LES BATAILLES DE LA VIE


MARCHAND DE POISON

PAR

GEORGES OHNET

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

Librairie Paul Ollendorff

50, chaussée d'antin, 50

1903

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

Trente-huit exemplaires numérotés à la presse

SAVOIR:

3 exemplaires sur papier de Chine (Nos 1 à 3);
5 exemplaires sur papier du Japon (Nos 4 à 8);
30 exemplaires sur papier de Hollande (Nos 9 à 38).


[I,] [II,] [III,] [IV,] [V,] [VI]

PREMIÈRE PARTIE


[I]

Rue de Châteaudun, sur la façade d'un des immeubles qui avoisinent les jardins, derniers vestiges des seigneuriales demeures où habitèrent Talleyrand et la reine Hortense, se lit, sur une plaque de marbre, cette inscription: Banque de l'Alimentation—Vernier-Mareuil. Cette maison, hautement estimée dans le commerce, porte les noms de deux hommes très connus dans le monde parisien pour leur soudaine et rapide ascension vers la grande fortune. En vingt ans, Vernier et son beau-frère Mareuil, partis de rien, sont arrivés à tenir une place prépondérante à la Bourse, et les banques les plus solides sont obligées de compter avec eux. Par l'alimentation, ils étendent leur influence sur le négoce des vins, des eaux-de-vie et des liqueurs, et enlacent le Midi tout entier sous les mailles d'un gigantesque filet dont ils tiennent la corde dans leurs bureaux de la rue de Châteaudun.

Ils ont établi, pour lutter contre la mévente des vins, un système de prêts sur warrants qui met en leur dépendance tous les viticulteurs de France embarrassés dans leurs affaires. Il est juste de dire qu'ils n'abusent pas de cette puissance formidable, qu'ils ne l'exercent qu'au profit de leurs adhérents, et se bornent, en ce qui les concerne, à se procurer dans des conditions avantageuses les alcools qui leur servent à fabriquer les apéritifs célèbres avec la vente desquels ils ont commencé leur fortune. A la Bourse du Commerce, Vernier-Mareuil sont aussi glorieusement connus, traités avec autant de respectueuse déférence que Rothschild, à la Bourse des Valeurs. Ils sont, au point de vue spécial de l'alimentation, de véritables potentats. Et quand on a dit d'une spéculation: «Les Vernier-Mareuil en sont», il n'y a plus qu'à s'incliner devant la réussite certaine.

Vernier n'avait pas eu des commencements brillants. Après son service militaire, fait, tant bien que mal, dans un régiment de ligne, à Courbevoie, il était entré, à vingt-quatre ans, chez un marchand de vins du quai de Bercy, qui l'avait initié à tous les mystères de la science œnophile. Il avait, pendant quelques mois, manié le campèche, l'acide tartrique, et fabriqué des tonnes de vin, dans lesquelles l'eau de la Seine entrait pour plus que le jus de la vigne. Le commerce lui avait paru si facile et si simple qu'il avait rêvé de l'exercer pour son propre compte. Il avait loué une petite boutique avenue de Tourville, près de l'École militaire, et s'était mis à pratiquer la falsification des boissons avec autant de suite que de succès.

Mais bientôt la vente du vin, dans lequel il n'y avait pas de vin, lui parut sans intérêt. Il rêva de doter l'ivrognerie nationale d'un produit personnel, et comme ses études en l'art de frelater les liquides lui avaient donné quelques notions de chimie, il se décida à créer un apéritif. Ce n'était encore qu'un «Prunelet», à base d'alcool à quatre-vingt-dix degrés, qui faisait dresser les cheveux sur la tête à tout homme sain, mais procurait une douce sensation de chaleur dans la gorge de tout pochard invétéré. Or, ce n'était que pour les pochards que Vernier-Mareuil travaillait.

Il avait promptement compris qu'il n'y a rien à faire avec les gens sobres, et que la société, détraquée par le socialisme, affolée par la haine de tout ce qui est respectable: la morale, la religion, la patrie, était mûre pour le coup de grâce de l'ivrognerie triomphante. Il lisait les journaux, dans ses heures de chômage, et savait qu'un alcoolique engendre un alcoolique. Il cultivait donc l'abâtardissement de la race avec un soin méthodique, et chaque billet de mille francs qu'il serrait précieusement dans sa caisse représentait, pour lui, la raison, le courage, le génie peut-être des malheureux qu'il avait intoxiqués.

Il était sans remords. «Si ce n'est pas moi qui leur vends ce qu'ils aiment à boire, disait-il, les jours où il raisonnait avec lui-même, ce sera le voisin, et je n'en aurai pas le bénéfice. On n'empêche pas de boire celui qui a soif. Et qu'est-ce que ça fait que ce soit l'un ou l'autre qui en profite?» Il ne s'expliquait pas sur la question des poisons qui formaient la base de son breuvage. Il était établi, pour lui, que tous les commerçants se livraient aux mêmes procédés de fabrication. Il n'y avait donc pas à se préoccuper de la moralité du négoce, qui était infâme par destination. Il eut cependant quelques petits ennuis qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur la régularité de ses opérations s'il n'avait pas été décidé à rejeter tout scrupule.

Il rentrait, depuis quelques semaines, à la caserne, de l'École, tant de soldats dans des états d'abrutissement ou de fureur d'un caractère si morbide, que le médecin-major, qui ne péchait cependant pas par excès de soin, s'inquiéta et crut devoir faire une enquête sur les débits dans lesquels fréquentaient les hommes qui présentaient ces symptômes d'empoisonnement alcoolique. Les adjudants interrogés furent tous d'accord pour désigner le café de l'avenue de Tourville, où trônait, en bras de chemise, le tablier noir du mastroquet sur le ventre, le distillateur Vernier. Le major se lit apporter une bouteille du «Prunelet» au nom engageant et à l'apparence débonnaire, qui ravageait ainsi les cerveaux des hommes de la classe, et, se défiant de ses facultés d'analyse, il envoya purement et simplement le liquide au Laboratoire municipal, avec une apostille du colonel.

Le résultat ne se fit pas attendre. Le rapport de l'expert fut foudroyant, comme la liqueur elle-même. Les substances les plus nocives étaient mélangées dans l'apéritif Vernier-Mareuil, avec une audace qui ressemblait à de la candeur. On aurait précipité un homme sain et vigoureux dans l'épilepsie, en peu de temps, avec un produit moins compliqué. Il y avait exagération dans l'empoisonnement. Une descente de police eut lieu dans la cave où le brave garçon composait sa liqueur. On trouva un matériel bien simple: un coquemard en fonte, un alambic, un fourneau, de l'alcool et des poudres. Le tout n'emplit pas une petite charrette à bras. Sainte-Anne était déjà peuplée de plus d'aliénés dus à Vernier que son matériel ne pesait de décigrammes.

Traduit en police correctionnelle, le délinquant fit preuve d'une telle douceur, exprima de tels regrets que les juges crurent à son inconscience. Il fit, comme pendant le reste de sa vie, aux heures les plus difficiles, la meilleure impression. Il avait reçu du ciel le masque d'un honnête homme et une voix persuasive. Il n'en faut pas plus, dans des temps où la vertu est rare, pour parvenir, avec les actions les plus abominables sur la conscience, aux plus hautes situations.

De sa première rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement à la porte de son établissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat—car il s'était fait défendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'être condamné—lui avait laissé entrevoir six mois de prison. Il rentra donc avenue de Tourville avec la tranquillité d'un homme qui se considère comme innocenté, puisqu'on ne l'a pas jeté sous les verrous. Il protesta de la pureté de ses intentions à l'égard de l'armée française, laissa entendre que le major était un âne. Mais il changea de mixture, supprima les poudres et augmenta le degré d'alcool.

Sa clientèle doubla. On eût dit que, depuis qu'il était avéré que Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se fût accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se précipitait, de son plein gré, à la démence et à la mort. Vainement de nouveaux échantillons avaient été prélevés sur ses produits, par la rancune en éveil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que de l'alcool qui corrodait la tôle des tables et brûlait le drap des uniformes. Mais c'était de la production courante. Et, à moins de consigner l'établissement, il n'y avait rien à faire.

Cependant Vernier voyait prospérer son commerce. Il était béni par la Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en était pas enflé. Mais il songeait au moyen de décupler ses capitaux. C'est alors qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner à son industrie morticole toute l'extension qu'elle méritait de prendre pour le malheur de l'humanité. Il rencontra Mareuil. Celui-ci était un bohème qui battait le pavé de Paris, continuellement à la recherche des dix francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa sœur, dans un petit appartement des Batignolles. Maigre, noir, hâbleur comme un bon méridional, il avait essayé de tout, même de la littérature, sans parvenir à se faire une place. Il ne répugnait à aucune tâche, pourvu qu'elle fût rétribuée.

Cependant il était honnête et n'aurait pas pris un centime à son prochain, à moins que ce ne fût en traitant une affaire. Alors, rouler la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une nécessité professionnelle. Il était sobre, dur et entêté comme un âne. Il n'aimait au monde que sa sœur Félicité, et n'avait qu'un but: lui assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien misérablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la fortune sur le pavé de bois de la ville. Il était rabatteur pour le compte d'un annoncier, quand sa déambulation sans répit le conduisit avenue de Tourville. Il entra dans le café de Vernier, et sur les offres du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'étonna qu'il n'eût pas l'idée d'en faire célébrer les mérites par la presse. Il entonna son boniment:

—La réclame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier de l'époque? Avec la réclame, monsieur, on fait passer un idiot, aux yeux des électeurs, pour un homme de talent et on le pousse au ministère! Avec la réclame.... Tenez, monsieur, la réclame, c'est bien simple.... Je vous fais une annonce périodique, pendant un mois, de semaine en semaine, dans mes journaux.... Ça ne vous coûte rien!

—Rien? s'écria Vernier, alléché par cette déclaration. Alors que gagnez-vous?

—Vous allez comprendre le mécanisme de l'opération.... Je vous avance ma publicité.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous ferez hors de votre établissement, vous me paierez un droit de dix centimes par bouteille.

Vernier, qui n'avait jamais débité de sa liqueur que chez lui, regarda son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: «Tu veux m'enfoncer. Je ne sais comment. Mais l'enfoncé, ce sera toi. Qu'est-ce que je risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la réclame agissait... si je vendais!»

Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en gros, expédiant des caisses de Prunelet dans tous les cafés de la province, et, qui sait? de Paris peut-être. Il dit:

—Ça me va. Topez! Mais vous dînerez bien avec moi pour causer de notre affaire.

Déjà, c'était «notre» affaire! Les deux complices firent un petit dîner fin, dans l'arrière-boutique du café, et Mareuil rédigea, au dessert, l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicité gratuite. C'était, à peu de chose près, l'annonce si honnêtement alléchante qui servit, plus tard, au lancement du célèbre Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait déjà «les cognacs supérieurs récoltés, par Vernier lui-même, dans son domaine de Régnac (Charente)». Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, à réveiller les morts! Le domaine de Régnac! Il fallut se le procurer, aux jours de la prospérité, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la vérité des boniments antérieurs.

Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti d'une fiole de Prunelet qu'il offrit à son annonceur, en l'honneur des quelques lignes de sa première réclame. Mais ce n'était ni sur la publicité des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil comptait, c'était sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier, déposé chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par caisses, dès la première quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des camarades. Il convint avec eux d'une petite comédie à jouer dans les cafés du boulevard. Mareuil entrait. A la question du garçon: «Que faut-il servir à Monsieur?» il répondait nettement:

—Prunelet-Vernier, et de l'eau frappée....

Naturellement le garçon répondait:

—Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas ça....

—Ah! vous n'avez pas ça? Quand vous l'aurez, je reviendrai.

Il sortait. La dame du comptoir appelait le garçon et s'informait. L'explication donnée par lui jetait l'inquiétude dans l'esprit de la caissière. Dans la même journée, deux ou trois amis de Mareuil venaient réclamer tour à tour du Vernier. La conséquence forcée, c'était l'achat d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achetée, il fallait la vendre. Et alors une autre parade commençait: celle du garçon passionné pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les bras. La tactique de Mareuil réussit tellement bien qu'en six mois il toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un dépôt décent rue Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir les comptes, ce fut Mlle Félicité Mareuil qui, de la lingerie, passa aux écritures. Vernier l'apprécia. Elle était blonde, douce et timide. Il lui fit la cour, et, au moment où il vendait son café de l'avenue de Tourville pour s'établir distillateur à Aubervilliers, il épousa la sœur de Mareuil, devenu son associé.

L'union de ces trois êtres était exemplaire. Ils ne vivaient que pour le travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil courait la France et l'Étranger pour placer le Prunelet. Et Félicité tenait la caisse, qui s'emplissait à mesure que les hangars de la fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses, répandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du monde. Jamais gens plus honnêtement laborieux, plus scrupuleusement consciencieux, ne concoururent à une œuvre aussi malsaine. On leur eût donné le prix Montyon, pour l'application et la probité avec lesquelles ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesuré les ravages causés par ce qu'ils fabriquaient, on les eût condamnés au bagne. C'étaient de vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant l'humanité.

Vernier, en quête de progrès, ne s'en tenait pas à la fabrication du Prunelet. Il avait lancé son Royal-Vernier-Carte jaune, et préparait une «Arbouse des Alpes» dont il espérait merveilles. La fabrique d'Aubervilliers s'agrandissait, et les travées succédaient aux travées, multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'était, dans l'intérieur des bâtiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant les poisons divers qui se déversaient dans des cuves, puis passaient aux ateliers de saturation, où les divers arômes qui constituaient les secrets de la fabrication leur étaient incorporés.

Un laboratoire de chimie était annexé à l'établissement. Là, dans un cabinet sévère, Vernier recevait avec une magistrale sérénité les représentants de l'administration chargés de contrôler les entrées et les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, à la condition de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'État, qui se trouvait être son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus l'État percevait de droits. Alors la France entière pouvait bien tomber en état d'épilepsie. Qu'importait? Puisque les intérêts de l'État étaient sauvegardés!

Cependant, une ombre vint obscurcir la sérénité splendide avec laquelle Vernier travaillait à faire sa fortune en abâtardissant la race française. Il y avait, attaché au laboratoire, un dégustateur chargé de rendre compte de l'égalité du dosage des produits. Chaque cuvée était goûtée par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent présenter dans leur composition la moindre différence. Le dégustateur logeait dans un petit pavillon voisin de l'administration, et, toute la journée; il sirotait les échantillons prélevés pour lui à la fabrique. Il ne les avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n'être pas pochard, tous les matins, avant dix heures.

Au bout de deux ans, cet homme, très solide en apparence, mourut. Il fut remplacé par un autre employé, qui ne dura que six mois. Le troisième fit un an et devint phtisique. C'était un garçon de vingt-deux ans qui soutenait sa mère. Il se mit à tousser, à pâlir. Sa mère, affolée, vint trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon Vernier y consentit. Mais le malade était déjà trop gravement atteint. Il mourut, comme son prédécesseur. Alors la mère, dans une crise de désespoir, vint, après l'enterrement, faire une scène horrible à Vernier, l'accusant de la mort de son enfant. Elle criait à travers ses larmes, ameutant le personnel de l'usine:

—Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l'ont tué! Il me le disait: «C'est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche, à la dixième dégustation!» Sa poitrine n'y a pas résisté.... Il est mort pour que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais ça ne vous portera pas bonheur!

Vainement Mareuil, qui était présent, essaya de raisonner cette pauvre femme; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle les rejeta avec indignation.

—Est-ce avec de l'argent que vous espérez me payer mon fils? Le tort que vous m'avez fait est impossible à évaluer. C'est mon cœur que vous m'avez pris!

Et comme Mme Vernier, enceinte, paraissait à son tour pour tâcher de calmer la douleur de cette mère farouche, celle-ci reprit avec véhémence:

—Vous serez punis dans votre enfant! Oui, si le ciel est juste, vous aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux familles!

Mme Vernier rentra consternée chez elle. Les imprécations de cette femme en deuil l'avaient saisie. Elle se sentit frappée d'un pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne savait que lui dire pour dissiper l'impression déplorable produite par cette scène. Il s'en ouvrit au docteur Augagne, qui, déjà très en vue comme gynécologue, avait été appelé auprès de Mme Vernier pour lui donner des soins. Le jeune agrégé l'écouta, pensif. Puis, avec une grande fermeté de langage:

—Il est incontestable que l'industrie que vous avez entreprise et où vous faites fortune est pernicieuse. Vous me répondrez que les fabricants d'allumettes, qui font manier le phosphore par leurs ouvriers, les miroitiers, qui les mettent à même le mercure pour l'étamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des coliques de plomb, et tant d'autres qui vivent sur la détérioration humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la vie, des allumettes, des glaces, des couleurs; tandis qu'il n'est pas indispensable de boire des alcools. L'ivrognerie est un vice, et l'exploitation d'un vice est un acte abominable en soi.

—Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de renoncer à une industrie qui m'a été si avantageuse.

—Au point de vue de la moralité absolue, je ne devrais pas hésiter. Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolérance qu'exige l'imperfection humaine, je vous dirai: Tâchez de rendre vos produits aussi peu nocifs que possible. L'idéal serait de n'en pas faire. Si vous en faites, tâchez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson alcoolique sans danger?

—Ah! vous me désolez! gémit Vernier. Je me considérerais comme un criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime à personne. Je tâche d'être utile à mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse jamais un secours à un malheureux.... Ma femme....

—C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle répand autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rachète pas cela. Il est mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera certainement très belle, s'élève sur des tombes. Vous construisez dans un cimetière, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous songiez à cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met à boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'étiole, les sources de la génération se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et, là où triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se déchaînent la nervosité, l'incohérence et la fureur. Voilà ce que l'alcool fait d'un peuple fier, brave et spirituel: une brute féroce et dégoûtante. Tous les gouvernements étrangers ont édicté des lois pour arrêter les progrès de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie est interdite et un ivrogne est considéré comme un malade. Aussi les races se relèvent, redeviennent énergiques et entreprenantes. Pendant ce temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en tête, la bouteille à la main. Et pourquoi? Parce que l'État a intérêt à laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a étendu sur la France tout entière un réseau électoral dont il ne veut pas la laisser sortir. L'alcoolisme et la démocratie, dans ce malheureux pays, marchent d'accord. Et quand l'électeur manifeste une velléité de révolte, le débitant d'ivresse est là, qui lui tend son verre et lui dit: «Bois et vote!» Et peu à peu, en dépit de nos révoltes d'orgueil, nous tombons au dernier rang des nations civilisées. Car il y a une loi inéluctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa sobriété. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain. L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aidée à boire sont des criminels, depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu'à l'État qui permet qu'on la vende.

Vernier, consterné, regarda partir avec soulagement l'intransigeant Augagne. Il rentra dans son bureau, où il raconta à Mareuil la scène qui venait de le bouleverser.

—Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile pour des déclamations humanitaires, qui n'ont qu'une portée purement scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune s'appelait, dans ce temps-là, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix. L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que ça a empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon? Non, mais il me fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs manies! Ils se toquent d'un système, et puis, en dehors de leurs prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de défendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'École, aura eu mal à la vessie. Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin: rouge et blanc, et ils ont ordonné la bière. La bière!... Suivant les théories du brave docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la bière n'obtiendrait-elle pas le même résultat? Maintenant, ce n'est plus la bière qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait! Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le ventre. Ils n'ont plus qu'à fermer boutique. Et c'est le sirop de grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour microbes variés, vendus sous la dénomination d'eau minérale, qui triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne te frappe pas! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux-rats en pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te dira que c'est toi qui as raison!

La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer par ses scrupules. Il redoubla d'activité, tripla ses annonces, décupla sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme un venin. Et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle s'étiolait, changeait, perdait son activité. A mesure que la prospérité de Vernier augmentait, sa santé à elle déclinait.

Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une attention médiocre à l'état physique de sa femme. Pendant que Mareuil courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison, Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l'attention. On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes à cause du récipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, à Moret, près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un château du temps de François Ier, au milieu d'un parc admirable. Il s'était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n'avait vu que la facilité de construire une usine possédant un quai d'embarquement sur le fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d'un côté, pour les vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita, avec Mme Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci manifesta le désir de s'y installer pour passer l'été. Vernier, qui surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des forêts, retrouver un peu d'énergie et de joie. Elle rentra à Aubervilliers pour s'aliter et mourir.

Vernier, qui n'avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce n'était pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de ces tendresses qui emplissent le cœur d'un homme et le laissent inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait encore aux écritures. Mais les gens très occupés n'ont pas le loisir des douleurs prolongées. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu dans le travail.

Cette année-là décida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse. Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs du Midi, à qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés qui lui offraient des récoltes entières dont il n'avait pas besoin, mais sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les producteurs charentais.

Il s'aperçut promptement que le commerce de l'argent était encore bien plus productif que la vente des alcools. Et son système d'avances sur marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale d'agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions imprévues, il s'installa à Paris rue de Châteaudun, dans un rez-de-chaussée d'où il déborda bientôt vers l'entresol, et jusqu'au premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en Extrême-Orient.

La distillerie n'était déjà plus qu'une des annexes et la moins importante peut-être du négoce qui se faisait dans la maison. Mais Vernier conservait pour cette première industrie, source de sa prospérité, une prédilection réelle. Il avait mis à Aubervilliers et à Moret des ingénieurs à la tête des services de fabrication. Mais, de temps à autre, repris par une curiosité de savoir comment se distillait son Royal-Carte jaune, il arrivait à l'usine, et faisait l'inspection de tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les matières premières, étudiait l'imprimerie des étiquettes, passait la revue de la verrerie. Il paraissait prendre à ces visites un plaisir tout particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin.

Car il était aussi changé qu'un homme peut l'être, au physique et au moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux frisés, qui, les bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, était devenu un gentleman correct et froid, qui tenait les gens à distance et ne se familiarisait qu'à bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des habitudes de cercle, et peu à peu les nécessités du luxe s'étaient imposées à lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux Champs-Elysées; il s'était lancé dans l'automobilisme, et on lui connaissait une maîtresse très coûteuse. Il n'en fallait pas plus pour poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,—car on avait pris l'habitude de le désigner par sa raison sociale,—si réfractaire qu'il fût au snobisme, avait dû se plier aux exigences du monde dans lequel il vivait.

Il avait contracté quelques amitiés dispendieuses, les brillants clubmen ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille louis. Enfin, il avait constitué à Gourneville une chasse de quinze cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pièces chaque fois qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un homme qui n'est ni répugnant, ni sot, ni insolent, ni véreux, trouve des commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil était donc dans une très bonne situation mondaine, quand il rencontra Mlle de Vernecourt des Essarts. Elle n'avait plus que sa mère et achevait, avec cette vieille dame plus fière que si elle descendait des grands chevaux de Lorraine, de grignoter la mince succession d'un père mort député de la Mayenne et sous-chef du bureau politique de Mgr le comte de Paris.

C'était tout ce qu'on pouvait rêver de plus pur comme faubourg St-Germain. Vernier, dans un déplacement à Deauville, avait fait la connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans une rue écartée. Leur vie intérieure était fort simple, mais leur existence extérieure était très brillante. Elles ne quittaient pas, depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'août, tout ce que Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes ruinées, mais bien en cour, comme si elles avaient porté en elles le reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: épouser Mlle de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour où le Roi reviendra.

Mais comme, en dépit des espérances de ses partisans, le Roi ne revenait pas, et ne faisait même pas mine d'essayer de rentrer, les épouseurs restaient à l'écart, et à force de monter dans les équipages armoriés de ses nobles amis, de suivre les séries de chasses dans les grands châteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison mondaine à Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son teint commençait à se faner, ses traits à se durcir. Elle était encore très jolie, mais elle était à la veille de cesser de l'être quand elle rencontra Vernier-Mareuil.

Ce fut par l'intermédiaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce temps de misère et de corruption, la tâche de Saint-Vincent-de-Paul et s'est consacré au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son œuvre de la Protection de l'Enfance, et il était venu faire appel à la charité de ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumônes, arriva au Grand Hôtel, attiré par les courses. Il l'enrôla immédiatement dans son comité en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se dévoua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui s'évertuaient à placer des billets à leurs amis, il remarqua Mlle de Vernecourt. Ce fut aussitôt, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre. Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il était roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait déjà un petit air de noblesse. Et puis le Saint-Père n'était-il pas là pour octroyer un titre de comte à un brave millionnaire qui donnerait des gages à la bonne cause en épousant une fille de haute naissance dans l'infortune?

Vernier, pressé, chapitré, et, de son côté, séduit par la nouveauté de la situation, se laissa aller à tenter l'aventure. A quarante-cinq ans, il épousa Mlle Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des années de campagnes. De plus, elle avait sa mère. Mais lui, il avait un fils, le jeune Christian, qui venait de terminer ses études, et entrait dans la vie avec des idées bien différentes de celles de son père sur la plupart des sujets. C'était un produit de la nouvelle éducation sportive, qui a désintellectualisé la jeunesse. Il avait au cours de ses études appris beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il était faible sur la version, il était champion au footbal. Le racing, le tennis, le polo, le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'étaient partagé ses faveurs.

Il était sorti de l'École des hautes études commerciales dans un rang convenable, grâce à sa connaissance parfaite des langues allemande et anglaise. Son année de service s'était passée dans la cavalerie, au 4e chasseurs. Là il avait fait la connaissance des cavaliers Longin, Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait été sobre, prit des habitudes d'intempérance, et son nom ne fut pas pour peu dans l'aventure. Chez tous les débitants de la ville, le Vernier-Mareuil triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un établissement, il y était reçu comme M. de Rothschild chez un changeur. Sa vanité en était chatouillée, et par ostentation, il se faisait servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les variétés de liqueurs que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dégustait, on comparait, et c'était généralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait sur les poisons divers qui avaient circulé à la ronde, au milieu des félicitations générales.

—C'est papa qui est encore le plus chic!

—Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se fait de ses fioles!

—Tout ça, pour Christian! Ah! sacré Christian! Même s'il voulait boire sa succession, il ne le pourrait pas!

—Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par ta famille!

—Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!

—Caisse pour lui! Et voilà tout!

—Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!

—Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!

Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu achevait ce qu'avait commencé l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient au quartier abrutis par l'ivresse méchante de l'alcool. Christian, malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n'était pas mal noté. Il avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour tiré d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une fille de café-concert, s'était laissé aller à manger la grenouille. Il fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant même, Christian les avait donnés. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait retiré le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l'honneur militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son père avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de l'existence paternelle ne l'avait pas comblé d'aise. Outre que les façons d'être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez inutile qu'un homme arrivé à l'âge mur, et ayant tant de facilités pour se distraire, se chargeât du souci d'une femme légitime. Il s'en était expliqué avec ses amis, en toute ouverture de cœur et sans aucun ménagement pour l'auteur de ses jours:

—Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laissé placer un laissé-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt était montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et ses bas percés, avait découragé tous les amateurs.... On s'est jeté sur Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde.... Les nobles amis de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse.... Et ça n'est pas très chic, ce qu'ils ont fait là.... Mais, quand il s'agit de caser un des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu'il marche, et me voilà avec une belle-mère qui me fait l'effet d'avoir des dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur. Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d'avoir coupé dans l'armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît: il est majeur.

Cette façon d'apprécier la conduite de son père donne la mesure de la cordialité qui régla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée, jusqu'au jour où la belle-mère trouva l'occasion de rendre à Christian un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part d'héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille francs de rente, que son père doublait par des libéralités supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l'année était mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le fils des débats orageux.

Mareuil, l'oncle, était encore plus terrible que Vernier. Sans besoins, il ne comprenait pas les dépenses somptuaires. Il vivait dans son bureau de la rue de Châteaudun, à conduire les affaires de la maison, n'en sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, excepté une quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La situation financière de Christian, qui n'avait jamais été bien bonne, devint un beau jour tout à fait mauvaise. Il fit la connaissance de Mlle Étiennette Dhariel.

C'était une très belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pût s'en convaincre. Elle avait joué les grues dans un théâtre du boulevard, et soudainement s'était découvert une voix de mezzo qu'elle avait travaillée avec zèle. C'était une fille extrêmement intelligente, vicieuse comme un cheval de fiacre, et capable d'un crime pour arriver à ses fins. Elle se vantait de ne savoir pas ce que c'était que l'amour. Un homme, pour elle, représentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus, et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne répondait plus à ses exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil à faire dépenser de l'argent à ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortît de ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.

Christian Vernier avait, dès le premier moment, représenté pour cette fille avide une proie superbe. Derrière lui, il y avait la maison de banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches, collées sur tous les murs des villes d'Europe, célébraient la prospérité. On annonçait les millions de litres vendus chaque année. Et Mareuil avait trouvé une réclame admirable pour ce produit de la maison: il l'appelait la liqueur laïque. On voyait ainsi que c'était ce qui convenait à tous les bons démocrates, et point ces liqueurs de moines qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les bouteilles.

En trois mois, la charmante Étiennette trouva moyen de faire souscrire à Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change, mais—fait beaucoup plus surprenant—elle se toqua de lui. Pour la première fois de sa vie, elle sut ce que c'était que le plaisir, mais elle ne modéra pas pour cela ses prétentions pécuniaires. Elle consentit à aimer, mais elle n'admit pas que ce fût pour rien. Vernier, cependant, en voyant présenter les billets de Christian, était entré dans une fureur dont les échos étaient arrivés jusqu'à sa femme. Celle-ci, fort indifférente en matière d'intérêt et n'estimant l'argent que pour ce qu'il représentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par le père et, à la grande stupéfaction de Vernier, donna complètement raison à Christian.

—A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle à son mari, si vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garçon a fait une frasque un peu vive? Tâchez donc d'apprendre à vous conduire comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui n'est pas la même chose que d'être le fils de votre père. Il a pris des habitudes, des besoins, des idées que vous ne pouvez pas avoir et que vous ne comprenez même pas. Au lieu de lui savoir mauvais gré de faire sauter vos écus, vous devriez vous en réjouir. Il vous fait honneur en ayant les mains larges; il prouve qu'il est déjà grand seigneur. Sorti de vous, il ne peut appartenir qu'à l'aristocratie de l'argent. Voulez-vous qu'il se rabaisse en thésaurisant? Le fils de Vernier-Mareuil maudit par son père, parce qu'il a fait des dettes pour une femme? Vraiment, épargnez-vous ce ridicule. Et n'espérez pas que je vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.

—Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber à rien! cria Vernier, enragé de se voir malmené, quand il comptait être plaint et encouragé. Ce garçon, si je le laisse aller, me ruinera!

—Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible. Vous vous mettriez vous-même à entretenir des Étiennette Dhariel—ce qui vous coûterait encore bien plus cher qu'à Christian—que vous ne réussiriez pas à manger vos bénéfices. D'ailleurs, elle est gentille, cette petite.... Il a bon goût, votre fils.

—Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.

—Comment ne la connaîtrais-je pas? Nous avons la même modiste. Je la rencontre au bois, au théâtre, aux courses. Elle était à Deauville, cette année. C'est même là que Christian a dû faire sa connaissance. Clamiron l'avait amenée chez lui, avec quelques autres de la même ondulation....

—Ce voyou?

—Oui, Pavé, comme on l'appelle, parce que son père était entrepreneur de travaux publics. Elle était trop coûteuse pour lui. Il l'a repassée à Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!

—L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il?

—Vous voudriez peut-être qu'il se fît entretenir par elle?

—Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel?

—Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent être en proportion des moyens de son père.

—Vous êtes d'une immoralité inconcevable. Avec de pareils principes, je m'étonne que....

Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de dédain, et, de sa voix la plus sèche, elle répliqua:

—Je vous serai obligée de ne vous étonner de rien, en ce qui me concerne.... Je vous fais grâce, moi, de mes étonnements, qui sont quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous déclare pas, chaque fois que je le pense, que vous êtes commun, maladroit, sot, et....

—Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu écarlate.

—Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en savez aucun gré, vous ne vous en apercevez même pas.... Mais ne soyez pas impertinent. Cela, je ne le tolérerai jamais.

—Ma chère..., intercéda Vernier, très ennuyé de la tournure que prenait l'entretien.

—Non! Vous êtes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas comprendre....

—Mais, enfin!... s'écria Vernier, pressé de sortir de ce guêpier, que me conseillez vous de faire?

—Eh! voilà une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez proprement, sans histoires.

—Vous n'espérez pas que je vais donner à ce polisson deux cent mille francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera!

—Il recommencera, si ça lui plaît. Et ce n'est pas vous qui pourrez l'en empêcher.

—Je lui flanquerai un conseil judiciaire.

—Vous, Vernier-Mareuil?

—Moi, Vernier-Mareuil, répéta le banquier, rouge comme un coq.

—Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux!

Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le long de son corps avec désolation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit:

—Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas écouter de vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....

—Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulagé de sa corvée et délivré de son ennui. Oui, de vous, qui lui êtes si supérieure, il acceptera des conseils et des remontrances....

—Surtout si je lui rends ses billets....

—Vous les aurez dans un instant.

—Alors comptez sur mon zèle.

A la suite de cette négociation, les rapports entre la jeune belle-mère et Christian se détendirent et devinrent même amicaux. Emmeline n'était pas une méchante femme, et à la condition de faire tout ce qui lui plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commencé à tromper son mari avec un très joli garçon, auditeur à la Cour des Comptes, nommé le baron Templier. Raymond était un ami de Christian, un peu plus âgé que lui et fort riche. Cette liaison avait été approuvée dans le monde. On avait trouvé le choix de la jeune femme extrêmement judicieux. Vernier, lui-même, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le ratifier. Destiné à être trompé, il ne pouvait l'être plus honorablement et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des égards. Pouvait-on exiger davantage, à moins de manquer tout à fait de goût?

Mais Vernier était bien ignorant de sa situation. Il avait pris en affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et, quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'à lui faire des scènes de jalousie. Il subissait son influence d'une façon presque irrésistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants où il n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'eût pas été capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de Vernier quelque chose de tout à fait contraire à ses idées ou même à ses goûts, c'était Raymond que l'on chargeait de la négociation. Et, soit tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spécial, ou fascination physique réelle, il réussissait toujours.

Vernier avait le mépris né de tout ce qui touchait au monde hippique. Il affectait de n'attacher de prix à un cheval qu'à raison des services qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena à avoir une écurie de courses et le força à s'intéresser à l'entraînement de ses poulains. Cela lui coûtait horriblement cher, il ne gagnait que rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit plus fort. Il obtint que Vernier eût un yacht, parce que Emmeline désirait aller visiter les fiords de Norwège et voir le soleil de minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit à être malade pour être agréable à Raymond et parce que celui-ci lui promit d'être du voyage.

Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et plus déférent que ce jeune homme pour le mari de sa maîtresse. Mareuil lui-même, qui, au début de la liaison, avait pris la situation au tragique et avait délibéré s'il n'avertirait pas son beau-frère de sa mésaventure, avait fini par être conquis et acceptait le baron Templier, comme s'il était de la famille. Il s'en était expliqué avec son ami le docteur Augagne:

—Évidemment, ce n'est pas le comble de la régularité. Mais voyez-vous, mon cher, dans ce monde-là et avec la différence d'âge qu'il y a entre Vernier et sa femme, il était certain qu'il serait trompé. Eh bien! cet animal-là a tant de chance que, même dans ce qui lui arrive de fâcheux, il est favorisé. Jamais il n'aurait pu rêver de tomber sur un garçon plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de goût. Il est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et riche, avec cela! On n'aura pas à craindre, avec lui un krack, comme on n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne joue pas à la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est rangé....

—Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous la lui donneriez.

—Tout de suite!

—Et vous ne la donneriez pas à Christian?

—Non, certes!

—Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le rencontre partout?

—Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait à Paris.

—Et elle le plume?

—Vous pouvez m'en croire!

—Quel âge a-t-il?

—Vingt-quatre ans!

—Eh bien! il en a encore pour trois ans à faire des bêtises, dit le docteur, puis vous le marierez, et il se mettra à fabriquer de votre affreux Royal-Carte jaune.

—Affreux? Vous êtes bon, là! Huit cent mille francs de bénéfices, pour le dernier semestre....

—Et deux millions de Français abrutis, déséquilibrés, mûrs pour l'hôpital, à moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y trompez pas, mon cher ami, vous êtes les plus redoutables agents de décomposition sociale qui existent!

—Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....

—Ne me défilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est mensonger, comme toutes les réclames. Mais ce qui n'est pas mensonger, ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, à l'heure présente, la tête du mouvement européen....

—Pour l'intelligence?

—Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrères, les marchands de poison, qui intoxiquez la race, l'abâtardissez et la tuez, vous êtes des criminels! Si j'étais l'État....

—Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?

—Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en boire un petit verre, en France, sans qu'il en coûtât au moins dix francs.

—Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas être la créature des marchands de vins! L'État? Tenez, vous me faites rire! Voyez-vous la Chambre mettant à la portion congrue ses grands électeurs, tous les débitants de France? Le suicide, tout de suite, alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant d'idées-là! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, étant frelaté, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie. Nous avons le litre-monnaie! Voilà comme nous nous préparons à frapper l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dénigrer nos grandes marques, fabriquées avec tant de soin, vous devriez les recommander à vos clients. Le Royal-Carte jaune est sincère et loyal. On sait ce qu'il contient....

—Du poison, comme le casse-poitrine à vingt sous. Il n'y a que le prix qui diffère. Le résultat est le même: la folie, le crime, la mort! Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vôtres ne soit atteint de ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous comprendriez qu'il est des industries contraires à la morale, et qu'il faudrait interdire comme on a défendu la traite des nègres, qui, ce pendant, était un commerce très lucratif. Spéculer sur le vice est une mauvaise action. Et je suis convaincu que, tôt ou tard, on en est puni.

—Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas, vous, si cela vous paraît nuisible. Mais laissez boire ceux à qui cela fait plaisir.

—Adieu, corrupteur!

—Au revoir, philanthrope!

Ils se séparèrent avec une poignée de main. C'était ainsi que leurs querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les bénéfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier s'était fait construire place Malesherbes un hôtel seigneurial, et qu'il avait fini par considérer comme absolument insignifiantes les dépenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux d'Étiennette Dhariel.


[II]

C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et avait tourné, marché, viré, sous l'œil des clientes pour faire admirer les modèles nouveaux. Un coup de cœur pour un cabotin des Variétés, à figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes, l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider, qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père, cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée, dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille francs chez Wertheimer.

Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux. De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.

Depuis son singe des Variétés, jamais Mlle Dhariel n'avait aimé un homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle, payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre. Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais, malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et termina par cette déclaration:

—Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'œil? C'eût été humiliant pour le crédit de ton père!

Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte. Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible, quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie.

L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes. Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal fréquenté où la matelote marinière est célèbre.

Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de l'ivresse.

Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique à domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Dès lors ce furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron, Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de repos assuré pour la belle.

Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille, Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et Mme Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier, pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy, escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier, s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par cette apparition, le cœur serré, se regardèrent sans oser parler, tant ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et se leva:

—Où allez-vous? dit Emmeline.

—Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de colère.

—Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de Mlle Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si vous voulez....

—Je vous en prie, cher ami....

—Et que ferai-je?

—Amenez-moi Christian immédiatement, je veux lui parler....

—Et s'il refuse de me suivre?

—Alors nous verrons!

Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:

—Ah! voilà l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec nous, mon petit baron....

L'air de componction de Templier arrêta cette effervescence:

—Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?

—Non. Mais, mon cher, ton père est avec Mme Vernier dans la salle. Il m'envoie te prier de venir lui parler....

—Quoi? Un cheveu?

Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.

—Dans quel état es-tu, malheureux garçon! dit Templier avec chagrin.

—Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'étais frais comme une rose en arrivant. Mais on crève ici!... Enfin, raconte toujours ce qu'il y a.

—Il y a que ton père t'a vu tout à l'heure, et qu'il n'a pu ne point se rendre compte que tu étais très troublé.... Tu penses quel effet cela lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-même.... Et sans moi....

—Ah! des scènes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein! Étiennette, la malédiction paternelle dans une loge des Variétés.... On se croirait à une revue.... La scène dans la salle!... Vois-tu papa jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!

Il eut un rire épais, que ses amis ne partagèrent pas. Une gêne pesait sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:

—C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir! Tu vas avoir des histoires!

Le regard de Christian, à ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:

—Il serait un peu fort que mon père m'embêtât pour une pauvre petite bordée! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne s'occupe donc pas de ce que je fais de mon côté.

—Mais, mon cher, regimba le baron Templier.

—Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre que si quelqu'un a des observations à présenter sur les convenances ou la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.

—C'est fort bien! dit Raymond d'un air glacé. Il se leva et, saluant les dames, s'apprêtait à sortir. Mais Étiennette, trop fine pour laisser le baron partir fâché, intervint avec son autorité coutumière:

—Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....

—Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une santé de me....

Elle lui coupa la parole:

—Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reçois mal ce gentil garçon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que tu risques, en manquant d'égards, de mécontenter ton père.... Et enfin....

—Ça suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras à mon père que j'irai le voir demain matin, à son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.

—Bonsoir, alors.

Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la ronde, et s'en alla.

Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort dispos, l'œil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé:

—Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris possession de vous-même.

Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage exprima le plus complet découragement; il soupira:

—Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!

Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau, et cria:

—Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas plutôt de la folie que de l'inconduite?

Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»

Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation financière. Il retrouva la force de s'écrier:

—Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te calmer!

—Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré.

—Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois cents francs. C'est humiliant!

—Il ne s'agit pas de l'argent que tu me coûtes, reprit Vernier avec force, mais de tes habitudes qui sont déplorables. Tu vis avec une bande de scélérats qui te conduiront aux pires excès.

—Des scélérats! Clamiron, qui est aussi connu à Paris qu'Yvette Guilbert; Vertemousse, qui fréquente les chasses princières; et Longin, dont le père est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-là arrêtent les passants après minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur prendre de l'argent, mais pour leur en donner!

—Enfin! Tu ne défendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car c'est depuis que tu la fréquentes que tu commets toutes tes folies.

—Étiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres!

—C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des renseignements. Ah! si tu savais!

La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec une curiosité très vive:

—Raconte un peu?

Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant sur le bureau à côté du dossier de Christian, il l'ouvrit:

—D'abord, elle est inscrite à la préfecture de police.... Elle avait été prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894, dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.... L'année suivante, elle était entretenue par un attaché à l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi, qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux. Ce malheureux était réduit par elle à voler dans la caisse de son patron et était condamné à cinq ans de prison. Elle faisait alors la connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des relations intimes.... La baronne dépensait pour elle des sommes importantes.... Son mari intervenait, et Étiennette Dhariel était jetée par lui, à la volée, dans l'escalier, et ramassée par le concierge, la tête en sang....

—J'en ai vu les marques! Elle prétend que c'est un accident de voiture.

—Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reçoit de l'argent des femmes aussi bien que des hommes.

—Ça, je ne m'en doutais pas! Elle est épatante, cette Étiennette! Quelle nature!

Vernier eut un retour de colère.

—Voilà tout l'effet que ces révélations te produisent! Tu es devenu tellement corrompu, toi-même, que l'abjection la plus basse ne t'inspire que de l'étonnement, pour ne pas dire de l'admiration!

—Dans son genre, cette femme-là est unique. On n'a jamais fini de la connaître. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rêver de plus vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embêter une minute.

—Si tu travaillais, tu ne t'embêterais pas.

Christian goguenarda:

—Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?

—Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant que les choses allaient encore se gâter entre le père et le fils. Tu pourrais nous aider très efficacement. Et d'ailleurs, ton père, si tu étais capable de diriger la maison, prendrait très volontiers des vacances.... Moi aussi.

—Il ne saurait être question de diriger la maison, dit Vernier rudement; avant de commander, il faut apprendre à obéir. Mais si tu venais passer tes journées au bureau, au lieu de promener ta paresse dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la santé de se mettre dans des états dégoûtants comme celui où nous t'avons vu hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public, et cette sale fille, avec qui tu te dégrades, met sa gloire à te traîner derrière elle, pour mieux prouver que tu es à sa discrétion. Eh bien! je lui apprendrai ce qu'il en coûte de me braver, cria Vernier, repris de fureur à force de remâcher ses griefs. J'irai trouver le préfet de police, et je la ferai emballer comme la dernière des clientes de Saint-Lazare!

—Ne fais pas ça! Tu n'en aurais que du désagrément. Elle est très cotée dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre députés qui mangent chez elle. Le préfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de Mlle Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il sait très bien qu'on le ferait sauter.

—Sauter le préfet, cette drôlesse?

—Comme un bouchon de champagne!

—Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colère!

—Eh! tu ne dérages pas, depuis une heure.

Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec agitation.

—Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta façon de te conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu travailles comme un garçon sérieux.... Il faut donc que je m'attaque à la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?

—Ah! non!

—Une belle croisière, avec tes amis, à bord du yacht?

—J'ai le mal de mer!

—Le long des côtes de la Méditerranée.

—A Monte-Carlo?

—Non! cette fille irait t'y retrouver.

—Tu ne veux pourtant pas que je fasse vœu de chasteté....

—Je veux que tu ne te détruises pas la santé et que tu ne deviennes pas un idiot.

Le père eut une détente. Il vint à Christian, le fit asseoir près de lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:

—Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas méchant, tu ne veux pas me faire de peine? Réfléchis un peu à la situation dans laquelle tu me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mère était là, tu la torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas entraîner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un peu de bonne volonté. Voyons, ne nous quittons pas fâchés: tu m'obéiras, n'est-ce pas? Lâche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais génie. Que diable, il ne manque pas de femmes à Paris. Ne t'entête pas à rester avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas... Étudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une bonne occasion, et adieu!...

—Allons! Ne te fais pas de bile comme ça, dit Christian. Tout s'arrangera. Mon Dieu! voilà bien du bruit pour une Étiennette.... Si tu ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais plaquée.... C'est fini, hein?

Il embrassa son père, serra la main de Mareuil et partit.

—Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se retrouva seul avec son beau-frère. Cette fille le tient bien! Mais, moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!

Dès lors Vernier fit surveiller discrètement Étiennette et Christian. Ce qu'il apprit n'était pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et ses amis, sans qu'Étiennette fût de la fête, s'en allaient en tournée dans les bars ou les cafés qui avoisinent l'Opéra. Juchés sur de hauts tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides variés, entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient silencieusement. Car la marque très particulière de leurs petites fêtes, c'est qu'elles étaient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve éteinte, et tentait quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de l'établissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par exemple, à lancer des soucoupes de porcelaine à la volée dans les glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garçon, et pendant toute la nuit il servait la clientèle, recevant gravement les pourboires. Ses amis continuaient à boire, et pleins de genièvre ou de wisky, à des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes tremblantes, et rentraient chez eux.

Cette misérable existence, passée parmi les filles et les ivrognes, avait détendu le ressort de la volonté chez Christian. Il refaisait chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort, tournant, comme un cheval de manège, dans le cercle invariable de ses habitudes dégradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que pour se livrer à des excentricités révélant un commencement de délire alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris d'une sorte de frénésie, il avait, un soir, au bar américain, parié cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre d'absinthe en une heure. La malheureuse s'était entêtée à tenir la gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle était tombée foudroyée. Une autre fois, il avait mis le couteau à la main de deux tziganes qui s'étaient enflammés pour les beaux yeux d'Étiennette Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens à boire, il les avait lancés l'un contre l'autre, et le sang avait coulé. Une enquête s'en était suivie, qui avait amené Christian chez le juge d'instruction.

Peu à peu, grâce à ces fantaisies excessives, une réputation exécrable s'était attachée à l'héritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui avait parlé de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes, Christian avait été dûment catalogué dans la galerie des types «bien parisiens». Triste notoriété qui lui valait les ironiques citations des échotiers dans les comptes rendus des fêtes nocturnes, et le dédain attristé des gens raisonnables. Mais le plus réel résultat de ces excès se traduisait par un délabrement de la santé du malheureux, qui changeait à vue d'œil. Sa taille se voûtait, ses joues se creusaient, et ses yeux vagues accentuaient encore l'hébétude de son sourire. Jusqu'à quatre heures, il était morne et sans énergie. Il lui fallait l'apéritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses idées retrouvaient un lien. L'alcool faisait son œuvre excitatrice. Il donnait le coup de fouet à la machine physique détendue. Et le poison, pour une soirée, rendait l'apparence de la vigueur à l'organisme affaibli. Le malheureux Christian en était arrivé à ne plus pouvoir vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse équivoque, le toxique abominable semblait vivifier ce qu'il détruisait.

Étiennette, sans pitié pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour un peu plus dans son ivrognerie meurtrière. Elle n'avait pas un retour de faiblesse pour ce garçon, qu'elle avait peut-être aimé pendant une heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'à la mort. Le mépris de l'humanité, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle voyait si crûment les tares, l'avait amenée à un cynisme féroce. Elle vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille impudeur d'une créature qui se venge de ses propres souillures en poussant la société à l'imbécillité et au crime. Elle avait une unique confidente devant laquelle, sans réserve, elle disait sa pensée. C'était sa manucure, Mme Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent à prêter, des bijoux d'occasion à vendre, du papier timbré pour faire des billets, et l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.

Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle offrait ou non des garanties sérieuses, la manucure donnait des espèces ou des bijoux. Les espèces rapportaient environ soixante pour cent par an, à cinq par mois. Les bijoux étaient mis au mont-de-piété par Mme Mauduit elle-même, qui gardait la reconnaissance. En échange de quoi, elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets, ou fournissait le prix de la parure, engagée pour moitié de sa valeur réelle. Étiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec Mme Mauduit des affaires et s'en était bien trouvée. Il existait entre ces deux femmes des secrets de débauche qui les liaient l'une à l'autre. Mme Mauduit et Mlle Dhariel se tutoyaient, et parlaient à mots couverts de gens et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intéressaient passionnément, car elles étaient intarissables sur ces sujets-là. Il n'était pas rare d'entendre Étiennette poser à Mme Mauduit des questions dans ce genre:

—Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?

—Ah! elle a été épousée par un Hongrois qui l'a emmenée dans son pays....

—Et Frédéric, qu'a-t-il dit de ça?

—Il était tellement dans la purée qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant est grand maintenant.... Quant à la sœur, elle est venue l'autre jour pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!

—Méfie-toi.... Le Costeau a le «lingue» facile....

—J'ai toujours sous la main mon «rigolo».... Je le moucherais! Et il le sait!

Lorsque ces dialogues s'échangeaient devant Christian, très intrigué, il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frédéric. Mais Étiennette répondait laconiquement:

—C'est des anciens camarades à nous.

—Jolie société où on joue du couteau, et où on n'est en sûreté que le revolver au poing!

—Elle vaut bien la tienne, où on vole avec des gants blancs et où on assassine avec des sourires.

—C'est égal, je voudrais voir Mme Mauduit, le «rigolo» à la main, faisant la partie du Costeau avec son «lingue». Ça doit être un coup d'œil peu ordinaire!

—Mon petit, si Mme Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu étais fichu d'écrire quatre lignes en français, tu pourrais faire un feuilleton, avec lequel tu dégoterais les maîtres du genre....

Les Mémoires d'une Manucure? Fameux! Il faudra que j'en parle à Clamiron, qui connaît quelqu'un à la Revue des Deux-Mondes.

Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgré ses railleries, que Mlle Dhariel était une personne avec laquelle il ne fallait pas badiner, et que, dans sa vie passée, grouillaient de mystérieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec une dangereuse facilité.

Il y avait plus de deux ans que le malheureux garçon était dans les mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la dégradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la circonstance la plus imprévue bouleversa les plans d'Étiennette, et parut devoir assurer le salut de Christian. Mlle Dhariel, comme tous les ans, ayant manifesté le désir d'aller passer les mois de juillet et d'août au bord de la mer, Christian s'était mis en quête d'une villa à louer. Un agent lui avait indiqué une vaste et luxueuse propriété à Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de nombreuses chambres, ce qui facilitait le séjour des amies d'Étiennette et des familiers de Christian. Les communs, très vastes, permettaient d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne paraissait nullement gêner ni son fils, ni Étiennette.

Les premières semaines s'étaient écoulées assez tranquillement. Christian, ranimé par l'air de la mer, avait retrouvé des forces nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaéton de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car Mlle Dhariel avait constaté que le fouettement de l'air lui irritait la figure, et elle n'était pas femme à sacrifier son hygiène à un caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante à l'heure, et roulait comme un ouragan, à travers les villages, laissant derrière lui un nuage de poussière, les mugissements de sa trompe et l'infection du pétrole.

Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de Pont-l'Évêque, Christian, qui avait forcément ralenti sa folle vitesse, rencontra, à un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver, agita ses bras, comme pour le faire aller en arrière, et cria des paroles inintelligibles. Habitué aux clabaudages des paysans, aux oppositions des propriétaires de passages interdits, Christian ne tint nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher à une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomètre, puis, brusquement, il arriva à un carrefour entouré de talus et libre seulement du côté d'un herbage dont la barrière, heureusement, était ouverte. Christian, sans hésiter, entra dans l'herbage, fit encore vingt-cinq mètres sur le gazon; puis, rencontrant une saignée pratiquée pour l'écoulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur une raquette, franchit le fossé, mais, retombant à faux, versa avec un terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lâcher sa direction, roula sur le sol, et resta la jambe gauche engagée sous la voiture, qui, sur le flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bête à l'agonie.

—Êtes-vous blessé, monsieur, cria le chauffeur, venant à l'aide de son maître.

—Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre horriblement de la jambe.... Vite, tâchez de me dégager, je crains que la voiture ne s'enflamme.

L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y parvenir, mais, par précaution, vida son réservoir d'essence. Il se perdait en efforts, lorsque, d'une habitation située sous de grands arbres, des secours arrivèrent. Deux hommes et une jeune fille accouraient.

—Vite, dit à son compagnon le plus âgé des deux assistants, prenez la poutre de la barrière.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitôt que vous vous sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrière.... Y êtes-vous? Ah! mon Dieu, il s'évanouit!

Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe à l'étreinte desserrée de la voiture, Christian avait éprouvé une telle douleur qu'il avait poussé un gémissement et était resté inerte sur le sol.

—Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est impossible que nous lâchions le levier.... Allons! Allons! Dépêche-toi! Parfait!

Christian, dégagé, gisait maintenant sur l'herbe, entouré par la jeune fille et par les trois hommes. Revenu à lui, et palpé par son chauffeur, il avait poussé un cri affreux, suppliant qu'on ne le touchât plus.

—J'ai la jambe cassée, je le sens.... Ne me bougez pas....

—Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une échelle, nous en ferons une civière.

Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre, au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy. Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre. Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait:

—Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille. Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.

Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement. Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.

Quant à Mlle Geneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple, courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte. Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.»

C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M. Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre, conduit par Mme Harnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle:

—Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas?

Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au docteur:

—Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose!

Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement, tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme:

—Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple.... Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe sans qu'elle soit broyée.

Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la propriété de M. Harnoy.

—C'est un endroit assez écarté du passage des excursionnistes, dit Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages.... Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la mer....

—Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... Mme Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....

Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. Mme Harnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit gaiement:

—Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune.... Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans....

—Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons....

—Geneviève, tu vois, protesta Mme Harnoy....

—Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela devient bien rare.

La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles. Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian, en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence de Geneviève, il omit le chapitre des mœurs et ne fit point d'allusion aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille.