GUILLAUME APOLLINAIRE
LA FEMME ASSISE
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME. 1920
ŒUVRES
DE GUILLAUME APOLLINAIRE
| L'ENCHANTEUR POURRISSANT, bois gravés par André Derain | 1909. |
| L'HÉRÉSIARQUE ET Cie | 1910. |
| LE BESTIAIRE DU CORTÈGE D'ORPHÉE, bois gravés par Raoul Dufy | 1911. |
| LES PEINTRES CUBISTES | 1912. |
| ALCOOLS—poèmes | 1913. |
| CASE D'ARMONS | 1915. |
| LE POÈTE ASSASSINÉ, portrait de l'auteur, par André Rouveyre | 1916. |
| VITAM IMPENDERE AMORI, dessins d'André Rouveyre | 1917. |
| LES MAMELLES DE TIRESIAS, musique de Germaine-Albert-Birot et dessins de Serge Ferrat | 1918. |
| CALLIGRAMMES, portrait de l'auteur par Pablo Picasso | 1918. |
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT VINGT-HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA NAVARRE DE VOIRON AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, VINGT EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE CI A CXX ET MILLE QUARANTE EXEMPLAIRES IN-SEIZE DOUBLE-COURONNE SUR PAPIER VELIN LAFUMA DE VOIRON, DONT DIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, HUIT CENTS EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 800, TRENTE EXEMPLAIRES D'AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 801 A 830 ET DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTES DE 831 A 1030, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L'ÉDITION ORIGINALE
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1920.
LA FEMME ASSISE
I
Elvire Goulot est née à Maisons-Laffitte. Elle a tiré de cette origine un goût déterminé pour les chevaux qu'elle peint d'une façon remarquable et pour l'équitation bien qu'elle n'ait plus désormais l'occasion de s'y livrer. Mais elle y songe souvent et surtout lorsqu'elle a des embêtements.
Elle a vu de merveilleux chevaux dans les écuries fameuses de sa ville natale et cependant ceux dont elle se souvient avec le plus de plaisir, ce sont les trois chevaux blancs attelés à la troïka de son amant, le grand-duc André Pétrovitch:
«J'avais à ma disposition la troïka de mon amant à laquelle étaient attelés les trois plus beaux chevaux de toute la Russie. Ils étaient aussi blancs que la neige et on les estimait un million pièce. Leurs queues traînaient presque jusqu'à terre. Ils allaient comme le vent et le cocher qui les guidait était le plus gros que l'on sût voir.»
Dès l'enfance, Elvire eut un esprit délié et une mémoire remarquable. Elle n'a jamais été croyante, mais n'a jamais cessé d'être superstitieuse. Ses rêves ont toujours été tournés vers les choses de l'amour. C'est ainsi qu'enfant, elle rêvait d'épingles, de pieux ou de barrières, ce qui, au témoignage d'une certaine école, indique des destinées charnelles nettement accusées.
Son premier amant fut un médecin, homme marié, à la fois très gentil et très débauché. Il la prit alors qu'elle avait quinze ans. Il en avait trente-six. Elle était légèrement malade et il était venu pour lui donner des soins. C'était un de ces hommes maigres qui connaissant tous les raffinements de l'amour, corrompent l'esprit des femmes sans savoir s'en faire aimer sincèrement. Leur liaison débuta par un scandale, car la mère d'Elvire découvrit le pot aux roses et le suborneur fut poursuivi et ne s'en tira que grâce à la déposition d'Elvire qui affirma devant les juges que l'accusé ne l'avait pas eue vierge. Il fut acquitté et lui en garda une vive reconnaissance.
Le premier pas étant fait, voilà Elvire livrée à l'éducation dépravée de ce Georges, le médecin. Il lui inculque le goût des femmes et elle est devenue une tribade avérée.
Pendant l'hiver de 1913, il l'emmena à Monte-Carlo où il la laissa seule, ayant dû revenir précipitamment à Paris. C'est au Casino que le vieux Replanoff, le premier avocat de Pétrograde, qui était alors Saint-Pétersbourg, la remarqua et lui conseilla de le suivre en Russie.
«Vous serez heureuse, lui disait-il. Vous remplacerez ma fille qui est morte et à qui vous ressemblez. Venez, vous n'aurez rien à désirer. Vous serez comme une reine. Je vous traiterai comme ma fille.»
Et respectueusement mais passionnément, il lui baisait le bout des doigts.
Replanoff partit le premier, et comme Georges tardait à revenir, Elvire se décida à partir pour la Russie. Elle alla prendre son billet à la Compagnie des Wagons-Lits; mais elle était et paraissait si jeune qu'elle dut obtenir le consentement préalable de son père auquel le vieux Replanoff écrivit une lettre qui est un monument d'hypocrisie car, aussitôt qu'Elvire fut à Pétrograde, il la vendit à une compagnie de débauchés dont il faisait partie et elle devint la maîtresse du grand-duc André Pétrovitch. Elle passa sept mois en Russie et, de ce séjour chez les Moscovites, elle me parla une fois de la façon suivante:
«Le grand-duc, mon amant, avait vingt-six ans. Il était très beau. Je n'ai jamais vu d'homme aussi beau ni aussi brutal. Il aimait les femmes et les garçons. Il était plus dépravé que Georges en ce sens que la cruauté dominait tous ses scrupules et l'orgueil le faisait presque délirer. Les femmes, Françaises pour la plupart, qui étaient les maîtresses des autres débauchés, n'étaient ni jeunes, ni séduisantes. C'étaient uniquement, d'après ce qui me parut, des femmes d'affaires qui se prêtaient à tout ce qu'une imagination dépravée à l'extrême pouvait suggérer à leurs amants. La plus jolie était une Russe. C'était aussi la plus lascive et ses goûts s'accordaient avec ceux des hommes qui nous entouraient. Elle avait une capacité d'estomac inimaginable, aussi bien pour la nourriture que pour la boisson et je n'ai jamais vu de femme pouvant boire autant de Champagne qu'elle.
«Je me souviens d'une orgie chez le général Breziansko; il y avait là une cinquantaine de convives, parmi lesquels deux grands-ducs et, lorsqu'on eut fait se retirer les domestiques, cette jeune Russe, après s'être mise en l'état de pure nature et semblable à une bacchante échevelée et frénétique, passa sous la table et donna à ceux qui lui plaisaient, hommes ou femmes, l'occasion de manifester la vivacité de leurs sensations, de façon à déchaîner la joie de l'assistance.
«Mais j'avais horreur de cette vie où le repos, la tendresse et la douceur ne tenaient aucune place. Sans une amie que je m'étais faite, une danseuse de restaurant, Française de vingt-huit ans, je n'aurais pu rester un mois en Russie. Elle était en secret la maîtresse du vieux général Breziansko qui, devenu gâteux, et donnant dans une dévotion à la fois démesurée et incertaine, confondait à son propre usage ce que disent les Evangiles à propos de la résurrection de la chair et ce qu'ils racontent touchant la Flagellation.»
La brune Georgette, si tendre avec Elvire qui était la vrille, devenait un vrai démon quand il s'agissait de cingler la vieille peau du général Breziansko et elle mettait à bien remplir cet office un soin d'autant plus minutieux que chaque fois que la réussite couronnait ses efforts, elle touchait une somme équivalente à vingt-cinq mille francs de notre monnaie; mais l'événement était rare, nonobstant quoi ce vieux tambour de Breziansko n'en était pas moins généreux et Georgette se trouvait satisfaite de sa condition.
Il n'en était pas de même d'Elvire qui maigrissait et souffrait impatiemment les atteintes que son amant et ses amis portaient à son orgueil. Ce qui l'irritait davantage encore, c'est qu'aucun dîner au restaurant ne se terminait sans quelque épouvantable dispute, où gérants, maîtres d'hôtels, Français pour la plupart, étaient traités d'une manière à révolter Elvire qui essayait de se consoler grâce à l'amour de Georgette et aussi en dessinant des fleurs, de petits cochons, des chevaux qu'elle enluminait ensuite et qui lui servaient de papier à lettres, ce qui faisait l'admiration du vieux Replanoff qui venait la voir quelquefois et s'écriait:
«Elle peint comme ma fille. Je te l'ai dit, Elvire, tu lui ressembles d'une façon miraculeuse. C'est pourquoi je veille sur toi comme un père et t'ai introduite dans la meilleure société de la Russie.»
Elvire s'échappe un jour, le cœur un peu gros de quitter son bel appartement de la Pentelemongkasa. Mais elle n'en pouvait plus et elle avait beaucoup maigri. Georgette seule était au courant de la fuite. A la frontière, nouvelle histoire. On ne voulait pas la laisser passer, son passeport n'étant pas en règle. Par fortune, elle aperçut sur le quai un officier qu'elle avait rencontré à Pétrograde. Celui-ci aplanit toutes les difficultés et, en débarquant à la gare du Nord, Elvire ne regrettait plus que des chants étranges et nostalgiques entendus, elle ne savait plus où en Russie, dans un restaurant, ou bien à la campagne et les trois chevaux blancs de neige, rapides comme le vent, et que le plus gros cocher de toute la Russie menait à bras toujours tendus.
Georges la reçut comme fut accueilli l'enfant prodigue et, par l'entremise d'un de ses amis, la fit débuter dans un music-hall où elle prit l'habitude de porter monocle. Elle y rencontra une petite figurante, Mavise Baudarelle, dont les parents étaient marchands de vins, boulevard Montparnasse[1], où elle prit pension, et Mavise Baudarelle fit son bonheur jusqu'au jour où un jeune peintre russe de bonne famille, Nicolas Varinoff, l'enleva à la famille Baudarelle. Nicolas Varinoff partageait son temps entre sa sœur, la princesse Teleschkine, et sa maîtresse Elvire, avec laquelle il s'installa dans un atelier de la rue Maison-Dieu. Quand Nicolas était chez sa sœur, Elvire peignait avec une fantaisie délicate et non sans force, des bouquets éclatants où paraissaient des marguerites aux pétales noires et cette vie qu'animaient l'art, l'amour, la danse à Bullier et le cinéma, continua jusqu'au moment de la déclaration de guerre.
[1] L'appellation édilitaire est boulevard du Montparnasse.
Au reste, l'année 1914 commença par une gaîté folle. Comme au temps de Gavarni, l'époque fut dominée par le Carnaval. La danse était à la mode, on dansait partout, partout avaient lieu des bals masqués. La mode féminine se prêtait si bien au travesti que les femmes déguisaient leurs cheveux sous des couleurs éclatantes et délicates qui rappelaient celles des fontaines lumineuses qui m'étonnèrent, quand j'étais enfant, à l'exposition de 1889. On aurait dit encore des lueurs stellaires et les Parisiennes à la mode avaient droit, cette année, qu'on les appelât des Bérénices, puisque leurs chevelures méritaient d'être mises au rang des constellations.
Tout naturellement les bals de l'Opéra avaient ressuscité. Et la plaisanterie grivoise du premier de ces nouveaux bals de l'Opéra où chaque femme recevait une boîte fermée à clef, tandis que chaque homme recevait une clef, à charge pour lui de trouver la serrure de sa clef, paraissait d'excellent augure pour la gaîté générale. La vie semblait devenir légère et peut-être plus tard, quand avec le tango, la maxixe, la furlana, la guerre et ses «bombes funèbres» seront oubliées, dira-t-on de l'époque pacifique de l'an 1914, comme dans la célèbre lithographie de Gavarni: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup dansé.»
D'ailleurs, il manquait aux travestissements de 1914 un artiste comme Gavarni, qui en dessina tant, les inventant, sans rien emprunter à personne.
Il n'existait, en 1914, aucun type particulier à notre temps comme les Débardeurs, les Dominos, les Pierrots, les Pierrettes, les Postillons, les Bayadères, les Chicards, dont un poète ferait vite des personnages comparables aux masques de la Comédie italienne et qui méritent qu'on ne les abandonne point.
Pour créer de nouveaux masques, il aurait fallu un nouveau Gavarni.
Son chef-d'œuvre fut le Débardeur, qui est surtout un travesti féminin délicieusement équivoque et dont il a suffisamment souligné le caractère dans cette légende à propos d'un débardeur femme lutinant Pierrette, qui lui crie: «Va donc... singulier masculin!», en quoi se résume peut-être la fantaisie insolente de tout le XIXe siècle.
Il aurait fallu aussi, pour la nouvelle joie de l'époque, inventer un nouveau cancan, l'ancien ayant été amené par la Goulue, Rayon d'Or, Grille d'Egout, Valentin le Désossé et par la dévotion de grands peintres comme Toulouse-Lautrec et Seurat au rang des danses hiératiques.
Il aurait fallu quelque chose qui répondît au cancan du temps de Gavarni, à ce jeune cancan dont les différences avec le cancan du Moulin Rouge sont bien marquées si on compare par exemple le tableau de Seurat, le Chahut, au monologue beaucoup plus ancien, intitulé:
Mémoires de Mlle Fifine, ex-blanchisseuse (paroles de J. Choux, musique de Javelot):
La chahutte et la cancanska,
Dont j'connais les poses intimes,
Avec redowe et mazurka
M'font faire bien des victimes (bis).
«Oh! la mazurka!... danse pleine d'abandon et qui montre une femme telle qu'elle est... gracieuse toujours, balançant la basque sur la hanche et se cambrant comme une Andalouse de Mossieu Monpou (elle chante): «Avez-vous vu dans Barcelone une Andalou...» La polka a bien aussi son charme; mais parlez-moi du cancan, de la cancanska, vulgairement appelée quadrille. C'est là que je suis à mon aise (criant): En avant deux! (Musique, elle figure quelques pas de cancan). Y a-t-il rien de plus échevelé, de plus séduisant? Il n'y a jamais trop de place pour moi (elle figure ce qui suit): je passe, repasse, balance et tourne sur pivot, ne levant toujours la jambe qu'à une hauteur raisonnable... pour ne pas tomber. Si l'on rit, je recommence de plus belle et finis toujours par me rattraper... (criant) à la queue du chat!
«Et puisque la danse est le pas de charge de l'amour, elle doit aussi conduire au mariage. Dansons donc en attendant mieux (au refrain).»
S'il manquait en 1914 l'imagination de Gavarni pour inventer de nouveaux travestissements, il manquait aussi le don d'observation de Gavarni pour noter en légendes point trop courtes les mille réflexions de ceux qui s'amusaient. En 1914, comme aujourd'hui du reste, on ne goûte que les légendes brèves ou plutôt personne ne sait plus en faire de longues.
J'ai noté dans les lithos de Gavarni quelques légendes qui se rapportent à ce monde des bals, à ces balochards, à ces débardeurs, ces chicards qu'il avait inventés et qui ont aussi le mérite d'évoquer un peu pour moi ces bals de 1914 qu'aucun artiste observateur n'a fixés:
Un chicard à un débardeur:
«Lilie! Lilie!... rien ne te dit donc que c'est moi, Lilie?»
Un patron de lavoir à un débardeur:
«Dachu! Dachu! tu m'ennuies!
—Non, Norinne, c'est toi qui t'ennuies.»
La mère du débardeur:
«Malheureuse enfant! qu'as-tu fait de ton sexe?»
Deux débardeurs:
«Y en a-t-i des femmes, y en a-t-i!... et quand je pense que tout ça mange tous les jours que Dieu fait; c'est ça qui donne une crâne idée de l'homme!»
Le mari:
«Monter à cheval sur le cou d'un homme qu'on ne connaît pas, t'appelle ça plaisanter, toi!»
Mari-pierrot à sa femme débardeur:
«Qui est plus à plaindre au monde qu'un homme uni à un débardeur?
—C'est une femme en puissance de Pierrot.»
Domino à un jeune homme qui courtise une femme masquée:
«C'est vieux et laid, mon cher; tu es floué comme dans un bois.»
Deux dominos à un chiffonnier:
«Qu'est-ce que tu peux venir chercher par ici, philosophe?
—Je ramasse toutes vos vieilles blagues d'amour, mes colombes: on en refait du neuf.»
Le débardeur homme.—Ne me parlez pas des hommes en carnaval pour s'amuser: heureusement, moi, la mienne est mariée: on me la tient.
Le postillon.—Moi, la mienne est mariée aussi, mais avec moi... ça fait que je la tiens moi-même.
Un domino qui passe.—Je les tiens tous les deux... Ils vont me le payer.
«Eh bien! on dit que certain colonel se marie... te voilà veuve, ma pauvre bayadère.
—Hélas, oui, mon pauvre baron, et ta femme aussi.»
Deux débardeurs, homme et femme:
«Agathe et toi, mon vieux Ferdinand, ça ne sera pas long; cette petite-là est trop rouée pour toi parce que t'es plus roué qu'elle... et pour que ça dure faut toujours qu'un des deux pose d'abord.»
Deux débardeurs, homme et femme:
«Voyons si tu te souviens! numéro?
—Dix-sept.
—Rue?
—Christine.
—Madame?
—Bienveillant... et il y a un bilboquet à la sonnette.»
Débardeur au pierrot:
«Eh! bien non, Monsieur, non! ces manières-là ne peuvent pas me convenir! vous menez une conduite beaucoup trop dissipée!»
Deux débardeurs, homme et femme:
«J'ai cancanné que j'en ai pus de jambes, j'ai mal au cou d'avoir crié... et bu que le palais m'en ratisse...
—Tu n'es donc pas un homme?»
Deux débardeurs, homme et femme:
«On va pincer son petit cancan, mais bien en douceur... faut pas désobliger le gouvernement.»
Eunuque à une canotière:
«Tel que tu me vois, Chaloupe, c'est moi qui soigne les chameaux du Grand Turc.
—Et tu gagnes à ça?
—Quelques sequins, Chaloupe, et les satisfactions d'un cœur pur.
—Et nourri.»
Débardeur homme à un jeune homme en redingote:
«On rit avec vous et tu te fâches... en voilà un drôle de pistolet!»
Mousquetaire à une jeune femme que l'on coiffe:
«C'est comme ça que t'es prête, toi?
—Ne m'en parle pas! C'est ce nom de nom de merlan-là qui n'en finit jamais.»
Débardeur-femme à un petit jeune homme en redingote:
«Va dire à ta mère qu'a te mouche.»
Quand Gavarni se rendait à l'Opéra, il disait: «Je vais à ma bibliothèque», et, à force de voir danser, il en était venu à considérer l'amour même comme une danse, et le mot que nous a conservé Goncourt et par lequel Gavarni voulait exprimer le sens d'aimer avec la tête, avec l'imagination, ce mot si expressif de ginginer, qui mériterait qu'on le conservât, ne ressemble-t-il pas au terme argotique guincher, qui signifie danser?
Il manquait donc un Gavarni en 1914, mais les danseurs et les danseuses ne manquent pas.
Dans un petit théâtre, quelques mois avant la guerre, j'ai vu danser la furlana (prononcer fourlana), que les danseurs, avant de la danser, qualifièrent de danse du pape; c'étaient des pas si lascifs que le pape serait bien étonné d'être mentionné à ce propos. Et tandis que la danseuse presque nue, plus que nue, atrocement nue, car le cache-sexe de cette jolie fille la faisait ressembler aux Vénus orthopédiques, ballait avec son cavalier, je pensais à cette scène gracieuse des Mémoires où Casanova dansait la forlane à Constantinople. Et cette jolie page dont je me souvenais, mieux que les histrions que j'avais sous les yeux, me montrait la danse vénitienne sinon recommandée, du moins évoquée par le pape Pie X comme un sûr remède au tango: cette danse vénérieuse et merveilleuse, qui semble née sur un transatlantique et qui pour moi évoque cette devise que j'avais choisie au début de ma vie d'écrivain tango non tangor, j'ai eu depuis des raisons pour y renoncer, adoptant une devise plus éclatante: «J'émerveille». Mais revenons à la jolie page casanovienne sur la forlane:
«Peu de jours après, je trouvai chez le bacha Osman mon Ismaïl-effendi à dîner. Il me donna de grandes marques d'amitié, et j'y répondis, glissant sur les reproches qu'il me fit de ne pas être allé déjeuner avec lui depuis tant de temps. Je ne pus me dispenser d'aller dîner chez lui avec Bonneval, et il me fit jouir d'un spectacle charmant: des esclaves napolitains des deux sexes représentèrent une pantomime et dansèrent des calabraises. M. de Bonneval ayant parlé de la danse vénitienne appelée forlana, et Ismaïl m'ayant témoigné un vif désir de la connaître, je lui dis qu'il m'était impossible de le satisfaire sans une danseuse de mon pays et sans un violon qui en sût l'air. Sur cela, prenant un violon, j'exécutai l'air de la danse; mais, quand même la danseuse aurait été trouvée, je ne pouvais point jouer et danser tout à la fois.
Ismaïl, se levant, parla à l'écart à un de ses eunuques, qui sortit et revint peu de minutes après lui parler à l'oreille. Alors l'effendi me dit que la danseuse était trouvée; je lui répondis que le violon le serait aussi bientôt, s'il voulait envoyer un billet à l'hôtel de Venise, ce qui fut fait à l'instant. Le baïle Dona m'envoya un de ses gens, très bon violon pour le genre. Dès que le musicien fut prêt, une porte s'ouvre et voilà une belle femme qui en sort, la figure couverte d'un masque de velours noir, tel que ceux qu'à Venise on appelle Moretta. L'apparition de ce beau masque surprit et enchanta l'assemblée, car il est impossible de se figurer un objet plus intéressant, tant pour la beauté de ce qu'on pouvait voir de sa figure que pour l'élégance des formes, l'agrément de sa taille, la suavité voluptueuse des contours et le goût exquis qui se voyait dans sa parure. La nymphe se place et nous dansons ensemble six forlanes de suite.
J'étais brûlant et hors d'haleine; car il n'y a point de danse nationale plus violente; mais la belle se tenait debout, et, sans donner le moindre signe de lassitude, elle paraissait me défier; à la ronde du ballet, ce qui est le plus difficile, elle semblait planer. L'étonnement me tenait hors de moi, car je ne me souvenais pas d'avoir jamais vu si bien danser ce ballet, même à Venise.
Après quelques minutes de repos, un peu honteux de la lassitude que j'éprouvais, je m'approche d'elle et lui dis: Ancora sei, e poi basta, se non volete vedermi morire. Elle m'aurait répondu si elle avait pu, mais elle avait un de ces masques barbares qui empêchent de prononcer un seul mot. A défaut de la parole, un serrement de main que personne ne pouvait voir me fit tout deviner. Dès que les six secondes forlanes furent achevées, un eunuque ouvrit la porte et ma belle partenaire disparut.»
Nous avions donc les danses en 1914, mais il manquait, avec le Gavarni, les Lévêques, les Seymour, les la Batut.
Toutefois, il faut ajouter que le bal de l'Opéra de 1914 a grandement attiré l'attention des peintres et beaucoup de ceux que je connais y allèrent.
Epoque de bals et de mascarades! l'époque était légère; on ne danse jamais plus que dans le temps des révolutions et des guerres et quel singulier poète a donc inventé ce lieu commun véritablement prophétique: danser comme sur un volcan?
Le type le plus caractéristique de cette époque de bals et de ballets russes, ce fut incontestablement Elvire que je revois à Bullier, avec ses cheveux lilas, ses fourrures blanches et son monocle; on l'appelait la vrille et nul doute que cet accoutrement, chevelure lilas, monocle et fourrure blanche, ne se fût généralisé l'an suivant, si la guerre n'était venue. Un Gavarni eût peut-être surgi et nous aurions eu au bal de l'Opéra de délicieuses Vrilles comme au temps de Gavarni il y avait de charmants débardeurs.
Je la revois encore danser à Bullier, le jeudi et le dimanche, tandis que le Dr Mardrus admirait la fête en savourant une glace et que M. et Mme Robert Delaunay, peintres, opéraient la réforme du costume.
L'orphisme simultané produisait à Bullier des nouveautés vestimentaires qui n'étaient pas à dédaigner. Elles eussent fourni à Carlyle un curieux chapitre du Sartor Resartus.
M. et Mme Delaunay étaient des novateurs. Ils ne s'embarrassaient pas de l'imitation des modes anciennes et, comme ils voulaient être de leur temps, ils ne cherchaient point à innover dans la forme de la coupe des vêtements, suivant en cela la mode du jour; mais ils cherchaient à influencer en utilisant des matières nouvelles infiniment variées de couleurs.
Voici, par exemple, un costume de M. Robert Delaunay: veston violet, gilet beige, pantalon nègre. En voici un autre: manteau rouge à col bleu, chaussettes rouges, chaussures jaune et noir, pantalon noir, veston vert, gilet bleu de ciel, minuscule cravate rouge.
Voici la description d'une robe simultanée de Mme Sonia Delaunay Terck: tailleur violet, longue ceinture violette et verte et, sous la jaquette, un corsage divisé en zones de couleurs vives, tendres ou passées, où se mêlent le vieux rose, la couleur tango, le bleu nattier, l'écarlate, etc., apparaissant sur différentes matières, telles que drap, taffetas, tulle, pilou, moire et poult de soie juxtaposés.
Tant de variété méritait de n'avoir point passé inaperçue. Elle mettait de la fantaisie dans l'élégance.
Et si, en se rendant à Bullier, on ne les voyait pas aussitôt, on savait que les réformateurs du costume se tenaient généralement au pied de l'orchestre, d'où ils contemplaient non sans mépris les vêtements monotones des danseurs et des danseuses.
Elvire les intriguait à cause de son monocle et de ses cheveux aux couleurs changeantes, mais elle refusa toujours de se lier avec eux, préférant passer son temps à danser avec Mavise.
Nicolas Varinoff les menait aussi parfois dans les bals-musettes; celui des Gravilliers, où les musiciens se tenaient sur un petit balcon; le Bal de la Jeunesse, rue Saint-Martin, dont le patron avait une si belle collection de lingues qu'il donnait en prime à ses clients; celui d'Octobre, rue Sainte-Geneviève, et qui appartenait en 1914 à M. Vachier; le Petit Balcon, qui s'ouvrait dans une impasse près de la Bastille; le bal de la rue des Carmes; la Fauvette, rue de Vanves, et le Boulodrome de Montmartre, endroit charmant où la musique était, à mon gré, plus plaisante que celle de M. Strauss.
La guerre assassina tous ces «rendez-vous de noble compagnie» auxquels aujourd'hui Elvire ne pense jamais sans éprouver une tendre mélancolie.
La guerre éclata donc, brisant comme verre cette vie adorable et légère.
Nicolas Varinoff fut extrêmement frappé par l'événement imprévu et, peu de jours après la Marne, il déclarait à Elvire, qui se pressait contre lui caressante comme une chatte, que le temps de l'amour était interrompu et que les occupations qui l'entraînaient particulièrement durant la nuit ne seraient reprises, en ce qui le concernait, qu'à la fin des hostilités. Mais comme Elvire n'accordait à la guerre qu'un intérêt médiocre, cette décision lui parut incohérente et, au firmament de leur liaison, le dédain se prit à monter comme une lune rousse.
II
Douce poésie! le plus beau des arts! Toi qui, suscitant en nous le pouvoir créateur, nous met tout proche de la divinité, les déceptions n'ont pas abattu l'amour que je te portais dès ma tendre enfance! La guerre même a augmenté le pouvoir que la poésie exerce sur moi et c'est grâce à l'une et à l'autre que le ciel désormais se confond avec ma tête étoilée. Douce poésie! je regrette que l'incertitude des temps ne me permette pas de me livrer à tes inspirations touchant la matière de ce livre, mais je suis pressé. La guerre continue. Il s'agit avant d'y retourner, d'achever le roman et la prose est ce qui convient le mieux à ma hâte.
Mais pourquoi, parce que nous sommes en guerre, représenter toujours la guerre et les misères du soldat ou ses loisirs, ou bien le miraculeux tableau des Races mobilisées de tous les coins de l'univers sur notre Front, ou encore le triste cheminement à travers les tranchées?
Il faut bien cependant se souvenir de cette guerre invétérée. Il n'y a pas moyen de s'en défendre. Chaque fois que je crois avoir échappé à cette hantise, elle me reprend avec une douceur toujours croissante. Je me souviens avant tout de l'instabilité de la vie du soldat. Il est un jour ici; la nuit peut-être partira-t-il en toute hâte. Cette incertitude est surtout le lot du fantassin. J'ai connu la vie de l'artilleur et celle du fantassin ensuite. L'instabilité de la seconde est plus surprenante. J'ai entendu appeler le fantassin, le Méfiant. Les plus courageux même se méfient, car le moins qu'on puisse leur demander, c'est le sacrifice de la vie. Mais j'ai gardé la nostalgie de cette vie vagabonde et bien réglée. Je me souviens des villages parcourus au pas cadencé et de trois filles sur la porte d'une ferme, au toit défoncé, transformée en épicerie.
Aujourd'hui Paris me sollicite. Voici le Montparnasse qui est devenu pour les peintres et les poètes ce que Montmartre était, il y a quinze ans, l'asile de leur simplicité.
Le quartier Montparnasse, du témoignage de l'habitant des quartiers environnants, est un quartier de louftingues. La vérité est que Montparnasse remplace Montmartre, le Montmartre d'autrefois, celui des artistes, des chansonniers, des moulins, des cabarets, voire même des haschischophages, des premiers opiomanes, des sempiternels éthéromanes et des cocaïnomanes ou visionnaires, comme on les appelle aujourd'hui où la «coco» sévit encore; tous ceux (parmi les Montmartrois du grand art) qui vivaient encore et que la noce expulsait du vieux Montmartre détruit par les propriétaires et les architectes, conspué par les futuristes parisiens, ou, d'ailleurs, tous ceux-là ont émigré sous forme de cubistes, de Peaux-Rouges, de poètes orphiques. Ils ont troublé des éclats de leur voix les échos du carrefour de la Grande Chaumière. Devant un café établi dans une maison de licencieuse mémoire, ils avaient dressé, dès avant la guerre, un concurrent redoutable, le café de la Rotonde. En face, se tenaient les Boches. Ici, allaient toujours les Slaves. Les Juifs continuent à aller indifféremment dans l'un ou dans l'autre.
Les marchands de couleurs dans toutes les rues avoisinantes offrent leur multicolore tentation à tous ceux qu'un rapide coup d'œil dans les expositions d'avant-garde a fait s'écrier: Anch'io son pittore.
Esquissons avant tout la physionomie du Carrefour. Vraisemblablement, elle changera avant peu. A l'un des coins du boulevard du Montparnasse, un grand épicier étale aux yeux de tout un peuple d'artistes internationaux son nom énigmatique: Hazard. Sa marchandise est des plus variées et ses chalands sont de toutes sortes. L'Américain y trouvait avant la guerre les grapes-fruits qui sont au citron ce que le melon d'eau est au cantaloup; le Russe y retrouvait ses pommes de paradis semblables à des bigarreaux; le Hongrois sa charcuterie poivrée de rouge, etc. Voici, à l'autre angle, la Rotonde; un Indien en grand costume de cuir et de plumes... peintre et modèle, attirait les regards en 1914. Quelquefois même la longue silhouette de Charles Morice se profilait longtemps à l'intérieur contre la muraille.
A l'angle du boulevard du Montparnasse et de la rue Delambre, c'est le Dôme: avant la guerre, il avait une clientèle d'habitués, gens riches, esthéticiens du Massachussets ou des bords de la Sprée, c'est encore Pascin ou le Clinchtel contemporain; c'est ici que se décidait l'admiration que l'on professait en Allemagne pour tel ou tel peintre français. Les gloires de Géricault, de Courbet, de Seurat, du Douanier n'ont pas eu à souffrir des entretiens esthétiques entre les Boches millionnaires du Dôme.
Un autre angle: c'est Baty ou le dernier marchand de vin. Quand il se sera retiré, ce métier aura pratiquement disparu de Paris, à moins que la guerre et la vie chère ne redonnent un regain de vogue à cet état. Il restera «la petite boîte», comme on dit aujourd'hui, mais le chand'de vin aura vécu. En attendant, ceux que les maladies ou plutôt les médecins n'ont pas fait renoncer entièrement aux vins de France fêtent encore à l'envi cette cave bien soignée.
Plus loin, à droite, sur le boulevard Raspail, le petit café des Vigourelles abritait en 1914, les jours où l'on ne dansait pas à Bullier, une jeunesse pétulante; un homme au visage sévère s'y tenait souvent. Il déclarait avec simplicité à qui voulait l'entendre: «Je suis l'homme le plus emm...dant du quartier, j'emm...de même les conseillers municipaux.» On l'appelait le lion. Il avait tellement emm...rdé de monde qu'il en avait tiré des rentes. En effet, la plupart des cafés, des bistrots du quartier préféraient lui donner de l'argent plutôt que de le servir. Il n'avait qu'à se présenter dans ces endroits, pour qu'aussitôt on lui donnât, selon l'importance de la maison, un franc, deux francs et même trois francs cinquante. Chaque matin, cet homme de génie faisait sa petite tournée dans le quartier et cela lui suffisait pour vivre, il e...rdait tout le monde et ne devait rien à personne. Dans ce petit café provincial des Vigourelles venaient quelquefois MM. de Segonzac, Luc-Albert Moreau, André Derain, Edouard Férat, René Dalize et un personnage énigmatique que l'on appelait le Finlandais, mais qui, je crois, était en réalité un limousin, de Limoges. Le distingué propriétaire de la maison s'était fait une popularité d'excellent aloi dans son arrondissement en déclarant publiquement, dans un beau mouvement d'éloquence: «Messieurs, tout en étant bistrot, j'aime beaucoup les arts; le dimanche, quand je ne vais pas au cinéma, je vais au Louvre.» Presque en face se trouvait la boutique de M. Cocula, qui, par un singulier phénomène de mimétisme onomastique, en est venu, comme son quasi-homonyme anglais, M. Cook, à s'occuper de voyages; les Anglais ont l'agence Cook et les Français ont le train Cocula.
Dans les rues qui entourent le cimetière du Montparnasse, et où le buste de M. de Max garde le tombeau de Baudelaire, se trouvaient encore en 1916 les demeures d'anciens habitants célèbres de Montmartre; beaucoup d'entre eux même, comme Picasso, habitèrent la célèbre maison du 13 de la rue de Ravignan, aujourd'hui 13, place Emile-Goudeau.
Redescendons rue de la Grande-Chaumière, rue des Académies, où, naguère encore, l'unique Patagon de Paris, l'Araucanien Ortiz de Zarate, se promenait en proclamant qu'il avait découvert la vérité. Ici se tenait encore un fameux petit restaurant de modèles, fermé depuis la guerre, Chez Papa; il était tenu par un ancien Garibaldien qui assaisonnait les pâtes aussi bien que dans les osterie romaines. C'était un lieu charmant où M. Anatole France, s'il l'avait connu, serait souvent venu. On y rencontrait d'aimables gens, parmi lesquels MM. Paul Morisse, André Billy et Paul Léautaud.
S'il a une couleur différente du Montmartre d'autrefois, le Montparnasse contemporain, et même en temps de guerre, n'a pas moins de gaieté, de simplicité et de laisser-aller. Les costumes à l'américaine des artistes d'aujourd'hui ne sont ni moins larges ni d'un autre velours que celui des rapins d'autrefois; ils sont larges d'une autre façon, voilà tout, et la sandale, après tout, n'est pas moins germanique que l'affreuse bottine à élastique de jadis. Bientôt, c'est-à-dire après la guerre, je gage, sans le souhaiter, Montparnasse aura ses boîtes de nuit, ses chansonniers, comme il a ses peintres et ses poètes. Le jour où un Bruant aura chanté les divers coins de ce quartier plein de fantaisie, les crèmeries, la caserne-atelier de la rue Campagne-Première, l'extraordinaire Crèmerie-Grill-Room du boulevard du Montparnasse, le restaurant Chinois, qui vient de mourir, les mardis de la Closerie des Lilas, morts depuis la guerre, ce jour-là Montparnasse aura vécu. L'Agence Cook y amènera ses caravanes, et le train Cocula émigrera en quelque autre quartier, emportant les peintres, les Chinois, les Patagons, les Indiens Comanches, les Limousins-Finlandais, les Vigourelles et peut-être même l'homme le plus emm...dant du quartier, vers une autre destination, vers un autre arrondissement, vers une autre butte, vers un autre mont, sans doute les Buttes-Chaumont.
En temps de guerre, Montparnasse a donné naissance à une idée exquise et touchante, la poupée-portrait, qui mérite le succès qu'elle remporte.
Une de mes premières impressions de Paris, lorsque j'y revins, blessé, fut de surprendre, au téléphone de l'hôpital où l'on me pansait, cette bribe de phrase: «... l'industrie admirable des poupées.»
Qui parlait? je ne sais et peu importe: «C'est tout de même un peu fort, pensai-je, de s'occuper de poupées en ce moment.»
Depuis, mon opinion s'est bien modifiée à cet égard.
La poupée de Paris qui montrait la mode à toute l'Europe ne faisait-elle pas beaucoup pour le prestige de la France?
Des artistes de Montparnasse, des femmes naturellement, ont eu l'idée de faire des poupées portraits, idée charmante qui a déjà produit d'agréables ouvrages comme ceux que Mlle Vassilieff a exposés un peu partout et même sur les grands Boulevards.
Si cette mode s'installe, nos petites-nièces possèderont de très curieuses galeries d'ancêtres.
On jouera Hernani dans la chambre aux jouets.
Ne voilà-t-il pas la grand'mère dans son costume de la Croix Rouge! telle qu'elle était, toute jeune, en 1916! Elle voisine avec le grand oncle en lieutenant de chasseurs, avec la croix de guerre... Il ne faut pas que les enfants d'aujourd'hui puissent oublier ainsi qu'avaient oublié ceux d'après 70. Il convient donc de multiplier les souvenirs et les poupées portraits, ce sont des souvenirs quasi-vivants.
Mais laissons les souvenirs. Leur temps viendra. La guerre continue. Nicolas Varinoff est devenu sombre et préoccupé. Il va partir à la guerre comme volontaire dans une ambulance ruthène. Son costume mi-militaire, mi-sportman est enfin prêt.
Quand il l'eut endossé pour la première fois, il se rendit avec Elvire à la Coupole, boulevard Raspail, rendez-vous des peintres, des modèles et des littérateurs. A la terrasse se tenait Egon d'Almanfeiner, fils d'un fameux romancier autrichien qui inventa le vice singulier de se sentir toujours sous le coup de poursuites judiciaires. Son histoire ressortit à la psychopathie sexuelle et je ne m'étendrai pas davantage sur son cas, ni sur celui de son fils qui doit, paraît-il, son permis de séjour aux bontés que sa mère eut, il y a quelque vingt ans, pour le chef d'un des partis d'opposition.
J'aime mieux faire le portrait de Moïse Deléchelle qui, en compagnie de Pablo Canouris, le peintre aux mains bleu céleste, tirait les cartes à deux jeunes Roumaines, élèves assidus d'une Académie de croquis du quartier. Moïse Deléchelle est un homme couleur de cendre dont le corps, en toutes ses parties, est musical. Il se tape sur le ventre pour imiter les sons profonds du violoncelle; de ses pieds il tire les résonnances rauques de la crécelle; la peau tendue de ses joues est un cymbalon aussi sonore que ceux des tziganes de restaurant et ses dents, sur lesquelles il frappe au moyen d'un porte-plume, rendent les sons cristallins des orchestres de bouteilles dont jouent certains artistes de music-hall, ou qui font le chic de certaines grandes orgues mécaniques dans les carrousels des foires.
Elvire et Nicolas s'assirent à leur table et Moïse Deléchelle brouilla les cartes. Au bout de quelques instants, les Roumaines s'en allèrent à leur Académie et, avant qu'elles se fussent éloignées, leur place fut prise par Anatole de Saintariste, poète et officier, blessé au bras et qui, pour la première fois depuis la guerre, venait à la Coupole, en compagnie de sa nouvelle amie, la jolie Corail, rousse aux yeux noisettes, qui donnait dans son ensemble l'aspect d'une goutte de sang sur une épée.
Au bout de peu de temps, la conversation avait pris un tour assez vif et l'on en vint à parler de polygamie.
«Il paraît que les Boches vont l'autoriser, dit Pablo Canouris, et nous serons sans doute amenés à en faire autant.»
Et Pablo Canouris dit en rallumant sa pipe: «Pour aboir braiment une femme, il faut l'aboir enlébée, l'enfermer à clef et l'occouper tout lé temps. C'est déjà difficile d'occouper oune femme, tu parles, si on en a plousieurs. La polygamie c'est oune théorie bonne pour les pipes, mais pas pour les femmes.»
Pablo Canouris, le peintre aux mains bleues, a des yeux d'oiseau. D'origine albanaise, il est né en Espagne, à Malaga, mais son art et son cerveau, qui comportent la force réaliste qui caractérise les productions et l'esprit de la péninsule ibérique, ont gardé cette pureté et cette vérité helléniques qui lui vient de ses ancêtres, car au témoignage de tous ceux qui ont traité la question des historiens byzantins depuis Commènes jusqu'à Thomas de Quincey pour ne citer aucun écrivain contemporain, les prétendus Hellènes sont des Albanais et en Pablo Canouris, le miracle pittoresque de Tolède, Le Greco même renaissait dans le peintre aux mains bleu céleste, non que Canouris imitât Le Greco, mais le côté mystérieux de son génie touchait avec cette violence angélique qui angoisse délicieusement les amateurs de Theocopouli.
Aucune école depuis le Romantisme n'a autant remué le monde que la nouvelle école de peinture où seuls ont joué un rôle des artistes ressortissant à la civilisation méditerranéenne, des artistes appartenant à une race latine. Ce succès est cause de la résistance que l'on oppose de toutes parts à l'art d'un Canouris, de Picasso, de Braque, de Derain, de Picabia, de Gleizes, de Metzinger, de Juan Gris, de Survage, et qui va devenir plus violente encore qu'elle ne le fut jamais. Les philosophes ont rempli, paraît-il, en vue de combattre l'art moderne, tout «un arsenal de sophismes», comme disait mon ancien ami Delormel. Mais que peuvent les philosophes contre les formes et la matière qui sont les objets et les sujets des meilleurs d'entre les peintres d'aujourd'hui? Que la peinture nouvelle soit différente de celle d'hier, c'est évident; qu'elle ne s'accorde pas avec la tradition du grand art, c'est une chose que je défie à quiconque de démontrer. Et que cela fasse courir à l'art le moindre danger, je n'en crois rien. Les études éclatantes, surprenantes et sévères des nouveaux peintres sont profondément réalistes. Cet art n'éloigne pas de l'étude de la nature ceux qui s'y livrent si préoccupés de fixer, de combiner toutes les possibilités esthétiques.
Excès de nouveauté? Qui sait? Je le répète, elle n'est pas dangereuse pour l'art, mais seulement pour les artistes médiocres. Et ceux-là, quoi qu'ils fassent, resteront médiocres; qu'importe, après tout, qu'en outre ils soient absurdes.
Dans le caractère de Canouris se mêlaient donc l'Espagne et l'Albanie. Et d'apparence il était comme sont les Albanais parmi lesquels il y a de beaux hommes, nobles, courageux, mais ayant une propension au suicide qui ferait frémir pour leur race si leurs qualités génésiques ne balançaient leur ennui de vivre. Ce qu'il y avait d'Espagnol en Canouris n'avait pas écarté le goût pour la mort volontaire et il conservait pour les femmes un goût espagnol fortement albanisé.
J'appris à connaître Canouris pendant un séjour à Bruxelles qui m'a laissé d'inoubliables et de précises impressions sur le sang qui, avec l'Ecossais, peut-être, est le plus ancien de l'Europe.
Pablo Canouris, qui y vécut, venant tout droit de Malaga et avant de connaître Paris, y avait pour amie une Anglaise qui le faisait souffrir comme peuvent pâtir d'amour ceux-là seuls qui appartiennent à l'élite de l'humanité.
Cette fille, dont la beauté était insolente à un point qu'il n'y a point d'homme qui ne l'eût aimée à la folie, trompait mon ami avec ceux qui le voulaient bien, et moi-même, qu'on me le pardonne, je délibérai longtemps entre l'amitié et le désir.
Impudique, d'une façon que ne peuvent manquer d'admirer ceux que la vie a assez malmenés pour qu'ils soient devenus bigles de l'âme et borgnes du cœur, Maud passait sa vie, dévêtue, dans l'appartement de mon ami. Et quand il était sorti, la débauche entrait dans sa demeure.
Et cette fille, cette Maud, faisait-elle partie de l'humanité?
Elle n'en parlait aucun langage, mais un dialecte hybride, un mélange d'anglais, de français, de tournures belges et germaniques.
Un philologue l'eût adorée, un grammairien n'eût pu que la détester malgré sa beauté.
Anglaise, elle l'était par son père, officier cruel, condamné à mort dans l'Inde pour sévices contre les indigènes. Mais sa mère était Maltaise.
Un jour, mon ami me dit:
—Il faut que je me délivre. Je me tuerai demain.
Je connaissais assez le caractère albanais de Pablo Canouris pour savoir qu'il ne s'agissait point là de vaines paroles.
Il se tuerait puisqu'il l'avait dit.
Je ne le quittai plus, et le lendemain, grâce à ma présence, à mon amitié, Pablo Canouris ne se tua pas.
Il trouva lui-même un remède à son mal.
—Cette femme, me dit-il, n'est point ma femme. Je l'aime, c'est vrai, mais d'un amour qu'une épouse détruirait en moi.
—Je ne comprends pas, m'écriai-je, expliquez-vous?
Il sourit et continua:
—Les races des Balkans et des monts qui sont aux bords de l'Adriatique pratiquaient autréfois le rapt, et cette coutoume sourvit dans diverses localités.
«Ne nous appartient réellement que la femme que l'on a prise, celle que l'on a domptée.
«Sans rapt, point de mariage heureux.
«J'ai fait la cour à Maud. C'est elle qui m'a pris.
«Elle est libre et je veux reconquérir ma liberté.»
—Et comment cela? lui demandai-je, étonné.
—Le rapt! dit-il, avec un calme et une noblesse qui m'en imposèrent.
Les jours suivants, nous voyageâmes, Pablo Canouris et moi.
Il m'emmena en Allemagne et, pendant quelques jours, parut soucieux.
Je respectais sa douleur et sans plus songer au rapt le louais silencieusement d'essayer par l'absence d'oublier cette Maud qui l'enfiévrait jusqu'au désir de la mort.
Un matin, dans Cologne, au milieu de la Hohenstrasse, Canouris me montra une jeune fille qui, un rouleau de musique à la main, marchait à côté de sa gouvernante.
Un laquais, vêtu d'une livrée de bon goût, marchait à dix pas derrière les deux femmes.
La jeune fille pouvait avoir dix-sept ans. Deux nattes lui tombaient dans le dos.
Fille de patriciens colonais, elle semblait gaie comme on ne l'est en Prusse que dans la ville des rois Mages.
—Suivez-moi, me dit tout à coup l'Albanais.
Il se mit à courir, dépassa le laquais et, arrivé près de la jeune fille, lui jeta un bras autour de la taille et la souleva en courant plus fort.
Je courais plein d'inquiétude sur les traces de mon ami.
Je ne regardais point derrière moi, mais certainement le laquais et la gouvernante, interdits, avaient perdu la tête, car ils ne criaient même pas à la garde!
Nous passâmes devant le Dôme, gagnâmes la gare.
La jeune fille, fascinée par la prestance mâle de son ravisseur, souriait, ravie dans tous les sens du terme et, quand nous fûmes dans le wagon d'un train en marche vers Erbestal, vers la frontière, Pablo Canouris, le peintre aux mains azurées, embrassait à en perdre l'âme la plus soumise des fiancées.
Elle mourut au bout de deux mois. Et je crus que cette fois je ne pourrais pas écarter le suicide de mon ami.
Mais je parvins à l'amener à Paris où il s'établit et le détail de ses amours dans la capitale serait trop long. Qu'il suffise de dire que le jour dont il s'agit, il était seul depuis une quinzaine de jours.
«Je partirai demain pour la Guerre, dit Nicolas Varinoff à Pablo Canouris, je te prie d'amener ce soir Elvire au cinéma; c'est vendredi, on change de spectacle. Elle ne se consolerait pas d'en avoir manqué un seul. J'ai, pour mon compte, pas mal de courses à faire et je dînerai en famille chez ma sœur.»
Au bout de quelques instants, il se leva, l'air soucieux, songeant à la guerre et il dit au revoir à Elvire en pensant à autre chose et son cœur se serra en voyant son amant s'éloigner sans se retourner une seule fois.
A ce moment, un sergent, Allemand nommé Waxheimer et qui avait réussi à se faire prendre dans la légion étrangère, où il s'était engagé sous le nom d'Ovide du Pont-Euxin, s'approcha. Il était en convalescence après sa cinquième blessure.
Et apercevant Elvire il lui cria: «Est-ce que vous ne m'avez pas raconté un jour que votre grand'mère avait été mormonne.»
«Oui, répondit Elvire, et c'est ce qui fait sans doute que je ne suis pas jalouse. Mon amant peut avoir autant de maîtresses que cela lui plaît, je ne serais pas plus jalouse que ne le serait de ses copines une femme mormonne. On m'a toujours raconté chez moi l'escapade de ma grand'mère Paméla. Mais celui qui m'a éclairé sur son compte est une espèce de rat de bibliothèque, un Boche qui avait été le secrétaire de Dreckeim, autre Boche qui a écrit une histoire du Mormonisme. Dreckeim avait été dans la capitale des Mormons en 1895; en 1908, il y envoya ce vieux Filnitz qui était amoureux de moi à Pétrograde où il servait vaguement de secrétaire à Replanoff. Comme il parlait toujours des Mormons, je lui ai sorti ma grand'mère. Il a été épaté et a retrouvé dans ses papiers une copie faite par lui à Salt Lake City de la lettre d'un mormon célèbre. C'est justement le type qui avait converti ma grand'mère au mormonisme et il parle d'elle.»
«Eh bien! dit le pseudo Ovide du Pont-Euxin, j'ai retrouvé depuis la guerre un de mes grands-oncles, Hessois venu en France en 66 et qui, comme tel, a le droit d'y demeurer. Je savais bien qu'il existait avant la guerre, mais je n'allais jamais le voir. Depuis la guerre, il a été très gentil pour moi et c'est chez lui que je suis en permission. Il a été tout jeune dans l'Utah avec sa mère qui était veuve et s'était laissée emmener là-bas dans un des premiers convois qui amenèrent d'Europe de nouveaux fidèles. Mon grand-oncle, Otto Mahner, a passé là-bas son enfance et n'est rentré dans son pays natal qu'à l'âge de vingt-cinq ans, pour se marier à la façon européenne, mais il ne cesse de me parler du mormonisme, depuis que je le revois. Il y revient toujours en parlant comme d'un moyen de redonner à la France la population dont elle a besoin pour rester une grande nation.»
«Mais, dit Elvire, croyez-vous que ce soit utile qu'il y ait beaucoup d'enfants?»
«Fichtre! dit Ovide. Si c'est utile; mais dans cinquante ans il y aura cent millions de Boches, soixante millions d'Italiens; je vous fais grâce des Espagnols et autres nations qui confinent à la France et, du train où l'on va, elle n'aura pas atteint à cette époque son quarantième million.»
«Ce serait rigolo, dit Elvire, que votre grand-oncle ait connu ma grand'mère.»
«Justement, dit Ovide, je lui ai promis que vous iriez le voir; c'est près d'ici, rue Delambre, je vous donnerai l'adresse.»
«Entendu, dit Elvire, comptez sur moi vers trois heures de l'après-midi. J'apporterai la lettre. Elle est de 1851.»
«Merveilleux! s'écria Ovide, je crois bien que mon grand-oncle Otto y était. Enfin, à demain!»
Et, comme c'était l'heure du dîner, Pablo Canouris l'emmena dans la petite boîte en vogue du quartier.
Dans le monde des artistes, on ne dit plus le bistrot; il y a belle lurette que mastroquet n'existe plus, ce mot mourut au temps du symbolisme et le dernier à qui je l'ai entendu dire est Rémy de Gourmont. On dit maintenant: «Allons chez un tel, c'est une petite boîte où on bouffe bien.»
Et bistrot sera relégué dans le débarras des mots d'époque destinés à devenir poétiques, tels paletot, cocotte, fiacre, victoria, teuf-teuf, ohé! ohé!! dont les poètes qui voudront, dans cent ans, évoquer notre temps farciront leurs poèmes, comme Verlaine qui mit dans ses fêtes galantes les mots qui lui paraissaient les plus poétiquement évocateurs du XVIIIe siècle.
Et, après dîner, pendant la représentation cinématographique, Pablo Canouris, qui regardait ce spectacle sans songer à mal, sentit tout à coup une petite main se poser dans ses mains. Il en fut tout secoué d'une sorte de volupté mêlée d'horreur. Et, peu à peu, sa main serra celle d'Elvire.
III
Nicolas Varinoff était parti après avoir embrassé Elvire d'une façon distraite et elle avait rendu son baiser d'une façon plus distraite encore. Il pensait au communiqué, elle pensait au cinéma.
Quelle chose bizarre, qu'une fille de la sorte d'Elvire, qui aimait les femmes à la façon d'un homme, eût eu pour Nicolas Varinoff un béguin fou qui n'était nullement aboli, mais qui s'assoupissait, étant donné toutes les incertitudes qui avaient surgi depuis la guerre et aussi le fait qu'il ne paraissait plus songer du tout à l'Amour. Pablo Canouris lui plaisait et, comme il était d'un pays neutre, son sort paraissait moins incertain que celui de Nicolas. Et sa renommée faisait de son amitié une garantie de succès pour un peintre qui ne serait pas sans talent et serait de ses amis. Elvire était peintre plus qu'elle ne le savait elle-même. Mais elle ne songeait pas à Pablo Canouris ni à l'étreinte de leurs mains. Elle se rappelait certaines scènes de cinéma qui l'avaient enchantée et n'oubliait pas la conversation qu'elle avait eue avec le faux Ovide touchant le mormonisme.
En s'apprêtant pour aller rue Delambre et en cherchant la copie de la lettre où il était question de sa grand'mère, elle se disait:
«Je ne sais pas pourquoi, après tout, il n'y aurait pas un mormonisme féministe, des femmes ayant plusieurs maris. Ce serait rigolo. Et d'abord ça existe, pas pour les maris, mais pour les amants. Il faudra que je fasse un portrait d'Anatole de Saintariste en lieutenant, à côté de sa poule Corail. Elle est difficile à dessiner cette petite.»
Puis, elle alla au rendez-vous, rue Delambre. Le vieil Hessois, qui avait vécu chez les Mormons, était un beau vieillard, à l'intelligence ouverte et claire. Il reçut Elvire en disant: «Sûrement j'ai connu votre grand'mère en 1851. J'avais huit ans et je suis arrivé à Great Salt Lake City en août 1851. Lisez-moi la lettre vous-même, car je ne peux plus lire les écritures, même avec des lunettes.»
Et, tandis que le pseudo Ovide du Pont-Euxin s'arrachait les petites peaux près des ongles et que le vieil Otto Mahner ouvrait la bouche pour mieux écouter et la fermait parfois en reniflant une prise, Elvire déplia la copie de la lettre que lui avait donnée à Pétrograd le vieux Filnitz, et la lut avec une lenteur digne d'une jeune femme qui avait été commère aux Folies-Bergères.
A frère Brigham Young, président de l'Eglise des Saints-du-dernier-jour, gouverneur du territoire d'Utah.
Great Salt Lake City (Etats-Unis d'Amérique).
Paris, le 20 décembre 1851.
Je pense être le premier, frère Brigham Young, à vous renseigner sur les événements tragiques qui ont mis à feu et à sang la malheureuse capitale de la France. Toutefois, au cas où la nouvelle aurait devancé ma lettre, celle-ci vous rassurera sur mon sort et celui de la mission.
Lorsqu'obéissant aux volontés du conseil de l'Eglise, je pris congé de mes épouses et quittai Salt Lake City, pour diriger les missionnaires chargés d'aller évangéliser la vieille Europe, je n'éprouvai nulle part l'étonnement fait d'admiration et d'horreur qui me surprit dans la cité géante qui a remplacé Rome à la tête du monde.
On trouve à Paris un singulier mélange de grandeur et de misère bien fait pour frapper les yeux d'un citoyen des Etats-Unis, accoutumé à l'agréable simplicité de nos villes naissantes dans lesquelles, s'il y manque l'architecture sublime des palais, des monuments et des édifices religieux, l'ordonnance grandiose des places et des jardins, les perspectives ménagées avec un goût délicat et audacieux des promenades publiques, on ne trouverait pas non plus l'affreuse saleté des faubourgs parisiens, ces maisons épouvantables où vivent dans une promiscuité écœurante et parmi la vermine nauséabonde les ouvriers et les petits bourgeois.
Dans ces rues étroites et tortueuses, l'odeur de la pourriture essaie de vaincre la fétidité de l'urine qui, souillant Paris tout entier, stagne en flaques, écume dans les ruisseaux, et s'allie à la puanteur des excréments d'hommes et de bêtes qui l'accompagnent.
Nulle part en Europe je n'ai regretté comme à Paris ce que l'on y appellerait la franche sauvagerie de nos contrées.
Les façades lépreuses, témoins d'un grand nombre de révolutions, ont l'air de vieilles femmes, de squaws usées par la vie et par les durs traitements que les Peaux-Rouges, ces restes malheureux du malheureux peuple des Lamanites, font subir à leurs femmes.
D'autre part, la nature est ici, comme partout en Europe, plus mesquine que dans notre patrie, et, en particulier, les fleuves y sont de misérables ruisseaux au regard de notre Missouri, le Père des Eaux, ou des autres fleuves américains.
Je suis arrivé à Paris en avril, de Copenhague où j'ai eu le bonheur de faire un grand nombre de prosélytes danois que vous avez eu sans doute la joie d'accueillir dans notre sainte ville.
Ayant visité Paris à diverses reprises, je connaissais la dure vie qu'y menait frère Curtis Bolton, spécialement chargé de l'entreprise difficile de convertir les Parisiens. Malgré mille obstacles, il a pu mener à bien quatre cents conversions et je dois dire qu'il a été médiocrement aidé par les circonstances.
Il a vécu durant sept ans dans une mansarde de la rue de Tournon[2] et, malgré ses efforts, n'a sûrement gagné plus de dix francs par mois, ce qui le forçait à vivre de pain sec et d'eau fraîche.
[2] L'Amérique ne connaissait pas encore les gratte-ciel et de nos jours M. Taylor se serait récrié sur le petit nombre d'étages qu'ont les maisons à Paris. Pour la rue de Tournon, je la connais, elle est fort bien située et habitée par une population honorable. (Note récente et anonyme d'un lecteur de la Bibliothèque de Salt Lake City et peut-être du conservateur même des manuscrits.)
J'ai pensé qu'il était temps qu'il se reposât et, dès mon arrivée, je me suis chargé—connaissant suffisamment le français—de mettre au point sa traduction du Livre de Mormon.
Cet ouvrage paraîtra vraisemblablement dans le courant de l'année prochaine.
J'ai envoyé frère Curtis Bolton en Angleterre, parmi les gens de sa race, qui l'ont bien accueilli et les lettres enthousiastes qu'il m'adresse me font connaître que son apostolat provoque des bals et vous savez combien ils sont agréables aux dieux, des concerts, des excursions, des garden-partys et les jeux les plus aimables.
N'a-t-il pas été à Jersey avec une troupe de demoiselles prêtes à devenir nos sœurs et avec quelques Saints! et pendant ce voyage d'agrément, ce ne furent que prédications, que cantiques et qu'accomplissements des désirs de la chair selon la loi humaine et divine qui exige la polygynie d'après l'exemple des patriarches et celui de Christ qui eut trois épouses, comme on peut voir aux évangiles.
Les vacances de frère Curtis Bolton sont maintenant achevées et, plein de zèle, il se prépare à rentrer à Paris.
L'apôtre étant de retour, je quitterai la France pour aller visiter nos missions d'Italie.
Mais voici quelques détails sur mon séjour ici:
Arrivé à Paris, je me suis logé au 37 de la rue Paradis-Poissonnière, populeuse et triste à la fois, et qui, par l'accoutumance, en est venue à me plaire, bien que je sois toujours incommodé par l'air méphitique de ma chambre, très basse, comme dans un très grand nombre de maisons parisiennes.
Quelle pitié n'éprouverait le cœur le plus endurci à l'aspect des malheurs qu'a supportés la population de cette Capitale? La succession rapide des révolutions et des émeutes ne donne pas à ce malheureux peuple le temps de se remettre des guerres et des tueries.
Les Dieux savent que nous autres, Saints-du-dernier-jour, nous sommes accoutumés aux émeutes. L'une d'elles coûta la vie à notre prophète Joseph Smith et au patriarche Hyrum son frère, dans la prison de Carthage. J'y fus moi-même grièvement blessé. Nauvoo, la Cité Belle, que nous édifiâmes de nos propres mains, nous fut ravie par les Gentils, bien des nôtres y subirent le martyre et le Temple y tombe en ruines. Mais rien ne peut donner l'idée de l'aspect désolé où je trouvai Paris lorsque j'y arrivai cet avril. Des restes de barricades, des ruines causées par l'incendie, les souvenirs des révolutions et des guerres, les éclopés des uns et des autres, tout cela me fit penser que nos plaies et nos tribulations à la recherche de ce pays de Déseret que vous nous aviez promis, que nous trouvâmes et que vous nommâtes, en souvenir d'une petite abeille surnaturelle et selon le mot qui vous fut révélé, n'étaient que de douces récréations et de pieuses bénédictions, aux prix des malheurs de toute sorte que la rage politique et l'amour mal compris de la moins démocratique des libertés ont attirés en peu d'années sur les Français et tout particulièrement sur les Parisiens.
Je pensais que ces désolations touchaient à leur terme et entreprenant vigoureusement mon apostolat d'après l'état où frère Curtis Bolton avait laissé le sien, je pus baptiser quelques Français au no 282 de la rue Saint-Honoré. Pour soutenir ma prédication, je fondai un journal, selon l'exemple du Prophète Joseph Smith et de vous-même, qui êtes notre nouveau Prophète. Cette feuille paraît mensuellement depuis le mois de mai: c'est l'Etoile du Déseret et vous approuverez certainement ce titre.
La police n'ayant pas laissé de me tracasser comme elle a tracassé ou plutôt persécuté notre pauvre frère Curtis Bolton, j'ai résolu de ne rien traiter dans ce journal qui eût rapport avec la politique. Un des nouveaux saints, frère Dupont, qui a été témoin d'un de mes miracles, s'est trouvé être un poète fort médiocre à la vérité, mais les quelques cantiques français qu'il a composés peuvent servir en attendant mieux. Il a aidé frère Bolton dans sa traduction du Livre de Mormon et me rend service en corrigeant les épreuves typographiques.
Dois-je ajouter que je ne révèle pas ce point de notre doctrine qui la rend si séduisante pour les jeunes hommes? Je veux parler de la polygamie.
Le caractère léger et moqueur des Français m'a fait craindre que, dès le début de mon apostolat, ils ne tournassent notre Eglise en dérision, s'ils avaient eu connaissance de la condition rituellement patriarcale de nos familles.
Un des auteurs réputés classiques dans ce pays, M. Molière, qui a composé, il y a deux siècles, d'impayables bouffonneries, a écrit dans une pièce que j'ai entendue ces jours-ci au Théâtre Français des vers qui m'ont indigné, bien qu'ils semblent extrêmement drôles et parfaitement sensés aux spectateurs parisiens qu'ils incitent à rire immodérément et qui paraîtraient comme l'expression d'une sentence légale (ou illégale ad libitum pour ne pas oublier notre juge Lynch, qui est une des manifestations de l'injustice même) à nos Gentils de l'Illinois, à ceux du Congrès de Washington et de l'armée des Etats-Unis.
Voici ces vers de M. Molière, d'une sauvagerie digne de celle des batteurs d'estrade, des aventuriers, des éleveurs les plus grossiers de notre sauvage Far-West:
La polygamie
Est un cas pendable.
Vers cruels, inhumains, qui semblent composés en Amérique, exprès à notre endroit, mais dont la réminiscence eût suffi à nous perdre pour toujours dans l'esprit des Français qui nous eussent alors traités comme des débauchés qu'ils sont eux-mêmes.
D'autre part, la polygamie existe ici en fait et ainsi que je viens de l'insinuer, sous la forme de débauche.
Le mariage, s'il demeure en France une monogamie légale, devient souvent et pour ainsi dire ouvertement une polygamie véritable, et pour le mari et pour l'épouse, par l'adultère, qui est dans cette contrée un acte à la fois grave et risible et il n'est point rare que le ridicule qu'il entraîne y devienne mortel.
Au demeurant, si la polygamie n'est plus dans ce pays un cas pendable au gré de la justice, si les vers cités plus haut sont profondément bouffons plutôt que véritablement patibulaires, la loi française n'en réprime pas moins la polygamie lorsqu'elle est sanctionnée par un acte rituel ou légal; et mon désir d'éviter de graves différends avec la police de ce pays est conforme à celui qui m'anime pour le triomphe de l'Eglise des Saints-du-dernier-jour puisque l'expulsion des apôtres ruinerait certainement le petit noyau de croyants qu'a pu réunir le zèle déjà constaté de frère Curtis Bolton[3].
[3] Feu M. Dreckeim, le savant berlinois, qui vécut cinq ans à Salt Lake City, où il dépouilla à la Bibliothèque les papiers laissés par le regretté président Brigham Young, se permit d'aller demander à M. Taylor, qui vivait encore, pourquoi, puisqu'il craignait que la police n'ouvrît sa lettre, il y parlait si longuement de la polygamie. A quoi M. Taylor répondit qu'il en parlait à dessein afin que la police crût que de même qu'il n'était point traité de la pluralité des femmes dans l'Etoile du Déseret, on n'en soufflait mot dans les prédications; mais qu'au demeurant les gens instruits et les fonctionnaires de la police n'ignoraient point que dans l'Utah, les Mormons étaient polygames. (Noté au crayon en marge de la lettre.)
C'est plus loin que M. Taylor manifeste sa crainte de ce fameux cabinet noir où l'on devait avoir fort à faire, s'il est vrai qu'on y ouvrait toutes les lettres. (Noté à l'encre sous la note précédente et d'une écriture de femme.)
Ces choses dites, venons-en aux événements de ces derniers jours et le grand nombre de gens qui y ont perdu la vie m'assure que la mienne a été à deux doigts de sa perte.
Ma volonté de ne pas me mêler de politique et de ne pas donner d'appréciations qui pourraient être mal interprétées au cas où l'on ouvrirait ma lettre, ainsi qu'avec raison la police le pratique, paraît-il, couramment, m'interdit de vous faire connaître mes idées sur la cause de ces événements, mais je veux vous la dire sans porter aucun jugement. Les émeutes et les révolutions dont j'avais trouvé Paris encore tout bouleversé au mois d'avril, se sont renouvelées à l'occasion d'une certaine opération gouvernementale qu'on a appelée le Coup d'Etat. Qu'il me suffise d'ajouter comme explication que le président de la République française, qui est un membre de la famille des Bonaparte, médite le rétablissement à son profit de la dignité impériale. Il a commencé par une manifestation d'absolutisme qui a déplu à un certain nombre de personnes de toutes les classes et particulièrement parmi les ouvriers.
Selon les conseils que l'on m'a donnés, je ne suis pas sorti le 2 décembre ni le 3. Le 4 cependant, il fallut que j'allasse à notre imprimerie située rue Saint-Benoît, sur la rive gauche de la Seine, et, bien qu'aguerri, je ne laissai point d'être surpris par la brutalité des soldats. Un détour m'amena rue de la Paix où je vis des lanciers, soldats de la cavalerie, qui chargeaient une foule paisible, composée de gens fort bien mis, de bonnes et d'enfants de la classe aisée.
Je pus me garer cependant et éviter d'être foulé aux pieds des chevaux, mais, en revenant de la rue Saint-Benoît, j'eus le tort de prendre un chemin qui me parut plus court que celui que j'avais suivi précédemment. J'errai ainsi de barricades en barricades et il me serait difficile de reconstituer présentement mon itinéraire dans un dédale de rues transformées par les barricades en citadelles improvisées.
La constitution morale des nations européennes est si différente de celle qui régit les Américains que je ne sais si vous comprendrez les motifs des luttes intestines qui divisent les Français. Ici, rien n'est véritablement démocratique; l'Egalité qui est inscrite sur les façades des édifices publics n'est souhaitée par aucune classe de la population[4].
[4] Ce missionnaire, qui était observateur, ne connaissait pas bien l'humanité, puisqu'on ne souhaite l'égalité dans aucune classe d'aucune nation. La terminologie des législateurs et des politiques est souvent en contradiction avec les passions humaines et la nature qui exigent l'ordre suivant: à chacun selon sa force son droit, ses œuvres. (Cette remarque crayonnée en marge de la lettre y aurait été inscrite par l'empereur du Brésil, don Pédro, lors de la visite qu'il fit à Salt Lake City.)
Chez nous, tout est issu du populaire: la religion, les arts, le pouvoir et la richesse. La nation américaine est une échelle dont les degrés égaux entre eux n'offrent à l'observateur qu'une différence d'élévation. Et cette parabole demeure aussi véritable dans le monde mental que dans le monde matériel. De temps à autre on retourne l'échelle et rien n'est changé.
En France, au lieu d'une seule échelle, on en trouverait plusieurs destinées à gravir la même cime. Chaque classe de la population, pour m'exprimer d'une manière plus directe, forme ici un état dans la nation, un état avec son aristocratie, sa bourgeoisie et sa plèbe. Les arts sont organisés en cette guise et ne connaissent pas cette unité démocratique que l'on admire chez nous. Les sciences et les métiers sont divisés selon ce système. L'art de la guerre n'est pas compris autrement. La science des fortifications même a trouvé, chose invraisemblable, une application plébéienne dans la barricade, et, tandis que les guerriers savants, portant très haut l'enseignement qu'ils tiennent des ingénieurs italiens du XVe et du XVIe siècle, continuent d'appliquer leurs connaissances au perfectionnement des fortifications, le peuple a inventé la barricade, forteresse improvisée et imprévue, faite de pavés, de poutres, de tonneaux, d'omnibus renversés, de paniers et de matelas. Ces remparts montent parfois jusqu'à la hauteur d'un deuxième étage et il est arrivé que les défenseurs de ces informes amas de débris et de matériaux disparates aient eu raison des troupes régulières et de l'artillerie.
Chez nous, le peuple s'appelle tout-le-monde: millionnaires, cultivateurs, journalistes, aventuriers et marchands de bétail; on n'excepterait guère que les gardiens de troupeaux de moutons, les nègres et les Indiens, les derniers sont des ennemis bénis que nous supplantons sur leur propre sol, tandis que les premiers ne font pas partie de l'humanité.
Ici, le peuple n'est formé que par les criminels, les pauvres gens, les ouvriers, les étudiants, les représentants, les artistes et les gens de lettres. Et il a parfois de terribles colères ce monstre vigoureux! Le gouvernement en a eu facilement raison, en l'occurrence, mais le sang a coulé abondamment.
Je ne vous donnerai point le détail des barricades qu'il m'a fallu visiter le 4 de ce mois en tentant de revenir à mon logis. La topographie de Paris ne vous est pas familière et ces explications vous seraient inutiles. Qu'il me suffise de vous dire que dans une seule voie nommée rue Rambuteau, que j'ai dû suivre, bien qu'elle m'éloignât de chez moi, j'ai compté jusqu'à douze barricades.
Ailleurs, devant une grande barricade barrant la rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau, j'ai été pris pour un homme de la police, un mouchard[5], selon le mot populaire. Je n'étais pas fort rassuré et, malgré ma qualité d'Américain que je tentais en vain de faire constater, les émeutiers m'auraient fusillé si un représentant, illustre comme poète, M. Victor Hugo, n'était intervenu. Il m'interrogea et, après s'être enquis longuement des chutes du Niagara, des pilotis de Mexico, des coutumes, des usages et du cours de l'Orénoque, il me fit relâcher. Et devant les émeutiers qui l'écoutaient avec respect, il me dit textuellement: «Sage citoyen des Etats-Unis d'Amérique, vous témoignerez dans votre libre République des efforts que les Parisiens, ce peuple de Titans, accomplissent ici pour cimenter la proche fraternité des Etats-Unis d'Europe.»
[5] En français dans le texte.
Là-dessus, il me quitta après m'avoir serré les deux mains, et l'on m'enferma dans une pharmacie que les émeutiers avaient transformée en fabrique de poudre.
D'après ce que m'a dit le président de la République vénitienne, M. Manin, lors de la visite qu'il me fit, il y a environ trois mois, et où il se montra curieux des choses du mormonisme, ce M. Victor Hugo vivrait, autant que faire se peut, à Paris et sans entraîner le scandale, d'après les principes admis par notre Eglise et notamment en ce qui concerne la polygynie.
Après quelques instants qui me parurent interminables, on me permit de m'éloigner. De barricade en barricade, parmi les morts et les blessés, malgré les soldats dont j'évitai les baïonnettes et les projectiles, je me retrouvai, je ne sais comment, sur le boulevart[6] où la boucherie était horrible.
[6] En français dans le texte et avec cette orthographe surannée.
Les soldats massacraient tous ceux qu'ils rencontraient et les cris d'assassins, d'à bas Bonaparte, de vive la République, les commandements des officiers, les lamentations des mourants, le crépitement de la fusillade, le tonnerre du canon se mêlaient, formant une musique effrayante. Je pensai qu'il se pouvait très bien que ma dernière heure approchât et je songeai d'abord à me réfugier dans une boutique, mais la plupart étaient fermées et, voyant dans celles qui étaient restées ouvertes des cadavres de commerçants, je connus par là qu'il n'y avait pas de refuge que les soldats respectassent. Je n'osai pas m'enfoncer dans les rues étroites qui conduisaient chez moi. Je craignais de tomber encore une fois auprès de quelque barricade; cela me paraissait aussi dangereux que d'être exposé à la brutalité des soldats.
Là-dessus, il se mit à pleuvoir et la boue qui se forma rapidement était rouge de sang par endroits. Quelques passants, émeutiers voulant gagner leur barricade, se hâtaient, parfois courbés pour échapper aux projectiles ou fiers et défiant par des cris pleins d'insolence la force armée. Toutefois ils ne s'arrêtaient point, désireux d'éviter l'arrivée des soldats dont deux troupes venaient en sens contraire. Pour ma part, certain de ne pas leur échapper, je me préparai à mourir. A ce moment, une troupe de jeunes gens et de jeunes femmes, mis avec élégance, passa près de moi en riant. J'eus l'idée de les suivre, car ils me semblaient peu se soucier de l'émeute et même se croire à l'abri des dangers; mais tout en riant et en plaisantant, ces débauchés,—car ils n'étaient pas autre chose,—se retournèrent et m'écartèrent à coups de canne, disant:
«Passe ton chemin, bonhomme, nous ne sommes pas de ton bord.»
Et l'une des jeunes femmes qui s'était aussi retournée, ramassa une bouteille vide qui se trouvait à ses pieds, près d'un shako et d'un soldat mort, et me la jeta avec violence en criant:
«Dépêche-toi donc, Paméla, et prends garde à ce socialiste.»
En même temps, la bouteille m'atteignit au front, m'étourdissant et me blessant au-dessus du sourcil droit. Aussitôt, j'entendis une voix douce qui me disait:
«Pauvre homme, votre sang coule.»
Et voici près de moi un remuement de soie tandis qu'une main délicate étanchait avec un mouchoir parfumé le sang de ma blessure.
Je crus d'abord que c'était l'ange Moroni qui se manifestait sur le champ de bataille et venait pour sauver un des fidèles de Joseph. Mais les débauchés sans pitié qui dans ce jour de deuil se hâtaient vers quelque cabaret, Rocher de Cancale ou autre, pour festoyer et se réjouir des malheurs populaires, criaient encore en s'éloignant: «Paméla, rejoins-nous vite, les soldats arrivent,» me firent comprendre qu'il n'y avait point près de moi d'ange Moroni, mais seulement cette Paméla retardataire que ses compagnons appelaient tout en ne se risquant plus, malgré leur insouciance, à venir la rechercher dans le lieu dangereux où elle se tenait volontairement afin de me secourir. Les bataillons arrivaient en courant, rythmant leurs pas et le bruit cadencé que faisaient leurs pieds s'approchait sinistre comme une danse macabre.
L'ange Paméla ne s'en souciait pas et je pensai que j'allais mourir avec elle. Cette fin romanesque m'enthousiasma un moment et je songeai à crier, lorsque les baïonnettes m'atteindraient, un «Vive la République!» qui, destiné dans ma bouche à glorifier légitimement nos Etats-Unis, devait paraître (et c'était là une plaisanterie mortuaire que je trouvai excellente) aux soldats qui allaient devenir mes bourreaux, une apologie in extremis du régime populaire contre lequel ils combattaient.
Mais la main qui avait essuyé ma face me prit le poignet et m'entraîna, je distinguai confusément les uniformes des militaires et la silhouette angélique de la femme qui m'entraînait; elle tenait maintenant de la main gauche le mouchoir taché de mon sang et ce linge me fit songer au Christ et à la Sainte Véronique. Cette édifiante pensée m'occupa le temps que nous mîmes à traverser le boulevart[7] et à gagner juste à temps pour n'être pas la proie des soldats, une rue adjacente.
[7] En français dans le texte.
Vous venez de lire, frère Brigham, comment j'échappai pour ainsi dire miraculeusement à la fureur disciplinée des militaires et je vous prie d'excuser la digression qui suit à propos des femmes françaises.
On pourrait dire d'elles ce que je vous écrivais naguère au sujet des prêtres catholiques. Ils valent mieux que ceux de n'importe quelle religion et nulle part, sauf dans notre Eglise, on ne rencontre autant de Saints. Rien d'étonnant puisque le catholicisme est la vraie religion qui a succédé au mosaïsme et qui a détenu la vérité jusqu'à l'apparition de l'ange Moroni à Joseph Smith. Et j'ai été bien souvent charmé par les vérités que les prêtres catholiques s'efforcent de propager avec un courage et une bonne foi inexprimables.
De même les femmes: elles sont ici excellentes comme santé, travail, courage, grâce, goût, bon sens et bonne humeur et celles qui s'écartent de cette retenue qui convient au beau sexe y sont plutôt amenées par les vices des institutions que par leurs propres penchants.
Nulle part la polygamie ne serait peut-être aussi utile qu'ici où l'on a complètement perdu la notion du mariage. La liberté dans l'amour apparaît comme un droit incontestable à beaucoup de socialistes et la polyandrie est admise par Fourier même et dans le mariage et aussi dans le célibat, par l'institution éminemment immorale du bayadérisme.
La polygynie est la santé pour l'homme et pour la femme, elle supprime la prostitution, les malheurs et les maladies qu'elle entraîne; elle augmente la majesté de l'homme, en satisfaisant son goût inné pour la domination. Cette constitution patriarcale conviendrait parfaitement à ce pays qu'elle régénérerait en y résolvant peut-être la question sociale, supprimant ces luttes intestines, ces idéologies malsaines qui appauvrissent les corps et les esprits. Au lieu de cela, l'adultère en créant une polygamie clandestine, la prostitution en faisant de l'acte de chair une chose honteuse, détruisent le bonheur que l'homme éprouve à procréer, entraînent les hommes à des folies, jettent sur la terre de misérables enfants sans famille, sans destinée et voués au mépris pour leur illégitimité.
La femme qui m'avait entraîné me fit courir longtemps. Nous nous trouvâmes enfin devant une maison et, prié de monter, je suivis mon sauveur dans un appartement élégant et celle qui m'y avait gracieusement introduit me dit:
«Mon père et mon frère sont des ouvriers. Ils se battent contre la tyrannie. C'est pourquoi mon cœur a été ému en vous voyant blessé par cette grande lâche de Berthe. Je résolus aussitôt de vous sauver. N'êtes-vous pas représentant?»
Je fis connaître à cette personne ma qualité d'Américain et de missionnaire mormon et elle parut vivement intéressée, me disant:
«J'ai été enfant de Marie... c'était le bon temps.»
Et je compris que cette jeune femme vivait dans la perdition et qu'elle songeait avec regret à ses années d'innocence. Je pensai aussitôt qu'elle serait une excellente mormonne et que les françaises étant rares parmi les Saints, vous ne seriez pas fâché d'avoir parmi vous un spécimen féminin de l'ingénieuse race des Français auxquels la civilisation doit tant et dans tous les domaines. J'endoctrinai cette lorette et je revins chaque jour dans ce quartier Bréda où elle loge. Je lui montrai que le bonheur l'attendait à Great Salt Lake City, que nous possédions la vraie doctrine, qu'elle aurait un mari aimable, que les mormonnes étaient instruites et bien élevées, que nous aimions les bals, la musique et les représentations théâtrales, que l'on s'efforçait à Salt Lake City de suivre la mode de Paris et que, parisienne, son goût la ferait sur ce point dominer toutes nos sœurs. Enfin, soit le mariage, soit les détails de notre luxe, Mme Paméla m'écouta, jouant avec ses repentirs et réfléchissant. Je sus qu'elle avait demandé conseil à sa portière et que celle-ci s'était vivement opposée à mon projet. Des amies de Paméla la dissuadèrent de m'écouter, mais elle eut le bon sens de demander l'avis de son père, ouvrier fort écouté dans les faubourgs et moins connu sous son nom de Monsenergues que sous le surnom de Parisien dit la Couronne des Amours. Ce digne homme s'étant rendu chez sa fille l'exhorta à la vertu. Il déplorait la faiblesse qu'il avait montrée en n'immolant pas son enfant le jour où, entraînée par l'amour du plaisir et du luxe, elle avait échappé à l'autorité paternelle pour vivre dans la perdition.
J'écoutai, les larmes aux yeux, cet homme rude et sensible dont les mains calleuses avaient des gestes caressants.
Ayant su ce que je conseillais, il s'exalta, me parla avec éloge de l'Amérique d'après ce qu'il en savait, du Champ d'Asile, des généraux à la Cincinnatus. Il engagea sa fille à suivre mes conseils. Ayant déploré les événements politiques qui venaient d'avoir lieu et auxquels il avait été mêlé, il m'exprima son indignation parce que la tyrannie avait proscrit un homme qu'il tenait en haute estime, nommé Agricol Perdignies, dit Avignonnais la Vertu.
Cette entrevue décida Paméla Monsenergues à faire ses bagages, à vendre ou distribuer tout ce qui aurait été un embarras en voyage et dans notre pays, et j'ai le plaisir de vous annoncer que cette demoiselle a décidé de se joindre à une troupe de saintes qui partira avant peu pour l'Amérique, sous la conduite de frère Lorenzo Snow. Il s'y trouvera quelques Anglaises, des Danoises, des Norvégiennes, une Française et une famille suisse tout entière. Frère Lorenzo Snow, qui ramène une nouvelle épouse dans son foyer de Salt Lake City, a décidé d'accompagner la caravane.
Je regrette de ne pouvoir vous envoyer plus de Françaises. Mais vous vous contenterez du troupeau de génisses que j'achemine vers vous et les puissants troupeaux de nos étables sacrées les féconderont avec délices pour que s'agrandisse, dans la paix et le bonheur, le précieux domaine que les dieux ont commis à la garde de frère Brigham, notre prophète.
Pour terminer cette lettre, je dois vous annoncer qu'un pasteur anglican vient de faire paraître un livre où implicitement il s'efforce de donner un démenti aux vérités ethniques qui forment le fond de notre religion et qui, avant ce siècle, ont été proclamées par les écrivains catholiques, détenteurs de toute la vérité, jusqu'à l'apparition de l'ange Moroni à Joseph. Ce pasteur, dans son voyage d'Asie, s'étant trouvé chez les Nestoriens, prétend avoir reconnu en eux les représentants de dix tribus d'Israël dont on avait perdu les traces historiques jusqu'au jour où le livre de Mormon a prouvé qu'ayant émigré en Amérique, il ne restait aujourd'hui qu'une faible partie d'une des nations issues d'elles et la plus mauvaise, celle des Lamanites, juifs punis de Dieu, mais qui n'en sont pas moins les derniers représentants de son peuple, c'est-à-dire la race Rouge que nous respectons. Cet ouvrage, plein de mauvaise foi, ne fait même pas allusion à nos vérités et sa publication a été pour moi une nouvelle occasion de reconnaître l'infernale ignorance et l'outrecuidante méchanceté de ces sectes que l'iniquité a suscitées sur la terre. Au contraire, les prêtres catholiques ont connu la vérité par révélation avant la révélation complète des plaques à Joseph Smith qui estimait grandement le catholicisme. Ils vivent avec dignité, avec désintéressement et sont pleins de sanctification. Ils étaient les gardiens de la vérité et notre Eglise n'est au catholicisme que sa continuation moderne et adaptée aux nouvelles révélations.