LA FANEUSE D'AMOUR
Georges EEKHOUD
—Roman—
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ DU MERCVRE DE FRANCE
XV, RUE DE L'ÉCHAUDÉ-SAINT GERMAIN, XV
MCM
Chapitres:
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I
Lorsque, devenue comtesse d'Adembrode, Clara Mortsel s'éprit de la nature campinoise, parfois le décor oublié de sa première enfance, écoulée dans une autre région rurale, revenait à sa pensée.
La famille de Clara était originaire du canton de Boom, de ces polders gras et argileux qu'alluvionnent le Rupel et l'Escaut. Sa mère, orpheline élevée par charité, sortit de l'ouvroir vers les dix-huit ans, avec quelques connaissances manuelles, outre la lecture, l'écriture et les quatre règles, et se mit, sur la recommandation des religieuses, au service d'une dame de qualité retirée à la campagne près d'Hemixem, après que, ravies de l'intelligence et de la gentillesse de la petite, les sœurs eussent vainement essayé de la coiffer du béguin. Une piquante brunette, la camériste de la douairière de Dhose! On vantait surtout ses yeux qu'elle avait très noirs et régulièrement fendus et sa chevelure indisciplinée. Elle savait ses avantages, aimait à se les entendre énumérer. Aucun ne les lui détaillait aussi complaisamment que Nikkel Mortsel, le briquetier, un courtaud membru, âgé de vingt ans. Il avait la joue plutôt cotonneuse que barbue, la parole facile et l'œil polisson. Nikkel Mortsel, s'était bientôt accointé de cette éventée de Rikka, toujours à la rue, du côté des briqueteries, le panier au bras par contenance. Ses tabliers et ses bonnets très blancs alléchaient, dès qu'elle se montrait, le manœuvre le plus absorbé. La coquette résista aux cajoleries de Nikkel, crut le maintenir parmi ses soupirants ordinaires; le luron ne l'entendait pas ainsi. Il commença par l'amuser, il finit par l'émouvoir. Ce falot mal nippé, à la dégaine de casseur, trouva pour la séduire d'irrésistibles suppliques de gestes et de regards. Un soir de kermesse qu'il l'avait énervée et pétrie à point aux spirales érotiques de la valse, il l'entraîna dans les fours à briques, en partie éteints et déserts les dimanches, et posséda goulûment cette femme déjà rendue et pâmée.
Cinq mois après, Mme de Dhose, prude et rigoriste, pas mal prévenue contre les airs évaporés et les toilettes claires de la pupille des bonnes sœurs, constatait son embonpoint anormal et la chassait ignominieusement. La maladroite ne songea pas un instant à retourner chez ses premières protectrices. Par bonheur Nikkel Mortsel restait absolument féru de sa conquête. Le coureur de guilledou se doublait chez lui d'un esprit pratique, il devinait en Rikka des qualités de ménagère qui le déterminèrent à l'épouser. La pauvresse ne s'estima que trop heureuse de s'unir chrétiennement à ce gaillard dégourdi qu'elle avait cru leurrer sans jamais faire la culbute.
Elle le suivit à Niel où naquît la petite Clara.
II
L'enfant poussa, sans raccroc, musclée et sanguine comme son père, avec la taille élancée, l'impressionnabilité nerveuse, les traits réguliers et les insondables yeux noirs de sa mère. De bonne heure elle se montra timide et concentrée. Elle écoutait beaucoup, mais le sens des mots la préoccupait moins que la musique des voix.
Des parents plus désœuvrés que les siens eussent certainement remarqué sa sensibilité extrême à l'action de la couleur, du parfum et du son; ils auraient même été alarmés plus d'une fois par la bizarrerie de ses affinités et de ses répugnances sensorielles. Le claquement d'un fouet de charretier, la corne d'un garde-barrière, la ritournelle mélopique des haleurs, le glougloutement des gouttières, le bruit de la pluie aux les feuilles, toutes les rumeurs de l'eau, les moisissures de l'automne les odeurs de brasseries, voire l'âcre puantant du ton, la plongeaient dans des extases et provoquaient ses délectations; en revanche, elle dédaignait le parfum des roses, bâillait devant les murs fraîchement peints, tachait ou déchirait ses vêtements neufs et pleurait à chaudes larmes lorsqu'on jetait au rebut ses hardes usées. Toutes ses prédilections allèrent aux choses maussades, farouches, incomprises.
Ses plus grandes félicités lui venaient de la rivière. Boudant la villette aux rues basses et bien lavées, avec des façades luisantes, elle s'isolait des heures au bord du Rupel huileux se traînant péniblement, enflé et inerte dans son lit de limon. Elle courait sur la jetée à la rencontre des bateliers et s'accrochait, avec des avidités caressantes de jeune chienne en mal de dentition, à leurs bottes ruisselantes. Le bleu marin de leurs tricots et de leurs grègues devint une de ses couleurs préférées, celle qu'elle choisit plus tard pour ses jerseys. Ce fut même, avec l'indigo foncé et luisant du sarrau des rustres, le seul bleu qu'elle affectionnât.
Des chalands chargeaient au pied des bermes où s'entassaient des blocs de briques et de tuiles. L'enfant amorcée assistait à la manœuvre, admirait ces ouvriers poudreux ou gâcheux suivant la temps. Qu'elle se désagrégeât en boue ou en poussière, la marchandise de ces tâcherons les passait toujours à la même teinte rougeâtre. Les talus et les chantiers en étaient enduits. Rouges aussi les fours et les hangars au fil de l'eau en contrebas de la digue, rouges encore les cheminées cylindriques dépassant les bâtiments qui s'agglomèrent alentour. Des façons de vallées creusées par le travail des hommes pour l'extraction de l'argile s'élargissaient, pénétrant toujours plus avant dans l'intérieur des terres et disputant la glèbe aux cultures. La végétation était reléguée aux confins, constamment reculés, de cette zone industrielle. Briqueteries et tuileries brunâtres par les temps gris, rutilaient sous le ciel bleu. Une chaleur délétère; des vapeurs azotées, âpres, lourdes et violâtres, montaient des fournaises répandant une fade odeur de terre cuite et renchérissaient sur la radiation d'un implacable soleil. Dans cette géhenne, les hommes travaillaient nus jusqu'à la ceinture. Et l'on ne savait, par moments, ce qui fumait et grésillait le plus de leur encolure tannée ou de leurs pains de briques.
Clara bayait à ces labeurs; terrifiée mais vaguement chatouillée dans ses transes. Impressions à la fois rudes et émollientes comme un massage de la pensée.
L'hiver, régnaient l'humidité et la fièvre. Des miasmes paludéens planaient au-dessus, des prairies lointaines, converties en baissières par les eaux extravasées du Rupel.
Le paysage gris s'alourdissait, s'embrumait davantage. Les flots glauques et flaves reflétaient les nuages de sépia au ventre violacé. Les brouillards s'accrochaient aux drèves dépouillées, dans les arrière-plans. Et les bâtiments industriels saignaient sur ce fond sombre, un sang brunâtre, coagulé, alors que sur l'azur estival ils paraissaient flamber. Ce glorieux rouge pourrissant jusqu'à ne plus représenter que du brun, jetait comme des, rappels tragiques dans la trame de l'atmosphère endeuillie.
Et Clara se sentait plus touchée, le cœur plus gros, devant ces dégradations morbides que devant des couleurs franches.
III
Vers les 186..., Nikkel Mortsel apprit que la main-d'œuvre manquait à Anvers. On entreprenait la démolition des anciens remparts de la ville. Des fossés se comblaient, des quartiers neufs s'élevaient sur les forts de l'enceinte depuis longtemps débordés par la cité comme une jaque d'enfant que fait craquer le torse d'une fille nubile. Le génie militaire prenait mesure à la forte pucelle d'une nouvelle ceinture crénelée.
Alléchés par un salaire plus sérieux, nombre de journaliers des campagnes s'embauchaient chez les entrepreneurs urbains. Le ménage des Mortsel émigra des premiers sous les toits d'une bicoque du quartier Saint-André, dans la ruelle du Sureau. Maintenant, au lieu de cuire les briques, Nikkel dut se familiariser avec leur emploi. Apprentissage probablement onéreux, car Nikkel n'avait plus douze ans. La chance intervint en faveur de l'aspirant plâtrier. Débarqué d'un jour dans la grande ville, il rencontra un de ses pays, devenu compagnon maçon, qui se l'attacha d'emblée, comme manœuvre. Cette protection et aussi l'âge et la bonne volonté du postulant, lui épargnèrent les vexatoires épreuves de l'initiation. On l'accueillit même en camarade dès son apparition.
Au début un seul l'asticotait et rôdait autour de lui pour l'essayer, mais au premier attouchement Nikkel prit à bras le corps l'expérimentateur, un échalas olivâtre et noueux, le démolit d'un maître coup de rein et le vautra dans la boue, prouvant sans esbroufe à toute la coterie qu'il en cuirait aux malveillants.
Intelligent, d'humeur amène, madré au fond il conquit rapidement ses grades. Après un an, il n'aidait plus ses anciens, mais chargeait ses propres outils et s'essayait à la construction. Il apprenait à lever des murs entre deux lignes, plantait ses broches, prenait ses aplombs. L'œil juste, il recourait à peine au chas et il n'eut bientôt pas son pareil pour hourder, plâtrer, gobeter, et enfin pour tailler la pierre.
Le matin, il emportait du café dans une gourde de fer blanc et deux grosses tartines roulées dans une gazette. A midi, si la distance du chantier au logis empêchait son homme de rentrer, Rikka, accompagnée de la petite Clara, trimbalait jusqu'à la bâtisse la gamelle de fricot enveloppée d'une serviette appétissante. Et toutes deux s'amusaient, assises sur une pierre ou sur une brouette, à lui voir engouler la portion fumante, le plein air et le turbin aiguisant ses fringales.
Plus grande, Clara apporta seule le dîner au maçon.
L'enfant écarquillait les yeux, prenait plaisir, après le travail des terrassiers, à voir sortir les fondations du sol, puis s'élever chaque jour au-dessus du rez-de-chaussée. Elle reconnaissait tous ces hommes bistres qui la saluaient rondement, la hélaient dès son approche et, après la bâfrée, jonglaient avec la mioche comme avec une poupée. Clara souriait d'un petit air sérieux à leurs tours; juchée sur leur épaule ou sur leur poing tendu, frileusement accrochée à leur cou, criait: «Encore! Encore!» lorsqu'on la remettait à terre, et son ravissement se marquait par une rougeur presque fébrile à ses pommettes.
Il lui arriva d'oublier l'heure et d'être oubliée par son père; alors elle assistait à la reprise du travail. Les tombereaux cahotants charriaient les matériaux; le conducteur enlevait la planche de l'arrière-train, dételait à moitié le cheval, la charrette trébuchait, la charge de briques chavirait et s'écroulait avec fracas, soulevant cette poussière rouilleuse des quais de Niel et de Boom.
Le charretier, aux tons de terre-cuite friandement modelée, rajustait la planche à l'arrière-train du tombereau, sautait à la place des briques, démarrait et s'éloignait à hue, à dia, la longe à la main, sifflant et claquant du fouet....
Cependant reprenait l'argentine musique des truelles raclant la pierre et étendant le mortier, le grincement des ripes, le floc-floc des rabots dans le bassin de sable, le pschitt de l'eau noyant la chaux vive.
La requéraient à présent l'installation des échafaudages, la manœuvre des poulies, des moufles et des chèvres. Il s'agissait de guinder un de ces énormes monolythes en pierre de taille, et ce n'était par trop d'une équipe de huit hommes pour desservir l'appareil.
Des compagnons, les uns espacés, fixaient les haubans à des points voisins, puis les autres, ahanant, faisaient virer le treuil. Cordages et poulies grinçaient. Suspendus, un pied sur l'échelon, les rudes gars s'exhortaient et s'interpellaient, pesaient sur les leviers, dans des poses de génies de la force; leurs biceps aussi tendus que les cordes; clamant, avant de donner à la fois, le coup de collier, de traînantes onomatopées: Otayo! ha-li-hue! Hi-ma-ho!
Et à chaque effort de leurs musculatures réunies, la pierre ne s'élevait que de très peu. Oscillant avec lenteur au bout du câble, contrariant de toute son inertie sournoise l'impulsion intelligente de ces turbineurs, elle tirait sur la poulie comme pour la briser et les réduire en bouillie. Mais la lourde pierre est calée, et Clara s'absorbe à présent dans la contemplation, des gâcheurs et goujats en train de préparer le mortier: ils ont creusé le bassin pour l'éteignage de la chaux, épierré le plâtre en le passant à travers le sas, et maintenant ils arrosent graduellement le mélange du contenu de leurs seaux d'eau. A chaque aspersion, une vapeur monte de l'aire et enveloppe de gaze les manœuvres déjà blancs comme des pierrots.
Lorsque se dissipe cette vapeur sifflante, Clara les voit corroyer la mixture en se balançant sur un pied, et ces mouvements cadencés d'apprentis imberbes, poupards et râblus, la bercent, la fascinent, la grisent presque et suspendent les battements de son cœur.
Il est temps que s'effectue la combinaison de la chaux et du sable. Les maîtres accroupis sur les massifs attendent leur augée, et, en grommelant, talonnent les gamins.
Gâcheurs de se hâter, mais il faut que les parcelles de chaux laiteuse et le sable de la Campine, jaune comme les fleurs des genêts, se soient totalement amalgamés.
Alors le goujat gave son «oiseau» de ce mortier gras, monte à l'échelle et va ravitailler son compagnon.
D'autres adolescents tassent des briques dans un panier ou les dressent sur une planchette horizontale fixée, à hauteur de l'épaule, sur deux montants. Le faix étant complet, le jeune atlante se place entre les deux poteaux, s'arc-boute, se cambre, et l'assied sur l'épaule.
Vaguement angoissée, Clara accompagnait dans leur ascension ces petits hommes, courageux enfants, à peine plus âgés qu'elle. Equilibristes irréprochables, presque coquets, ils traversaient des appontements dont leurs pieds déchaussés couvraient la largeur, narguant les vertiges ils passaient entre les gîtages du même pas sûr et mesuré, escaladaient des rangées de poutres, séparées par de larges vides. Et tous, sous leur apparence de mastoc, sous leur apathie d'oursons mal dégrossis, malgré leur dégaine un tantinet balourde, possédaient une adresse et un sang-froid de matelots et de funambules.
La fillette s'inquiétait lorsqu'un trumeau lui masquait durant quelques secondes le hardi grimpeur; mais ses nerfs se détendaient lorsqu'il réapparaissait toujours d'aplomb, toujours sauf, aussi ferme qu'un somnambule, dans la baie d'une fenêtre ou sur le faîte d'un pignon.
IV
Le métier battant, Nikkel passait maître-compagnon et gagnait de fortes semaines. La femme ramait dur de son côté, réalisait des économies sans apparente lésine. Tout dans leur logement révélait une propreté de ferme hollandaise. Rikka entretenait ses nippes et celles de son enfant au point de les faire paraître neuves et bourgeoises. Leur nid formait oasis dans l'affreuse maisonnée au milieu des prolifiques tribus de logeurs rongés de vermine et de crasse. Dans le galetas de huit mètres sur quatre, avec ses deux lits de bois peint jouant l'acajou, sa huche, son poêle, sa batterie sommaire, une table et deux chaises, il leur fallait cuisiner et dormir, repaître et s'astiquer. Tous les efforts de Rikka, tendaient à expulser de leur logis cette odeur d'échauffé, de graillon, de loques imprégnées de sueur, ces miasmes de buanderie, s'impatronisant par le trou de la serrure et les joints de la porte.
Clara se remémora toujours ce fumet du pauvre, mais plutôt comme une chose mélancolique sollicitant la commisération. Elle garda pour jamais dans les oreilles, avec plus de complaisance que de rancune, les disputes des voisins de carreau, les dégringolades au petit jour des chambrelans ensabotés, dans l'escalier noir, auquel servait de rampe une corde poisseuse comme le ligneul, et surtout les titubements des ivrognes les soirs de la Sainte-Touche et de la Saint-Lundi, ruineuses féries; les expectorations de jurons lardées de gravelures, le fracas des portes, les criailleries des femmes, le fausset des enfants, les carambolages des masses humaines contre les parois et la trépidation des planchers.
Le soir, couchée avant le retour du père, ces hourvaris empêchaient la fillette de s'endormir. Silencieuse elle dissimulait son insomnie, et scrutait sa mère qui ravaudait devant le pâle quinquet ou qui surveillait le miroton de Nikkel. La figure avenante et apaisée de Rikka, la décence de sa toilette, la symétrie du mobilier, au lieu de flatter Clara, l'irritaient presque par leur implacable régularité, leur égoïste quiétude.
Rikka, la folle soubrette, se ressentait aujourd'hui de l'éducation du couvent. Depuis longtemps elle avait rajusté son bonnet; sa robe présentait des cassures de soutane et la ménagère avait des sourires vagues, en coulisse de fille repentie. Clara suspectait chez sa mère un désintéressement raisonné du prochain, une étroite conscience de dévote, des mépris de bonne ménagère pour les irréguliers; et Clara l'en aimait moins, instinctivement. Un jour que Rikka l'embrassait: "Tu sens trop le savon et pas assez la viande!" faisait la petite en se dégageant. Ces soirs-là, que le pas de Nikkel résonnât sur le palier, vite la mâtine de simuler le sommeil et de fermer les yeux. Et ce petit corps potelé frissonnait d'aise lorsque le plâtrier, humide et poudreux, oint de glaise ou tavelé de gravats, la dénichait un moment, la palpait de ses mains calleuses, appliquait son visage râpeux à ces joues en fleur et l'égratignait pour la caresser.
V
Clara avait pris tout particulièrement en sympathie un manœuvre arrivant chaque jour du village de Duffel par ces matineux trains de banlieue qui drainent la main-d'œuvre rurale.
Il avait quatorze ans, soit cinq ans de plus que la petite Mortsel, un teint rosé de contadin, légèrement briqueté par places, des cheveux de filasse, de bonnes joues pleines, de grosses lèvres, de grands yeux bleuâtres, humides, ahuris et comme douillets, la physionomie débonnaire, des membres potelés, une carre robuste, l'encolure et les reins d'un goussaut, la démarche passive d'un athlète embarrassé de sa force.
C'était l'aîné de petits cultivateurs, mieux partagés sous le rapport de la progéniture que sous celui des écus. Ses parents le tenaient pour «innocent» ou «faible d'esprit» mais comme il était le plus grand, en attendant la croissance de ses frères ils l'envoyaient à la ville, malgré sa fêlure, gagner quelques centimes par jour.
Si la cervelle lui manquait pour devenir jamais un ouvrier passable, du moins serait-il apte au charriage des matériaux et rendrait-il les services mécaniques d'une chèvre et d'un ascenseur.
Maîtres et compagnons l'eurent bientôt jaugé et se mirent à exploiter à outrance cette force brute et candide incapable de rancune, de colère ou même de volonté.
Flup Barend, Flupi comme ils l'appelaient, servit de bardot non seulement aux ouvriers, mais encore aux apprentis de son âge. Taillé en lutteur, il se laissait berner comme le plus malingre des enfants de peine.
A six heures du matin, été comme hiver, par le froid, la pluie et les ténèbres, les tapées de travailleurs ruraux guettent le passage du train en battant de leurs sabots les dalles du quai. Un coup de sifflet prolongé annonce le convoi. Le fanal blanc, au ventre de la locomotive, grandit, s'écarquillé comme une prunelle de cyclope. Le frein grince; las de se morfondre, le contingent de Duffel saute sur le marchepied avant que le train n'ait stoppé; s'accroche par grappes aux portières et, les uns poussant les autres, s'enfourne dans les wagons de troisième classe déjà occupés par des cohortes plus lointaines.
Flup Barend a toujours peine à se caser. Ses compagnons, après l'avoir appelé dans leur caisse se serrent de mauvaise grâce, souvent les rudes espiègles le contraignent à rester debout et le repoussent à tour de rôle. Les plus avisés des gars, désireux de prolonger jusqu'à la ville leur somme interrompu, se sont emparés des bons coins, et s'allongent genou à genou. Les turlupins envoient malicieusement Flup Barend s'empêtrer dans les jambes des dormeurs. Alors empêchés de fermer l'œil, ceux-ci sortent de leur torpeur pour dauber furieusement le manœuvre. Ou si, par exception, il parvient à s'asseoir et qu'il essaie aussi de rabattre les paupières, ses voisins lui broient les côtes, le tirent par le nez et les cheveux, pincent ses cuisses, et ses vis-à-vis lui insufflent dans les narines l'âcre bouffée de leur première bouffarde. Ces voyages fournissent le plus fréquent sujet des conversations entre Clara et Flup, à la trêve de midi, lorsqu'elle entraîne le bénin garçon loin de ses persécuteurs et se réfugie avec lui sur le pas d'une porte. Car elle s'est éprise du souffre-douleur attiré, de son côté, par les mines apitoyées de la fillette. Pour savoir les tribulations du trop placide Flup, son amie doit l'interroger; il ne se plaindrait pas du moment qu'elle l'a rejoint; sa large face rayonne et il la mange de ses yeux de chien fidèle. Clara pochette toujours, pour ce tête à tête du midi, une pomme, un sucre d'orge, un caramel au sirop ou une autre de ces friandises du pauvre qu'elle partage avec Flup en se servant de ses doigts et même, ce qu'il préfère, de ses dents. Au jeu d'osselets succédant à ces amoureuses dînettes, elle le bat sans vergogne. Mais être vaincu par elle c'est de la jouissance. "Bon Flup, pauvre Flupi!" ces mots reviennent sans cesse sur les lèvres de la petite, le bras passé autour de l'encolure de cette excellente pâte de garçon. D'autres fois indignée de sa mansuétude elle le pousse à la révolte: "Fi le polton! Pâtir avec des bras pareils!"
Flup promet de regimber, mais la première taloche le trouve aussi passif qu'auparavant.
Cependant Clara prend tellement à cœur la cause de son protégé qu'elle se brouille avec plusieurs maçons de ses amis, et refuse désormais de jouer avec eux. Son enfantine toquade pour le Mouton (c'est un des surnoms de Flup) amuse beaucoup l'équipe, rien moins que sentimentale, et ils punissent la gamine de ses bouderies et de ses infidélités en exerçant de nouvelles brimades sur son favori.
A présent, elle passe la plus grande partie du jour au pied de la bâtisse où s'éreinte le bonasse apprenti. Trompant à tout instant la surveillance de Rikka, elle s'esquive par un entrebâillement de la porte. Elle halète après la présence de son ami, elle n'a plus d'attention que pour Flup et les gestes de Flup: Elle l'attend dès le matin sur le chantier, à l'heure du débarquement des coteries rurales.
Le soir, au moment ou celles-ci détalent pour regagner leurs clochers, son cœur gonfle en voyant le blondin passer la blouse bleue, par-dessus sa cotte de velours fauve et mettre en bandoulière la gourde de fer blanc.
Ces enfants prolongeaient leurs adieux comme s'ils ne devaient plus se revoir! Flup a'attardait, les yeux rivés aux prunelles humides de sa mie et ses mains calleuses froissaient les menottes moins gercées de la bambine.
Les journaliers de Duffel réclamaient Flupi, l'arrachaient même à ces caressantes étreintes, car ils n'entendaient point se priver de leur principale amusoire: «Allez hop le Mouton! Assez de tendresse. Il en faut pour demain, Marche!»
Clara brûlait de lui baiser ces bonnes grosses lèvres de bigarreau, mais elle se retenait sous les regards narquois des autres, de crainte que cette caresse balsamique ne rapportât de nouvelles bourrades au bien-aimé, et elle se contentait de le tâter le long du corps et de s'enfiévrer à la tiédeur particulière que sa jeunesse entretenait dans ses grossiers vêtements de velours côtelé.
Il se dérobait à grand'peine à ces douces privautés, puis se mettait à courir pour rattraper les compagnons et s'insinuait dans leur rang, emboîtait leur pas accéléré.
Une fois deux plâtriers décoiffèrent Flup et jetant et rattrapant sa casquette sur leurs spatules, ils finirent par plonger celle-ci dans la chaux vive.
En repêchant sa coiffure, le bardot faillit piquer une tête dans la matière corrosive, pour le plus grand déduit des regardants.
Clara, que cette scène exaspérait depuis des minutes, n'y tenant plus, vola comme une guêpe sur l'un de ces tourmenteurs, précisément ce grand échalas de Bastyns que son père avait si bien châtié autrefois, et l'agrippant aux jambes, se mit à le griffer, à le mordre, menaçant de lui crever les yeux.
L'autre paraît ces attaques en ricanant, n'osant molester la gamine de ce vigoureux Nikkel Mortsel. Celui-ci accourut et fit lâcher prise à l'enfant. Mais pour éviter le retour de ces accès et mettre fin à cette ridicule amourette, Rikka conduisit dès le lendemain la fantasque petiote à l'école gardienne.
Ce fut le plus dur des châtiments. Clara supplia, promit d'être très sage: "Je serai gentille avec tous les compagnons; je ne parlerai plus jamais à Flupi, surtout qu'ils sont devenus mauvais pour lui à cause de moi; je resterai tranquillement assise sur le trottoir et regarderai sans bouger."
Les parents se montrèrent inexorables. Tous les jours Clara fut écrouée dans la classe des mioches où, pour empêcher toute école buissonnière, Rikka la conduisait et venait la prendre.
Des mois passèrent.
L'enfant dolente n'entretenait qu'une préoccupation: "A quoi pense mon Flupi? Ne m'a-t-il pas oubliée? Souffre-t-il autant que moi?"
VI
Le souper fumait sur la nappe proprette. Nikkel venait de rentrer, l'air soucieux, l'œil se dérobant aux muettes interrogations de sa femme. Contre son habitude, il n'embrassa pas même sa fillette, profondément endormie et s'attabla sans un mot.
Comme Rikka le questionnait directement:
—Oui, fit-il en repoussant son assiettée, je me sens tout drôle et les morceaux ne passent pas. Je bus un coup puis un autre, pour remettre le cœur à sa place. Genièvre perdu. C'est qu'on transporta cette après-midi un des nôtres à l'hôpital où les carabins sont sans doute en train d'étriper et de charcuter sa carcasse. Voilà le quatrième accident depuis mon embauchage. Pas gaies ces culbutes. Elles finiraient par vous dégoûter du métier.... La bâtisse du boulevard Léopold était sous toit. Suivant la coutume, on la pavoise du haut en bas, on plante un mai à chaque étage. Arrivent l'entrepreneur et le propriétaire qui, inspection faite, finissent par se déclarer satisfaits et nous remettent de quoi baptiser largement la cambuse. Le "vitriol" de couler par litres. On soiffe ferme, les manœuvres aussi bien que les compagnons et, ceux-ci excitant ceux-là, par bravade les gamins en sifflent bientôt plus qu'ils ne peuvent cuver.
Il fallait encore une fois cette arsouille de Bastyns, ce grand lendore à la figure de pain d'épice, pour s'amuser à soûler les petits hommes si bien qu'à la reprise du travail plusieurs de ces galopins flageolaient sur leurs quilles.
Le premier gamin qui nous apporte des briques, a failli dégringoler de l'échelle. Bastyns se tient les côtes de rire. Le goujat lui, se met à braire et déclare qu'il ne regrimpera plus. Les autres manœuvres se défient également du jeu. Les plus raisonnables des nôtres écoutent ma proposition de suspendre le travail. On ne fera pourtant plus rien qui vaille. Le Bastyns et deux ou trois massacres de sa tremps s'acharnent à la besogne, pour la première fois de leur vie; ils entendent ne pas perdre une heure de salaire et réclament, en sacrant de plus en plus fort, le mortier et les briques. Tous les petits, nonobstant, refusent le service. Il y a jusqu'à cet innocent de Duffel, le gars à tout faire, tu sais le grand camarade de notre petite, qui rechigne à la dangereuse corvée. Cette grève ne fait pas le compte des mauvais farceurs, Bastyns à leur tête. «Mouton, vocifère ce braillard, holà vilain boudeur, vas-tu bientôt te décider à faire ton service ou me faut-il descendre pour te montrer le chemin à coups de sabots?» Les autres aides pour gagner du temps et détourner d'eux-mêmes l'attention des tourmenteurs, harcèlent et aiguillonnent, de leur côté, le pauvre diable. «Rien qu'une montée! Plus qu'une charge de briques! La dernière!» Le voilà qui se dévoue, qui se laisse faire et qui, riant déjà—ah l'ingénu!—entre ses larmes d'effroi, épaule le panier abandonné par son camarade prudent. «Non, non! intervenons-nous, assez de bêtises, n'y vas pas Flupi!» Il était déjà parti. Il se guinde tant bien que mal jusqu'au deuxième étage. Il va monter aux combles où nous achevons les souches de la cheminée. Nous ne le voyons pas, mais nous l'entendons souffler. «Haâruh fainéant!» hurle ce vilain Bastyns.
Ah misère! Comment le pauvre garçon s'y est-il pris? On ne nous le dira jamais. Tout ce que je sais, c'est qu'au moment où il approchait du toit, j'entends un fracas, comme un craquement, patatras; puis un autre plus sourd... pardouf! Tous nous jetons là nos outils et nous nous portons au bord de l'échafaudage, interrogeant le sol, là, sous nous. Ah! quelle bordée de jurons s'échappe de nos gorges! Ah oui il est temps de jurer et de s'arracher les cheveux à présent! Tâchez de le rattraper, le Mouton! Il ne traîne plus, hé Bastyns? Fini! Capot! Il y a longtemps qu'il est en bas. Des passants l'on vu cogner d'abord l'arrête du toit de l'écurie voisine. Ç'a été le premier coup. Il a été touché dans le dos, sous la nuque, et il a dû se briser la colonne comme je casserais cette latte sur mon genou. Puis il dévala la pente et s'abattit sur le pavé à côté de l'aire à chaux. Quand je fus en bas—je me jetais de l'échelle plutôt que je n'en descendais—Flupi remuait encore les bras et les jambes. Ainsi, les moineaux lapidés battent une dernière fois des ailes. Ses yeux roulaient déplorablement; peu à peu ils se sont éteints. Il a ouvert et fermé la bouche comme un poisson retiré de l'eau. Puis cette bouche est restée béante, tout à fait la gueule du crapaud des dix-mille au jeu de tonneau.... Un médecin s'est approché—ils ne sont jamais loin des morgues, ces corbeaux.—La main sur le cœur du pauvret, il comptait les battements. Il a hoché la tête: on comprenait. Nous n'avions plus qu'à charger la trop bonne pièce sur la civière. En aidant à le ramasser, le camarade,—ah quelle bouillie rose et blanche, de la brique pilée dans du mortier!—j'ai cru qu'il m'en resterait des morceaux dans les mains: c'étaient ses vêtements qui maintenaient encore ensemble la carcasse et les membres!—La tête ballottait comme celle d'une poupée mal bourrée de son; elle montrait, vers la nuque, un trou assez large pour y loger mon poing, par où s'échappait la cervelle. Qui lui en refusait de la cervelle, à ce simple? Nous plongions dans le sang et la moelle. Ah! chienne de vie! Canailles de vivants! C'est égal, je ne voudrais pas avoir cette mort sur la conscience comme ce lâche Bastyns. Ils étaient aussi blêmes, les farceurs, que la cendre de leur pipe. A qui le tour à présent? Pauvre Flupi, pauvre Mouton! Une fichue commission que ceux de Duffel portèrent ce soir aux parents!»
Les époux sursautèrent. Rikka empoignait son époux par le bras et lui montrait Clara réveillée, assise dans son lit, un indicible martyre tiraillant son visage de petite exaltée sanguine! De grosses larmes lui coulaient des joues.
«Flupi! mon Flupi!»
Et tout à coup, elle fit un long cri et tomba dans des convulsions si violentes que les Mortsel pensèrent, toute la nuit, la voir passer entre leurs bras.
VII
Après trois ans de labeur, et en vivant de ménage, les Mortsel possédaient un millier de francs placés en lots de ville. Une de leurs obligations sortit avec une prime de vingt-cinq mille francs. Pour des gens de leur trempe, pleins de bonne volonté et d'adresse, c'était l'avenir assuré. Rikka, la plus ambitieuse des deux, engagea son homme à s'établir. D'abord, il eut peur. Excellent maçon, outil de choix, il redoutait les côtés théoriques du métier, les calculs, les écritures. La partie lui semblait risquée. Mais l'industrieuse élève des Bonnes-Sœurs serait là pour lui servir de comptable. Il finit par entendre raison.
En gens prudents ils avaient eu le soin de taire leur aubaine. Leur établissement fut diplomatique: ils exprimèrent des craintes, feignirent des hésitations, invoquèrent les risques et aux plus discrets ils donnaient seulement à deviner qu'un capitaliste leur avançait juste les premiers fonds pour attaquer l'entreprise.
Ils réussirent au delà des espérances de Rikka.
C'était l'époque des grandes constructions, des assainissements, du luxe extérieur, de la toilette et de l'apparat des rues. Les patriciens agrandissaient leurs hôtels, les nouveaux riches se faisaient construire des demeures plus somptueuses encore; les pignons et les jardins du négociant en denrées coloniales empêchaient le moindre épicier de dormir. Rikka, douée d'un flair israéliste, doublait, quadruplait, décuplait leur avoir. Des spéculations en terrains portaient leur fortune à un demi-million.
Nikkel, gros bourgeois, président du Conseil de prud'hommes, s'était bâti une prétentieuse maison sur une des avenues couvrant les anciens fossés de la forteresse. La façade, où s'enchevêtraient les styles renaissance, gothique, jésuite et rococo, superposait deux étages à quatre fenêtres encorbellées, garnies de balustres. Les poignées de cuivre de la porte de chêne sculpté sortaient de la bouche de mascarons joufflus. A l'angle des deux façades, celui du boulevard et d'une rue nouvellement tracée, une rotonde s'élevait, à quelques mètres au-dessus du toit, en une tourelle à poivrière surmontée de l'immanquable girouette dorée. Il y avait aux fenêtres des rideaux rouges et sur les consoles des cache-pots plantés de jacinthes et de tulipes: une des passions de Rikka.
Au fond de l'allée cochère s'ouvrait une échappée spacieuse bornée à droite par les écuries et les remises, à gauche par les ateliers et les magasins. Derrière verdoyaient, encloses de quatre murs chaperonnés de tuiles rouges, les pelouses d'un jardin anglais qu'une grille à claire-voie protégeait contre les incursions des ouvriers.
L'intérieur accumulait la dose de faste et de confort qu'un millionnaire s'improvise. Plafonds, et lambris, portaient la signature d'un décorateur venu de Bruxelles. Les poufs, les causeuses, les cabinets de laque, les guéridons de Boule, les chinoiseries, les bronzes, les tapis et les tentures d'Orient, les glaces biseautées, les dressoirs chargés d'émaux et de nielles, de cristaux et de vaisselle aveuglante: aucun des accessoires obligés d'un mobilier de nabab ne manquait à ces salons sans cachet et sans plus d'intimité que les cabines de première classe des grands steamers.
VIII
Dès leur montée à la fortune, les Mortsel avaient mis leur fille en pension. Elle y resta trois ans, subissant cette vie de prisonnière avec de sourdes révoltes; camarade farouche, pupille quinteuse, au demeurant bonne écolière. La maîtresse de littérature lisait comme des modèles ses devoirs révélant une imagination riche mais un peu excentrique, une sensibilité que les sentiments ordinaires semblaient émousser et que piquaient les causes les plus inattendues. Elle avait des intermittences de belle humeur et de mutisme. Elle s'attachait difficilement. «Son grand cœur en demandait trop», écrivaient naïvement les bonnes institutrices dans leur bulletin mensuel. Elles remarquèrent que, lorsque Clara se prit d'amitié sérieuse, ce qui ne lui arriva que deux ou trois fois, durant cette période d'études, ce fut pour une compagne peu jolie, peu coquette, une inférieure sous le rapport de la fortune, un souffre-douleur comme avait été le «Mouton». Ces amitiés étaient violentes, concentrées, avec de brusques expansions; elles rappelaient l'idylle de son enfance ouvrière: «Voyez cette maniaque de Clara, chuchotaient les pensionnaires, est-elle assez jalouse de ses laiderons? Qui songe cependant à les lui disputer?» Pour les laiderons elle aurait arraché les yeux et les cheveux aux plus grandes. Plus d'une de celles-ci fut traitée comme ce lâche Bastyns. En revanche, elle ne pardonnait pas la moindre trahison à ses favorites. Elle aurait plutôt souffert à se briser le cœur de désespoir et de regret que de rendre apparemment son affection à une ingrate.
Elle se brouilla avec toutes.
Gamine, elle était intéressante. Sa beauté ne s'annonça qu'à dix-huit ans, au sortir de l'internat; mais alors Clara Mortsel représenta un de ces types de jeunes filles qui perpétuent à travers les siècles la réputation du sang d'une ville. Portrait avivé et mieux en chair de Rikka, elle ajoutait aux attachés fines, à la physionomie régulière de l'ex-camériste, la robustesse sanguine, la belle santé animale de l'ancien briquetier.
Les parents s'extasièrent devant cette transfiguration. Nul n'aurait suspecté dans cette florissante créature la bassesse de son origine. Eux avaient beau s'observer; chez l'entrepreneur et sa compagne, tout trahissait la plus infime roture. Clara s'épanouissait, au contraire, avec la grâce d'une héritière: son geste, son port, sa mise, sa parole, revêtaient ce naturel suprême que confère seule la longue habitude d'alentours policés. Ces glorieux dehors donnèrent aux Mortsel tout apaisement sur la nature de leur enfant.
Les bizarreries de la fillette à Boom, sa passion de gamine pour le goujat de Duffel ne les avaient jamais inquiétés; les réticences et les observations formulées dans les bulletins de la directrice de pension ne les préoccupèrent pas davantage; et aujourd'hui ils ne songèrent pas plus qu'auparavant à contrôler les rouages de cette nature et à lire dans le tempérament derrière ses aspects. Ils subirent avec une humilité naïve et touchante la supériorité de «leur Clara». Loin de songer à la diriger, ils se laissèrent conduire par elle, sans jamais la contrarier, heureux de se prêter à ses fantaisies. Ils la trouvèrent accomplie, irréprochable. Elle flattait leur orgueil de parvenus, elle démentait leurs commencements plébéiens. C'était la justication de leur fortune, la raison d'être de leurs millions, leurs vivants titres de noblesse.
A la vérité, Clara méritait leur affection; seulement, s'ils avaient été des analystes capables de se rendre compte des ressorts secrets d'un être, leur amour fut parti d'une profonde pitié plutôt que d'une admiration idolâtre.
Chez cette adolescente de formes si nobles, en qui, sauf les vertigineux yeux noirs, rien n'évoquait la petite sauvagesse de jadis, se développaient les anciens instincts. La société n'eut pas plus raison de ses penchants que l'internat. Son caractère impressionnable ne se trempa point et continua de se refuser aux impressions communes; ses imaginations excessives ne se tempérèrent pas au frottement de la vie; ses affinités et ses antipathies s'accentuèrent de part et d'autre et se repoussèrent davantage au lieu de s'équilibrer.
La mansuétude de l'enfant, sa partialité pour les ouvriers, loin d'avoir été corrigée par l'éducation, croissaient, gonflaient avec l'ardeur d'une suggestion rare, d'un sentiment incompris. Du jour où, fille de millionnaire, les convenances adoptées par ses nouveaux pairs la forcèrent de rougir de son extraction et de mépriser ses anciens égaux, sa tendresse pour le peuple ne se manifesta plus, mais la dévora d'une passion intense et inextinguible comme un feu souterrain. Peut-être eût-elle proclamé ses prédilections malgré le monde et les lois sociales, si ce besoin de se dévouer, de se ravaler, d'être complaisante à des gens au-dessous d'elle, de consoler les gueux de leur abjection en partageant celle-ci, si ces élans de sœur de charité ne s'étaient compliqués de curiosités physiques, d'aspirations à des voluptés exceptionnelles, de désirs d'anges épris de simples hommes et anxieux de choir à n'importe quelle profondeur pour retrouver ces êtres faits d'argile et d'ouvrir des trésors de caresses et de douceurs aux victimes de nos conventions, souvent les élus de la Nature, souvent les plus beaux et les meilleurs d'entre nous.
Elle était attaquée de la nostalgie de la déchéance. Elle construisait son roman à rebours de celui que rêvaient pour elle ses parents éblouis: son prince charmant serait un fruste enfant du peuple.
Elle portait à l'humanité laborieuse une sorte de culte panthéiste. Une plèbe énorme, rousse et farouche comme les fauves, hantait ses rêves.
De bonne heure elle se prêta à l'attirance des foules. En temps de réjouissances populaires elle entraînait Rikka vers les champs de kermesses, rien n'étant comparable à la douceur de se perdre dans ce grouillement.
Pâmée comme un baigneur langoureux qui s'abandonne à l'action des vagues gaillardes, elle se laissait porter par le remous des flâneurs forains, dans la tourmente des cymbales et des gongs accompagnant les parades. Soldats, ouvriers, rôdeurs, badauds de tout poil, entretenaient autour d'elle un moutonnement de têtes animées. Elle goûtait la pression chaude des corps, le serrement des poitrines contre les poitrines, l'écrasement des gorges contre les dos, les jambes entrant l'une dans l'autre, les jupons des femmes s'ériflant aux pantalons des hommes, les poussées des drilles facétieux.
Elle n'oublia jamais la cohue d'un soir de feu d'artifice, où sa mère avait failli la perdre et où elle était restée, sans répondre aux cris de Rikka, enivrée par la bousculade, pleine d'un vague désir de mourir sous les souffles de toute cette humanité bruissant au-dessus d'elle. Et sa mère l'avait ramassée comme elle allait tomber sous les pieds d'une bande de gars éméchés fendant la cohue à coups de coude et de genoux.
En même temps, surtout depuis sa puberté, s'intensifiaient ses préférences sensorielles.
Certain timbre de voix lui rendait un personnage à jamais bien voulu; elle n'eût jamais distingué ce passant sans la nuance et les plis du vêtement qu'il portait, sans tel débraillé crâne ou cet autre sans telle façon de se caler sur ses hanches. Ses narines palpitaient devant un ton fané comme si elles subodoraient une capiteuse essence.
Elle devait garder toute la vie, de sa première idylle, une prédilection maladive pour les manœuvres et particulièrement pour les maçons. Et comme dans le rappel des êtres et des choses elle ne séparait jamais leur forme de leur couleur et de leur entourage, les teintes vagues des hardes des goujats la captivèrent entre toutes.
Elle en tint toujours pour le rouge brique tirant sur le brun, les blancs fatigués et blafards, les indigos brouillés, les amadous bavochés, les roux éteints.
Aucun ragoût ne lui était comparable aux cassures et à la patine de ces vestes et de ces grègues de velours, luisantes par places, usées aux angles et aux protubérances des tâcherons.
Elle savourait les subtiles dégradations de ces frusques rapetassées qu'on dirait composées de feuilles mortes poudrées à blanc par le givre et qu'elle s'imaginait, au souvenir tragique et lancinant du doux manœuvre, son pitoyable ami, éclaboussées d'une pourpre plus aveuglante que celle des frondaisons septembrales....
IX
Il y avait dans Clara un être raisonnable et normal qui répudiait les goûts exceptionnels de sa seconde nature. Tantôt elle souffrait de ne pas ressembler aux autres jeunes filles, tantôt elle se trouvait presque heureuse de l'inédit de ses impressions.
Elle devint forcément dissimulée et cacha ses appétences comme on tient cachées ses pudeurs. Jamais un mot ne la trahit. Pour mieux dérouter ses auteurs elle fit taire ses répugnances et parut supporter, sinon rechercher, tout ce que la société invente d'agréments et de distractions. Elle feignit de sourire dans les sauteries bourgeoises à de jeunes fats dont la peau satinée et parfumée refluait le fluide sympathique sous son épiderme; elle écouta en minaudant à propos leurs uniformes madrigaux.
Ah! combien se fût-elle rendue plus promptement à l'éloquence d'un rauque juron et d'un geste de barbare!
Elle joua cette comédie à la perfection, trouvant moyen d'éconduire, sans trop les étonner, les prétendants les plus opiniâtres et les mieux vus de ses parents. Le père Mortsel, doublement aveuglé par sa gloriole de parvenu et par son culte pour son enfant, attribuait à des visées plus hautes que les siennes les dédains et les refus de sa fille. Loin de s'en délier, il inclinait à trouver cette morgue digne de leur nouvelle condition. Tant que ne se présenterait pas un gentilhomme d'authentique lignage, au moins baron, il était bien résolu à ne recommander personne à sa fille.
La nécessité de donner le change à ses parents et au monde sur ses réquisitions, prêtait souvent aux allures de Mlle Mortsel quelque chose de timide, d'effaré ou de distrait dont les physiologistes les plus clairvoyants n'auraient jamais pu suspecter l'origine et qui l'embellissait encore aux yeux de ses poursuivants. Ils prenaient pour de l'ingénuité et de la pudeur aux abois les effets de la contrainte.
Dans la crainte de se trahir, Clara affectait également de traiter avec plus de superbe que ses parents, les ouvriers de l'entrepreneur qu'elle rencontrait sur le chantier en descendant au jardin ou qu'elle croisait sous la porte.
Le digne Nikkel qui se reprochait souvent comme un crime ses rechutes de familiarité avec ses salariés, se réjouissait des façons altières de sa Clara vis-à-vis de ces peinards et se la proposait en exemple.
Qui aurait pu détromper l'heureux père et l'édifier sur la vraie nature de sa fille en lui racontant ce qui se passa souvent dans la chambre virginale dont les fenêtres s'ouvraient sur les magasins?
Une main fébrile écartait légèrement le rideau de reps bleu,—ah! si peu que Nikkel, Rikka ou personne ne l'aurait remarqué—et longtemps Clara épiait le va-et-vient de cette gent infime.
Elle se délectait comme à l'époque de la ruelle du Sureau et plus passionnément qu'alors aux mouvements brusques de ces francs travailleurs, à leurs coups de rein et de jarret, à leurs postures de gymnasiarques. Elle s'immisçait, en esprit, dans leurs chamaillis et, acceptant comme un soulas la part de gourmades et de taloches que l'un ou l'autre de ces mâles se vantait de distribuer à sa femelle, elle éprouvait des rages de se jeter à leur cou, d'être mordue et broyée, mais finalement possédée.
X
Toujours d'aguets, à proximité des colloques populaires, elle avait souvent entendu parler d'un quartier où couraient polissonner les Anversois et se soulager les marins.
Dans ses courses inquisitoriales à travers la ville, elle fut longtemps sans rencontrer ces parages réputés que son imagination se représentait sous des couleurs aveuglantes: des rouges exaspérés correspondant, pour l'ouïe, aux fanfares les plus stridentes et, pour l'odorat, à des bouquets outrageusement vireux. Flâneuse émancipée dont aucun chaperon ne contrôlait les pas, libre de ses mouvements comme les jeunes Anglaises—le père Mortsel ne jurait plus que par les Anglais—Clara n'osa jamais pourtant s'enquérir de la topographie de ces antres où les femmes honnêtes ne s'aventurent que durant le carnaval, pilotées par leurs maris et à la faveur du domino et du loup.
Clara savait le nom bisyllabique, Rit-Dyk, de ces maisons de joie, et ce nom lui venait machinalement aux lèvres durant ses heures malconseillères. Elle apprit aussi que cet élysée s'agglomérait avec le quartier maritime et les vestiges de l'ancienne ville.
Longtemps elle rôda par les rues de la région batelière et faillit prendre pour ces lupanars les sordides auberges où logent, s'embauchent et se débauchent les simples matelots. Elle épelait les enseignes: Alla cita di Genoa—Posada Espanol—In der Stadt Hamburg—In the city of London—avec des envies de suivre dans un de ces bouges les gaillards de belle encolure qui y turbulaient.
D'abord elle ne parcourait qu'avec répugnance ces rues étroites et puantes où grouillait une population cosmopolite, mangeuse de carrelets et de harengs, les hardes goudronnées comme la carène d'un vieux navire; mais engagée dans ces parages elle ne les quittait qu'après en avoir longé tous les méandres. Elle entrait dans la rue Chapelle des Bateliers par la plaine Falcon, se faufilait entre les camions lèges encombrant les abords de la Maison Hanséatique. Le matin, les voituriers des «nations»[1] venaient atteler à ces chars leurs chevaux énormes et les «bacs»[2] raccoler, au Coin des Paresseux, des compagnons aussi indolents que robustes. La manutention du port commençait à sept heures, les lourds véhicules s'ébranlaient avec fracas au milieu d'un concert de jurons et d'anguillades. Et à midi, les débardeurs fatigués s'allongeaient sur les montagnes de marchandises ou sur leurs haquets. Souverainement plastiques les poses de ces forts de corporations. Charpentés à grands coups, le torse épais, croupés comme leurs chevaux, ils allaient lentement, en gens sûrs de leur force, avec majesté, ces coltineurs, aussi décoratifs que les grands navires noirs dont les mâts quadrillaient l'horizon à perte de vue des Bassins.
Souvent Clara rougissait sous sa voilette lorsque l'œil scrutateur d'un gabelou ou la prunelle expressive d'un matelot la dévisageait; elle redoutait de passer devant le Coin des Paresseux, mais la fascination physique l'emportait sur la répugnance morale.
Là, demeuraient tout le jour les lazzaroni incorrigibles, la racaille des pilotins, les travailleurs honoraires, aussi admirablement bâtis que les bons bouleux, les lions éternellement au repos, se contentant de représenter, pipant, mains en poches, éborgnés par la visière de leur casquette raffalée et de travers, adossés à la façade du cabaret, clignant des yeux, bâillant, se querellant et n'exerçant leurs biceps que pour se prendre au collet, sous l'influence du genièvre. Ils invectivaient les passants, raillaient ceux des leurs en train d'ouvrer, intimidaient les femmes par leurs gravelures.
Après de longues circonvolutions de barque qui louvoie, Clara revenait invariablement s'exposer à ce rassemblement picaresque. Le cœur lui battait, son pas se ralentissait et elle côtoyait avec une terreur délicieuse l'alignement de ces bayeurs. Quel que fût leur cynisme, ces bougres n'osaient pas interpeller aussi grassement cette dame que les guenipes de leur caste. La toilette décente de Clara ne rappelait guère la mise excentrique des gourgandines dont plus d'un de ces copieux gaillards apaisait les fringales. Elle les intriguait; ils se touchaient le coude et se la désignaient sans parler; se contentant de braquer sur la «madame» leurs yeux de félin qui se ramasse prêt à bondir. Mais à peine avait-elle atteint le bout de la rangée que déjà les turlupins échangeaient leurs réflexions sur la flâneuse; celle-ci s'éloignait plus rapidement avec des envies de s'arrêter et d'écouter les hommages de ses admirateurs mal embouchés.
Elle reprenait sa course, s'arrêtait sans but, machinale, devant des étalages de victuailliers, d'opticiens, de marchands de casquettes, étourdie par le roulement du trafic et le bruit des disputes des mégères que vomissait, par intervalles, comme une gueule béante, l'ouverture noire d'une impasse. Elle relisait les mêmes noms aux coins des rues, noms rogues ou croustillants, surtout évocatifs en langue flamande: Klapdorp, rue de la Culotte Bleue, Leguit, Kraaiwyk, Pensgat, Pont-Cisterne, Canal des Vieux Lions, rue du Coude Tortu, Schelleken, Coin-Riche. Nulle part ne luisaient ces syllabes troublantes: Rit Dyk.
Gabariers, «commis de rivières», «capons» des canaux, tenanciers clandestins, fripiers, rôdeurs de quais, aide-bateliers, mousses en rupture d'engagement, arrimeurs en ribote, proxénètes des deux sexes, c'était là le monde qu'elle coudoyait.
Sur les trottoirs se colletait une marmaille de bâtards; des fils de ribaude blonde comme la blonde Germanie héritaient du teint citronneux et des sourcils noirs de leur père, le timonier italien échoué une nuit chez le logeur allemand. Une fillette grasse et potelée descendait du croisement furtif d'un lamaneur hollandais et de la servante d'un coupe-gorge espagnol. Enchevêtrés comme des nœuds de vipérions, les polissons se dégageaient au passage de la jeune bourgeoise, éblouis par ce bout de jupon blanc qu'elle montrait en se troussant. Elle fixait dans sa mémoire, pour l'évoquer souvent, comme de taquins fantômes, l'apparence des plus grands de ces gueusillons: tignasses bretaudées ou crépues, frimousses jolies mais déveloutées qui l'avisaient avec plus d'effronterie encore que leurs aînés de tout à l'heure et riaient, et grimaçaient, et se tortillaient, en dardant sensuellement vers elle, leurs langues rouges de louveteaux.
Elle prisait fort l'élégance pleine de langueur et de sensualité de certains adolescents de profession vague, immobiles durant des heures en face des grandes nappes d'eau fluviales sur lesquelles planent des vapeurs que le soleil convertit en pulvérin d'argent. La casquette à large visière plate et à liseré d'or coiffe fièrement les visages de ces pseudo-aspirants de marine. Se sachant regardés ces éphèbes recouraient à des postures avantageuses: ils s'étiraient, ployaient et écartaient les jambes, esquissaient lentement et comme à regret des feintes de lutteurs, quittes à retomber dans leur cagnardise quand s'éloignait la belle passante. Et à force de les emplir de la vision lubrifiante de la rivière et des nuages, il semblait à Clara que l'aimant pervers de l'eau se fût communiqué aux prunelles de ces contemplatifs.
Puis elle gagnait les canaux ou bassins remplis de bâtiments mouillés contre à contre. Un pont tournant s'ouvrait pour laisser entrer ou sortir quelque navire remorqué, et elle faisait halte parmi les piétons affairés, dans un embarras de voitures et de binards. En attendant que les bateaux eussent défilé et que le pont fût rendu à la circulation, un passeur godillait dans son bac les personnes les plus pressées.
Clara, elle, avait toujours le temps et s'oubliait longuement sous les arbres ombreux le long des quais du fleuve. Avec leurs bâches goudronnées, les amas de marchandises semblaient d'immenses catafalques autour desquels on aurait dit que les débardeurs, le coltin drapé comme une cagoule de pénitent, sûrs et solennels dans leurs manœuvres, accomplissaient les rites d'un culte redoutable.
Les brises de l'Escaut rafraîchissaient ses tempes trop battues. Les chaînes des grues grinçaient, des ballots s'engloutissaient avec un bruit sourd à fond de cale des transatlantiques; on entendait tinter les cloches des paquebots et battre les pics des calfats radoubant les carènes avariées. Les chevaux géants continuaient d'émouvoir les longs chariots. D'un côté à l'autre des bassins, les navires crachant la vapeur avaient l'air de vieillards bougons, grommelant quelque invective à l'adresse du voisin. Au loin, des voiles gonflées figuraient le jabot d'énormes pigeons blancs et le panache de fumée d'un steamer gagnant la mer s'élevait là-bas, au-dessus des campagnes, visibles plus longtemps que le fleuve, qu'une courbe cachait à un quart de lieue de la rade derrière les polders de Waes. Et des mouettes sautillaient avec de petits cris aigus sur l'eau blonde frangée d'écume.
Cependant le carillon de la cathédrale égrenait ses notes comme édulcorées au voisinage de la grande rivière.
Clara songeait à l'heure et, attardée, regagnait l'avenue du Commerce, en tournant une dernière fois les édifices babyloniens des docks et entrepôts.
XI
Un soir d'automne qu'elle avait prétexté des emplettes à faire avec une amie, mais qu'elle cédait surtout à la fantaisie de contempler, sous leur aspect nocturne, les champs de ses pérégrinations, elle se trouva derrière le marché au poisson, dans une cour étroite bordée de hautes murailles d'apparence féodale.
Une sorte de tunnel s'enfonçait sous une manière de pont que surplombait un grand crucifix paraissant blanc tant les maisons avoinantes condensaient de ténèbres dans leurs pignons de bois vermoulu. Où aboutissait ce tunnel? L'idée du quartier mystérieux que Clara désirait connaître fit qu'au lieu de tourner les talons elle s'engagea courageusement sous cette voûte obscure.
Après quelques pas elle déboucha dans une ruelle ressemblant à un étroit et profond boyau. Des toits en dents de scie et des pignons en escalier tailladaient le ciel opaque.
Il était à peine huit heures et cependant tout dormait dans ces habitacles de bois remontant aux Espagnols et dont aujourd'hui les mareyeurs, les marchands de moules et d'anguilles imprégnaient les parois des iodures de leurs marchandises. A un tournant de cette ruelle le passage lui fut barré par un immense édifice, un vieux «steen»[3] flanqué de tours et de clochetons à chaque angle de ses façades et soubassé de contreforts comme un manoir féodal.
En approchant, Clara constata qu'au bas de ce monument s'ouvrait une arche analogue à celle qu'elle venait de franchir.
Cependant elle commençait à se repentir de son escapade et allait rebrousser chemin, lorsqu'elle perçut, dans le silence claustral de cette région, une musique entraînante, une symphonie de harpes, d'accordéons et d'archets.
Les sons partaient de l'autre côté de ce nouveau tunnel. Ces accords précipités, rythmés comme des cinglements de fouet et des coups d'éperon, vainquirent la peur de la noctambule et elle enfila en courant ce corridor louche.
A la sortie la voie s'élargissait brusquement et dévalait en pente douce. Le bruit partait du bas de la rue. Clara continua de marcher à sa rencontre.
A mesure qu'elle avançait, la rue d'abord morne et noire comme le quartier qu'elle laissait après elle, se réveillait et se peuplait. Des groupes de rôdeurs longeaient les hautes maisons aux rez-de-chaussée illuminés et aux portes ouvertes. Des ombres des deux sexes passaient et repassaient devant les carreaux mats garnis de rideaux rouges.
Sur presque chaque seuil une femme en toilette blanche, penchée, tête à l'affût, épiait des deux côtés de la rue l'approche des clients et leur adressait de pressantes invites.
Matelots ou soldats déambulaient par coteries, bras dessus bras dessous, déjà éméchés. Parfois ils s'arrêtaient pour se concerter et se cotiser. Fallait-il entrer? Ils retournaient leurs poches, hésitaient encore jusqu'à ce que, affriandé par un dernier boniment de la marchande d'amour, souvent l'un souvent l'autre donnât l'exemple. Le gros de la bande suivait à la file, les hardis poussant les timorés. Ceux-ci, les recrues, miliciens de la dernière levée, conscrits campagnards, fiancés novices et croyants, que le curé avait mis en garde contre les sirènes de la ville, courbaient l'échine, riaient faux, un peu anxieux, rouges jusque derrière les oreilles. Ceux-là, esbrouffeurs, durs à cuire, remplaçants déniaisés, galants assidus de ces belles de nuit, poussaient résolument la porte du bouge. Et l'escouade s'engloutissait dans le salon violemment éclairé, retentissant de baisers, de claques et d'algarades, de graillements, de bourrées de matelots et de refrains de caserne.
D'autres, courts de quibus sinon de désirs, baguenaudaient et pour se venger de la dèche se gaussaient des appareilleuses et leur faisaient des propositions saugrenues.
Clara savait maintenant où était le Rit-Dyk.
Elle se proposait de ne pas en voir davantage, chaque pas en avant serait le dernier; puis elle se ravisait et poursuivait encore.
La circulation devint plus difficile. Les escouades de drilles se multipliaient en même temps que se renforçaient les théories des prêtresses. Outrageusement fardées, vêtues de la liliale tunique des vierges, les filles complaisantes se balançaient au bras de leurs seigneurs de hasard. Les sanctuaires d'amour, à droite et à gauche, se succédaient de plus en plus vastes et luxueux, de mieux en mieux achalandés; de chapelles il se faisaient temples. Au fronton de l'entrée de deux bâtiments sans étage, Clara lut en lettres de feu, «Waux-Hall» et «Frascati». C'étaient des salles de bal. Des couples qui s'y rendaient, impatients, fringuaient dès la rue.
Une bouffée de vent frais chassa dans cet air chargé d'effluves érotiques et souleva la voilette de la promeneuse. Inquiète, elle la rabattit sur son visage. Le fleuve, à marée haute, se lamentait, les vagues battaient les pilotis des débarcadères et on entendait aussi glouglouter l'eau envahissant la cale.
A présent, au lieu de longer les quais et de s'éloigner de ces rues mal famées, Clara fit volte-face, rappelée par une venelle qui débouchait dans l'artère principale et où l'animation semblait plus furieuse encore. Elle détourna à gauche et quittant le Fossé-du-Bourg, se trouva cette fois dans le Rit-Dyk même, au cœur de la paroisse de joie.
Ici, des façades hautes comme des casernes croisaient les feux de leurs fenêtres. Les vestibules pompéïens dallés de mosaïques, ornés de fontaines et de canéphores, renommaient les merveilles de l'intérieur. Et derrière les hautes glaces incrustées de symboles et d'emblèmes, sous les plafonds polychromes à l'égal des oratoires byzantins où dominaient les cinabres et les ors affolants, Clara devinait la débauche échevelée, les longues pâmoisons sur les divans de velours rouge et dans les larges lits de Boule.
La rue se saturait d'un composé d'odeurs indéfinissables où l'on retrouvait, à travers les exhalaisons du varech, de la sauvagine et du goudron, les senteurs du musc et des pommades. Les fenêtres des étages ouvertes mais grillées comme celles d'un couvent, épanchaient sur la foule les relents capiteux de l'alcôve.
Et ici, les femmes plus provoquantes que dans la grand'rue entraînaient presque de force les récalcitrants et les baguenaudiers. Et toujours le raclement des guitares, les pizzicati des harpes, les bourrées des musicos et les refrains des bouïs-bouïs, les cliquetis des verres et la détonation du champagne dominaient la pédale sourde de la foule.
Aux intervalles d'accalmie on entendait pleurer l'Escaut contre ses berges, et parfois, la sirène d'un grand steamer accoté sifflait rageusement la saturnale.
La parure sombre, l'allure dépaysée, la réserve de Clara avaient été remarqués par ce monde attentif, aux sens très aiguisés. Une sarabande de viveurs mondains qui venaient continuer dans ces régions gaies l'orgie commencée au restaurant, faillit l'enlever dans ses rets.
Les matrones se hélaient de porte en porte pour se dénoncer cette intruse. D'horribles reproches la souffletèrent. Des hommes avinés la regardaient sous le nez et s'acharnaient à ses trousses. Elle gagna peur et, n'osant plus reculer ou avancer, elle eut envie de se mettre sous la protection des argousins préposés à la surveillance de ces dédales, en prétextant d'avoir perdu son chemin.
En ce moment une lourde main s'abattit sur son épaule, un souffle moite et brûlant courut dans son cou, et une voix rude mais jeune prononça à son oreille quelques mots d'une langue inconnue. Elle se retourna. Un mousse anglais, de belle encolure, emplissant bien sa culotte boucanée et son tricot bleu, la regardait de ses yeux d'enfant, des yeux qui avaient douze ans comme le corps en avait vingt; et la bouche, non moins fraîche et enfantine, répéta les mêmes mots d'un ton suppliant et mouillé. Du bord de son béret, campé en arrière, s'échappaient des frisons de cheveux blonds qui offusquaient son front.
Comme Clara ne bougeait pas et se taisait, le jeune marin la prit par le bras et de l'autre main, pour mieux se faire comprendre, il puisait rageusement dans son gousset, et lui montrait de l'or, tout le salaire d'une traversée de plusieurs mois. Elle s'avoua la beauté de cet adolescent et son admiration grandissait si impérieuse, la sympathie la gagnait à tel point que toute lueur de raison allait s'éteindre. Mais un dernier éclair traversa sa pensée endormie, hypnotisée par le désir; au moment où il l'entraînait, elle se vit perdue, salie, maudite par son père, la risée de la ville hypocrite et méchante, friande de scandales; et d'un mouvement brusque, elle échappa à l'étreinte de l'entreprenant blondin, se perdit dans la cohue, et courut comme une dératée sans se retourner, poursuivie—lui semblait-il—par des rires et des huées, le sang affluant à ses oreilles, jusqu'à ce qu'elle arriva à la porte du logis Mortsel.
Là, avant de sonner, elle s'arrêta, comprima les battements de son cœur, ses genoux se dérobant sous elle, et, moins pressée, elle se retourna vers les quartiers d'où elle venait de s'enfuir; presque repentante, à présent, de sa panique, tâchant de scruter les ténèbres, espérant qu'il l'avait poursuivie, le hardi camarade, qu'il allait la rejoindre, que la main du dompteur s'abattrait sur son épaule, qu'il reviendrait s'emparer d'elle et l'emporter quelque part dans un coin où ils ne seraient qu'à deux.
XII
Les Mortsel achevaient de déjeuner. Après un coup de timbre, le domestique annonça qu'une voiture de maître venait d'arrêter à la porte, et qu'un monsieur mince et pâle demandait l'entrepreneur. Nikkel prit à peine le temps de s'essuyer la bouche et se précipita à la rencontre du visiteur. En ce moment, celui-ci poussait la porte de la salle à manger:
—Monsieur le comte.... Quel honneur! Excusez-nous.... Vous me voyez tout confus... Ma femme.... Clara, ma fille unique, Monsieur le comte.... Monsieur le comte d'Adembrode dont je vous entretiens tous les jours.... Clara avancez un fauteuil à Monsieur le comte.... Il daignera s'asseoir un instant à notre table.... Oh! ne nous refuser pas cette faveur.... Un verre de vin d'Espagne?... Rikka voilà les clefs de la cave.... Vrai, votre présence nous comble de bonheur.... Et plus je vous regarde, plus vous me représentez le portrait vivant de feu votre très noble mère....
Au flux de ces inepties, le compère jouait l'affairement, convaincu que rien ne flatte autant la vanité des grands que le trouble causé par leur simple apparition. Le comte, souriant, avait touché la main du parvenu, et salué la mère et la fille, sans accorder d'attention à l'ameublement de la pièce. Il était jeune encore, disgracieux, long et blême; vêtu de noir. Des traits anguleux, le nez trop aquilin, l'exagération de ce qu'on appelle un profil de race. Après avoir formulé quelques excuses que ne voulurent point entendre les Mortsel, ses prunelles grises comme l'acier amati s'arrêtèrent sur Clara et c'est à elle qu'il semblait dire l'objet de sa visite: quelques réparations à faire à son château d'Alava près de Santhoven.
Cette grande jeune fille aux saines couleurs, aux yeux expressifs, à la bouche sensuellement rouge, avait produit sur le gentilhomme une impression qui n'échappa ni à Nikkel ni à sa compagne. Il s'embrouillait dans ses explications, comme si le donjon trois fois séculaire que l'art du père Mortsel devait empêcher de s'écrouler, avait été à autant de lieues de ses préoccupations que de la chaise, où s'asseyait, en face de lui, la fille de l'entrepreneur. L'air d'apparente réserve de Clara renforçait le charme de son appétissante physionomie. Le comte n'avait cru s'arrêter que quelques instants chez son maçon. Il n'eut pas la force de refuser le verre de sherry offert par la jeune fille. Il chercha un compliment, ne trouva qu'une banalité. Nikkel Mortsel et sa femme jabotaient à l'envi, sans prendre haleine, sans doute pour mettre leur interlocuteur à l'aise, et se récriaient à l'évocation des moindres objets touchant de près ou de loin au noble visiteur. Clara parlait aussi peu que le comte; mais ce n'était pas l'enthousiasme qui lui embarrassait la langue devant le premier comte vivant, le premier noble en chair et en os, qu'elle avait l'occasion d'approcher et d'entendre. Elle comparaît, à part elle, ce godelureau transi à ces preux du moyen-âge, à ces hommes de fer, figurés sur les tombeaux gothiques, ou portraicturés dans les vitraux des cathédrales.
Les quelques mots qu'elle prononça achevèrent de griser le jeune homme moins par leur signification que par leur musique. La voix de Clara, descendant vers le contralto, présentait un timbre chaud, voilé par instants, qui s'harmonisait avec le velours de ses noires prunelles, le moelleux de sa chevelure sombre, la moiteur de ses lèvres vivaces, la langueur caressante de son geste, les sculpturales ondulations de son corps, sa riche carnation imperceptiblement duveteuse comme celle d'un noble fruit septembral.
Warner d'Adembrode se surprit à détailler cette plébéienne avec une obstination inéprouvée devant les femmes les plus vantées de son monde. Il remarqua le nez court, plutôt retroussé que busqué, charnu au bout, les narines très dilatées; le menton grassouillet, rond, marqué d'une fossette comme d'un coup de pouce, le col fort, cerclé de deux lignes parallèles fixes comme des fils de soie entre lesquels la chair capitonne, la pomme d'Adam assez accentuée et un débordement de la nuque à l'attache du cou.
Elle portait ce jour-là une toilette de soie lie de vin garnie de velours mordoré, et comme unique bijou un collier de cornalines dont les reflets pelure d'oignon épandaient un hâle sur sa pulpe savoureuse. Ainsi, dans certains tableaux de Jordaens, les flammes d'un vin doré rehaussent en la métallisant la nudité des bacchantes. Une demi-heure s'écoula. Le comte, cloué sur sa chaise, l'air à la fois distrait et charmé, oubliait de s'en aller et ne trouvait d'autre moyen pour prolonger sa visite que de reparler du pignon et de la toiture du manoir d'Alava, endommagés par le dernier ouragan, seulement, cette fois, dans l'intention transparente d'être agréable au père de Clara, il résolut d'ajouter une aile à cette demeure; l'architecte arrêterait aussitôt un plan que Mortsel exécuterait.
Sur le seuil de la porte, où la famille le reconduisait avec force révérences, Warner s'attardait et s'obstinait à rester découvert malgré les protestations de l'entrepreneur.
—Faites mieux que ce que nous avons décidé, finit par dire le comte; lorsque vous viendrez à Santhoven, emmenez donc ces dames. Je leur montrerai le château que les notices des archéologues exaltent comme une des choses les plus curieuses de la contrée.... Chaque salle a sa légende, souvent une terrible légende... D'ailleurs si ces vieilleries ne vous intéressaient pas, je crois que la promenade vous plaira. Tout autour du parc, des bois magnifiques s'étendent jusqu'à Zoersel et Magerhalle.... Ainsi, c'est convenu; ce jour-là je vous retiens à dîner.... Ne me remerciez pas; je serai votre obligé...
Et craignant un refus, que les parents n'avaient aucune envie et Clara aucun courage de formuler, il s'élança dans son coupé, qui détala à fond de train.
XIII
Warner d'Adembrode de Rohingue sortait d'une ancienne et illustre maison de cette partie du marquisat d'Anvers connue sous le nom de pays de Ryen. Sa généalogie remontait même à Rohingus, premier seigneur de cette contrée, régnant en 725.
Grands batailleurs, dès l'origine des d'Adembrode figuraient parmi les paladins cités dans les vieilles chansons de geste. On trouvait plus tard des d'Adembrode mêlés aux guerres engagées par leurs suzerains, les ducs de Brabant, contre les comtes de Flandre.
Un autre d'Adembrode, sire Rombaut dit le Martyr, accompagnait en 1398 Jean de Bourgogne, alors comte de Nevers, dans sa croisade contre Bajazet. Prisonnier après le désastre de Nicopolis, l'intercession du comte de Nevers lui valait d'être compris avec celui-ci parmi les vingt-cinq hauts barons français que le sultan consentait à épargner moyennant rançon. Mais sire Rombaut déclina cette grâce, il entendait partager le sort du commun de ses compagnons, et pendant que les janissaires massacraient ces chevaliers désarmés, il courut se jeter sous les cimeterres des égorgeurs et il ajouta son cadavre à cette hétacombe de chrétiens. C'est après cette guerre funeste qu'on appela Jean, le Sans Peur. Mais sire Rombaut avait mérité un surnom plus glorieux encore.
A la bataille de Gravelines, le comte François d'Adembrode chevauchait à côté de Lamoral d'Egmont; une arquebusade, destinée au général, l'abattait et, emporté sous sa tente, il expirait pieusement, consolé d'apprendre la victoire des siens sur les Français.
A l'encontre de la généralité des autres nobles flamands, sous le régime de la Terreur, le représentant de cette maison historique ne voulut pas s'exiler en Angleterre ou en Allemagne et, dans un beau mouvement de solidarité patriale, se mit à la tête des simples porteblaudes révoltés contre les démagogues.
Le 21 octobre 1798, accompagné de quelques gars résolus, Jean d'Adembrode, arrière-grand-père de Warner, s'était présenté sur le marché de Massenhoven, où se tenait ce jour-là une foire aux chevaux, assemblant les blousiers du pays. Là il avait arraché aux sans-culottes et jeté dans le feu la cocarde tricolore, puis, monté sur l'estrade d'un marchand de complaintes, tandis que ses compagnons, déjà renforcés par la bouillante jeunesse de l'endroit, faisaient bonne garde autour de lui, il avait excité avec une éloquence de capitaine et de poète les habitants du canton à secouer le joug des envahisseurs. A sa voix, Massenhoven et toutes les communes limitrophes, Viersel, Santhoven, Ranst, Broechem, Emblehem, Halle, Wommelghem, Grobbendonck, Schilde se soulevèrent en masse. Ceux de ces paroisses qui avaient entendu le comte Jean, allaient donner, enthousiasmés, chez eux le signal de la résistance aux Jacobins. Le soir même de l'appel aux armes à Santhoven, les soulevés, pour la plupart des conscrits réfractaires, brisaient à deux reprises les carreaux de vitres de l'agent municipal. Partout on arrachait des parvis le fallacieux arbre de la liberté planté par les oppresseurs. Le mouvement rayonna à des lieues comme une conflagration; un tocsin furieux volait de clocher en clocher et la nuit des feux s'allumaient dans la bruyère; bivouacs et signaux de partisans ou fermes incendiées par les républicains. Ceux-ci, d'abord surpris par cette explosion de chouannerie flamande, lancèrent sur elle leurs troupes disciplinées et nombreuses. Le comte Jean d'Adembrode tint quelque temps ces forces en échec dans son canton de Santhoven, puis il dut s'enfoncer plus avant dans les landes campinoises; les troupes du Directoire l'y poursuivirent. Avec sa guérilla traquée, acculée, décimée, le comte rallia à grand'peine à Diest le gros des patriotes. Il prit part aux suprêmes et héroïques efforts de l'insurrection et périt comme ses féaux dans le massacre de Hasselt.
Sa femme et ses tout jeunes enfants, passés à l'étranger dès l'invasion, prolongèrent leur exil jusqu'à l'avènement de l'empire. Napoléon, voulant se concilier cette influente famille, leur restitua les biens confisqués par la Terreur.
Vers les 185... la dernière comtesse d'Adembrode resta veuve avec ses deux fils, Ferrand et Warner. Ses préférences allèrent à l'aîné, physiquement bâti en digne descendant des preux. Ce rejeton semblait avoir épuisé la dernière sève du vieil arbre de Rohingus. Le second était né aussi chétif qu'un poussin éclos avant terme. La comtesse accueillit comme une calamité la venue de cet héritier et ne pardonna jamais à cet avorton de nécessiter la division d'une fortune ébréchée à la fois par les tentatives libératrices du comte Jean et les spoliations jacobines.
Warner, souffreteux, rachitique, toujours un pied dans la tombe, entretint longtemps chez l'orgueilleuse douairière le vague espoir que son fils de prédilection demeurerait bientôt unique descendant de Rohingus. Cependant la frêle complexion du cadet se trouva d'une ténacité imprévue; le bambin, malingre, cramponné à la vie, poussa, devint un garçon blême, déjeté, sec comme un échalas. Repoussé par sa mère, que semblait narguer son être piteux mais viable, les heures où il ne servait pas de jouet à son frère on le reléguait parmi la domesticité.
Warner réunissait, à défaut des avantages physiques de ses ancêtres, leur intelligence éveillée et leur grand cœur chevaleresque jusqu'au sacrifice; aussi devina-t-il l'aversion des siens et flattant les spéculations de la comtesse, manifesta-t-il de bonne heure un entraînement pour l'état ecclésiastique. Une fois dans les ordres, il se contenterait d'une simple rente servie par son aîné. La comtesse se garda bien de le contrarier dans cette vocation. Si elle devina à son tour l'abnégation de son enfant, elle ne l'en aima pas davantage. Elle lui en voulut même de l'humiliation qu'il y avait pour elle dans cette générosité.
Sortis d'un collège de jésuites spécialement réservé aux nobles, Ferrand entrait à l'École militaire de Bruxelles et Warner au séminaire de Malines.
Depuis ce jour, le cadet des d'Adembrode, celui que l'on appelait le chevalier ou le jonker, ne parut plus qu'à de rares intervalles à Santhoven ou à l'hôtel de la rue Kipdorp, à Anvers, depuis des siècles la résidence urbaine des d'Adembrode.
Servi par ses protections, le comte Ferrand, le cancre le plus encrassé, subit pour la forme un examen d'admission. Après les deux ans réglementaires à Bruxelles et son stage à l'école de cavalerie d'Ypres, il passa avec la même facilité sous-lieutenant des guides.
Il se lança, tête en avant, dans la vie turbulente de la plupart des fils de famille. La roulette et le tir au pigeon, l'écarté et le turf, le cheval et la lorette se partagèrent son temps et sa bourse. Il se fit une réputation de casse-cou et d'homme à bonnes fortunes. Une orpheline pauvre, d'excellente maison, rencontrée à la Cour où l'appelait son service de fille d'honneur de la reine, crut aux déclarations du fêtard se compromit pour lui, et renvoyée à sa famille, devint folle d'amour et de honte. C'en fut assez avec un duel où il eut l'avantage pour poser définitivement Ferrand en lion de son régiment. Entre temps il s'endettait jusqu'au cou. La douairière dut intervenir plusieurs fois, mais c'était avec la part de Warner, et du consentement de ce stoïque enfant, qu'elle «arrosait» les créanciers du dissipateur.
Mère aveugle, elle se résignait aux extravagances du bourreau d'argent, l'amour-propre peut-être chatouillé par ce tapage et cet éclat entourant le nom des d'Adembrode. Ces frasques cadraient dans son optique maternelle avec la belle mine, la superbe prestance, le sang vivace du bretailleur. Pour Mme d'Adembrode, ce piaffeur, sentant l'écurie et le cigare, valait tous les d'Adembrode du passé; elle assimilait les ruineuses victoires du sportsman sur le turf aux batailles où se distinguaient les ancêtres, à la fin sublime de sire Rombaut le Martyr, à la vaillance de François d'Adembrode dont le portrait en pied figurait au-dessus de la cheminée dans la salle d'honneur du château, et même à l'héroïsme du bisaïeul Jean, ce La Rochejacquelin campinois, oublié de ses pairs, mais dont les campagnards du pays ne prononçaient le nom qu'en se découvrant.
Elle réservait à ce traîneur de sabre bravache une alliance magnifique; sa bru serait une de Mérode, une d'Arenberg, pour le moins; elle se prenait à chérir d'avance les petits enfants de son Ferrand.
A l'époque où la douairière caressait ces radieuses perspectives, on ramenait un soir, à l'hôtel de la rue Kipdorp, le jeune comte, le crâne escarbouillé par un coup de sabot d'un étalon vicieux qu'il s'était promis de dompter à la suite d'une gageure et après un déjeuner trop copieusement arrosé.
La comtesse survécut à cette épreuve épouvantable, mais en fut pour jamais ébranlée.
Elle ne quitta plus ses larges vêtements de deuil, et s'enferma dans son oratoire converti en une perpétuelle chambre ardente; affaissée devant une manière de cénotaphe recouvert du dernier uniforme, du sabre, des éperons et de la cravache que portait le défunt cette fatale après-midi. Elle se complaisait dans l'obscurité que piquaient seulement les langues des cierges jaunes et ses heures se passaient dans les prières et dans les larmes. Trois jours suffirent pour vieillir de vingt ans, pour voûter cette femme hautaine, droite comme le donjon d'Alava.
On avait averti Warner en toute hâte; le lendemain de cette tragédie, il eût été voué au Seigneur. Maintenant il lui faudrait vivre pour le monde, renoncer à la tonsure, empêcher l'extinction du nom.
XIV
La première entrevue de la châtelaine et du fils unique à présent, fut crispante. La comtesse, non encore corrigée par ce malheur ressemblant à un châtiment du ciel, comparait ce gringalet gauche, au mince et osseux profil, à la voix mal assurée, avec le cavalier fringant dont les éperons sonnaient si joyeusement dans les grands corridors et dont les jurons partaient avec tant de belle humeur que les saints devaient en sourire au lieu de s'en offenser.
Non, la répulsion vainquait sa conscience et sa volonté. Jamais elle ne s'habituerait à cette face exsangue et glabre, tout l'opposé du visage épanoui de son aîné. Elle n'essaya pas plus qu'auparavant de cacher son aversion à Warner. Elle oublia que cet enfant honni s'était sacrifié une première fois en entrant au séminaire; elle ne voulut pas s'arrêter davantage à la pensée qu'il s'immolait peut-être plus cruellement aujourd'hui en rentrant dans le monde au simple appel de la mère qui voulait d'abord l'en étranger.
Au milieu d'une crise d'égoïstes larmes, elle ne cessait de répéter: «Mon pauvre Ferrand! Et vous Warner, vous, pour lui succéder!» Et toujours un vœu impie lui montait aux lèvres: «Pourquoi la mort n'avait-elle pas enlevé celui-ci qui ne prétendait à rien ici-bas, au lieu de l'autre, à qui tout réussissait; cet avorton probablement impuissant, contrefait et déjeté dès le berceau, en place de ce vigoureux garçon digne de faire souche?»
Warner respecta la désolation outrée de sa mère. Nature évangélique, il ne se rebuta pas devant l'humeur, les califourchons et les injustices de la monomane; il essaya, par son stoïcisme, de se faire pardonner le crime de survivre à Ferrand.
Il passait à Santhoven, qu'elle ne quittait plus, la plus grande partie de l'année. Leurs rapports journaliers devenaient un supplice pour le jeune homme, et cependant elle seule s'en plaignait. Lui, serait demeuré continuellement auprès d'elle, par déférence filiale, quoique en butte à ses tracasseries, mais elle l'éloignait en invoquant malignement les devoirs imposés à quiconque représentait le grand nom d'Adembrode. C'était une soirée dans laquelle il devait paraître; un mariage ou un enterrement auquel on le priait; une félicitation à recevoir au jour de l'an. Tantôt le réclamait un office religieux, tantôt le convoquait un comité de politiques, ou, sur l'ordre capricieux de la douairière, il donnait un grand dîner d'apparat dans leur hôtel de la rue Kipdorp.
Elle se désintéressait des convenances sociales, mais n'entendait pas que son fils partageât son renoncement et s'abstînt de se rendre aux nobles assises. Elle ne recevait Warner qu'une fois par jour et cela dans cette pièce lugubre où elle vivait comme une chouette, s'obstinant à s'y faire servir ses repas afin de ne plus rencontrer l'ex-séminariste à table. Elle n'avait pas même consenti à présenter au monde patricien d'Anvers le nouveau comte d'Adembrode, car elle redoutait de lire, sous la physionomie obséquieuse et sous les compliments obligés, la piètre impression que produisait le frère du brillant officier.
Chez elle, la femme de qualité souffrait peut-être autant que la mère en songeant que le nom des uniques descendants de Rohingus et des princes de Ryen allait s'éteindre. Elle affectait parfois de parler mariage au dernier comte et s'informait de ses succès dans le monde sur un ton rappelant les plaisanteries «braques» et soldatesques de Ferrand.
Trompé dans ses affections naturelles, habitué, dès l'enfance, à ne compter pour rien, Warner avait reporté toute son ardeur sur l'étude. Lorsque la comtesse mourut, deux ans après Ferrand, il put reprendre sa vie de bénédictin et se renfermer à l'envi dans sa bibliothèque et son laboratoire. Religieux jusqu'au fanatisme, mais convaincu de la solidité de sa foi, il affronta la lecture des historiens, des philosophes et des naturalistes de ce siècle. Ainsi, il s'initia aux travaux ou aux découvertes des Darwin, des Carl Vogt, des Claude Bernard et du docteur Lucas. Le savant trouvait dans les révélations désolantes que ces physiologistes lui apportaient sur son individu, une mortification nouvelle que le croyant offrait en pénitence à son Dieu.
Il éprouvait une joie amère et cuisante à rechercher lui-même les diagnostics de ses maux, les sources de ses infirmités, à se disséquer, à sonder toute l'insuffisance de son être corporel.
L'Eglise recommandant de tenir son corps en mépris, les pratiques du comte Warner demeuraient de la plus orthodoxe nature.
Pourtant des scrupules s'insinuèrent en lui. Si le chrétien absolvait le savant, ce fut au gentilhomme à regimber. Avait-il le droit de se réjouir avec un amer et poignant soulas de la dégénérescence du sang des d'Adembrode? Avait-il quitté l'autel pour se livrer à ce lent suicide? Dans la paix mélancolique goûtée depuis quelques mois surgirent brusquement les ombres irritées de Ferrand et de la comtesse douairière. Ces fantômes hantèrent ses rêves pour lui reprocher sa résignation à la déchéance. Non, il ne pouvait pas se prêter à l'extinction de la race des princes de Ryen; il devait continuer l'illustre lignée. Même les intérêts de l'Eglise exigeaient qu'il y eût toujours en Flandre des représentants de cette très catholique famille.
Ces considérations auraient peut-être brouillé Warner avec la science, s'il n'avait pas envisagé celle-ci comme une aide pour remplir le devoir que lui rappelaient les voix impérieuses des aïeux. Une idée fixe se logeait maintenant dans sa cervelle: conjurer la fin de la race des d'Adembrode, ravifier cette branche antique. Sur ces entrefaites il lui tomba sous les yeux un passage de Charles Demailly, l'admirable roman des frères de Goncourt, celui où le médecin de Charles théorise à propos de l'anémie:
«L'anémie, disait le docteur, l'anémie nous gagne, voilà le fait positif. Il y a dégénérescence du type humain. C'est, étendu des familles à l'espèce, le dépérissement des races royales à la fin des dynasties.... Vous avez vu au Louvre ces rois d'Espagne.... Quelle fatigue d'un vieux sang! Peut-être cela a-t-il été la maladie de l'empire romain dont certains empereurs nous montrent une face dont les traits même dans le bronze semblent avoir coulé... Mais alors, il y avait de la ressource, quand une société était perdue, épuisée, au point de vue physiologique, il lui arrivait une invasion de Barbares, qui lui transfusait le jeune sang d'Hercule. Qui sauvera le monde de l'anémie du dix-neuvième siècle? Sera-ce dans quelques centaines d'années une invasion d'ouvriers dans la société?»
Ce redoutable point d'interrogation se dressait constamment devant Warner. Au fait, tous les savants inclinaient à une réponse affirmative. Si l'orgueil de caste protestait chez le comte, ses études lui arrachaient la reconnaissance de l'inéluctable vérité.
Bourrelé par le désolant problème, lorsqu'il eut extrait la quintessence des ouvrages spéciaux des bibliothèques du pays, il voyagea, battit les cabinets de lecture et les collections universitaires de l'étranger, s'aboucha avec les lumières de la science.
A Londres, où il passa plus d'un hiver, il s'accostait au British Musœum d'un jeune médecin français et la communauté des études rapprochait les deux voyageurs du moins sur le terrain de la physiologie pure, car le docteur Girard était fortement imbu des théories philosophiques de Büchner et d'Auguste Comte.
Warner s'ouvrait à sa nouvelle connaissance sur le miracle espéré.—Aide-toi de la science, le Ciel t'aidera! avait-il pris coutume de dire.
Le docteur Girard l'écoutait avec sollicitude; il paraissait d'abord assez embarrassé de conseiller, dans une matière aussi délicate, un homme du caractère et des opinions de M. d'Adembrode, mais pressé, supplié par son ami, à la fin, il prononçait son arrêt définitif.
Pour assurer la survivance des d'Adembrode, il ne restait plus qu'un moyen, l'infusion d'un sang riche, de préférence un sang plébéien dans les veines appauvries de l'antique rameau; une mésalliance qui deviendrait une sélection.
L'apparition de Clara Mortsel, de cette admirable fille que la Providence même semblait envoyer à Warner, vainquit les dernières hésitations du comte. L'énormité de la forfaiture prêchée par le docteur Girard diminuait en présence de la perfection plastique de cette enfant de marauds.
Clara Mortsel serait l'adjuvant du renouveau de la race d'Adembrode.
XV
Deux mois après la visite de Warner à l'entrepreneur, visite suivie d'une excursion de la famille Mortsel au château d'Alava, l'aristocratie anversoise criait au scandale à la nouvelle du mariage du comte d'Adembrode de Rohingue avec la fille d'un gâcheur de plâtre enrichi. En leur for intérieur, les indignés se réjouissaient de cette mésalliance, la plus monstrueuse qu'eût imaginée un conseil héraldique; elle les vengeait des dédains et de la supériorité de ces d'Adembrode, se targuant d'un sang plus pur que celui des sept familles fondatrices du patriciat d'Anvers.
Ainsi, les plus acharnés à flétrir la fougasse du jeune misanthrope, étaient les nobles de fraîche date, des gentilshommes cosmopolites ajoutant une annexe étrangère et hybride à leur nom patronymique flamand: les van Pulderbosch de la Poulainerie, les van den Berg y Castelar; c'étaient les armateurs ou banquiers anoblis par des princes du dehors, c'étaient des comtes du Saint-Empire, des acheteurs de titres de noblesse, précisément ceux que la hautaine douairière, ce fat de Ferrand et même ce timide Warner tenaient à distance.
Le mariage se célébra sans le moindre apparat, à l'aube, dans la chapelle du château d'Alava.
Aucun proche, aucun ami de l'un ou de l'autre des conjoints n'y assistait.
Après la bénédiction nuptiale et les formalités civiles, on congédia les témoins—de simples salariés comme ceux qu'utilisent les notaires pour leurs actes—et les portes du château se refermèrent sur les deux époux.
Les Mortsel, ces incorrigibles parvenus, parents très aimants et d'une abnégation touchante, n'avaient été que trop heureux de souscrire aux conditions humiliantes imposées par leur gendre; ils ne pourraient voir leur enfant que sur l'invitation du comte, et Clara oublierait le chemin de l'hôtel de l'avenue du Commerce.
Clara essaya de se rebeller, sa réelle affection filiale répugnant à ce pacte, mais cette fois le père Mortsel s'était montré intraitable:
Jamais pareille alliance ne se retrouverait. On lui arrachait sa fille et on l'en séparait comme indigne. La belle affaire! Du jour où Clara devenait comtesse, elle changeait d'essence et ses auteurs pouvaient être écartés comme des parents nourriciers ou des gouverneurs qu'on remercie après le sevrage du poupon et l'éducation du pupille.
Clara céda. Mais après quels combats et quels déchirements! Dès le premier jour le comte lui avait inspiré une aversion indicible. Cet homme anguleux et séreux, aux allures trop correctes, portant dans sa longue redingote noire quelque chose du remeugle des sacristies et de l'ammoniaque des laboratoires, représentait l'antithèse la plus absolue de l'idéal de Clara. Ce n'était pas même ce prince charmant et troubadouresque des contes bleus et des romans parisiens. Le comte d'Adembrode était laid, d'une laideur minable.
Le bizarre, c'est que l'excès même de l'antipathie de Clara pour ce pâle gentilhomme, la décida à l'épouser. Elle avait couru d'inquiétantes aventures, des sollicitations répréhensibles continuaient de la chatouiller. Sa raison et sa volonté triomphaient jusqu'à présent, mais pourraient-elles la garantir toujours contre les impulsions désordonnées de son tempérament? Elle se dit que le mariage seul la détournerait de l'abîme où l'entraînait le vertige de ses sens.
Mais elle finit par se persuader, la naïve et passionnée Clara, que la laideur et la fragilité même du mari, autant que les obligations prévues, le commerce matrimonial régulier, émousseraient ses envies et ses curiosités illicites et disperseraient les vols de monstrueuses chimères qui la frôlaient de leurs ailes enflammées.... Elle essayerait de chérir son époux, un galant homme et un homme instruit, certes digne d'amitié et de confiance, et lui demanderait protection contre elle-même.
Elle attendait, en outre, la guérison ou la défaite de ses sens, de la campagne, du plein air, des longues courses, des exercices du corps; de tout un régime de saines fatigues qu'elle s'imposerait à Santhoven; à Santhoven qu'ils ne quitteraient plus, car le comte mettait en location l'hôtel du Kipdorp, indiquant clairement, par là, l'intention de ne jamais reparaître dans la société de ses pairs.
La première nuit de noces suffit pour ébranler les fermes résolutions de Clara et montrer à l'effervescente créature l'inanité des efforts entrepris. Chez le comte, le mâle sortait diminué de cette première épreuve. Il y avait eu entre les deux époux un de ces malentendus de l'épiderme qui décident souvent de tout l'avenir d'une union. Le lendemain Clara n'était plus vierge et cependant elle n'avait pas frémi dans ses fibres intimes. Les instincts de la mariée lui révélaient des sensations furieuses par lesquelles tant d'hommes auraient pu la faire passer.
Elle dévora cette déception. Son visage revêtit un caractère plus calme, plus pudique que jamais. Elle cachait ses fièvres derrière une immuable sérénité. Elle se montra douce, aimable, complaisante; à tel point que Warner, qui l'adorait maladroitement mais qui l'adorait, put se croire payé de retour. Il fut d'autant plus facile à Clara de tromper son mari que celui-ci, n'ayant pas vécu, ne connaissant point de femme avant le mariage, ignorait les subtilités, les mirages et les félonies de l'amour.
XVI
Si Clara s'était fait illusion sur l'effet apaisant du mariage, elle se méprit encore davantage sur la campagne.
Elle n'avait appris de la vie aux champs que ce qu'en révélaient quelques livres fades de la bibliothèque de la pension: les pastorales de Mme Deshouillères, de Racan et le Télémaque.
Ce qu'elle en savait de plus tangible s'embrouillait dans les souvenirs de son berceau de Niel avec les exhalaisons de salpêtre et de chlore, les végétations et les cultures corrodées autour des fours à briques. Encore, ne se remémorait-elle pas la campagne proprement dite en se rappelant les rives industrielles et quasi-faubouriennes du Rupel.
Depuis leur installation à la ville, comme c'est généralement le cas chez les transfuges du village, ses parents avaient rompu pour jamais avec la banlieue, nourrissant même un mépris féroce à l'endroit des blouses, des hautes casquettes, des coiffes et des cottes villageoises, de l'éternel vert et bleu de la campagne; et une des seules objections du père Mortsel au mariage de sa fille avec le comte d'Adembrode avait été cet exil à perpétuité dans une crétine bourgade—c'était son mot—de la Campine.
Clara boudait la campagne pour d'autres motifs. Elle se la représentait retentissant de bêlements d'agnelets à faveurs roses, pullulant de bergers classiques et mélomanes, d'Estelles et de Némorins, tapissée de myosotis, saturée de poésie laiteuse et édulcorée; et parce qu'une campagne ainsi imaginée l'ennuierait à mort, elle en avait attendu une sorte d'apaisement.
Or, voilà que cette atrophie de ses sens, les champs la lui refusaient. Elle ne dut pas séjourner longtemps à Santhoven pour revenir de son illusion et ranger la prétendue simplicité de mœurs du paysan et l'idyllique innocence des hameaux parmi les ingénieuses fictions destinées aux sentimentalistes et aux observateurs passagers.
Habituée dès l'enfance à tout pénétrer, à ne pas se fier aux apparences, Clara découvrit bientôt les oscillations et les courants sous la surface impassible.
Comme elle, la Nature n'était qu'une hypocrite, luttant en sourdine, secouée par des spasmes intérieurs. Les convulsions printanières, l'ascension des sèves, les rivalités des racines pompant aux mêmes sources, les papillonnements du pollen n'altéraient pas l'apparence majestueuse de la grande Matrice.
Une torpeur lascive s'emparait de la chair brune et veloutée de la glèbe aussi bien que de l'argile épaisse de ses laboureurs. Les pubertés accumulaient leurs trésors jusqu'au moment de les répandre copieusement. Continence spéculative! Car plus la constriction est longue et taquine, plus, au jour de la rencontre d'appétences réciproques exaspérées par l'attente, la collision sera formidable et paroxyste la jouissance.
Oui, ce sont les passions latentes, les amours ajournées, les ruts tenus en bride, les humeurs accumulées qui oppressent les détenteurs perversement chastes, et donnent aux êtres et aux choses de la campagne une apparence rassise et émoussée.
Plus tard seulement, on découvre sous cette prétendue apathie la rage et la révolte. Ce n'est pas de l'impuissance mais de la pléthore.
Cybèle secrète trop de forces. De là son accablement et sa torpeur. Ces réplétions exigeraient des débondes prolifiques: on n'offre à la déesse que des soulagements dérisoires.
C'est surtout vers le Nord et en pays flamand qu'elle revêt des formes déroutantes pour le profane, mais prestigieuses pour ses vrais adorateurs.
Aussi la comtesse d'Adembrode, prédestinée, s'éprit de ces cieux plombés et pesants, de ces horizons presque toujours guillochés d'averses sous lesquels même les scènes du bonheur provoquent de l'angoisse et comme une appréhension de mirage.
XVII
Les d'Adembrode défrichaient depuis plusieurs siècles arpent sur arpent des sablons campinois et étaient parvenus, tout en arrondissant leur domaine, à doter le communal d'une centaine d'hectares d'excellente terre, en plein rapport, digne de rivaliser avec les alluvions des Polders. Mais ces prés et ces cultures se noyaient dans l'immensité des garigues et des bois d'alentour.
Clara Mortsel était arrivée à Santhoven, en août, lorsque les bruyères fleuries roulent à perte de vue les vagues d'une mer rose. De distance en distance des sapinières et des chênaies tranchent par leur feuillage sombre et velouté sur cette floraison adorable, et l'arome de ces arbres à essence forte se combine avec les parfums sauvages des brandes.
Quand approche l'automne, en septembre, par un temps pluvieux, lorsque le soleil s'efforce péniblement de sourire à la nature et que ses baisers la mouillent de larmes au moment de leur séparation, cette atmosphère vous grise et vous remue. Plus tard, vers le soir, des monceaux d'essarts, torchères pâles et fumeuses, cassolettes d'un farouche encens s'allument dans les landes aux mains hiératiques des bergers et ces brûlis auxquels ils réchauffent leurs doigts gourds, glacent, là-bas, le cœur du rare passant.
L'habitant de ces régions correspond au caractère grave du décor. La sève circule sous l'écorce des rouvres et affleure à la pulpe des hommes.
Ce peuple d'un terroir qui passe à juste titre pour celui où le sang anversois se sélectionne, impressionna plus profondément la comtesse, par ses mystérieux dessous et son feu intérieur, que l'ouvrier urbain par son débraillé et son vice bravache.
Ces Campinois sont aussi plus robustes, de chair mieux tassée, mieux pétrie, moins veules que les balourds des Polders riverains de l'Escaut.
Elle se complut à les observer de près, comme elle épiait autrefois les maçons et frôlait les lazzaroni du port d'Anvers:
Les soirs d'été, principalement les lundis, la besogne terminée, les gars de la paroisse se réunissent au carrefour près du cimetière.
Accroupis en rond, quelques-uns couchés à plat-ventre, d'autres adossés au mur, c'est à qui racontera ses aventures du dimanche, ses libations et ses amours. Ils s'expriment avec gravité, d'une voix cuivrée et traînarde. Empêtrés dans leur récit, ils suppléent à leur élocution pâteuse par des gestes coloriés et lents, illustrent leurs dires de postures évocatives jusqu'à la licence; des postures qui griffaient pour des mois la rétine de Clara.
A mesure que la nuit tombe, leurs accès de rire brefs et saccadés comme des hennissements de poulains, se font rares. Par-dessus la clôture du champ des morts, les croix deviennent moins distinctes et, pour cette raison même, plus inquiétantes. Elles tracent un geste impératif. Le narrateur lance en pure perte ses dernières saillies.
Graduellement s'éteignent les pipes, se clairsème l'assemblée.
Au dernier coup de neuf heures il n'y a plus un vivant près de l'église. Le calme règne complet.
Obéies, les croix sont rentrées dans les ténèbres.
XVIII
A Santhoven, sans produire le même scandale qu'à Anvers, le mariage de Warner répandit d'abord une sourde consternation parmi les paysans. Presque tous fermiers du domaine d'Alava, ils s'enorgueillissaient de la race de leurs maîtres comme d'un patrimoine commun. Ce nom d'Adembrode couvrait le pays de son prestige. L'héroïsme belliqueux de cette famille dans le passé défrayait les longues veillées, et les cultivateurs ne savaient lesquels admirer davantage des soldats de jadis ou des agronomes d'à présent.
Dans la conviction de ces simples, Dieu ne permettait pas plus à un gentilhomme d'épouser une roturière qu'à ses anges de s'unir aux filles des hommes. Et dire que cette loi avait été violée par un d'Adembrode, leur seigneur à eux, le plus noble de tous les seigneurs! Les braves gens en demeurèrent ébaubis. «Notre jeune comte a fauté! se répétaient-ils, que Dieu nous ait en grâce!» Le jour du mariage un grand nombre appréhendèrent un écroulement des tours d'Alava et, tremblants sous leurs chaumes, ils craignirent longtemps de s'aventurer au delà des sauts de loups qui bornaient le domaine. Plus tard, rassurés mais non point réconciliés, aux premières rencontres de la nouvelle comtesse au bras de Warner, un triste reproche perçait dans leur façon de saluer le comte et un accent légèrement rogue dans leur bonjour à sa femme. Mais la beauté de la jeune châtelaine, sa grâce et surtout sa bienfaisance dissipèrent ces derniers scrupules.
—Après tout, le Saint-Esprit épousa bien la Vierge Marie! disaient-ils, pour justifier leur indulgence.
D'ailleurs, ces pacants ne pouvaient garder longtemps rancune à leur seigneur, leur favori de longue date. Feu la comtesse douairière, la Wallonne—comme l'appelaient ceux de Santhoven, parce qu'elle parlait à contre cœur le flamand,—n'était rien moins que leur idole; ils affectionnèrent médiocrement aussi le comte Ferrand, ce hâbleur qui les scandalisait durant ses rares apparitions au château par ses allures de casseur d'assiettes, et surtout par une ostentation à n'entendre que le français.
Aussi avaient-ils à peine dissimulé leur joie de l'avénement inopiné de Warner. Ils nourrissaient pour le chevalier cette compassion que les paysans flamands prodiguent aux malades, aux innocents, aux infirmes, à tous les pauvres hères. La conduite dénaturée de la comtesse, de Ferrand, contribuait à leur impopularité. Warner grandissant, la pitié des villageois devint de l'admiration et de l'enthousiasme pour son caractère. «Si leur jeune seigneur était un peu maltraité au physique et rappelait sans les flatter les portraits de ses pères, des Goliaths sanguins et tout d'une pièce, au moins valait-il le meilleur de ces preux du côté du cœur et de la tête.» Le bouillant seigneur Jean d'Adembrode, lui-même, troué par les balles des bleus dans les fossés de Hasselt, n'aurait pas renié ce doux séminariste, fidèle à sa terre et à ses terriens.
Quelques mois après l'arrivée de Clara, les gens de Santhoven se seraient fait hacher comme paille pour leur nouvelle comtesse. Elle visitait non seulement les fermes du domaine, mais les burons des pauvres gens et s'occupait avec ses femmes de la vêture des petits. Le comte approuvait ces œuvres de piété, heureux de voir le populaire ratifier par des bénédictions le mariage que réprouvait le monde.
Cependant, spéculative et curieuse, Clara épelait et débrouillait l'âme complexe du Campinois, elle s'appliquait à la dépouiller de sa gangue; lorsqu'elle se fut assimilée ces rustauds, elle apprécia leur foi ardente et leur fond de merveillosité. Elle connut leurs affres de conscience aux approches de Pâques, leurs terreurs macabres durant l'Octave des âmes; elle se fit raconter ou chanter avec une curiosité de catéchumène ces légendes composées par des pâtres rapsodes, mélancoliques poèmes de la garigue et du brouillard, suggestifs comme le pâle incarnat des bruyères, les regrets sonnés aux clochers lointains, la chute des feuilles et les derniers rayons du jour.
L'attachement des Campinois à leurs prêtres la toucha si intimement, qu'elle partagea leur ferveur. Pour l'amour des ouailles, elle se prit à vénérer le pasteur.
Peu à peu, elle répudia ses dernières attaches urbaines, épousa la haine instinctive de ces primitifs contre les raffinés des villes, et confondit dans cette réprobation les idées que la ville évoque: le progrès, le monde banal, les journaux, les modes, les bureaux, les prisons, les casernes, les écoles, les hospices, les rues rectilignes, les impostures de la civilisation.
La guerre des paysans dans la Campine et le Hageland, et surtout les gestes de Jean d'Adembrode, bisaïeul de son mari et chef de partisans, défrayèrent de fréquentes causeries entre Clara et Warner. Si le comte lui répugnait en tant qu'époux, elle l'aimait d'une amitié raisonnable, à peu près les sentiments d'estime d'un élève pour un professeur d'élite, elle se plaisait à sa conversation, un peu doctorale mais instructive, et ne pouvait s'empêcher de rendre hommage à sa générosité d'âme, à ses solides convictions patriales et chrétiennes.
Leur communion d'idées devint de plus en plus étroite. Mais ils se séparaient à partir de la manifestation de ces idées, car alors que Warner trouvait dans la foi une source de sérénité et de paix, Clara n'y puisait que de nouveaux aliments d'agitation.
Elle s'exalta jusqu'au fanatisme, regretta les temps abolis, les époques de Croisades et de Jacqueries, les villes prises d'assaut, les pacants efflanquant les bourgeoises et les auto-da-fé consumant les philosophes désillusionnistes.