbon les murs fraîchement blanchis de la ferme, sous prétexte de représenter nos bêtes!
— Aurait-il aussi des dispositions pour la peinture? proféra d'un air ennuyé Kehlmark, qui alla même jusqu'à prendre la contenance de quelqu'un qui réprime un bâillement.
Les camarades de Guidon faisaient cercle autour des Govaertz et de Kehlmark, s'amusant de la confusion du petit pâtre mis ainsi sur la sellette par son propre père. Les drilles se trémoussaient, se donnaient l'un à l'autre du coude dans les reins, soulignant, par des rires et des murmures, les doléances que le bourgmestre faisait sur son fils.
Avec Guidon, Henry se sentait le point de mire de tous ces narquois. Claudie couvait son frère de regards durs et malveillants. Henry devina que le bourgmestre ravalait et décriait ainsi son garçon pour flatter Claudie, sa préférée. Entre cette fille rude, presque hommasse, et ce petit paysan plutôt affiné, l'incompatibilité devait être crispante à l'extrême. Perspicace, Henry se suggéra de violentes querelles au foyer des Govaertz, et il en eut le coeur singulièrement étreint. Au surplus Claudie lui parut visiblement agacée de l'attention témoignée par le Dykgrave à cet enfant répudié, mis au ban, vivant presque en marge de la famille.
— Écoutez, bourgmestre, nous en reparlerons! reprit Kehlmark. Peut-être y aura-t-il moyen de faire quelque chose de ce fantaisiste!
Paroles bien évasives et qui n'engageaient à rien, mais en les prononçant Henry ne put se défendre de tourner un instant les yeux vers le pastoureau, et dans ce regard celui-ci lut ou du moins crut lire un engagement bien plus sérieux que celui contenu dans les termes mêmes. Le pauvret en ressentit une joie pleine d'espérance et de balsamique augure. Jamais on ne l'avait regardé ainsi, ou plutôt jamais il n'avait lu tant de bonté dans une physionomie. Mais le jeune réfractaire se trompait sans doute! Le comte aurait été bien fou de s'intéresser à un paroissien si fallacieusement recommandé par le fermier des Pèlerins. Qui songeait encore à s'empêtrer de ce sauvageon, de cette mauvaise graine?
— Pourvu que Claudie ne lui dise point trop de mal de moi! songeait le petit berger, souffrant de voir le Dykgrave entraîné et pris à l'écart par la terrible soeur. Mais Kehlmark se retira pour donner des ordres à Blandine. On servit à boire aux musiciens. Lorsque le comte revint trinquer avec eux, comment se fit-il qu'il omit de choquer son verre contre celui que lui tendait — oh si dévotement! — le fils du bourgmestre Govaertz? Celui-ci en éprouva un moment de tristesse, mais se reprit aussitôt à commenter le regard caressant de tout à l'heure. Il s'écarta des buveurs pour errer dans les salons et admirer à son tour les tableaux. Occupé ostensiblement à courtiser la plantureuse Claudie, Henry observait souvent à la dérobée le jeune bugle de la Ghilde. Il surprit l'expression à la fois réfléchie et extatique du petit devant _Conradin et Frédéric, _auxquels la soeur n'avait accordé tout à l'heure qu'une attention de liseuse de causes et de supplices célèbres.
À pleins verres, le Dykgrave avait fait raison aux rudes donneurs de sérénades. Il leur sembla même un tantinet éméché, ce qui n'était point fait pour les choquer, eux les indigènes de Smaragdis, solides buveurs comme tous ceux du Nord.
La compagnie, en appétit d'exercice, se répandit dans les jardins et sur la plage qui retentirent de lourds ébats et de clameurs luronnes. Le hourvari effara même un couple de mouettes dans les arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur la terrasse du côté de la mer, vit quelque temps les bestioles tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare et leur accorda un effluve de poétique commisération, dont sa compagne ne se douta pas un instant. Quelle corrélation s'imaginait-il exister entre leur sauvagerie et ses propres angoisses? Puis il se remit à débiter des propos badins à la fille du bourgmestre.
Cependant les confrères de la Ghilde réclamaient leur petit bugle, et comme il s'éternisait dans les appartements, devant les peintures, ils s'en furent le relancer et l'entraînèrent, quoi qu'il en eût, au fond du parc. Henry s'exagéra sans doute leurs dispositions taquines à l'égard du jeune Govaertz, car, avec Claudie, il se porta, étrangement sollicité, du côté de leurs groupes turbulents. Son approche les intimida et coupa court aux brimades qu'ils allaient exercer sur leur souffre-douleur. Toutefois, une sorte de pudeur ou de respect humain empêchait Kehlmark d'intervenir directement en faveur de son protégé; il se détournait de lui et s'abstint même de lui adresser la parole; mais en batifolant avec Claudie, il élevait la voix et Guidon se figura très ingénument que le comte voulait être entendu de lui…
Enfin, la bande se décida à regagner le village. Le tambour battit le rappel. Après de derniers cumulets sur l'herbe, les petits va- nu-pieds de Klaarvatsch coururent rallumer leurs falots. La musique prit la tête du cortège. Le comte leur donna la conduite jusqu'à la grille d'honneur et les vit ensuite, aux sons scandés de leur marche favorite, s'évanouir dans la grande ormaie régnant entre le château et le village.
Claudie, sautillant au bras de son père, lui vantait le comte de la Digue ou plutôt sa fortune et son luxe, mais sans avouer encore au fermier le grand projet qu'elle avait conçu.
Le petit Guidon, tête droite, jouait sa partie avec une bravoure inusitée. Son bugle semblait provoquer les étoiles. Et, tout le temps, Guidon songeait au maître de l'Escal-Vigor. Dans les échos de sa fanfare, il espérait retrouver les accents de la voix évangélique du Dykgrave, et c'était aussi un peu de son regard profond qu'il épiait dans les ténèbres veloutées. Bizarre contradiction: nonobstant cet enthousiasme, le pauvret se sentait le coeur gros, la gorge nouée, les yeux tout disposés aux larmes - - et c'étaient parfois des appels de détresse, des cris au secours, que son cuivre adressait au lointain protecteur qui les écoutait encore, non moins navré de sympathie, bien après qu'ils se fussent éteints sous les ormes particulièrement solennels.
IV
Blandine, la jeune femme qui donnait de l'ombrage à l'ambitieuse, Claudie, celle que le comte avait appelée, non sans persiflage, l'économe, le régisseur de l'Escal-Vigor, approchait de la trentième année. Jamais à la voir, blanche, délicate, les allures réservées, les traits empreints d'une extrême noblesse, la physionomie mélancolique et fière, la mise soignée, on ne se fût douté de son humble extraction.
Fille aînée de tout petits paysans, laitiers et maraîchers, originaire d'une de ces rudes contrées flamandes que se sont partagées la France, la Hollande et la Belgique, jusque vers sa seizième année elle eût pu le disputer en formes plantureuses et en façons pataudes avec la jeune fermière des Pèlerins! Son père se remaria et, pour combler le malheur de la petiote, seule enfant du premier lit, il mourut après lui avoir donné quantité de frères et soeurs. La marâtre de Blandine l'excédait de travail et de coups. Elle fut courageuse et stoïque, vraie bête de somme: non seulement elle aida sa seconde mère dans les besognes du ménage, s'occupa de débarbouiller, de veiller et de soigner ses puînés, mais elle travaillait au potager, gardait les vaches, se rendait toutes les semaines à pied au marché de la ville, chargée de jarres à lait et de mannes de légumes.
Par la suite, souvent aux heures de solitude, penchée sur un ouvrage de couture, Blandine devait évoquer la contrée natale et, notamment, la chaumière paternelle.
Celle-ci s'encapuchonne de joubarbe et de mousse; les murs effrités dissimulent leurs lézardes derrière l'enchevêtrement du chèvre-feuille et de la vigne folle. Dans la cour, des porcs s'ébattent près du fumier, entre des poules qu'ils effarent et des pigeons blancs qui s'envolent sur le toit avec ce frou-frou plaintif que font leurs ailes; un chien noir, à poil ras, de la race des spits, à la fois gardien vigilant et solide bête de trait, bâille dans sa niche et, par la chatière ouverte dans la porte de l'étable, s'estompent deux vaches mastiquant le trèfle nouveau.
Blandine se suggérera bien des années encore, à Smaragdis, les alentours de sa borde familiale au pays de Campine. La Nèthe court non loin de là et se livre à des méandres buissonniers; un de ses bras morts se perd derrière le courtil dans les pacages marécageux. Les vertes _drévilles, _ou petites allées d'aulnes hirsutes et de saules gibbeux que circonviennent à la saison les chèvrefeuilles parfumés, accompagnent en chaperons jaloux, la course de la rivière argentée, qui, là-bas, aux confins du village, fait tourner un moulin à eau pour la grande joie de la marmaille.
L'intendante de l'Escal-Vigor se rappelle, derrière les prairies et les cultures, une morne étendue de bruyère, au milieu de laquelle se renfle un mamelon où des genévriers noirs et difformes s'accroupissent comme un conventicule de cabouters, — farfadets de la garigue — autour d'un hêtre isolé — arbre si rare dans cette région, qu'un oiseau de passage dut en laisser choir la graine.
Cet arbre miraculeux appelait évidemment une de ces petites figurines de la Vierge, renfermées sous verre, dans une miniature de reposoir, que les simples appendent avec un instinct étonnant aux endroits les plus romantiques de leurs paroisses. Ce tertre rappelle l'oratoire en plein air sur lequel Jeanne d'Arc écoutait ses «voix…»
La petite Blandine présentait dès l'âge le plus tendre un composé étrange d'exaltation et d'intelligence, de sentiment et de raison. Elle avait été élevée dans la religion catholique, mais, dès le catéchisme, elle répugnait à la lettre étroite pour ne s'en tenir qu'à l'esprit qui vivifie tout. À mesure qu'elle avança en âge, elle confondit l'idée de Dieu avec la conscience. C'est assez dire qu'aussi longtemps qu'elle se crut la foi, sa religion n'eut rien de celle des bigotes et des cafards, mais fut une religion généreuse et chevaleresque. Les dispositions poétiques, la fantaisie, se conciliaient chez Blandine avec un large et probe sens de la vie. Vaillante et adroite, si elle possédait l'imagination d'une bonne fée, elle en tenait aussi les doigts industrieux.
Femme, gouvernant l'économie d'un domaine seigneurial, elle se revoit fillette, petite vachère, à l'ombre du hêtre dominant la vaste plaine campinoise. Par la pensée, Blandine écoute râler les rainettes dans les flaques et elle se délecte comme autrefois à l'incomparable arôme des brûlis d'essarts, que la brise porte à des lieues! Bivacs du berger accusant, au crépuscule, leurs spirales de fumée et, à la nuit, leurs pâles flammes éparses! Âme de la plaine infinie! Parfum sauvage, avant-coureur de la région, que n'oubliera jamais plus quiconque l'a respiré.
C'est de cette poésie un peu farouche et triste, mais cordiale et énergique, inspiratrice des devoirs, et même des sacrifices, voire des héroïsmes anonymes, que s'était imprégnée Blandine, alors une petite paysanne laborieuse, mais qui trouvait le temps de rêver et d'admirer, malgré les durs et constants labeurs auxquels sa marâtre l'attelait.
Il y avait surtout une époque climatérique qui induisait en nostalgie rétrospective la pseudo-châtelaine de l'Escal-Vigor: c'était aux approches du vingt-neuf juin, jour des SS. Pierre et Paul, le moment où les contrats entre maîtres et valets sont abrogés.
Ces mutations de domestiques servent chaque année de prétexte à une fête dont Blandine se souvient avec une voluptueuse et lénitive mélancolie. À Smaragdis, il lui suffit de l'odeur des seringas et des sureaux pour se représenter le cadre et les acteurs de ces pompes rustiques:
Un beau soleil active les fragrances des haies et des bosquets. La caille blottie dans les blés piaule sensuellement. Personne ne travaille aux guérets. Dans leur empressement à prendre du plaisir, les hommes ont abandonné, çà et là, la faux et la serpe, la herse et le traînoir. Si les cultures sont désertes, par contre, le long des routes vicinales, c'est une procession de voitures maraîchères bâchées de blanc, chargées non point, comme les vendredis, de légumes et de laitages, mais peintes à neuf, tapissées de fleurs, les arceaux tressés de rubans, menées grand train par des chefs d'attelage endimanchés, ébaubis et farauds, et au fond desquelles se trémoussent des rustaudes non moins réjouies, parées de leurs coquets atours.
Ces valets vinrent prendre le matin, en cérémonie, les servantes à leur ancienne résidence pour les conduire chez leurs nouveaux maîtres, et, comme les gars ne doivent être rendus à destination que le soir, ils profiteront de la longue journée estivale pour lier connaissance avec leurs futures compagnes de semailles, de façons et de récoltes.
Souvent les journaliers d'une même paroisse, les salariés de petits paysans, empruntent un char à foin à un gros fermier et se cotisent pour la location des chevaux. Toutes les équipes: batteurs en grange, vanneurs, aoûterons, vachères, faneuses, prennent place sur le chariot, transformé en un verger ambulant, où les faces rouges et joufflues éclatent dans les branches comme des pommes rubicondes.
L'émouchette caparaçonne les forts chevaux, car les taons font rage le long des chênaies; mais les mailles du filet disparaissent sous les boutons d'or, les marguerites et les roses. Des cavalcades se forment. Les voitures se rendant aux mêmes villages, ou revenues des mêmes clochers, cahotent à la file, trimbalent de compagnie leur nouvelle légion de servantes.
Défilé éblouissant et tapageur, apothéose des oeuvres de la glèbe par ses affiliés. Sur leur passage, l'air vibre de parfum, de lumière et de musique!
Bouviers et garçons de charrue, le sarrau bleu festonné d'un ruban écarlate, la casquette ceinte d'un rameau feuillu, une branche pour aiguillon, précèdent le cortège en manière de postillons, ou caracolent sur les accotements; d'aucuns affourchés à la genette, les jambes très écartées tant leurs montures ont le dos large, d'autres assis en travers de la selle, les jambes ballant du côté du montoir, comme on les rencontre au crépuscule par les sentiers, après le labeur.
Leurs voix éclatantes se répercutent d'un village à l'autre.
— Voilà encore un rozenland! un «pays de roses»! disent les gamins que leur approche ameute près de l'église; car on a dénommé «pays de roses», ces chars de joie, à cause du refrain de la ballade que les compagnons ne chantent que ce jour-là:
_Nous irons au pays des roses,
Au pays des roses d'un jour,
Nous faucherons comme foin les fleurs trop belles
Et en tresserons des meules si hautes et si odorantes
Qu'elles éborgneront la lune
Et feront éternuer le soleil__[3]__._
Des sarabandes se nouent à la porte des cabarets. Les «pays de roses» — le nom a passé des chars à la charretée humaine — envahissent la salle en vacarmant comme un sabbat. À chaque étape, on emplit de bière et de sucre un énorme arrosoir et, après en avoir détaché la gerbe, on le fait circuler à la ronde de couple en couple.
La fille, aidée par son meneur, trempe la première les lèvres au breuvage, puis, d'un geste retrouvé des temps héroïques, elle se cambre, son bras nu presque aussi robuste que celui des mâles de la bande, saisit l'anse de l'original vaisseau, le brandit, le soulève au-dessus de sa tête et finit par l'incliner vers son cavalier.
Un genou en terre, le soiffard embouche le tuyau du réservoir et pompe sans relâche avec des mines béates que la petite Blandine comparait, bien malgré elle, à l'extase des communiants recevant leur Dieu les jours de fêtes carillonnées. Les coteries se sont fait accompagner d'un ménétrier ou d'un joueur d'orgue, mais, indifférent à la mélodie et au rythme, raclés ou moulus, c'est toujours la même sabotière que dansent les drilles, c'est le même choeur que braillent leurs voix psalmodiantes:
Nous irons au pays des roses…
Les serfs sont les seigneurs et les pauvres sont les riches.
Le salaire de toute une année sonne contre leur genou dans la poche profonde comme un semoir.
Jour de frairie, jour de kermesse révolutionnant les prêtres résignés de la terre! Chaudes matinées qui font éclore les idylles: soirs orageux, instigateurs de carnages!
Ce n'est pas sans raison que les gendarmes surveillent à distance les «pays de roses».
Ils sont pâles et tortillent nerveusement leur moustache, les gendarmes, car, vers le tard, à l'heure des réactions, les farouches et les jaloux leur en font voir de rouges. Ces bons drilles qui trinquent avec effusion sont prêts, pour un rien, à se jeter les pintes à la tête et à se déchiqueter comme des coqs. À force d'accoler son voisin, cet expansif compère a fini par le presser si étroitement contre sa poitrine qu'il l'a terrassé et un peu meurtri.
Tous ces festoyeurs ne s'ébaudissent pas, mais tous s'étourdissent. Ils noient leur souci dans la bière et l'étouffent dans le tapage. Ils boivent: les uns pour oublier, peut-être pour calmer le regret du toit et des visages familiers qu'ils délaissent; les autres, au contraire, pour célébrer leur affranchissement du joug ancien et saluer, pleins de confiance, le foyer nouveau.
La plupart fraternisent d'emblée avec leurs camarades de demain et se déclarent sur-le-champ aux pataudes embauchées avec eux.
Et ces excellentes pâtes, ces irresponsables que la pensée fatiguerait, savourent sans se défier et sans se ménager, jusqu'à la licence, à corps perdu, le charme puissant de cette trêve où ils sont libres de leurs paroles, de leurs gestes et de leur chair. Ils ont des frénésies de chien qu'on détache, ce vertige que doivent éprouver, à leur premier essor vers l'espace, les oiseaux nés dans une cage; et l'infini de leur bonheur rend celui- ci presque aussi poignant qu'une extrême souffrance. On ne sait par moments s'ils pleurent ou s'ils rient aux larmes, s'ils se trémoussent d'aise ou s'ils se tortillent dans les convulsions.
Comme le voyage est long et la journée pleine, vers le midi on arrête devant la principale «herberge» de la bourgade et on dételle. Les blousiers s'abattent sur les bancs de la grande salle, devant les platées fumantes. Mais malgré leurs fringales et l'ivresse de leur émancipation, qui se traduit le jour durant par des défis d'une crudité féroce envoyés à Dieu, à sa vierge et à ses saints, ils n'omettent pas, entre deux signes de croix, de rapprocher leurs larges mains calleuses.
Plus tard, Blandine se rendit un compte exact et intense de tous ces sentiments et de toutes ces sensations, par le souvenir de ce qu'elle avait éprouvé et enduré lors d'une de ces mémorables journées des saints Pierre et Paul. Quoiqu'elle n'eût que treize ans passés à cette époque, elle était plus outrée chez les siens que la plus malheureuse servante. Sa marâtre, s'étant humanisée par hasard, ou peut-être pour l'humilier en la confondant avec les valets et mercenaires, l'autorisa à monter sur un vaste «rozenland» affrété par cotisation. La petiote, rose et joufflue, aux yeux opalins variant du bleu céleste au vert marin, prit avec gratitude sa part de ces déduits ancillaires; la belle humeur expansive de ces pauvres diables la réjouissait elle-même; elle goûtait un naïf plaisir à trôner sur ce char fleuri et turbulent, et à boire de la bière sucrée aux étapes désignées par le chef de la charretée. Les gars payaient la bière, les filles de quoi la sucrer; Blandine y allait à son tour de son écot de sucre en poudre. Elle riait, chantait et ballait comme ses compagnons et ses compagnes. Ne songeant à mal, les privautés qu'ils prenaient autour d'elle ne l'effarouchaient pas plus que les pourchas des oiseaux dans les branches ou la danse des insectes dans un rai de soleil. À l'heure du dîner, elle partagea le repas des autres rozenlands; puis s'éloigna encore à leur suite, entraînée dans leur sillon de bombance et de caresses, se sentant leur petite amie, et ne pouvant se résoudre à les quitter.
Cependant vers le soir, une langueur, une morbidesse, un trouble la prenait. Les baisers et les étreintes autour d'elle participaient des extravagances du rêve. Rien ne l'effrayait. Elle se trouvait dans des dispositions d'esprit extrêmement conciliantes.
La nuit est tombée. Personne ne prend plus garde à Blandine. Chaque servante est pourvue. Mais Blandine aura encore au moins trois saisons à attendre qu'un honnête garçon s'occupe d'elle. Son tour viendra! C'est ce que lui disent, avec un hommage anticipé, en passant, les regards humectés ou brillants, ou les cuisses frôleuses des lurons. L'enfant ne lit dans ces yeux et ne tâte dans ces charnures qu'une sympathie un peu bourrue, voilà tout! Autour d'elle, l'air si tiède chatouille et picote les dermes échauffés. Travaillées depuis des heures, les ambiances de désirs s'exaspèrent. Bientôt Blandine ne se rappellera plus les dernières beuveries et sarabandes auxquelles elle prit part. Mais ce qui l'enivre, c'est bien plus cette fermentation de robuste jeunesse autour d'elle, que le parfum des roses et la bière sucrée. Quasi somnanbulique, presque défaillante de bien-être, elle reprend place sur le «Rozenland» ou bien elle en descend avec les autres; et le refrain toujours répété concourt à son état de demi-veille.
Cependant, à travers la campagne, les charrettes bâchées de toile blanche, aux cerceaux de fleurs, roulent plus lentement. Valets et servantes entendent bruire et sentent courir sur leur nuque comme une énervante brise d'équinoxe. C'est la respiration chaude des couples affalés sur les banquettes derrière eux. Elles soupirent; ils halètent… La petiote finissait par s'endormir, assoupie par cette atmosphère plus capiteuse que les bouffées de la fenaison. Comme personne ne s'offre à la reconduire, il serait temps pour elle de mettre pied à terre et de rebrousser chemin, car les autres ne songent pas encore au retour, et le «pays de roses» est loin de la dernière station de son pèlerinage aux chapelles du boire. Pour la bande luronne le vrai plaisir ne fait même que commencer.
Enfin on se décide à réveiller la benjamine. L'un d'eux la mettra sur son chemin et rattrapera le «pays des roses» à l'étape suivante. Mais la petite remercie ce garçon. Inutile qu'il se dérange. Elle regagnera bien toute seule la chaumière paternelle. Des fois, les jours de marché, elle rentre plus tard encore et par quels temps et quels chemins! Le drille obligeant se borne donc à lui indiquer la route à prendre.
— Écoute, petite, tu traverseras la bruyère que voilà en obliquant de droite à gauche; tu arriveras à une sapinière que tu laisseras à ta droite…
Blandine ne l'écoute guère, la voix n'arrive même plus jusqu'à elle, car elle s'est éloignée d'un pas délibéré. Bonsoir à tous! leur a-t-elle crié avec assurance. Leur réponse se perd dans les claquements du fouet et le fracas du «pays de roses» se remettant en marche.
Jamais Blandine n'avait eu peur. Puis, ce soir tout le pays n'est- il pas en joie? Qui songerait à faire du mal à une enfant?
Tout à l'heure, à table, après la ventrée, on a raconté, pourtant, force aventures terrifiantes ou affligeantes. Ainsi quelqu'un s'étant étonné qu'un certain Ariaan, dit le Roi des Vanneurs, longtemps au service d'un fermier de la paroisse, n'était pas de la partie, un des camarades de l'absent apprit à la compagnie que le gaillard avait mal tourné depuis leur fête dernière, même si mal que son patron n'avait pas cru devoir attendre la Saint-Pierre nouvelle ou la date sacramentelle pour se priver de ses services. Malgré ses talents, le roi des Vanneurs avait été congédié d'urgence pour avoir fait la concurrence aux fouines, belettes, putois et autres amateurs de poules. N'ayant pas trouvé de maître à qui louer ses bras, sans doute devait-il être hébergé pour l'instant dans l'un ou l'autre des ces asiles que la générosité de l'État ouvre aux pieds-poudreux.
La tablée s'était apitoyée pour la forme, non sans bâiller et s'étirer, sur la guigne d'un ancien compagnon, d'un boute-en- train, une belle fourchette et le reste! Mais, comme l'avait fait observer l'un des gars, en rallumant sa pipe, ce n'était pas le moment de brasser mélancolie et, se rangeant à son avis, ils s'étaient empressés de deviser d'autre chose.
Comment se fait-il qu'en traversant la bruyère, la petite Blandine se remémore obstinément la mésaventure du Roi des Vanneurs? Quoique Ariaan ne soit pas tout à fait un inconnu pour elle, il ne lui tient par aucun lien. Il avait demeuré une saison non loin de chez elle. Par la porte de la grange, Blandine l'entrevoyait furtivement, à sa besogne, nu jusqu'à la ceinture, rosâtre et moite, avenant tout de même dans la pénombre. En cadence le van battait son genou durillonné et finissait par user sa culotte de coutil toujours rapiécée au même endroit.
Blandine, en trottant, cesse de fredonner le refrain du jour pour se rappeler celui du vanneur:
Van! Vanne! Vanvarla!
Balle!
Vole!
Vanci! Vanla!
Si son coeur se serre même un peu, tandis qu'elle presse le pas, ce n'est point par anxiété pour elle-même, mais par une sorte de commisération pour le dévoyé. La nuit attendrie prête à ces pensées vagues. L'obscurité diaphane rappelle de sombres pierreries. Les ténèbres scintillent comme si, trop véhéments, les parfums dont elles sont saturées, avaient pris subitement feu. Les phosphorescences intermittentes des vers luisants s'accordent avec le cri-cri des grillons…
Tout à coup, tandis qu'il semble à la petite retardataire que ceux-ci exaspèrent leur crispante musique, Blandine est bousculée, étreinte, renversée sur un tertre par une forme humaine qui s'est ruée de derrière un buisson de genêts. L'assaillant lui retrousse les jupes, fourrage parmi ses chairs d'adolescente, la palpe, en soupirant, avec énergie mais sans brutalité, et finit par la prendre.
«Ariaan!» Le nom qu'elle aurait voulu crier en reconnaissant le roi des Vanneurs lui est resté dans la gorge, refoulé par l'effroi. Elle éprouve une courte douleur, comme un déchirement de son ventre, suivi presque aussitôt après d'une étrange béatitude. Son être s'est-il doublé? Doué d'une sympathie nouvelle, elle s'est projetée hors d'elle-même pour se fondre en un délice infini…
Pendant qu'il la tient sous lui, elle se sent surtout conjurée par les yeux révulsés du vanneur et elle associera, par la suite, l'imploration de ces yeux aux scintillements livides des lampyres, aux raclements des grillons, aux notes expirantes du refrain des «pays de roses» et au rythme de l'ancienne chanson d'Ariaan:
Van! Vanne! Vanci! Vanla!
Le rôdeur se releva, encore pantelant, le souffle plus précipité qu'à ses besognes d'antan, et, l'ayant aidée à se relever à son tour, il la tint quelques secondes par les poignets, la regarda avec une gratitude mêlée de repentir, et s'éloigna, tout en se rajustant, les jambes un peu flageolantes. Elle n'oublia jamais sa face saurette, et les zigzags que sa silhouette traçait dans l'espace immobile où il finit par s'enfoncer…
Blandine se traîna, plutôt affligée qu'indignée, jusqu'à sa maison et, en se couchant, elle se promit bien de ne raconter jamais ce qu'il lui était arrivé. Plutôt un instinct de solidarité qu'un sentiment de pudeur lui dictait ce silence. À la vérité elle ne parvenait pas à en vouloir à ce brutal, d'abord si impérieux, puis accablé, presque penaud; elle était même convaincue qu'il lui aurait demandé pardon s'il l'eût osé, mais la tendresse et une certaine gratitude le rendaient presque aussi timide que le violent désir l'avait effréné. Quelques jours après Blandine apprit que le grand Ariaan avait été arrêté dans les environs, rejoint par les gendarmes, comme il traversait la Nèthe à la nage. Son pitoyable violateur était devenu un redoutable récidiviste. Elle se jura de se taire plus que jamais, soucieuse de lui éviter de nouveaux désagréments, une aggravation de peine.
Mais la pauvresse avait compté sans les délations de la nature.
Elle devint grosse.
La marâtre, pharisiennement vertueuse, jeta les hauts cris, s'arracha les cheveux, feignit de désespérer, mais elle était enchantée de cette occasion plausible de sévir contre sa victime, de donner libre cours à ses instincts dénaturés. Peut-être même, en envoyant cette enfant avec les «pays de roses» avait-elle espéré qu'on la lui déflorerait!
— Jour du jugement et de la damnation! fulminait cette mégère. Honte et triple scandale! C'en est fait de notre bon renom! Catin des catins! Quel exemple pour tes frères et soeurs! Il est heureux pour toi que ton honnête homme de père soit mort. Il t'aurait crevée comme une chienne que tu es!
Elle la somma de s'expliquer:
— Son nom? Me diras-tu son nom?
— Jamais, pardonnez-moi de vous désobéir, ma mère.
— Son nom! Parleras-tu? Tiens!
Une gifle, puis une seconde.
— Son nom?
— Non, mère.
— Ah tu refuses… C'est ce que nous allons voir… Son nom!…
Car il faut qu'il t'épouse.
— Vous ne le voudriez pas pour gendre, ma mère…
— Charogne! C'est toi qui conviens de son indignité!… Il est donc si bas, ton galant, que nous, pouilleux, sommes trop propres pour lui!… Mais il s'agit bien de mariage! Le gueux qui t'a débauchée mangera plutôt de la prison, car tu es mineure quoique nubile et précoce comme une chatte de gouttière!… Voyons, c'est sans doute l'un de ces «pays de roses», l'un ou l'autre porcher ivre qui t'aura efflanquée songeant à sa truie favorite?… N'espère point le sauver car les juges lui arracheront bien un aveu ou ses camarades finiront par le vendre!
Cette fois elle répondit avec feu et non sans pitié:
— Non, ce n'est aucun des «pays de roses». C'est un pauvre, un passant plus misérable que le plus infime d'entre eux; je ne l'ai jamais vu auparavant et il n'est même point d'ici… Il était triste, m'a-t-il semblé… Un de ceux auxquels on fait volontiers l'aumône… je ne lui aurais rien refusé, et je ne savais même pas avant ces derniers jours ce que je lui avais accordé…
— Misérable hypocrite! Tu mens!
La furie appliqua de nouveaux soufflets à la fillette en la sommant chaque fois de parler, puis, comme Blandine continuait à se rebiffer, elle se mit à la battre des poings et des pieds.
Pour se donner du coeur, sous les coups, Blandine, un sourire aux lèvres, se rappelait le grand garçon, au teint de bronze nouveau, aux yeux tristes et implorateurs. Il lui était agréable d'endurer quelque chose pour cet homme traqué et honni.
La marâtre la traînait par terre, exaspérée par cette sérénité.
Alors, indifférente à la douleur, opiniâtrée dans son dévouement, Blandine se mit à chanter l'_Ave Maris Stella, _un des cantiques du mois de mai. Puis, sous les coups qui continuaient à pleuvoir sur elle, l'enfant se suggéra le bruit sec du van sur le genou d'Ariaan. Défaillante, mais moralement, inébranlable, elle mêlait les deux chants, le cantique religieux et la villanelle du manoeuvre; et, fermant les yeux, elle confondit en un souvenir fanatique les fumées de l'encens et la poussière s'élevant au- dessus du van, les parfums de l'église et la sueur du rustre:
Van!… Vanne!… Vanvarla! Balle!… Vole! Vanci! Vanla! Vanne!… Ave!… Maris!… Stella!
La voyant tout en sang, la forcenée la traîna dans l'auge à porcs, l'y enferma, et lui fit apporter par l'un des enfants une cruche d'eau et un quignon de pain. Le lendemain, la maraîchère tenta de revenir à la charge, mais elle eût succombé elle-même avant de tirer de Blandine ce qu'elle voulait savoir.
De guerre lasse, la vertueuse paysanne fit entreprendre sa fille par le curé.
Celui-ci fut paterne et patelin:
— Qu'est-ce à dire, petite Blandine, me faut-il croire ce que raconte votre digne mère? On fait la méchante tête!… On se révolte. Après avoir fauté on refuse de dire son complice… Ah, c'est mal, bien mal cela!
— Mon père, j'ai avoué ma faute à ma mère et suis prête à vous la confesser, mais la délation me répugne…
— Tout beau, ma fille! Comme nous nous exaltons! Et si moi, votre pasteur, j'estimais qu'il vous faut nous livrer le nom de ce malfaiteur…
— Je refuserais tout de même, monsieur le curé.
Et comme le prêtre, interloqué par cette insubordination, lui lançait un regard dur, Blandine éclata en sanglots:
— Oui, je refuserais, monsieur le curé, ce nom je ne le dirais même pas au bon Dieu si sa providence l'ignorait! Cet homme est déjà bien assez malheureux! Le nommer serait lui valoir une nouvelle condamnation. On le retiendrait plus longtemps en prison à cause de moi!…
La candide enfant avait été bien édifiée depuis ces derniers jours sur les lois humaines et les conventions du juste et de l'injuste.
— Mais, objecta le prêtre, vous l'aimez donc ce misérable!
— Je ne sais si je l'aime, mais je ne le hais point.
— Il vous a cependant fait du mal, mon enfant!
— Peut-être… Je veux même le croire, puisque vous l'affirmez; mais, monsieur le curé, n'est-il pas dit dans le catéchisme que nous devons pardonner à nos ennemis, chérir jusqu'à ceux qui nous haïssent!…
Le prêtre maugréa, mais n'insista point.
La paysanne, curieuse et salace, changeant de tactique voulut au moins savoir si l'enfant avait été prise par violence.
Blandine, pour mieux dépister les limiers de justice et pallier la faute du pauvre diable, prétendit ne pas avoir essayé de se dérober à son attentat.
Mais un moment, la marâtre persistant à soupçonner l'un ou l'autre «pays de roses», la pauvre Blandine avait éprouvé de douloureux scrupules. En refusant de livrer le vrai coupable, n'exposait-elle point ces braves gars à être inquiétés, condamnés peut-être? Heureusement il leur fut facile, à tous, d'établir leur parfaite innocence.
Les dignes garçons étaient extrêmement marris de l'aventure, surtout celui qui s'était proposé de reconduire Blandine et qui s'en voulait à présent de ne pas l'avoir accompagnée malgré elle.
Des fois aussi, la magnanime enfant entretint l'envie de se mettre à la recherche de celui qui l'avait déshonorée, de celui qui n'oserait pas réparer sa faute, non seulement parce qu'il avait commis un crime aux yeux des hommes, mais parce qu'aux yeux de la foule, la condition d'un bâtard et d'une fille-mère serait préférable à celle du fils légal et de la compagne légitime du voleur et du vagabond. Blandine de plus en plus exaltée se sentait de taille à marcher à l'encontre de toute convention injuste, religieuse ou sociale.
Depuis cette fatale SS. Pierre et Paul, une vocation de dévouement et de sacrifice s'était déclarée lancinante et cruelle en son coeur.
Elle était décidée, elle se rendrait à la prison. Elle verrait Ariaan pour lui pardonner; elle le disculperait par un sublime mensonge en s'accusant de s'être donnée à lui et de lui avoir caché son âge. Formée comme elle l'était, Ariaan aurait pu croire, de bonne foi, n'avoir séduit qu'une fille majeure. C'en était fait. Elle accepterait d'être la femme du voleur, du repris de justice…
Mais quel mystérieux pressentiment arrêta la jeune fille dans son élan de charité et lui fit entendre que son heure n'était pas encore venue, qu'un être bien autrement malheureux et anathème que ce candide voleur de poules l'attendait quelque part?
Pourtant elle hésitait encore, de sourds combats continuaient à se livrer en elle, lorsque l'événement rendit pour le quart d'heure tout sacrifice inopportun: Blandine mit au monde un enfant mort.
Ce dénouement désarmait la vindicte paroissiale et coupait court au scandale. La faute étant expiée de cette façon, même la marâtre traita la pauvresse avec moins de barbarie. Les frères et soeurs cessèrent de molester Blandine et de la tenir à l'écart comme une bête puante. On accepta ses services et elle obtint la grâce de pouvoir s'évertuer pour le bien de sa famille. À quelque temps de là, sa mère mourut. Blandine, alors âgée de quinze ans, se montra décidément de trempe héroïque, quoique toute simple. Elle prit le gouvernement de la maisonnée, vaqua aux multiples besognes, fit face à toutes les charges, dressa les enfants, n'eut de cesse avant d'avoir placé avantageusement les uns et les autres, ceux-ci en apprentissage, celles-là en condition. La vaillante petite mère oeuvra si bien qu'elle se trouva mieux que réhabilitée. Le curé, tout le premier, n'en revenait pas; à son admiration se mêlait une espèce de stupeur. La vaillance et le caractère de cette mioche le confondaient.
V
Vers cette époque la douairière de Kehlmark ayant renoncé à son fastidieux train de maison et à son nombreux domestique pour se retirer dans une coquette villa du faubourg noble de la capitale, s'enquérait d'une personne de confiance tenant le milieu entre la dame de compagnie et la camériste. Une de ses vieilles amies, résidant l'été au village de Blandine, lui vanta à la requête même du curé, cette courageuse fillette, sans omettre l'aventure dont elle avait été autrefois victime. Il se trouva que cette particularité des références était faite pour rallier à la pauvresse les sympathies de la grand'mère d'Henry, qui l'engagea aussitôt qu'elle se fut présentée.
Mais aussi quelle gentille et accorte villageoise! Elle embaumait la santé et la droiture. Un galbe de statue grecque modernisé, avifié par des joues roses; des yeux limpides et confiants, du bleu saphir très clair; une bouche au pli gracieux et mélancolique; les cheveux d'un blond cendre, un peu crespelés, séparés en bandeaux sur un front d'ivoire immaculé. De taille moyenne, admirablement prise, dans ses vêtements de paysanne, on eût dit une fille de qualité déguisée en pastourelle.
De son côté, Blandine s'était sentie attirée par cette septuagénaire de grande race, mais dépourvue de morgue ou d'afféterie et qui n'eût pas été déplacée, par son large esprit philosophique, au siècle de l'Encyclopédie et de Diderot. Femme de généreuse culture et sans préjugés, si elle demeurait jusqu'à un certain point entichée de la noblesse de naissance, c'est parce qu'en se comparant aux parvenus qui l'entouraient, elle avait bien été forcée de convenir de la supériorité des sentiments, du ton et de l'éducation d'une caste de plus en plus réduite, et encore mieux proscrite et abolie par la crasse des mésalliances financières que par la guillotine et les septembrisades. Mais, en revanche, elle considérait comme d'apanage vraiment aristocratique ces hautes qualités de coeur et d'esprit qu'on rencontre à tout échelon de la société; les posséder équivalait pour elle à des lettres patentes et tenait largement lieu d'un arbre généalogique. Malvina de Kehlmarck, née de Taxandrie, autrefois d'une beauté que, vers 1830, les «almanachs des Muses» proclamèrent ossianique, avait des yeux vifs, d'azur gris aux irisations de perle fine, des boucles à l'anglaise, un nez busqué, des lèvres spirituelles; elle était grande, sèche et nerveuse, avec un port de reine, ce que les peintres appellent la ligne, encore solennisé par de traînantes robes de velours ou de satin noirs, aux larges manches de guipures, des bonnets à la Marie Stuart, une toilette opulente et sévère que constellaient les escarboucles de ses bagues et de sa broche; celle-ci, une tête de sphinx taillée dans un onyx et coiffée d'un pschent de brillants et de rubis.
Chez cette maîtresse femme rien de pédant ou de collet monté; ni prude, ni vulgaire; bonne sans mièvrerie, même avec brusquerie et goguenardise, mais affectueuse, loyale, d'une sensibilité infinie; nullement pharisienne, n'abhorrant que la trahison, la duplicité et la bassesse d'âme.
Cette athée évangélique devait infailliblement s'accorder avec cette chrétienne fort dissidente. La douairière se moquait sans malice de ce qu'elle appelait les momeries de Blandine, mais ne la contrariait en rien dans la pratique d'ailleurs très réduite de sa religion. Par son humeur enjouée, optimiste, frondeuse, Mme de Kehlmarck contrastait avec le caractère prématurément réfléchi et trempé de cette jeune fille qu'elle surnommait sa petite Minerve, sa Pallas Athénée.
La vieille dame s'amusa à l'instruire, et lui apprit à lire et à écrire, si bien qu'elle en fit sa lectrice et son secrétaire.
Mais elle lui inculqua surtout une dévotion pour son petit-fils, son Henry qui étudiait alors au Bodenberg Schloss, et dont Mme de Kehlmarck disait naïvement à Blandine qu'il était son seul préjugé, sa superstition, son fanatisme. Sans cesse elle entretenait sa demoiselle de compagnie de ce petit prodige, de cet enfant précoce et compliqué. Elle lisait et se faisait relire les lettres du collégien, Blandine répondait à ces lettres, sous la dictée de la grand'mère; mais très souvent elle trouvait, la première, le mot et même le tour de phrase ému que cherchait la vieille dame. Elle finit par écrire d'emblée toute l'épître, d'après le canevas qu'elle demandait à sa maîtresse; et celle-ci avouait que le style de Blandine était plus maternel encore que le sien.
La douairière lui montrait aussi les portraits du jeune comte; et les deux femmes ne se lassaient point de parcourir durant des heures l'iconographie de leur fétiche: depuis un daguerréotype qui le représentait, remuant bébé, un pied déchaussé, sur les genoux de sa mère, jusqu'à l'épreuve la plus récente, montrant un premier communiant fluet aux grands yeux trop fixes.
Au début, Blandine avait feint de s'intéresser à tout ce qui concernait le petit Kehlmark et elle mettait elle-même l'entretien sur lui, uniquement pour plaire à l'excellente femme et flatter sa touchante sollicitude; mais, insensiblement, elle se surprit à partager ce culte pour l'absent. Elle le chérissait profondément avant de l'avoir jamais vu.
Par la suite on verra qu'il y eut dans cet attachement une influence plus haute et plus providentielle qu'un simple phénomène d'auto-suggestion.
«Qu'il doit être grand à présent! Et fort! Et beau!» conjecturaient les deux femmes. Elles se le décrivaient mutuellement, l'une apportant des retouches flatteuses à l'image que l'autre se faisait de lui. Combien il tardait à Blandine de le voir! Elle languissait même en l'attendant. Et voilà qu'une sinistre nouvelle arriva de Suisse au moment des vacances qui devaient le rendre à son aïeule: Henry était tombé malade. Jamais Blandine n'avait connu pareilles transes. Elle aurait volé au chevet du collégien si elle n'avait été retenue près de l'aïeule, suspendue elle-même entre la vie et la mort tant que son petit- fils ne fut hors de danger. Puis, quelle jubilation quand Blandine apprit le rétablissement du jeune homme.
La perspective du retour au pays, de cet enfant tant choyé, ne rendait pas Blandine la moins anxieuse des deux femmes. Elle comptait les jours et, puérilement, les biffait sur un calendrier, comme le collégien devait le faire là-bas.
Quand Henry sonna à la grille de la villa, ce fut Blandine qui lui ouvrit. Elle crut voir un dieu. Tout son sang reflua vers son coeur. Elle l'adora d'emblée, respectueuse, sans espoir intéressé, sans ambition, pour lui-même, et comprit qu'en vivant toujours en la présence du jeune Kehlmark, elle aurait tout son désir, tout le but de ses aspirations. Plus tard, elle se rendit un meilleur compte de ce qui s'était produit en elle dès cette première mais décisive confrontation. Aussi, cette impression complexe ne pourra-t-elle se définir que par les phases successives de ce récit. En somme, Henry imposait étrangement à la pieuse Blandine. Dans ce coup de foudre préparé par un véhément afflux de sympathies, entrait un mélange de crainte, de navrance et d'admiration, peut-être même un peu de cette pitié occulte que nous éprouvons devant les choses rares, éphémères presque incompatibles avec la vie conforme.
— Ah, c'est mademoiselle Blandine, sans doute! La petite fée dont bonne maman m'a fait un si chaleureux éloge! dit le jeune homme en tendant la main à la camériste. Je vous suis bien, bien reconnaissant de vos soins pour elle! ajouta-t-il avec un peu de timidité.
Les deux jeunes gens ne tardèrent pas à se traiter sur un pied de camaraderie. Sous des allures enjouées Blandine cacha le profond et grave amour qui la possédait. Était-ce parce qu'elle se savait acquise à Kehlmark pour la vie qu'elle ne recourut à aucun des manèges par lesquels la femme s'attache un amoureux? Cette absence de coquetterie contribua à mettre à l'aise cet adolescent timide et quinteux, inapte aux façons galantes. Il y avait des jours où il se montrait très empressé auprès d'elle; d'autres jours, il la couvait de regards singuliers ou semblait l'éviter et même la fuir.
Trois ans se sont écoulés. On est au mois de mai, aux approches de la nuit. La douairière de Kehlmark dîne seule chez sa vieille amie, Mme de Gasterlé, comme elle y est accoutumée tous les mois. Blandine ira la reprendre chez cette dame au coup de dix heures. Henry s'est retiré dans sa chambre où il travaille, — où plutôt il prétend travailler, car le moment et la saison incitent aux imaginations, aux curiosités, aux énervements.
Par la fenêtre ouverte, le jeune comte entend les accordéons et les orgues d'un faubourg ouvrier dont le séparent quelques hectares de jardins de plaisance, distribués entre la villa de la douairière et celles des voisins, et séparés par des haies vives. Depuis plusieurs soirs, les bouffées dolentes des cuivres fignolant le couvre-feu dans une caserne d'artillerie, située là- bas aux confins du faubourg, parviennent à Kehlmark avec les fanfares des lilas qui agitent leurs thyrses jusque sous sa fenêtre.
On bâtit aussi dans le voisinage; le gros oeuvre sera demain sous toit, et, tout le jour, le jeune patricien a entendu les maçons tirer d'argentines musiques des briques qu'ils battent de leurs truelles. Plusieurs fois, sollicité, il s'est penché au dehors, et il a vu les manoeuvres blancs et fauves, poupins garçons de la campagne, l'auget ou l'oiseau à l'épaule, inconscients équilibristes, gravir les échafaudages et affronter les vertiges. Parfois les feuillages les lui masquent, puis, brusquement, ils émergent de la futaie, en dramatique relief de chair active sur le bleu indifférent du ciel…
Pourquoi son coeur gonfle-t-il d'indicible nostalgie quand, après le coucher du soleil, il leur voit passer le rustique sarrau bleu par-dessus leurs nippes aussi barbouillées qu'une palette? Ce sera pire encore après-demain, quand ils auront fini; leur activité harmonieuse comme une orchestrique devenait une habitude flattant ses yeux et il prévoit qu'ils lui manqueront, ces peinards; l'un surtout, un alerte blondin, mieux équarri, plus cambré que les autres, qui trouvait, sans les chercher, des coups de reins, de jarret et d'épaules à désespérer un sculpteur. «Il y aura de ces aides-maçons dérobés à leur décoratif métier par la caserne», songe Kehlmark en entendant les appels du clairon, peut-être les leurs, expirer dans un friselis de feuilles et un remous de fragrances. Manoeuvres, paysans, déracinés de leurs villages, soldats casernés, villages désirés et lointains, clochers lancinants qui vous trouent les coeurs en mal de pays: cette association d'idées fugaces tourna chez Kehlmark en une capiteuse suggestion rustique d'où se détacha tout à coup, symbolique, l'image de Blandine, non point la Blandine d'à présent, mais la petite paysanne telle qu'elle s'avoua rétrospectivement à lui, le poète épris de force et de pleine nature.
— Elle est là-haut à sa toilette! se dit-il, car l'heure approche de rejoindre bonne maman.
Somnambulique, les yeux ivres de courses agrestes et d'étreintes éperdues, il monte à la chambre de la petite.
Quoiqu'elle fût en chemise, Blandine n'eut qu'un frisson à peine frileux devant cette intrusion. C'était comme si elle l'avait attendu. Elle était en train de démêler sa luxuriante chevelure flottant sur ses épaules et, embaumant la lavande et les aromatiques herbages de son pays, elle se tourna vers lui avec un confiant sourire. Il la prit par les mains, mais presque sans la regarder, scrutant des absences, des au-delà, fermant même les yeux pour sonder ces perspectives fuyantes, et il la poussa soumise, sans une parole, vers le lit fraîchement refait. Elle, frémissante et ravie, continuait à sourire et se donna comme à un nouveau vagabond.
Pourquoi se rappelait-il, avant le spasme, l'accordéonie au crépuscule, à travers les lilas en fleurs, et les jeunes villageois tirant le sarrau bleu sur les feuilles mortes de leurs hardes de travail? Était-ce parce que ces petits rustauds auraient pu être du pays de l'amante? Glorieux, il communiait en elle toute une humanité agreste; c'était la force, la saveur, le geste rude et charnu, la chair de la glèbe, la sève villageoise qu'il aimait en Blandine par ce soir nuptial. Cette fois et celles qui suivirent, il la posséda dans l'idée des désirs qu'elle aurait allumés chez de robustes manoeuvres ruraux, dans la ruée fauve, fumeuse et dépoitraillée d'une priapée de kermesse…
Un moment, Blandine avait rencontré le regard de ses yeux entr'ouverts. Quel abîme y découvrit-elle? L'abîme attire et l'amour est fait d'une part de vertige. Sans s'abandonner à la plénitude de la joie qu'elle avait espérée, sans se pâmer comme dans la bruyère phosphorescente entre les bras du Roi des Vanneurs, elle éprouva, du cerveau aux entrailles, une tendresse plus tragique pour le jeune comte de Kehlmark. C'est qu'elle avait surpris dans le regard d'Henry une angoisse infinie, dans son étreinte le cramponnement d'un noyé, dans son baiser la suffocation de l'assassiné qui appelle au secours.
Elle s'était livrée à lui, dominée par sa supériorité d'esprit; elle mit toujours du respect et de l'humilité dans leurs rapports. Ariaan, la brute saine et belle — Blandine en avait la conviction, à présent — n'avait jamais été consumé d'affres érotiques comparables à celles qui tisonnaient la chair et l'imagination de ce jeune patricien, trop cérébral, trop spéculatif.
Tout en l'adorant, elle l'approchait toujours avec une certaine inquiétude: la petite mort du nageur au premier contact de l'eau. Elle le trouvait singulier, fantasque, presque effrayant. Par moments il dégageait la tristesse des paysages diffamés; il était morne et glauque comme un canal traversant une banlieue encombrée de gravats et de scories. Le crépuscule qui pesait, par intermittences, sur ses pensées, passait comme une taie sur son beau regard bleu. Au plus fort de ses accès de bonté et de tendresse se produisirent des retours, des froids, de subits recroquevillements. Des réactions continuelles écartelaient son caractère. N'importe, dès la première apparition de Kehlmark, elle s'était sentie en présence d'un être mystérieux en qui parlait une voix inconnue dont elle resterait à jamais anxieuse; elle s'était vouée à lui, sans espoir de salut, comme à un dieu qui la reléguerait éternellement loin de son paradis, et quand elle le regardait il y avait dans ses yeux à elle l'expression de ceux des martyrs cherchant vainement à travers les nues le vol d'anges qui tardent à venir les enlever. Et pourtant, elle ignorait encore les rites et les pires épreuves de la religion d'amour à laquelle elle s'était consacrée.
VI
Leur saison charnelle ne dura point. Quand leurs liens physiques se furent relâchés, puis dissous, Blandine ne s'en affligea guère et en fut à peine surprise. Pourtant elle l'aimait plus passionnément que jamais, et elle lui gardait une idolâtre reconnaissance de l'hommage qu'il lui avait rendu, s'estimant heureuse et fière de son attachement.
La douairière avait soupçonné leur bonne entente, mais elle ignora toujours jusqu'à quel point ils s'étaient aimés. Elle souriait à cette affection, car elle s'habituait de plus en plus à considérer Blandine comme sa petite-fille, comme la soeur, sinon la femme de son Henry.
Mme de Kehlmark admirait, elle aussi, son petit-fils, mais lucide, avertie par sa sollicitude même, elle le devinait exceptionnel jusqu'à l'anomalie; quelque chose lui disait, à elle aussi, que le jeune comte serait malheureux s'il ne l'était déjà. Elle s'alarmait de cette promptitude, ou plutôt de cette inquiétude de son génie. Il travaillait par boutades, s'enfermait dans sa chambre, demeurait des semaines sans voir la rue, lisant, rimant, composant des partitions, se saturant l'âme de Beethoven, Schumann et Wagner, barbouillant des toiles, rangeant ses paperasses; puis, à ces claustrations excessives, succédaient des périodes où il éprouvait un besoin féroce de s'étourdir, où il se complaisait à battre les quartiers interlopes, à courir les bouges à matelots et à chaloupiers, se livrant à un noctambulisme effréné, disparaissant durant plusieurs jours, passant des carnavals entiers sans voir son lit, et lorsqu'il venait s'y abattre, à la façon d'une épave échouée sur la grève ou d'un fauve pourchassé et blessé qui a pu se traîner jusqu'à sa tanière, à bout, démoli, c'était pour ne plus en sortir non plus de plusieurs jours et dormir, dormir, et dormir encore!
On juge des transes par lesquelles passèrent les deux femmes. Le plus souvent, elles ne savaient ce qu'il était devenu. En partant pour ces caravanes, il se gardait de dire où il se rendait, tout comme à son retour il se taisait sur l'emploi de son temps et la nature de ses hantises. Comment concilier ces déportements avec la ferveur filiale qu'il entretenait pour son aïeule! Au retour de ces équipées, il pleurait comme un enfant, demandait pardon à la bonne dame, mais, disait-il, c'était plus fort que lui; il lui avait fallu ce changement, cette diversion tumultueuse; il avait besoin de s'étourdir, de se griser de mouvement et de tapage pour chasser le diable sait quelle préoccupation; car, sur celle-ci, il refusait de s'expliquer. Ou bien il prétextait des maux de tête, des névralgies, reste de sa grave maladie d'autrefois à la pension.
Il lui arriva un jour, sur les instances de Mme de Kehlmark, de conduire Blandine au bal le plus folâtre de la saison. Vers l'aube, il l'entraîna, à la faveur du domino, dans des bastringues de moindre étage, l'acoquina avec des masques de rencontre, lui fit prendre sa part d'un plaisir canaille, dans des milieux qui l'enivraient, lui, comme un mauvais alcool, mais sans lui procurer la joie ou seulement l'illusion de la joie. On remarqua à la ville qu'il ne frayait guère avec les gens de sa caste et qu'il recherchait au contraire la camaraderie d'artistes et de lettrés besoigneux ou même de parasites infimes. Réfractaire à l'étiquette et au code mondain, il ne se montrait dans aucun salon.
Ses goûts et ses penchants offraient de bizarres contradictions. Ainsi, le même dilettante acquéreur de rares estampes et amateur de reliures de prix, collectionnait des défroques et des outils de pauvres, des couteaux de matelot, de sordides tickets d'entrées de bals faubouriens.
Après s'être montré d'une grande expansion, le jeune Kehlmark se rencognait dans une contrainte farouche. Sa joie même était désordonnée et une rauque intonation de voix en révélait parfois la sombre arrière-pensée, au point que Blandine douta longtemps qu'il eût connu un jour de véritable sérénité. Son plaisir grimaçait, son rire grinçait. Il avait l'air de porter au dedans de lui cette aigre fumée dont parle le Dante: portando dentro accidioso fummo. Il semblait vouloir étouffer un mal secret, imposer silence à l'on ne savait quel remords! Dans ses grands yeux outre-mer, il y avait souvent de la provocation et de l'offensive, mais lorsqu'il cessait de se composer un visage, ses yeux s'inondaient de cette navrance sans bornes que Blandine y avait surprise et qui l'avait conjurée pour la vie, cette navrance comparable aux affres d'une bête acculée, d'un supplicié montant à l'échafaud, ou mieux encore au regard à la fois sinistre et sublime d'un Prométhée ravisseur du feu défendu.
Généreux jusqu'à la prodigalité, passionné pour les causes justes, révolté par les vilenies de la multitude, sensible à l'excès, il en arrivait à ne plus admettre la contradiction et à s'emporter contre quiconque s'avisait de le contrarier. Ainsi, un jour que Blandine voulait lui reprendre un gentil enfant de pauvres gens venus en visite chez Mme de Kehlmark, et pour lequel Henry s'était pris de tendresse, il s'oublia jusqu'à poursuivre son amie un poignard à la main et jusqu'à la blesser à l'épaule… Une détente se produisit aussitôt et, fou de désespoir, il se faisait horreur, menaçant de tourner contre lui l'arme qu'il avait dirigée contre Blandine.
Justement alarmée à la suite de cette alerte, la douairière lui ménagea, à son insu, pour ne pas l'impressionner fâcheusement, une entrevue avec un praticien célèbre, qui se rendit à la villa sous prétexte de demander à Kehlmark un renseignement bibliophilique. Le médecin étudia longuement le jeune homme, à la faveur d'une causerie sur la littérature à base scientifique.
Ayant revu la comtesse, le docteur diagnostiqua une irritabilité nerveuse dont ils s'ingénièrent vainement à découvrir la cause. À tout hasard, il prescrivit un régime hydrothérapique, la natation, l'escrime, le patinage, le cheval, et déclara, au surplus, n'avoir découvert chez le sujet, aucune lésion organique, aucune tare morbide. Au contraire, il prétendit n'avoir jamais rencontré plus souple intelligence, jugement aussi sain, pareille élévation de vues dans une nature plus vibrante; et il finit par féliciter l'aïeule, en disant avec cette rude bonhomie professionnelle: «Madame, ou bien je suis une parfaite ganache, ou ce jeune exalté fera honneur à votre nom. Il a du génie, votre petit-fils; il est de la trempe de ceux chez qui l'avenir recrute les artistes, les conquérants ou les apôtres!» — «Que n'est-il plutôt de la trempe des élus du bonheur!» soupira la douairière, peu ambitieuse, mais sensible pourtant à ces prédictions de gloire.
VII
En attendant que se vérifiassent ces brillants pronostics, Kehlmark se remit donc à ces exercices gymniques dans lesquels il avait excellé à la pension. Malheureusement, il apportait à ces sports la fièvre, l'outrance qu'il mettait dans ses paroles et ses actions. Il se complut en des prouesses de casse-cou, s'amusa à traverser à la nage de trop larges rivières, à naviguer à la voile par des temps houleux, à dresser des chevaux rétifs et vicieux. Un jour, sa monture s'emballait et, le long de la voie ferrée, galopait à la tête d'un train express, de front avec la locomotive, jusqu'au moment où elle s'abattait, entraînant son cavalier sous elle. Kehlmark en fut quitte pour une foulure. Une autre fois, le même cheval, écouteux à l'extrême, attelé à un dog- car prenait ombrage d'une brouette de maçon abandonnée au milieu de la rue, et, après un écart effrayant, se livrait à une course frénétique sur le square planté d'arbres, jusqu'à ce qu'il allât se jeter, avec la voiture, contre un réverbère. Kehlmark et son groom furent culbutés croupe par-dessus tête, mais se remirent aussitôt sur leurs pieds sans une égratignure. Le cheval sortait indemne de la collision. Quant à la voiture, défoncée et tordue, un badaud, appâté par une gratification, se chargea de la rouler jusque chez le carrossier. Un commerçant du quartier s'empressa de mettre son cheval et sa voiture à la disposition de M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairière attendait Henry pour le dîner, et il était loin du logis. Le groom attira l'attention de son maître sur l'extrême excitation du cheval, qui pointait des oreilles et s'ébrouait encore tout frémissant, et lui conseilla d'accepter l'offre de ce bourgeois. Mais le comte ne consentit à emprunter que la voiture. La trop ardente bête fut attelée à la voiture du notable. Kehlmark reprit les rênes, le groom monta sur le siège non sans rechigner. Contre leur attente, le cheval semblait calmé et prit une allure normale.
Mais en débouchant sur un viaduc non loin de la gare, ils avisèrent, en contrebas de la rampe, une foule de monde ameuté devant un train de pétrole qui flambait en projetant des flammes hautes comme des maisons.
— Attention, monsieur le comte, ça va lui reprendre! À votre place, je ferais demi-tour! proposa Landrillon, le domestique.
Et il fit mine de vouloir descendre.
Mais Henry l'en empêcha en fouettant le cheval et en rendant les rênes, de sorte que la bête effarée s'engagea au trot à travers la cohue.
— À la grâce de Dieu! avait dit le comte avec un sourire dédaigneux.
Déjouant les prévisions alarmantes du valet, cet animal qu'un bout de papier, qu'une feuille morte suffisait à apeurer traversa la foule, trotta sans manifester la moindre panique au milieu du crépitement des flammes, du sifflement de l'eau des pompes à vapeur, des cris et du tumulte des spectateurs.
— C'est égal, monsieur, nous l'avons échappé belle! dit
Landrillon lorsqu'ils eurent dépassé la zone critique.
Et il bougonnait, rancunier, entre ses dents:
«À des jeux pareils, il finira par laisser sa peau! C'est son affaire, mais de quel droit risque-t-il la mienne, de peau?»
On aurait dit, en effet, que le comte cherchait des occasions de se faire un malheur. De quelle peine pouvait-il bien être affligé pour mépriser ainsi la vie que deux femmes aimantes s'efforçaient de lui faire si radieuse et si douillette?
À présent, la comtesse et Blandine passaient par des angoisses encore plus mortelles qu'autrefois. La pauvre aïeule espérait lui concilier l'existence en satisfaisant ses fantaisies les plus dispendieuses, mais du train qu'il menait, il finirait par se ruiner de biens et de corps. «Que deviendra-t-il quand je n'y serai plus? se demandait la digne femme. Il aura bien besoin d'une compagne aimante et sage, d'une femme d'ordre, d'un ange gardien au dévouement profond et absolu!»
Par un reste de préjugé, Mme de Kehlmark n'alla point jusqu'à recommander le mariage à ceux qu'elle appelait ses deux enfants, mais elle ne le leur aurait point déconseillé. Quand elle était seule avec Blandine, elle lui exprimait ses appréhensions pour l'avenir du jeune comte: «Il faudrait, disait-elle, une véritable sainte, une égide à ce grand enfant illusionné pour le conduire dans la vie, quelqu'un qui, sans l'arracher brutalement à ses chimères, le mènerait tout doucement par la main dans les sentiers de la réalité!»
Blandine promit du fond de l'âme à sa bienfaitrice de toujours veiller sur le jeune comte et de ne se séparer de lui que s'il la chassait. La douairière eût voulu rendre leur union indissoluble, mais elle n'osa aborder ce sujet délicat avec Henry et lui faire part de son voeu le plus cher. À force de se ronger le coeur, sa robuste santé finit par s'altérer et son état s'aggrava de jour en jour. Elle voyait approcher la mort avec cette fière résignation puisée dans les écrits de ses philosophes préférés; elle l'aurait même accueillie avec la joie que le travailleur, vaincu par la fatigue d'une rude semaine, manifeste à l'idée du repos dominical, si le sort de son cher garçon ne l'avait bourrelée d'angoisses.
Henry et Blandine se tenaient à son chevet, trompés par le calme de la moribonde, et ne pouvant croire à l'imminence de la fin.
Il paraît que le voisinage de la mort prête aux agonisants le don de seconde vue et de prophétie. La douairière de Kehlmark entrevit-elle l'avenir scabreux de son petit-fils? Craignit-elle de demander à Blandine d'associer irrévocablement sa destinée à celle d'Henry? Toujours est-il qu'elle ne formula point son désir suprême. Avec un sourire plein d'ineffable adjuration, elle se borna à presser sacramentellement leurs mains réunies, et elle passa, triste, non de mourir, mais d'abandonner ses enfants.
Par testament, elle laissait à Blandine une somme assez forte pour assurer son indépendance et lui permettre de s'établir. Mais ne l'eût-elle point promis à la morte tant vénérée, que la jeune femme serait demeurée pour la vie avec Henry de Kehlmark.
Quand, quelques mois après la mort de l'aïeule, le comte, de plus en plus dégoûté du monde banal et conforme, annonça à Blandine son projet de s'installer à l'Escal-Vigor, loin de la capitale, dans une île luxuriante et barbare, elle lui dit simplement:
— Cela me convient parfaitement, monsieur Henry.
Malgré leur intimité, il était rare qu'elle ne fît précéder le nom du jeune homme de cette appellation respectueuse.
Kehlmark, n'ayant sondé encore l'affection absolue qu'elle lui vouait, s'était imaginé qu'elle profiterait des libéralités de la défunte pour retourner en son pays natal de Campine et s'y mettre en quête d'un épouseur sortable.
— Que veux-tu dire? lui demanda-t-il, intimidé par l'air de douloureuse surprise qui avait envahi le visage de la jeune femme.
— Avec votre permission, monsieur Henry, je vous suivrai partout où vous jugerez bon de vous fixer, à moins que ma présence ne vous soit devenue importune…
Et des larmes de reproche tremblaient à ses cils, quoiqu'elle fît un effort pour lui sourire comme toujours.
— Pardonnez-moi, Blandine, balbutia le maladroit… Vous savez bien que nulle compagnie, nulle présence ne pourrait m'être plus précieuse que la vôtre… Mais encore ne veux-je abuser de votre abnégation… Après avoir sacrifié quelques-unes des plus belles années de votre jeunesse à soigner ma vénérable aïeule, je ne puis consentir à ce que vous vous enterriez là-bas, dans un désert, avec moi; dans une situation fausse, exposée aux médisances de rustres malveillants; je le puis d'autant moins aujourd'hui que vous êtes libre, la chère défunte ayant essayé de reconnaître vos dévoués services en vous assurant de quoi ne dépendre de personne… Vous pourrez donc vous établir avantageusement…
Il allait ajouter «et trouver un mari», mais les yeux de plus en plus éplorés de sa maîtresse lui firent sentir que cette parole eût été abominable.
— Oui, poursuivit-il en lui prenant les mains et en la regardant de ces yeux énigmatiques dans lesquels il y avait à la fois du malaise et de l'exaltation, vous méritez d'être heureuse, très heureuse, ma bonne Blandine!… Car vous fûtes si affectueuse, même meilleure que moi, son petit-fils, pour la morte bien aimée… Ah! moi, je lui occasionnai bien des soucis, — vous en savez quelque chose, vous sa confidente, — je la navrai bien malgré moi, mais cruellement tout de même… Et peut-être par mon caractère inégal et mes nombreuses frasques, ai-je hâté sa fin… Mais crois-moi bien, Blandine, ce n'était pas de ma faute: non, non, jamais je ne le faisais exprès… Il y avait autre chose, des choses que personne, pas même toi, ne pourrait comprendre et s'imaginer; la fatalité, l'inexplicable s'en mêlait…
Ici, son regard se fit plus nébuleux encore et, d'un revers de la main, il s'essuyait la sueur du front, en regrettant sans doute de ne pouvoir en même temps se débarrasser d'une image obsédante.
— Tandis que vous, Blandine, ajouta-t-il, vous ne lui aurez été que baume, sourire et caresse… Ah, laissez-moi, ma pauvre enfant, c'est le moment de la séparation… Cela vaudra mieux pour vous sinon pour moi…
Il se détournait tout bouleversé, lui-même prêt à pleurer, et s'éloignait en faisant le geste de la repousser, mais elle s'empara avidement de cette main qui se flattait de la bannir:
— Vous ne le voudrez pas, Henry! s'écria-t-elle avec un accent de supplication qui alla au coeur du jeune comte. Où m'en irais-je? Après votre sainte aïeule, il ne me reste que vous à chérir. Vous êtes ma raison d'être. Et surtout ne me parlez pas de sacrifice. Les années que j'eus le bonheur de passer auprès de Mme de Kehlmark n'auraient jamais pu être plus belles!… Je dois tout à votre grand'mère, monsieur le comte!… Ô laissez-moi bien humblement reporter sur vous la dette que j'ai contractée envers elle… Vous aurez besoin d'un intendant, d'un administrateur pour s'occuper de vos affaires, gérer votre fortune, diriger votre maison… Vous entretenez de trop radieuses, de trop nobles idées pour vous tracasser à tous ces détails prosaïques et matériels. Compter, chiffrer, n'est pas votre fait; moi, c'est ma vie… Je ne connais même que ça! Allons, monsieur l'artiste, (elle se faisait adorablement câline) un bon mouvement, ne me renvoyez pas cette fois-ci; consentez à me maintenir dans l'emploi que je remplissais chez la comtesse… Si elle était ici, elle-même intercéderait pour moi… À moins que vous ne songiez à vous marier?
— Me marier! se récria-t-il. Moi, me marier!
Impossible de se méprendre à l'intonation de ces paroles. Le comte de Kehlmark devait être en effet réfractaire à tout pacte conjugal.
Blandine parvint à peine à dissimuler sa joie; du rire traversait ses larmes.
— Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra votre grand château là-bas? Qui prendra soin de vous? Est-il quelqu'un qui connaisse vos goûts mieux que moi et qui mette autant de sollicitude à les flatter? Non, Henry, la séparation est impossible… Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que je pourrais me proscrire de votre présence… Tenez, même si vous vous étiez marié, j'aurais voulu vivre à votre foyer dans l'ombre, obscure, soumise, rien que votre humble servante… Oui, si vous le désirez, je ne serai plus que votre fidèle factotum… Ah! monsieur Henry, prenez-moi avec vous; vous verrez, je ne serai guère encombrante, je ne vous importunerai pas de ma personne, je m'effacerai autant que vous l'exigerez… D'ailleurs, je puis bien vous le dire, Henry, c'était le voeu de votre grand'mère, gardez- moi au moins, par égard pour la chère en allée…
Et, profondément remuée, Blandine éclata de nouveau en sanglots;
Kehlmark aussi se sentit ébranlé jusqu'au fond de l'âme.
Il attira doucement la jeune fille contre sa poitrine et la baisa fraternellement sur le front.
— Eh bien, qu'il soit fait selon ton désir! murmura-t-il, mais puisses-tu ne jamais t'en repentir, ne jamais me reprocher ce fatal consentement!
En prononçant ces dernières paroles, sa voix tremblait et s'assourdissait comme sous la menace d'une inéluctable catastrophe.
VIII
Avec Blandine, le comte de Kehlmark avait emmené à l'Escal-Vigor, son seul domestique, le même qui l'accompagnait lors de l'accident de voiture.
Thibaut Landrillon, fils d'un garde forestier ardennais, était un courtaud trapu et solide, assez bien tourné. Ayant passé longtemps par la caserne, il en gardait le type et les façons du «fricoteur», du «casseur d'assiettes et de coeurs», comme il disait en son jargon de corps de garde. Rond de visage, il avait l'oeil brun, émerillonné aux moiteurs lubriques, un petit nez carlin et frétillant de grosses lèvres de ce rouge de minium, signe, à la fois, de cruauté et de sensibilité; un pinceau de moustache, la virgule; les joues allumées par une menace de couperose; de petites oreilles ourlées et poilues de satyre, les cheveux drus et broussailleux, le parler gras et gouailleur, les hanches roulantes, des jambes torses. Viveur de bas étage, il cachait, sous une rondeur de surface, et un bagout bongarçonnier, une âme rapace et trigaude.
Ses façons scurriles, ses sorties peuple et pimentées avaient cependant le don d'amuser et de dérider le pensif et toujours préoccupé, toujours tendu châtelain d'Escal-Vigor, à la façon dont les clowns et les bouffons de cour trompaient et dissipaient autrefois l'hypocondrie ou le latent remords d'un tyran. Paillard vicieux ayant traîné dans les sentines de la débauche, palefrenier des pieds à la tête, le moral aussi imprégné de fumier que sa souquenille et ses bottes, ce garçon suintait l'esprit d'une fleur de populace. Sa casquette sur l'oreille continuait à jouer le bonnet de police du troupier. Toujours les mains au fond des poches de la culotte, le brûle-gueule dans un coin de la bouche ou la chique promenée d'une joue à l'autre; et s'entourant d'âcres jets de salive ou de bouffées suffocantes dont semblait se pimenter et se colorer son vocabulaire.
Aucun bienfait ne l'eût touché ou attendri. À l'égard de son maître qui l'avait cependant ramassé dans la boue, en dépit d'une cartouche jaune et de déplorables références, il entretenait l'envie, le mauvais gré, la rancune du gueux contre le riche et du bélître contre l'homme bien né, une hargne féroce dissimulée sous une luronnerie de gavroche. Ses allures désintéressées masquaient un effréné désir de jouissances triviales, car du luxe et de la fortune, les tempéraments de cette trempe convoitent exclusivement les sensations toutes physiques que peuvent se payer les détenteurs de l'or. Quant aux plaisirs intellectuels que goûtait Kehlmark, Landrillon les tenait pour autant de niaiseries.