CLOVIS
DU MÊME AUTEUR
| Les Origines de la Civilisation moderne, 4e édition. Paris, Retaux, 1898, 2 volumes in-8º de XII-326 et 354 pages. Ouvrage couronné par l'Académie royale de Belgique | 8 fr. |
| Histoire poétique des Mérovingiens, Paris, Picard, 1893. 1 volume in-8º de 552 pages. Ouvrage couronné par l'Académie royale de Belgique | 10 fr. |
| La Frontière linguistique en Belgique et dans le Nord de la France. Bruxelles, Schepens, 1896-1898. 2 volumes in-8º de 588 et 156 pages, avec une carte. Ouvrage couronné par l'Académie royale de Belgique | 12 fr. |
| Sainte Clotilde, 6e édition. Paris, Lecoffre, 1900. (Dans la collection Les Saints.) 1 volume in-12 de 182 pages | 2 fr. |
| L'Église aux tournants de l'Histoire. Bruxelles, Schepens, 1900. 1 volume in-8º de 154 pages | 3 fr. |
ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-&-M.)
GODEFROID KURTH
CLOVIS
Ouvrage auquel l'Institut de France a accordé le 1er prix
d'Antiquités nationales.
DEUXIÈME ÉDITION
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
TOME I
PARIS
VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
82, RUE BONAPARTE, 82
1901
Droits de traduction et de reproduction réservés.
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
Le lecteur qui voudra prendre la peine de contrôler les deux éditions de ce livre se convaincra facilement que les mots «revue, corrigée et augmentée» placés en tête de celle-ci sont d'une rigoureuse exactitude. Depuis cinq ans, j'ai eu l'occasion de serrer de plus près quelques-uns des problèmes que soulève en grand nombre l'histoire de Clovis. Je n'ose dire que j'en ai donné la solution, mais on reconnaîtra peut-être que j'ai fait ce qui était possible dans l'état actuel de nos connaissances. D'autre part, j'ai profité de tous les travaux spéciaux qui ont paru depuis 1895. La bibliographie critique a été tenue au courant et par endroits refondue; elle présente le tableau méthodique et complet des ressources qui sont à la disposition de l'historien. Les appendices II et III ont été ajoutés; celui-là est le remaniement d'un travail qui a paru il y a une douzaine d'années[1]; celui-ci discute à fond la question du baptême de Clovis si souvent controversée en ces dernières années. Dans l'Appendice IV on retrouvera l'intéressante dissertation dont M. Louis Demaison a bien voulu enrichir la première édition de ce livre, et qu'il a retouchée pour tenir compte des recherches récentes.
[1] Dans le Compte Rendu du Congrès scientifique international des catholiques, 1re session, t. II, Paris, 1889, et dans la Revue des questions historiques, t. 44. (1888)
La table des noms placée à la fin de chaque volume répond à un désir qui m'a été témoigné par des lecteurs bienveillants.
Saint-Léger-lez-Arlon, le 28 août 1900.
EXTRAIT
DE LA
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
J'entreprends une tâche que personne n'a abordée avant moi. Il n'existe pas d'histoire de Clovis à l'usage du public. L'homme qui ouvre les annales du monde moderne, le fondateur de la France n'a jamais eu de biographe.
La raison en est simple. Les matériaux nécessaires pour écrire cette histoire sont si rares, si fragmentaires, si peu sûrs, qu'à première vue il semblerait qu'il faille renoncer à les employer. Le règne créateur qui a imprimé sa trace d'une manière si puissante dans l'histoire n'en a laissé aucune dans l'historiographie. Les archives en sont totalement perdues. De tous les documents émanés de la main de Clovis, nous ne possédons qu'un bout de lettre adressé aux évêques de son royaume. Les six diplômes conservés sous son nom sont apocryphes. La première rédaction de la LOI SALIQUE paraît de lui; mais on ne le saurait pas sans le témoignage d'un inconnu qui, à une époque postérieure, en a écrit le prologue. Il ne nous reste pas une seule monnaie de lui. Childéric lui-même a été moins maltraité, puisque la tombe nous a rendu son portrait, gravé en creux dans un cachet.
Clovis était mort depuis deux générations lorsqu'il se trouva un chroniqueur pour raconter à la postérité ce qu'on croyait alors savoir de lui. Mais les souvenirs exacts se réduisaient à fort peu de chose: quelques lignes très sèches sur ses guerres, empruntées aux annalistes du cinquième siècle; quelques légendes, les unes populaires et les autres ecclésiastiques, et où la part du vrai et du faux était bien difficile à démêler, voilà tout ce que Grégoire de Tours put mettre en œuvre. Il en fit le récit qui est resté jusqu'à nos jours la base de toute l'histoire de Clovis, et qui, malgré ses défectuosités, était pour son temps une œuvre remarquable. Tous ceux qui vinrent après lui se bornèrent à le copier, et n'ajoutèrent à ses renseignements que des fables. L'oubli, d'ailleurs, descendit de bonne heure sur le fondateur de la monarchie: sa gloire vint se fondre dans celle de Charlemagne, qui resta seul en possession de l'attention des masses, et qui apparut bientôt comme le vrai créateur de la monarchie franque. Les noms mêmes de ces héros sont à ce point de vue bien instructifs: Charlemagne est un nom populaire, qui a vécu sur les lèvres de la multitude; Clovis est un nom archaïque, tiré des vieux parchemins par l'érudition. Si le peuple s'était souvenu de Clovis et l'avait fait vivre dans ses récits, nous l'appellerions Louis.
On comprend que les historiens modernes aient été peu encouragés à traiter un sujet si difficile à aborder, et promettant si peu de résultats. L'époque de Clovis était pour eux ce que sont pour les nations anciennes leurs âges héroïques: on redisait ce qu'on avait entendu raconter par la tradition, et, sans prendre la peine d'en contrôler le témoignage, on avait hâte de quitter ces régions ténébreuses. La critique seule y descendait de temps en temps, armée de sa lampe; mais chaque exploration qu'elle y faisait avait pour résultat de biffer quelques traits de l'histoire traditionnelle, et de diminuer encore le peu d'éléments positifs qu'elle contenait. Dans les tout derniers temps, ce travail de destruction a pris une allure des plus prononcées. En même temps que la critique pénétrante et acérée de Julien Havet réduisait à néant plusieurs documents de la plus haute importance, tels que la lettre du pape Anastase II et le colloque des évêques de Lyon, l'auteur de ce volume, s'appuyant sur les recherches antérieures de Junghans et de Pio Rajna, établissait définitivement le caractère légendaire de tous les récits relatifs au mariage de Clovis, à sa guerre de Burgondie et à ses luttes avec ses proches.
La vérité historique pouvait gagner à ces constatations, mais la vie de Clovis devenait de plus en plus difficile à écrire.
Fallait-il cependant renoncer à l'entreprise, et le quatorzième centenaire du baptême de Reims devait-il s'écouler sans qu'on essayât de déterminer la place que ce grand événement occupe dans l'histoire de la France et du monde? Je n'ai pu me décider à répondre à cette question autrement que par la publication de ce livre. Il m'a paru que je pouvais, sans témérité, me risquer à traiter un sujet auquel j'ai été ramené à plusieurs reprises au cours de vingt ans d'études historiques, et auquel j'ai consacré une bonne partie de mes travaux antérieurs.
Je ne parlerai pas du plan de mon livre: le lecteur me jugera d'après ce que j'ai fait, et non d'après ce que j'ai voulu faire. Il me suffira de dire que, comme on s'en apercevra aisément, cet ouvrage est écrit pour le grand public, et non pour un petit cénacle d'érudits. J'en aurais doublé le volume si j'avais voulu discuter tous les problèmes que je rencontrais en route, et citer toutes les autorités sur lesquelles je m'appuie. Bien que j'aie lu tout ce qui se rapporte à mon sujet, et que j'aie même compulsé les œuvres des érudits des trois derniers siècles, j'ai pensé qu'on me saurait gré de mettre enfin à la portée des lecteurs instruits les résultats positifs de la science, plutôt que de résumer les discussions des savants. On trouvera d'ailleurs, dans l'Appendice, un aperçu critique de tous mes documents, qui me dispensera de multiplier les notes au bas des pages.
Le travail de la critique n'est que l'élément négatif de l'histoire. Je le sais, et j'ai essayé plus d'une fois de suppléer à l'insuffisance de mes documents par l'effort intense de l'esprit pour arriver à l'intuition du passé. Je puis dire que j'ai vécu avec mon héros, et sans doute, si je l'avais montré tel que je l'ai vu, ce livre pourrait se présenter avec plus d'assurance devant le public.
Arlon, le 30 septembre 1895.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME PREMIER
INTRODUCTION
L'histoire de la société moderne a gravité pendant plusieurs siècles autour d'un peuple prédestiné, qui en a écrit les pages les plus mémorables: je veux parler du peuple franc. Le premier après la chute du monde antique, il a jeté un germe de vie dans la poussière de mort où gisait l'humanité, et il a tiré une civilisation opulente de la pourriture de l'Empire. Devenu, par son baptême, le fils aîné de l'Église, il a fondé dans les Gaules le royaume le plus solide de l'Europe, il a renversé les orgueilleuses monarchies ariennes, il a groupé sous son autorité et introduit dans la société chrétienne les nationalités germaniques, il a humilié et tenu en échec l'ambition de Byzance, et, dès le sixième siècle, il a été à la tête du monde civilisé. Devant l'orage formidable que l'islam déchaînait sur le monde, il a été seul à ne pas désespérer de l'avenir: il s'est attribué la mission de défendre la chrétienté aux abois, et il a rempli sa tâche dans la journée de Tours, en posant au croissant des limites qu'il n'a plus jamais franchies. Maître de tout l'Occident, il a donné au monde une dynastie qui n'a pas sa pareille dans les fastes de l'humanité, et dont toutes les gloires viennent se réunir dans la personne du plus grand homme d'État que le monde ait connu: Charlemagne. Au faîte de la puissance, il s'est souvenu de ce qu'il devait à l'Église: après l'avoir sauvée de ses ennemis, il l'a affermie sur son trône temporel, et, armé du glaive, il a monté la garde autour de la chaire de saint Pierre, tranchant pour plus de mille ans cette question romaine qui se pose de nouveau aujourd'hui, et qui attend une solution comme au temps d'Astolphe et de Didier. La papauté lui a témoigné sa reconnaissance en consacrant par ses bénédictions une autorité qui voulait régner par le droit plus encore que par la force; elle a jeté sur les épaules de ses rois l'éclat du manteau impérial, et elle a voulu qu'ils prissent place à côté d'elle, comme les maîtres temporels de l'univers. La haute conception d'une société universelle gouvernée tout entière par deux autorités fraternellement unies est une idée franque, sous le charme de laquelle l'Europe a vécu pendant des siècles. Après s'être élevé si haut qu'il n'était pas possible de gravir davantage pour le bien de la civilisation, le peuple franc, par une disposition providentielle, s'est morcelé lui-même, se partageant pour mieux se multiplier, et léguant quelque chose de son âme à toutes les nations qui sont nées de lui. Son nom et son génie revivent dans la France; mais la Belgique, les Pays-Bas et l'Allemagne ont eu leur part de l'héritage commun, et l'on peut dire que l'Italie et l'Espagne elle-même ont été vivifiées par leur participation partielle et temporaire à sa féconde existence.
C'est dans le groupe des peuples issus de la souche franque que la civilisation occidentale a eu ses plus brillants foyers, et l'on peut dire que toutes les grandes choses du moyen âge y ont été conçues et exécutées. Nulle autre race n'a servi l'idéal avec la même passion et le même désintéressement; nulle autre n'a su, comme elle, mettre l'épée au service de la croix, méritant que l'on écrivît de ses faits d'armes: Gesta Dei per Francos. La croisade fut, par excellence, l'œuvre des Francs, et l'histoire leur a rendu justice en plaçant deux de leurs princes sur les trônes de l'Orient: Godefroi de Bouillon à Jérusalem et Baudouin de Flandre à Constantinople. Mais les combats sanglants n'ont pas épuisé l'ardente activité de leur génie, et toutes les entreprises de paix ont trouvé en eux leurs plus vaillants zélateurs. La Trêve-Dieu, qui a commencé la pacification du monde, est l'œuvre de leur épiscopat, et la réforme de Grégoire VII, qui a arraché la civilisation au joug mortel de la féodalité guerrière, est celle de leurs moines.
Grand par l'épée, le génie franc a été grand aussi par la pensée. Il a créé la scolastique, cette vigoureuse méthode d'éducation de l'esprit moderne; l'art ogival, qui a semé de chefs-d'œuvre le sol de l'Occident; l'épopée carolingienne, plus haute dans son inspiration et plus parfaite dans son plan que le chef-d'œuvre d'Homère. Après quatorze siècles d'une vitalité incomparable, il n'a point encore défailli: il brûle sous la cendre des révolutions, il reste plein de chaleur et de vie, et quand on y porte la main, on sent palpiter l'âme du monde. La foi catholique n'a pas de centre plus radieux, et la civilisation ne peut pas se passer de la race franque.
Rien dans l'origine de cette race ne semblait présager de si hautes destinées. Cantonnée à l'extrémité du monde civilisé, dans les marécages incultes de Batavie, elle était une des plus arriérées au moment où l'héritage de la civilisation antique s'ouvrit. Le nom des Francs, qui se résumait alors dans celui de leurs protagonistes les Sicambres, était synonyme de destructeurs sauvages, et la réputation qu'ils s'étaient faite dans l'Empire ressemblait à celle qu'eux-mêmes ont faite plus tard aux Normands et aux Hongrois. Braves et entreprenants, comme l'étaient d'ailleurs tous les barbares, ils ne se distinguaient pas par les aptitudes supérieures qui brillaient à un si haut degré chez d'autres peuples germaniques. Sans notion d'État ni de civilisation, sans lettres, sans art, sans idée nationale, ils étaient bien en dessous des Goths qui, au lendemain de la crise universelle, fondèrent des royaumes où ils convièrent à une fraternelle collaboration le passé et l'avenir, la vieillesse du monde romain et la jeunesse du monde barbare. Eux, ils portaient le fer et le feu dans les régions qu'ils conquéraient, et ne s'y établissaient qu'après avoir exterminé les habitants et anéanti la civilisation.
D'où vient donc la grandeur historique du peuple franc? Tout entière du choix fait de ce peuple par la volonté transcendante qui a créé le monde moderne. A l'aurore de ce monde, il a été appelé, et il a répondu à l'appel. Avec une joyeuse confiance il a mis sa main dans la main de l'Église catholique, il a été son docile disciple et plus tard son énergique défenseur, et il a reçu d'elle le flambeau de la vie, pour le porter à travers les nations. C'est l'histoire de cette féconde alliance de l'Église et du génie franc qui fait l'objet de ce livre.
Il semblait, pendant les premiers siècles de notre ère, que l'Empire romain eût créé l'état définitif dans lequel l'humanité devait achever ses destinées. Ses penseurs l'ont cru, ils l'ont dit avec des accents d'une majesté étonnante, et tout le genre humain a partagé pendant longtemps leur conviction. Les chrétiens eux-mêmes ne refusaient pas leur créance à cette espèce de dogme politique. Ils trouvaient dans leurs Livres saints des prophéties qui, interprétées au sens usuel, annonçaient l'Empire romain comme le dernier et le plus durable de la terre, et, se persuadant qu'après lui viendrait la fin de tout, ils le respectaient comme la suprême sauvegarde que Dieu avait accordée à la paix terrestre. Il faut entendre leurs apologistes, Méliton et Tertullien par exemple, s'en expliquer vis-à-vis des persécuteurs. «Comment, leur disent-ils en substance, pourrions-nous être des ennemis de l'Empire, nous qui sommes persuadés qu'il durera autant que le monde?» Telle était, chez les fils et les frères des martyrs, l'intensité du patriotisme romain: ils croyaient à l'éternité de Rome, même alors qu'ils mouraient plutôt que de se soumettre à ses injustes lois.
Cette conviction s'affermit singulièrement à partir du jour où le Labarum victorieux flotta au sommet du Capitole. Lorsque la fin des persécutions eut fait disparaître la seule cause qui pût rendre l'Empire odieux à une partie de ses sujets, alors il apparut vis-à-vis d'eux dans tout l'éclat d'une majesté sans pareille. C'est qu'il n'était pas seulement un État, il était la civilisation elle-même. Sa conception de la société humaine ne rencontrait pas de négateur. Les formes sociales qu'il avait réalisées semblaient les seules possibles. Nul n'imaginait une autre organisation des pouvoirs publics, une autre constitution de la famille, un autre principe de classification sociale, une autre répartition des richesses, une autre interprétation de la beauté. Toutes ces nouveautés hardies étaient réalisées depuis longtemps au sein de la société chrétienne, mais les plus grands esprits ne s'avisaient pas d'en poursuivre l'application à la société politique. Un perfectionnement, un progrès graduel de celle-ci sous l'influence bienfaisante de l'Évangile, toutes les âmes religieuses y croyaient et y travaillaient. Une société politique nouvelle, qui ne serait pas la continuation de la romaine, mais qui surgirait sur ses ruines, personne ne se la figurait. Étant, si l'on peut parler ainsi, le moule du royaume de Dieu, l'Empire était éternel comme lui.
Telle était, sinon la conviction raisonnée, du moins la persuasion sincère de la grande moyenne des intelligences. Qu'ils fussent chrétiens ou païens, qu'ils s'appelassent Ausone et Sidoine Apollinaire, ou encore Symmaque et Rutilius Namatianus, qu'ils considérassent dans l'Empire le protecteur de l'Église chrétienne ou qu'ils adorassent en lui l'incarnation de l'âme divine du monde, ils avaient sous ce rapport la même foi. Ce qui établissait l'union dans la diversité de leurs tendances, c'était ce puissant instinct de conservation qui est une des plus grandes forces de la vie sociale, même alors qu'elle agit à l'aveugle et sans le contrôle d'une haute raison. Tout conspirait à entretenir ces dispositions: le souvenir des grandeurs du passé et la terreur des maux futurs, le tour d'esprit que donne la civilisation, l'impossibilité de concevoir une autre forme d'existence, l'habitude si douce et si forte de vivre au jour le jour dans les jouissances élaborées par les ancêtres dont on était les heureux héritiers.
La foi de ces dévots de l'Empire ne se laissa pas déconcerter par les rudes leçons des événements. L'indignité et l'impuissance toujours plus manifestes des organes dans lesquels s'incarnait la civilisation romaine ne leur ouvrirent pas les yeux. Ils ne voulurent pas voir, ils n'essayèrent pas de comprendre les phénomènes qui révélaient graduellement, à l'observateur le moins perspicace, le divorce du genre humain et de Rome. Leur culte ne fit que gagner en ferveur mystique et en enthousiasme voulu. L'émancipation de l'humanité, quand elle frappait leurs yeux par quelque manifestation trop éclatante, ne leur inspirait que des sentiments d'irritation et d'indignation amère. Enfermés dans le cercle enchanté des grands souvenirs patriotiques, et se cramponnant à la foi impériale, en dehors de laquelle il leur semblait que l'univers dût rentrer dans le néant, ils se refusaient à envisager l'éventualité d'un monde privé du Capitole et du Palatin. Ils étaient ballottés entre l'adoration passionnée d'une société dont ils portaient déjà le deuil, et l'horreur profonde pour ces barbares grossiers, ignorants et malpropres, qui apparaissaient comme ses seuls successeurs.
Ce n'est pas que vis-à-vis d'une situation qui allait s'assombrissant depuis le troisième siècle, tous les esprits aient également manqué de clairvoyance. L'affaiblissement progressif de l'Empire, la puissance grandissante des barbares étaient des phénomènes parallèles, dont ceux-là surtout pouvaient mesurer l'étendue qui les envisageaient du haut du trône, et qui, ayant passé leur jeunesse dans les camps, y avaient vu toutes les forces vives du monde concentrées dans les seuls barbares. L'idée de mettre fin au conflit tantôt ouvert et tantôt latent entre la civilisation et la barbarie, et de sauver celle-là en apprivoisant celle-ci, fut une pensée haute et vraiment impériale, à laquelle les grands empereurs chrétiens se consacrèrent avec énergie. Aller aux barbares, leur tendre une main amie, les introduire comme des hôtes pacifiques dans ce monde qu'ils voulaient détruire, les faire vivre côte à côte avec les Romains au sein de la même civilisation, et raviver l'Empire en y versant la sève jeune et ardente de la Germanie, c'était, certes, une tâche qui valait la peine d'être entreprise; c'était, tout au moins, le dernier espoir du monde et sa suprême chance de salut.
Il faut honorer les hommes qui ont conçu ce rêve; il faut reconnaître ce qu'il avait de séduisant, puisqu'après avoir été caressé par les plus grands des Romains, par Constantin et par Théodose, il put encore, un siècle après, en pleine décomposition de l'Empire, faire la conquête de ce qu'il y avait de meilleur parmi les barbares, d'un Ataulf et d'un Théodoric le Grand. Mais il faut reconnaître aussi que ce n'était qu'un rêve, que l'assimilation d'une race entière était précisément le plus gigantesque effort et la plus grande preuve de vitalité, et que si l'Empire avait été capable de réaliser un tel programme, c'est qu'il aurait été dans la plénitude de sa vigueur et de sa foi. Mais Rome se mourait, et la tâche qu'on lui imposait exigeait toutes les ressources de la force et du génie. Au fur et à mesure que l'expérience se renouvelait, l'échec devenait de plus en plus visible, et, à la fin, la chimère qui proposait le problème dévora les audacieux qui essayèrent de le résoudre.
Alors se posa pour l'Église chrétienne la solennelle question. Allait-elle, s'attachant au cadavre de l'Empire, partager ses destinées et périr avec lui, en refusant de tendre la main à l'avenir qui s'avançait? Ou bien, se sentant appelée à des destinées éternelles, allait-elle abandonner l'Empire à lui-même, se porter au-devant des barbares, et commencer avec eux un monde nouveau? Il nous est facile, à la distance où nous sommes et à la lumière de l'histoire, de constater qu'il n'y avait qu'une seule réponse à faire à cette question. Mais les problèmes que l'histoire résout avec aisance, la vie les pose dans des termes qui ne laissent pas découvrir la solution avec la même facilité. Cette triple vérité, que l'Empire était irrémédiablement condamné, que l'avenir était du côté des barbares, et qu'il ne fallait pas chercher le salut dans la combinaison de ces deux mondes, était couverte d'épaisses ténèbres. La fermeté d'esprit qu'il fallait pour l'entrevoir était regardée comme de l'impiété, et le courage qui consistait à prendre une attitude amicale vis-à-vis des barbares, c'était de la trahison.
L'Église ne se troubla pas devant les difficultés de sa pénible tâche. Elle avait d'ailleurs, dans ses traditions, le souvenir d'un divorce non moins douloureux et non moins nécessaire. Lorsque, dans les premiers jours de son existence, les chrétiens de nation juive prétendirent faire du christianisme une religion nationale, et exigèrent que pour entrer dans la communion des fidèles on passât par la synagogue, le cénacle s'était opposé avec une énergie surhumaine à ces revendications du patriotisme, qui confisquaient au profit des seuls Israélites le patrimoine légué par le Christ à toute l'humanité. En proclamant le caractère universel de l'Évangile, en ouvrant les portes de l'Église toutes grandes aux Gentils, sans autre condition que le baptême, les Apôtres avaient sauvé le christianisme et la civilisation.
L'Église du cinquième siècle se souvint de ce sublime exemple. Elle voulut rester la religion de l'humanité, et non celle d'un peuple, ce peuple fût-il le peuple romain. Elle voulut s'ouvrir aux barbares comme elle s'était ouverte aux Gentils, et les recevoir dans son sein sans qu'ils fussent obligés de passer par l'Empire. Et, pour pouvoir remplir cette haute mission, elle se détacha de Rome comme elle s'était détachée d'Israël. Sacrifice cruel sans doute, qui dut coûter bien des larmes à ceux qui le firent, qui dut leur valoir bien des anathèmes de la part de ceux qui estiment que le salut de l'humanité et la gloire de l'Église importent moins au monde que les couleurs d'un drapeau politique. Le sacrifice fut consommé cependant, et la merveilleuse souplesse du génie catholique s'affirma une fois de plus dans la manière victorieuse dont il traversa cette grande crise.
Cette évolution mémorable n'a jamais été racontée. Elle se compose d'une multitude de faits dont l'œil ne voit pas le lien, et ses proportions sont tellement vastes, que les contemporains n'ont pu en apercevoir que des épisodes isolés, dont le rapport au tout leur échappait. Comme un pont gigantesque jeté sur l'abîme qui sépare deux mondes, et que le divin ingénieur a laissé crouler après qu'il n'en a plus eu besoin, le grandiose itinéraire de l'Église ne se reconnaît qu'à des arches brisées et à des piliers épars, dont l'architecture ne se laisse deviner que par le regard exercé, et qui effraye la paresse de l'imagination. Essayons de marquer les principaux jalons que l'histoire a laissés debout, comme pour défier la sagacité de l'historien.
C'est la chrétienté d'Afrique qui semble, la première, avoir entrevu la direction de l'avenir et prononcé le mot de l'émancipation. Moins liée aux traditions romaines, plus rapprochée, par son génie, par son climat, par son passé, de ce monde oriental où fut le berceau de l'idée chrétienne, elle était faite pour oser dire tout haut la pensée qui tourmentait le sein oppressé du monde. Mais il ne fallut pas moins que son plus grand génie, ou, pour mieux dire, le plus grand génie de l'Église latine, pour parler avec autorité et pour trouver la formule qui devait rendre l'idée acceptable. Lorsque l'Empire, épouvanté de la prise de Rome par Alaric, se recueillait dans une angoisse sans bornes devant ce sacrilège auquel il ne s'était pas attendu, et qu'il demandait à Dieu l'explication de ce qui confondait la raison, alors saint Augustin éleva la voix, et révéla à ses contemporains la signification des terribles événements dont ils étaient les témoins. Avec une netteté et une hardiesse qui déchiraient tous les voiles, il leur enseigna que l'Empire n'était pas la cité éternelle, et qu'il n'avait pas, comme le croyaient ses fidèles, reçu la mission de réaliser la fin de l'humanité. L'Empire n'était que la cité des hommes; mais il y avait une cité de Dieu qui seule possédait des promesses d'éternité, et qui seule était la patrie commune des âmes. Étrangère à ce monde, à travers lequel elle s'acheminait en pèlerinage, la cité de Dieu reconstituait en dehors de l'Empire une communauté humaine plus vaste, plus durable, plus parfaite, dont la loi était établie par Dieu lui-même, et qui reposait sur la charité universelle. Pour la cité des hommes, dont l'Empire était la réalisation, sa mission était close: il pouvait périr sans que l'humanité fût entraînée dans sa ruine; s'il refusait de faire partie de la cité de Dieu, Dieu recommencerait avec les seuls barbares l'œuvre de l'avenir.
Telles furent les vues sublimes que le penseur d'Hippone ouvrit devant les yeux de son siècle, et que les écrivains de son école développèrent avec chaleur et éloquence. Salvien, qui s'inspire directement d'Augustin, parle avec une visible sympathie de ces barbares grossiers, hérétiques, ignorants, dont il ne nie pas les vices, mais dont il proclame bien haut les vertus. Il les oppose à la dégradation des Romains de son temps, et il fait rougir les civilisés d'être moins vertueux et moins forts que ces hommes qu'ils méprisent. Paul Orose, autre disciple d'Augustin, est plus catégorique encore; c'est lui surtout qui semble répudier l'Empire: «Si, dit-il, la conversion des barbares doit être achetée au prix de la chute de Rome, il faut encore se féliciter[2].» Il y avait dans cette simple parole le germe d'une nouvelle philosophie de l'histoire de l'humanité.
[2] Quamquam si ob hoc solum barbari romanis finibus immissi forent, quod vulgo per Orientem et Occidentem ecclesiæ Christi Hunnis et Suevis, Vandalis et Burgundionibus, diversisque et innumeris credentium populis replentur, laudanda et attollenda Dei misericordia videretur: quandoquidem, etsi cum labefactione nostri, tantæ gentes agnitionem veritatis acciperent, quam invenire utique nisi hac occasione non possent. Paul Orose, Histor., VII, 41.
De pareils enseignements étaient bien faits pour scandaliser le patriotisme des Romains et les préjugés des civilisés. Que de réclamations, que de protestations indignées il dut y avoir, dans les milieux éclairés, contre ces audacieuses négations de tout ce qu'on avait tenu pour sacré! L'Église trahissait la cause de la conservation sociale, elle enhardissait la barbarie, elle décourageait les derniers défenseurs de la civilisation. Les évêques abandonnaient les nobles traditions de l'épiscopat; ils étaient les successeurs indignes des grands pontifes du quatrième siècle, qui avaient été les colonnes du monde; ils démentaient la générosité de leurs collègues, qui montaient sur les murs de leurs villes pour repousser Attila; ils semblaient se complaire à attiser les flammes et à provoquer la foudre, et Augustin mourant, en proie aux plus sinistres prévisions, dans les murs de sa ville épiscopale assiégée par les Vandales, n'expiait-il pas trop justement la faute d'avoir cru qu'on pouvait déserter la cause de Rome, et bâtir l'avenir sur les masses branlantes et orageuses de la barbarie?
Certes, en présence de ces démentis apparents que les faits infligeaient à l'idée, il y avait du courage à lui rester fidèle. Il y en avait plus encore à la faire descendre des hauteurs de la spéculation dans le champ clos de la vie, et à lui permettre de s'incarner enfin dans les réalités concrètes de l'histoire. Aller au devant des destructeurs avec la confiance et la sécurité de la foi, les acclamer au moment où ils brûlaient les églises, et leur demander de réaliser cette chimère sublime qu'on peut appeler d'un nom bien fait pour en marquer l'audace: une civilisation barbare, c'était là une entreprise qu'on dut qualifier d'insensée, aussi longtemps qu'elle n'eut pas réussi. Pour l'avoir osé, l'épiscopat gaulois est resté grand devant l'histoire, et l'homme dont le nom résume et représente cette attitude de l'épiscopat, saint Remi de Reims, doit être placé plus haut dans les annales du monde moderne que Clovis lui-même. Fut-ce de sa part un acte d'héroïque abnégation, et dut-il étouffer dans son cœur le regret de la civilisation déclinante, lui qui en avait été une des dernières gloires et qui avait remporté des palmes dans l'art de bien dire, cette suprême consolation des hommes de la décadence? Ou bien alla-t-il d'enthousiasme aux barbares, séduit par la pensée de devenir l'agent d'une œuvre providentielle, dont la grandeur subjuguait son esprit, et de nouer le lien vivant qui rattacherait le passé et l'avenir? L'histoire n'a pas pris la peine de nous révéler ce secret: elle nous place en présence des résultats sans nous dire au prix de quels sacrifices ils furent obtenus. Et, après tout, qu'importe? C'est l'œuvre qui juge l'ouvrier, et l'œuvre est sous nos yeux. Le Sicambre a courbé la tête sous les ondes baptismales, il est devenu le chef d'un grand peuple, et l'union de l'Église et des barbares a sauvé le monde.
Le baptême de Clovis est donc plus qu'un épisode de l'histoire universelle: c'est le dénouement victorieux d'une de ses crises. En relisant cette page fatidique des annales de l'humanité, le chrétien éprouvera le sentiment puissant et profond d'une entière sécurité devant les problèmes sans cesse renaissants, puisqu'il y voit la Providence accorder à l'Église, dans une de ses heures les plus sombres, ce qu'elle ne lui a refusé dans aucune autre: des penseurs qui ont tracé sa voie à travers les ténèbres de l'Océan, et des pilotes qui, au moment décisif, ont hardiment donné leur coup de barre dans la direction de l'avenir.
CLOVIS
LIVRE PREMIER
I
LA BELGIQUE ROMAINE
La civilisation romaine, en s'emparant de la Gaule, y avait tout transformé. Comme ces parcs improvisés que l'horticulture crée dans les solitudes en y plantant de grands arbres et des bosquets adultes, ainsi éclatait tout d'un coup, au milieu d'une contrée jusqu'alors engourdie, la splendeur de la vie romaine. Nulle part cette transformation n'avait été plus radicale que dans la partie de ce pays qui s'appelait la Gaule Belgique, et qui était comprise entre la Somme et le Rhin. Sur cette vaste région occupée par d'immenses forêts, dont les ombrages s'étendaient de Reims à Cologne, et dont les derniers plans allaient se perdre au milieu des marécages boisés de la Batavie, le travail obstiné des légions avait fait surgir partout les monuments durables d'une société civilisée. Parcourant à grands pas leurs solitudes, elles avaient éventré les forêts, et laissé derrière elles ces magnifiques et indestructibles chaussées qui couraient d'un bout du pays à l'autre, bordées de colonnes milliaires et garnies de villes et de bourgades. Prodigieuse avait été l'action de ces routes. Les chemins de fer de notre temps n'ont pas pénétré d'une manière plus profonde au sein de notre vie sociale que ne le firent alors, dans la barbarie celtique du pays, ces bras gigantesques par lesquels, du haut des sept collines, Rome saisissait les extrémités du monde et les rattachait à elle. Les chaussées avaient avant tout un but stratégique; il s'agissait d'assurer à l'Empire la possession des provinces, et de faire arriver le plus rapidement possible ses armées à la frontière menacée. Telle était la raison d'être de leur direction et de leur aboutissement. De Reims, qui était la tête de ligne de tout le réseau du Nord, elles rayonnaient dans tous les sens vers les extrémités de la Gaule, et mettaient cette grande ville en communications rapides avec Cologne, avec Boulogne et avec Utrecht. Une autre ligne, qui venait directement de Lyon, parcourait toute la vallée du Rhin sur la rive gauche, depuis Bâle jusqu'à la mer du Nord, et décrivait autour de la Gaule quelque chose comme l'immense chemin de ronde de la civilisation.
Ces travaux d'art avaient déplacé dans nos provinces le mouvement de la vie. Les cours d'eau, ces chemins naturels des contrées incultes, cédèrent leur rang aux chaussées militaires des hautes plaines. Celles-ci étaient comme les canaux par lesquels la civilisation coulait à pleins bords à travers la sauvagerie primitive. Elles venaient brusquement aérer les fourrés, sécher les marécages, vivifier les landes, réveiller les populations, entraîner et mettre en circulation tout ce qu'il y avait de ressources latentes. Pendant que l'État les jalonnait de relais et de stations à l'usage des postes publiques, les grands propriétaires accouraient fonder leurs exploitations rurales au milieu des terrains qu'elles traversaient et qu'elles mettaient en valeur. Tout un peuple de colons, d'ouvriers et d'esclaves s'y groupait autour d'eux, abandonnant les demeures d'autrefois. Aujourd'hui encore, si l'on jette les yeux sur une carte archéologique des Pays-Bas, on peut y lire, comme dans un livre, l'histoire de ce phénomène qui n'a pas eu d'historien[3]; les localités habitées se serrent de droite et de gauche contre le fil de la chaussée, se ramifient en colonnes accessoires le long des voies intermédiaires, et vont enfin s'enfoncer, avec les diverticules, jusque dans les fermes les plus reculées du pays. C'est le tracé des routes qui a déterminé le groupement des populations[4].
[3] Voyez, par exemple, la carte qui accompagne le livre de Van Dessel, intitulé: Topographie des voies romaines de la Belgique, Bruxelles, 1877.
[4] V. E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, III, p. 152 et suivantes.
Du côté par où le pays touchait à la barbarie, dont il n'était séparé que par le Rhin, l'Empire avait créé, sous le nom de Germanie, ce qu'on pourrait appeler la zone de ses confins militaires. Sur aucun autre point de son vaste territoire, il ne massa jamais de telles forces. Huit légions, formant un ensemble d'environ cent mille hommes et représentant presque le tiers de l'armée romaine, s'échelonnaient le long du Rhin, jusqu'à son embouchure. Deux camps puissamment fortifiés, Mayence, au sud, et Vetera, près de Xanten, au nord, rattachés entre eux et soutenus par une chaîne de cinquante forts qui dataient du temps de Drusus, et par une flottille qui croisait en permanence dans les eaux du fleuve, telle était la première ligne de défense. Elle avait comme ses glacis sur la rive droite, dont tout le thalweg était commandé par les positions de la rive gauche, et dont l'accès était interdit aux armées des Germains. Un limes formé de retranchements en terre, parfois à des distances considérables de la vallée, délimitait de ce côté la zone que se réservait Rome[5]. Ce limes était lui-même défendu par des têtes de ponts comme Deutz, en face de Cologne, et Castel, vis-à-vis de Mayence, redoutables poternes par lesquelles, à l'occasion, les légionnaires débouchaient sur le monde barbare. Une seconde ligne de défense était formée par la Meuse, elle aussi hérissée de châteaux forts par les soins de Drusus, et où Maestricht sur la rive gauche, avec Wyk en face sur la rive droite, était le solide verrou qui fermait la grande voie de circulation de Bavay à Cologne. Tout cet ensemble de travaux, qui en grande partie dataient de la première heure, répondit à sa mission aussi longtemps qu'il y eut des Romains pour monter la garde sur le fleuve.
[5] Schneider, Neue Beitrage zur alten Geschichte und Geographie der Rheinlande. Il y a quatorze brochures sous ce titre, imprimées entre 1860 et 1880.
Tant que la sécurité dura, la civilisation put se développer en deçà du Rhin, dans le calme majestueux de la paix romaine. Elle n'eut pas dans le nord l'intensité ni l'opulence qu'elle déployait dans le sud; elle ne fut, en toute chose, qu'un reflet affaibli de l'éclatante lumière qui brillait dans les régions méditerranéennes. A mesure que de Lyon on s'avançait vers le nord, on sentait comme une raréfaction de l'atmosphère romaine. Le pays était moins peuplé, la terre moins féconde, les villes moins nombreuses et moins florissantes, l'assimilation à Rome moins complète. La Gaule Belgique n'était que le prolongement de la Lyonnaise, dont le chef-lieu servait de centre religieux et stratégique à la Gaule entière. Quelques villes importantes, Reims, Cologne, Trèves surtout, pouvaient rivaliser avec les cités du Midi; mais elles rayonnaient sur des solitudes, tandis que la Narbonnaise fourmillait de municipes. La supériorité de culture du Midi sur le Nord était reconnue par les septentrionaux mêmes[6]; ils convenaient que les Gaulois (c'est le nom qu'ils se donnaient) n'étaient pas à la hauteur des Aquitains, et ils craignaient de parler la langue latine en leur présence.
[6] Dum cogito me hominem Gallum inter Aquitanos verba facturum, vereor ne offendat vestras nimium urbanas aures sermo rusticior. Sulpice Sévère. Dialog., I, 27.
Nos rustici Galli... vos scholastici. Id., ibid.., II, 1.
Neque enim ignoro quanto inferiora nostra sint ingenia Romanis. Siquidem latine et diserte loqui illis ingeneratum est, nobis elaboratum, et, si quid forte commode dicimus, ex illo fonte et capite facundiæ imitatio nostra derivat. Panegyr. latin., IX, 1. (Baehrens.)
Mais la différence de niveau social qui existait entre la Belgique et l'Aquitaine s'accusait avec non moins d'énergie entre les diverses régions de la Belgique elle-même. La culture romaine s'était assimilé assez vite la partie du sol qui ne demandait pas trop de fatigues au colon, elle avait reculé devant les autres, et jusqu'à la fin de l'Empire elle y laissa en friche de vastes régions. Elle ne toucha presque pas aux terres de la Basse-Belgique, elle ne disputa pas aux Ménapiens le sol mouvant et perfide qui leur servait de patrie. Rien ne l'attirait vers ces côtes découpées par des golfes ensablés, et entamées par de profonds estuaires, ni dans l'intérieur de ces provinces envahies par d'immenses marécages boisés, au milieu desquelles se mouvaient des îles flottantes, dont les dernières se sont fixées seulement au siècle passé dans les environs de Saint-Omer.
Dans ces plaines humides et spongieuses où les grands fleuves de la Gaule septentrionale achevaient avec une lenteur mélancolique les derniers pas de leur itinéraire, le pied du légionnaire romain ne se sentait pas en sécurité, car on ne savait où commençait et où finissait la terre ferme, et les forêts elles-mêmes semblaient peser sur des flots cachés, toujours prêts à engloutir ce qu'ils portaient à leur surface. A partir de Boulogne et de Cassel vers le nord et l'est, en allant dans la direction d'Utrecht, de Bruges, de Tongres, c'étaient des solitudes sans fin, noyées de brouillards et attristées de pluies infatigables, que Rome n'aimait pas disputer aux divinités locales, et où elle ne faisait que passer pour atteindre la ligne du Rhin[7]. La Morinie resta pour l'Empire l'extrémité du monde. La riche et plantureuse terre de Flandre, aujourd'hui le jardin de l'Europe, n'était, pour ainsi dire, qu'une seule forêt, remplie de fondrières et de bêtes fauves, que les chroniqueurs du moyen âge appelaient la forêt sans miséricorde. Les plaines basses qui se mirent dans les eaux de l'Escaut et de la Meuse aux confins de leurs embouchures étaient occupées par la Merwede, dont le nom signifie la forêt ténébreuse. Sur les hautes terres, à d'immenses plateaux dénudés succédaient des immensités d'ombrages silvestres. C'était une zone ininterrompue de sauvagerie à travers laquelle la vie civilisée traçait ses clairières et ses sentiers. L'Ardenne, L'Eifel, la Charbonnière, l'Arouaise, la Thiérache, la Colvide, autant de forêts envahissant les espaces qui s'étendent entre Arras et Cologne. Le plateau de Hundsrück, entre la Moselle et le Rhin, était une solitude qu'au quatrième siècle encore on pouvait traverser de part en part sans y rencontrer une âme vivante[8]. Plus de la moitié de la Gaule septentrionale était en friche, et faisait le désespoir du colon romain.
[7] César, Bell. gall., II, 16 et 28; III, 28; VI, 31. Strabon, IV, 3. Pline, Hist. nat., XVI, 1; Panegyr. latini, V, 8 (Baehrens). Cf. Schayes, la Belgique et les Pays-Bas avant et après la domination romaine, II, p. 6.
[8] Ausone, Mosella, 5.
Mais ces régions lugubres étaient coupées, traversées, bornées par des districts qui offraient l'aspect de la plus riante culture. Les confins orientaux de la Gaule, et notamment la rive gauche du Rhin depuis Mayence jusqu'à la mer, dessinaient sur le sol de l'Empire une large bande de civilisation enfermant les déserts que nous venons de décrire. Le charme d'un beau fleuve, les facilités qu'il offrait aux relations de la vie civilisée, le besoin de consolider la digue qui protégeait la Gaule contre les Barbares, toutes ces raisons s'étaient réunies pour accumuler de ce côté les efforts et les ressources du monde romain. Le voyageur qui descendait le fleuve passait à côté d'une série de villes riches et prospères: Mayence, Bingen, Coblenz, Andernach, Bonn, Cologne, Neuss, Nimègue, Batavodurum, et enfin Lugdunum, descendu aujourd'hui sous les flots en face de Katwyk. Mais les villes ne donneraient qu'une idée insuffisante de cette intense activité de colonisation qui se déployait dans les régions rhénanes. Les campagnes elles-mêmes étaient romanisées. Il suffit de soulever le léger voile de l'orthographe germanique pour voir reparaître, se serrant en rang épais sur les riches sillons, les villages romains qui, comme en pleine France, s'appellent Marcigny, Louvigny, Sinseny, Vitry, Fusigny, Lésigné, Langénieux, Vériniac, Juilly[9].
[9] Les formes allemandes de ces noms sont Merzenich, Lövenich, Sinzenich, Wichterich, Füssenich, Linzenich, Lingenich, Viernich, Gülich. Je ne cite que quelques exemples: il serait facile de les multiplier indéfiniment.
Qu'on ne se figure pas toutefois la civilisation des provinces septentrionales de la Gaule comme une espèce de plante exotique, cultivée pour leur usage personnel par les conquérants qui l'avaient apportée. La Belgique ne fut jamais une Algérie, c'est-à-dire une colonie occupée militairement par un peuple qui lui reste étranger. Les Romains de ce pays, ce furent en grande majorité des indigènes. C'étaient les anciens sujets de Comm l'Atrébate, de Boduognat le Nervien, d'Ambiorix l'Éburon. C'étaient encore les Bataves et les Ubiens, conquis par la civilisation de Rome plutôt que par ses armes, et devenus, par les mœurs, par la langue, par le cœur, de véritables Romains. Les immigrés qui venaient chercher fortune dans le nord, les capitalistes accourus pour tirer parti des nouvelles ressources créées par l'annexion, les marchands qui fouillaient les recoins les plus cachés du pays, les soldats retraités qui, leur service terminé, allaient goûter le repos dans quelque tranquille et riante villégiature, ne comptaient que pour une modeste partie dans l'ensemble de la population civilisée[10].
[10] Fustel de Coulanges, la Gaule romaine, p. 96.
Rien d'intéressant comme de suivre dans ses diverses phases la romanisation progressive de la Belgique. Elle commença par les couches supérieures, et elle pénétra peu à peu dans les autres par une espèce d'infiltration lente et irrésistible. Dès les premières années qui suivirent la conquête, les chefs de clan, qui étaient les arbitres des peuplades celtiques, s'étaient empressés d'adhérer au régime nouveau. Groupés dans les villes, qui surgissaient alors autour des palais des gouverneurs, ils en remplirent les magistratures, ils y vécurent à la semaine, se vêtant de la toge, parlant latin et oubliant le plus possible leur origine barbare. Ce qui les rattachait à l'Empire, c'était le charme nouveau et séducteur du régime impérial, c'était le bien-être matériel et la sécurité qu'il procurait, c'était la gloire de faire partie d'une société policée, où quiconque se sentait quelque supériorité avait la certitude d'en tirer le plus large parti. Voilà comment un patriotisme romain se développa parmi les descendants des hommes qui avaient versé leur sang pour combattre la domination romaine. Ceux même d'entre eux qui, pendant la première génération, essayèrent de réveiller l'idée nationale, nous apparaissent dans les récits de l'histoire sous des noms romains, comme le Trévire Julius Florus ou le Batave Civilis. Il est à remarquer que le nom gentilice du vainqueur des Gaules est particulièrement populaire dans les provinces qui lui ont opposé la plus rude résistance, et ce simple fait nous permet de juger des sentiments que la population y professait pour ses maîtres nouveaux.
La politique romaine mit un art consommé à favoriser cette évolution: elle n'agit que par voie d'attraction, jamais par voie de contrainte. Nul ne devint Romain malgré lui, et personne ne put se plaindre de voir de chères traditions nationales froissées ou profanées. La civilisation ne fut pas le lit de Procuste sur lequel la tyrannie mutilait ou disloquait les nations annexées, elle fut plutôt le vêtement large et ample qui s'adaptait à tous les besoins et ne gênait aucun mouvement. L'Empire comprit qu'il restait parmi les peuples gaulois, malgré la sincérité de leur attachement au régime nouveau, un fonds de sentiment national qu'il fallait respecter. Il laissa subsister leurs anciens groupements politiques, auxquels ils tenaient, se bornant à faire coïncider les limites de ses cités avec les limites des peuplades, qui gardèrent leurs noms et dans une certaine mesure leur autonomie. Il fit plus: il ne craignit pas de susciter un vrai patriotisme gaulois, en rapprochant les cités par des liens plus intimes et plus sûrs qu'à l'époque de l'indépendance. La Gaule, naguère si morcelée, commença de se sentir une nationalité compacte et puissante, à partir du jour où les délégués de ses soixante cités furent appelés à siéger ensemble, tous les ans, dans une assemblée à la fois religieuse et administrative. Cette assemblée se tenait à Lyon, au confluent du Rhône et de la Saône, devant l'autel de Rome et de l'empereur[11], ces deux grandes divinités dont le culte était le seul qui fût commun à toutes les provinces. Ainsi la Gaule arrivait à la conscience de son unité nationale par le lien même qui semblait marquer sa dépendance; invention admirable de la politique romaine, qui faisait aimer l'Empire au nom de la patrie.
[11] Ara Romæ et Augusti. Auguste désigne ici l'empereur vivant, et non seulement le fondateur de l'Empire. V. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, III, p 191.
Le Conseil national des Gaules, réuni tous les ans, contrôlait l'administration des gouverneurs des provinces, et au besoin lançait contre eux un acte d'accusation qui était transmis à l'empereur; de plus, il procédait à l'élection annuelle du grand prêtre de Rome et d'Auguste, le plus haut dignitaire religieux de tout le pays. La Belgique eut à trois reprises l'honneur de voir ce sacerdoce national confié à un de ses enfants. Le premier fut un Nervien, L. Osidius, qui avait gravi tous les degrés de la hiérarchie civile dans sa patrie, l'autre un Morin, Punicius Genialis, de Térouanne; le troisième, un Médiomatrique, dont l'histoire ne nous a pas conservé le nom[12].
[12] E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, III, pp. 449 et 450.
Le travail d'attraction auquel elle soumettait les Belges, Rome le faisait également auprès des Germains. Sur la rive gauche du Rhin, on le sait, vivaient depuis l'époque d'Auguste des peuples barbares transportés là par le grand empereur et par ses lieutenants: les Sicambres, qui, sous le nom de Gugernes, occupaient le pays de Gueldre; les Ubiens, établis plus au sud avec Cologne pour centre; les Tongres, auxquels on avait abandonné les terres désertes depuis l'extermination des Éburons. La puissance d'assimilation du génie romain se faisait sentir avec la même énergie auprès de ces barbares qu'au milieu des peuplades celtiques de l'intérieur de la Gaule. Cologne était devenue, pour les Germains, comme Lyon pour les Gaulois, un centre religieux qui aurait groupé autour du culte d'Auguste, près de l'Ara Ubiorum, tous les peuples de la Germanie, si la catastrophe de Varus, en l'an 9 après Jésus-Christ, n'était venue limiter le champ d'action de la civilisation dans le nord[13]. Mais la colonie d'Agrippine n'avait rien perdu de son importance, ni les Ubiens de leur fidélité. Ce peuple, rallié dès le premier jour à l'Empire avec une espèce d'enthousiasme, s'était constitué le gardien de la frontière contre ses frères germaniques, et ne cessa de déployer dans cette tâche un dévouement à toute épreuve. Aux Germains révoltés qui agitèrent devant eux le drapeau de l'indépendance et qui leur parlèrent de fraternité, les Ubiens répondirent en massacrant dans une seule nuit tous les barbares qui se trouvaient à Cologne[14]. Aussi longtemps que l'Empire exista, leur zèle romain ne se démentit pas, ni leur haine pour les autres Germains, qui les payaient largement de retour. Ils sont pour l'historien la preuve lumineuse que le génie barbare n'avait rien de réfractaire à la civilisation, et qu'à la longue Rome aurait assimilé les Germains, si sa vigueur éducatrice ne s'était épuisée avant le temps.
[13] Mommsen, Rœmische Geschichte, t. V. p. 107.
[14] Tacite, Histor., VI, 79.
Toutefois l'intensité de la culture n'excluait pas la survivance de la barbarie celtique et germanique dans les couches inférieures. C'étaient les classes supérieures et moyennes qui s'étaient romanisées de bonne heure, et qui vivaient comme on vivait en Italie. Les campagnes, comme toujours, furent plus lentes à se laisser entraîner.
A la fin du quatrième siècle, on parlait encore la vieille langue gauloise dans les environs de Trèves, qui était depuis deux générations la capitale de la Gaule et même de l'Occident[15]. Malgré la suppression légale du druidisme dès 49, on rencontrait encore en Gaule, pendant toute la durée du troisième siècle[16], des femmes qui se faisaient donner le nom de druidesses. On restait fidèle aux dieux nationaux, on leur élevait des sanctuaires et des autels, et toute une mythologie celtique se révèle à nous dans les monuments figurés et dans les inscriptions votives[17]. Les moins curieuses de ces divinités locales ne sont pas les Mères ou les Matrones, qui nous apparaissent si souvent, toujours au nombre de trois, avec des fleurs sur les genoux, la tête prise dans leurs gigantesques coiffures barbares. Les petites gens ont gardé le costume national, dont le bardo-cucullus est la partie la plus caractéristique, et sur leurs pierres tombales foisonnent des noms qui se reconnaissent d'emblée à leurs allures barbares. Des hommes qui s'appelaient Haldaccus, Ibliomarius, Otteutos ou Amretoutos représentent, au sein de la civilisation de nos provinces, ce qui survit de barbarie celtique dans le peuple. Ajoutons que l'élément celtique, pour tenace que fût sa résistance à l'absorption, était condamné à s'éteindre à la longue, et qu'il diminuait toujours sans se renouveler jamais. Il était indispensable de lui assigner une place dans ce tableau; mais la vérité oblige à dire qu'il n'a joué, dans le développement de la vie sociale de nos provinces sous l'Empire, qu'un rôle entièrement négatif. Confiné à la campagne, autour des vieux sanctuaires nationaux, il y représentait, avec la grossièreté des mœurs et la rudesse de la vie, un état social que les classes supérieures de la nation avaient depuis longtemps laissé derrière elles.
[15] Saint Jérôme, Commentaire à l'épître aux Galates, c. 3.
[16] Lampride, Alexander Severus, c. 60; Vopiscus, Numerianus, c. 14.
[17] Rien que les inscriptions du musée de Saint-Germain ont permis à M. Alex. Bertrand de dresser un catalogue de trente-neuf divinités gauloises (Revue archéologique, 1880), et depuis lors le nombre s'en est augmenté.
Groupées dans les villes, ces dernières s'habituaient à la douceur de l'existence romaine et aux bienfaits de la paix. Indigènes de distinction et Romains immigrés s'y rencontraient dans une société polie et brillante qui s'intéressait aux choses publiques, qui avait le culte des lettres, et dont les membres doués de quelque ambition ou de quelque talent rêvaient d'aller un jour conquérir les honneurs suprêmes à Rome. Les villes étaient riches et belles. Il ne leur manquait aucune forme de l'opulence et du confortable. Elles avaient des temples, des basiliques, des écoles, des thermes, des aqueducs, des théâtres, des amphithéâtres, des cirques. D'imposantes avenues sépulcrales s'ouvraient au dehors de leurs enceintes, et de riantes villas étaient disséminées dans leur voisinage. L'architecture moderne n'a pas encore dépassé les œuvres que le génie romain a élevées dans nos provinces. La Porta Nigra de Trèves évoque des souvenirs de grandeur impériale dont les siècles n'ont pu effacer le vestige; l'aqueduc de Jouy-aux-Arches, près de Metz, est un des plus étonnants monuments de l'antiquité; les mosaïques de Reims et de Nennig attestent la richesse des constructions où elles ont été trouvées, et le tombeau d'Igel, surgissant dans sa beauté mélancolique et solitaire au milieu des cabanes d'un pauvre village, dans la vallée de la Moselle, raconte le luxe de la vie privée dont il fut le témoin.
La campagne n'existait pas, politiquement parlant. Elle appartenait tout entière aux citadins, et ne servait qu'à les nourrir et à les récréer. Les bourgades rurales étaient peu nombreuses et peu considérables. A la place des villages d'aujourd'hui, il n'y avait que de grandes exploitations rurales, des fermes garnies d'un personnel, souvent nombreux, d'esclaves agricoles, et dominées par une maison de maître qui servait de résidence d'été au grand propriétaire. Là, dans les années de calme et de prospérité, la vie devait être bien douce pour le riche, qui jouissait de la grande paix des champs et de l'heureuse oisiveté si enviée de l'antiquité païenne. De la véranda de sa maison, située d'ordinaire à mi-côte sur quelque colline ensoleillée, il embrassait de l'œil tout le domaine que fécondaient les sueurs de ses esclaves, et que bordait, à l'horizon, la sombre lisière de ses bois. Le type de l'habitation rurale, telle que l'avaient conçue Caton l'Ancien et Varron, avait subi quelques modifications dans nos climats: l'impluvium et l'atrium avaient disparu; mais de vastes galeries extérieures, ornées de colonnades, les remplaçaient, et les salles de bains chauffées par des hypocaustes ne manquaient dans aucune maison de maître, non plus que les élégants pavés de mosaïque, dont il nous est resté plus d'un somptueux spécimen. Un écrivain du Midi de la Gaule a pris la peine de nous apprendre comment, à la fin du cinquième siècle, on passait son temps dans ces riantes villégiatures, et la peinture qu'il a tracée s'adapte également bien aux contrées septentrionales. La chasse, qui était particulièrement attrayante dans les vastes forêts de l'Ardenne, prenait une grande partie de la journée; l'autre était consacrée à l'équitation, aux exercices de la palestre et du jeu de paume, et surtout à l'usage des bains chauds et froids, devenus un véritable besoin dont la satisfaction était entourée de toute espèce d'excitations sensuelles. On lisait et on dormait beaucoup; au surplus, la société était agréable, se plaisait aux jeux de l'esprit, accueillait les petits vers avec la passion qu'on apporte aujourd'hui à la musique, et se retrouvait volontiers, le soir, dans de plantureux festins qu'égayaient les danseurs et les joueurs de fifre[18].
[18] Sidoine Apollinaire, Epist., II, 1 et 9. Lire, pour ce qui concerne les contrée belges, un excellent article de M. Bequet, dans le tome XX des Annales de la Société archéologique de Namur. (Les grands domaines et les villas de l'Entre-Sambre-et-Meuse sous l'Empire romain)
Nulle part la vie romaine n'avait déployé plus de richesse et plus de charme que dans l'heureuse vallée de la Moselle, en aval et en amont de la ville de Trèves, qui était la quatrième de l'Empire. Lorsque, à la fin du quatrième siècle, Ausone visita cette contrée, elle lui rappela, par sa fécondité comme par son apparence prospère, les rives de son fleuve natal, la Garonne, et le beau pays de Bordeaux. Partout les flancs des coteaux étaient égayés par de charmantes villas, celles-ci comme suspendues au milieu des vignobles, celles-là descendant jusqu'à la vallée où elles recueillaient dans des bassins artificiels les flots et les poissons de la rivière. L'activité du travail champêtre animait le calme souriant de cette contrée idyllique, et les bateliers qui descendaient la Moselle lançaient de loin leurs quolibets aux joyeux vignerons épars sur les hauteurs, dans les pampres et les sucs de la vendange[19].
[19] Ausone, Mosella.
L'agriculture était la source principale de cette prospérité. Elle s'était rapidement développée depuis l'arrivée des Romains. On avait apporté du Midi les procédés savants qui avaient transformé les conditions de l'économie rurale, et on les avait combinés avec certaines pratiques particulières à nos contrées. L'art d'amender la terre au moyen de la marne était une invention gauloise. Tous les dix ans, les Ubiens défonçaient leur sol jusqu'à la profondeur de trois pieds, pour renouveler la couche supérieure[20]. Quand, dans les régions montagneuses, il arrivait que la récolte gelât l'hiver, on ressemait au printemps, et on avait de bons résultats[21]. Nos contrées n'étaient plus ces terres sans arbres fruitiers dont parlaient Varron et Tacite[22]. Plusieurs espèces de fruits savoureux y mûrissaient, notamment la cerise de Lusitanie et la pomme sans pépins, spécialité de la Belgique, au dire de Pline[23]. La vigne, introduite de bonne heure dans la Gaule méridionale, s'était répandue tard dans les régions du Nord; toutefois, au quatrième siècle, elle couvrait de ses ceps les coteaux du Rhin et de la Moselle[24]. Divers produits du pays jouissaient même d'une faveur universelle dans le monde romain: tels étaient les jambons de la Ménapie, vantés par Martial[25], et les oies du pays des Morins. Tous les ans elles émigraient par bandes nombreuses jusqu'à Rome; on leur faisait faire le voyage pédestre, parce qu'on croyait que leur chair était plus délicate après de longues fatigues[26]. La Belgique prenait donc sa place dans la géographie des gourmets, et on y poussait loin le raffinement gastronomique, à preuve ces parcs d'huîtres en eau douce, dont on retrouve les traces dans nombre de ses villas[27]. Ajoutons, pour compléter ce tableau, qu'elle n'était pas moins avancée dans l'art de la vénerie que dans celui de la cuisine. Dans ses immenses forêts on chassait de toutes les manières: on avait dressé dans ce but des chiens, des autours et jusqu'à des cerfs. Et pour la pêche, on peut se faire une idée des progrès de cet art en lisant, dans le poème d'Ausone, le catalogue des poissons de la Moselle, qui émerveille par le nombre et par la variété des espèces connues des gastronomes de ce temps.
[20] Pline, Hist. nat., XVII., IV (VI), 5.
[21] Id., ibid., XVIII, 20.
[22] Varron, De Re rustica, I, 7, 8; Tacite, German., 5: terra... frugiferarum arborum impatiens.
[23] Pline, Hist. nat., XV, 51 et 103.
[24] Ausone, Mosella, 21, 25, etc.
[25] Martial, XIII, 54.
[26] Pline, Hist. nat., X, 22, 53.
[27] Annales de la Société Archéologique de Namur, t. XIV, p. 177, note, Cf. Pline, Hist. nat., XXXII, 6.
Une industrie assez active dans plusieurs centres utilisait un grand nombre de bras. L'État lui-même avait réparti sur le sol de la Belgique plusieurs de ses importantes manufactures. Un nombreux personnel féminin travaillait dans ses ateliers d'habillements militaires à Trèves, à Metz, à Reims et à Tournai. Des manufactures d'armes de luxe existaient à Reims et à Trèves, des fabriques de boucliers à Trèves et à Soissons, une fabrique d'épées à Reims, une fabrique de batistes à Trèves. Tout le monde sait l'importance que l'industrie textile avait prise dans les plaines de la Morinie et dans les régions voisines. Tous les Morins, dit Pline, faisaient de la toile à voile[28]. Pour la fabrication des étoffes, Arras et Tournai avaient une réputation de premier ordre, et habillaient une grande partie de l'Occident. L'industrie plastique était également cultivée par l'État et par les particuliers; on sait que les légions faisaient elles-mêmes leurs tuiles, et un grand nombre de fabricants envoyaient au loin les produits de leurs poteries sigillées. Les noms de quelques-uns de ces industriels nous ont été conservés; celui qui marque BRARIATUS était certainement un Belge, et probablement aussi celui dont les produits portent le sigle HAMSIT[29].
[28] Pline, Hist. nat., XIX, 8.
[29] Schuermans, Annales de la Société archéologique de Namur, t. X.
La vie intellectuelle ne paraît pas avoir été languissante. Le Nord avait comme le Sud ses écoles, avec ses professeurs de littérature grecque et latine, et ses professeurs d'éloquence, dont les constitutions impériales vinrent régler les traitements au quatrième siècle[30]. Celles de Trèves étaient une véritable université; elles comptaient parmi leurs maîtres des célébrités comme le panégyriste Claude Mamertin, et comme Harmonius, le commentateur d'Homère; Lactance y enseigna, et saint Ambroise y passa comme élève. Reims avait également une grande réputation, et le rhéteur Fronton ne craignait pas de la traiter d'Athènes gauloise[31]. Même des localités inférieures, comme Xanten, étaient dotées, dès le second siècle, d'une institution d'enseignement: détruite par un incendie, elle fut rebâtie par Marc-Aurèle et par Verus[32]. On est donc fondée à croire que les classes aisées recevaient une éducation intellectuelle assez soignée, et même que la population libre en général avait un certain degré d'instruction. Il n'y aurait pas dans toutes les localités tant d'inscriptions romaines, dues souvent à de petites gens, si elles n'avaient pas eu un bon nombre de lecteurs.
[31] Item Fronto ait: et illæ vestræ Athenæ Durocorthoro. Consentius dans Keil, Grammatici latini. V, p. 349.
[32] Brambach, Corpus inscriptionum Rhenanarum, 216.
[30] Codex Theodosianus, XIII, 3, 11.
Quant aux arts, ils furent cultivés avec succès, surtout pendant la belle époque de l'Empire, qui est le deuxième siècle. C'est dans le pays même qu'on a dû prendre et qu'on a trouvé les artistes qui ont dessiné les grands monuments, et les ouvriers qui les ont exécutés. Nul doute que la grande majorité de nos statues et de nos bas-reliefs ait été faite sur place et soit due à des ciseaux indigènes. Et il y a dans ces œuvres, à côté de pièces qui trahissent une exécution grossière ou une inspiration tarie, beaucoup de produits d'une facture excellente et d'un modelé très pur, qui ne seraient pas indignes d'une mention dans l'histoire de l'art. Peut-être n'est-il pas impossible d'y retrouver, avec la toute-puissante influence de la tradition classique, certaines inspirations plus particulièrement nationales, dans telle ou telle œuvre marquée au cachet d'un réalisme discret, qui tantôt confine au pathétique, tantôt arrive à l'expression d'un humour de bon aloi.
Il faut les lire, ces œuvres de pierre, il faut les parcourir l'une après l'autre dans leur pittoresque multiplicité, comme on feuilletterait les pages d'un volume illustré: mieux que des textes écrits, elles nous racontent la vie intime de la Belgique romaine. Ce sont les tombeaux seuls qui nous les ont fournis; car le tombeau, cette porte ouverte sur l'autre vie, n'est pour les Romains qu'un miroir qui reflète celle-ci, en y ajoutant le charme douloureux de ce qui est à jamais perdu. Ces monuments funéraires nous offrent la vive et saisissante image d'un monde que leur réalisme rapproche de nous avec une puissance d'évocation étonnante. En rôdant au milieu des bas-reliefs d'Arlon ou de Neumagen, on est transporté en pleine civilisation romaine, et partout on a autour de soi l'illusion d'une vie pleine d'activité et de mouvement. Chacun vaque à sa besogne dans le calme quotidien du travail: des marchands vendent du drap, des propriétaires reçoivent les redevances de leurs fermiers, des pédagogues fustigent des élèves récalcitrants, des femmes sont occupées à tisser de la toile, des époux se tiennent par la main avec une expression de tendresse, des malades, se soulevant dans leurs lits, dictent leurs dernières volontés. Puis ce sont des chasseurs lancés éperdument, avec leurs lévriers, à la poursuite de quelque vieux sanglier des Ardennes, ou des cavaliers qui se précipitent au galop de leurs montures dans la direction de quelque ennemi invisible, ou foulent aux pieds un vaincu. Les postes impériales brûlent le pavé des chaussées publiques; le commerce circule sur les cours d'eau dans de grandes embarcations remplies de tonnes; derrière celles-ci, la face du pilote s'épanouit d'un large sourire à la pensée du moût délicieux qu'elles contiennent, et dont il se promet quelques vigoureuses lampées. L'ombre de la mort vient parfois se répandre sur la sérénité de ces tableaux; mais elle s'indique en traits fugitifs et symboliques, non comme la destruction, mais comme la séparation. Un tombeau d'Arlon a résumé la poésie de l'éternel adieu dans une image pleine de grâce mélancolique. Un jeune homme portant un enfant apparaît à droite et à gauche du monument; d'un côté, l'enfant qu'il tient dans ses bras et qu'il regarde face à face est couronné de fleurs; de l'autre, l'enfant repose sur l'épaule du jeune homme, qui se retourne pour jeter sur lui un regard attristé. Entre les deux figures se lit cette inscription pleine d'une poignante simplicité:
AVE SEXTI IVCVNDE
VALE SEXTI IVCVNDE
Cette tombe, oubliée dans une petite ville, raconte l'histoire de la félicité romaine en Gaule. Elle y fut douce et rapide comme la vie éphémère de l'enfant: on en savoura le parfum pendant un jour, puis vinrent les orages, et les fleurs de la civilisation périrent au milieu de catastrophes qui semblaient annoncer la fin de l'univers.
Dire comment la chose arriva, c'est une tâche qui dépasse le cadre de ce livre. La Gaule n'était qu'un des membres du grand corps de l'Empire; elle n'avait pas de vie propre, elle vivait, souffrait et prospérait de ce qui le faisait vivre, prospérer ou souffrir. C'est donc la constitution intime de l'Empire qu'il faudrait faire connaître pour rendre compte des rapides destinées de la Gaule. On y verrait comment la société romaine vécut tant qu'elle travailla à la réalisation de son idéal, qui était la grandeur de l'État et la domination universelle de Rome. Une fois ce but atteint, elle crut les destinées du genre humain fixées à jamais, et elle se reposa dans la jouissance de ce qu'elle appelait pompeusement la félicité romaine. Elle oublia la pratique des vertus qui l'avaient fait arriver à ce degré de prospérité, et elle se déroba aux âpres labeurs qui l'empêchaient de savourer à son aise les délices du monde conquis. Les Romains cessèrent de rêver et de faire de grandes choses; leurs âmes, détendues comme un arc hors d'usage, retombèrent sur elles-mêmes, sans ressort, sans vigueur morale, dans la platitude d'une existence de plus en plus frivole, d'où la pensée du devoir et le sentiment de la dignité avaient disparu. Le dieu mortel à qui cette société avait confié son existence perdait la tête sur les sommets vertigineux où il se voyait élevé, et dans sa démence il brouillait de ses mains furieuses l'écheveau des destinées du monde. Les ressources infinies qu'il lui fallait pour son régime de plaisir et de corruption drainaient incessamment les provinces, et faisaient couler du côté de l'État les revenus du travail, comme les aqueducs pompaient jusque dans les plus ombreuses retraites les cours d'eau pure dont ils alimentaient les places publiques des grandes villes. Là battait son plein, jour et nuit, la grande orgie de la civilisation païenne. Là, dans le brasier des voluptés homicides, se consumaient, comme si on les avait réduites en cendres, toutes les richesses morales et matérielles créées par des peuples de travailleurs sacrifiés. A force de puiser toujours plus largement à ces sources fécondes, sans jamais rien leur rendre, il vint un moment où l'on s'aperçut qu'elles tarissaient. Alors commença la crise suprême. Toutes les forces vives de l'Empire furent gagnées tour à tour par la nécrose. La mort était l'aboutissement fatal: elle arrivait lentement, mais les événements extérieurs se chargèrent de la précipiter.
La Belgique avait connu pendant quelques générations les bienfaits de la paix romaine et de la sécurité. Mais l'ère du développement pacifique cessa pour elle avec le règne de Marc-Aurèle, et celui du monstre Commode inaugura l'ère des crises et des catastrophes. En 178, les Chauques, s'avançant par la chaussée de Cologne à Bavay, traversèrent la deuxième Germanie jusqu'au delà de Tongres, aux environs de Waremme, pillant et brûlant tout sur leur passage. Ils allaient gagner la deuxième Belgique, et déjà les habitants de cette province enterraient fiévreusement leurs trésors, lorsque Didius Julianus, qui la gouvernait à cette époque, rassemblant en toute hâte une armée, se jeta au-devant des barbares et parvint à les refouler[33]. La province de Belgique fut épargnée, mais celle de deuxième Germanie avait été éprouvée cruellement, et jamais elle ne se releva de ce désastre. Les villas incendiées restèrent ensevelies sous leurs couches de cendres, et c'est de nos jours seulement que l'archéologie, en lisant les monnaies retrouvées dans les ruines, est parvenue à déterminer l'itinéraire des ravageurs[34].
[33] Spartien, Didius Julianus, 1. Cf. sur la date Bergk, Zur Geschichte und Topographie des Rheinlandes, p. 51, et Dederich, Der Frankenbund, p. 34.
[34] V. Bulletin des Comm. d'Art et d'Archéologie, t. V. et S(chuermans) dans le Bulletin de l'Instit. archéol. liégeois, 13e année, 1877.
Moins d'un siècle après, les terreurs recommencèrent, et cette fois la désolation fut universelle. Après la mort d'Aurélien, des torrents de barbares se répandirent sur la Gaule entière, qui fut inondée de sang et jonchée de ruines. Au milieu de l'indicible détresse de cette fatale époque, il ne s'est pas trouvé d'historien pour nous raconter les souffrances de nos ancêtres, mais l'archéologie supplée au silence des annalistes, et quelle éloquence dans son témoignage! Depuis la rive droite du Rhin jusqu'aux bords de la mer du Nord, en traversant les provinces de deuxième Germanie et de deuxième Belgique dans toute leur étendue, tout fut massacré, pillé, incendié. Les ruines des villas romaines, qui avaient été si nombreuses au deuxième siècle, se retrouvent partout sous des couches d'incendie, avec des monnaies perdues ou négligées qui nous donnent la date du drame. Plus d'une fois, des cadavres d'hommes et de femmes massacrés sont étendus au milieu des ruines, et quantité de petites Pompéi, plus tragiques encore que celle du Vésuve, surgissent aujourd'hui sous la pioche de l'explorateur dans l'état où les ont laissées, il y a seize siècles, les barbares envahisseurs de l'Empire. Quiconque possédait quelque chose le cacha au fond du sol; mais les trésors furent mieux conservés que leurs possesseurs, car depuis des siècles on ne cesse d'en exhumer tous les jours, preuve éloquente que ceux qui les avaient confiés à la terre ne vécurent pas pour les reprendre.
Au milieu de tant de maux, pillée par les agents du fisc, pillée par les envahisseurs barbares, seule obligée de peiner pour un monde qui vivait d'elle, et ne trouvant plus dans son travail de quoi subsister elle-même, la classe rurale perdit courage et se révolta. C'est un phénomène terrible que le soulèvement de ces masses laborieuses et tranquilles qui supportent sur leurs patientes épaules le poids des civilisations; il éclate chaque fois qu'après de grands désastres nationaux, les pouvoirs ne sont plus à la hauteur de leur tâche, et augmentent les charges publiques pour conjurer une ruine dont ils sont la cause. Sous le sobriquet de Bagaudes, emprunté à leur vieux langage gaulois, les Jacques Bonhomme du troisième siècle, massés par bandes tumultueuses, parcoururent toute la Gaule en dévastateurs impitoyables. On ne sait au juste quel était leur but, ni s'ils en avaient un autre que de soulager, à force d'excès, leurs âmes aigries par de vieilles et longues souffrances. Ils avaient à leur tête deux chefs, Aelius et Amandus, qui parvinrent, comme autrefois Eunius et Spartacus, à constituer une véritable armée de l'anarchie. Il ne devait pas être difficile, pour des troupes régulières, de venir à bout de ces hordes ignorantes, fanatiques et désespérées. Au moins elles surent mourir sans demander de quartier, et on ne leur en fit point. Seulement, la victoire sur ces pauvres gens coûta plus cher qu'une défaite: quand on les eut massacrés, on s'aperçut qu'on avait converti les campagnes en déserts, et qu'il ne restait plus personne en Gaule pour faire le pain et le vin.
A partir de ces jours funestes, la dépopulation et la ruine s'accélérèrent d'une manière effrayante. La Gaule ne produisait plus même assez pour nourrir les troupes qui devaient la défendre: il fallut faire venir le blé de la Bretagne, et cette île, jusque-là épargnée, devint pour le continent gaulois ce qu'étaient pour l'Italie les provinces d'Afrique et de Sicile[35]. Ce ne sont pas seulement des provisions, mais aussi des ouvriers qu'il fallut demander à la Bretagne pour les travaux publics du continent, où les bras manquaient non moins que les moissons[36]. Pour repeupler les solitudes qui envahissaient la Gaule septentrionale et centrale, on imagina d'y verser tous les prisonniers que l'on faisait dans les guerres contre les barbares, et d'y laisser pénétrer, en qualité de colons, des tribus entières de Germains à la recherche d'une patrie. Ces multitudes de travailleurs agricoles rendaient au sol provincial un peu de fertilité; quant à l'Empire, il était heureux de retrouver en eux de la matière imposable pour le fisc et des recrues pour les armées. Toutes les provinces reçurent de ces colonies de barbares, dont les forts contingents, répartis en groupes compacts sur les divers points du pays, y parlaient leur langue nationale, et s'y faisaient appeler du nom qui désigne chez eux un peuple, les Lètes[37]! A la présence de ce seul nom, qui reparaît dans toutes les provinces[38], on a comme le sentiment anticipé d'une invasion de barbares; mais celle-ci est pacifique, appelée et voulue par l'Empire lui-même. Les déserts de la Nervie et de la Trévirie furent remis en culture par des colons de race franque[39]; le Hundsrück en friche reçut une colonie de Sarmates[40], les Chamaves et les Hattuariens repeuplèrent les cantons solitaires du pays de Langres[41], où leur souvenir s'est conservé jusqu'au cours du moyen âge[42] dans les noms locaux; les villes d'Amiens, de Beauvais et de Troyes virent des villages de colons barbares se grouper autour de leurs murailles romaines, et quantité d'autres tribus, dont l'histoire n'a pas gardé le souvenir, ont laissé la trace de leur établissement sur le sol gaulois dans des noms significatifs comme Sermoise, la colonie des Sarmates, Tiffauges, le poste des Taïfales, Aumenancourt, le domaine des Alamans.
[35] Ὣστε παραχρῆμα λαβεῖν ὁμήρους καὶ τῇ σιτοπομπίᾳ παρασχεῖν ἁςφἀλη κομιδήν Julien, Lettre aux Athéniens, éd. Paris, 1630, pp. 493-527. Annona a Britannis sueta transferri. Amm. Marcell. XVIII, 2, 3.
[36] Panegyr. latini, IV, 4; V, 21.
[37] C'est ce qu'ont fort bien vu Ozanam, Études germaniques, I, p. 361, 4e édition, et Pétigny, Études etc. I, p, 132, qui fait remarquer aussi que le mot gentiles, employé concurremment avec Laeti dans la Notitia imperii, est exactement la traduction latine de ce dernier. J'ajoute que pendant la période impériale, ae semble avoir été la transcription latine du eu barbare: leuticus devient laeticus, comme Theutricus (plus tard Theodoricus) devient Tetricus. Laeti est donc l'équivalent de leudes.
[38] Voir l'énumération de Guérard, Le Polyptyque d'Irminon, t. I, p. 251.
[39] Tuo, Maximine Auguste, nutu Nerviorum et Trevirorum arva jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus excoluit. Panegyr. latin., V, 21 (Baehrens).
[40] Ausone, Mosella, 9.
[41] Nunc per victorias tuas, Constanti Caesar invicte, quicquid infrequens Ambiano et Bellovaco et Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultore revirescit. Panegyr. latin., V, 21.
[42] V. sur ce point Zeuss, Die Deutschen und ihre Nachbarstämme, pp. 582 et suivantes.
Ainsi, tous les jours, on comblait, au moyen de barbares, les vides immenses qui se creusaient dans la population gauloise. Les optimistes du temps se réjouissaient. N'était-ce pas pour l'Empire un triomphe éclatant que de faire contribuer les ennemis eux-mêmes à sa prospérité? Et ne fallait-il pas reconnaître comme l'image du progrès et de la civilisation dans ces nomades et ces pillards qui, hier encore, menaçaient de mettre le monde romain à feu et à sang, et qui aujourd'hui, solidement attachés au sol de quelque province en qualité de colons, et tout couverts de la poussière du travail des champs, venaient mettre en vente, sur les marchés des villes gauloises, des produits agricoles arrosés de leurs sueurs[43]? C'était une illusion. Les transplantations de barbares infusaient, par intervalles, un peu de sang nouveau au vieux corps émacié du monde romain, mais rien ne fermait la blessure par laquelle sans relâche s'écoulait le flot sacré de la vie.
[43] Panegyr. latin., V, 9
Quant aux villes, elles dépérissaient. Les barbares et les Bagaudes en avaient fait des monceaux de ruines, et deux années (274-275) avaient détruit l'œuvre opulente que la civilisation avait mis deux siècles à édifier. Lorsqu'après cette catastrophe elles secouèrent la couche de cendres sous laquelle elles dormaient, elles s'aperçurent que c'en était fait du rêve de la félicité romaine. Alors, sous la pression de la funèbre nécessité qui pesait sur l'Empire, elles durent renoncer aux libres allures de la sécurité d'autrefois, rétrécir les vastes proportions que leur avaient données les années de prospérité, et s'enfermer tristement dans les hautes murailles qui furent désormais leur seule défense. D'un bout à l'autre de la Gaule, les villes se blottirent dans une enceinte étroite qui ne comprenait que leur quartier central, et qui laissait à l'abandon la plus grande partie de la circonférence. Dans les fondements de ces constructions, on jeta les débris des superbes monuments qui avaient fait, aux siècles précédents, l'orgueil et la joie de la civilisation; on y jeta même les pierres des tombeaux qui, au beau temps de l'Empire, s'alignaient en avenues solennelles à la sortie des villes, soit qu'on voulût, en les incorporant à l'enceinte sacrée des remparts, les protéger contre les profanations dont les menaçaient les envahisseurs, soit que la pénurie des matériaux à bâtir ait fait sacrifier aux Romains jusqu'à la religion des tombeaux. Tout le monde gaulois fut ainsi embastillé vers la même époque, et des citadelles s'élevant sur des cimetières, tel est l'étrange spectacle qu'offrent aujourd'hui à l'explorateur toutes les cités romaines de ce pays.
Comme il dut faire triste dans les provinces après ces lugubres travaux! Les villes, transformées en casernes maussades, avaient perdu leur charme; leurs abords, profanés et dépouillés de la majesté de la mort, n'avaient plus de poésie; le rétrécissement des enceintes était comme l'emblème de la raréfaction de la vie. Le monde perdait visiblement de sa gaieté; la joie de vivre s'envolait, les sombres nuages qui se levaient à l'horizon de l'Empire couvraient le soleil de la civilisation romaine. On avait le sentiment vague et douloureux que la fin des choses arrivait; on ne croyait plus à l'éternité du Capitole, et l'on se redisait avec tristesse que les douze siècles promis à Rome par les vautours de Romulus touchaient à leur terme.
Aux moins ces funèbres pronostics rappelaient-ils aux devoirs sérieux de l'existence un peuple qui voyait passer sur lui l'ombre de la mort? En aucune manière. Il ne se laissa pas détourner de son culte du plaisir par l'aspect des catastrophes imminentes; il descendit gaiement la pente rapide du précipice. Rien de plus saisissant que le contraste entre la gravité des événements et la frivolité des esprits. Tous semblaient occupés, avec une ardeur fiévreuse, à détacher encore quelques rapides et malsaines jouissances de ce monde qui allait périr. Quand l'ennemi arriva, c'est au cirque ou à l'amphithéâtre qu'il trouva les populations romaines. Parvenait-on à lui reprendre, pour quelque temps, les villes qu'il avait pillées et incendiées, le premier souci de leurs habitants rentrés au milieu des ruines fumantes, ce n'était pas le rétablissement des sanctuaires et des écoles, c'était le retour des cochers et la reprise des jeux du cirque, et ils fatiguaient de leurs pétitions les pouvoirs publics pour qu'on leur rendit sans retard ces misérables divertissements. Mourir en s'amusant, tel semblait le mot d'ordre de la civilisation expirante,
Les plaisirs intellectuels ne valaient pas mieux, et ceux qui se flattaient d'appartenir à l'aristocratie de l'intelligence étalaient une indigence de pensée, une stérilité d'imagination qui trahissaient l'épuisement total de l'âme antique. Les plus vigoureux efforts de l'esprit n'aboutirent, à partir du quatrième siècle, qu'à des panégyriques. La Gaule septentrionale a excellé dans ce genre, et ce sont des Tréviriens et des Éduens qui en manient le sceptre. Il n'est rien d'affligeant comme leur sonore rhétorique d'antichambre, qui enfle les faits comme les mots, et qui, avec une naïve indifférence, est toujours prête à l'apothéose du maître vivant, quel qu'il soit. L'impudence de ces malheureux déclamateurs n'a pas de bornes, et la sérénité avec laquelle ils usent de l'hyperbole finit par appeler le rire au lieu de l'indignation. L'un d'eux ose dire à Maximien qu'il est le premier empereur qui ait passé le Rhin, et voudrait insinuer que les passages attribués à ses prédécesseurs ne sont que des fables[44]. Un autre déclare tranquillement que c'est l'expédition de Valentinien, en 368, qui a fait découvrir les sources du Danube[45]; un autre encore affirme que Trèves se félicite d'être tombée en ruines, pour avoir le bonheur d'être rebâtie par Constantin[46]! Voilà ce qu'est devenue l'éloquence romaine. Quant aux lettres pures, elles sont tombées plus bas encore, car il semble qu'elles se soient interdit, comme une preuve de vulgarité et de grossièreté d'esprit, toute trace de pensée sérieuse, toute préoccupation d'ordre moral ou social. Il faut, si l'on veut être un esprit délicat et un vrai lettré, qu'on isole le domaine littéraire de tout contact avec la vie, qu'on se fasse l'adorateur de la forme pour l'amour d'elle-même, et que l'on consacre toutes les ressources de son talent à un seul but: la difficulté à vaincre, le tour de force à exécuter. L'admiration imbécile du savoir-faire devient peu à peu la dernière manifestation de l'intérêt du public pour les choses de l'esprit. On se fera une réputation par une épigramme, par un bon mot, par un trait piquant et nouveau d'ingénieuse flatterie, on colportera soi-même ses petits vers, ou l'on fera des recueils de sa propre correspondance pour ne pas priver la postérité de beaux modèles littéraires, écrits beaucoup plus pour elle que pour le correspondant d'occasion. Toutes ces sénilités viendront aboutir finalement à la plaisante extravagance de lettrés qui se persuaderont que la gloire consiste à n'être pas compris de ses lecteurs. On se rendra illisible de parti pris, et le dernier écrivain que l'antiquité romaine puisse revendiquer, ce sera le décadent connu sous le nom de Virgile de Toulouse!
[44] Quod autem majus evenire potuit illâ tuâ in Germaniam transgressione? quâ tu primus omnium imperatorem probasti Romani imperii nullum esse terminum nisi qui tuorum esset armorum, etc. etc. Panegyr. lat., II, 7.—Hic, quod jam falso traditum de antiquis imperatoribus putabatur, Romana trans Rhenum signa primus barbaris gentibus intulit. Panegyr. lat., VI, 8.
[45] Ausone, Mosella, 422.
[46] Panegyr. lat., VII, 22.
Ainsi l'épuisement est partout, et toutes les sources de la vie tarissent à la fois. Comme pour résumer en une seule et lamentable catastrophe tant de phénomènes douloureux, la natalité s'arrête définitivement. Il y avait des siècles qu'on la voyait diminuer dans l'empire, et qu'on prenait des mesures législatives pour en conjurer le ralentissement toujours plus accentué. Mais les lois n'apportaient que des remèdes dérisoires, qui n'atteignaient pas la racine du mal. Elles étaient désarmées contre la volupté, qui tarissait la vie dans sa source, en frappant de stérilité volontaire ou involontaire les adorateurs groupés autour de ses autels. Elles étaient impuissantes contre la misère publique, qui, en s'appesantissant sur les classes laborieuses, exterminait graduellement tout ce qui était capable de se reproduire. Ainsi, se manifestant aux deux extrémités de l'échelle sociale à la fois, sous les formes les plus opposées, le même fléau aboutit de part et d'autre au même résultat, qui est l'horreur de la vie. On ne veut plus naître dans cette société qui se flatte d'avoir donné au genre humain la félicité romaine! Rome, disait un saint solitaire, ne sera pas détruite par les barbares, mais elle séchera sur pied[47].
[47] Roma a gentibus non exterminabitur, sed... marcescet in semetipsa. S. Grégoire le Grand, Vita sancti Benedicti, dans Mabillon, Acta Sanct., I, p. 12.
II
LES FRANCS EN GERMANIE
Pendant que l'Empire se mourait, ses impatients héritiers, debout le long de ses frontières, attendaient l'heure de partager son héritage. Depuis des siècles, le Rhin et le Danube, fortifiés et gardés par les légions, suffisaient à peine à les contenir. Retranchée derrière les lignes de ses confins militaires, Rome, pour la première fois, se contentait de la défensive, et n'essayait plus de soumettre ces turbulents voisins. Elle se désintéressait de ce qui se passait chez eux, et se bornait, quand elle y faisait sentir son action, à intriguer pour les diviser. Elle y réussissait plus d'une fois, et ces succès peu glorieux de sa diplomatie étaient la dernière consolation du patriotisme romain. Dès le premier siècle de l'Empire, il s'était habitué à compter beaucoup plus sur les querelles intestines des barbares que sur les armes des légions[48].
[48] Tacite, Germania, c. 33: Maneat, quæso, duretque gentibus, si non amor nostri, at certe odium sui, quando urgentibus imperii fatis nihil jam præstare fortuna magis potest, quam hostium discordiam.
Qu'étaient-ils donc, ces hommes devant qui l'Empire s'arrêtait stupéfait et immobile, comme devant les avant-coureurs de ses derniers destins? Rien, en définitive, que de pauvres barbares, semblables en tout à des centaines d'autres peuples que Rome avait domptés pendant des siècles dans toutes les provinces du monde civilisé. Ils ne surpassaient sous aucun rapport leurs congénères de la rive gauche du Rhin, les Ubiens et les Sicambres, qu'elle avait encore eu la vigueur de s'assimiler au temps d'Auguste. Ils étaient de la même race, ils avaient le même genre de vie, le même degré de développement social. Leur courage n'était pas supérieur à celui des Celtes, dont la bravoure fabuleuse faisait l'admiration et la terreur du monde antique. Ils n'aimaient pas la liberté avec plus de passion que ces peuples pauvres et fiers de la Corse et de l'Illyrie, qui se faisaient périr sur les champs de bataille ou dans les prisons, plutôt que de porter le joug de l'esclavage. Leurs qualités, en un mot, avaient brillé avec le même éclat chez beaucoup de nations soumises depuis longtemps à l'autorité des maîtres du monde. S'ils furent choisis par la Providence pour mettre fin à l'Empire, c'est parce qu'ils se trouvaient être ses voisins au moment où s'ouvrit la crise mortelle qui l'emporta. Toute l'explication de cette grande catastrophe doit être cherchée de ce côté du Rhin. Rome n'a succombé sous les coups des Germains qu'après qu'elle fut devenue assez faible pour succomber devant n'importe quel peuple étranger. La description que nous allons faire de ses vainqueurs n'est donc pas pour expliquer la chute du monde ancien, mais plutôt pour éclairer l'origine du monde nouveau.
On connaît déjà cette région qui s'étend le long de l'Océan et du bas Rhin, dans les plaines immenses qui portent de temps immémorial le nom de Pays-Bas. Rome avait dédaigné de les occuper, même sur sa propre rive, tant elles étaient inhospitalières et rebutantes pour le colon. Elles se partageaient, des deux côtés de la frontière, en deux plans, dont le premier appartenait presque autant à la mer qu'à la terre ferme, tant les deux éléments y confondaient leurs domaines et, pour ainsi dire, leurs attributs. En s'avançant dans l'intérieur, on rencontrait ensuite de vastes étendues uniformément désertes et incultes, qui faisaient comme un second rivage à la mer, toujours prête à avaler le premier. Puis le sol allait se relevant lentement, à mesure que, remontant le cours du fleuve, on gagnait les environs de Cologne, où l'on était en vue des collines du pays de Berg, sur la rive droite, et des hauteurs volcaniques de l'Eifel, sur la rive gauche. De là, en revenant vers l'ouest, les vastes rideaux de verdure de l'Ardenne et de la Charbonnière, et les chaînes de collines qu'ombrageaient ces forêts, formaient des étages naturels au pied desquels venait expirer la monotone immensité.
Telle était la contrée prédestinée qui allait devenir le berceau de la monarchie franque, et balancer dans les annales de l'histoire la gloire séculaire du vieux Latium. Elle avait à peu près la même largeur sur les deux rives du grand fleuve de la Germanie. Seulement, la zone romaine, dépeuplée depuis l'extermination des Ménapiens, des Nerviens et des Éburons, et, comme nous l'avons déjà dit, négligée par la charrue, n'avait retrouvé des habitants que grâce à la transplantation des barbares germaniques. Sur la rive droite, au contraire, il y avait tout un fourmillement de petites nationalités actives et ardentes, qui donnaient beaucoup d'ouvrage aux commandants romains de la frontière. Chacune vivait sous l'autorité d'un roi, à moins qu'une circonstance fortuite n'écartât momentanément du pouvoir la famille faite pour régner. Le roi était le descendant des dieux, et c'était leur sang qui, circulant dans ses veines, faisait de lui un être unique et sacré. La qualité de roi était un attribut inamissible de sa personnalité, et qu'il ne pouvait ni aliéner ni communiquer à d'autres qu'à ses propres enfants. Entouré d'une garde d'honneur dont les membres se liaient à lui pour la vie et pour la mort par des serments solennels, revêtu d'un prestige qu'il rehaussait par ses qualités personnelles de bravoure, de force et de générosité, le roi occupait dans la pensée de son peuple une place prééminente. Il était sa gloire et son orgueil, son espoir dans les combats, son refuge dans la détresse, le lien vivant qui le reliait à ses dieux, le centre qui groupait autour de lui, dans les occasions, toutes ses ressources. Ces occasions étaient rares, il n'y en avait que deux dans l'année: l'assemblée générale et la réunion de l'armée. Encore n'y avait-il guère de différence entre l'armée et l'assemblée; celle-ci n'était que la nation armée, réunie sous le commandement du roi, et délibérant sur l'expédition à entreprendre. Mais c'est le roi qui avait l'initiative et qui entraînait le peuple; les résolutions ne se prenaient guère qu'en conformité de ce qu'il avait proposé, et le dernier mot, comme le premier, lui appartenait.
Il n'y avait pas d'autre vie publique. Éparpillée sur toute l'étendue de son territoire sans villes, en groupes très lâches, la nation se décomposait en un certain nombre de familles, dont les membres formaient entre eux de véritables ligues défensives envers et contre tous. L'individu qui voulait que son droit fût respecté devait le mettre à l'abri de cette société naturelle au sein de laquelle régnait la paix; elle le protégeait s'il était attaqué, elle le vengeait s'il avait été lésé. Tout conflit entre individus devenait une guerre entre familles, qui dégénérait souvent en terribles atrocités. D'ordinaire, le juge public n'intervenait que si la partie la plus faible faisait appel à lui, pour dire le droit et pour forcer son adversaire à s'y conformer. La royauté, organe central qui représentait les intérêts publics et le droit de tous, et la famille, groupe naturel qui protégeait les intérêts privés de ses membres, tels étaient les deux pôles de l'État barbare, et il n'y avait rien entre eux.
Des groupements locaux, eux aussi déterminés sans doute par les liens de famille, exploitaient le sol. Chaque groupe occupait, dans ces contrées primitives et mal peuplées, un immense domaine rural, enclos de vastes forêts, au milieu duquel il éparpillait les habitations de ses membres. On se logeait à sa guise, en toute liberté, à l'écart de tout voisin, dans une maison de bois et de torchis, facile à transporter en cas de besoin. Le sol qui était à la disposition des groupes se partageait en plusieurs zones. La majeure partie, y compris la forêt, servait à la pâture du bétail, et notamment des nombreux troupeaux de porcs qui étaient la grande richesse des familles germaniques. Une partie moindre était attribuée à l'agriculture: on la découpait en autant de lots qu'il y avait de chefs de famille, et le sort assignait le sien à chacun. Cette culture, qui ignorait l'art des assolements et celui des engrais, avait bientôt épuisé le sol, et alors il fallait s'adresser à un autre canton de la même zone; c'est ainsi que la charrue faisait le tour de toute la terre labourable, soumettant successivement toutes ses parties à la même exploitation sommaire et peu productive. Cette inexpérience de l'économie rurale explique pourquoi de vastes régions devenaient bientôt trop petites pour une peuplade qui se multipliait: on faisait une énorme consommation de terre, et on ne savait pas renouveler les ressources du sol quand elles étaient épuisées.
La vie de ces peuplades était pauvre, rude et non exempte de privations et même de souffrances, lorsqu'une mauvaise année avait compromis les récoltes ou que l'ennemi avait passé. Mais cette pauvreté même les préservait de la corruption, qui est l'apanage des sociétés trop civilisées. Il était facile aux moralistes romains d'énumérer les vices dont les barbares étaient exempts. Chez ces derniers, les femmes étaient respectées, les familles nombreuses; les esclaves, vivant séparés du maître, ne pâtissaient pas trop de ses caprices; les relations entre les sexes offraient un tableau beaucoup plus consolant que dans l'Empire. Mais la barbarie a aussi ses vices à elle: elle présente le type de l'homme brute, dans lequel toutes les facultés morales et intellectuelles sont à l'état somnolent, et qui est incapable de s'imposer un effort civilisateur. La paresse était la malédiction de cette société, car c'est le propre du barbare de ne pas trouver de quoi remplir l'existence, et de passer indifférent à côté des plus beaux emplois de l'activité humaine. Le labeur des champs était abandonné aux femmes et aux esclaves; les hommes croupissaient dans l'oisiveté, ne goûtaient que l'exercice violent de la chasse dans les forêts giboyeuses ou le fiévreux divertissement des jeux de hasard auprès des grands pots de bière qu'on vidait sans relâche.
Cette pesante existence, sans joie et sans beauté, et pleine d'interminables ennuis, se traînait jusqu'au retour de la guerre, but suprême du Germain, unique occupation qu'il jugeât digne de lui. Ce qu'il saluait dans le printemps, ce n'était pas le charme de la résurrection universelle, ni la fraîcheur de la vie nouvelle qui semait ses fleurs: c'étaient, au fond du ciel, les ailes de cygne de la walkyrie qui venait planer au-dessus des champs de bataille, et cueillait, aux lèvres sanglantes des blessures, pour les transporter dans le Walhalla, les âmes des guerriers qui tombaient les armes à la main. Son printemps à lui commençait avec la première rencontre de l'année. Alors tout s'illuminait dans sa vie, tout flambait dans son âme, et le lourd paysan se transformait en un ardent et joyeux apôtre du dieu des combats. Son regard étincelait, son cœur battait plus vite, des strophes ailées s'envolaient de ses lèvres, le héros sortait de la brute, comme le papillon de la chrysalide. Dans ce grand effort vers un idéal barbare encore, mais noble pourtant, on voyait apparaître la richesse latente de ces natures incultes, mais fécondes, qui savaient conquérir la gloire au prix du sang, et mourir pour quelque chose.
Or, tous les ans, c'était par milliers que la Germanie produisait les guerriers de cette espèce, qui se trouvaient à l'étroit sur ses maigres sillons, et qui cherchaient dans la vie militaire les ressources et les satisfactions que ne leur donnait pas la patrie. Les uns allaient offrir leurs bras aux Romains, et se perdaient dans le grand courant de la civilisation occidentale: ceux-là, loin d'être un danger, furent pendant des siècles l'une des meilleures ressources de l'Empire. Mais leur départ ne soulageait pas suffisamment les nations gonflées par l'afflux incessant de la vie. Elles débordaient les unes sur les autres, et elles semblaient se pousser mutuellement au delà du fleuve, derrière lequel veillait l'inquiète sollicitude de la politique romaine.
Passons-les en revue au moment où elles occupent encore, sur la rive barbare, leurs derniers cantonnements de Germanie. Elles nous présentent, en quelque sorte à l'état atomique, les éléments qui se combineront bientôt pour former par leur réunion la plus grande des nationalités modernes. Le moment est unique pour faire cette étude. Lorsque nous les retrouverons de ce côté-ci du fleuve, elles se seront fusionnées d'une manière si intime, que leurs diverses individualités nationales auront entièrement disparu.
Le premier de ces peuples que nous rencontrons en partant de l'Océan, ce sont les fiers et belliqueux Bataves, établis dans l'île longue et étroite que forme le Rhin en se bifurquant au-dessous de Nimègue. On les disait descendus de la grande nation des Chattes, les plus redoutables des barbares. Ils en avaient gardé la bravoure, et Tacite les place sous ce rapport au premier rang des peuples germaniques[49]. Il n'y avait pas de nageurs plus intrépides ni de plus adroits cavaliers[50]. Ils fournissaient dix mille hommes de troupes auxiliaires aux armées romaines, et leur valeur était tellement appréciée, qu'on a vu des légions refuser de combattre sans eux. Leur fidélité égalait d'ailleurs leur bravoure: c'est parmi eux que les empereurs avaient l'habitude de recruter leur garde du corps. Une fois, le dévouement des Bataves à l'Empire avait branlé, et il en était résulté une secousse formidable; ce fut quand un personnage princier de cette nation, Civilis, imagina de nouer contre Rome la plus ancienne des ligues germaniques. Mais, ce moment d'oubli passé, le peuple batave redevint le constant et solide appui de l'autorité romaine sur le Rhin, et c'est principalement à sa fidélité qu'elle dut de pouvoir s'y maintenir environ quatre siècles.
[49] Tacite, Germania, 29.
[50] Id., Histor., IV, 12; Dion Cassius, Epit., LXIX, 9; cf. Tacite, Annal., II, 11.
En arrière des Bataves, et aussi vaillants, mais moins nombreux, venaient les Caninéfates, répandus le long des rivages de la Hollande[51]; eux aussi ils vécurent, du moins pendant le premier siècle, dans la zone d'influence de Rome[52]. Leurs voisins septentrionaux, les Frisons, avaient une condition semblable: ils payaient des tributs en peaux de bœufs à l'Empire et ils lui fournissaient des soldats[53]. Mais, s'ils le servaient, c'était en alliés et non en sujets. Pauvres mais fiers, ils ne tremblaient pas devant le colosse romain, et leurs ambassadeurs, en arrivant pour la première fois dans la capitale du monde, ne s'y laissèrent pas déconcerter par l'aveuglante splendeur de la civilisation. Aux jeux de l'amphithéâtre, voyant devant eux des places d'honneur qui ne leur avaient pas été offertes, ils allèrent hardiment les occuper[54]. Après qu'ils eurent brisé le léger lien qui les rattachait à l'Empire, les Frisons ne voulurent pas être de la curée lorsque les barbares se partagèrent ses dépouilles, et ils ne quittèrent pas les rudes et libres rivages de l'Océan germanique. Aucun peuple barbare n'est resté plus fidèle aux mœurs primitives et à la première patrie: lorsqu'au huitième siècle ils furent soumis par les Carolingiens, ils étaient encore tels que les avait connus Germanicus.
[51] Leur nom paraît subsister dans celui du Kennemerland, qui est celui d'une région de la Hollande septentrionale.
[52] Tacite, Histor., IV, 15.
[53] Tacite, Annal., IV, 72; German., c. 34.
[54] Tacite, Annal., XIII, 54.
Le grand peuple des Chauques, voisin des Frisons sur les bords de l'Ems, semble avoir inspiré à Tacite quelque chose comme une sympathie secrète. Il les dépeint sous des couleurs poétiques, vante leur grandeur d'âme et leur esprit de justice. Exempts, selon lui, de la cupidité qui fait aimer la guerre et de la lâcheté qui la fait craindre, ils donnent, au milieu de toutes ces tribus belliqueuses, le spectacle d'une grande nation pacifique. Et toutefois, lorsqu'ils sont dans l'obligation de faire la guerre, ils savent déployer sur le champ de bataille des forces imposantes[55]. Maîtres d'un vaste rivage que protégeait la terreur de leurs armes, les Chauques voyaient leur réputation s'étendre au loin parmi les peuplades de pirates qui occupaient les îles et les presqu'îles du Nord: leur nom était, pour les Scandinaves et les Anglo-Saxons, ce que celui des Sicambres était pour les Romains, la désignation par excellence des Germains du continent. Odieux aux vikings qui écumaient le littoral des Pays-Bas, il est resté attaché, comme un titre de gloire, au souvenir de plusieurs monarques mérovingiens du sixième siècle, à un moment où, peut-être, il avait cessé d'être porté par la nation[56].
[55] Tacite, German., c. 35.
[56] G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, p. 528, cf. p. 338.
Au-dessus des Bataves, en remontant le Rhin, on rencontrait les Chamaves[57], qui après avoir plusieurs fois changé de séjour, avaient fini par se fixer sur les bords de ce fleuve, où leur souvenir s'est conservé dans le nom du Hamaland. Ce petit peuple a été mêlé à presque tous les combats qui se sont livrés sur les bords du Rhin, et il n'en est guère qui soit plus souvent mentionné dans les annalistes de l'Empire et du haut moyen âge. Les Chattuariens venaient ensuite[58], puis les Ampsivariens, que Tacite dit exterminés[59], et que nous retrouvons encore au quatrième siècle aux prises avec les légions romaines[60]. Venait encore la grande et florissante nation des Bructères, sur la Lippe, qui avait eu son jour de célébrité universelle lors de la guerre de Civilis, lorsqu'une fille de ce peuple, la prophétesse Velléda, rendait du haut de sa tour des oracles aux barbares soulevés contre le joug romain[61].
[57] Tacite, Germania, c. 33.
[58] Id., ibid., c. 34.
[59] Id., Annal., XIII, 56.
[60] Grégoire de Tours, II, 9.
[61] Tacite, German., 33.
Les voisins méridionaux des Bructères étaient les Chattes, celui de tous les peuples barbares qui, après la soumission des Sicambres, inspira le plus de terreur aux Romains. A la différence des autres barbares, ils connaissaient la discipline militaire, chose qui ne se rencontrait que dans les camps des légions romaines; ils pratiquaient la guerre savante, et ils avaient des généraux qui valaient une armée. Chez eux, la passion des combats avait engendré des usages dont l'atroce barbarie était bien faite pour épouvanter les civilisés. Leurs jeunes guerriers laissaient pousser leur barbe et leur chevelure jusqu'à ce qu'ils eussent tué un ennemi, et, parmi ceux qui s'étaient acquittés de cette obligation d'honneur, beaucoup s'astreignaient par un vœu à porter aux bras et aux jambes des anneaux de fer qu'ils ne déposaient qu'après un nouvel homicide. Ces chevaliers de la mort formaient une milice d'élite, qui se reconnaissait à son extérieur redoutable, et qui jouissait, au sein de la nation, des plus larges privilèges: ils dédaignaient toute espèce de travail, et en temps de paix ils se faisaient nourrir à tour de rôle par leurs compatriotes[62].
[62] Tacite, German., 30 et 31.
A ces peuples indépendants de la rive droite, nous devons en ajouter plusieurs qui s'étaient laissé transférer par les Romains sur la rive gauche, mais qui appartenaient au même groupe. C'étaient d'abord les Tongres, qui les premiers avaient porté le nom de Germains et l'avaient rendu fameux en Gaule[63]; les Ubiens, dont les Romains avaient fait leurs amis, et qui, comme on l'a vu, montaient pour eux la garde du Rhin[64]; enfin les Sicambres, qui, transplantés sur la rive gauche, au nombre de quarante mille, occupaient depuis le règne d'Auguste[65], sous le nom de Gugernes[66], une partie de la Gueldre actuelle dans le voisinage de la Batavie. Nous l'avons déjà dit, aucun peuple germanique n'avait plus fortement frappé l'imagination des Romains. A plus d'une reprise, ils s'étaient signalés par la hardiesse insolente avec laquelle ils s'étaient attaqués au colosse impérial, lorsque, sous le règne d'Auguste, l'attention du monde civilisé fut attirée sur eux par un acte d'une atrocité jusque-là inouïe dans les annales de l'Empire. Vingt centurions étant tombés dans leurs mains, on ne sait comment, ils les firent périr sur la croix; puis ils contractèrent avec leurs voisins une alliance offensive contre les Romains, dans laquelle, partageant d'avance le butin avec leurs alliés, ils se réservèrent les captifs. Lorsque l'armée coalisée passa le Rhin, précédée de la sinistre réputation que venaient de s'acquérir les Sicambres, la terreur des provinces ne connut pas de bornes. Les barbares saccagèrent tout sur leur passage, massacrèrent dans une embuscade les escadrons de cavalerie qui essayèrent de leur barrer le chemin, puis vainquirent en bataille rangée Lollius, gouverneur de la province, s'emparèrent de l'aigle de la 5e légion et regagnèrent leur patrie en triomphateurs. Ces événements se passaient en l'an 17 avant notre ère, environ un quart de siècle avant le massacre des trois légions de Varus[67]. C'était la première fois que de pareilles nouvelles étaient apportées à Rome, depuis le commencement de sa lutte avec les barbares. Bien que l'affront fût plus grand que le désastre, l'Empire en ressentit douloureusement toute l'humiliation, et il n'y eut pas désormais, dans le monde civilisé, de nom plus tristement fameux que celui du peuple qui avait battu un consulaire, sacrifié ses officiers et profané la majesté jusqu'alors intacte des aigles romaines[68]. Dans ce seul nom, comme autrefois dans celui des Germains pour les Gaulois, se résuma pour les peuples de l'Empire tout ce qu'ils connaissaient, tout ce qu'ils craignaient de la race germanique. Longtemps après que la nation des Sicambres, transportée sur le sol de la Gaule, eut cessé d'avoir un nom à elle et une existence indépendante, elle continua de survivre dans les hexamètres des poètes et dans le souvenir des multitudes comme l'incarnation de la barbarie elle-même, et l'on disait un Sicambre quand on voulait dire un barbare[69].
[63] Id., ibid., 3.
[64] Id., ibid., 28.
[65] Suétone, August., 21; Tacite, Annal., II, 26.
[66] Müllenhoff, dans la Zeitschrift für deutsches Alterthum, XXIII; Schroeder, dans la Historische Zeitschrift, XLIII, p. 1.
[67] Dion Cassius, LIV, 19, 1; Florus, IV, 12, 24; Scholiaste d'Horace à Carm., IV, 2, 34 et suiv.
[68] Strabon, Geograph., VII, 2, 4.
[69] C'est ce dont il est facile de se convaincre par la lecture des poètes et des orateurs romains. V. Horace, Carm., IV, 2, 36, et IV, 15, 51; Juvénal, Satir., IV, 147; Ovide, Amores, I. 14, 15; Properce, Eleg., IV, 6, 77; Martial, De Theatris, III, 9, et quantité d'autres passages. Au quatrième et au cinquième siècle, dans Sidoine Apollinaire et dans Claudien, le nom de Sicambres n'éveille plus absolument aucune idée ethnique et n'est qu'un simple équivalent poétique de barbare. C'est avec ce sens que le mot a passé à la langue mérovingienne. Cf. G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, p. 525.
Les peuples que nous venons d'énumérer étaient ceux qui composaient le groupe occidental des nations germaniques, connu dans la tradition populaire sous le nom d'Istévons. La même tradition appelait Ingévons les peuples qui habitaient plus au nord sur les rivages de la mer, et Herminons ceux qui occupaient l'intérieur du continent. Ces trois groupes descendaient de trois ancêtres mythologiques: Istion, Ingon et Herminon, qui étaient frères, et qui avaient pour père Mannus, l'ancêtre commun de la race humaine[70]. Sans doute, cette légende généalogique établissait entre les divers peuples istévons un lien plus étroit que celui qui les rattachait aux autres tribus germaniques. On peut croire qu'ils se rencontraient auprès des mêmes sanctuaires, qu'ils écoutaient les mêmes oracles, qu'ils étaient en général plus portés les uns vers les autres par le sentiment de leur fraternité primitive et par la communauté des dangers et des inimitiés. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'ils fussent organisés en une vraie confédération, bien que, leurs intérêts étant les mêmes en face de Rome envahissante, ils fussent souvent dans le cas de marcher la main dans la main contre le même ennemi.
[70] Tacite, German., 2; Pline, Hist. nat., IV, 28.
A partir d'un moment qu'il est difficile de déterminer avec exactitude, ces peuples, ou du moins ceux de la rive droite, apparurent sous une nouvelle appellation collective: ils cessèrent de s'appeler Istévons et prirent le nom de Francs, qui était réservé à de plus brillantes destinées. A l'époque où ce nom mémorable retentit pour la première fois dans les annales de l'Empire, c'est-à-dire vers le milieu du troisième siècle, il est indubitable qu'il existait déjà depuis assez longtemps comme désignation ethnique, et ce n'est pas être téméraire d'en faire remonter l'origine au deuxième siècle de notre ère. Voici dans quelles circonstances il fait irruption dans l'histoire.
Aurélien, réservé à l'Empire, était, en 241, tribun de la 6e légion, qui portait le nom de Gallicana, et qui était campée à Mayence[71]. Or, en cette année, les Francs, nous dit le biographe de ce prince, s'étaient répandus à travers toute la Gaule. Aurélien eut avec eux une rencontre dans laquelle il leur tua sept cents hommes et fit trois cents prisonniers, qu'il vendit à l'encan. Cet exploit devint le sujet d'une chanson militaire dont un vers nous a été conservé par les historiens. «Nous avons tué des milliers de Sarmates, chantaient les soldats d'Aurélien en partant pour l'Orient, nous avons tué des milliers de Francs, nous cherchons maintenant des milliers de Perses[72]...»
[71] Comme Aurélien est parti pour la Perse en 242, sous le règne de Gordien III (Capitolin, Vita Gordiani, c. 23), c'est en 241 au plus tard que se place sa lutte contre les Francs.
[72] Vopiscus, Aurelianus, c. 7, d'après le chroniqueur grec Theoclius.
Ces Francs dont les légionnaires étaient si satisfaits d'avoir triomphé, je crois pouvoir affirmer qu'ils appartenaient à la nation des Chattes, car les Chattes étaient les voisins immédiats des troupes campées à Mayence. Le nom de Franc était-il, dès ce moment, donné à toutes les tribus istévonnes, ou bien ne se communiqua-t-il à elles que plus tard et d'une manière successive? Nous ne sommes pas en état de répondre à cette question, et nous ne pouvons pas même affirmer que les Chattes aient été les premiers à porter le nom nouveau, bien qu'ils soient les premiers qui l'aient fait redire par l'histoire. Le combat n'eut pas d'ailleurs les proportions d'une bataille; ce fut l'engagement d'une seule légion contre un ennemi de forces probablement égales, et il ne resta que trois cents barbares sur le carreau. L'importance de la victoire a donc été grossie par des vainqueurs qui, en fait de succès militaires, commençaient à ne plus se montrer fort exigeants. Du reste, ce ne fut pas la seule rencontre de cette campagne: l'historien nous dit en termes formels que les Francs s'étaient répandus sur toute la Gaule. Et quelque exagération qu'il puisse y avoir dans ce langage, il faut bien qu'Aurélien ait remporté sur eux d'autres succès encore, puisque le titre de pacificateur de la Gaule lui fut officiellement décerné par l'empereur Valérien, dans sa lettre au préfet de Rome[73].
[73] Vopiscus, Aurelianus, c. 9.
On a beaucoup discuté pour savoir quel sens précis attachaient à leur nom collectif les premiers peuples qui se firent appeler les Francs. La question n'en est pas une, si nous nous en tenons aux témoignages rendus à une époque où il était encore possible de le savoir. Le mot ne veut pas dire homme libre, comme on l'a souvent soutenu par erreur; Franc était une épithète exprimant bien la valeur insolente que le barbare considérait comme la première qualité de l'homme, et que nous traduirions le plus exactement en français par le double adjectif fier et hardi. En d'autres termes, les Francs étaient le peuple des braves[74]! Par ce qualificatif qu'ils se donnaient à eux-mêmes, les Istévons semblent avoir voulu marquer cette exubérance de vitalité guerrière qui fermentait dans le sein de leur race, et qui allait les mettre pour plusieurs siècles aux prises avec les maîtres du monde.
[74] G. Kurth, la France et les Francs dans la langue politique du moyen âge (Revue des questions historiques, t. LVII, pp. 357 et suiv.)
Les circonstances qui ont amené l'apparition du nouveau nom des Istévons ont-elles eu aussi pour résultat de resserrer les liens qui les unissaient entre eux? En d'autres termes, la confédération dont nous n'avons pas trouvé de trace chez les Istévons a-t-elle existé chez les Francs, et peut-on considérer l'ensemble des peuples groupés sous ce nom comme ayant formé une ligue offensive ou défensive contre l'autorité romaine? On l'a tour à tour soutenu et contesté, mais, en l'absence de tout témoignage positif, la question reste indécise. D'un côté, nous voyons que des peuples compris à l'origine dans le groupe des Francs ont plus tard cessé de lui appartenir, comme les Bructères et les Chauques, que nous retrouverons parmi les Saxons. De l'autre, les peuplades franques, chaque fois qu'elles sont en lutte avec les Romains, nous donnent le spectacle d'alliances au moins partielles[75]. Il faut bien d'ailleurs qu'un puissant principe d'unification les ait travaillées dès l'origine, puisque, d'une génération à l'autre, nous voyons que leurs différences nationales vont s'effaçant, et que leurs noms distinctifs se perdent l'un après l'autre dans celui de Francs, comme pour attester la fusion de tous ces petits groupes nationaux en une seule nationalité plus large et plus compréhensive. A la fin du cinquième siècle, il ne restera plus que trois royaumes francs; au commencement du sixième, ils se seront fondus en un seul. Ce grand mouvement de concentration ne s'accuse pas moins dans l'apparition d'un nouveau nom géographique, celui de Francia, que la carte routière de l'Empire écrit au travers de tous les territoires occupés par des tribus de race franque. Il y a désormais un pays des Francs, comme il y a un peuple des Francs[76]. Au reste, pour que cet harmonieux nom de France, qui a fait battre tant de cœurs, traversât le Rhin et passât des contrées barbares de la Germanie aux provinces de la vieille Gaule, il a fallu tout l'ensemble des événements racontés dans ce livre.
[75] G. Kurth, la France et les Francs dans la langue politique du moyen âge, recueil cité, pp. 359 et suiv.
[76] Id., ibid., pp. 338 et suiv.
Parallèlement au travail d'unification qui s'ébauche parmi les peuplades germaniques établies sur le cours inférieur du Rhin, nous voyons se produire le mouvement qui entraîne dans le même sens celles qui occupent le cours supérieur du fleuve. Ici encore, un nom nouveau, celui d'Alamans, devient la désignation collective des diverses peuplades voisines, et un rapprochement plus intime, sinon une confédération en forme, se produit entre elles sous l'action de la même cause qui a agi parmi les Francs. C'est, de part et d'autre, une notion plus claire de leur parenté et un progrès de leur vie sociale qui a déterminé ces groupements spontanés, œuvre en quelque sorte instinctive de l'âme populaire plutôt que des combinaisons de la politique. La force qui produit de pareils mouvements de concentration n'est pas quelque chose de nouveau dans le sein des nations barbares, elle est aussi ancienne que la force centrifuge qui les morcelle en tant de peuplades diverses, elle en est le contrepoids nécessaire et naturel. Concentration et morcellement s'opposent et se font pendant chez les Germains, comme, sur les flots de l'Océan, le flux et le reflux, et leurs activités opposées ne cesseraient de se neutraliser continuellement, sans des circonstances historiques qui ont rompu l'équilibre à jamais.
Qu'on ne se figure donc pas les groupes nouveaux comme ayant été appelés à la vie par le besoin de la lutte contre l'Empire. Depuis Varus, la Germanie ne craignait plus les légions romaines. Il ne faut pas se les figurer davantage comme organisées dans le but de détruire le monde romain. Rien de plus suranné que le point de vue qui fait d'eux les irréconciliables ennemis et les sauvages destructeurs de la civilisation. Vraie peut-être en ce qui concerne les Huns ou d'autres peuplades congénères, cette manière de concevoir le rôle des barbares est absolument fausse quant aux Germains. Ni les Francs ni les Alamans n'étaient insensibles au charme de la vie civilisée. Elle les plongeait dans une espèce d'extase admirative semblable à celle des Indiens d'aujourd'hui, lorsqu'ils sont transportés pour la première fois dans quelqu'une des grandioses cités du nouveau monde. Ils éprouvaient, devant les merveilles qu'elle leur révélait à chaque pas, une stupeur enfantine. L'Empire leur semblait quelque chose de surnaturel; le dogme de sa divinité n'avait rien de choquant pour leurs esprits, et ils le confessèrent plus d'une fois, se réservant seulement, en vrais barbares qu'ils étaient, de ne pas plus obéir à ce dieu qu'à ceux de leur nation[77]. S'ils se jetèrent si souvent sur les provinces les armes à la main, ce ne fut pas pour détruire la civilisation, mais plutôt pour en disputer les fruits aux indigènes, et ces expéditions, selon la vive expression d'un historien, leur tenaient lieu de moisson[78].
[77] G. Kurth, les Origines de la civilisation moderne, 4e édition, pp. 170 et suiv.
[78] Dubos, Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie franç., II, p. 215.
Encore faut-il dire que les passions qui les leur faisaient entreprendre, à savoir, l'amour de la gloire et le désir du butin, conduisirent aussi souvent leurs guerriers sous les drapeaux de l'Empire. Les barbares qui ont combattu contre lui sont-ils plus nombreux que ceux qui l'ont défendu? Je ne sais, mais ces derniers étaient innombrables. Il n'est pas un nom de peuplade franque qui fasse défaut dans la liste des corps d'auxiliaires qui gardaient les frontières de l'Empire, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'aux bords du Tigre et de l'Euphrate. Nous y rencontrons, à côté des Bataves, des Sicambres et des Tongres, les Saliens, les Bructères, les Ampsivariens, les Mattiaques et les Chamaves[79]. Une fois revêtus de l'uniforme romain, ces mercenaires devenaient d'excellents soldats. Comme les Suisses du seizième siècle, ils faisaient de la guerre un métier, et versaient largement leur sang pour le maître qui les payait, sans trop se préoccuper de savoir contre qui il fallait marcher. On ne voit pas une seule fois dans l'histoire qu'ils aient refusé de combattre leurs compatriotes lorsqu'ils en étaient requis, ni que leurs généraux aient craint de les employer dans une lutte où il y aurait eu d'autres Germains en face d'eux. Il semble même que plus d'une fois ils aient mis un étrange point d'honneur à tourner de préférence leurs armes contre ces frères d'autrefois. Leurs chefs les plus populaires avaient appris sous les étendards romains la science militaire qui les aida à vaincre Rome. Depuis Arminius jusqu'à Odoacre, il n'y a peut-être pas d'exception à cette règle.
[79] Notitia dignitatum imperii, passim.
Ces contingents barbares n'étaient pas versés dans les légions, mais formaient des corps spéciaux d'auxiliaires placés sous leurs chefs nationaux, et gardant leur caractère germanique jusque sous les drapeaux romains. Dans l'origine, il est vrai, ils prenaient la peine de se romaniser dans une certaine mesure, et cachaient sous des noms latins leur extraction barbare; à partir du troisième siècle il n'en fut plus ainsi. Dans une lettre de l'empereur Valérien, nous lisons les noms de quatre généraux qui s'appellent Hariomund, Haldegast, Hildemund et Cariovisc[80]. Et dès le quatrième siècle, les pages de l'historiographie se couvrent de noms germaniques. Les défenseurs de l'Empire s'appellent Laniogais, Malaric, Teutomir, Mellobaud, Merobaud, Arbogast, et ainsi de suite. Tout ce monde, soldats et chefs, servit fidèlement l'Empire tant que l'Empire fut capable de commander. Le régime des camps était pour eux une excellente école, qui les familiarisait avec l'idée d'autorité, et qui, s'il ne suffisait pas à en faire des Romains, leur donnait au moins, avec le culte de leur drapeau, un certain patriotisme de caserne dont l'Empire faisait son profit. Il y en eut, parmi ces mercenaires, qui parvinrent même à se hisser aux dignités de l'ordre civil, aux magistratures curules, et à se faire conférer les insignes de consulat. D'autres conquirent un nom dans les lettres, comme le poète Merobaud qui, sous Valentinien, écrivit un poème en l'honneur d'Aétius, le vainqueur des barbares. Merobaud glorifie la civilisation romaine: il célèbre ses triomphes sur les peuples germaniques, et il déploie toute la faveur du plus pur patriotisme. Les Romains, en récompense, lui érigèrent au forum de Trajan une statue avec une inscription qui le glorifiait d'être aussi habile avec la plume qu'avec l'épée[81]. Voilà donc le spectacle que nous offre l'Empire au cinquième siècle: c'est un barbare qui se charge de sa défense, et c'est un autre barbare qui fait le panégyrique de son dernier défenseur.
[80] Flavius Vopiscus, Aurelianus, 11.
[81] Ozanam, Études germaniques, t. I, pp. 370 et suiv.
Tous les barbares ne terminèrent pas leur carrière sous les drapeaux de l'Empire. Beaucoup, lorsque leurs années de service étaient écoulées, avaient plaisir à retourner dans leur patrie, et ils y devenaient, à leur insu, les instruments de l'influence romaine. A mesure que le contact avec les provinces devenait plus fréquent, les peuples de la rive droite du Rhin semblaient s'ouvrir insensiblement, et laissaient pénétrer chez eux les mœurs de leurs ennemis. Ils bâtissaient des maisons qui se rapprochaient du type romain[82], ils maniaient l'argent, ils buvaient du vin[83], portaient même, sans avoir jamais servi dans les légions, des noms romains[84], et subissaient, sans le vouloir, l'ascendant d'une civilisation qui aurait fini par les entraîner dans son orbite, si, dès le jour où elle fit leur connaissance, elle n'avait porté au flanc la blessure mortelle dont elle devait périr. Qu'on se rappelle ici la dévotion romaine des Ubiens, et qu'on se souvienne, pour apprécier l'aptitude des Germains au progrès social, de cet étonnant roi des Marcomans, nommé Maroboduus, qui, dès le premier siècle, avait ébauché au-delà des montagnes de la Bohême un royaume germanique civilisé. Ce ne sont là sans doute que des exceptions; mais, s'il est vrai de dire qu'en général les Germains furent rebelles au joug romain comme d'ailleurs à toute espèce de joug, il faut ajouter que jamais, ni comme individus ni comme nation, ils ne se montrèrent rebelles à la culture romaine. S'ils restèrent barbares, c'est parce que l'Empire manqua à sa tâche, c'est parce que Rome n'avait plus dans son sein la vertu et la vigueur morales qui sont nécessaires pour assimiler les peuples. Ce fut là l'irréparable malheur de la civilisation antique. Elle fut détruite par les premiers barbares dont elle négligea de faire l'éducation.
[82] Ammien Marcellin, XVII, 1, 7.
[83] Tacite, German., 5.
[84] Ammien Marcellin, XVI, 12, 25.
Ainsi, c'est bien manifeste, les Francs et les autres peuples germaniques ne devinrent un vrai danger pour le peuple romain que le jour où il sentit se ralentir dans son sein la circulation de la vie. Il s'aperçut alors de la supériorité de leurs qualités militaires et autres, mais lui-même avait perdu les siennes, qui avaient fait de lui le dominateur du monde. Le courage fou des barbares en face du danger n'eût pas fait trembler les soldats qui avaient combattu contre Pyrrhus et contre Annibal, et leur simplicité de mœurs n'aurait pas été un objet de surprise pour les armées de Fabricius ou de Curius Dentatus. Quant à leur nombre, il n'eût eu rien de particulièrement alarmant pour les hommes qui menaient les colonies de la République prendre possession du sol de l'Italie et des provinces. Mais lorsque les Romains amollis par les jouissances de la vie civile eurent vu leur nombre diminuer en même temps que leur valeur, alors les qualités qui leur avaient été longtemps communes avec les Germains leur apparurent chez ceux-ci comme l'apanage exclusif de la barbarie. Elles le furent en effet, mais de par l'histoire et non en vertu des lois de la nature. Ce qu'une civilisation corrompue avait fait perdre aux uns, une barbarie robuste l'avait conservé aux autres. Si les Francs manquèrent de gladiateurs, de cochers, d'histrions et de courtisanes, c'est parce qu'ils étaient jeunes et pauvres, nullement parce qu'ils étaient Germains. Ils avaient les vertus de leur état social, et s'ils en acquirent de nouvelles par la suite, ils les durent à l'Évangile et non à leur race.
On put voir alors, par un exemple à jamais mémorable, à quel point les qualités morales pèsent plus dans la destinée des peuples que les supériorités intellectuelles. Arrivé au maximum de civilisation dont était capable la société antique, riche, lettré, policé, jouissant d'une organisation politique et administrative sans pareille, disposant des ressources incalculables d'un État qui était l'héritier des siècles, le monde romain devint la proie lamentable de barbares grossiers, pour lesquels les grands mots de patrie et de civilisation n'avaient pas de sens, et dont tout stratégiste pouvait se flatter d'avoir raison sur un champ de bataille, avec une armée disciplinée. Mais ces barbares avaient la fougue, l'élan, l'enthousiasme, l'horreur du repos, le génie de la lutte et la passion de la gloire. L'exubérance d'une jeunesse intacte bouillonnait dans ces rudes et forts tempéraments, ouverts avec avidité à toutes les jouissances de la vie, mais énervés par aucune. Capables de tous les efforts pour conquérir le monde, comment n'eussent-ils pas fini par l'arracher à ceux qui n'étaient pas capables même de le garder?
Comme on l'a déjà indiqué, l'ardente vitalité de ces natures se traduisait par une étonnante puissance de reproduction. En face de la Gaule qui se mourait, épuisée comme le reste du monde romain, la Germanie était une fourmilière dont les noirs essaims se renouvelaient avec une persistance désespérante. On avait beau les écraser dans des batailles meurtrières, en réduire d'innombrables multitudes en esclavage, promener le fer jusque dans leurs retraites les plus cachées; ils reparaissaient dès le lendemain de leurs défaites, aussi nombreux et plus acharnés que jamais. Ils semblaient sortir de dessous terre, et l'on eût dit, écrit un contemporain, qu'ils étaient restés intacts pendant des siècles[85]. A plusieurs reprises nous voyons les empereurs, sur le point d'engager la lutte contre eux, s'effrayer de l'exiguïté de leur armée en regard de la multitude des ennemis[86]. En réalité, ils étaient nombreux parce que les Romains devenaient rares, et parce que la natalité chez eux suivait un cours régulier et continu. Ils ne connaissaient pas, dit avec amertume un moraliste romain, l'art de limiter le nombre des enfants[87]; au contraire, ce nombre était pour les parents la richesse, pour la nation l'avenir. Aussi, chaque fois qu'une génération succombait sur les champs de bataille, une autre surgissait derrière elle qui prenait sa place, comme le flot succède au flot dans une source intarissable. Ni les misères nombreuses de leur genre de vie, ni les abondantes saignées que pratiquait la guerre, ni l'écoulement continu de leurs forces les plus jeunes vers l'Empire, ne parvenaient à entamer leur supériorité numérique sur les Romains, chez lesquels l'extinction progressive de la natalité était comme la plaie béante qui vidait les artères et le cœur.
[85] Amm. Marcell., XXVIII, 5, 9; Panegyr. latin., X, 17, et Libanius, Orat. III basilic., p. 138 (Paris, 1627); Zosime, I, 30, 68.
[86] Zosime, l. c.
[87] Tacite, Germania, c. 19.
Si, dans de pareilles conditions, l'empire ne devint pas plus tôt la proie des barbares, cela tient à la supériorité qu'il retirait des énormes ressources emmagasinées par le travail des générations antérieures. Il y avait là un capital qui, à la vérité, ne se renouvelait plus, mais qui, pendant longtemps encore, lui permit de vivre de son passé. Dans l'héritage qu'il était réduit à dévorer, il trouvait en première ligne l'antique prestige qui l'entourait, aux yeux des barbares eux-mêmes, d'une espèce d'auréole divine. L'idée de le détruire ne leur vint que peu à peu; ils avaient pour lui une vénération superstitieuse; ils croyaient à la puissance surnaturelle qui châtiait les violateurs de la majesté romaine. Le moment vint où ils se défirent de cette superstition, mais alors elle se transforma en une espèce de dogme politique: l'Empire leur parut, comme aux Romains, la forme naturelle du monde civilisé; il convertissait ses négateurs, et Ataulf en est resté l'étonnant exemple.
Il y avait ensuite la discipline militaire, qui suffirait, presque à elle seule, pour expliquer la conquête du monde par les Romains. La discipline militaire est une force étonnante; fille de la vertu, elle peut survivre longtemps à sa mère, et en présenter la vive image au point de faire illusion à des moralistes superficiels. Nulle part, dans l'antiquité, elle ne s'était affirmée avec plus d'énergie que dans les armées romaines, et les écrivains de Rome, avec une perspicacité remarquable, l'ont signalée comme la cause principale des triomphes de leur patrie. Quelle merveille, aux yeux des barbares, qu'une armée romaine en marche, et quelle merveille que son camp! Introduit dans ce sanctuaire du dieu des combats, le barbare était saisi du même frisson d'admiration qui le prenait dans les rues des grandes villes. Il faut voir la stupeur des rois alamans Macrien et Hariobaud, lorsque, conduits dans un campement romain pour y traiter de la paix, ils se trouvèrent au milieu des aigles et des enseignes, et qu'ils contemplèrent pour la première fois l'éclat des armes et la richesse des uniformes! Un autre roi, Vadomarius, venu avec eux, se souvenait avec une espèce d'orgueil d'avoir déjà été témoin d'un si imposant spectacle, parce qu'il vivait dans le voisinage de la frontière romaine; mais il partageait leur joie et leur admiration[88]. On se tromperait si l'on se figurait que la supériorité de l'armée romaine ne reposait que sur la savante cohésion de toutes ses parties: elle se retrouvait dans chacun de ses soldats. Le plus chétif légionnaire, grâce à l'éducation reçue, l'emportait sur les géants des armées germaniques; même dans les luttes corps à corps, il ne leur était pas inférieur[89]. Quant à la stratégie, qu'en connaissaient les Germains? Prévoir l'imprévu, déjouer les ruses les plus savantes de l'ennemi, le surprendre lui-même, enlever ses chefs par quelque hardi coup de main, amener à l'heure voulue sur le champ de bataille les forces nécessaires pour décider le succès, c'était un art que les Romains possédaient seuls. Les barbares finirent cependant par l'apprendre à leur école, et, à leur tour, ils en enseignèrent le secret à leurs compatriotes restés outre Rhin. Souvent même la trahison des officiers romains, lorsqu'il leur arrivait de se souvenir de leur sang barbare, livrait à leurs anciens compatriotes le secret des opérations dirigées contre eux[90]. Ainsi la supériorité militaire passait aux barbares[91] en même temps qu'elle disparaissait des armées romaines, que nous voyons, par endroits, retourner à la guerre de partisans, à la guérilla, à l'exploit isolé du coupeur de têtes[92]. Ce qui resta le plus longtemps à l'Empire, même après qu'il n'eut plus de soldats, ce furent les généraux; mais, comme ils devenaient de plus en plus rares, et qu'il eut l'aveuglement de faire périr les deux derniers[93], il se trouva finalement destitué de tout.
[88] Amm. Marcell., XVIII, 2, 16-17.
[89] Id., XVI, 12, 47: Pares enim quodammodo coivere cum paribus, Alamanni robusti et celsiores, milites usu nimio dociles: illi feri et turbidi, hi quieti et cauti: animis isti fidentes, grandissimis illi corporibus freti.
[90] Par exemple Ammien Marcellin, XIV, 10, 8; XXIX, 4, 7; XXXI, 10, 3.
[91] Végèce, III, 10. Hanc solam (sc. artem bellicam) hodie barbari putant esse servandam: cetera autem in hac arte consistere omnia, aut per hanc assequi se posse confidunt.
[92] Zosime, III, 7.
[93] Stilicon et Aétius.
La diplomatie enfin, cette stratégie des pouvoirs qui ont renoncé à la guerre, mettait dans la main de Rome tous les fils qui faisaient mouvoir les affaires humaines. Par elle, l'Empire maintenait les barbares dans un état de division, leur suscitait des ennemis au moment le plus critique, pénétrait le secret de leurs projets pour les déjouer d'avance, renversait des chefs nationaux qui le gênaient et les remplaçait par des hommes à sa dévotion. L'Empire a beaucoup recouru à ce moyen de gouvernement, et, on l'a déjà vu, ses écrivains considéraient les divisions entre barbares comme une des garanties de la paix romaine[94]. Il ne s'est pas borné à échanger des ambassades avec eux, et à compter, pour le succès, sur la supériorité de ses négociateurs; il a eu à sa disposition tout un peuple d'agents subalternes qui recouraient aux artifices les plus vulgaires, comme ce Bonosus, le plus grand buveur de son temps, qui, le verre en main, tenait tête aux envoyés des barbares, et leur faisait révéler après boire tout ce qu'ils avaient intérêt à cacher[95]. L'assassinat politique faisait partie de cette diplomatie savante, et il ne sort pas la moindre protestation de la bouche de l'historien qui raconte ces flétrissants procédés[96]. Seulement, sur ce terrain-là aussi, les barbares finirent par battre les Romains. L'on verra Honorius devenir la dupe d'Attila, Majorien succomber sans combat sous les intrigues de Genséric, et le Suève Ricimer se maintenir avec une prospérité étonnante à la tête de l'Empire pendant plusieurs règnes consécutifs. Ainsi les diplomates auront passé dans le camp des barbares, suivis par la Fortune qui n'aime pas la vieillesse.
[94] V. ci-dessus, p. 32.
[95] Vopiscus, Bonosus, 14.
[96] Ammien Marcellin, XXVII, 10, 3.
Il est temps de voir comment s'accomplit cette longue et lente substitution du monde germanique au monde romain. L'histoire du peuple franc et de ses luttes de deux siècles avec l'Empire expirant va nous en présenter le tableau dans toute sa vérité dramatique.
III
LES FRANCS EN BELGIQUE
A partir du jour où les noms des Francs et des Alamans viennent de retentir dans l'histoire, l'Empire ne connaîtra plus un instant de repos sur sa frontière septentrionale. De la mer du Nord jusqu'à Mayence, c'est le premier de ces deux peuples qui frappe à coups redoublés à ses portes; de Mayence jusqu'au Danube, c'est l'autre qui ne cesse de tenir les légions en haleine. L'immensité de la ligne de défense, l'impétuosité des attaques, souvent même leur simultanéité, qui permettrait de croire qu'elles étaient concertées, c'en était plus qu'il ne fallait pour convertir en un labeur écrasant la tâche de veiller à la sécurité des frontières romaines sur le Rhin et sur le Danube.
Ce sont les Alamans qui entrent en scène les premiers. En 214, l'empereur Caracalla les bat sur les bords du Rhin et les poursuit jusque sur ceux du Danube, d'où il rapporte le titre d'Alémanique. Leurs incursions, renouvelées sous le règne d'Alexandre Sévère, forcèrent le jeune empereur à revenir d'Orient: ce fut pour tomber sous les coups des assassins (234), soudoyés probablement par le Goth Maximin, qui se fit son successeur. Maximin continua la guerre contre les Alamans, et, au retour de sa campagne, il écrivit au sénat avec une emphase ridicule: «J'ai fait plus de guerres que personne avant moi. J'ai apporté dans l'Empire plus de butin qu'on n'en eût pu espérer. J'ai fait tant de captifs que c'est à peine si le sol romain pourra les porter tous[97]...»
[97] Julius Capitolinus, Maximini duo, c. 13.
Ce grossier fanfaron disparut de bonne heure; mais les troubles prolongés qui suivirent sa mort, et qui laissèrent l'Empire sans maître pendant plusieurs années, ouvrirent la porte à de nouveaux barbares. C'est alors que les Francs, comme nous l'avons vu, apparurent pour la première fois sous leur nom national. Leur défaite aux environs de Mayence, en 241, eut lieu dans le moment où l'Empire cherchait un empereur, et leurs modestes débuts ne semblaient pas annoncer les futurs destructeurs de la domination romaine.
Le danger paraissait venir bien plutôt d'un autre côté. En 251, l'empereur Décius périssait, à la tête d'une armée romaine, dans une lutte acharnée contre les Goths en Illyrie, et son cadavre, abandonné sur le champ de bataille, devenait la proie des loups. La destinée de son successeur Valérien fut plus tragique encore: obligé d'abandonner le Rhin pour aller en Orient repousser les Perses, il tomba dans leurs mains après une défaite, et devint le jouet de son féroce vainqueur. Vivant, il servit de marchepied à Sapor pour monter à cheval; mort, sa peau tannée et teinte en rouge fut suspendue dans un temple, trophée cruel qu'on y exhibait pendant que son fils Gallien célébrait à Rome de prétendus triomphes sur les Perses.
Ainsi toutes les forces de la barbarie se déchaînaient à la fois sur le monde romain: les Perses en Orient, les Goths sur le Danube, les Francs et les Alamans sur le Rhin. A ces deux derniers peuples, Valérien, en partant pour l'Orient d'où il ne devait pas revenir, avait opposé son fils Gallien, qui, d'abord, ne parut pas inférieur à sa tâche. Il s'était donné pour mission de protéger le passage du Rhin, il avait remporté quelques succès sur les Francs, et il était parvenu à s'assurer l'alliance d'un des chefs barbares, ce qui lui avait permis de resserrer un peu son énorme ligne de défense[98]. Son père s'était montré satisfait de lui et lui avait décerné le titre de Germanique. Mais bientôt il se montra sous son vrai jour. Non dépourvu de talent, Gallien était une nature absolument énervée par la décadence, incapable de prendre rien au sérieux, même sa mission de chef du genre humain. Viveur spirituel et dénué de sens moral, il se consolait par des bons mots de la perte des provinces, et il menait en riant le monde à sa ruine.
[98] Zosime, I, 30.
Les Francs avaient beau jeu contre un pareil adversaire. Ils se répandirent de nouveau à travers les provinces de la Gaule, comme à l'époque d'Aurélien; ils la traversèrent d'un bout à l'autre, pillant et saccageant tout, pénétrèrent de là en Espagne, saccagèrent la grande ville de Tarragone, s'emparèrent ensuite d'une flotte et allèrent continuer la série de leurs dévastations sur les côtes de l'Afrique[99]. Les populations gauloises eurent alors l'avant-goût de toutes les horreurs de l'invasion; elles se rendirent compte que l'Empire ne les protégeait plus, et, abandonnées de leur protecteur naturel, elles éprouvèrent le besoin de veiller elles-mêmes à leur défense. Telle fut l'origine du mouvement séparatiste qui se produisit dans leur sein. Il était dirigé moins contre la civilisation romaine que contre l'Empire, moins contre l'Empire que contre l'empereur. On voulait un empereur gaulois pour remplacer le César de Rome, qui ne remplissait plus sa tâche; on voulait un défenseur qui pût se porter immédiatement sur le théâtre du danger, au lieu d'être rappelé en Orient quand le Rhin était forcé par les bandes germaniques. En d'autres termes, ce qu'on a appelé l'Empire gaulois était l'ébauche d'un système nouveau réclamé par les circonstances, et auquel Dioclétien devait plus tard attacher son nom par la fondation de la tétrarchie.
[99] Aurel. Vict., Cæs., 53; Eutrope, IX, 17; Paul Orose, VII, 22.
L'homme qui se mit à la tête de la sécession gauloise avait jusque là mérité au plus haut point la confiance des empereurs. Postumus, duc du Limes d'outre Rhin, était un homme de basse naissance, dont tout le monde s'accordait à reconnaître le mérite. Valérien l'avait comblé des plus grands éloges, l'avait même comparé aux héros de l'ancienne république, aux Corvinus et aux Scipions, et déclaré digne de la pourpre impériale. Bien plus, il lui avait confié la direction de son fils Gallien, et celui-ci, devenu empereur à son tour et obligé de partir pour l'Orient, n'avait pas cru pouvoir remettre en des mains plus sûres la tutelle de son jeune fils Saloninus.
Mais il est des circonstances qui mettent en défaut les dévouements les plus éprouvés. Postumus se crut-il prédestiné à sauver sa patrie, ou la vision de la pourpre mise à sa portée lui troubla-t-elle le sens moral? on ne sait. Il fit périr l'enfant dont il avait la garde, se laissa proclamer empereur des Gaules, et s'établit à Cologne, dans la grande ville du Rhin, qui devint pour quelques années la capitale d'un empire, et la Rome du Nord avant Trèves. Il y avait quelque grandeur, pour le nouveau souverain, à prendre possession d'un poste si dangereux, à l'extrémité de la civilisation et vis-à-vis de l'ennemi. Postumus, en cela, justifiait l'appréciation de Valérien, et montrait qu'il avait l'âme d'un Romain d'autrefois.
La nouvelle monarchie, qui comprenait avec la Gaule l'Espagne et la Bretagne, dura treize ans (260-273), et l'on peut même s'étonner de cette longévité relative. En somme, la proclamation d'un empire gaulois semblait un attentat à l'unité sacrée du monde romain; c'était presque un schisme religieux, et elle froissait quelque chose dans la conscience des hommes civilisés. Cependant ses débuts furent pleins d'espoirs. Postumus se montra digne de la confiance de la Gaule, qui respirait à l'aise sous son gouvernement. Il la nettoya des bandes franques et alémaniques, il reprit les postes dont les barbares s'étaient emparés, il releva sur la rive droite du Rhin les châteaux et autres ouvrages de défense destinés à protéger le fleuve[100]; il se fit de ses ennemis des alliés, et, comme d'autres empereurs avant lui, il enrôla quantité de Francs dans ses armées. Menacé par Gallien, il s'adjoignit un collègue (nouvel exemple dont Dioclétien devait faire son profit!) et tint tête, non sans succès, au tyran qui le traitait d'usurpateur. Malheureusement il tomba sous les coups d'un assassin, après sept ans d'un règne qui n'avait pas été sans gloire[101].
[100] Trebellius Pollio, Lollianus. Il y a des monnaies de lui à l'Hercule Deusoniensis. (Dom Bouquet, I, 611, note c.)
[101] Trebellius Pollio, Triginta tyranni, 3.
Sa mort rendit le courage aux Francs: ils se jetèrent de nouveau sur la Gaule et brûlèrent une seconde fois les châteaux romains. On dit que Lollianus, successeur de Postumus, parvint à les reprendre et à les rebâtir; cela est douteux, puisqu'il ne régna pas en tout une année, et qu'il tomba, comme son prédécesseur, sous les coups des soldats que sa sévérité rebutait[102]. Victorinus, le troisième empereur gaulois, avait aussi quelque mérite; mais sa passion pour les femmes le fit tuer avec son fils, à Cologne, par un mari outragé[103]. Sa mère, Victorine, à l'ascendant de laquelle il devait la pourpre, et qui, sous le nom de mère des camps, avait gardé une énorme influence sur l'armée, fit alors élever au trône un jeune soldat qui avait travaillé dans une fabrique d'armes: il s'appelait Marius. Ce forgeur, qui avait pour trône son enclume, n'eut que le temps d'adresser la parole à ses soldats. Dans le discours qu'il leur tint après son avènement, faisant allusion à son ancienne profession, il émit l'espoir de faire sentir à tous les barbares que le peuple romain savait manier le fer comme son chef. Trois jours après, Marius n'était plus: un ancien camarade, jaloux de son élévation, l'avait assassiné[104]. Cette fois, Victorine désigna au choix des soldats Tétricus, qui fut le dernier empereur gaulois. C'était le moment où Rome, si longtemps ébranlée, se ressaisissait enfin sous un de ses souverains les plus énergiques, ce même Aurélien qui avait commencé sa carrière par une victoire sur les Francs, et qui venait de rétablir sur tous les points l'unité de l'empire. Tétricus n'osa pas résister au vainqueur de l'Orient: lorsqu'Aurélien pénétra en Gaule, il trahit sa propre cause et sauva sa vie en se rendant sans lutte[105]. Aurélien acheva la pacification de la Gaule en refoulant les Francs qui l'avaient envahie[106], et alla célébrer à Rome un triomphe où des captifs de ce peuple figurèrent à côté des représentants de vingt autres nations[107].
[102] Idem, o. c. 5.
[103] Idem, o. c. 6.
[104] Idem, o. c. 8.
[105] Idem, o. c. 24.
[106] Aurelius Victor, Cæsar., c. 35.
[107] Vopiscus, Aurelianus, c. 33.
L'Empire gaulois périssait parce qu'il n'avait plus de raison d'être, et la déposition de Tétricus était le dénouement le plus vrai d'une situation sans issue. Elle aurait à peine attiré l'attention, sans un manque de grandeur qui faisait contraste avec l'importance des intérêts en cause. Autrefois, l'empereur vaincu se passait une épée au travers du corps: Tétricus, lui, se laissa servir une pension et fit une fin bourgeoise.
Qu'on ne croie pas, cependant, que l'Empire gaulois ait été inutile. S'il n'avait pas été là pour défendre la ligne du Rhin et du Danube, comment Rome, assaillie sur tous les points de son immense frontière, eût-elle suffi à la tâche? On le vit bien en 270, lorsque l'invasion alémanique en Italie, malgré les victoires remportées sur elle par Aurélien, mit la Ville aux abois et détermina le sénat à ouvrir les livres sibyllins. Et cependant c'était à un moment où toutes les forces des barbares étaient divisées; une partie seulement menaçait la péninsule, pendant que les autres luttaient pour ou contre les empereurs de Cologne. On comprend donc que des écrivains du troisième siècle aient considéré ces derniers comme des hommes providentiels, suscités à leur heure pour servir de boulevard contre la barbarie[108].
[108] Trebellius Pollio, Triginta tyranni, 5. Adsertores Romani nominis extiterunt. Quos omnes datos divinitus credo, ne... possidendi romanum solum Germanis daretur facultas.
Si l'empereur Glaive-au-Poing, comme l'appelaient les soldats, avait tenu les barbares en respect pendant le reste de son règne, sa mort fut pour eux le signal d'un déchaînement sans pareil. Francs et Alamans, comme s'ils s'étaient donné le mot d'ordre, forcèrent aussitôt les lignes du Rhin et du Danube. Le Rhin fut sans doute franchi sur plusieurs points à la fois, après que les travaux de défense de la rive droite eurent été emportés; la flottille qui croisait dans les eaux inférieures du fleuve fut incendiée, les châteaux de la rive gauche réduits en cendres, soixante-dix villes livrées au pillage et à la destruction. Toute la Gaule fut littéralement jonchée de ruines. De tous les désastres que lui ont infligés, au cours des siècles, ses divers envahisseurs, celui-ci fut le plus cruel; les horreurs n'en ont été égalées ni par l'avalanche de peuples qui ouvrit d'une manière si tragique le cinquième siècle, ni, plus tard, par les incursions répétées des Normands[109].
[109] Innombrables sont les séries monétaires trouvées dans les ruines des maisons romaines incendiées, et qui s'arrêtent aux empereurs gaulois ou encore à Aurélien. V. ce que dit déjà Bucherius, Belgium Romanum, p. 203.
Heureusement pour Rome, cette fois, les légions d'Orient, qui s'étaient attribué la nomination de l'empereur, avaient mis la main sur un héros. Probus, qui s'était illustré par de précédentes campagnes contre les Francs, fut un des plus grands généraux qui aient occupé le trône impérial, et son règne un des plus beaux dont l'histoire ait gardé le souvenir. Probus tint tête aux Francs et aux Alamans: il en extermina, dit-on, quatre cent mille sur le sol de la Gaule; il refoula ceux qui restaient, les uns au-delà du Rhin, les autres au-delà du Neckar; il reprit les villes envahies, il alla dompter les Francs jusqu'au fond de leurs marécages; il rétablit la ligne du Rhin, il releva même les avant-postes romains sur la rive droite du fleuve, comme avait déjà fait Postumus. Cette guerre de frontières avait quelque chose de particulièrement atroce; c'était une véritable chasse à l'homme, et tous les jours on apportait à l'empereur des têtes d'ennemis, qu'il payait un sou d'or la pièce. Enfin les barbares perdirent courage, et neuf de leurs rois vinrent demander la paix. Probus ne céda pas facilement. Il voulut des otages, il exigea ensuite du blé et du bétail pour nourrir son armée, il désarma ceux des ennemis qu'il dut renoncer à châtier; quant à ses captifs, il versa les uns dans son armée, et établit les autres, à titre de colons, dans les provinces dépeuplées[110].
[110] Vopiscus, Probus, 13 et 14.
L'Empire fut à bon droit reconnaissant envers le grand homme qui l'avait sauvé. Le sénat l'acclama avec enthousiasme et lui décerna le titre de francique, et les fêtes de son triomphe furent les plus éclatantes qu'on eût vues depuis longtemps. Des gladiateurs francs combattirent dans l'amphithéâtre: Rome, après avoir tremblé devant leur bravoure, ne dédaignait pas de s'en faire un spectacle et un divertissement. En voyant ce qui restait de ses redoutables ennemis s'entre-tuer pour lui faire plaisir, elle put, selon la parole d'un historien, se persuader que Probus allait faire ce que n'avait pu Auguste: réduire la Germanie en province romaine[111]. C'était une erreur, et un incident qui se passa vers cette époque montre bien que ce n'étaient pas les barbares qui étaient menacés du joug.
[111] Id., o. c. 3.
Parmi les Francs que Probus avait cantonnés dans les diverses provinces de l'Empire, il s'en trouvait à qui il avait assigné des terres près du Pont-Euxin. Ces exilés, qui regrettaient la terre natale et la liberté, mirent la main sur des vaisseaux, pillèrent les côtes de la Grèce et de l'Asie, de là visitèrent le littoral de la Libye, qu'ils désolèrent également, allèrent épouvanter Carthage, vinrent ensuite s'emparer de la ville de Syracuse, puis, entrant dans l'Océan par les colonnes d'Hercule, regagnèrent triomphalement les bouches du Rhin, après une des navigations les plus audacieuses dont l'histoire ait gardé le souvenir[112]. Le chroniqueur qui raconte cet exploit se montre stupéfait de tant d'audace et indigné de tant de succès; mais ce qui nous frappe autant que l'énergie virile de ces héros barbares, c'est l'impuissance d'un empire qu'ils traversent d'un bout à l'autre, non pas en fugitifs qui se cachent, mais en pirates qui font flamber partout l'incendie pour raconter leur passage. Quel présage pour l'avenir, et quel légitime sujet d'inquiétude pour le patriotisme romain!
[112] Panegyr. lat., v. 18; Zosime, I, 71. Cf. Fustel de Coulanges, l'Invasion germanique, p. 369, qu'il faut lire avec précaution.
Malgré les victoires de Probus, les Francs du Rhin n'étaient pas domptés, et le moindre trouble dans l'intérieur de l'Empire pouvait les ramener en Gaule. Ce fut l'espoir d'un usurpateur du nom de Proculus, qui, s'étant revêtu de la pourpre à Lyon, et ayant été battu par Probus, se réfugia chez eux: il était, paraît-il, d'origine franque, et il comptait sur la fidélité des hommes de sa race. Mais, dit le chroniqueur romain, les Francs, qui se font un jeu de trahir leur parole[113], abandonnèrent leur compatriote, et Proculus tomba dans les mains de Probus, qui le fit mettre à mort[114]. Ils semblent avoir été un peu plus fidèles à un autre usurpateur du nom de Bonosus. Ce dernier, qui occupait un commandement en Basse-Germanie, avait laissé brûler par les barbares la flottille du Rhin; puis, pour se dérober au châtiment qu'il redoutait, il avait imaginé de se proclamer empereur. Ce fut sans doute l'appui des Francs eux-mêmes qui lui permit de s'affermir à Cologne et de résister pendant quelque temps à Probus; finalement toutefois, il fut vaincu, et il termina ses jours par le suicide[115].
[113] Francis, quibus familiare est ridendo fidem frangere. Vopiscus, Proculus, c. 13.
[114] Id., ibid., l. c.
[115] Vopiscus, Bonosus, 14 et 15.
Ainsi, partout Probus triomphait. Un historiographe romain a dit que, s'il avait vécu, le monde n'aurait plus connu de barbares[116]. Mais les barbares remplissaient l'Empire au moment où s'écrivait cette phrase pompeuse; ils ne se contentaient pas d'amuser par le spectacle de leur mort les désœuvrés de l'amphithéâtre: ils fertilisaient par leurs sueurs le sol de ses provinces, ils défendaient ses frontières contre leurs propres compatriotes, en sorte qu'on eût pu dire que dès lors l'Empire était une proie que se disputaient ses défenseurs et ses ennemis. Dans de pareilles conditions, à quoi servait la valeur militaire d'un empereur? Les victoires ne faisaient qu'ajourner la crise, elles ne la conjuraient pas. On le vit bien à la mort de Probus. Sans perdre de temps, les hordes franques se répandirent de nouveau sur la Gaule septentrionale, l'assaillant par terre et par mer à la fois, car on a vu que parmi ces peuples il y en avait qui étaient familiarisés avec les flots, et que n'effrayaient pas les hasards de la navigation la plus lointaine.
[116] Id., Probus, 20.
Dioclétien eut le mérite de comprendre que, pour sauver l'Empire, c'étaient des réformes intérieures et non des succès militaires qu'il fallait. Il ne vit pas la vraie cause du mal dont mourait l'État, parce qu'elle était trop haute et trop lointaine pour se laisser découvrir par la perspicacité de l'homme politique, mais il se rendit parfaitement compte des phénomènes par lesquels se traduisait son influence sur la vie publique du monde romain. Devant les difficultés intérieures, les plus brillants succès militaires restaient inefficaces: à quoi servaient les victoires d'un Probus, puisque, grâce à l'électivité de l'empereur, le bras d'un vulgaire assassin pouvait décapiter l'Empire et le jeter sans défense aux pieds de l'ennemi? D'autre part, il n'était plus possible qu'un seul homme, quelle que fût sa supériorité, tînt tête à des adversaires qui étaient disséminés depuis les rivages de la mer du Nord jusqu'aux bords de l'Euphrate. Il fallait donc, avant tout, assurer la transmission régulière du pouvoir et alléger les charges de l'empereur. Toute la réforme de Dioclétien pivota sur ce double principe, et vint se concentrer dans l'établissement de la tétrarchie. Désormais, tout en conservant l'indestructible unité qui était sa force et sa raison d'être, l'Empire partagea entre deux Augustes le fardeau des sollicitudes et des labeurs du trône, et il leur adjoignit deux Césars, cooptés par eux-mêmes, qui devaient être leurs lieutenants de leur vivant et leurs successeurs après leur mort. Telle était la réforme, suggérée par les nécessités contemporaines, et qui pouvait, dans une certaine mesure, se réclamer des illustres exemples donnés, sous la dynastie antonine, par le plus beau siècle de l'Empire. Œuvre d'un génie sagace et pondéré, elle a incontestablement produit des résultats considérables. Si le quatrième siècle est parvenu à enrayer l'affreux travail de décomposition politique et sociale du troisième, il le doit en grande partie à un ensemble de mesures qui ont conjuré les crises dynastiques et facilité la défense des provinces. Sans doute, le remède était purement empirique, et son efficacité ne dura qu'un temps; mais, appliqué à une des heures les plus critiques dans la vie de l'État romain, il peut être considéré comme une de ces inspirations du génie qui, sur les champs de bataille, rétablissent soudain les chances d'une armée fléchissante, en améliorant ses positions stratégiques.
Il était temps, car la Gaule était à deux doigts de sa perte. A l'intérieur, la révolte des Bagaudes remplissait tout le pays de troubles et de violences. Au dehors, la ligne des frontières cédait de nouveau sous l'assaut d'une multitude de peuplades. A côté des Francs et des Alamans, ennemis de vieille date, apparaissaient les Burgondes, les Hérules, les Chaibons, d'autres encore[117]. La mer elle-même était sillonnée par des multitudes d'embarcations saxonnes et franques qui pillaient les rivages. Les empereurs avaient confié le commandement de la flotte romaine à un Ménapien du nom de Carausius, qui connaissait la navigation pour l'avoir pratiquée dans sa jeunesse. Établi à Boulogne, à l'entrée du détroit par lequel les pirates barbares pénétraient dans la Manche, Carausius était le maître des communications entre cette mer et celle du Nord; s'il eût été fidèle, les rivages de la Gaule n'auraient eu rien à craindre de la part des envahisseurs. Mais l'Empire s'aperçut bientôt que l'amiral était de connivence avec les pirates: il les laissait passer impunément, et se contentait, quand leurs flottes se présentaient à l'entrée du détroit pour regagner leur pays, de prélever sa part sur le butin qu'ils avaient fait[118].
[117] Panegyr. lat., II, 5.
[118] Eutrope, IX, 21; Aurelius Victor, Cæsares, 39, 16.
Rude était donc la tâche de Maximien, le nouveau collègue que Dioclétien s'était adjoint en qualité d'Auguste, avec la mission de défendre l'Occident et en particulier la Gaule. Maximien était un soldat énergique et un assez bon général, mais un esprit sans élévation et une âme sans grandeur. Il possédait les qualités qu'il fallait pour écraser une révolte, et il noya celle des Bagaudes dans des flots de sang, de même qu'au dire des traditions ecclésiastiques, il avait exterminé par les supplices les chrétiens qu'il avait trouvés dans son armée. Sa lutte contre les barbares fut longue et acharnée. Il commença par vaincre les Alamans et les Burgondes, avec plusieurs tribus saxonnes dont le nom apparaît pour la première fois dans nos annales[119]. Il tourna ensuite ses armes contre les Francs; mais ceux-ci le prévinrent par un de ces hardis coups de main qui leur étaient familiers.
[119] Panegyr. lat., II, 5; III, 7.
Le 1er janvier 287[120], Maximien était à Trèves, où il inaugurait son premier consulat par les fêtes habituelles, lorsque soudain on annonça que les Francs étaient dans le voisinage. Aussitôt le trouble et l'émoi succédèrent à l'allégresse: l'empereur dut jeter les insignes de consul pour revêtir les armes, et courut en hâte à la rencontre de l'ennemi. Ce ne fut sans doute qu'une escarmouche, car dès le même jour il rentrait victorieux à Trèves. Nous connaissons cet épisode par un panégyriste qui glorifie l'empereur d'avoir trouvé le temps, en une courte journée d'hiver, d'être consul le matin et général victorieux le soir[121]. Ce qui mérite plus d'admiration, c'est l'audace de quelques barbares traversant une province romaine et venant braver un empereur sous les murs de sa capitale!
[120] Et non 288, comme dit Am. Thierry, Histoire de la Gaule sous la domination romaine, II, p. 51, qui brouille ainsi toute la chronologie du règne de Maximien.
[121] Panegyr. lat., II, 6.
L'explication de cette témérité se trouve en partie dans les événements qui se passaient alors au sein de la Gaule. Maximien, ayant eu connaissance de la conduite de Carausius, avait prononcé contre lui une sentence de mort, et le Ménapien, jetant aussitôt le masque, s'était fait proclamer empereur par ses soldats. Maître de la mer, il s'empara de la Bretagne, dont il fit le siège principal de sa puissance, pendant que la possession de la flotte et celle du port de Boulogne lui permettait de fermer l'accès de son île à la vengeance des Romains. Aidés, encouragés, appelés par lui, les pirates barbares, devenus ses alliés, s'installèrent dans de solides positions le long du rivage. C'est à cette époque sans doute qu'il faut faire remonter les colonies fondées autour de Boulogne par les Saxons, et dont la trace se retrouve encore aujourd'hui, très reconnaissable, dans les noms des villages qui entourent cette vieille ville romaine[122]. Quant aux Francs, jusque-là toujours cantonnés au delà du Rhin, il leur laissa prendre l'île de Batavie[123] à peu près déserte, et même, de ce côté-ci du fleuve, une partie du pays de l'Escaut[124]. Toujours menacés sur leurs derrières par les Chauques, les Francs se débarrassaient ainsi d'une lutte sans cesse renaissante avec ces redoutables voisins, et se mettaient à l'aise en prenant possession de terrains abandonnés, qui, pour Rome, n'avaient guère qu'un intérêt stratégique.
[122] G. Kurth, La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France.
[123] Terram Bataviam sub ipso quondam alumno suo (sc. Carausio) a diversis Francorum gentibus occupatam. Panegyr. lat., VIII, 5.—Purgavit ille (sc. Constantius Chlorus) Bataviam advena hoste depulso. Id., IX, 25.—Multa ille (sc. Constantius Chlorus) Francorum millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum terras invaserant interfecit, depulit, cepit, abduxit. Id., VI, 4.
[124] V. le dernier passage cité dans la note précédente, et ajouter celui-ci: Quamquam illa regio divinis expeditionibus tuis, Caesar, vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Scaldis interfluit quamque divortio sui Rhenus amplectitur pœne, ut cum verbi periculo loquar, terra non est. Panegyr. lat., V, 8. Changer Scaldis en Vahalis est inadmissible, les manuscrits s'y opposent absolument.
Le Ménapien faisait un coup de maître en installant ses alliés dans les plaines humides de sa patrie. Les trois fleuves qui venaient y déboucher dans la mer du Nord, en face de la Bretagne, étaient les larges chaussées flottantes par lesquelles l'ennemi pouvait pénétrer dans cette île sans avoir besoin de Boulogne; y installer les Francs, c'était en prendre possession lui-même. C'est ainsi que les Francs et les Saxons, s'appuyant les uns sur les autres, couvraient les abords de la Bretagne et assuraient à leur allié la possession tranquille de toute la côte gauloise. Il n'avait rien à craindre tant que les uns lui gardaient le port de Boulogne, et les autres les bouches du Rhin.
Il fallait donc de toute nécessité que, pour châtier l'usurpateur, Maximien reprît l'un de ces postes et, si possible, tous les deux. Il se décida pour une expédition contre les Francs, sans doute parce que ces barbares lui paraissaient plus dangereux que les Saxons, et qu'il eût craint de leur laisser les mains libres en Gaule pendant que lui-même serait en Bretagne[125]. Nous voyons qu'au cours de cette expédition il franchit le Rhin et dévasta le pays des barbares. Les Francs de l'Escaut et du Wahal, intimidés par ce déploiement de forces et incapables de résister à son armée, se hâtèrent de faire leur soumission et de se déclarer les vassaux de l'Empire; à ces conditions, il leur laissa la jouissance des terres qu'ils avaient usurpées. L'acte d'hommage eut lieu dans une de ces cérémonies imposantes par lesquelles Rome s'entendait à impressionner l'imagination des barbares. Tout le peuple franc, conduit par son roi Genobaud, se présenta humblement à l'empereur, et s'engagea d'une manière solennelle à être désormais fidèle, et, sans doute, à fournir à l'empereur des contingents militaires pour prix des territoires qu'il lui laissait. La scène est restée dans la mémoire des Romains, qui n'étaient plus habitués à des spectacles si flatteurs pour leur patriotisme; ils se racontèrent longtemps ce roi barbare dont ils ne comprenaient pas le langage, mais dont ils interprétaient les gestes, et qui, tourné vers les siens, leur montrait l'empereur en leur commandant de le vénérer comme il faisait lui-même[126]. Ce Genobaud est le premier roi franc dont l'histoire ait fait mention. Si notre conjecture est fondée, il aura été le souverain de ceux de Belgique, et, à ce titre, c'est lui et non le fabuleux Faramond qui devrait ouvrir la série des rois saliens. Devenu le vassal de l'empereur, il tint désormais à titre légal la rive gauche du Rhin, mais ce titre ne changea rien à la situation des choses. En réalité, la colonie franque de l'Escaut était l'avant-poste de l'invasion et non le boulevard de l'Empire[127].
[125] Panegyr. latin., II, 7, et III, 5. Ces sources ne font pas connaître le nom du pays qui fut ainsi désolé par Maximien; mais tout indique que ce fut la région des embouchures du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut.
[126] Cum per te regnum receperit Genobaudes a teque cominus acceperit. Ce passage, mal coupé dans certains manuscrits, a donné «Genobaud Esateque», et a induit plusieurs historiens, notamment Fauriel, I, p. 165, et Amédée Thierry, Histoire de la Gaule sous la domination romaine, II, p. 53, à admettre deux rois, Genobaud et Esatech.
[127] Tuo, Maximiane Auguste, nutu Nerviorum et Trevirorum arva jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus excoluit. Panegyr. lat., V, 21. Sur l'interprétation de ce passage intentionnellement obscur, voir Pétigny, Études sur l'histoire, les lois et les institutions de l'époque mérovingienne, I, p. 149, note.
Tout en battant les alliés de l'usurpateur, Maximien pressait les mesures qui devaient lui permettre d'aller le châtier à son tour. Il fallut commencer par construire une nouvelle flotte, puisque Carausius était maître de l'ancienne. Pendant tout l'été on y travailla avec ardeur sur les chantiers qui se trouvaient à l'embouchure des fleuves. L'expédition échoua toutefois: le silence des panégyristes en est la preuve sans réplique; l'un d'eux n'y fait une allusion timide que pour attribuer l'échec à l'inclémence du temps et à l'inexpérience de l'équipage[128]. Les empereurs crurent prudent de ne pas renouveler la tentative: ils traitèrent avec le rebelle qu'ils n'avaient pu vaincre, et lui laissèrent la Bretagne[129]. Il est fort peu probable qu'ils lui aient accordé le titre d'Auguste; mais Carausius ne craignit pas de se l'attribuer dans les médailles qu'il fit frapper pour célébrer une réconciliation si heureuse pour lui. Il y figure à côté de Dioclétien et de Maximien avec l'exergue: Carausius et ses frères. Paix des trois Augustes[130].
[128] Exercitibus autem vestris licet invictis virtute, tamen in re maritima novis... Illam inclementiam maris, quæ victoriam vestram fatali quadam necessitate distulerat. Panegyr. lat., V, 12.
[129] Eutrope, IX, 22; Aurelius Victor, Cæsar, 39.
[130] Eckel, Doctrina nummorum, VIII, 47; Mionnet, II, p. 169.
Carausius et les Francs ses alliés ne jouirent pas longtemps d'une tranquillité qu'eux-mêmes, peut-être, auraient voulu laisser à l'Empire. Tout changea de face lorsque le César Constance Chlore vint remplacer Maximien dans le gouvernement de la Gaule. Ce vaillant homme ne se considérait pas comme lié par la politique de son prédécesseur vis-à-vis de l'heureux brigand ménapien; il entendit régler lui seul, et à titre souverain, les destinées de la Gaule et de la Bretagne. Son premier exploit fut de reprendre Boulogne, à la suite d'un siège mémorable, où l'armée romaine dut recourir à toutes les ressources de la poliorcétique ancienne. Après cela, pour achever d'isoler Carausius, et pendant qu'il faisait construire une flotte pour aller le chercher en Bretagne, il fondit sur ses alliés francs dans la Ménapie et dans l'île des Bataves; il poussa même au delà du Rhin, et alla donner la chasse aux ennemis de l'Empire jusque dans leurs plus lointaines retraites[131]. Ni les marécages ni les forêts ne protégèrent cette fois les barbares contre les légions romaines: il leur fallut se rendre avec femmes et enfants, et aller cultiver, pour le compte de l'Empire, les terres qu'ils avaient pillées peut-être auparavant[132]. Constance les répartit dans les solitudes des pays d'Amiens et de Beauvais, et dans les cantons abandonnés des cités de Troyes et de Langres[133]. Les habitants des provinces assistèrent avec un joyeux étonnement au défilé de ces longues chiourmes de captifs que l'on conduisait aux travaux forcés de la terre romaine. En attendant qu'ils arrivassent à destination, ils étaient employés à diverses besognes dans les villes qu'ils traversaient. Un témoin oculaire nous les montre, dans une de leurs haltes, accroupis ou couchés pêle-mêle sous les portiques des cités. Les hommes, plongés dans le morne abattement du vaincu, avaient perdu cette allure farouche qui les rendait si redoutables; leurs femmes et leurs mères les contemplaient maintenant avec mépris, tandis qu'enchaînés côte à côte, les jeunes gens et les jeunes filles gardaient le confiant abandon de leur âge et échangeaient des paroles de tendresse.
[131] Panegyr. lat., VII, 6.
[132] Ibid., V, 8 et VII, 4.
[133] Ibid., V, 21. Pendant tout le moyen âge, le souvenir de ces Francs transplantés s'est conservé au pays de Langres dans le nom du Pays Hattuariorum et en Franche-Comté dans celui du pays Amavorum ou Chamavorum, sur lesquels voyez Zeuss, Die Deutschen und die Nachbarstämme, Munich 1837, p. 582 et suivantes, et Longnon, Atlas historique de la France, texte explicatif, pp. 96 et 134.
«Ainsi donc, s'écrie le témoin cité tout à l'heure, le Chamave et le Frison labourent maintenant pour moi; ces pillards, ces nomades sont aujourd'hui des manœuvres aux mains noircies par le travail des champs; je les rencontre au marché, vendant leur bétail et débattant le prix de leur blé. Ce ne sont pas seulement des colons; vienne l'heure du recrutement, on les verra accourir, conscrits volontaires qui supporteront toutes les fatigues, et qui courberont le dos sous le cep du centurion, heureux de servir l'Empire et de porter le nom de soldat[134].»
[134] Panegyr. lat., V.
Maître de Boulogne et vainqueur des Francs, Constance pouvait entreprendre la conquête de la Bretagne. Il monta sur la flotte qu'il avait fait construire et partit pour une expédition contre Allectus, qui, après avoir assassiné Carausius, venait de se mettre à sa place. Le vieux Maximien, pendant ce temps, devait veiller sur la ligne du Rhin et en écarter les barbares[135]. Mais, soit qu'il fût affaibli par l'âge, soit qu'il lui répugnât d'être en quelque sorte le lieutenant de son César, il laissa passer les Alamans, et Constance, revenu de sa campagne victorieuse d'outre-Manche, qui avait remis la Bretagne sous l'autorité romaine, eut toutes les peines du monde à refouler ces nouveaux agresseurs. Après avoir failli tomber dans leurs mains sous les murs de Langres, il finit par les tailler en pièces, courut infliger le même sort à leur seconde armée près de Vindonissa, puis ramena prisonniers un grand nombre de leurs guerriers qui s'étaient réfugiés dans une île du Rhin gelé.
[135] Ibid., X, 13.
Ce prince humain, tolérant, généreux, simple dans ses mœurs et dans ses goûts, qui savait vaincre, gouverner et pardonner, mourut trop tôt pour le bonheur de la Gaule. Son fils Constantin hérita des qualités militaires de son père; seulement il donna à la lutte contre les barbares un caractère d'atrocité qu'elle n'avait pas encore eu. Deux rois francs, Ascaric et Ragais, avaient été à la tête des troupes qui avaient envahi la Gaule pendant l'absence de Constance Chlore. Constantin courut les chercher en Batavie, s'empara de leurs personnes, et les ramena enchaînés à Trèves, où il les livra dans l'amphithéâtre aux dents des bêtes féroces, avec une multitude de leurs compatriotes[136]. Les panégyristes parlent avec enthousiasme de ces cruelles hécatombes de victimes humaines, et l'un d'eux compare le jeune vainqueur qui, pour ses débuts, fait périr des rois, à Hercule, qui, dans son berceau, étrangla deux serpents[137].
[136] Eutrope, X, 3; Panegyr. lat., VI, 4; VII, 10, 11, et X, 16.
[137] Panegyr. lat., X, 16.