Les trente-six situations dramatiques,
par Georges Polti.
Gozzi soutenait qu’il ne peut y avoir que 36 situations tragiques. Schiller s’est donné beaucoup de peine pour en trouver davantage ; mais il n’en trouva pas même autant que Gozzi.
(Gœthe, Entretiens avec Eckermann.)
PARIS
ÉDITION DV « MERCVRE DE FRANCE »
15, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, 15
1895
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
| La Théorie des Tempéraments (1889). | 1 fr. » |
| (Voir, à ce sujet, lettre dans le Courrier du Soir du1er septembre 1891.) | |
| Notation des Gestes, avec dessin. (1892). | 0 fr. 75 |
Il a été tiré des 36 Situations Dramatiques, outre 480 exemplaires sur papier teinté (à 3 fr. 50), 20 exemplaires sur Hollande (à 7 fr.) et 5 sur Japon Impérial (à 10 fr.).
A MADAME TOUTTAIN
ACCEPTE
CE GAGE DE RECONNAISSANCE
EN MÉMOIRE
DU GRAND MORT AIMÉ
QUI NOUS RELIE
DE TON FRÈRE, — DE MON PÈRE…
1er novembre 1894
G. P.
LES
36 Situations Dramatiques
Gozzi soutenait qu’il ne peut y avoir que 36 situations tragiques. Schiller s’est donné beaucoup de peine pour en trouver davantage ; mais il n’en trouva pas même autant que Gozzi.
(Gœthe, Entretiens avec Eckermann.)
36 situations seulement !
Cet énoncé qu’aucun renseignement n’accompagne, ni de la part de Gozzi, ni de celle de Gœthe ou de Schiller, et qui pose le problème sans le résoudre, avait de quoi tourmenter.
Car celui qui affirmait — me répétais-je toujours — par ce nombre restreint une loi si fortement synthétique, avait justement l’imagination la plus fantasque : ce Gozzi, c’était l’auteur de Turandot et du Roi Cerf, deux œuvres, or, presque sans analogues, l’une sur la situation de l’Énigme et l’autre sur les phases de la métempsycose ; c’était le créateur d’un système dramatique, du fiabesque, et, par lui, l’esprit arabe chez nous transfusé, ont pu naître Hoffmann, Jean-Paul Richter et Poe.
Encore l’exubérance du Vénitien m’aurait-elle, peut-être, fait douter, puisqu’une fois lancé ce chiffre de 36, il s’était tu…
Mais l’ardent et sévère kantien, Schiller, le prince des esthéticiens modernes et le maître du drame vraiment historique, ne s’était-il pas, à son tour, devant ce précepte, « donné beaucoup de peine » (et de la peine d’un Schiller !), y ajoutant ainsi pour nous l’autorité de sa critique puissante et de sa riche mémoire ? M’objectais-je alors, pour hésiter, le seul point commun aux deux poètes, un goût vif de l’abstrait, — Gœthe, antipode exact du systématisme, esprit d’observateur, et qui, sa vie durant, évolua, m’apparaissait, méditant encore l’obsédant sujet, — bien des années après la mort de Schiller, bien des années après leurs fécondes causeries, et à l’époque où s’achevait Faust, cette suprême combinaison des éléments les plus contrastés[1].
[1] C’est Gœthe qui le déclare : Je dois, dit-il, l’intrigue à Calderon, la vision à Marlowe, la scène du lit à Cymbeline, la chanson ou sérénade à Hamlet, le prologue au livre de Job. On peut y ajouter : le premier prologue imité des Hindous, la scène du trépied renouvelant les nécromancies épiques, la visite à la guenon, digne de Théocrite, de nombreux ressouvenirs picturaux (scène première issue de Rembrandt ; mimes de la promenade, de la taverne, du puits, d’origine flamande), la fin inspirée de Dante, etc., etc.
Je n’en savais, toutefois, pas plus long…
Seul, en France, Gérard de Nerval avait embrassé, un court instant, de ce point de vue si haut, l’ensemble des productions scéniques, dans un article de L’Artiste sur la Jane Grey de Soumet. Avec quel dandysme, malheureusement ! Ayant, à ses débuts, voulu savoir le chiffre des actions possibles au théâtre, il en trouva 24, raconte-t-il. Pas plus que ses devanciers, il ne nous dit lesquelles. En revanche, les bases qu’il fournit ne peuvent satisfaire. Recourant, en effet, à la classification caduque des péchés capitaux, il se voit, d’abord, forcé d’en éliminer deux, gourmandise et paresse, et, à peu près, un troisième, la luxure… « ce serait don Juan peut-être… » On ne saisit pas mieux ce que l’avarice a fourni comme énergie tragique, et je discerne mal pour la contexture entière du drame, une divergence marquée de directions entre l’orgueil (l’esprit de tyrannie, sans doute) et la colère, à moins de n’admettre que leurs manifestations les plus opposées, et de risquer, à ce coup, de confondre celles de la colère avec celles de l’envie. Aussi bien eût fait Labrunie de conserver l’ex-huitième péché, la tristesse, qui lui aurait été utile, vis-à-vis de Manfred par exemple. Plus loin, le meurtre, désigné comme un facteur pour obtenir, en l’unissant tour à tour à chacun des autres, plusieurs des données, ne peut être accepté comme tel, puisqu’il est le commun accident, possible dans toutes, et le plus fréquent qui s’y produise. Enfin, le seul titre nommé par Nerval, Rivalité de reine et de sujette, ne convient, on le constatera, qu’à une sous-classe de l’une non pas des 24, mais des 36 situations dramatiques[2].
[2] J’ai remplacé le mot « tragique » de l’épigraphe par celui de « dramatique ». Les familiers de Gœthe savent que pour lui (qui fut un des « classiques » allemands) les deux termes sont synonymes dans ce passage. Du reste, nous allons le constater, nos drames ne possèdent pas de situations différentes de celles des tragédies, ni des « pièces », mais ils en enchevêtrent en général plusieurs, que déjà la tragédie dite implexe déroulait successivement.
Outre Nerval pourtant, personne plus n’a touché, à la manière si vraiment technique qu’on devine chez Gozzi, aux secrets de l’invention, et j’aperçois seulement, dans un ordre d’idées, quoique analogue, bien éloigné : la célèbre théorie de M. Sarcey sur la scène à faire, théorie en général très mal comprise d’une époque que le didactisme, c’est-à-dire la réflexion artistique, épouvante ; — des notes intimes de M. Dumas qui furent publiées contre son gré, si mes souvenirs d’enfant sont fidèles, il y a quelques années par le Temps et qui donnaient ce double schéma de Corneille et de Racine, pour le premier une héroïne disputée par deux héros, pour le second un héros disputé par deux héroïnes ; — et, en dernier lieu, des travaux, çà et là, de M. Valin sur la composition…
Et c’est tout, absolument tout.
… Enfin, — pour abréger, — je retrouvai les 36 situations, telles que dut les posséder Gozzi, et telles qu’on les retrouvera plus loin ; car ce fut bien, ainsi qu’il l’avait indiqué, 36 catégories que je dus créer afin d’y répartir convenablement les innombrables œuvres melpoméniennes. Ce nombre n’a rien cependant, je me hâte de le dire, de cabaliste ni de mystique ; on pourrait à la rigueur en choisir un légèrement plus ou moins élevé ; mais je considère celui-là comme le plus vraisemblable. Je m’abstiendrai d’exposer aucune des soixante et quelques théories que, pour ma distraction personnelle, j’ai esquissées dans le dessein d’aboutir par voie inverse, déductive, au précepte gozzien : ces exercices d’imagination sont parfois agréables, mais ils finissent le plus souvent par ruiner ce qu’ils prétendaient établir ; toute théorie s’écroulant à son tour, — tandis qu’une observation, un canon esthétique demeurent.
Or, à ce fait de déclarer qu’il n’y a pas plus de 36 situations dramatiques, va s’attacher un singulier corollaire, à savoir qu’il n’y a, de par la vie, que 36 émotions. Ainsi, 36 émotions au maximum, voilà la saveur de l’existence ; voilà ce qui va et vient sans relâche, ce qui remplit l’histoire comme des flots la mer et ce qui en est la substance, puisque c’est celle de l’humanité, dans les ténèbres des bois africains comme « Sous les Tilleuls » ou aux lueurs électriques du Boulevard, et l’était dès l’âge des corps à corps avec le lion des montagnes, et la sera, indubitablement, aux plus infinies distances du futur ; puisque, de ces 36 émotions, — pas une de plus, — nous colorons, non ! nous comprenons ce qui nous est étranger, jusqu’à la vie végétale et au mécanisme cosmique, — et que d’elles sont et seront à jamais construites nos théogonies et nos métaphysiques, tant de chers « au-delà ! »… 36 situations, 36 émotions, pas une de plus.
Il est donc compréhensible que ce soit devant la scène, où se mélangent infatigablement ces 36 émotions, qu’un peuple arrive à naître à la définitive conscience de lui-même ; aussi les Grecs commençaient-ils leurs villes par les bases d’un théâtre. Il est également naturel que, seules, les très grandes et complètes civilisations aient présenté une conception dramatique particulière et que, réciproquement, une de ces conceptions nouvelles doit être révélée à chaque évolution de la société[3] ; d’où l’obscure et fidèle attente de notre siècle devant les cénotaphes d’un art qui, depuis longtemps et pour des raisons, paraît-il, commerciales, ne s’y trouve, à proprement dire, plus.
[3] M. Strindberg, dans le Magazin de janvier 1892, n’est pas, cependant, de cet avis, parce qu’il a constaté que les plus grands centres commerciaux et de culture philosophique, tels que Londres et les cités allemandes, ne possèdent pas de théâtre vraiment original. Mais à mon tour, persuadé qu’aucune de ces villes n’a en réalité l’activité intellectuelle du Londres shakespearien ou du Weimar de Gœthe, je dénie aux spéculations, tant commerciales que philosophiques, l’honneur d’être les signes absolus de la civilisation. Les républiques italiennes de la Renaissance eurent d’heureux rivaux de commerce dans les Ottomans ; le Paris du XIIe siècle en eut dans la hanse rhénane, Rome antique dans Carthage, Athènes dans Corinthe. Florence fut peu philosophique ; elle eût été plutôt théologique et fut surtout politicienne : elle eut son théâtre. De même pour le Paris ogival ; de même pour Rome ; de même pour Athènes. Car elle est bien absurde la tradition tenace qui fait d’Athènes la patrie de la philosophie : Ioniens et Éléates, cette « gauche » et cette « droite » éternelles de l’antagonisme des métaphysiciens, étaient des Asiatiques ; dans l’île orientale de Samos naquit Pythagore, et Cypriote était Zénon, — ces deux plus solides moralistes pratiques ; Aristote, né sur les confins de la Macédoine, s’explique uniquement comme le « lemme » historique d’Alexandre devant Hellas ; la Grande Grèce, c’est-à-dire l’Italie méridionale et molle, était fertile en philosophes. Mais, si dans Athènes nous avons une fois compté Platon, qui fut esclave et s’imbut d’orientalisme, Socrate qui n’a même pas le visage d’un Grec ni même d’un Méditerranéen, puis Antisthène et Épicure, qui rééditèrent simplement, l’un avec charlatanisme, l’autre avec érudition, les doctrines ioniennes, il ne nous reste plus un philosophe à mettre à la charge de la ville tragique, religieuse et démocratique qui, d’instinct, haïssait les philosophes et, comme on dit, les « persécuta ».
Il résulte enfin de là qu’après avoir concentré ces « points de vue » du théâtre comme dans un panorama, nous allons y voir circuler, en quelque sorte, l’essentiel cortège de notre race : dans leurs costumes caractéristiques et bigarrés, Bacheliers chinois pinçant de leurs mandores, Rois hindous sur leurs chars, Héros nus d’Hellas, Chevaliers légendaires, Aventuriers de cape et d’épée, Damis aux longues perruques blondes, Nymphes étincelantes de pierreries, Agnès aux paupières frangées, chastes Vierges athénaïennes, grandes Impudiques de l’adultère et de l’inceste, hiératiques Confidents et Confidentes, Compères s’esclaffant, Apothicaires, Gourous de la cause religieuse grotesques interprètes, Satyres sautillant sur leurs jambes de bouc, laids Esclaves, Diables rouges à cornes vertes, bégayants Tartaglias, Graciosos farcis d’anecdotes, Clowns shakespeariens, Bouffons hugolesques, Théoriciens à « queues-de-pie » se réchauffant au bord de la rampe, précédés de gongs les Magistrats, Ascètes bouddhiques immobiles, Péris, Sacrificateurs en robes blanches, Martyrs dont l’auréole brille, Alcades, Ulysses trop habiles, Jeunes hommes purs, Fous sanglants, épouvantables Rakchasas, Messagers dispersant aux vents du ciel les calamités, Chœurs pleins de nostalgie, Prologues symboliques, oui, la voilà rassemblée, notre humanité, et s’agitant à son plus ardent période de fièvre, — mais toujours présentant quelqu’une des faces du prisme que posséda Gozzi.
Ces 36 faces, que j’ai entrepris de reconstituer, doivent être, par conséquent, fort évidentes et n’avoir rien d’utopique. De quoi nous ne serons persuadés qu’après les avoir vues se répéter, avec une aussi invariable netteté, dans toutes les époques et dans tous les genres. Le lecteur ne trouvera, il est vrai, dans mon exposé très sommaire, qu’un millier[4] d’exemples cités, desquels environ 800 empruntés à la scène ; mais j’ai compris dans ce nombre les œuvres les plus dissemblables et les plus célèbres, celles dont les autres ne sont guère que de plus ou moins habiles ou voulues mosaïques. C’est ainsi qu’il y verra les principaux drames de la Chine, des Indes, de Judée ; puis, — cela va de soi, — le théâtre grec. Seulement, au lieu de nous en tenir aux 32 tragédies classiques, nous mettrons à profit ces travaux de l’hellénisme, malheureusement enfouis dans leur latin pour l’indolence du public d’aujourd’hui, et qui permettent de reconstituer, dans leurs grandes lignes, des centaines de chefs-d’œuvre, quelques-uns plus étonnants que ceux que nous admirons, et tous offrant, dans l’ombre où on les relégua, l’intégrale fraîcheur du beau non dévoilé. Ensuite, laissant de côté, pour l’instant, une indication détaillée des mystères persans et médiévistes, lesquels d’ailleurs dépendent à peu près sans exception de deux ou trois situations, et qui attendent une étude très particulière, nous parcourrons les auteurs espagnols, nos classiques français, les Italiens et le renouvellement romantique depuis le Cycle shakespearien, par l’Allemagne, jusque chez nous et dans le reste de la littérature moderne. Et nous aurons éprouvé d’une façon, il me semble, définitive cette théorie des 36 situations, quand nous l’aurons, après cela, mise en contact avec la production théâtrale d’une période récente de dix années (soit : 1881-90). — Deux cents exemples environ seront ensuite pris dans les genres littéraires voisins du dramatique : roman, épopée, histoire, et dans la réalité.
[4] Ce qui fait cinq à six mille personnages à faire évoluer sous ses yeux, travail de tactique déjà terrible dans un espace aussi restreint.
Car cette exploration peut et doit être poursuivie, pour donner des résultats, sur nature : je veux dire par là en politique, aux tribunaux, dans la vie quotidienne. Je ne puis aujourd’hui qu’indiquer au chercheur, s’il veut descendre jusqu’aux moindres nuances, les patientes nomenclatures qui en sont dressées par les ouvrages de casuistique brahmaniques et chrétiens ; veut-il au contraire s’élever, en méditant les résultats presque immuables, aux principes mêmes, il les retrouvera, un peu épars, mais lucidement dégagés, dans le code, ce livre de chevet pour l’écrivain scénique… Au milieu de ces investigations, la présente étude lui paraîtra bientôt une sorte d’introduction à un intarissable, un merveilleux cours où conflueraient momentanément, dans leur primordiale unité, histoire, poésie gnomique, écrits moralistes (et a-moralistes), humorisme, psychologie, droit, épopée, roman, conte, fable, mythe, prophétie, proverbe… et qui s’appellerait quelque chose comme le Cours de l’Existence…
Il nous est du moins loisible d’observer dès ici, du haut de notre théorie, mainte question, pour nous capitale :
Quelles sont les situations dramatiques négligées par notre époque, si fidèle en revanche à ressasser les mêmes, peu nombreuses ? Quelles sont au contraire les plus usitées ? Quelles les plus négligées et quelles les plus usitées de chaque époque, genre, école, écrivain ? Les raisons de ces préférences ?… Interrogations identiques devant les classes et sous-classes des situations.
D’un tel examen (il n’y faut que patience), d’abord va ressortir la liste des combinaisons (situations et classes ou sous-classes d’icelles) actuellement en friche, et qui restent encore à exploiter par conséquent pour l’art contemporain ; et, deuxièmement, comment cette adaptation peut se faire : à savoir par l’application des mêmes moyens qui ont servi naguère pour rajeunir les premières données. Chemin faisant, il nous arrivera encore de relever, à l’intérieur de telle ou telle de ces 36 catégories, un cas unique, — sans parenté immédiate, produit de quelque inspiration vigoureuse, et dont aucune des 35 sœurs ne contient l’analogue. Mais, en déterminant alors avec soin le degré exact qui convient à ce cas parmi les sous-classes de la Situation à laquelle il appartient[5], nous pourrons constituer ensuite, dans chacune des 35 autres, une sous-classe symétrique à celle-là : ainsi seront créées 35 intrigues générales absolument vierges. Celles-ci donneront, pour peu qu’on se plaise à les traiter d’après le goût des innombrables écoles passées et présentes, — 35 séries de « pastiches originaux » ; et, en outre, 35 scénarios nouveaux, d’une figure, certes, autrement imprévue que la plupart de nos drames, inspirés soit de livres, soit d’une réalité qui, vue à la clarté d’anciennes lectures, révélait à la vue leurs seuls reflets, tant que, parmi son obscur labyrinthe, nous n’avions pas, pour nous guider, le précieux fil avec Gozzi disparu.
[5] J’indique à la fin de ce travail comment on doit s’y prendre pour subdiviser n’importe laquelle des 36 situations.
Puisque nous l’avons, déroulons-le.
Ire SITUATION
Implorer
(Le titre technique, formé des éléments dynamiques indispensables, serait : Un Persécuteur, un Suppliant et une Puissance indécise.)
On trouvera, parmi la collection d’exemples que j’offre, trois nuances. Dans la première, la « Puissance indécise » est un personnage distinct qui délibère : doit-il céder, prudent et inquiet pour ceux qu’il aime, devant la menace du persécuteur ou bien, généreusement, à la prière du faible ?… Dans la seconde nuance, — au moyen d’une contraction analogue à celle qui fait du syllogisme l’enthymème des rhéteurs, ou, si l’on veut, au moyen de la même différence qui existe entre la balance, classique emblème du cas précédent, et le peson, emblème de celui-ci, — cette « Puissante indécise » n’est plus qu’un attribut du « Persécuteur », une arme dans sa main encore suspendue : sa colère ou sa piété vont-elles répondre ? écoute ! grâce !… Au contraire, dans la troisième nuance, l’élément « Suppliant » se dédouble en « Persécuté » et « Intercesseur » ; et ce n’est plus entre trois ni deux, mais entre quatre acteurs principaux que se joue l’action.
Ces trois nuances (A, B, C) se divisent comme il suit :
A 1 — Fugitifs implorant un puissant contre leurs ennemis. — Exemples entiers : les Suppliantes et les Héraclides d’Eschyle, les Héraclides d’Euripide, le Minos de Sophocle. Cas où le fugitif est coupable : Oiclès et Chrysès de Sophocle, les Euménides d’Eschyle. Exemple fragmentaire : le 2e acte du Roi Jean de Shakespeare. Exemples ordinaires : scène du protectorat dans les colonies.
2 — Implorer assistance pour accomplir un pieux devoir interdit. — Ex. entiers : les Éleusiniennes d’Eschyle et les Suppliantes d’Euripide. Ex. historique : l’enterrement de Molière. Ex. ordinaire : dans une famille divisée de croyances, l’enfant a recours au parent coreligionnaire pour pratiquer son culte.
3 — Implorer un asile pour mourir. — Ex. ent. : Œdipe à Colone. Ex. fragm. : la mort de Zineb, dans Mangeront-ils ? de Hugo.
B 1 — Un naufragé demande hospitalité. — Ex. ent. : Nausicaa et les Phéaciens de Sophocle. Ex. fragm. : le 1er acte des Troyens de Berlioz.
2 — Chassé par les siens qu’on déshonora, implorer la charité. — Ex. : les Danaès d’Eschyle et d’Euripide ; Acrisius de Sophocle ; Alopé, Augé et les Crétoises d’Euripide. Ex. ordinaires : une bonne part des quinze à vingt mille aventures qui, chaque année, aboutissent au bureau des Enfants-Assistés. — Cas spécial de l’enfant recueilli : — début du Rêve de Zola.
3 — Chercher sa guérison, sa libération, son pardon, une expiation : — Philoctète à Troie de Sophocle, les Mysiens d’Eschyle, Télèphe d’Euripide, les Champairol (M. Fraisse, 1884). Ex. historique : Barberousse pénitent. Ex. ordinaires : recours en grâce, confession dans le catholicisme, etc.
4 — Solliciter la reddition d’un corps, d’une relique : — Les Phrygiens d’Eschyle. Ex. histor. : ambassades des Croisés aux musulmans. Ex. ordinaires : réclamation des cendres d’un grand homme enseveli à l’étranger, du corps d’un supplicié ou d’un parent mort à l’hôpital. — A noter que les Phrygiens et le XXIVe chant de l’Iliade qui les a inspirés forment transition vers la situation XII (Vaincre un refus).
C 1 — Supplier un puissant pour des êtres chers : — Ex. ent. : Esther ; fragmentaire : « celle qui fut Gretchen » au dénouement de Faust ; historique : Franklin à la cour de Louis XVI. — Ex. symétrique à A 3 : les Propompes d’Eschyle.
2 — Supplier un parent en faveur d’un autre parent : — Eurysacès de Sophocle.
Eh bien, nul n’a plus songé, ou peu s’en faut, à cette 1re situation dans le théâtre moderne ; sauf de la nuance C 1 (proche du culte poétique et doux de la Vierge et des Saints), il n’en existe aucun exemple pur, sans doute parce que les modèles antiques en étaient disparus ou peu fréquentés, et surtout que, Shakespeare, Lope ni Corneille n’ayant eu le temps de transformer à son tour ce thème selon l’idéal de complexité extérieure, particulier au goût nouveau, les successeurs de ces grands hommes auront trouvé ce 1er sujet trop nu pour leur siècle. Comme si une donnée était nécessairement plus simple qu’une autre ! comme si toutes celles qui ont lancé depuis, sur notre scène, leurs innombrables rameaux, n’avaient pas commencé par montrer la même simplicité vigoureuse dans leur tronc !
… C’est du moins par notre prédilection du complexe que je m’explique la grâce dont a bénéficié la seule nuance C, — où, d’une façon naturelle, une 4e figure (d’essence, malheureusement, quelque peu parasite et monotonisante), l’« Intercesseur », s’ajoutait à la trinité Persécuteur-Suppliant-Puissance.
De quelle variété, cependant, cette trinité n’est-elle pas susceptible ! Le Persécuteur… un ou multiple, volontaire ou inconscient, avide ou vindicatif, et déployant le subtil réseau de la diplomatie ou se révélant sous le formidable appareil des plus grandes dominations contemporaines ; le Suppliant… éloquent ou auxiliaire naïf de son propre ennemi, juste ou coupable, humble ou grand ; et le Puissant… soit neutre, soit gagné à l’une ou à l’autre des parties, environné peut-être des siens que le danger effraye et inférieur en forces au Persécuteur, peut-être trompé à des apparences de droit, obligé peut-être de sacrifier quelque haute conception, tantôt raisonneur, tantôt sensible, ou bien vaincu par une de ces conversions à la Dostoïewsky et abandonnant les erreurs qu’il croyait vérités, sinon la vérité qu’il croit erreur, en un foudroiement final… Nulle part, certes, les vicissitudes du pouvoir (arbitral, tyrannique, renversé), — les superstitions qui accompagnent le doute, — d’un côté les soubresauts de la conscience populaire, d’un autre l’anxiété d’attendre, — les désespoirs et leurs blasphèmes, — l’espérance, jusqu’au dernier souffle, vivace, — la brutalité aveugle du fait réveilleur — que sais-je !… ne peuvent se condenser et éclater avec autant de force que dans cette première situation, de nos jours méconnue… L’enthousiaste sympathie que la France a ressentie durant la moitié de ce siècle pour la Pologne, celle qu’elle a manifestée, en tant de circonstances, à l’Écosse, puis à l’Irlande, trouveraient ici leur expression tragique ; le cri d’humanité avec lequel ce prêtre, au massacre de Fourmies, a rallié à l’Église une fraction de la France révolutionnaire, — le culte des morts, cette dernière, primitive et la plus indestructible forme du sentiment religieux, — l’agonie, drame qui nous attend tous, l’agonie se traînant vers un coin d’ombre comme une bête forcée, — et ce profondément humilié désir de l’homme qu’un meurtre a privé de ce qu’il avait de plus cher, supplication misérable, à deux genoux, qui fit pleurer même, en sa sauvage rancune, le dur Achille et lui fit oublier son serment, — eh quoi ! toutes ces fortes émotions, d’autres encore, sont dans cette situation première, elles ne sont pleinement que là, — et notre art oublie cette situation…
IIe SITUATION
Le Sauveur
(Techniquement : Infortuné — Menaçant — Sauveur)
… La réciproque, en quelque sorte de la Ire, où le faible se réfugiait auprès d’une puissance indécise, tandis que c’est, à présent, au-devant du faible, sans espoir, le Protecteur inattendu qui, de lui-même, se dresse subitement.
A — Condamné, voir apparaître un sauveur chevaleresque : — Andromèdes de Sophocle, d’Euripide et de Corneille. Ex. fragm. : 1er acte de Lohengrin, 3e acte du Tancrède de Voltaire, rôle du patron généreux dans Boislaurier (M. Richard, 1884. Ce dernier exemple et le suivant montrent particulièrement l’honneur du faible en jeu). Ex. hist. : Daniel et Suzanne ; divers exploits de la chevalerie. Ex. ord. : l’assistance judiciaire. Le dénouement de Barbe-Bleue (la parenté s’y ajoute, sous la condition la plus normale, celle de frères défendant leur sœur, et grandit le pathétique par un moyen des plus simples, mais oublié des dramaturges).
B 1 — Être remis sur le trône par ses enfants (voir la donnée « Retrouver ») : — Égée et Pélée de Sophocle, Antiope d’Euripide. Ces enfants ont été jadis abandonnés dans : Athamas I et Tyro de Sophocle aussi (ce goût du futur auteur d’Œdipe à Colone pour les fables où l’Enfant joue ainsi un rôle de sauveur et de justicier ne forme-t-il pas un assez amer contraste avec le sort qui attendait le poète dans son ultime vieillesse ?).
2 — Être secouru par des amis ou des étrangers recueillis : — Œnée, Iolas, Phinée de Sophocle. Ex. fragm. : 2e partie d’Alceste d’Euripide. — Être protégé par l’hôte qui donna asile : — Dictys d’Euripide.
Rien qu’à parcourir ces subdivisions, on aperçoit ce que nos écrivains auraient dû tirer de la IIe des données. Elle doit être, franchement, quelque peu attrayante, pour qu’une fois de plus l’humanité l’ait choisie, cette histoire du Sauveur, il y a deux mille ans bientôt, et depuis lors ait tant souffert, aimé, pleuré, à chacun des souvenirs qui lui en reviennent. Cette Situation, c’est aussi la Chevalerie, l’héroïsme si original et individuel du moyen-âge ; — et c’est la Révolution française devant les peuples ! Malgré cela, l’art, si l’on excepte l’aristophanerie de Cervantès et l’éblouissant et unique éclair jailli de l’armure d’argent de Lohengrin, l’art, à peine encore, y songea…
IIIe SITUATION
La Vengeance poursuivant le crime.
(Techniquement : Vengeur — Coupable)
La vengeance est une joie divine, dit l’Arabe ; et elle fut celle plus d’une fois, en effet, du Tout-Puissant d’Israël. Les deux poèmes homériques se dénouent chacun par une enivrante vengeance, de même que la légende des Pandavas, à l’orient des littératures ; pour les races latine et espagnole, c’est le plus satisfaisant spectacle toujours que celui de l’individu capable de se faire justice légitime, encore qu’illégale. Tant il est vrai que vingt siècles de christianisme, après cinq siècles de socratie, n’ont pu substituer à cette base de l’honneur le pardon. Et ce dernier, même sincère (chose rare !), qu’est-il, — sinon la subtile quintessence de la vengeance, sur terre, en même temps que la réclamation d’une espèce de wergeld, vis-à-vis du ciel ?
A 1 — Venger un ascendant assassiné : — La Chanteuse (drame chinois anonyme), la Tunique confrontée (de la courtisane Tchang-koué-pin), les Argiens et les Épigones d’Eschyle, Alétès et Érigone de Sophocle, les deux Foscari de Byron, Attila de Werner, le Crime de Maisons-Alfort (M. Cœdès, 1881. La vengeance en ces deux derniers cas, ainsi que pour le sujet suivant, s’accomplit par la fille et non le fils). — Ex. romanesque et ordinaire : Colomba de Mérimée ; la plupart des vendette. Dans le Prêtre (M. Buet, 1881), la lutte psychologique entre le pardon et la vengeance est spécialement représentée.
2 — Venger un descendant assassiné : — Nauplius de Sophocle. La fin de l’Hécube d’Euripide. Ex. épique : Neptune poursuivant Ulysse à cause de la cécité de Polyphème.
3 — Venger un descendant déshonoré : — Le meilleur alcade, c’est le Roi (Lope de Véga), l’Alcade de Zalaméa (Calderon). Ex. hist. : la mort de Lucrèce.
4 — Venger épouse ou époux assassiné : — Pompée de Corneille. Ex. contemporain : les tentatives de Mme Vve Barrême.
5 — Venger épouse déshonorée ou que l’on tenta de déshonorer : — Ixions d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide ; les Perrhœbides d’Eschyle. Ex. historique : le lévite d’Ephraïm. — Même cas, où l’épouse n’a été qu’insultée : — la Chevelure renouée de Bhatta Naragma, les fils de Pandou outragés de Radjasekhara. Ex. ord. : un bon nombre de duels.
6 — Venger sa maîtresse assassinée : — Aimer après la mort (Calderon), Amhra (M. Grangeneuve, 1882), Simon l’enfant trouvé (M. Jonathan, 1882).
7 — Venger son ami assassiné, tué : — Les Néréides, d’Eschyle. Ex. contemporain : Ravachol. — Cette vengeance est perpétrée sur la maîtresse du vengeur : — La Casserole (M. Méténier, 1889).
8 — Venger sa sœur séduite : — Clavijo de Gœthe, les Bouchers (Icres, 1888), la Casquette au père Bugeaud (M. Marot, 1886). Ex. romanesques : la Kermesse rouge dans le recueil de M. Eekhoud, la fin du Disciple de M. Bourget.
B 1 — Se venger d’avoir été dépouillé sciemment : — La Tempête de Shakespeare (et l’opéra qui en est issu en 1889). Ex. contemp. : Bismarck dans sa retraite de Varzin.
2 — Se venger d’avoir été dépouillé parce que disparu : — Les Joueurs d’osselets et Pénélope d’Eschyle, le Repas des Achéens de Sophocle.
3 — Se venger d’avoir été assassiné : — Le ressentiment de Te-oun-go par Kouan-han-king. Même cas et sauver, à la fois, un être aimé d’une erreur judiciaire : La Cellule no 7 (M. Zaccone, 1881).
4 — Se venger d’une fausse accusation : — Les Phrixus de Sophocle et d’Euripide, Monte-Cristo de Dumas, la Déclassée (M. Delahaye, 1883), Roger-la-Honte (M. Mary, 1881).
5 — Se venger d’un viol : — Térée de Sophocle, les Cenci de Shelley (parricide pour punir et faire cesser l’inceste).
6 — Se venger d’avoir été dépouillé des siens : — Le Marchand de Venise, un peu Guillaume Tell, et (en rentrant dans l’« Adultère ») le triomphe de M. Armingaud.
7 — Trompé, se venger sur tout un sexe : — Jack l’Éventreur (MM. Bertrand et Clairian, 1889) ; héroïnes fatales des romans et pièces « second Empire » : l’Étrangère, etc. Cas symétrique appartenant à la nuance A : — le mobile, peu vraisemblable, de la corruptrice du Possédé de Lemonnier.
Elle offre une première apparition ici du personnage grimaçant qui forma clef de voûte au drame noir et extraordinaire, — du « traître ». Dès le début de notre troisième donnée, nous aurions pu les évoquer à chaque pas, ce traître et sa politique profonde qui fait parfois sourire : don Salluste présidant à Ruy-Blas, Iago à Othello, Guanhumara aux Burgraves, Homodei à Angelo, Mahomet à la tragédie de ce nom, Léontine à Héraclius, Maxime à la Tragédie de Valentinien, et à celle d’Aétius, Émire à Siroès, Ulysse aux Palamèdes grecs.
Si remaniée qu’ait été de nos jours la IIIe Situation, maint cas ancien attend son rajeunissement ; et surtout d’innombrables lacunes persistent : en effet, parmi les liens qui peuvent unir le « Vengeur » à la « Victime », plus d’un degré de parenté fut omis, ainsi que la majorité des attaches sociales ou contractuelles ; la liste des torts qui peuvent provoquer ces représailles est bien loin d’être épuisée, comme on s’en assurera en énumérant les variétés de délits possibles contre les personnes et les propriétés, les nuances d’opinions et de partis, et les diverses manières dont s’accommode une insulte ; enfin combien et quelles sortes de relations existent, d’autre part, entre le « Vengeur » et le « Coupable » ! Et il ne s’agit jusqu’à présent que des prémisses de l’action.
Que l’on y mette, maintenant, toutes les allures, lentes ou foudroyantes, tortueuses ou directes, sûres ou éperdues, que va prendre le châtiment, les mille ressources dont il dispose (car, recuit en son désir concentré, il se choisit les plus chatoyants effets), puis les points qu’il peut viser, de sa meurtrière ; ensuite les obstacles qui surgiront du hasard ou de la défensive… Introduisez les figures secondaires, allant chacune à son but, comme dans la vie, s’entre-croisant, et croisant le drame…
J’estime assez le lecteur pour ne pas développer davantage.
IVe SITUATION
Venger proche sur proche
(Souvenir de parent victime — Parent vengeur — Parent coupable)
Au moyen de l’énergie âpre de la situation qui précède, augmenter l’horreur de la XVIIe (« Découvrir le déshonneur des siens »), c’est créer l’action présente, — laquelle s’enferme dans la vie privée, devenue un enfer pire que le cachot du Puits et du Pendule d’Edgar Poe. L’atrocité en est telle que la foule, terrifiée, n’ose intervenir ; elle semble assister, de loin, à quelque scène démoniaque, se silhouettant dans une maison en flammes.
… Et la foule des dramaturges semble ne pas oser, non plus, intervenir pour modifier une fois la tragédie grecque, telle quelle depuis trente siècles d’épouvante…
A nous il est facile, du haut de la « plateforme » retrouvée après le mot de Gozzi, de supputer les variations infinies à écrire, — en multipliant les combinaisons que nous venons de voir pour la IIIe donnée par celles que nous produira la XVIIe.
Mais d’autres germes de fécondité nous arrivent à leur tour avec les circonstances qui auront déterminé le justicier à agir ; ce serait un désir spontané chez lui (motif le plus simple) ; — la volonté de la victime agonisante ou du mort mystérieusement apparu ; — un serment imprudent ; — le devoir professionnel (quand le Vengeur est magistrat, etc.) ; — la nécessité de sauver d’autres parents, un être aimé (c’est ainsi que Talien a vengé les Dantonistes) ou ses concitoyens ; — l’ignorance de la parenté qui rattache le « Vengeur » au « Coupable »… Il y aurait encore le cas où cet acte du Vengeur frapperait le Proche criminel, sans que le Vengeur le reconnût (dans une salle sombre, je suppose). Il y aurait le cas où ce prétendu acte de vengeance ne serait que le résultat d’une erreur : le Parent dit coupable serait découvert innocent, et le pseudo-Exécuteur, trop stoïque, apprendrait qu’il n’est qu’un criminel détestable. Il y aurait…
On a traité :
A 1 — Venger son père sur sa mère : — Les Choéphores d’Eschyle, les Électres de Sophocle, d’Euripide, d’Attilius, de Q. Cicéron, de Pradon, de Longepierre, de Crébillon, de Rochefort, de Chénier et l’opéra de Guillard, les Orestes de Voltaire et d’Alfieri ; puis les Épigones de Sophocle, les Eriphyles de Sophocle et de Voltaire ; et enfin Hamlet, où se reconnaît si bien la méthode constante dont le poète rajeunissait ses sujets : par un changement presque antithétique des caractères et du milieu.
2 — Venger sa mère sur son père : — Zoé Chien-Chien (M. Matthey, 1881), où le parricide s’équilibre d’une passion incestueuse et se perpètre par la fille au lieu du fils. Saluons, en passant, cet unique effort original de notre drame devant la Situation IV.
B — Venger ses frères sur son fils (mais sans préméditation et presque en tombant dans la donnée « Imprudence ») : — Atalante d’Eschyle et Méléagre de Sophocle.
Sur 20 œuvres, 18 donc de la même nuance, 17 de la même sous-nuance, 13 sur le même sujet. Deux nuances et une sous-nuance en tout d’employées. Amusons-nous seulement à compter celles qu’on oublia :
Le père du justicier sera vengé par celui-ci sur son propre frère. Sur sa sœur. Sur sa maîtresse (ou sur son amant, car chacun des cas ci-énumérés se dédouble, selon le sexe du vengeur). Sur sa femme (ou son mari). Sur le propre fils du justicier. Sur sa fille. Sur son oncle paternel. Sur son oncle maternel. Sur sa tante paternelle. Sur sa tante maternelle. Sur son grand’père paternel, ou maternel ; sur sa grand’mère paternelle, ou maternelle. Sur son frère utérin, sur sa sœur utérine, etc. Sur tel allié de la famille (beau-frère, belle-sœur, etc.) ou collatéral. — Cette cinquantaine de variations dont une vingtaine au moins sont pathétiques se répétera successivement pour chacun des cas : venger un frère, une sœur, un époux, un fils, un aïeul, et ainsi de suite.
On fera, pour changer, assouvir ces vindictes, non sur la personne du coupable, mais sur un être qui lui soit cher (c’est de cette manière que Médée et Atrée frappèrent Jason et Thyeste sur les enfants de ceux-ci) ; des objets insensibles, quelquefois, tiennent aussi lieu de victimes.
Ve SITUATION
Traqué
(Châtiment — Fugitif)
La IIe situation était la réciproque de la Ire ; la situation traqué représente aussi une transposition au passif des IIIe et IVe et de toutes celles, en somme, où un danger poursuit une tête. Pourtant une démarcation reste creusée : dans Traqué l’élément sévisseur se tient au second plan ou n’en n’occupe, voire, aucun, pouvant être invisible, abstrait… Seul, le Fugitif nous intéresse, parfois innocent, toujours excusable ; car la faute, — s’il y en eut une — ainsi reculée dans le vague antérieur, apparaît fatale, acquise ; nous ne la discutons plus ni ne la reprenons, ce serait oiseux, mais sympathiquement nous en subissons les conséquences avec notre héros, qui n’est plus, quel qu’il soit, qu’un Homme en danger, c’est-à-dire un de notre parti, de notre bande, un moi. On se souvient de la vérité jetée à la face des hypocrisies par Wolfgang Gœthe : qu’ayant chacun en nous, à l’état de puissance, tous les crimes qui se commirent jamais, il ne s’en produit pas un qu’il ne nous soit loisible d’imaginer, très bien, accompli par nous-mêmes. Nous nous sentons, on dirait, complices des pires attentats. Ce qui s’explique d’ailleurs en pensant que nous en avons de bien autres parmi la ligne de nos hérédités ; et la valeur d’une vertu consisterait, peut-être, dans ce blasement d’instruite devant les fautes qui lui font antithèse ; auquel cas, hérédité et milieu, loin d’être des fatalités oppressives, deviendraient les germes de la sagesse qui, la satiété venue, en triomphe : voilà pourquoi le génie (non plus une névrose, mais l’inattendue victoire sur les névroses) naîtrait surtout dans des familles qui lui transmirent l’expérience de la folie ou parmi des malheureux qui lui en montrèrent, dans leur destruction mentale, l’anatomie entière. C’est à acquérir d’une façon moins coûteuse cette expérience de l’erreur et des catastrophes, c’est à en évoquer vivement pour mieux dire les innombrables souvenirs qui dormaient dans notre sang, afin d’en purifier à force de répétitions et y accoutumer nos âmes ombrageuses, que paraît correspondre le besoin d’une littérature à personnages et à émotions ; comme la musique, elle finit, exorcisme divin, par « adoucir les mœurs » et nous douer de cette force dans le sang-froid, base de toute vertu…
— Le caractère d’isolement, propre à la situation V donne une singulière unité à l’action et un champ très net pour l’observation psychologique ; la variété des décors et le romanesque des évènements n’y font non plus défaut.
A — Traqué par la justice pour brigandage, politique, etc. : — Louis Pérez de Galice et la Dévotion à la Croix de Calderon, les Brigands de Schiller. Ex. historique : les conventionnels proscrits ; la duchesse de Berry. Ex. roman. : Rocambole, romans de Gaboriau. Ex. ord. : histoires de police.
B — Poursuivi pour une faute d’amour : — Très injustement : Indigne ! (M. Barbier, 1884) ; — d’une façon plus juste : Don Juan de Molière et Le Festin de Pierre de Th. Corneille (sans parler des œuvres de Tirso de Molina, Tellez, Villiers, Sadwell, Zamora, Goldoni, Grabbe, Zorilla, Dumas père, etc.) ; — pour des raisons très justes : Ajax Locrien de Sophocle. Ex. ordinaires : depuis les mariages imposés aux séducteurs jusqu’aux rafles policières sur les trottoirs.
C — Héros en lutte contre une puissance : — C’est le Prométhée enchaîné d’Eschyle, le Laocoon de Sophocle ; puis le rôle de Porus dans les Alexandres de Racine et de Métastase, Nicomède, Gœtz de Berlinchingen, en partie Egmont, Caton de Métastase, Adelghis de Manzoni et un côté de son Comte de Carmagnola, la mort d’Hector au fond de ce Troïlus et Cressida, où Shakespeare se posait déjà, d’une attitude si significative, en contre-pied d’Homère ; c’est de nos temps Nana-Sahib de Richepin (1883), Édith (M. G. Bois, 1885), et la tétralogie des Nibelungen ; c’est l’Ennemi du Peuple.
D — Un pseudo-fou en lutte contre un aliéniste iagique[6] : — La Vicomtesse Alice (M. Second, 1882).
[6] Tiré de Iago ; néologisme qui me paraît utile.
VIe SITUATION
Désastre
(Ennemi vainqueur ou Messager — Puissant frappé)
La Peur même, l’inattendu et la catastrophe, et le grand renversement des rôles, le puissant est jeté bas et le faible exalté ! Refrain des livres bibliques et immortelle clameur de la chute d’Ilios, dont nous pâlissons comme d’un pressentiment.
A 1 — Subir une défaite : — Les Myrmidons et les Perses d’Eschyle ; les Pasteurs de Sophocle. Roman : la Débâcle de Zola. L’histoire n’est faite que de récits de ce genre.
2 — La patrie détruite : — Les Xoanéphores de Sophocle, Sardanapale de Byron (se confond avec B et rappelle aussi vers le dénouement la Ve). Histoire : la Pologne, les grandes Invasions.
B — Un roi renversé (réciproque passive de la VIIIe) — Henri VI et Richard II de Shakespeare — Histoire : Charles Ier, Louis XVI, Napoléon, etc. ; et en leur substituant un puissant quelconque : Colomb, Lesseps et tous les ministres disgrâciés. Romans : fin de Tartarin, l’Argent, César Birotteau.
C 1 — Subir l’ingratitude. — De toutes les attaques du Malheur, naturellement la plus poignante : Archélaüs d’Euripide (sauf le dénouement où l’action se renverse), Timon d’Athènes et le roi Lear de Shakespeare, début de son Coriolan, Marino Faliero de Byron, un côté du Comte de Carmagnola de Manzoni. M. de Bismarck renvoyé par M. de Hohenzollern fils. Les martyres, les dévouements méconnus par la stupide vanité de ceux qui après avoir bénéficié de ces sacrifices s’y croient supérieurs, les trépas les plus magnanimes se sont dessinés sur ce triste fond : la mort de Socrate et la Passion n’en sont que les exemples les plus célèbres.
2 — Subir un injuste ressentiment. — (Se confond avec l’« Erreur judiciaire ») : les Salaminiennes d’Eschyle, Teucer de Sophocle, etc.
3 — Subir un outrage : — Ier acte du Cid, Ier acte de Lucrèce Borgia. Le point d’honneur offre mieux que ces simples épisodes : le roman russe de l’Esprit Souterrain l’a comme pressenti. Qu’on imagine après sa bastonnade un Voltaire plus sensible encore, plus « hermine » et réduit à l’impuissance, jusqu’à mourir de désespoir.
D 1 — Être abandonné par son amant ou son époux : — Faust, Ariane de Th. Corneille, début des Médées.
2 — Enfants perdus par leurs parents : — Le Petit Poucet.
Mais si les nuances tout individuelles B, C et D n’ont pas été développées de beaucoup autant qu’il était facile de le faire, que dire des cas de Désastres Sociaux (comme la nuance A) ? Shakespeare n’a pu aller assez loin dans cette voie grandiose. Chez les Grecs seuls, une telle œuvre édifiée présenta du même coup cette conception des événements humains, grande, fatale et poétique, avec laquelle Hérodote devait un jour créer l’histoire.
VIIe SITUATION
En Proie
(Maître ou Malheur — Faible)
Ici se voit qu’il n’y a aucune limite dans l’infinie douleur : au fond de la détresse en apparence la pire, s’en ouvrira une plus affreuse. Point de pitié dans les cieux qui au-dessus de nos nuées sont démontrés complètement noirs et vides. On dirait un dépècement savant et féroce du cœur que cette VIIe situation, celle du pessimisme par excellence.
A — L’innocence victime d’ambitieuses intrigues : — La Princesse Maleine ; La Fille naturelle de Gœthe, les Deux Jumeaux de Hugo.
B — Dépouillée par ceux qui devaient la protéger : — Les Convives et le début des Joueurs d’Osselets d’Eschyle (au premier frémissement du grand arc aux mains du Mendiant inconnu, quel souffle d’espérance devait s’élever, enfin !), les Corbeaux de Becque.
C 1 — La puissance dépossédée et misérable : — Débuts des Pélées de Sophocle et d’Euripide, du Prométhée enchaîné, de Job ; Laërte dans son jardin.
2 — Favori ou familier se voit oublié : — En détresse (M. Fèvre, 1890.)
D — Des malheureux sont dépouillés de leur seul espoir : — Les Aveugles de Maeterlinck.
Et que de cas encore ! les Juifs en captivité, la Case de l’oncle Tom, les horreurs de la guerre de cent ans, les ghettos envahis, l’appareil qui attire la foule aux reproductions du bagne et des scènes de l’Inquisition, l’attrait des Prisons de Pellico, de l’Enfer du Dante, l’amertume enivrante du Gautama, de l’Ecclésiaste, de Schopenhauer.
VIIIe SITUATION
Révolte
(Tyran — Conspirateur)
Réciproque partielle, comme j’ai dit, de B de la VIe.
L’intrigue, si chère au public de ces trois derniers siècles, est du moins fournie par la nature propre du sujet que nous abordons. Mais, par un étrange hasard, on l’a presque toujours traité, au contraire, avec la plus grande candeur. Une ou deux péripéties, quelques surprises vraiment trop faciles à prévoir et étendues uniformément à tous les personnages de la pièce, voilà les agréments presque invariables qu’on a attachés à cette action, — si propice pourtant aux doutes, à l’équivoque, l’« entre chien et loup », crépuscule dont la vague incertitude ne prépare que mieux l’aurore de la révolte et de la liberté !
A 1 — Conspiration d’un individu surtout : — La Conjuration de Fiesque de Schiller, Cinna de Corneille, un peu du Catilina de Voltaire (cette tragédie appartient à « Ambition », XXXe), Thermidor ; la Conspiration du général Malet (M. Augé de Lassus, 1889).
2 — Conspiration de plusieurs : — La Conspiration des Pazzi, d’Alfieri ; le Roman d’une Conspiration (d’après le roman de M. Ranc, par MM. Fournier et Carré, 1890).
B — Révolte. 1, d’un individu qui entraîne les autres : — Egmont de Gœthe (et avec ce drame l’espèce de parodie qui en fut jouée naguère à Paris sous l’euphémisme bien connu d’adaptation), Jacques Bonhomme (M. Maujan, 1886), la Mission de Jeanne d’Arc (M. Dallière, 1888). Roman : Salammbô. Histoire : Solon feignant la folie.
2, de plusieurs : — Fontovéjune de Lope de Véga ; Guillaume Tell de Schiller, Germinal de Zola, les Tisserands de Silésie de M. Hauptmann (drame interdit en 1893 avec l’approbation d’un Parlement peu après dissous), et l’Automne de MM. Paul Adam et Gabriel Mourey (drame interdit en 1893 avec l’approbation d’un autre Parlement dès avant dissolu). — Roman : partie de la Fortune des Rougon de Zola. Histoire : la prise de la Bastille et les nombreuses émeutes de ce siècle.
Particulier, comme on voit, aux scènes modernes, ce genre d’action a donné de beaux drames virils à l’Angleterre, à l’Espagne, à l’Italie et à l’Allemagne, d’un caractère autoritaire et violent dans les deux premiers pays, généreux et jeune dans les deux derniers. La France, à coup sûr, mieux qu’aucune est faite pour comprendre et rendre de telles émotions.
Mais… Thermidor fut interdit « de peur » qu’il ne froissât des amis, centenaires apparemment, de Maximilien ; le Pater « de peur » qu’il ne déplût à des communistes ; Germinal de Zola, l’Automne d’Adam et de Mourey (deux tableaux peints en nuances quelque peu différentes, les titres l’indiquent assez) furent arrêtés « de peur » d’insurger quelques conservateurs ; l’Argent d’autrui de M. Hennique le fut un certain temps de « peur » de choquer des gens de finance, actuellement sous les verrous ; Lohengrin (sujet celtique), longtemps de « peur » d’irriter six chauvins français illettrés ; un nombre infini de drames « de peur » de fâcher l’Allemagne, ou nos diplomates de salon qui en parlent… D’autres encore « de peur » de vexer le Grand Turc[7] !
[7] Historique. Qu’on se rappelle l’aventure du Mahomet de M. de Bornier, qu’a fait interdire dans notre république « franco-russe et libre-penseuse » un individu que nos lois jugeraient digne des travaux forcés à perpétuité.
Et pourtant y a-t-il un exemple d’une pièce de théâtre amenant une calamité nationale, comme on nous en menace ?
Ce prétexte n’est vraiment pas plus sincère que ceux allégués, par exemple, pour répudier du théâtre toute peinture nette de l’amour. Il suffirait en effet à nos pudibonds de faire refuser aux contrôles les enfants (qui d’ailleurs s’y présentent bien rarement sans être accompagnés). Est-ce donc qu’elle trouve plus dangereux, notre Bourgeoisie éprise du seul roman, d’écouter en public que de lire, seule, d’une main, comme disait le XVIIIe siècle ?… Car à notre art dramatique, demeuré, notez-le, malgré son épuisement, le grand moyen de propagande, sans rival quoique envié, de la langue et de la pensée françaises dans l’Europe, — voici qu’on interdit, peu à peu, de toucher directement : à la théologie (notre libre originalité depuis le XIIe jusqu’au XVIIIe siècle), — à la politique, — à la sociologie, — au langage de la Foule pour laquelle il est fait et qui y assiste, refoulée et tassée de par l’architecture néo-louisquatorzième, dans l’obscurité étouffante de l’amphithéâtre, — aux personnes, — aux mœurs criminelles, sauf (pourquoi ? oui, dites-moi pourquoi ?) à l’adultère, — dont vit, ce qui était fatal, notre personnel théâtral, au moins deux jours sur trois.
… Les anciens disaient que l’homme en esclavage perd la moitié de son âme : un dramaturge est un homme.
IXe SITUATION
Audacieuse tentative
(L’Audacieux, l’Objet et l’Adversaire)
Plan habile, entreprise, sang-froid et triomphe. La lutte, essence de toute situation dramatique, se dessine, dans la IXe, sans le moindre voile.
A — Préparatifs de guerre : — Cette classe, anciennement traitée, s’arrête, selon un procédé devenu cher à la dramaturgie la plus récente (Théâtre Libre, etc.), avant le dénouement, qu’elle laisse imaginer, seulement probable, dans la perspective d’une prédiction enthousiaste : Némée d’Eschyle, le Conseil des Argiens de Sophocle. Histoire : l’appel aux Croisades, les Volontaires de 92.
B 1 — Guerre : — Henri V de Shakespeare.
2 — Un combat : — Glaucus marin, Memnon, Phinée et les Phorcides d’Eschyle.
C 1 — Enlèvement d’un objet : — Prométhée ravisseur d’Eschyle, les Laconiennes de Sophocle. Roman : la prise du zaïmph dans Salammbô. Épopée : l’hymne homérique IIe (à Hermès).
2 — Reprise d’un objet : — La Victoire d’Ardjouna de Cantchana Atcharya ; Parsifal de Wagner ; la reprise du zaïmph.
D 1 — Expédition aventureuse : — La Découverte du Nouveau-Monde de Lope, Prométhée délivré d’Eschyle, Thésée d’Euripide, Sinon de Sophocle, Rhésus attribué à Euripide. Ex. romanesques : les épreuves habituelles des héros dans les contes de fées, les travaux d’Hercule, le Tour du Monde en 80 jours et la plupart des récits de M. J. Verne.
2 — Entreprise aventureuse en vue d’obtenir la femme aimée : — Les Œnomaüs de Sophocle et d’Euripide. Roman : les Travailleurs de la Mer.
3 — Course aux aventures : — Le second Faust ; le Difforme transformé de Byron. Ex. ordinaire : le goût des voyages.
La IXe résume donc la poésie de la guerre, du vol, de l’embuscade, du coup de main, du casse-cou, la poésie de l’aventurier aux yeux clairs, de l’homme en dehors des civilisations artificielles, de l’Homme dans la pure acceptation du terme. Voyez pourtant : pas une œuvre là-dessus dans notre Gaule !
Je crains de lasser. C’est pour cela que j’ai tu, pour ces données laissées toutes rases, tant de complications savantes qu’on y ferait pousser, à l’instar des données voisines. La cynégétique pour traquer le gibier humain, héros ou bandit, — les forces conjurées pour son désastre, — les conditions où il se voit en proie à des maîtres, — la façon dont se prépare une révolte, — les alternatives de la lutte dans une audacieuse entreprise sont assurément plus complexes aujourd’hui que dans les âges anciens ; et, de plus, sur ces thèmes s’enteront à merveille des parties empruntées à des situations étrangères. Voulût-on, cependant, garder à ces thèmes leur sévérité archaïque, que ne resterait-il pas à en tirer ! De combien de manières, pour citer un exemple, ne changerait-on pas Expédition aventureuse en variant les motifs ou l’objet de l’entreprise, la nature des obstacles, la qualité du héros et les rapports antérieurs des trois éléments indispensables du drame. Course aux aventures a été à peine ébauchée. Et que d’autres nuances ne l’ont pas été !
Xe SITUATION
Enlèvement
(Ravisseur — Ravie — Gardien)
Ou le grand romanesque bourgeois ; n’était-ce pas ainsi que Molière mettait fin à ses comédies, quand il jugeait le moment venu de renvoyer son auditoire satisfait ? parfois il a remplacé la fille par une cassette, comme dans Tartufe, ou les faisait échanger l’une contre l’autre, comme dans l’Avare.
Notons dans enlèvement une des situations portant sur la rivalité et où se montre la Jalousie, bien que celle-ci n’y ait jamais été peinte avec les couleurs superbes de la XXXIVe. On remarquera, dans deux nuances ci-dessous (B et C), l’intrusion des données « Adultère » et « Retrouver un être aimé disparu » ; le même usage pourrait se faire de presque toutes les autres situations. Signalons à ceux qu’intéresserait une analyse plus détaillée, que l’amour n’est pas nécessairement le mobile du rapt (en D j’indique l’amitié déjà) soit chez le ravisseur soit chez la ravie, ni la raison des obstacles élevés par le gardien.
A — Enlèvement d’une femme non consentante : — les Orithyies d’Eschyle et de Sophocle, Europe et les Cariens d’Eschyle. — Ex. hist : les Sabines ; razzias ; etc. Cas érotique extrême : le viol (précédé d’une passion-manie, de l’état de surexcitation qui détermine, de l’intention, du guet-apens, et suivi de meurtre de la victime outragée et menaçante, des regrets devant le beau cadavre, des remords, de l’œuvre répugnante des mutilations et de l’enfouissement, puis du dégoût à vivre et des maladresses consécutives qui amènent la découverte du coupable, ce sujet me paraît tragique) ; histoire de Cassandre ; début de Germinie Lacerteux, etc.
A — Enlèvement d’une femme consentante : — L’enlèvement d’Hélène de Sophocle (rapt adultère), et la comédie du même nom, mais non du même sujet, par Lope. Autres comédies et romans sans nombre.
C 1 — Reprise de la femme sans meurtre du ravisseur : — Hélène d’Euripide, Malati et Madhava de Bhavabouti, le poète « au gosier divin ». — Enlèvement d’une sœur : — fin d’Iphigénie en Tauride.
2 — Même cas avec meurtre du ravisseur : — L’histoire du grand Rama de Bhavabouti, Hanouman (œuvre collaborative), Anarghara-ghava (anonyme), le Message d’Angada de Soubhata, Abhirama mani par Soundara Misra, Hermione de Sophocle.
D — Enlèvement d’un ami prisonnier : — Richard Cœur-de-Lion de Sedaine et Grétry. Un grand nombre d’évasions ; la tentative de Varenne, etc.
XIe SITUATION
L’Énigme
(L’Interrogateur — le Chercheur — le Problématique)
Elle possède par excellence l’intérêt au théâtre, — puisque le spectateur, ignorant et curieux avec le héros de résoudre le problème, en arrive, tant il s’absorbe dans cette commune recherche, à croire qu’il y va de sa propre tête. Combat de l’intelligence contre les adverses vouloirs, la XIe se symbolise dans le Point d’interrogation, ce « domino » de l’incompréhensible avenir.
A — On doit retrouver quelqu’un sous peine de mort : — Les Polyidus de Sophocle et d’Euripide. Sans ce danger on doit « retrouver un objet » : la Lettre volée de Poe ; cas plus paisible encore : rechercher quelque chose d’égaré.
B 1 — On doit résoudre une énigme sous peine de mort : — Le Sphinx d’Eschyle. Ex. roman. (sans danger mortel) : le Scarabée d’Or de Poe. Réductions : un rébus, un problème d’arithmétique proposé à un enfant… Ces réductions infinitésimales du pathétique, si le lecteur daigne les opérer lui-même pour le reste des Situations, lui prouveront que notre travail embrasse bien toute l’étendue de la sensibilité humaine, dans ses plus petites et banales agitations comme dans ses plus hauts et ses plus extraordinaires phénomènes.
2 — Même cas que B 1, mais où l’énigme est proposée par la femme convoitée. — Ex. fragmentaire : le début du Périclès de Shakespeare ; ex. roman. : le Compagnon de Voyage d’Andersen. Ex. épique (mais sans le danger mortel) : la reine de Saba et Salomon ; ex. fragmentaire de ce dernier genre : les coffrets de Portia dans le Marchand de Venise.
L’espèce de lutte, préliminaire à la possession de l’être désiré, qui s’esquisse vaguement dans cet épisode devra singulièrement séduire par ses suggestives analogies, pour peu qu’on y insiste. Mais combien les perplexités agréables de la lutte amoureuse ne vont-elles pas trouver en nous de fibres déjà prêtes à tressaillir, en s’élevant par le terrible à leur troisième puissance, comme dans l’unique exemple dramatique que nous en ayons entier et pur : la Turandot de l’incomparable Gozzi ; œuvre passionnément admirée, traduite, mise en scène et rendue célèbre en Allemagne par Schiller, œuvre depuis un siècle classique dans le monde entier, — mais à peine connue chez nous !… L’effet B 2, dans ce drame, se continue et renforce encore par sa contrepartie que le héros éprouve bientôt sous la forme :
C 1 — Tentations dans le but de découvrir son nom.
2 — Tentations en vue de découvrir le sexe : — Les Scyriennes de Sophocle et celles d’Euripide.
3 — Id., en vue de découvrir l’état mental : — Ulysse furieux de Sophocle ; les Palamèdes d’Eschyle et d’Euripide (du moins, c’est un des arguments qu’on attribue à ces œuvres disparues). Examen des criminels par les médecins aliénistes.
XIIe SITUATION
Obtenir
(Solliciteur — Refusant, ou Arbitre et Partie Adverse)
La diplomatie et l’éloquence entrent en scène. Un but est à atteindre, un objet à obtenir. Quels intérêts vont-elles bien mettre en jeu, quels poids d’arguments ou d’influences déplacer, de quels intermédiaires ou travestissements faire usage pour transformer l’Irrité en Bienfaiteur, le Détenteur en Spolié, la Rancune en Renoncement ? alchimie périlleuse !… Soudain, quels éboulements dans les mines creusées, quelles contre-mines se découvriront ? quelles inattendues révoltes des instruments maniés ? Ce pancrace dialectique, tantôt subtilement enlacé à bras le corps, tantôt rude et comme frappant à poings décidés, qui se livre ainsi entre le Raisonnement et la Passion, voilà certes une donnée aussi belle que naturelle et originale.
A — Chercher à obtenir du détenteur un objet par la ruse et la force : — les Philoctètes d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide ; la réclamation des Thébains dans Œdipe à Colone ; l’Anneau du ministre de Vishakadatta. Ex. récent : l’aventure de Mme Cottu (incident du Procès « Panama »).
B — Emploi exclusif de l’éloquence persuasive : — L’Ile Déserte de Métastase ; l’attitude du père dans le Fils Naturel (M. Dumas), mais la ruse bientôt s’y ajoute ; scène 2 du Ve acte de Coriolan de Shakespeare.
C — Éloquence auprès d’un arbitre : — le Jugement des Armes d’Eschyle, la Réclamation d’Hélène de Sophocle.
Un des cas non traités au théâtre et pourtant si fréquent, c’est la Tentation, introduite déjà comme moyen dans la Situation précédente : — l’Irrité n’est plus que le Défiant ; le Solliciteur devenu tentateur a entrepris une étrange négociation, celle d’un objet que rien ne peut décider son propriétaire à abandonner ; il s’agit par conséquent d’arriver, peu à peu, mollement et comme par jeu, à l’étourdir. Jeu éternel de la femme autour de l’homme ! de la multiplicité des choses autour du projet d’être un ! Ne figure-t-elle pas l’attitude hiératique du Chrétien en face de Satan, telle que l’a éclairée, par mille lueurs étincelantes, Flaubert, en sa Tentation de Saint-Antoine ?
XIIIe SITUATION
Haines de proches
(Le Parent haineux — le Parent haï ou réciproquement haineux)
L’antithèse, qui constitua pour Hugo le principe générateur de l’art, du dramatique particulièrement, et qui résulte bien de cette idée de lutte qu’on trouve au fond, offre un de ses plus symétriques schémas en ces émotions contrastées : Haïr qui l’on doit aimer, dont le digne pendant sera le cornélien Aimer qui l’on doit haïr de la XXIXe. De confluents semblables découle forcément une orageuse action.
Il est facile de prévoir les lois que voici :
1o Plus on resserrera les liens qui unissent les parents ennemis, plus on rendra sauvages et dangereux les éclats de leur haine.
2o Mutuelle, cette haine caractérisera mieux notre Situation qu’en existant d’un seul côté, ce qui transformerait l’un des consanguins en tyran, l’autre en victime, et l’ensemble en une de ces données politiques : V, VII, VIII, XXX, etc.
3o La grande difficulté sera de trouver et surtout de représenter un élément de discorde assez puissant pour produire, d’une façon paraissant vraisemblable au spectateur, la dislocation des plus solides liens humains.
A — Haine de frères — 1 : Le haï n’est pas haineux. Il est haï par plusieurs de ses frères : — Les Héliades d’Eschyle (motif : l’envie), les Travaux de Jacob, par Lope de Vega (motif : la jalousie filiale). — Haï par un seul frère : — Les Phéniciennes d’Euripide et de Sénèque, Polynice d’Alfieri (motif : l’avarice tyrannique), Caïn de Byron (motif : la jalousie religieuse), Une famille au temps de Luther par Delavigne (motif : dissentiment religieux).
2 — La haine est réciproque : — Les 7 contre Thèbes d’Eschyle et les Frères ennemis de Racine (motif : la cupidité du pouvoir ; un personnage supplémentaire et admirable s’ajoute dans cette légende thébaine : la mère déchirée entre les fils comme la patrie) ; Thyeste IIe de Sophocle, Thyeste de Sénèque, les Pélopides de Voltaire et Atrée et Thyeste de Crébillon (motif : vengeance d’outrages) ; Rollo de Beaumont et de Fletcher (motif : cupidité du pouvoir ; rôle important des instigateurs perfides).
B — Haine de père et d’enfant — 1, du fils contre son père : — Les 3 châtiments en un seul de Calderon. Ex. historique de Louis XI et Charles VII : partie de la Terre de Zola et du Maître de Jean Jullien.
2 — Haine mutuelle : — La vie est un songe, de Calderon ; histoire : MM. Jérôme et Victor Bonaparte (réduction à de simples dissentiments). Cette nuance me paraît une des plus belles qui soient : mais nos écrivains aiment mieux refaire leur sempiternel cocuage élégiaque.
3 — De la fille contre le père (parricide pour se délivrer de l’inceste) : — Les Cenci de Shelley.
C — Haine d’un grand-père contre son petit-fils : — Cyrus de Métastase, histoire d’Amulius au commencement de Tite-Live (motif : l’avarice tyrannique). — Haine d’un oncle contre son neveu : — La Mort de Cansa, de Crichna Cavi ; une des facettes de l’action dans Hamlet.
D — Haine d’un beau-père contre son gendre : — Agis et Saül d’Alfieri (motif : avarice tyrannique) ; histoire : César et Pompée. — Haine de deux beaux-frères ex-rivaux : — La Mer (Jean Jullien, 1891), — le seul drame moderne, soit dit en passant, où l’on ait su faire croître l’émotion par-delà la mort, bien avérée, du principal personnage : ce qui se conforme du reste à la réalité où l’on s’effraie, où l’on crie avant, mais où l’on ne pleure, où l’on ne sent la douleur absolue qu’après, tout espoir étant fini à jamais. Or, c’est le moment, chez nous, où le spectateur demande son pardessus au vestiaire : indice assurément de beaucoup d’émotion ! Qui sait ? la raison pour laquelle on se refuse aujourd’hui aux émotions fortes est peut-être là : comment, en effet, se présenter avec une figure encore ruisselante, des balbutiements et des mains tremblantes, incapables de retrouver le ticket exigé, devant ce placide corsage de l’ouvreuse en bonnet blanc et quasi-méprisante ?… Quant à l’origine de notre bizarre coutume, — d’abandonner vite, aux soins quelconques des figurants ou d’un décor désert, le héros objet jusque-là de nos transes, à peine tombé et avant qu’il soit seulement refroidi, — je la rapporte, cette origine, à la sécheresse relative de nos deux grands chefs de file, Corneille et Shakespeare : pas assez ils n’ont eu le don des larmes, ni frayé le chemin à cette Pitié, l’une des deux sources égales de la tragédie antique, et qui nous aurait, elle, préservés de notre goût si barbare pour l’intrigue en elle-même.
E — Haine d’une belle-mère contre sa future bru : — Rodogune de Corneille (motif : l’avarice tyrannique).
F — Infanticide : — Conte de Noël (M. Linant, 1890). Partie de la Puissance des Ténèbres.
Je ne répéterai pas la liste des degrés de parenté où l’on pourrait transporter successivement cette Situation : le cas de haine entre sœurs, assez fréquent, offrirait pourtant une bien belle occasion pour l’étude des inimitiés féminines, si cruelles et si durables ; les haines de mère et fille, de frère et sœur ne seraient pas moins intéressantes ; de même pour les réciproques des nuances dont nous avons fourni des exemples ; n’y aurait-il pas, surtout, une belle étude dramatique dans ce profond sujet, jusqu’ici si vulgaire parce que traité par de vulgaires mains, l’antipathie de la mère et du mari d’une jeune femme ? ne représente-t-il pas le conflit naturel entre l’Idéal, l’enfance, la pureté d’une part, et de l’autre, la Vie féconde, trompeuse, mais irrésistiblement entraînante ?
Puis le motif de la haine y change un peu, et nous repose de ce sempiternel « amour du pouvoir » de presque tous les exemples existants et, ce qu’il y a de pire, invariablement peint dans l’attitude guindée du néo-classicisme.
Le personnage du Parent commun déchiré dans ces luttes de proches par l’affection qui l’attache aux deux adversaires n’a guère été modifié non plus depuis le jour où, pour l’avancer sur la scène, Eschyle fit génialement sortir du tombeau (dans lequel la tradition la couchait) sa grandiose Jocaste ; les rôles des deux parents ennemis pourraient bien se remanier aussi. Et je ne vois enfin que Beaumont et Fletcher qui aient dessiné vigoureusement les instigateurs de ces luttes impies, des figures dignes d’attraction pourtant, — des drôles suffisamment infâmes. Aux haines de proches se rattachent naturellement les haines surgissant entre des amis. Cette nuance nous est révélée par sa symétrique qui existe en la XIVe.
XIVe SITUATION
Rivalité de proches
(Proche préféré — Proche rejeté — l’Objet)
Ne semble-t-il pas d’abord que cette Situation va présenter dix fois plus d’attraits que la précédente ? l’amour, ô Français, ne s’y joint-il pas en effet, ainsi que la jalousie ?… Les grâces de l’être aimé vont fleurir parmi le sang en lutte contre lui-même ; que d’hésitations effrayées, que de perplexités et d’inaudaces à avouer une préférence, de peur de déchaîner d’impitoyables rages !
Oui, l’être aimé, l’Objet (pour l’appeler de son nom philosophique du dix-septième siècle) va s’ajouter à la liste des personnages. Mais… le Parent commun, s’il ne disparaît pas, va perdre la plus grande part de son importance ; les Instigateurs feront double emploi, pâliront, s’évanouiront dans le rayonnement central du doux Objet. Sans doute les « scènes d’amour » « feront bien » dans la violence du drame ; mais un kallisticien pur froncera peut-être le sourcil et trouvera, — peut-être, — un tant soit peu incolores des tourterelades amoureuses dans le carmin sanglant de ce cadre fait avec du fratricide.
De plus, au cerveau du psychologue s’obstinera cette idée que la rivalité ne constitue dans une telle lutte qu’un prétexte, un masque à la haine plus sombre, plus ancienne, physiologique, dirait-on, des deux parents. Deux frères, deux proches ne s’entretueront à l’occasion d’une femme qu’à condition d’y être prédisposés, — ou d’avoir, alors, rencontré en elle une satanique déviatrice (cas digne d’attention, mais qui ne paraît pas avoir été analysé). Or pour peu qu’on le réduise ainsi à l’état de prétexte, l’Objet aussitôt pâlit, à vue d’œil, et nous nous en retournons à la Situation précédente.
La XIVe se trouve-t-elle donc condamnée à ne présenter qu’une nuance, qu’un dérivé de l’autre ?
Non. Heureusement elle possède des germes de sauvagerie qui la font développer en d’autres sens ; par eux elle va voisiner avec « l’Adultère meurtrier », « l’Adultère menacé », et surtout les « Crimes d’amour » (Incestes, etc.) ; c’est la mise en relief de ces nouvelles tendances qui lui assurera sa vraie figure et toute sa valeur.
A 1 — Rivalité haineuse d’un frère : — Britannicus ; les Maucroix (M. Delpit, 1883 ; le Parent commun y a fait place à une paire d’ex-rivales, qui deviennent presque des instigatrices), Boislaurier (M. Richard, 1884). — Roman : Pierre et Jean, de Maupassant.
2 — Rivalité haineuse entre deux frères : — Agathocle, Don Pèdre, Adélaïde du Guesclin et Amélie, toutes de Voltaire, qui rêva de se tailler dans cette sous-classe de situation un royaume propre.
3 — Rivalité de deux frères avec adultère chez l’un : Pélléas et Mélisande de Maeterlinck.
4 — Rivalité de sœurs : — La Souris (M. Pailleron, 1887).
B 1 — Rivalité d’un père et d’un fils au sujet d’une femme encore libre : — Antigone de Métastase, Mithridate (Monime n’est « qu’accordée avec Mithridate », précise Racine ; la rivalité est triple : entre le père et chacun des fils, entre les deux fils). Ex. fragmentaire : début du Père prodigue (M. Dumas).
2 — Même cas que B 1, mais où l’Objet est déjà la femme du père (cela traverse l’adultère et aboutit à l’inceste ; seule la pureté de la passion sauve, pour l’effet scénique, une faible démarcation entre cette sous-nuance et la Situation XXVI) : — Phénix d’Euripide (une concubine seulement faisait l’objet de la rivalité) ; Don Carlos de Schiller et Philippe II d’Alfieri.
C — Rivalité de cousins (tombe en réalité dans le cas suivant) : — Les deux nobles Cousins de Beaumont et Fletcher.
D — Rivalité d’amis : — Les deux gentilshommes de Vérone de Shakespeare, Aimer sans savoir qui de Lope de Vega, Damon de Lessing.
XVe SITUATION
Adultère meurtrier
(L’Époux Adultère — L’Adultère complice — L’Époux trahi)
A mon avis, la seule forme sympathique de l’adultère : hors de là ne présente-t-il pas un cambriolage d’autant moins héroïque que l’objet du vol en est aussi complice et que la porte du logis, livrée par trahison, n’exige même plus un hardi coup d’épaule ? Tandis que cette trahison devient du moins supportable et logique en tant que très sincère folie, assez passionnée par conséquent pour préférer l’assassinat à de sales partages et à la dissimulation.
Toutes ces questions de rivalité se distribuent d’une manière naturelle selon les sexes.
A 1 — Tuer son mari par adultère : — Agamemnon d’Eschyle, de Sénèque et d’Alfieri, Vittoria Corombona de Webster, Pierre Pascal (de la comtesse de Chabrihan, l’ex-Mogador, dit-on, 1885), Amour (Léon Hennique, 1890 ; rentre dans la XIVe), début de la Puissance des Ténèbres. — Ex. historique avec l’explication de l’orgueil et de la pudeur comme mobiles du crime : la légende de Gygès et de Candaule. Roman : la première partie de Thérèse Raquin.
2 — Tuer son amant confiant : Samson et Dalila (opéra de M. Saint-Saëns, 1890).
B — Tuer sa femme par adultère et intérêt : — Les Octavies de Sénèque et d’Alfieri, la Lutte pour la Vie (M. Daudet, 1889 ; la cupidité y domine l’adultère), le Schisme d’Angleterre de Calderon, la Zobéide de Gozzi. — Ex. narratifs : Barbe-bleue. Histoire : le meurtre de Galeswinthe.
Indications pour modifier :
Le mari trahi, la femme trahie peuvent être plus ou moins puissants et sympathiques que les deux meurtriers. L’aveuglement de cette victime désignée sera plus ou moins complet aux divers instants de l’action ; s’il se dissipe, légèrement ou davantage, cela tiendra soit à quelque hasard, soit à tel acte imprudent de ses ennemis, soit à un avertissement, etc.
Entre la Victime et l’Adultère venu du dehors, des liens d’affection, de devoir, de reconnaissance auront existé antérieurement, du fait de l’un ou de l’autre des deux. Ils peuvent être parents ; ils peuvent se trouver réunis par quelque œuvre, quelque responsabilité commune. Poursuivie en pleine lumière, ou guettée du fond de l’ombre, la Victime sera, je suppose, l’objet d’une ancienne rancune, dans un cas de la part de son conjoint, dans un autre de la part de l’Étranger ; cette rancune aura pour origine l’une des offenses imaginables envers un être humain, qu’il ait été blessé dans ses affections familiales, amoureuses, humanitaires, religieuses, idéales, etc., dans ses fiertés (pudeur, titre de naissance, gloire…), dans ses intérêts (argent, biens, pouvoir, liberté), dans n’importe lequel, enfin, de ses rayonnements extérieurs.
Au gré de l’auteur : des deux Adultères, l’un représentera l’instrument passionné ou résigné, ou inconscient, ou involontaire, de l’autre, et s’en verra, par exemple, rejeté ensuite, le but une fois atteint ; un seul de ces deux traîtres aura frappé ; aucun des deux même n’aura trempé ses mains dans le forfait, dont l’exécuteur sera quelque nouveau personnage, inconscient, involontaire, ou, tout simplement, épris d’un des deux Adultères, — qui aura utilisé, dirigé cette passion, ou l’aura laissée aller, de son propre mouvement, à la fin criminelle et souhaitée.
Une multitude d’autres rôles seront, à degrés divers, des moyens employés, des obstacles, des victimes accessoires, des complices ou des co-intéressés à l’acte sinistre ; et celui-ci s’accomplira selon un choix quelconque des multiples circonstances que le Code a prévues, avec les divers détails que les tribunaux enseignent.
Voulez-vous compliquer l’action : entrelacez-y une rivalité de proches (comme l’a fait Léon Hennique), un amour contre nature (voir Chrysippe d’Euripide), une conspiration, un projet ambitieux.
XVIe SITUATION
Folie
(Le Fou — La Victime)
L’origine des actes se perd dans un mystère effrayant, où l’antiquité croyait voir le sourire cruel d’un dieu, où notre science, après la sagesse chinoise, croit reconnaître le désir, prolongé, d’un ancêtre… Réveil frissonnant de la raison, lorsqu’elle trouve à ses côtés son destin jonché de cadavres ou de déshonneurs, que l’autre, l’inconnu, vient d’y répandre à plaisir ! Comme autour de cette calamité, plus grande que la mort, nos proches pleurent et tremblent ! comme leurs esprits doutent de tout ! Et les victimes dont les cris se perdent en les cieux muets, les aimés poursuivis avec rage et ne comprenant plus… Que d’inconsciences : folie, possession, aveuglement divin, hypnose, ivresse, oubli.
A 1 — Par folie tuer ses proches : — Les Tisseurs de filets et Athamas d’Eschyle, les Hercules furieux d’Euripide et de Sénèque, Ino d’Euripide.
2 — Par folie tuer son amant : — La fille Élisa d’Edmond de Goncourt. — être sur le point, par folie, de tuer sa maîtresse (ex. roman.) : — la Bête humaine. Ex. ordinaires : Jack l’Éventreur, l’Espagnol de Montmartre, les sadismes divers.
3 — Par folie tuer un être non haï : — M. Bute (M. Biollay, 1890). — Tuer une œuvre : — Hedda Gabler d’Ibsen.
B — Par folie s’être déshonoré : — les Thraces d’Eschyle et Ajax de Sophocle.
C — Par folie perdre ceux qu’on aime : — Çakountala de Kalidaça (forme : amnésie). Le philtre d’Hagen dans Wagner.
Le cas A 3, présenté au passé (comme l’est la nuance B) et traité d’après le procédé du quiproquo, est celui d’une des plus gaies comédies de ce siècle : l’Affaire de la rue de Lourcine, par Labiche.
D’exemples sans nombre de cette XVIe sont remplies les inquiétantes revues aliénistes. Les maladies de la volonté, les manies offrent de tout-puissants effets dramatiques qu’on n’a pas exploités. Sans doute, ce ne sont là que les points de départ vers la situation, dont l’investiture réelle a pour heure celle du retour à la raison, c’est-à-dire à la souffrance pour le héros. Mais si jamais il arrive que ces trois phases, l’étiologie du délire, son accès, puis la résurrection de l’état normal, soient traitées avec une égale vigueur, quelle œuvre admirable !
La première de ces trois parties, qui porte sur les explications de la folie, a été éclairée d’un jour divin (Grèce), démoniaque (Église), et, de nos temps, héréditaire et pathologique. Une nuance fut récemment créée avec l’hypnotisme : l’hypnotiseur y figure un raccourci, passablement piètre il est vrai, de divinité ou de démon. L’ivrognerie nous fournirait une nuance également peu familière à la Grèce : qu’y a-t-il de plus commun et de plus terrible à la fois que de laisser échapper un secret capital ou de commettre une action criminelle sous l’influence du vin ? Sans peine on en élèverait la sensation à une aussi grande hauteur mystérieuse, et l’on regagnerait sur le terrain moral ce qui aurait été sacrifié du côté mystique.
Est-il nécessaire de dire que tous les liens, tous les intérêts, tous les vouloirs humains peuvent être représentés illuminés et traversés par l’éclair des démences ?
Du reste, cette donnée de la Folie est loin d’avoir été négligée de notre théâtre ! Shakespeare notamment n’a guère mis en scène, dans ses drames les plus personnels, que des fous : lady Macbeth est somnambule et meurt d’hystérie, son époux est halluciné, de même qu’Hamlet, celui-ci lypémaniaque en sus, Timon aussi, Othello est épileptique et le roi Lear complètement insensé. C’est par là que le grand William est un modèle si dangereux (Gœthe ne voulait pas le lire plus d’une fois par an). Ç’a été un peu le même rôle que celui de Michel-Ange : exagération des ressorts jusqu’aux dernières limites du réel, au-delà desquelles les disciples tombent, immédiatement, dans une affectation très ridicule. Au contraire, si j’excepte le prétexte à étudier la folie en elle-même, que fournit Ajax depuis Astydamas jusqu’à Ennius et depuis Ennius jusqu’à l’empereur Auguste, je n’aperçois de « shakespearien » dans l’antiquité qu’Oreste. Tous les autres personnages jouissent de leur bon sens, et n’en deviennent pas moins (précieux encouragement) pathétiques. Seul même, Œdipe montre, à défaut d’anormal dans la constitution psychologique du héros, l’extraordinaire dans les événements extérieurs (ressource dont usèrent si largement depuis les romantiques de 1830). Mais le reste des types dramatiques évoluait selon de normales passions, dans des conditions intimes et objectives relativement fréquentes.
XVIIe SITUATION
Imprudence fatale
(L’Imprudent — La Victime ou l’Objet perdu)
auxquels s’ajoutent, à l’occasion, « le Conseiller » sage qui s’oppose à l’imprudence, « l’Instigateur » mauvais, intéressé ou irréfléchi, puis la kyrielle des Témoins, Victimes secondaires, Instruments, etc.
A 1 — Par imprudence causer son propre malheur : — Eumèle de Sophocle, Phaéton d’Euripide (où le Conseiller se fond avec le personnage Instrumental, et où, lié par un serment trop hâtif, il se voit dans la Situation XXIIIe A 2 : Devoir sacrifier un proche pour tenir un serment.), Le constructeur Solness.
2 — Par imprudence causer son propre déshonneur : — La Banque de l’Univers (M. Grenet-Dancourt, 1886). Ex. roman. : l’Argent de Zola. Ex. hist. : Ferdinand de Lesseps.
B 1 — Par curiosité causer son propre malheur : — Sémélè d’Eschyle. Ex. historiques (s’élevant à la XXe, « Sacrifices à l’Idéal ») : morts de tant de savants.
2 — Par curiosité perdre la possession d’un être aimé : — Psyché (empruntée au récit que La Fontaine tira d’Apulée, — débiteur lui-même, comme on sait, de Lucius de Patras, — et mise à la scène par Corneille, Molière et Quinault), Esclarmonde (M. Massenet, 1889). Ex. légendaire : Orphée ramenant Eurydice. Cette nuance s’étend dans la direction des XXXIIe et XXXIIIe données (Jalousie erronée et Erreur judiciaire), car elle fait aussi un vigoureux appel à la foi, dans sa plus absolue imperturbabilité.
C 1 — Par curiosité causer la mort, les maux des hommes : — Les Pandores de Voltaire et de Gœthe ; le Canard sauvage d’Ibsen (partie théorique, morale), avec A 1 comme dénouement et comme exemple pratique. Ex. légendaire : Ève.
2 — Par imprudence causer la mort d’un proche : — Renée Mauperin des de Goncourt. Ex. ord. : Soins maladroits donnés à un malade. Louise Leclercq de Verlaine.
3 — Par imprudence causer la mort de son amant : — Samson de Voltaire, la Belle aux cheveux d’or (M. Arnould, 1882).
4 — Par crédulité causer la mort d’un proche : — Pélias de Sophocle et les Péliades d’Euripide. Ex. rom. (par crédulité causer le malheur de ses concitoyens) : Port-Tarascon.
Établissez, dans chacune des nuances qui précèdent, des symétriques aux cas qui ne se sont présentés, isolés, que dans une seulement, et vous avez les sujets suivants : Par imprudence (j’entends par pure imprudence, sans alliage de curiosité ni de crédulité, c’est-à-dire d’intérêt personnel ou extérieur), causer le malheur des hommes, — perdre la possession d’un être aimé (amant ou amante, époux ou épouse, ami ou amie, bienfaiteur, protégé, allié, etc.), — causer la mort d’un proche (ici, tous les degrés de parenté), — d’un être aimé ; — par curiosité (sans mélange d’imprudence ni de crédulité, c’est-à-dire d’une façon parfaitement volontaire, encore que sottement) causer le déshonneur d’un proche (il y a des variétés assez nombreuses de déshonneur, selon qu’il touche à la probité, à la bravoure, à la pudeur, à la loyauté), — causer celui d’un être aimé, — causer son propre déshonneur ; — causer ces déshonneurs par crédulité pure (c’est-à-dire de la manière la plus innocente, puisqu’il ne s’y trouve ni imprudence ni curiosité ; quant aux ressources dont la Ruse dispose pour gagner cette crédulité, on en a une première idée par l’examen de la XIIe Obtenir) ; par crédulité aussi, causer son propre malheur, — ou perdre la possession d’un être aimé, — ou causer le malheur des hommes, — ou causer la mort d’un être aimé.
Passez, à présent, aux raisons pour lesquelles se précipitent, — aussitôt que la curiosité, la crédulité ou l’imprudence pures ont agi, — les catastrophes jusque-là suspendues. Ces raisons sont : une infraction à la défense préalable articulée par une divinité ; le caractère mortel de l’action pour qui l’accomplit (caractère dû à des causes soit mécaniques, soit biologiques, soit juridiques, soit guerrières, soit autres encore) ; les conséquences mortelles de l’action pour le proche ou l’aimé de qui doit l’accomplir ; une faute antérieurement commise (avec ou sans conscience) et qui va être révélée et punie, etc.
En sus de la curiosité et de la crédulité, d’autres mobiles déterminent l’imprudence : les Trachiniennes nous montrent la jalousie. Nous pouvons donner le même rôle à toutes les passions, toutes les émotions, tous les désirs, tous les besoins, tous les goûts sensuels, toutes les faiblesses vitales : sommeil, faim, développement de l’activité musculaire, évasion, gourmandise, luxure, tendresse, coquetterie, vanité des dons physiques, des prérogatives sociales ou des supériorités psychiques, loquacité, inconscience enfantine.
Quant au malheur final, il affectera bien des aspects, puisqu’il frappe, tour à tour, en notre personne ou dans celles que nous aimons, l’être physique, moral ou social, que ce soit en détruisant les plaisirs ou les biens, la puissance ou l’honneur.
Dans cette situation, l’Instigateur, qui n’est pourtant pas essentiel, peut devenir digne de figurer même le protagoniste : telle était Médée dans Pélias. C’est peut-être la plus belle attitude qu’on puisse donner au « traître » ; qu’on se figure Iago devenu d’un drame le principal personnage ! (comme Satan l’est du monde). Ce qui devient difficile à lui trouver, c’est un mobile suffisant : l’ambition (un peu le cas de Richard III) ne paraît pas toujours vraisemblable à cause de sa façon a priori de procéder, — non plus que ne le paraîtrait une foi caïniste ou shivaïte ; la jalousie et la vengeance sont un peu sentimentales pour cette figure démoniaque ; la misanthropie, trop honorable et philosophique ; l’intérêt (cas du Pélias) vaut mieux. Mais l’envie, — l’envie, qui devant la sollicitude amicale ne sent que sa blessure rendue plus cuisante, — l’envie étudiée dans l’anonymat d’obscures et basses tentatives, et puis sous la honte des défaites et de sa lâcheté, pour aboutir enfin au crime, — voilà, ce me semble, le motif idéal.
XVIIIe SITUATION
Involontaire crime d’amour
(L’Amant — l’Aimé — le Révélateur)
Celle-ci et la suivante profilent, sur notre horizon dramatique, entre toutes les silhouettes, les plus invraisemblables à coup sûr, et pourtant elles sont, en elles-mêmes, fort admissibles, et pour le moins aussi peu rares qu’aux temps héroïques aujourd’hui, de par l’adultère et la prostitution, lesquelles oncques mieux ne florirent : c’est la découverte qui en est plus rare. Encore non ! — car chacun de nous a vu de ces mariages, très naturels en apparence et comme préparés par les relations anciennes des familles, obstinément éloignés, repoussés et désespérément brisés par des parents, bizarres semblait-il, mais en réalité trop certains de la consanguinité des deux épris… De telles révélations ont donc lieu souvent encore, quoique sans l’antique et shocking éclat, — grâce à la prudente pruderie actuelle, et à l’habitude.
Sa réputation de fabuleuse monstruosité fut léguée en réalité à notre XVIIIe par la célébrité sans égale du thème d’Œdipe, arrangé d’une façon à dessein romanesque, — sphyngiaque pour tout dire, — par Sophocle, et que ses imitateurs ont toujours été surchargeant d’arabesques de plus en plus chimériques et extraordinaires.
Cette Situation et la suivante, comme un peu toutes les 36 d’ailleurs, sera représentée, au choix, sous deux jours : 1o la fatale erreur ne se révélera simultanément au spectateur et au personnage qu’une fois irréparable (A), et alors l’état d’esprit rappellera beaucoup la XVIe ; ou, 2o le spectateur, informé, voit le personnage aller en aveugle vers le crime, comme en un sinistre colin-maillard (B, C, D).
A 1 — Apprendre qu’on a épousé sa mère : — Les Œdipes d’Eschyle, de Sophocle, de Sénèque, de Corneille, de Voltaire, sans parler de ceux d’Achæus, de Philoclès, de Mélitus, de Xénoclès, de Nicomaque, de Carcinus, de Diogène, de Théodecte, de Jules César, ni de ceux de Jean Prévost, de Nicolas de Sainte-Marthe, de Lamothe, de Ducis, de M.-J. Chénier, etc. Le plus grand éloge de Sophocle, c’est l’étonnement qu’on éprouve de ce que ni tant d’imitations, ni la légende romanesque trop connue de l’abandon sur le Cythéron, ni le mythe, peu moderne, du Sphynx, ni la différence d’âge entre les deux époux (question capitale pour notre temps, où les actes d’état-civil remplacent peu à peu les primordiaux sentiments humains !), rien de tout cela, dis-je, n’ait fait paraître l’œuvre dénuée de tout naturel au public.
2 — Apprendre qu’on a eu pour maîtresse sa sœur : — La fiancée de Messine de Schiller. Ce cas, évidemment plus fréquent, prend de l’invraisemblance à être combiné avec la XIXe dans ce drame. Ex. roman. : les Enfants naturels de Sue.
B 1 — Apprendre qu’on a épousé et qu’on allait posséder sa sœur : — Le mariage d’André (MM. Lemaire et de Rouvre, 1882 ; selon le procédé comique, il ne s’agit que d’une erreur ; et le drame « finit bien »). Abufar de Ducis rentre dans une catégorie voisine.
2 — Même cas, où le crime avait été machiavéliquement préparé par un tiers : — Héraclius ; cela donne, nécessairement et malgré tout le génie possible, plutôt la sensation d’un cauchemar que de la réalité terrible.
3 — Être sur le point de prendre sa sœur inconnue pour maîtresse. Et la mère, témoin, hésite à révéler le danger, de peur de porter un coup fatal à son fils : — les Revenants d’Ibsen.
C — Être sur le point de violer sa fille inconnue. — Ex. fragm. : la Dame au domino rose de Bouvier (1882).
D 1 — Sur le point de commettre un adultère par ignorance (les seuls cas que je sache au théâtre) : — le Roi cerf et l’Amour des trois oranges, de Gozzi l’un et l’autre.
Cependant, le subterfuge qui souvent sert d’origine à cette aventure et à la suivante a dû être mainte fois employé par l’adultère pour triompher de la fidélité conjugale.
2 — Être adultère sans le savoir : — peut-être l’Alcmène d’Eschyle. Roman : la fin du Titan de Jean-Paul.
Les diverses modifications de l’inceste et les autres amours interdites, qu’on trouvera à la XXVIe, s’accommoderont très bien de la même manière que les œuvres ci-dessus classées.
Nous venons de voir l’adultère commis avec erreur par la femme ; il peut l’être par le mari. Surtout, cette erreur pourra se produire du côté de celui des deux adultères qui n’est pas marié : quoi de plus banal, par exemple, dans la vie de plaisir, que d’apprendre — un peu tard — sa maîtresse en puissance d’époux ?
Sur l’ignorance du sexe de l’objet aimé roule également, dans ses deux parties, Mademoiselle de Maupin ; il y a d’abord erreur (système comique), sur laquelle s’échafaudent des luttes obsidionales d’une âme (héroï-comédie), d’où sort enfin, par incidence, une fois la vérité dévoilée, un bref dénouement tragique.
XIXe SITUATION
Tuer un des siens inconnu
(Le Meurtrier — la Victime non reconnue)
Tandis que la XVIIIe atteignait son plus haut degré d’émotion après l’acte accompli (sans doute parce que là, tous les acteurs du drame lui survivent et que l’horreur en gît surtout dans les conséquences), la XIXe, au contraire, où une victime doit périr et où l’intérêt croît en raison directe de l’aveugle préméditation, se montre plus pathétique dans les préparatifs du crime que dans les suites ; ceci permet de donner un dénouement heureux sans avoir recours, comme pour la XVIIIe, au procédé comique de l’erreur. Il suffira, en effet, de l’agnition aristotélicienne (reconnaissance d’un personnage par l’autre), — de laquelle notre situation XIX n’est du reste, à bien l’examiner, qu’un développement.
A 1 — Être sur le point de tuer sa fille inconnue, par nécessité divine ou oracle : — Démophon de Métastase ; l’ignorance de la parenté provient d’une substitution d’enfants ; l’interprétation de l’oracle est erronée ; autre quiproquo : la jeune première se croit, à un moment de l’action, la sœur de son fiancé. Cet enchaînement de trois ou quatre erreurs (parenté inconnue, sous le jour spécial à la donnée que nous étudions, — croyance à un danger d’inceste comme B 1 de la précédente, — enfin ambiguïté trompeuse des mots ainsi que dans la plupart des comédies), voilà qui suffit à constituer ce qu’on nomme une pièce « mouvementée », une de ces intrigues remises en vogue par le second Empire et devant l’enchevêtrement desquelles nous voyons nos chroniqueurs naïvement s’affoler.
2 — Par nécessité politique : — Les Guèbres et Les lois de Minos de Voltaire.
3 — Par rivalité d’amour : — La petite Mionne (M. Richebourg, 1890).
4 — Par haine contre l’amant de cette fille point reconnue : — Le roi s’amuse (la découverte a lieu après le meurtre).
B 1 — Être sur le point de tuer son fils inconnu : — Les Télèphes d’Eschyle et de Sophocle (avec alternative entre ce crime et l’inceste), Cresphonte d’Euripide, les Méropes de Maffei, de Voltaire et d’Alfieri, Créuse de Sophocle, Ion d’Euripide. Dans l’Olympiade de Métastase, ce sujet se complique de Rivalité d’amis. — Tuer son fils sans le savoir (ex. fragm.) : 3e acte de Lucrèce Borgia ; le 24 février de Werner.
2 — Identique à B 1, avec instigations machiavéliques servant de contreforts : — Euryale de Sophocle, Égée d’Euripide.
3 — Identique à B 2, doublée par une haine de proches (aïeul contre son petit-fils) : — Cyrus de Métastase.
C — Sur le point de tuer un frère inconnu : — 1, frères meurtriers par colère : — les Alexandres de Sophocle et d’Euripide. — 2, sœur meurtrière par nécessité professionnelle : — Les Prêtresses d’Eschyle, les Iphigénies en Tauride d’Euripide, de Gœthe et projetée par Racine.
D — Tuer sa mère inconnue : — Sémiramis de Voltaire ; ex. fragm. : dénouement de Lucrèce Borgia.
E — Tuer son père sans le savoir d’après des conseils machiavéliques : — (voir XVIIe) Pélias de Sophocle et les Péliades d’Euripide ; Mahomet de Voltaire (où le héros est de plus sur le point d’épouser sa sœur inconnue). — Simplement, tuer son père inconnu : — Ex. légendaire : le meurtre de Laïus ; ex. rom. : La légende de St Julien l’Hospitalier. — Même cas réduit des proportions du meurtre à celle de l’insulte : — Le pain d’autrui, d’après Tourguéneff, par MM. Ephraïm et Schutz (1890).
F 1 — Tuer son aïeul inconnu, d’après les instigations machiavéliques de la vengeance : — les Burgraves.
2 — Le tuer involontairement : — Polydectes d’Eschyle.
3 — Tuer involontairement son beau-père : — Amphitryon de Sophocle.
G 1 — Tuer involontairement celle qu’on aime : — Procris de Sophocle. Ex. épique : Tancrède et Clorinde, dans la Jérusalem délivrée. Ex. légend. (avec changement dans le sexe de l’être aimé) : Hyacinthe.
2 — Être sur le point de tuer son amant sans le reconnaître : — Le monstre bleu de Gozzi.
Remarquable est la bizarre affection de Hugo (et — par conséquent — de ses imitateurs) pour cette situation, assez rare en somme. Chacun des 10 drames du vieux Romantique nous la montre : en 2 (Hernani et Torquemada) elle figure, d’une façon accessoire à la XVIIe (Imprudence), fatale au héros aussi ; dans 4 (Marion Delorme, Angelo, La Esmeralda, Ruy Blas), ce fait de frapper involontairement qui l’on aime forme toute l’action et fournit les meilleurs épisodes ; et aux 4 autres (le Roi s’amuse, Marie Tudor, Lucrèce Borgia, les Burgraves), elle sert, en plus, de dénouement. Il semble, en vérité, que pour Hugo le drame ait consisté en cela : être la cause involontaire, soit directe, soit indirecte, de la mort de qui l’on aime ; et dans l’ouvrage où il a accumulé le plus de coups de théâtre, dans Lucrèce Borgia, nous voyons revenir jusqu’à cinq fois la même situation : dès la 1re partie du 1er acte, Gennaro « laisse insulter sa mère inconnue » ; à la 2e partie, il « l’insulte lui-même sans la savoir sa mère » ; au IIe acte, elle « demande et obtient sans le savoir la mort de son propre fils », puis n’a plus comme ressource que de « l’exécuter elle-même », et, toujours inconnue, « est insultée encore par lui » ; au IIIe acte enfin, elle « empoisonne son fils sans le vouloir » et « inconnue, est insultée, menacée, puis tuée par lui ». Notez maintenant que Shakespeare, dont l’Opinion actuelle s’entête à confondre l’art avec celui de 1830, son opposé (ensemble d’ailleurs, elle jette pêle-mêle sous la même rubrique la Bible, les Nibelungen, l’Orientalisme des tapis turcs, l’Inde brahmanique, les Japoneries et l’Architecture Ogivale), — Shakespeare, dis-je, n’a pas une seule fois employé cette donnée XIX, tout accidentelle et sans aucun rapport avec ses fortes études de Volontés.
XXe SITUATION
Se sacrifier à l’Idéal
(Le Héros — l’Idéal — le « Créancier » ou la Partie sacrifiée)
Les quatre thèmes de l’Immolation, dont voici le premier, amènent devant nous trois cortèges : les Dieux (XXe et XXIIIe), les Proches (XXIe et XXIIIe), les Désirs (XXIIe). Des luttes qui vont se livrer, le champ ne sera plus le monde visible, mais une Ame.
Aucun de ces quatre sujets n’est plus fier que notre donnée Vingtième : tout pour l’idéal ! Que celui-ci soit (n’importe) politique ou religieux, qu’on l’appelle honneur ou piété domestique, il exige le sacrifice de tous liens : intérêt, vie, passion, — bien mieux, idéal même, sous telle autre forme voisine, pour peu qu’elle paraisse entachée du moindre encore que du plus sublime égotisme ! Telle est la loi.
A 1 — Sacrifier sa vie à sa parole : — Les Régulus de Pradon et de Métastase et la fin d’Hernani ; (Carthage et don Ruy Gomez sont les « Créanciers »). N’est-il pas étonnant qu’un plus grand nombre d’exemples ne s’offre pas aussitôt à nous ? Cette fatalité, — œuvre de la victime elle-même et dont la victoire n’est que celle du vaincu volontaire, grande comme la conception stoïcienne du monde, — n’était-elle pas digne d’illuminer la scène par ses holocaustes ? Rien n’obligeait, cependant, à choisir un héros presque trop parfait peut-être, comme Régulus, — puisqu’il n’est pas jusqu’à nos fautes qui ne paraissent courir, comme douées d’une volonté propre et trahissant la nôtre, à un suicide analogue.
2 — Sacrifier sa vie au succès des siens : — Les Femmes de chambre d’Eschyle, Protésilas d’Euripide, Thémistocle de Métastase. Ex. fragm. : partie des Iphigénies à Aulis d’Euripide et de Racine. Ex. histor. : Codrus, Curtius, la Tour d’Auvergne. — Au bonheur des siens : — Le Christ souffrant de Saint Grégoire de Nazianze.
3 — Sacrifier sa vie à la piété familiale : — Les Phéniciennes d’Eschyle, les Antigones de Sophocle, d’Euripide et d’Alfieri.
4 — Sacrifier sa vie à sa foi : — Le Prince constant de Calderon, Luther de Werner. Ex. ord. : tous les martyrs, religieux et missionnaires, savants et philosophes. Ex. roman. : L’Œuvre de Zola.
B 1 — Sacrifier, avec sa vie, son amour à sa foi : — Polyeucte. Roman (sacrifier, avec son avenir, sa famille à sa foi) : l’Évangéliste.