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LA MORT DE BRUTE ET DE PORCIE,
OU,
LA VENGEANCE DE LA MORT DE CESAR.
TRAGEDIE.
A PARIS,
Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais dans
la petite salle, sous la montée de la Cour des Aydes.
M. DC. XXXVII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
A MONSEIGNEUR L'EMINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU.
MONSEIGNEUR,
La plus grande partie de nos Escrivains composent leurs Epistres des esloges de ceux à qui ils dédient leurs ouvrages comme des raisons pour authoriser leur choix, & ne prennent pas garde que le plus souvent ces mesmes raisons les condamnent. Si je mettois ce mauvais livre soubs la protection de vostre EMINENCE, pource qu'elle protege les Empires; que je me promisse qu'elle le recevra, pource qu'elle refuse les couronnes, & que je creusse qu'elle l'estimera, pource qu'il n'y a rien au monde digne de son estime; Je rencontrerois sans doute ce qu'ils veulent éviter, & ferois veoir un exemple de ce que je desapreuve: Mais ce n'est pas pour tout cela, MONSEIGNEUR, c'est seulement pource que je suis,
MONSEIGNEUR,
Vostre tres-humble, tres-obeïssant & tres-fidelle serviteur,
GUERIN DE BOUSCAL.
PRIVILEGE DV ROY.
Louis par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, à nos amez & feaux Conseillers les gens tenans nos Cours de Parlement, Maistre des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts, leurs Lieutenans, & autres nos Justiciers, & Officiers qu'il appartiendra, salut. Nostre cher & bien amé GUION GUERIN DE BOUSCAL, nous a fait remonstrer qu'il a composé un livre intitulé, La Mort de Brute & de Porcie, ou, La Vengeance de la mort de Cesar, qu'il desireroit faire imprimer & mettre en lumiere: Mais craignant qu'à son prejudice autres Imprimeurs que celuy qu'il a choisy pour cét effect, voulussent imprimer ledit livre, & l'exposer en vente. Il nous a tres-humblement supplié luy octroyer nos Lettres sur ce necessaires. A CES CAUSES, desirant favorablement traicter ledit exposant, Nous luy avons permis & permettons par ces presentes de faire imprimer, faire vendre & debiter ledit livre en tous les lieux & terres de nostre obeyssance, par tels Imprimeurs, en telles marges & caracteres, & autant de fois qu'il voudra durant le temps & espace de neuf ans entiers & accomplis, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer. Faisant deffences à tous Imprimeurs, Libraires & autres de quelques condition qu'ils soient, d'imprimer, vendre ny distribuer ledit livre sans le consentement de l'exposant, ou de ceux qui auront droit de luy en vertu des presentes, ny mesme d'en prendre le titre ou le contrefaire en telle sorte & maniere que ce soit soubs couleur de fauce marge ou autre déguisement, sur peine aux contrevenans de quinze cents livres d'amende, de confiscation des exemplaires contrefaits, & de tous les despens dommages & interests. A la charge d'en mettre deux exemplaires en nostre Bibliotheque, Et un en celle de nostre amé & feal le Sieur SEGUIER Chevalier Chancelier de France, avant que de l'exposer en vente, suivant nos Reglemens, à peine d'estre descheu du present Privilege. Donné à Paris le vingt-troisiesme jour de Juillet l'an de grace mil six cents trente-sept. Et de nostre regne le vingt-septiesme. Par le Roy en son Conseil, DE BEAVRAINS. Et sellé du grand seau de cire jaune.
* * * * *
Et ledit sieur de Bouscal a cedé & transporté le present Privilege à
Toussainct Quinet, Marchand Libraire à Paris, pour jouyr du contenu en
iceluy, ainsi qu'il a esté accordé entr'eux par acte de seiziesme
Janvier 1637.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 20. Fevrier 1637.
Les exemplaires ont esté fournis.
ACTEURS
BRUTE.
STRATON, Amy de Brute.
CASSIE.
PORCIE, Femme de Brute.
OCTAVE.
MARC-ANTHOINE.
TITINE.
PINDARE, Affranchi de Cassie.
DEMETRIE.
LA SUIVANTE DE PORCIE.
LES MESSAGERS.
LES CHEFS DE L'ARMEE DE BRUTE.
LES CHEFS DE L'ARMEE D'ANTHOINE.
LE MEDECIN D'OCTAVE.
* * * * *
La Scene est en la plaine de Philipes en Macedoine.
LA VENGEANCE DE LA MORT DE CÆSAR.
PROLOGUE DE LA RENOMMEE.
Esprise d'un ardent desir
De voir les veritables sources
Des grands sujets de tant de courses
Qui ne me laissent pas un moment de loisir;
J'ay voulu descendre en ces lieux
Que des illustres demy Dieux
Signalent tous les jours par de nouveaux Oracles,
Où j'ay veu ce grand Roy, dont le nom seulement
Porte par tout l'estonnement,
Et force la Nature à souffrir de miracles.
Prés de luy cét esprit fameux,
Dont j'ay tant chanté les merveilles
Charmoit les yeux & les oreilles
Et faisoit confesser que tout luy doit de voeux.
Aussi confuse à cét aspect,
Mon front s'est couvert d'un respect
Que jamais tous les Dieux n'avoient peu faire naistre,
Mes bouches ont perdu l'usage de la voix,
Mon cor m'est eschappé des doigts,
Et j'ay repris mon vol sans me faire cognoistre.
Mais ayant rapellé mes sens,
Je vay dire à toute la terre.
Que dans la paix & dans la guerre
Ce Prince peut toujours braver les plus puissans,
Tout tremble à ses moindres projets.
S'il vouloit gagner des sujets,
Et faire une entreprise égale à sa puissance,
Malgré l'empeschement des peuples & des Rois,
Tous les hommes seroient François,
Les bords de l'Univers seroient ceux de la France.
Comme Alcide dans le berceau,
Forçant la foiblesse de l'âge
Estoufa la sanglante rage
Des serpents qui venoient le pousser au tombeau.
Ce Prince à peine avoit encor
Cét honorable chapeau d'or.
De qui toujours la peine est fidelle compagne,
Quand avec le flambeau de la rebellion
Il estouffa ce grand Lyon,
Qui pour le devorer estoit venu d'Espagne.
Depuis ses plus charmans esbats,
Ont esté parmy les armées
A voir de bandes animées
S'entreverser le sang au milieu des combats:
Car cét ennemy conjuré,
Qui depuis long-temps a juré
De ne laisser jamais ses voisins dans le calme,
Donnant à ses desseins cent visages divers,
A fait agir tout l'Univers
Pour despoüiller son front d'une si belle palme.
Mais ce miracle des mortels
Qui mille fois le jour m'oblige
A proclamer comme un prodige
La moindre des Vertus qui luy font des Autels;
Par de moyens miraculeux
Previt ses desseins frauduleux,
Et destourna si bien les coups de cét orage,
Que bien loing de l'effect qu'on s'en estoit promis,
Il tomba sur vos ennemis
Qui fremissent encor & de honte & de rage.
C'est icy, genereux François,
Que l'honneur de vostre patrie
Vous permet sans idolatrie
D'adorer en luy seul le soustien de vos lois.
Voyez ce grand Astre d'amour
Ne reposer ny nuict ny jour,
Et pour vous acquerir une paix de durée,
Perdre tous ses plaisirs dans des soucis cuisans
Qui rendroient les Sceptres pesans
Entre les fortes mains d'Atlas & Briarée.
Voyez vostre Nef se vanter
Que sur l'Empire de Neptune,
Malgré les vents & la Fortune
Il n'est rien dont l'effort la puisse espouventer,
L'ennemy suit à son abord,
Elle a de tout costez le port,
La mer tout à l'entour ne monstre point de ride,
Jamais l'anchre ne fut en un si Riche lieu,
Et cét illustre demy-Dieu
La boussole à la main la conserve & la guide.
Voyez vos ennemis domptez
En vos batailles signalées
Graver dessus leurs Mausolées
La valeur de celuy qui les a surmontez.
Admirez que si l'Espagnol
N'eust pas voulu porter son vol
Sur les terres d'autruy, comme l'Aigle Romaine,
Les drapeaux que sur luy vous avez emportez,
Pourroient couvrir de tous costez
Les steriles deserts de son petit domaine.
Admirez que dans le discort
Qui divise l'Europe entiere,
Vous avez une ample matiere
De mespriser les vents, & de dormir au port.
Qui diroit à voir vos esbats.
Que dans de si sanglans combats
Les armes des François fussent interessées?
Si je n'avois le soin de prescher en tous lieux
Qu'un grand esprit aymé des Dieux
Vous fait jouyr en paix du fruict de ses pensées.
Puis tous d'une commune voix,
Faites retentir dans les nuës
Combien ses vertus recogneuës
Portent haut la splendeur du Trosne de vos Roix.
Tous les peuples que le Soleil
Esclaire de son teint vermeil
Tremblent espouvantez au seul nom de la France;
Et l'orgueilleux Tyran des hardis Otthomans,
Conserve dans ses documens
Plus cher que le Croissant son serment d'aliance.
Ce grand esprit portant icy
La valeur des peuples de Thrace,
Y porta le Mont de Parnasse,
Apollon & ses soeurs le suivirent aussy.
C'est là que quelquefois lassé
Du soin present & du passé,
Il voit avec plaisir grimper mille Poëtes,
Et ne desdaigne pas, tant son coeur est humain,
D'ouvrir avec sa propre main
Des bouches qui sans luy demeureroient muetes.
J'ay sceu par un de mes Couriers,
Que pour fuyr l'ingratitude,
On voit des fruicts de cét estude
Qu'on ne sçauroit payer avec mille lauriers.
L'un fait voir Hercule enchanté
Par les charmes d'une beauté
Negliger sa valeur ainsi que son espouse,
Et confesser enfin qu'estre victorieux
Des montres les plus furieux
Est moins que de dompter une femme jalouse.
L'autre nous monstre clairement
Dans la perte de Massinisse,
Que qui veut bastir sur le vice
Esprouve tot ou tard quel est ce fondement.
L'autre nous fait voir que l'amour
Desrobe le lustre & le jour
Aux belles actions d'un Empereur de Rome;
Et l'autre nous montrant un Roy dans sa maison
Frustré de l'effet du poison,
Fait voir qu'est devant Dieu la sagesse de l'homme.
L'autre, du premier des Cæsars
Nous fit voir la fin deplorable,
Et combien il fut miserable
De ne mourir plustost au milieu des hazards.
Ce Prince l'honneur des guerriers,
Le front couronné de lauriers,
Fut de la trahison la sanglante victime,
Dans les pompes du Trosne il trouva le tombeau,
Son favory fut son borreau,
L'injustice son Juge, & la vertu son crime.
Mes yeux apres ce coup fatal,
Firent l'office de mes bouches,
Et les ames les plus farouches
Pasmerent au recit d'un crime si brutal.
Tout l'Univers alloit mourir
Quand le Ciel pour le secourir
Fit partir de ses mains un équitable foudre,
Les plaines de Philippe en virent les effets,
Tous les meurtriers furent defaits,
Cæsar y triompha qui n'estoit plus que poudre.
Jamais un plus beau chastiment
Ne tint la Justice occupée:
Jamais on ne vit son espée
Abbatre de mutin plus equitablement.
Cét objet pleut tant à mes yeux,
Que j'arreste encore en ces lieux
Pour en voir le portrait sur ce fameux Theatre,
Où Brute & sa vertu confesseront en fin
Qu'à moins que d'un coup du Destin,
Un Trosne bien fondé ne se sçauroit abatre.
LA VENGEANCE DE LA MORT DE CÆSAR.
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
BRUTE, STRATON, & deux Chefs de l'armée de Brute.
BRUTE.
Qu'un Estat est mal sain dans le siecle où nous sommes,
Lors qu'il n'a pour soustien que le grand nombre d'hommes,
Dont les desirs divers par de divers efforts
Au lieu de l'affermir desunissent son corps.
Que je l'esprouve bien dedans cét avanture.
L'un desire la paix escoutant la Nature,
Qui luy dit que ses fils condamnez à mourir
Avec ce seul moyen se peuvent secourir.
L'autre moins resolu de survivre en esclave,
Declame contre Anthoine, & favorise Octave,
Comme si nos fureurs avoient pour leur objet
Le vice des Tyrans & non pas leur projet.
Bref il en est bien peu que le seul honneur pique,
Qui ne soient animez que pour la Republique,
Et qui puissent gouster avec tranquilité,
Que nous devons mourir pour nostre liberté.
Je m'asseure pourtant que nos Dieux tutelaires
Ayment trop l'equité pour nous estre contraires,
Et pour ne pas punir l'insolent attentat
Que ces ambitieux ont fait sur nostre Estat.
Il faut tout esperer d'une juste entreprise,
Si l'honneur la produit, le Ciel la favorise;
Et l'on doit s'asseurer d'estre victorieux,
Quand le droict qu'on soustient est la cause des Dieux.
Les Dieux seuls sont nos Rois, jugeans qu'il n'est point d'homme,
Qui puisse meriter leur Lieutenance à Rome,
Depuis que le Soleil n'esclaire rien d'humain
Qui ne doive tribut à l'Empire Romain
J'adore leurs Decrets, & mon ame flechie,
Se sous-met seulement à cette Monarchie;
Tout autre me desplait, & mon adversion
Vient d'un raisonnement exempt de passion;
Car un peuple sousmis aux volontez d'un Prince
Se descharge sur luy des soins de la Province,
Neglige sa valeur, cache ses actions,
Content de s'acquiter des obligations;
Parce que les exploits plus dignes de memoire,
Honorant le seul Chef, laissent l'Autheur sans gloire;
Qui voit apres avoir vaillament combatu,
Qu'un autre s'enrichit des fruicts de sa vertu.
Au lieu que sous les loix de la Democratie,
Chacun cherche l'honneur aux despens de sa vie,
Asseuré que toujours la generosité
S'y voit recompenser comme elle a merité.
Puis qu'à ce doux Estat notre bon-heur nous range,
Il faut mourir plustost que de souffrir le change.
Ha! si tous les Romains combattoient comme vous,
Que nostre Republique auroit un sort bien doux,
Et qu'on verroit bien tost les desseins & l'armée
De nos pretendus Rois se reduire en fumée.
Aussi la recompense égalant le bien-fait,
Rendra dans peu de temps vostre bon-heur parfait.
I. CHEF.
L'honneur de vous servir contre la tyrannie,
Couronne les Romains d'une gloire infinie,
Dont le moindre rayon nous récompense assez,
Des soins de l'advenir, & des travaux passez,
BRUTE.
Allez donc dans le Camp, dites aux Capitaines,
Qu'on doit bien tost finir mes soucis & leur peines,
Et que la liberté reprendra sa vigueur,
S'ils monstrent au combat qu'ils en ont dans le coeur.
SCENE II.
CASSIE, BRUTE, TITINE.
CASSIE.
Resolu qu'aujourd'huy la bataille se donne?
BRUTE.
Je croy que ce dessein ne déplaist à personne,
Et que les maux soufferts par le peuple Romain,
Nous preschent qu'il vaut mieux aujourd'huy que demain.
CASSIE.
Il me semble pourtant que tout nous peut permettre.
Sinon de l'eviter, au moins de la remettre,
Puis que tous nos amis n'ont point de sentimens
Pour s'opposer jamais à nos commandemens;
Et que les Citoyens touchez de mesme envie
Déposent en nos mains le soucy de leur vie.
BRUTE.
Un peuple va toujours, quelque aguerry qu'il soit,
A finir promptement les ennuis qu'il reçoit,
Aymant mieux pour treuver le repos desirable,
S'exposer aux dangers d'une fin lamentable,
Que de souffrir longs-temps au milieu des travaux,
La funeste rigueur d'une suite de maux,
Juge si nos Romains exilez de leur terre,
Et déja fatiguez d'une si longue guerre,
Sçachant que le combat la doit faire cesser,
N'ont pas d'ardens desirs de le voir commancer.
Que si pourtant leur voix tesmoigne le contraire,
Elle dément leur coeur de peur de te déplaire.
CASSIE.
Il n'est rien de forcé dedans tous leurs discours.
BRUTE.
Le mal a trop duré, rompons icy son cours.
Cherchons nous le profit, ou bien la vaine gloire
De triompher des morts apres une victoire?
Celle de ravager l'Empire des Romains,
Et de pouvoir agir avec cent mille mains?
Non, un plus beau dessein nous fit prendre l'espée,
Nous voulons affranchir nostre terre occupée,
Restablir nos amis dans leur premier bon-heur,
Et monter au degré d'un souverain honneur,
Puis que l'occasion s'en offre si propice,
Faisons voir aujourd'huy quelle est nostre Justice,
Et que ses fiers tyrans percez de mille coups,
Asseurent pour jamais nos libertez & nous.
CASSIE.
Dans un si beau dessein mon ame interessée,
Par ton ressentiment explique ma pensée,
Tes desirs sont les miens, & celuy d'estre Roy
M'a toujours fait horreur aussi bien comme à toy;
Je ne le puis souffrir, Nature la premiere
M'inspira cette haine avecque la lumiere,
Ma raison la receut, & depuis nos sermens
En ont authorisé les justes mouvemens:
Mais je ne sçay pourtant si cette impatience
D'aller voir l'ennemy, n'a point de l'imprudence,
Et si precipitant le dessein du combat,
Nous ne reculons point le bien de nostre Estat.
BRUTE.
Rome que ces meurtriers remplissent de carnage,
Nous demande secours, parle à nostre courage,
Et nous pouvons bien voir aux plaintes qu'elle fait,
Que le retardement le rendroit sans effet:
Ne le differons plus, secondons son attente,
Ranimons aujourd'huy la liberté mourante,
Redonnons au païs la vigueur de ses lois,
Secourir promptement, c'est secourir deux fois.
CASSIE.
Ta resolution si digne de loüange
Fait que contre mon coeur, ma volonté se range;
Combattons donc, cher Brute, & dans le Champ de Mars,
Aussi bien qu'au Senat, poignardons des Cæsars.
BRUTE.
Mes moindres mouvemens feront toujours connoistre,
Que je cherche à mourir pour n'avoir point de Maistre
CASSIE.
Et les miens feront voir, quoy qu'il faille tenter,
Que ce bras n'est armé qu'afin de l'éviter.
BRUTE.
Adieu donc, l'heure presse, il faut que je m'en aille
Minuter en repos l'ordre de la bataille.
SCENE III.
CASSIE, TITINE.
CASSIE.
C'est bien contre mon coeur qu'avec si peu de mains,
Nous allons hazarder le salut des Romains:
Mais Brute en ses discours, a je ne sçay quels charmes,
Qui forcent la raison à luy rendre les armes;
Je consens au combat malgré mon sentiment,
Et je crains la rigueur d'un triste evenement.
TITINE.
Les Dieux seront pour nous, s'ils sont pour la Justice,
Leur bonté ne sçauroit favoriser le vice,
Et j'espere aujourd'huy que tous nos differens
Rencontreront leur fin dans celle des Tyrans.
CASSIE.
La cause la plus juste est bien souvent trompée,
Et j'en prens à tesmoin la perte de Pompée.
Ce n'est pas que mon coeur se forme de soupçons
Que nous n'obtiendrons pas ce que nous pourchassons;
Mais alors qu'il s'agit de l'Empire de Rome,
Il est bien mal-aisé de ne point parestre homme,
Et dans l'Estat flotant de nostre liberté,
L'asseurance me semble une stupidité.
TITINE.
Pompée avoit pour but d'assujettir l'Empire,
Et ce mauvais dessein luy fit avoir du pire.
CASSIE.
On ne l'a jamais sceu que par presomption.
TITINE.
Les Dieux dedans son coeur lisoient sa passion,
Rien ne se peut cacher à ces grandes lumieres.
CASSIE.
C'est assez disputé sur ces vaines matieres,
Il est temps de songer que nous devons ce jour
Faire voir des effets & de haine & d'amour.
SCENE IV.
BRUTE, son mauvais Genie.
BRUTE.
J'auray la pointe droite, & ma Cavalerie
Essuyera des traits la premiere furie,
Massala la doit suivre avec un peloton,
Qui sera soûtenu par celuy de Straton:
Et pour perdre en un jour tyrans & tyrannie;
Mais qu'est-ce que je voy?
LE GENIE.
C'est ton mauvais Genie.
Qui te vient advertir que dans fort peu de temps
Tu le pourras revoir parmy les combatans.
BRUTE.
Hé bien, nous t'y verrons, je veux combatre Octave,
Et faire d'un Roy feint un veritable esclave;
Cassie aura la gauche, & le soin d'ordonner
Comme on s'y conduira quand il faudra donner.
Mais déja le Soleil vient esclairer la terre
Pour commancer le jour qui doit finir la guerre;
Allons voir nos Soldats, & mettre dans leurs coeurs
Le desir de mourir ou de vivre vainqueurs.
SCENE V.
PORCIE, BRUTE.
PORCIE.
Tu vas donc au combat?
BRUTE.
La liberté m'appelle,
Et je serois content de m'immoler pour elle,
Si je pouvois sçavoir ma Porcie en repos,
Loin des troubles que Mars
PORCIE.
Brise là ce propos,
Il choque ma vertu qui seroit offensee
S'il estoit aprouvé d'une seule pensee;
Quoy! Brute doute encor que mon affection
Ne soit pas au degré de la perfection:
Du repos loin de luy, sans qui mesme la vie
Ne sçauroit me durer que contre mon envie.
Ha! c'est trop, & ce coup me touche plus le coeur.
Que la crainte de voir nostre ennemy vainqueur.
La fille de Caton nasquit parmy les armes,
Les horreurs des combats ont pour elle des charmes;
Et son repos s'y treuve ainsi qu'en tous les lieux,
Où Brute luy paroist favorisé des Dieux.
Que le Ciel conjuré se range pour Octave,
Que le peuple Romain demande d'estre esclave,
Que par ces changemens l'espoir te soit osté,
De restablir jamais l'antique liberté.
Qu'apres estre bannis de nostre chere terre,
Tout l'Empire assemblé nous declare la guerre,
Et que tous les malheurs accompagnent nos pas,
Si je suis avec toy, je ne me plaindray pas.
BRUTE.
Que percé de cent coups au milieu des batailles,
Le vainqueur insolent m'arrache les entrailles;
Si tu vis pour chanter l'honneur de mon trespas,
Fut-il plus violent, je ne me plaindray pas.
PORCIE.
Que nos cruels Tyrans par de nouvelles gesnes
Portent au plus haut point leur rigueur & mes peines;
Si je puis par ma mort t'exempter du trespas,
J'en atteste le Ciel, je ne me plaindray pas.
BRUTE.
Si je pouvois treuver dans le sort de la guerre,
Avecque ton repos celuy de nostre terre,
Deusse-je, pour un seul, souffrir mille trespas,
Je seray satisfait, & ne me plaindray pas.
PORCIE.
Quand Rome reprendroit cette grande puissance
Qui rangea l'Univers sous son obeïssance,
Si nous devions ce bien à la fin de tes jours,
Ne pouvant pas mourir, je me plaindray toujours.
Ne me commande pas de conserver la vie,
Si nostre malheur veut qu'elle te soit ravie,
Icy l'obeïssance excede mon pouvoir,
Et la necessité m'enseigne mon devoir;
Ouy, Brute, ton trespas rend le mien necessaire,
Soit pour me delivrer des mains de l'adversaire,
Soit pour ne faire pas un prodige nouveau,
Laissant durer un corps dont l'ame est au tombeau,
Ou bien pour te monstrer que cessant d'estre libre,
La fille de Caton perd le pouvoir de vivre.
BRUTE.
Tant de rares vertus auroit bien merité
Dans un siecle plus doux un sort plus arresté;
Si la raison sçavoit balancer toutes choses,
Jamais aucun soucy n'eust approché tes roses,
Et toujours les douceurs de mille doux plaisirs
Eussent charmé tes sens, & passé tes desirs;
J'espere toutefois qu'une bonté supreme
Reserve à nos travaux cette faveur extreme,
Qu'un jour victorieux & triomphans des Rois,
Rome nous nommera protecteurs de ses lois,
Alors tous nos malheurs auront trouvé leur terme,
Alors nostre repos n'aura rien que de ferme,
Alors ne craignant plus pour nostre commun bien,
Jamais mon sentiment ne choquera le tien,
Alors les Dieux benins, pour nous combler de joye,
Ne feront à nos jours qu'une trame de soye,
Et quand leur providence en coupera le cours,
Nos noms & nos vertus demeureront tousjours.
Cependant, mon cher coeur, permets que je m'en aille
Disposer mes soldats à donner la bataille,
L'heure me presse, adieu.
PORCIE.
Va donc, mon cher soucy,
Certain que si tu meurs je veux mourir aussi.
SCENE VI.
PORCIE, sa Compagne.
PORCIE.
Donques les bras croisez en ce malheur extresme
Je me voy sans rougir differente à moy mesme?
Doncques ma lascheté m'oste le souvenir
Que Brute ce heros vient de m'entretenir!
Arrestez-vous mes pleurs, son adorable image
Vient defendre à mes yeux de vous donner passage,
Et vous, tristes soupirs, tesmoins de mon soucy,
Cedez à la vertu qui vous bannit d'icy,
Mais non, n'escoutez pas ma requeste importune,
La vertu se plaindroit en pareille fortune.
Je voy tout ce que j'ayme en danger aujourd'huy,
Brute & la liberté qui ne vit plus qu'en luy;
Toutesfois banissons ce mouvement de femme,
Ma naissance suffit pour instruire mon ame,
En vain irois-je ailleurs rechercher un patron,
C'est assez que je suis la fille de Caton,
Sus donc faisons paroistre à nos trouppes fidelles
Que je brusle d'ardeur de combattre pour elles,
Et qu'avec son portraict mon pere a mis en moy
Un desir violent de n'avoir point de Roy;
Monstrons que dans le choc des plus rudes alarmes
Je sçay verser du sang aussi bien que des larmes,
Allons braver la mort au camp des ennemis,
Et vengeons aujourd'huy les maux qu'ils ont commis:
Il ne m'importe point d'obtenir la victoire,
Mon sort est assez beau, je n'ay que trop de gloire
Pourveu que combattant pour le peuple Romain
Je meure comme Brute une espée à la main:
Toy ne traverse point ce conseil salutaire,
Aussi seroit-ce en vain qu'on m'en voudroit distraire,
Il est grand, il est juste, & selon la saison.
LA COMPAGNE.
Mais vous ne dites pas qu'il choque la raison,
Madame, moderez cette boüillante rage,
Pour mieux voir le danger où vostre esprit s'engage:
Quoy! sommes-nous tombez en de si foibles mains,
Que vous n'esperiez rien du salut des Romains?
Brute auroit-il perdu son courage heroïque?
Et ne pourroit-il rien pour nostre Republique?
Non, il est toujours Brute, & comme ses parens,
Il ne s'arme jamais sans chasser des Tyrans;
J'espere quand à moy qu'il aura la victoire,
Mais vostre grand dessein que sert-il à sa gloire?
Et si l'executant vous rencontriez la mort,
N'auroit-il pas sujet de blasmer vostre effort?
PORCIE.
On peut bien sans mourir suivre cette entreprise.
LA COMPAGNE.
Mais si Brute mouroit, et que vous fussiez prise,
Que tout fut en butin aux Tyrans inhumains,
Quel regret auriez-vous de vous voir en leur mains?
Et sans pouvoir mourir vous sçavoir condamnée,
D'estre dans vostre ville en triomphe menée?
Le penser seulement me fait trembler d'horreur,
Pour gauchir cét escueil, calmez vostre fureur,
Madame & si le Ciel vous donne du courage,
Tesmoignez-en la force à brider vostre rage:
Endurez sans vous plaindre, & que jamais vos pleurs,
Ny vostre desespoir m'expriment vos douleurs:
C'est la lice d'honneur où la vertu s'espreuve,
Et le port plus certain où le repos se treuve:
Outre que si le Ciel vous mal-traitte aujourd'huy,
Vous aurez plus de droict de vous plaindre de luy.
PORCIE.
En fin à tes raisons ma fureur diminuë,
Comme aux rais du Soleil l'espesseur d'une nuë,
Je me laisse emporter à tout ce que tu veux,
Allons à Jupiter faire offre de nos voeux:
Et si nous le trouvons encor inexorable
A soulager les maux d'un peuple miserable
Je sçay depuis long-temps quel sera mon devoir,
Mais qu'un courroux sied mal lors qu'il est sans pouvoir!
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
MARC ANTHOINE, LUCILLE, & deux de ses Chefs.
MARC ANTHOINE.
Puis que c'est aujourd'huy qu'un destin favorable,
Nous promet de venger ce crime detestable,
La mort du grand Cæsar, le Phoenix des guerriers,
Prodiguons nostre sang pour gagner des lauriers,
Monstrons à ce Heros dans sa beatitude,
Que nous voulons mourir exempts d'ingratitude,
Et que jamais la paix n'esteindra nos combats,
Que plustost on n'ait mis tous ces meurtriers abas.
Quand Rome verseroit un Ocean de larmes,
Qu'un deüil perpetuel terniroit tous ces charmes,
Et que ses Citoyens n'y sçauroient plus rien voir,
Que de tristes objets couverts d'un crespe noir,
Ce seroit laschement honorer la memoire
De ce grand demy Dieu qui la combloit de gloire,
Qui maintenoit la paix dans un si vaste corps,
Et parmy les plus grands des merveilleux accords.
En vain nos conjurez vantans la Republique,
Taxent la Royauté d'un pouvoir tyrannique.
Il est vray qu'un Estat qui se veut agrandir
Contre la Royauté, se doit toujours roidir:
Mais lors qu'il ne peut plus estendre son Empire,
Il faut qu'à ce bon-heur tout son effort aspire,
Comme le seul qui peut maintenir son pouvoir,
Et contenir les grands aux termes du devoir.
Que si l'ambition dans son impatiance
Par un ingrat effort foule cette puissance,
Dés l'heure il est perdu, son bras devient perclus,
Et cessant d'obeïr, il ne commande plus.
Nostre Rome à ce point avoit besoin d'un Maistre
Et les evenemens nous le font bien connoistre,
Les peuples rebellez depuis cét attentat
Démembrent tous les jours les biens de son Estat:
Et comme nos desirs, nos forces divisees,
Leur rendent contre nous les victoires aisees!
Ha! Brute desloyal, qu'avec peu de raison
Tu fondas le projet de cette trahison:
Tu devois dire au moins la cause de ta plainte,
La bonté de Cæsar l'auroit bien-tost esteinte,
Et ton ressentiment eust esté satisfait,
Sans faire voir au jour un si semblable effet,
Tu pouvois disposer de toute sa puissance,
Il n'eust jamais pour toy que de la complaisance;
Mesme jusqu'à ce point, qu'apres mille forfaits
On te pouvoit nommer l'objet de ses biens-faits:
Et tu meurtris encor ce Prince debonnaire,
Qui t'appelant son fils, se monstroit plus que pere:
Et regarde couler ce beau sang sans effroy,
Alors que ton poignard en rougissoit pour toy.
O temps! ô meurs! ô Dieux peu reverés dans Rome!
O crisme d'un Démon bien plûtost que d'un homme!
Les autres conjurez, ont-ils eu moins de tort?
Cæsar les a sauvez, il nous donnent la mort;
Semblables aux serpens qu'on voit en la Libye,
Qui tuent en naissant les autheurs de leur vie.
Ha lasches! si le Ciel a quelque soin de nous,
Vous sçaurez ce que peut sa haine & mon courroux.
Il n'a point fait de loy contre l'ingratitude,
Car la punition n'en peut estre assez rude:
Mais pourtant je feray par mes inventions
Un juste chastiment de cent punitions.
Jamais les Dieux n'ont veu vengeance plus entiere,
Ma fureur s'esteindra plus tard que la matiere;
Les Manes de Cæsar en seront satisfaits,
Mais il est déja temps de passer aux effets.
Sus donc, braves Romains, chers enfans de Bellonne,
Si vous voulez gagner l'honneur d'une Couronne,
Secondez mon dessein, qui juste autant que beau,
Mesme apres nostre mort, nous sauve du tombeau.
I. CHEF.
Nous n'avons pas plûtost resolu de vous suivre
Que de venger Cæsar ou de cesser de vivre,
Ainsi ne craignez pas qu'on ne juge aujourd'huy
Qu'encore apres sa mort nous combatons pour luy.
II. CHEF.
Les effets feront voir aux despens de ma vie,
Que mon coeur à ce bras inspire mesme envie,
Cæsar merite bien de voir venger ses coups,
Et qu'on meure pour luy, puis qu'il est mort pour nous.
III. CHEF.
Brave & vaillant Cæsar, dont la mort avancée
Ne m'entretient jamais sans blesser ma pensée;
Tu connoistras bien-tost le dessein que j'ay fait,
D'affronter les dangers pour te voir satisfait.
MARC-ANTHOINE.
Mon coeur apres cela ne voit rien qu'il ne brave.
SCENE II.
MARC-ANTHOINE, le Medecin d'Octave.
MARC ANTHOINE.
Mais que voudroit de nous le Medecin d'Octave,
Son mal depuis hier seroit-il augmenté?
UN DE LA SUITE D'ANTHOINE.
Je viens de le quiter en meilleure santé.
LE MEDECIN.
Si quelque bon succez nourrit ton esperance,
Change la desormais en parfaite asseurance,
Je te viens anoncer de la part des Destins,
Que les Dieux sont pour nous, & contre ses mutins.
Pendant l'obscurité de la nuict precedente
Je resvoy dans mon lict sur la guerre presente,
Attendant doucement qu'un sommeil gracieux
M'eust ouvert le repos en me fermant les yeux,
Quand tout à coup l'esclat d'une grande lumiere
A brillé dans ma tante, & frapé ma paupiere,
Pour en depeindre icy les plus petits rayons,
Je n'ay dans mes discours que des foibles crayons;
Il suffit que les feus les plus beaux de la terre,
Les esclairs lumineux qui partent du Tonnerre,
Le Celeste flambeau qui donne la clarté,
Au pris de celle-la ne sont qu'obscurité;
Je n'ay pas plûtost veu cette flamme impreveuë,
Que j'ai senty mourir l'usage de la veuë,
Ma langue s'est noüée, & tous mes sens perclus
Ont exprimé l'estat d'un homme qui n'est plus:
Mon esprit toutefois exempt de cette crainte
Au milieu des rayons, dont ma tante estoit peinte,
A veu la Majesté d'une troupe de Dieux,
Et conneu par ces mots, comme l'on parle aux Cieux,
«Amis du grand Cæsar vos victoires sont prestes,
Le Ciel est sur le point de couronner vos testes,
Et redonner la vie à l'Empire Romain,
Cependant leur Decrets qui n'ont rien que de grave
Pour destourner les maux qui menassent Octave,
Veulent qu'au Camp d'Anthoine on le porte demain.»
La fin de ce discours a chassé ces lumieres,
Et remis dans mes sens leurs faussetez premieres,
Leur laissant toutefois quelque ravissement
Dans la reflexion de cét esvenement;
Reçoy donc cét advis, & que ton ame instruite
Donne une loy certaine à ta sage conduite.
MARC ANTHOINE.
Il est trop important pour estre à negliger,
Allons, le temps est court, il le faut mesnager.
SCENE III.
BRUTE, ses Soldats.
BRUTE.
En fin, braves Romains, voicy l'heure oportune
Qu'on doit voir la Vertu surmonter la Fortune,
Et qu'il faut tesmoigner & de coeur & de mains,
Qu'on nous donne à bon droict le tiltre de Romains;
Voicy le jour heureux que l'on doit voir bannie
Par la mort du Tyran l'infame tyrannie,
Et qu'un chacun de nous doit porter dans le sein
L'espoir de triompher en un si beau dessein:
Car si le seul effort de maintenir sa gloire
Fait mesme dans la mort rencontrer la victoire,
Nous devons aujourd'huy l'esperer beaucoup mieux,
Puis que nous combatons pour Rome & pour ses Dieux.
Quoy Rome endurera qu'un homme la maistrise?
Elle à qui l'Univers a rendu sa franchise,
Et nous ces Citoyens qu'elle fit naistre Rois,
Suivrons un Empereur & de nouvelles lois?
Mourons, mourons plûtost que d'encourir ce blasme,
La mort n'a rien de dur que ce qu'elle a d'infame.
Un corps extenué, dont la pasle couleur
Represente à nos yeux l'image du malheur;
Les habits & les pleurs d'un amy pitoyable,
A de timides coeurs la rendent effroyable:
Mais comme avec raison on blasmeroit la peur
Qu'un homme concevroit pour un masque trompeur;
C'est exposer son ame à des justes censures,
De craindre de mourir pour des larmes futures.
La mort est naturelle, & je ne pense pas
Qu'on ne souffre en naissant comme on souffre au trespas;
Encore nostre mort doit estre moins à craindre,
Qui nous laisse un renom qui ne se peut esteindre.
Celuy-la vit toujours parmy les gens d'honneur,
Qui meurt en combatant pour le commun bon-heur;
Imitons en cela nos valeureux ancestres,
Que Rome a veu mourir pour n'avoir point de Maistres:
Et celuy qui domptant la Nature & les Rois,
Immola ses enfans à l'honneur de nos lois.
C'est un trop haut dessein pour la puissance humaine,
De soustenir le vol de nostre Aigle Romaine;
Rome donne des loix, & n'en peut recevoir,
De peur que la vertu n'y perde son pouvoir:
Car un peuple abattu sous un honteux servage
Relasche tous les jours de l'ardeur du courage:
Et comme le lyon qui se laisse enchaisner,
Il perd dedans les fers le soin de dominer.
Je tire aussi de là l'esperance certaine
De nous voir aujourd'huy Maistres de cette plaine,
Puis que tous les Romains qui voudroient l'empescher
Sont esclaves, chetifs, & prests à se cacher:
Outre que les exploits presque au delà de l'homme
Se sont faits seulement en combatant pour Rome;
Car les Dieux qui l'ont mise en leur protection
Assistoient les autheurs dans leur affection.
Mais depuis que l'orgueil a bouffi le courage
De ceux qui pouvant tout, ont voulu davantage,
Et fait qu'encontre Rome ils se sont rebellez,
On n'en a jamais veu des actes signalez,
Sinon quand de nos Dieux la sagesse supresme
Arma leurs propres mains pour se defaire eux-mesmes;
Et que dans ce combat si triste & si mortel
L'un d'eux fut la victime, & Pharsale l'autel:
Car lors pour espargner les coups de nostre espée
Le Ciel fit que Cæsar nous sauva de Pompée,
Sçachant que son orgueil apres un tel effort
Le precipiteroit dans les mains de la mort,
Et que contre ceux-cy nos forces reposées
Pourroient trouver apres des routes plus aisées.
Mais je raisonne en vain, que sert-il de parler?
Vous courez au combat, vous y voulez voler;
Et malgré les efforts des troupes infidelles,
Esteindre dans leur sang le feu de nos querelles,
Sçachant qu'un brave coeur ne peut jamais perir
Dedans le beau dessein de vaincre ou de mourir.
Et bien, allons amis, certains que nostre gloire
Remplira l'Univers apres cette victoire,
Si tous d'un mesme accord nous y voulons courir
Avec ce beau dessein de vaincre ou de mourir,
Le Demon qui regist le sort de nostre Empire,
Ne souffrira jamais que nous ayons du pire,
Et de tout son pouvoir nous viendra secourir,
Si nous avons dessein de vaincre ou de mourir;
Les voeux que le Senat pousse en cette occurance
Verront recompenser leur sainte violance,
Et tant de pleurs qu'il verse en fin pourront tarir,
Si nous avons dessein de vaincre ou de mourir,
Que si trop longuement je parle en cette sorte,
C'est l'amour du païs qui me presse & m'emporte,
Resistons luy pourtant, & sans plus discourir,
Qu'il agisse au dessein de vaincre ou de mourir.
I. CHEF.
Quand le ressentiment des libertez ravies
Ne nous forceroit pas à prodiguer nos vies,
Ton discours sur mon coeur a fait un tel effort,
Qu'il me tarde déja d'estre vainqueur ou mort.
II. CHEF.
De moy quelques succez que le Ciel nous prepare,
La constance toujours me servira de phare,
Et malgré les escueils je trouveray le port
Dans cét ardent desir d'estre vainqueur ou mort.
III. CHEF.
Vos desirs sont les miens apres ce qu'a dit Brute,
Il n'est rien que je n'ose & que je n'execute;
L'honneur, la liberté, Rome, l'Estat mal sein,
Tout nous porte aujourd'huy dans un si beau dessein.
BRUTE.
Je voy ces lasches coeurs qui rougissent de honte,
D'avoir de leur honneur tenu si peu de compte;
Mais il est déja temps que chacun à son rang
Aille faire rougir ses armes de leur sang.
SCENE IV.
PORCIE, sa Compagne.
PORCIE.
Demons qui conduisez l'ordre des Destinées,
Si Rome doit flechir sous le joug des Tyrans,
Commandez à la mort de trancher mes années,
Ou me donnez le coeur d'imiter mes parens.
Rome qui commandois ce que le monde ensere,
Voudrois-tu subsister apres cét accident?
Abysme toy plûtost au centre de la terre,
Cét effort genereux te sauve en te perdant.
Demoly les Autels de ces Dieux de fumée,
Que leurs Temples brisez tesmoignent aux Neveux
Qu'apres avoir en vain leur force reclamée,
Tu sceus venger au moins la perte de tes voeux.
Tyrans presomptueux dont l'audace effrontée
S'efforce d'usurper un bien si precieux,
Vous courez obstinez au feu de Promethée,
Qui doit faire rougir vos coeurs ambitieux.
Et moy dois-je douter qu'apres un coup si rude
Rien me puisse empescher de courir à la mort,
Si mon pere fuyant la mesme servitude
Malgré tous ses Soldats fut maistre de son sort.
SCENE V.
LA COMPAGNE, PORCIE.
LA COMPAGNE.
Madame, en cét instant tous les Soldats en armes
Commencent le combat qui doit finir vos larmes;
On n'entend rien que cris & que gemissemens,
Vous diriez que le Ciel confond les Elemens:
Les traits volant en l'air par un confus rencontre
Empeschent le Soleil de voir ce qu'il nous monstre:
Déja venus aux mains, les nostres plus hardis
Tesmoignent d'estre encor ce qu'ils furent jadis,
S'il vous plaist de les voir, vous le pourrez sans peine,
Du haut de ce rocher qui commande à la plaine,
J'en viens tout maintenant pour vous en advertir,
Croyant que cét objet vous pourroit divertir.
PORCIE.
Observez sans danger l'ordre des deux armées,
Par la haine & l'honneur au combat animées,
C'est un plaisir fort doux dans un coeur arresté,
Qui voit sans interest l'un & l'autre costé:
Mais represente toy la course vagabonde
D'un vaisseau que deux vents balottent dessus l'onde,
Et tu verras l'estat d'un courage offensé,
Qui dans l'un des partis se trouve interessé;
Suivant que l'ennemy s'avance ou qu'il recule,
Tantost la peur le glace, ore l'espoir le brusle,
Il attaque, il defend, & pour ferme qu'il soit,
Il est aussi flotant que le combat qu'il voit.
LA COMPAGNE.
Un esprit du commun pourroit souffrir à l'heure;
Mais le vostre, Madame, a la trempe meilleure,
Outre que s'il faut croire aux promesses des Dieux,
Vous verrez aujourd'huy Brute victorieux.
PORCIE.
Les Dieux me sont suspects depuis que leur cholere
En faveur d'un Tyran arma contre mon pere;
Allons y toutefois, & par nos actions
Tesmoignons qu'un grand coeur dompte ses passions.
ACTE TROISIEME.
SCENE PREMIERE.
CASSIE, TITINE, PINDARE, DEMETRIE.
CASSIE.
C'en est fait, chere Rome, il faut rendre les armes,
Et tascher d'espargner ton sang avec tes larmes;
Il faut s'humilier aux pieds d'un Empereur,
A ce nom seulement je frissonne d'horreur:
Mais quoy le sort le fait, ce grand Maistre des choses
Veut voir ton changement dans ses metamorphoses.
Flechy donc, grande Reyne, & ne t'offenses pas
D'un conseil que je donne, & que je ne prens pas,
Mon dessein y resiste, & je veux mourir libre,
Puis qu'il plaist au Destin que je cesse de vivre;
Mais apres un eschet si grand & si fatal
N'idolastre jamais les autheurs de ton mal,
Tesmoigne leur plûtost qu'il n'est rien de si rude
Que le joug insolent qui fait ta servitude;
Et peut-estre qu'un jour Brute ressuscité
Te rendra le bon-heur avec la liberté:
Et vous, mes chers amis premiers dans mon estime,
Monstrez en cét endroit que l'honneur vous anime,
Et que l'injuste effort d'un insolent vainqueur
Ne vous a pas osté la force ny le coeur:
Mais sur tout que la foy que vous m'avez jurée
Au dela du bon-heur peut porter sa durée,
Je ne desire pas que vous trempiez vos mains
Dans le barbare sang de nos Tyrans Romains:
Je ne demande pas que vous alliez en Thrace
Pour refaire une armée, & choquer leur audace;
Ce seroit vainement heurter contre le sort,
Mais je veux seulement qu'on me donne la mort,
C'est par cette action que je dois reconnoistre
Qui de vous ayme mieux le salut de son Maistre:
Comment à ce discours vous changez de couleur,
TITINE.
C'est trop precipiter un extreme malheur,
Que sçait-on si le Ciel à Brute favorable,
Vous reserve à tous deux un sort plus honorable.
CASSIE.
Mais d'ailleurs que sçait-on si mort comme vaincu
Il ne me blasme point de l'avoir survescu?
TITINE.
Ces soupçons esclaircis j'offre vous satisfaire,
Cependant laissez moy le soin de cét affaire,
Je m'en vay dans son camp, & si je ne meurs pas
Vous apprendrez bien-tost sa vie ou son trespas.
CASSIE.
Tu hazardes beaucoup.
TITINE.
Nul danger n'espouvante
Ceux qui sont pour Cassie & pour Rome mourante.
PINDARE.
J'approuve ce conseil.
DEMETRIE.
Et je l'estime aussi.
CASSIE.
Va donc, mais souvien toy que je t'atens icy.
TITINE.
La mort seule pourra me fermer le passage.
CASSIE.
J'estime fort Titine, il est vaillant & sage,
Mais cependant gagnons le haut de ce rocher,
Pour mieux voir si quelqu'un nous voudroit approcher.
SCENE II.
BRUTE, & deux autres.
BRUTE.
Les Tyrans sont vaincus, & nostre chere terre
Va trouver son repos dans la fin de la guerre;
Un injuste dessein ne se peut maintenir,
Les Dieux sont bien clemens, mais ils sçavent punir:
Jusqu'icy nos Tyrans enflez de vaine gloire,
Ont creu de gagner tout avec cette victoire,
Et nos pauvres Romains non sans grande raison,
Ont creu de rencontrer chez eux une prison:
Mais aujourd'huy le Ciel pour terminer nos plaintes,
Rabat leur esperance, & dissipe nos craintes.
Octave dans son lict a trouvé le tombeau,
Indigne qu'il estoit d'un traitement plus beau;
Et la pluspart des siens estendus sur la poudre,
Ont creu que Jupiter nous aydoit de sa foudre.
Cassie a…
I. CHEF.
L'un des siens s'en vient parler à vous.
SCENE III.
BRUTE, TITINE.
BRUTE.
Les Tyrans sont vaincus.
TITINE.
Ils sont vainqueurs pour nous.
BRUTE.
O Dieux justes & bons! est-ce donc la coustume
De ne gouster jamais de bien sans amertume?
Mais Cassie…
TITINE.
Il attend apres votre secours,
BRUTE.
D'où provient ce malheur, fay nous en le discours.
TITINE.
Soudain que le signal fit partir nos armées,
On les vit pesle & mesle au combat animées;
Car l'honneur excité par le feu du courroux,
Les faisoit à l'envy precipiter aux coups:
Nostre Chef le premier au milieu de la presse
Estale sa valeur, signale son adresse:
L'ennemy voit par tout des effets de son bras,
Et la mort suit toujours la trace de ces pas;
Chacun à son exemple alume son courage,
Avec tant de ferveur, qu'il va jusqu'à la rage.
L'ennemy s'en estonne, & son esprit en deüeil
Tremble que ces desseins ne trouvent un escueil:
La mort volle par tout, le sang avec les larmes
En mille endroits divers se mesle en ces alarmes.
Tout fremit, tout se plaint, les morts & les blessez,
Gisent confusement l'un sur l'autre entassez.
Dans ce sanglant carnage icy l'un s'evertuë
D'arracher de son corps la fleche qui le tuë,
Et là l'autre retient par de foibles efforts
Son sang que mille coups font sortir de son corps.
Nous nous vantions déja d'une heureuse victoire,
Quand l'ennemy fasché de voir perdre sa gloire,
Et de se voir presser avec tant de fureur,
Ralume dans le sang sa premiere vigueur:
Ce fut lors que la mort en mille endroits pressée
Se craignist elle mesme, & fut souvent blessée.
Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abregé
Ce qu'il a de plus noir & de plus enragé.
Ce fut lors qu'on craignit que le Ciel en colere
Voulut noyer de sang l'un & l'autre Emisphere,
Et que Bellonne mesme herissant ses cheveux
Arresta sa fureur pour recourir aux voeux:
L'asseurance & la peur à travers la fumée
Repasserent cent fois de l'une à l'autre armée,
Et la victoire errant en ce danger mortel
Douta qui resteroit pour luy faire un Autel.
Fort long-temps ce combat dura de cette sorte,
Sans que l'un soit vainqueur, ny que l'autre l'emporte:
Mais en fin nos soldats se sentans fort pressez,
Et des premiers efforts extremement lassez:
Malgré tous les conseils que nostre Chef leur donne
Laissent choir en fuyant leur premiere Couronne,
L'ennemy les poursuit, & peint avec leur sang,
En mille, en mille endroits la honte sur leur flanc,
Jusqu'à ce que craignant qu'ils tournassent visage,
Et que le desespoir leur rendit le courage,
Anthoine commandat que l'on se retirat,
Content d'avoir gagné la place du combat:
Cassie craint depuis qu'une mesme avanture
Vous ait fait dans le sang trouver sa sepulture,
Ou que pour eschaper aux Tyrans des Romains,
Vous ayez contre vous armé vos propres mains:
C'est pourquoy son esprit touché de mesme envie,
A destiné ce jour pour la fin de sa vie;
Et si vous desirez d'avancer son trespas,
Il faut partir bien-tost, & marcher à grands pas.
BRUTE.
La nonchalance icy seroit bien criminelle,
TITINE.
Je m'en vay luy porter cette heureuse nouvelle.
BRUTE.
Nous te suivrons de prés, je voy dans ce malheur
Que jamais le plaisir ne va sans la douleur,
Je ne crain pas pourtant que l'ennemy se vante,
Ny que pas un de vous en prenne l'espouvante;
Puis qu'en comparaison de la perte qu'il fait
La nostre mediocre est un gain en effet,
Mais il est déja temps que j'aille vers Cassie,
Remettant à tantost l'heure de voir Porcie.
SCENE IV.
CASSIE, PINDARE, ET DEMETRIE.
CASSIE.
Quoy, je voy l'ennemy qui s'en vient à grands pas,
Et vous voulez encor differer mon trespas?
Vous n'aimastes de moy que ma bonne fortune,
Car depuis mon malheur, ma voix vous importune;
Le soin de m'obeïr ne vous semble plus cher,
Et vous estes pour moy plus durs que ce rocher:
Ingrats à quel dessein, est-ce pour me remettre
Es mains de l'ennemy, & me donner un Maistre?
PINDARE.
Vous soupçonnez à tort nostre fidelité,
Mais ce trespas me semble un peu precipité,
Titine.
CASSIE.
Ha! ce seul nom m'est un sujet de rage,
PINDARE.
Qui reviendra bien-tost calmera cét orage.
CASSIE.
Je l'ay precipité dans l'excez du danger,
Mais bien-tost par ma mort il se verra venger.
Sus donc, ne tardez plus, contentez mon envie,
Vous me tuez cent fois en me donnant la vie.
Quoy, vous baissez les yeux, mouvemens imparfaits,
Demetrie, Pindare, où sont donc mes bien-faits?
Je vous ay rendus francs, & vostre ingratitude
Me veut laisser croupir dedans la servitude,
Insensibles, cruels, pour estre malheureux,
Ne suis-je plus en droit de dire je le veux?
PINDARE.
Devoirs, faveurs, bien-faits, liberté redonnée,
Venez vous presenter à mon ame obstinée;
Chassez ces mouvemens de tendresse & d'amour,
Et que l'obeïssance y domine à son tour.
Mes voeux sont exaucez, cher Maistre je vous cede,
Et puis que vostre bien depend de ce remede;
Quoy que ce lache coeur y souffre du combat,
Je veux estre meurtrier pour n'estre pas ingrat:
Mais si dans vostre esprit la pitié trouve place,
Jusques apres cela ce qu'il faut que je face,
Et de combien de morts pour une seule mort
Cét acte me prepare à ressentir l'effort,
Faire mourir celuy de qui je tiens la vie,
Qui seul peut affranchir nostre Rome asservie,
Que je perde celuy que la faveur de Mars
A mille fois sauvé du milieu des hazards:
Et bref qu'en un moment je defasse un ouvrage,
Que des siecles ont fait pour honorer nostre âge,
Mon Maistre, mon Seigneur, seul apuy du païs,
Ha! que je suis brutal si je vous obeïs.
CASSIE.
Tous ces foibles discours offensent mon courage,
Icy l'amour me nuit, & la pitié m'outrage,
Si toutefois on peut donner des noms si saints
Au profane mespris qui choque mes desseins,
Pindare tu me hais en m'aymant de la sorte,
Je ne sçaurois survivre à la liberté morte:
Ouvre moy l'estomach, mais tu jettes ce fer
Qui me devroit ouvrir la porte de l'Enfer,
Peut-estre que ta lame aux ennemis fatale
Frapant contre un amy, craint d'estre desloyale;
Si c'en est le sujet, pousse la hardiment,
Tu m'as fait ennemy par ton retardement:
Mais pour ne pas troubler son visage ordinaire,
Tien, voicy ce poignard qui t'offre de le faire,
Aussi depuis long-temps choisi pour ce dessein,
Il en seroit jaloux s'il ne m'ouvroit le sein.
DEMETRIE.
Puis-je voir achever un acte si barbare?
CASSIE.
Ne differe donc plus brave & sage Pindare,
Il a rougi du sang du Tyran des Romains,
Lors que dans le Senat il mourut par nos mains.
PINDARE.
Puis que dans ce dessein vostre ame est obstinée,
Et que je dois ceder à cette Destinée,
Ce coup en vous perçant me va percer le coeur.
CASSIE.
Adieu, ne suy jamais le party du vainqueur.
PINDARE.
Que dois-je devenir apres une avanture,
Dont l'effroyable objet fait trembler la Nature?
Faut-il que ce poignard apres un tel forfait
Laisse encore durer le meurtrier qui l'a fait?
Ouy, qu'il vive l'ingrat, puis qu'une mort soudaine
Pour expier son crime auroit trop peu de peine,
Qu'il vive, mais vivant que ses cuisans remorts
L'exposent tous les jours à de nouvelles morts.
DEMETRIE.
Je veux ceder au temps, & tarissant mes larmes
Porter aux ennemis ces malheureuses armes,
Peut-estre cét objet disposera leurs coeurs
A n'user pas sur moy du pouvoir des vainqueurs.
SCENE V.
TITINE.
Pouroit-on justement m'accuser de paresse?
Mais d'où vient que je tremble & que le poil me dresse?
N'avons nous pas encor dequoy braver le sort,
Puis que Brute est vainqueur, quel est cét homme mort?
Sans doute un malheureux qui blessé dans la plaine
S'est traisné jusqu'icy pour y finir sa peine:
Voyons-le de plus prés, O trop injustes Dieux!
Quel deplorable objet monstrez-vous à mes yeux!
Cassie est-ce donc vous que la mortelle Parque
Vient de precipiter dans l'infernalle Barque?
O rage! ô desespoir tesmoins de ce forfait!
De grace apprenez moy qui le peut avoir fait:
Mais quoy je les connoy cet ames mercenaires,
Ces lasches afranchis, ces cruelles viperes,
Pour gagner le Tyran qu'ils croyoient absolu,
Ont achevé ce coup sans qu'il l'eust resolu.
Ha traistres! si Cæsar n'est pas déraisonnable,
Il punira sur vous ce meurtre abominable:
Le bien qu'il doit tirer de vostre trahison
Ne l'empeschera pas d'en avoir sa raison:
Pour moy dont le depart facilita ce crime,
Je veux à ma fureur me choisir pour victime,
Afin que mon esprit justement affligé
Ne me reproche pas de ne m'estre vengé,
Et qu'on puisse trouver au Temple de memoire
Que je fus innocent d'une action si noire.
Sus donc mourons, mon coeur, certain que le trespas
Peut faire seulement que nous ne mourons pas.
Ha, Brute!
SCENE VI.
BRUTE, UN CHEF.
BRUTE.
Quelle voix vient de se faire entendre?
TITINE.
Celle d'un innocent que la parque va prendre.
UN DE LA SUITE DE BRUTE.
O malheur sans pareil! Cassie est aussi mort.
BRUTE à part soy.
Il faut dissimuler.
UN DE LA SUITE.
O dure loy du sort!
BRUTE.
Les hommes courent tous une mesme avanture,
Par cét ordre fatal prescrit par la Nature;
La mort void d'un mesme oeil les Bergers & les Rois,
Et tout également succombe sous ses lois.
Ne murmurez donc plus, mais reprenans courage,
Esperez le repos de la fin de l'orage:
Par de divers moyens le Ciel peut secourir,
Cassie estoit un homme, il devoit donc mourir,
En tuant un Tyran on a peu sauver Rome,
Mais on ne la pert pas dans la perte d'un homme;
Car bien que la grandeur des puissans attentats
Semble estre le pilier qui soustient leurs Estats;
Si le Ciel n'est l'Atlas de ces lourdes machines,
Bien-tost tout leur esclat se change en des ruines,
Quand de tous nos Soldats le dessein perverty
Voudroit favoriser le contraire party.
Et quand le monde entier s'armeroit pour Octave,
Si le Ciel est pour nous, il sera nostre esclave,
Il verra que l'orgueil ne le monte si haut
Que pour luy procurer un plus funeste saut;
Celuy qui des Geans ne fit qu'un peu de poudre,
Garde le mesme bras qui leur lança la foudre,
Et n'a point relaché de son adversion,
Pour ces Monstres boufis de trop d'ambition,
Il se sert quelquefois de nous & de nos armes
Pour respandre du sang, & pour tarir des larmes:
Mais s'il voit que nos bras ne sont pas assez forts,
Soudain il a recours à de meilleurs efforts;
Il inspire la peur dans la troupe ennemie,
Qui bien-tost en fuyant se noircit d'infamie,
Et sans sçavoir pourquoy craint si fort le trespas,
Que les plus fiers torans ne l'aresteroient pas.
Amis, esperons tout de la faveur Celeste,
Nous n'avons rien perdu puis que cela nous reste,
Cassie est à present le butin du trespas,
Mais les Dieux sont vivans & nous avons des bras;
Cependant quand la nuict mettra sa robbe obscure,
Portez sans bruit ce corps dedans la sepulture,
Et j'espere demain par ma langue & mes mains
De redonner le coeur & Rome à nos Romains.