LE POÈTE ASSASSINÉ

GUILLAUME APOLLINAIRE

PARIS VIe
L'ÉDITION
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXVI

Le Sous-Lieutenant Guillaume Apollinaire.
Rouveyre
(Mai 1916)


À René Dalize

Le Poète assassiné


[I]

Renommée

La gloire de Croniamantal est aujourd'hui universelle. Cent vingt-trois villes dans sept pays sur quatre continents se disputent l'honneur d'avoir vu naître ce héros insigne. J'essayerai plus loin d'élucider cette importante question.

Tous ces peuples ont plus ou moins modifié le nom sonore de Croniamantal. Les Arabes, les Turcs et autres peuples qui lisent de droite à gauche n'ont pas manqué de le prononcer Latnamaïnorc, mais les Turcs l'appellent bizarrement Pata, ce qui signifie oie ou organe viril, à volonté. Les Russes le surnomment Viperdoc, c'est-à-dire né d'un pet; on verra plus loin la raison de ce sobriquet. Les Scandinaves, ou du moins les Dalécarliens, l'appellent volontiers quoniam, en latin, qui signifie parce que, mais désigne souvent les parties nobles dans les récits populaires du moyen âge. On voit que les Saxons et les Turcs manifestent à l'égard de Croniamantal le même sentiment en lui appliquant des surnoms identiques, mais dont l'origine est encore mal expliquée. On suppose que c'est une allusion euphémique à ce qui se trouvait dans le rapport médical du médecin marseillais Ratiboul sur la mort de Croniamantal. D'après cette pièce officielle, tous les organes de Croniamantal étaient sains et le médecin légiste ajoutait en latin, comme fit l'aide-major Henry pour Napoléon: partes viriles exiguitatis insignis, sicut pueri.

Au demeurant, il est des pays où la notion de la virilité croniamantalesque a complètement disparu. C'est ainsi qu'en Moriane les nègres le nomment Tsatsa ou Dzadza ou Rsoussour, noms féminins, car ils ont féminisé Croniamantal comme les Byzantins ont féminisé le vendredi saint en en faisant sainte Parascève.


[II]

Procréation

À deux lieues de Spa, sur la route bordée d'arbres tordus et de buissons, Viersélin Tigoboth, musicien ambulant qui arrivait à pied de Liège, battait le briquet pour allumer sa pipe. Une voix de femme cria:

«Eh! monsieur!»

Il leva la tête et un rire éperdu éclata:

«Hahaha! Hohoho! Hihihi! tes paupières ont la couleur des lentilles d'Egypte! Je m'appelle Macarée. Je veux un matou.»

Viersélin Tigoboth aperçut sur le bord de la route une jeune femme brune, formée de jolis globes. Qu'elle était gracieuse en jupe courte de cycliste! Et tenant d'une main son vélo, tandis qu'elle cueillait de l'autre les prunelles âpres, elle fixait ardemment ses grands yeux d'or sur le musicien wallon.

—Vs'estez one belle bâcelle, dit Viersélin Tigoboth en faisant claquer sa langue. Mais, nom di Dio, si vous mangez des prunelles vous aurez la colique, ce soir, paraît.

—Je veux un matou, répéta Macarée, et dégrafant sa chemisette, elle montra à Viersélin Tigoboth ses seins, pareils aux fesses des anges et dont l'aréole était de couleur tendre comme les nuages roses du couchant.

—Oh! oh! dit Viersélin Tigoboth, c'est beau comme les perles de l'Amblêve, donnez-les-moi. J'irai cueillir pour vous un grand bouquet de feuilles de fougère et d'iris couleur de lune.

Viersélin Tigoboth s'avança pour saisir cette chair miraculeuse qu'on lui offrait pour rien, comme à la messe le pain bénit; mais il se retint.

—V'estez one belle crapeaute di nom di Dio, vs'estez belle comme l'fôre à Lige. Vs'estez one plus belle jône feie qu'Donnaye, qu'Tatenne, qu'Victoere, dont j'ons été l'galant et que les mamzelles du mon Rénier qui sont todis à vinde. Mins, si vous voulez esse m'binaméïe, nom di Dio, v'arez les morpions.

MACARÉE

Ils sont couleur de lune
Et ronds comme la roue de la Fortune.

VIERSÉLIN TIGOBOTH

Si vous n'craignez pas d'attraper des poux,
Je veux bien être aujourd'hui votre époux.

Et Viersélin Tigoboth s'avança des baisers pleins les lèvres:

«J' v'ainme! I fait pahûle! O binaméïe!»

Bientôt il n'y eut plus que des soupirs, des chants d'oiseaux et des lièvres roux et cornus ainsi que des diablotins passaient, vites comme les bottes de sept lieues, près de Viersélin Tigoboth et de Macarée, sous le pouvoir de l'amour, derrière les prunelliers.

Puis, la bécane emporta Macarée.

Et triste jusqu'à la mort, Viersélin Tigoboth maudit l'instrument de la vitesse qui roulait et s'engloutit derrière la rotondité terraquée, au moment où le musicien se mettait à pisser en fredonnant une pasquéïe...


[III]

Gestation

Macarée s'aperçut bientôt qu'elle avait conçu de Viersélin Tigoboth.

«C'est ennuyeux, pensa-t-elle d'abord, mais la médecine a fait beaucoup de progrès. Je me débarrasserai quand je voudrai. Ah! ce Wallon! Il aura travaillé en vain. Macarée peut-elle élever le fils d'un chemineau? Non, non, je condamne à mort cet embryon. Je ne veux même pas conserver dans l'esprit de vin ce fœtus de mauvaise famille. Et toi, mon ventre, si tu savais comme je t'aime depuis que je connais ta bonté. Quoi? tu acceptes de porter les fardeaux que tu trouves sur ta route? ventre trop innocent, tu es indigne de mon âme égoïste.

«Que dis-je, ô mon ventre? tu es cruel, tu sépares les enfants de leurs pères. Non! je ne t'aime plus. Tu n'es qu'un sac plein, à cette heure, ô mon ventre souriant du nombril, ô mon ventre élastique, barbu, lisse, bombé, douloureux, rond, soyeux, qui anoblis. Car tu anoblis, je l'oubliais, ô mon ventre plus beau que le soleil. Tu anoblirais aussi l'enfant du chemineau wallon et tu vaux bien la cuisse de Jupiter. Quel malheur! un peu plus, j'aurais détruit un enfant de race noble, mon enfant qui déjà vit dans mon ventre bien-aimé.»

Elle ouvrit brusquement la porte et cria:

«Madame Dehan! Mademoiselle Baba!»

Il y eut un fracas de portes, de serrures, et les propriétaires de Macarée arrivèrent en courant.

«Je suis enceinte, cria Macarée, je suis enceinte!»

Elle était assise sur son lit, les jambes écartées, sa chair était douillette. Macarée était étroite de ceinture et large de côté.

—Pauvre petite, dit Mme Dehan, qui était borgne, moustachue, déhanchée et boiteuse, pauvre petite, vous ne savez pas ce qui vous attend. Après l'accouchement, les femmes sont comme les dépouilles des hannetons qui craquent sous les pieds des passants. Après l'accouchement, les femmes ne sont plus que boîtes à maladies (regardez-moi!), coquilles d'œufs emplies de sorts, d'incantations et autres féeries. Ah! Ah! vous avez bien travaillé.

—Sottises! dit Macarée. Le devoir des femmes est d'avoir des enfants et je sais bien que généralement cela influe très heureusement sur leur santé autant physique que morale.

—De quel côté êtes-vous malade? demanda Mlle Baba.

—Taisez-vous, paraît! dit Mme Dehan. Allez plutôt chercher mon flacon d'élixir de Spa et apportez aussi des petits verres.

Mlle Baba apporta l'élixir. On en but.

«Ça va mieux, dit Mme Dehan; après une telle émotion, j'avais besoin de me remettre.»

Elle se reversa un petit verre d'élixir, le but et en recueillit avec la langue les dernières gouttelettes.

—Figurez-vous, dit-elle ensuite, figurez-vous, madame Macarée... Je le jure sur ce que j'ai de plus sacré au monde, Mlle Baba en peut témoigner comme moi-même, c'est la première fois qu'il arrive pareille chose à une de mes locataires. Et il y en a eu, paraît! Louise Bernier qu'on appelait la Plie, parce qu'elle était plate; Marcelle la Carabinière (dont l'insolence était épatante!); Josuette, qui est morte d'une insolation à Christiania, le soleil voulant ainsi se venger de Josué; Lili de Mercœur, un grand nom, paraît-il (pas le sien naturellement), et puis assez vilain pour une femme chic, ça s'écrit Mercœur: «Il faut prononcer Mercure», disait-elle la bouche en cul de poule. Et vous savez, elle a fini par là, on l'a remplie de mercure comme un thermomètre. Elle me demandait le matin: «Quel temps fera-t-il aujourd'hui?» Mais je lui répondais toujours: «Vous devez le savoir mieux que moi...» Jamais, au grand jamais, elles n'ont été enceintes chez moi.

—Voyons, c'est pas tout ça, dit Macarée. Je ne l'ai jamais été non plus. Donnez-moi des conseils, mais qu'ils soient courts.

À ce moment, elle se leva.

«Oh! s'écria Mme Dehan, que vous avez le derrière bien formé! Quel éclat! quelle blancheur! quel embonpoint! Mademoiselle Baba, Mme Macarée va mettre une robe de chambre. Servez le café et vous apporterez aussi la tarte aux myrtilles.»

Macarée mit une chemise et enfila une robe de chambre dont la ceinture était formée d'une écharpe écossaise.

Mlle Baha revint; elle apportait sur un grand plateau les tasses, la cafetière, le pot au lait, le pot à miel, les tartines beurrées et la tarte aux myrtilles.

—Vous voulez un bon conseil, dit Mme Dehan en essuyant du revers de sa main le café au lait qui coulait sur son menton. Vous ferez baptiser votre enfant.

—Je n'y manquerai pas, dit Macarée.

—Je pense même, dit Mlle Baba, qu'il serait bon de l'ondoyer le jour de sa naissance.

—En effet, marmotta Mme Dehan la bouche pleine, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Puis vous le nourrirez vous-même, et si j'étais de vous, si j'avais de l'argent comme vous, je tâcherais d'aller à Rome avant d'accoucher et de me faire bénir par le pape. Il ne connaîtra jamais les caresses, ni les corrections paternelles, votre enfant; il ne prononcera jamais le doux nom de papa. Au moins que la bénédiction du pape le suive toute sa vie.

Et Mme Dehan se mit à sangloter comme un pot au feu qui déborde, Macarée versa des larmes aussi abondantes que celles d'une baleine qui souffle. Mais que dire de Mlle Baba? Les lèvres bleues de myrtilles, elle pleura tant et tant que, de la gorge, les sanglots se propagèrent jusqu'à son pucelage qui manqua s'étrangler.


[IV]

Noblesse

Après avoir gagné beaucoup d'argent au baccarat, et déjà riche grâce à l'Amour, Macarée, dont rien ne décelait la grossesse, vint à Paris où, avant tout, elle courut les couturiers à la mode.

Qu'elle était chic, qu'elle était chic!

*
* *

Un soir qu'elle s'était rendue au Théâtre-Français, ou jouait une pièce morale. Au premier acte, une jeune femme que la chirurgie avait rendue stérile soignait la grossesse de son mari hydropique et fort jaloux. Le médecin s'en allait en disant:

«Un grand miracle et un grand dévouement pourront seuls le sauver.»

Au deuxième acte, la jeune femme disait au jeune médecin:

—Je me dévoue pour mon mari. Je veux devenir hydropique à sa place.

—Aimons-nous, Madame. Si vous n'êtes pas impropre à la maternité, votre souhait sera rempli. Et quelle douce gloire j'en tirerai!

—Hélas! murmurait la dame, je n'ai plus d'ovaires.

—L'amour, s'écriait alors le docteur, l'amour, madame, est capable de faire bien des miracles.

Au troisième acte, le mari mince comme un I et la dame enceinte de huit mois se félicitaient de l'échange qu'ils avaient fait. Le médecin communiquait à l'Académie de médecine le résultat de ses travaux sur la fécondation des femmes devenues stériles à la suite d'opérations chirurgicales.

*
* *

Vers la fin du troisième acte, quelqu'un cria: «Au feu!» dans la salle. Les spectateurs épouvantés se sauvèrent en hurlant. En fuyant, Macarée s'accrocha au bras du premier homme qu'elle rencontra. Il était bien vêtu et beau de figure, et comme Macarée était charmante, il parut flatté de ce qu'elle l'eût choisi comme défenseur. Ils lièrent ensuite connaissance au café et de là allèrent souper à Montmartre. Mais il se trouva que François des Ygrées avait par négligence oublié sa bourse. Macarée paya volontiers l'addition. Et François des Ygrées poussa la galanterie jusqu'à ne pas vouloir laisser dormir seule Macarée, que l'incident de l'incendie avait rendue nerveuse.

*
* *

François, baron des Ygrées (baronnie postiche, au demeurant), se disait le dernier rejeton d'une noble maison de Provence et professait le blason au sixième étage d'un immeuble de la rue Charles-V.

«Mais, disait-il, les révolutions et les démagogues ont tant fait que le blason n'est plus étudié que par des archéologues roturiers, tandis que les nobles ne sont plus endoctrinés dans cet art.»

Le baron des Ygrées, dont l'écu était d'azur à trois pairles d'argent posés en pal, sut inspirer assez de sympathie à Macarée pour qu'en reconnaissance de la nuit du Théâtre-Français, elle voulût prendre des leçons de blason.

Macarée se montra, il est vrai, peu encline à retenir les termes du blason, et l'on peut affirmer qu'elle ne s'intéressa sérieusement qu'aux armes des Pignatelli, qui ont fourni des papes à l'Église et dont l'écu est meublé de marmites.

Néanmoins, ces leçons ne furent une perte de temps ni pour Macarée ni pour François des Ygrées, car ils finirent par s'épouser. Macarée apporta en dot son argent, sa beauté et sa grossesse. François des Ygrées offrit à Macarée un grand nom et sa noble prestance.

Ils n'avaient à se plaindre du marché ni l'un ni l'autre et se trouvèrent heureux.

«Macarée, ma chère épouse, dit François des Ygrées peu de jours après son mariage, pourquoi donc avez-vous commandé tant de toilettes? Il me semble qu'il ne se passe point de jour sans que les couturiers n'en apportent de nouvelles. Elles font, il est vrai, honneur à votre bon goût et à leur habileté.»

Macarée hésita un instant, puis répondit:

—C'est en vue de notre voyage de noces, François!

—Notre voyage de noces, j'y avais songé. Mais où comptez-vous aller?

—À Rome, dit Macarée.

—À Rome, comme les cloches de Pâques?

—Je veux voir le pape, dit Macarée.

—Fort bien, mais dans quel but?

—Afin qu'il bénisse l'enfant qui tressaille dans mon ventre, dit Macarée.

—Tubleu! Morbleu!

—Ce sera votre fils, dit Macarée.

—Vous avez raison, Macarée. Nous irons à Rome, comme les cloches de Pâques. Vous commanderez une nouvelle robe de velours noir; et que devant, au bas de la jupe, le couturier ne néglige pas de faire broder nos armes parlantes: d'azur à trois pairles d'argent posés en pal.


[V]

Papauté

«Per caritá, madame la baronesse (on vous dirait volontiers mademoiselle!) Ah! Ah! Ah! Mais le monsieur le baron votre mari, il protesterait, ah! ah! ah! c'est que c'est vrai, vous avez un petit ventre qui commence à devenir arrogant. On travaille bien, je vois, en France. Ah! si ce beau pays voulait redevenir religieux, aussitôt la population décimée par l'anticléricalisme, (oui, baronesse, c'est prouvé), la population croîtrait considérablement. Ah! Jésus saint! comme elle écoute bien, l'arrogantine, quand on parle sérieusement, oui, baronesse, vous avez l'air d'une arrogantine. Ah! ah! ah! alors, ou veut voir le pape. Ah! ah! la bénédiction d'un simple cardinal comme moi ne suffit pas. Ah! ah! taisez-vous, je comprends bien. Ah! ah! je tâcherai d'obtenir l'audience. Oh! ne me remerciez pas, laissez donc ma main tranquille. Comme elle embrasse bien, l'arrogantine, hein! oui! Venez encore ici, je veux que vous emportiez un souvenir de moi.

«Là! une chaîne, avec la médaille de la sainte maison de Lorette. Allons, que je vous la passe autour du cou, je veux dire... Ah! c'est du français, nous pouvons pas le prononcer. Vous ne savez pas l'italien. Nous disons toujours ou, en français vous dites u, c'est très fatigant... Maintenant que vous avez la médaille, vous allez me promettre de ne jamais la quitter. Bien, bien, bien! Venez que je vous baise au front. Là! allons! est-ce qu'elle a peur de moi l'arrogantine? C'est fait! Dites-moi ce qui vous fait rire?... Rien! Et alors! Un conseil! Quand vous irez au Vatican, je vous recommande de ne pas mettre tant da puanteur, je veux dire tant d'odeur sur vous. Au revoir, arrogantine. Revenez me voir. Mes compliments au monsieur baron.»

*
* *

C'est ainsi que, grâce au cardinal Ricottino qui avait été nonce à Paris, Macarée obtint une audience du pape.

Elle se rendit au Vatican, vêtue de sa belle robe armoriée. Le baron des Ygrées, en redingote, l'accompagnait. Il admira beaucoup la tenue des gardes-nobles, et les Suisses mercenaires, enclins aux soûleries et aux mutineries, lui parurent de beaux diables. Il trouva l'occasion de parler à l'oreille de sa femme d'un de ses aïeux cardinal sous Louis XIII...

*
* *

Les deux époux rentrèrent à l'hôtel fort émus et comme confits par la bénédiction papale. Ils se déshabillèrent chastement, et dans le lit, ils parlèrent longtemps du pontife, tête blanchie de la vieille Église, neige que les catholiques pensent éternelle, lys en serre.

—Ma femme, dit pour finir François des Ygrées, je vous estime en vous adorant et j'aimerai de tout mon cœur l'enfant que le pape a béni. Qu'il vienne donc l'enfant bénit, mais je désire qu'il naisse en France.

—François, dit Macarée, je ne connais pas encore Monté-Carle, allons-y! Il ne faut pas que je perde la boule. Nous ne sommes pas millionnaires. Je suis certaine que j'aurai du succès à Monte-Carlo.

—Tubleu! Morbleu! Têtebleu! sacra François, Macarée vous me faites voir rouge.

—Aïe, cria Macarée, tu m'as donné un coup de pied, maq...

—Je vois avec plaisir Macarée, dit spirituellement François des Ygrées, qui se ressaisissait vite, que vous n'oubliez pas que je suis votre mari.

—Allons, mon petit Zozo, on part pour Monaco.

—Oui, mais tu accoucheras en France, car Monaco est un état indépendant.

—C'est entendu, dit Macarée.

Le lendemain le baron des Ygrées et la baronne, tout bouffis de piqûres de moustiques, prirent à la gare des billets pour Monaco. Dans le wagon ils faisaient des projets charmants.


[VI]

Gambrinus

Le baron et la baronne des Ygrées, en prenant des billets pour Monaco, pensaient arriver à cette station qui est la cinquième quand on va d'Italie en France et la seconde de la petite principauté monégasque.

Le nom de Monaco est proprement le nom italien de cette Principauté, bien qu'on l'emploie aujourd'hui en français, les désignations françaises, Mourgues et Monéghe, étant tombées en désuétude.

Or, la langue italienne appelle Monaco, non seulement la principauté de ce nom, mais encore la capitale de la Bavière que les Français nomment Munich. L'employé avait délivré au baron des billets pour Monaco-Munich au lieu de ceux pour Monaco-Principauté. Lorsque le baron et la baronne s'aperçurent de l'erreur, ils étaient à la frontière de la Suisse et après s'être remis de leur étonnement, ils décidèrent d'achever le voyage de Munich afin de voir de près tout ce que l'esprit anti-artistique de l'Allemagne moderne a pu concevoir de laid en fait d'architecture, de statuaire, de peinture et d'art décoratif...

*
* *

Un froid mois de mars laissa grelotter le couple dans l'Athènes de carton pierre...

«La bière, avait dit le baron des Ygrées, est excellente pour les femmes enceintes.»

Il emmena sa femme à la brasserie royale du Pschorr, à l'Augustinerbraü, au Munchnerkindl et dans d'autres brasseries.

Ils gravirent le Nockerberg où est situé un grand jardin. On y boit, tant qu'elle dure, la bière de mars la plus fameuse, la Salvator, et elle ne dure pas longtemps, car les Munichois sont des ivrognes.

*
* *

Lorsque le baron entra dans le jardin avec sa femme, ils le trouvèrent envahi par la foule des buveurs déjà saouls qui chantaient à tue-tête, dansaient en branle et brisaient les chopes vides.

Des marchands vendaient les volailles rôties, les harengs grillés, les bretzels, les petits pains, la charcuterie, les sucreries, les bibelots-souvenirs, les cartes postales. Il y avait aussi Hannès Irlbeck, le roi des buveurs. Depuis Perkeo, le nain ivrogne du grand tonneau d'Heidelberg, on n'avait vu pareil boit-sans-soif. Au temps de la bière de mars, puis en mai, au moment du Bock, Hannès Irlbeck buvait ses quarante litres de bière. En temps ordinaire, il lui arrivait de n'en boire que vingt-cinq.

Au moment où le gracieux couple des Ygrées arriva près de lui, Hannès posa ses fesses kolossales sur un banc qui, supportant déjà une vingtaine d'hommes et de femmes énormes, craqua incontinent. Les buveurs tombèrent les jambes en l'air. On aperçut quelques cuisses nues, car les bas des Munichoises ne montent pas plus haut que le genou. Les rires éclatèrent partout. Hannès Irlbeck qui s'était écroulé aussi, mais sans lâcher sa chope, en versa le contenu sur le ventre d'une fille qui avait roulé près de lui, et la bière moussant sous elle ressemblait à ce qu'elle fit sitôt debout, en avalant un litre d'un seul trait afin de se remettre de son émotion.

Mais le gérant du jardin criait:

«Donnerkeil! sacrés cochons... un banc de cassé.»

Et il se précipita sa serviette sous le bras en appelant les garçons:

—Franz! Jacob! Ludwig! Martin! pendant que les consommateurs appelaient le gérant:

—Ober! Ober!

Cependant, l'Oberkellner et les garçons ne revenaient pas. Les buveurs se pressaient aux comptoirs où l'on prend sa chope soi-même, mais les tonneaux ne se vidaient plus, on n'entendait plus de minute en minute les coups sonores annonçant la mise en perce d'un nouveau fût. Les chants s'étaient arrêtés, des buveurs en colère proféraient des injures contre les brasseurs et contre la bière de mars même. D'autres profitaient de l'entr'acte et vomissaient avec de violents efforts, les yeux hors de la tête; leurs voisins les encourageaient avec un sérieux imperturbable. Hannès Irlbeck qui s'était relevé non sans peine, renifla en murmurant:

«Il n'y a plus de bière à Munich!»

Et il répéta, avec l'accent de sa ville natale: «Minchen! Minchen! Minchen!»

Après avoir levé les yeux au ciel, il se précipita vers un marchand de volailles et lui ayant commandé de rôtir une oie, se mit à formuler des souhaits:

«Plus de bière à Munich... s'il y avait seulement des radis blancs!»

Et il répéta longtemps le terme munichois

«Raadi, raadi, raadi...»

Tout à coup, il s'interrompit. La foule des buveurs altérés poussa un cri de satisfaction. Les quatre garçons venaient d'apparaître à la porte de la brasserie. Ils portaient dignement une sorte de baldaquin sous lequel l'Oberkellner marchait raide et fier comme un roi nègre détrôné. Ils précédaient de nouveaux tonneaux de bière qui furent mis en perce au son de la cloche, et tandis qu'éclataient les rires, les cris et les chansons sur cette butte grouillante, dure et agitée comme la pomme d'Adam de Gambrinus même, quand burlesquement vêtu en moine, le radis blanc d'une main, il vide de l'autre la cruche qui lui réjouit le gosier.

Et l'enfant à venir se trouva fort secoué par les rires de Macarée qui s'amusait au spectacle de cette énorme godaillerie et qui ne laissa point de boire jusqu'à plus soif en compagnie de son mari.

Or l'allégresse de la mère eut une heureuse influence sur le caractère du rejeton qui en acquit beaucoup de bon sens, dès avant sa naissance, et du véritable bon sens, s'entend, celui des grands poètes.


[VII]

Accouchement

Le baron François des Ygrées quitta Munich au moment où la baronne Macarée connut que s'avançait l'heure de la délivrance. M. des Ygrées ne voulait pas d'un enfant né en Bavière; il assurait que ce pays prédispose à la syphilis.

Ils arrivèrent, avec le printemps, au petit port de la Napoule, que dans un calembour lyrique du plus bel effet, le baron baptisa pour l'éternité:

La Napoule aux deux d'or.

C'est là que s'accomplit la délivrance de Macarée.

*
* *

«Ah! Ah! Aïe! Aïe! Aïe! Ouil! Ouil! Ouilles!»

Les trois sage-femmes du pays se mirent à deviser agréablement:

PREMIÈRE SAGE-FEMME

Je songe à la guerre.

Ô mes amies, les étoiles, les belles étoiles, les avez-vous comptées?

Ô mes amies, vous souvenez-vous seulement des titres de tous les livres que vous avez lus et du nom des auteurs?

Ô mes amies, avez-vous songé aux pauvres hommes qui firent les grandes routes?

Les pâtres de l'âge d'or laissaient paître leurs troupeaux sans craindre l'abigeat, ils ne redoutaient que les fauves.

Ô mes amies, que pensez-vous de tous ces canons?

DEUXIÈME SAGE-FEMME

Ce que je pense de ces canons? Ce sont de vigoureux priapes.

Ô mes belles nuits! Je suis heureuse d'une corneille sinistre qui m'enchanta hier soir, c'est de bon augure. Mes cheveux sont parfumés à l'abelmosch.

Ô! les beaux et raides priapes que sont ces canons. Si les femmes avaient dû faire le service militaire, elles auraient servi dans l'artillerie. La vue des canons doit être étrange pendant la bataille.

Les lumières naissent sur la mer au loin.

Réponds, ô Zélotide, réponds de ta voix douce.

TROISIÈME SAGE-FEMME

J'aime ses yeux dans la nuit, il connaît bien mes cheveux et leur odeur. Dans les rues de Marseille un officier m'a longtemps suivie. Il était bien vêtu et de belles couleurs, il y avait de l'or sur ses habits et sa bouche me tentait, mais j'ai fui ses baisers en me réfugiant dans mon ou ma bed-room du ou de la family-house où j'étais descendue.

PREMIÈRE SAGE-FEMME

Ô Zélotide, épargne les tristes hommes comme tu épargnas ce mirliflor. Zélotide, que penses-tu des canons?

DEUXIÈME SAGE-FEMME

Hélas! Hélas! je voudrais être aimée.

TROISIÈME SAGE-FEMME

Ils sont les instruments de l'ignoble amour des peuples. Ô Sodome! Sodome! Ô le stérile amour!

PREMIÈRE SAGE-FEMME

Mais nous sommes femmes, et que dis-tu de Sodome?

TROISIÈME SAGE-FEMME

Le feu du ciel l'a dévorée.

L'ACCOUCHÉE

Quand vous aurez fini vos simagrées, si cela vous agrée, n'oubliez pas de vous occuper de la baronne des Ygrées.

*
* *

Le baron dormait dans un coin de la chambre, sur quelques couvertures de voyage. Il fit un pet qui fit rire aux larmes sa moitié. Macarée pleurait, criait, riait, et quelques instants après mettait au monde un enfant bien constitué du sexe masculin. Alors, épuisée par tous ces efforts, elle rendit l'âme, en poussant un hurlement semblable à cet ululement que pousse l'éternelle première femme d'Adam, lorsqu'elle traverse la mer Rouge.

En rapportant ce qui précède, je crois avoir élucidé l'importante question du lieu natal de Croniamantal. Laissons les 123 villes[1] dans 7 pays sur 4 continents se disputer l'honneur de lui avoir donné naissance.

Nous savons maintenant, et les registres de l'état civil sont là pour un coup, qu'il est né du pet paternel, à La Napoale aux cieux d'or, le 25 août 1889, mais fut déclaré à la mairie seulement le lendemain matin.

C'était l'année de l'Exposition Universelle, et la tour Eiffel, qui venait de naître, saluait d'une belle érection la naissance héroïque de Croniamantal.

Le baron des Ygrées refit un pet qui le réveilla auprès du lit macabre où se carrait le machabée de Macarée. L'enfant criait, les sages-femmes gloussaient, le père sanglotait, en criant:

«Ah! la Napoule aux cieux d'or, j'ai tué ma poule aux yeux d'or!»

Puis il ondoya le nouveau-né l'appelant d'un nom qu'il inventa aussitôt et qui n'appartient à aucun saint du Paradis: CRONIAMANTAL. Il partit le jour suivant, après avoir réglé les funérailles de son épouse, écrit les lettres nécessaires pour recueillir sa succession et déclaré l'enfant sous les noms de Gaëtan-Francis-Étienne-Jack-Amélie-Alonso Des Ygrées. Avec ce nourrisson dont il était le père putatif, il prit le train pour la Principauté de Monaco.


[1]Parmi ces villes, citons Naples, Andrinople, Constantinople, Néauphle-le-Château, Grenoble, Pultava, Pouilly-en-Auxois, Pouilly-les-Feurs, Nauplie, Séoul, Melbourne, Oran, Nazareth, Ermenonville, Nogent-sur-Marne, etc.


[VIII]

Mammon

Veuf, François des Ygrées s'établit près de la Principauté; sur le territoire de Roquebrune, il prit pension dans une famille, dont faisait partie une jolie brune qu'on appelait Mia. Là, il nourrissait lui-même au biberon l'héritier de son nom.

Souvent, il allait dès l'aurore se promener au bord de la mer. La route était bordée d'agaves qu'involontairement, chaque fois qu'il les voyait, il comparait à des paquets de morue sèche. Parfois, à cause du vent contraire, il se tournait pour allumer une cigarette égyptienne dont la fumée s'élevait en spirales semblables aux montagnes bleuâtres qui s'estompaient au loin en Italie.

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La famille au sein de laquelle il s'était installé se composait du père, de la mère et de Mia. M. Cecchi, un Corse, était croupier au casino. Il avait été autrefois croupier à Baden-Baden et y avait épousé une Allemande. De cette union était née Mia, dont la carnation et les cheveux noirs attestaient surtout le sang corse. Elle était toujours vêtue de couleurs voyantes. Sa démarche était balancée, sa taille était cambrée; elle avait moins de poitrine que de croupe, et un peu de strabisme donnait à ses yeux noirs un regard un peu égaré qui ne la rendait que plus désirable.

Son parler était lâche, mou, grasseyant, mais agréable cependant. C'est l'accent des Monégasques, dont Mia suivait la syntaxe. Après avoir quelquefois vu la jeune fille cueillir des roses, François des Ygrées commença à s'occuper d'elle et s'amusa de cette syntaxe dont il lui plut de rechercher quelques règles. Il en remarqua d'abord les italianismes et surtout celui qui consiste à conjuguer le verbe être avec lui-même pour auxiliaire, au lieu d'employer le verbe avoir. Ainsi, Mia disait: «Je suis étée», au lieu de: «J'ai été». Il nota cette règle bizarre qui consiste à répéter le verbe de la proposition principale après cette proposition: «Je suis été aux Moulins, pendant que vous alliez à Menton, je suis été», ou bien: «Cette année je veux aller à Nice, à la foire aux cogourdes, je veux».

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Une fois, avant le lever du soleil, François des Ygrées descendit au jardin. Il s'y abandonna à une douce rêverie pendant laquelle il s'enrhuma. Tout à coup il se mit à éternuer sans répit une vingtaine de fois, atchi, atchou, atchi.

Ces éternuements le dégourdirent. Il vit que le ciel blanchissait et l'horizon marin s'éclairait le premier à cette aube. Puis un commencement d'aurore enflamma le ciel du côté de l'Italie. En face s'étendait la mer encore triste, et à l'horizon, comme un petit nuage au ras de la mer, se courbaient les sommets de la Corse, qui disparaissent après le lever du soleil. Le baron des Ygrées frissonna, puis il bâilla en s'étirant. Alors il regarda encore la mer à l'orient, où l'on eût dit que flambait une flotte royale en vue d'une ville marine aux maisons blanches, Bordighère, qui fournit les palmes pour les fêtes du Vatican. Il se tourna vers le gardien immobile du jardin: ce grand cyprès enguirlandé d'un rosier fleuri qui lui grimpait jusqu'à la cime. François des Ygrées respira les roses somptueuses aux fragrances nonpareilles et dont les pétales encore serrés étaient de chair.

C'est alors que Mia l'appela pour qu'il prît son déjeuner.

Sa natte dans le dos, elle venait de cueillir des figues et en laissait couler des gouttes laiteuses dans une jatte de lait. Elle sourit à Croniamantal en disant: «Voulez-vous goûter le lait caillé?» Il dit que non, car il ne l'aimait pas.

—Avez-vous bien reposé? demanda-t-elle.

—Non, il y a trop de moustiques.

—Vous savez, quand on a été piqué, on n'a qu'à se frotter avec du citron et pour ne pas l'être on se met de la vaseline sur le visage avant de se coucher. Moi, elles ne me piquent pas.

—Ça serait dommage. Car vous êtes très jolie et on a dû vous le dire souvent.

—Il y en a qui le disent et d'autres qui le pensent sans le dire, il y en a. Pour ceux qui me le disent, ça ne me fait ni froid, ni chaud, pour les autres c'est tant pis pour eux, c'est...

Et François des Ygrées imagina aussitôt une fable pour les timides:

> Fable de l'huître et du hareng

Une huître vivait belle et sage, sur une roche. Elle ne rêvait pas d'amour, mais pendant les beaux jours bayait au soleil béatement. Un hareng la vit et ce fut le coup de foudre. Il s'en amouracha éperdument sans oser le lui avouer.

Un jour d'été, heureuse et coite, l'huître bâillait. Tapi derrière un rocher, le hareng la contemplait, mais tout à coup le désir de donner un baiser à sa bien aimée devint si fort qu'il ne put le réfréner.

Il se jette alors entre les écailles ouvertes de l'huître et, surprise, elle les referme soudain, décapitant le misérable dont le corps flotte sans tête, à l'aventure, sur l'océan.

—C'était tant pis pour le hareng, dit Mia en riant, il était par trop bête. Moi, je veux bien qu'on me dise que je suis jolie, mais pas pour rire, pour que nous se fiancions...

Et François des Ygrées remarqua pour la noter cette curieuse particularité de syntaxe qui fait conjuguer le pluriel des verbes pronominaux avec le concours unique, à chaque personne, du pronom réfléchi de la troisième personne: nous se fiançons, vous se fiançez... Et il pensait encore:

«Elle ne m'aime pas. Macarée morte. Mia indifférente. Allons, je suis malheureux en amour.»

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Un jour, il se trouvait dans le vallon des Gaumates, sur un monticule planté de petits pins maigres. La côte bordée par le blanc-bleu des flots s'allongeait au loin, devant lui. Le Casino émergeait de la forêt des arbres rares de ses jardins. François des Ygrées le regardait. Ce palais ressemblait à un homme accroupi et levant ses bras au ciel. Près de lui François des Ygrées entendit un Mammon invisible:

«Regarde ce palais, François, il est fait à l'image de l'homme. Il est sociable comme lui. Il aime ceux qui le visitent et surtout ceux qui sont malheureux en amour. Vas-y et tu gagneras, car on ne peut pas perdre au jeu lorsqu'ainsi que toi, l'on est malheureux en amour.»

Comme il était six heures, l'angélus tinta aux différentes églises des alentours. La voix des cloches prévalut contre la voix du Mammon invisible qui se tut, tandis que François des Ygrées le cherchait.

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Le lendemain, François prit le chemin du temple de Mammon. C'était le dimanche des Rameaux. Les rues étaient encombrées d'enfants, de jeunes filles, de femmes portant des palmes et des rameaux d'oliviers. Les palmes étaient soit simples, soit tressées selon un art spécial. À chaque coin de rue, des tresseurs de palmes travaillaient assis contre une muraille. Sous leurs doigts experts les fibres des palmes se courbaient, s'enroulaient bizarrement et gracieusement. Des enfants jouaient déjà aux œufs durs. Sur une place, une troupe de gamins rossait un gosse roux que l'on avait surpris se servant d'un œuf de marbre. C'est de cette façon qu'il cassait les œufs et les gagnait. De toutes petites filles allaient à la messe, bien vêtues et portant, comme des cierges, les palmes tressées auxquelles leurs mères avaient suspendu des friandises.

François des Ygrées pensa:

«La vue des palmes porte bonheur et aujourd'hui Pâques fleuries, je veux faire sauter la banque.»

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Dans la salle des jeux, il regarda d'abord la foule disparate qui se pressait autour des tables...

François des Ygrées s'approcha d'une table et joua. Il perdit. Le Mammon invisible était revenu et parlait durement chaque fois qu'on ratissait les mises:

«Tu as perdu!»

Et François ne voyait plus la foule, la tête lui tournait, il plaçait des louis, des liasses de billets en plein, à cheval, en transversale, sur la couleur. Il joua longtemps, perdant tout ce qu'il voulait.

Il se tourna enfin et vit la salle illuminée où les joueurs se pressaient comme auparavant. Avisant un jeune homme dont la figure maussade indiquait assez qu'il n'avait pas eu de veine, François lui sourit et demanda s'il avait perdu.

Le jeune homme dit, l'air furieux:

«Vous aussi? Un Russe a gagné plus de deux cent mille francs près de moi. Ah! si j'avais encore cent francs, j'irais me refaire au trente et quarante. Et puis non, au fait, j'ai la guigne, la déveine noire, je suis foutu. Figurez-vous...»

Et, prenant François par le bras, il l'entraînait vers un divan sur lequel ils s'assirent.

«Figurez-vous, reprit-il, que j'ai tout perdu. Je suis presque un voleur. L'argent que j'ai perdu ne m'appartenait pas. Je ne suis pas riche, j'ai une bonne position dans le commerce. Mon patron m'a envoyé recouvrer des traites à Marseille. J'ai touché. J'ai pris le train pour venir tenter la chance. J'ai perdu. Que voulez-vous? On m'arrêtera. On dira que je suis un malhonnête homme et pourtant je n'ai pas profité de cet argent. J'ai tout perdu. Eussé-je gagné? personne ne m'aurait rien reproché. Ah! j'ai la guigne! Il ne me reste plus qu'à me tuer.»

Et soudain, se dressant, le jeune homme porta un revolver à sa bouche et fit feu. On emporta le cadavre. Quelques joueurs tournèrent un peu la tête, mais aucun ne se dérangea et la plupart ne s'aperçurent même pas de l'incident qui causa une profonde impression sur l'esprit du baron des Ygrées. Il avait perdu tout ce qu'avait laissé Macarée et qui était destiné à son enfant. En s'en allant François sentit l'univers se resserrer autour de lui comme une cellule, puis comme un cercueil. Il regagna la villa où il demeurait. À la porte, il s'arrêta devant Mia qui causait avec un voyageur portant une valise.

«Je suis Hollandais, disait cet homme, mais j'habite la Provence et je voudrais louer une chambre pour quelques jours; je viens faire ici des observations mathématiques.»

À ce moment le baron des Ygrées envoya de la main gauche un baiser à Mia, tandis que, tenant un revolver de la droite, il se faisait sauter la cervelle et s'abattait dans la poussière.

«Nous ne louons qu'une seule chambre, dit Mia. Mais la voilà libre.»

Et vite elle alla fermer les yeux du baron des Ygrées, poussa des cris de pie, ameuta le quartier. On alla chercher la police qui enleva le corps et nul n'en entendit plus jamais parler.

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Quant au jeune enfant, que son père, dans un élan de ce lyrisme qui lui était particulier avait nommé une fois pour toutes Croniamantal, il fut recueilli par le voyageur hollandais qui l'emporta bientôt pour l'élever comme son propre fils.

Le jour où ils partirent, Mia vendit sa virginité à un champion millionnaire du tir aux pigeons, et c'était la trente-cinquième fois qu'elle se livrait à cette petite opération commerciale.


[IX]

Pédagogie

Le Hollandais qui se nommait Janssen emmena Croniamantal aux environs d'Aix, dans une maison que les gens du voisinage appelaient le Château. Le Château n'avait de seigneurial que le nom et n'était qu'une vaste demeure à laquelle tenaient une laiterie et une écurie.

M. Janssen possédait une modeste aisance et vivait seul dans cette demeure qu'il avait achetée pour y vivre à l'écart, des fiançailles brusquement rompues l'ayant rendu un peu hypocondre. Il la consacrait maintenant à y tenter l'éducation du fils de Macarée et de Viersélin Tigoboth: Croniamantal, héritier du vieux nom des Ygrées.

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Le Hollandais Janssen avait beaucoup voyagé. Il parlait toutes les langues d'Europe, l'Arabe, le Turc sans compter l'Hébreu et les autres langues mortes. Son langage était clair comme ses yeux bleus. Il avait vite eu pour amis quelques humanistes d'Aix qu'il allait visiter parfois et il correspondait avec beaucoup de savants étrangers.

Dès que Croniamantal eut six ans, M. Janssen l'emmena souvent dans la campagne le matin. Croniamantal aimait ces leçons dans les sentiers des collines boisées. M. Janssen s'arrêtait parfois et montrant à Croniamantal des oiseaux voletant l'un près de l'autre ou des papillons se poursuivant et s'ébattant ensemble sur un églantier, il disait que l'amour guide toute la nature. Ils sortaient aussi le soir par le clair de lune et le maître expliquait à l'élève les destins secrets des astres, leur cours régulier et leurs effets sur les hommes.

Croniamantal n'oublia jamais qu'un soir lunaire de mai, son maître l'avait mené dans un champ à la lisière d'une forêt; l'herbe ruisselait de lumière laiteuse. Autour d'eux les lucioles palpitaient; leurs lueurs phosphorescentes et vagabondes donnaient au site un aspect étrange. Le maître attira l'attention du disciple sur la douceur de cette nuit de mai:

«Apprenez», disait-il, car il ne le tutoyait plus, parce que l'enfant avait grandi; «apprenez tout de la nature et aimez-la. Qu'elle soit votre nourrice véritable dont les mamelles insignes sont la lune et la colline.»

Croniamantal avait à cette époque treize ans et son esprit était fort éveillé. Il écoutait attentivement les paroles de M. Janssen.

—J'ai toujours vécu en elle, mais mal vécu en somme, car on ne doit pas vivre sans amour humain, sans compagne. N'oubliez pas que tout est preuve d'amour dans la nature. Moi-même hélas! je suis maudit pour n'avoir pas suivi cette loi avant laquelle n'existe que sa nécessité qui est le destin.

—Comment, dit Croniamantal, vous mon maître, qui connaissez tant de sciences, n'avez-vous pas distingué cette loi puisque les rustres la connaissent et même les animaux, les végétaux, les matières inertes?

—Heureux enfant qui peut à treize ans faire de telles questions! dit M. Janssen. J'ai toujours connu cette loi, à laquelle nul être ne saurait être rebelle. Mais quelques hommes disgraciés ne doivent pas connaître l'amour. Cela arrive surtout parmi les poètes et les savants. Les âmes sont vagabondes, j'ai la conscience des vies précédentes de mon âme. Elle n'a jamais animé que des corps stériles de savants. Il n'y a rien qui doive vous étonner dans mon affirmation. Des peuples entiers respectent les animaux et proclament la métempsychose, croyance honorable, évidente, mais outrée, puisqu'elle ne tient aucun compte des formes perdues et de l'éparpillement inévitable. Leur respect eût dû s'étendre aux végétaux et même aux minéraux. Car la poussière des chemins, qu'est-ce autre chose que la cendre des morts? Il est vrai que les Anciens ne prêtaient point de vie aux choses inertes. Des rabbins ont cru que la même âme habita les corps d'Adam, de Moïse et de David. En effet, le nom d'Adam se compose en Hébreu d'Aleph, Daleth et Mem, premières lettres des trois noms. La vôtre habita comme la mienne dans d'autres corps humains, dans d'autres animaux ou fut éparpillée et continuera ainsi après votre mort puisque tout doit resservir. Car peut-être il n'y a plus rien de nouveau et la création a cessé peut-être... J'ajoute que je n'ai pas voulu de l'amour, mais je le jure, je ne recommencerais pas une vie semblable. J'ai mortifié ma chair et pratiqué de dures pénitences. Je voudrais que votre vie fût heureuse.

Le maître de Croniamantal lui fit consacrer la majeure partie de son temps aux sciences, il le tenait au courant des inventions nouvelles. Il lui enseignait aussi le latin et le grec. Souvent, ils lisaient les églogues de Virgile ou traduisaient Théocrite dans un site d'oliviers pareil aux sites antiques. Croniamantal avait appris un français très pur, mais c'est en latin que le maître enseignait, il montrait aussi l'italien et de bonne heure il mit entre les mains de Croniamantal les rimes de Pétrarque qui devint un de ses poètes favoris. M. Janssen enseigna encore à Croniamantal l'anglais et le rendit familier avec Shakespeare. Il lui donna surtout le goût des anciens auteurs français. Parmi les poètes français il estimait avant tout Villon, Ronsard et sa pléiade. Racine et La Fontaine. Il lui fit encore lire les traductions de Cervantes et de Goethe. Sur son conseil, Croniamantal lut des romans de chevalerie dont plusieurs auraient pu faire partie de la bibliothèque de Don Quichotte. Ils développèrent en Croniamantal un goût insurmontable pour les aventures et les amours périlleuses; il s'appliquait à l'escrime, à l'équitation; dès l'âge de quinze ans il déclarait à quiconque venait les visiter qu'il était bien décidé à devenir un chevalier fameux sans maître, et déjà il rêvait d'une maîtresse.

Croniamantal était, à cette époque, un bel adolescent mince et droit. Les filles, lorsqu'il les frôlait dans les fêtes villageoises, étouffaient de petits rires et rougissaient en baissant les yeux sous son regard. Son esprit habitué aux formes poétiques, concevait l'amour comme une conquête. Des réminiscences de Boccace, son naturel hardi, son éducation, tout le disposait à oser.

Un jour de mai, il était allé, à cheval, faire une longue promenade. C'était le matin, la nature était encore fraîche. La rosée pendait aux fleurs des buissons et de chaque côté du chemin s'étendaient des champs d'oliviers dont les feuilles grises s'agitaient doucement aux brises maritimes et se mariaient agréablement au bleu céleste. Il arriva à un endroit où l'on travaillait à la route. Les cantonniers, de beaux garçons en bonnet de belles couleurs, travaillaient paresseusement en chantant et s'interrompaient parfois pour boire à leur gourde. Croniamantal pensa que ces beaux gars avaient des calignaires. C'est ainsi qu'en ce pays on nomme les amants. Les garçons disent «ma calignaire», les filles «mon calignaire», et de fait ils sont câlins et elles sont câlines dans cette belle contrée. Le cœur de Croniamantal se serra et tout son être exalté par le printemps et la chevauchée, cria vers l'amour.

À un tournant de route, une apparition augmenta sa peine. Il arriva près d'un petit pont jeté sur une rivière qui coupait le chemin. L'endroit était solitaire et, à travers les buissons et les troncs de peupliers, il vit deux belles filles se baigner toutes nues. L'une était dans l'eau et se retenait à une branche. Il admira ses bras bruns et des appas potelés que l'onde voilait à peine. L'autre, debout sur la rive, s'essuyait après le bain et laissait voir des contours ravissants, des grâces qui enflammèrent Croniamantal; il résolut d'intervenir auprès de ces filles et de se mêler à leurs ébats. Par malheur, il aperçut dans les branches d'un arbre voisin deux jouvenceaux guettant cette proie. Retenant leur haleine et attentifs aux moindres mouvements des baigneuses, ils ne voyaient pas le cavalier qui, riant de toutes ses forces, lança son cheval au galop et se mit à pousser des cris en traversant le petit pont.

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Le soleil était monté et presque au zénith dardait d'insupportables rayons. Aux inquiétudes amoureuses de Croniamantal vint s'ajouter une soif ardente. La vue d'une ferme au bord du chemin lui causa une joie indicible. Il arriva bientôt devant la métairie derrière laquelle était un petit verger que des arbres fleuris rendaient délicieux. C'était un petit bois rose et blanc de cerisiers et de pêchers. Sur la haie, des linges séchaient et il eut le plaisir de voir une ravissante paysanne de près de seize ans, en train de laver des hardes dans une cuve à l'ombre d'un figuier à peine feuillu qui, poussant dans le terrain voisin, se penchait sur le verger. N'ayant pas pris garde à son arrivée, elle continuait d'accomplir sa fonction domestique, qu'il trouva noble; car plein de souvenirs antiques, il la comparait à Nausicaa. Étant descendu de cheval, il s'approcha de la haie et, ravi, contempla la jolie fille. Il la voyait de dos. Ses cottes troussées découvraient un mollet bien fait dans un bas très blanc. Son corps s'agitait de façon agréablement agaçante à cause de mouvements occasionnés par la lessive. Ses manches étaient relevées et il apercevait de beaux bras bruns et potelés qui l'enchantèrent.

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J'ai toujours aimé particulièrement les beaux bras. Il est des gens qui attachent une grande importance à la perfection du pied. J'avoue qu'elle me touche, mais le bras est à mon avis ce que la femme doit avoir de plus parfait. Il agit toujours, on l'a constamment sous les yeux. On pourrait dire qu'il est l'organe des grâces et que, par ses mouvements adroits, il est l'arme véritable de l'Amour, alors que, recourbé, ce bras délicat imite un arc dont, étendu, il figure la flèche.

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C'était aussi l'avis de Croniamantal. Il y songeait quand, tout à coup, son cheval qu'il tenait par la bride, connaissant l'heure acoutumée de sa provende, se prit à hennir pour la réclamer. Aussitôt la jeune fille se retourna et parut surprise de voir un étranger la contempler par-dessus la haie. Elle rougit et n'en parut que plus charmante. Sa peau brune attestait le sang sarrazin qui coulait dans ses veines. Croniamantal lui demanda à boire et à manger. Avec beaucoup de bonne grâce, cette belle fille le fit entrer dans la métairie et lui servit un agreste repas. Du laitage, des œufs, du pain noir eurent bientôt contenté sa soif et sa faim. Pendant ce temps, il questionnait sa jeune hôtesse, dans l'espoir de trouver une occasion pour lui dire des galanteries. Il apprit ainsi qu'elle s'appelait Mariette et que ses parents s'étaient rendus à la ville voisine pour vendre des légumes; son frère travaillait sur la route. Cette famille vivait heureuse des produits du verger et de l'étable.

À ce moment, les parents, de beaux paysans, arrivèrent, et voilà Croniamantal, déjà amoureux de Mariette, tout désappointé. Il profita de leur retour pour demander à la mère de fixer son écot; puis il sortit après avoir adressé à Mariette un long regard qu'elle ne lui rendit point, mais il eut le plaisir de voir qu'elle rougissait en se détournant.

Il remonta sur son cheval et reprit la route de sa demeure. Étant pour la première fois triste d'amour, il trouva une mélancolie extrême aux paysages parcourus auparavant. Le soleil était descendu sur l'horizon. Les feuilles grises des oliviers lui paraissaient d'une tristesse pareille à la sienne. Des ombres s'étendaient comme une onde. La rivière où il avait vu les baigneuses était abandonnée. Le bruit des petits flots lui fut insupportable comme une moquerie. Il lança son cheval au galop. Alors ce fut le crépuscule, des lumières s'allumaient au loin. Puis, la nuit étant venue, il ralentit son cheval et s'abandonna à une rêverie déréglée. La route en pente était bordée de cyprès, et c'est ainsi qu'assombri par la nuit et par l'amour, Croniamantal suivait le chemin mélancolique.

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Son maître remarqua sans peine, les jours suivants, qu'il n'apportait plus aucune attention à des études auxquelles il s'appliquait auparavant. Il devina que ce dégoût venait de l'amour.

Ce qui se mêlait de mépris à son respect avait pour cause que Mariette n'était qu'une simple paysanne.

On était arrivé à la fin de septembre et l'ayant amené avec lui le lendemain sous les oliviers pleins de fruits, M. Janssen blâma la passion de son disciple qui, tout rouge, écoutait ces reproches. Les premiers vents d'automne se plaignaient et Croniamantal, très triste et très honteux, perdit à jamais l'envie de revoir sa jolie Mariette pour ne garder d'elle que le souvenir.

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C'est ainsi que Croniamantal atteignit sa majorité.

Une maladie de cœur qu'on lui découvrit le fit réformer par l'autorité militaire. Bientôt après, son maître mourut subitement, lui laissant par testament le peu qu'il possédait. Et après avoir vendu la maison appelée le Château, Croniamantal vint à Paris pour s'y livrer paisiblement à son goût pour la littérature, car depuis quelque temps déjà, et en cachette, il composait des poèmes qu'il accumulait dans une vieille boîte à cigares.


[X]

Poésie

Dans les premiers jours de l'année 1911, un jeune homme mal habillé montait la rue Houdon en courant. Son visage extrêmement mobile paraissait tour à tour plein de joie ou d'inquiétude. Ses yeux dévoraient tout ce qu'ils regardaient et quand ses paupières se rapprochaient rapidement comme des mâchoires, elles engloutissaient l'univers qui se renouvelait sans cesse par l'opération de celui qui courait en imaginant les moindres détails des mondes énormes dont il se repaissait. Les clameurs et les tonnerres de Paris éclataient au loin et autour du jeune homme qui s'arrêta tout essoufflé, tel un cambrioleur trop longtemps poursuivi et prêt à se rendre. Ces clameurs, ce bruit, indiquaient bien que des ennemis étaient sur le point de le traquer, comme un voleur. Sa bouche et son regard exprimèrent la ruse et marchant maintenant avec lenteur, il se réfugia dans sa mémoire, et allait de l'avant, tandis que toutes les forces de sa destinée et de sa conscience écartaient le temps pour qu'apparût la vérité de ce qui est, de ce qui fut et de ce qui sera.

Le jeune homme entra dans une maison sans étage. Sur la porte ouverte, une pancarte portait:

Entrée des Ateliers

Il suivit un couloir où il faisait si sombre et si froid qu'il eut l'impression de mourir et de toute sa volonté, serrant les dents et les poings, il mit l'éternité en miettes. Puis soudain il eut de nouveau la notion du temps dont les secondes martelées par une horloge qu'il entendit alors tombaient comme des morceaux de verre et la vie le reprit tandis que de nouveau le temps passait. Mais au moment où il se disposait à toquer contre une porte, son cœur battit plus fort, crainte de ne trouver personne.

Il toquait à la porte et criait:

«C'est moi, Croniamantal.»

Et derrière la porte les pas lourds d'un homme fatigué, ou qui porte un faix très pesant, vinrent avec lenteur et quand la porte s'ouvrit ce fut dans la brusque lumière la création de deux êtres et leur mariage immédiat.

Dans l'atelier, semblable à une étable, un innombrable troupeau gisait éparpillé, c'étaient les tableaux endormis et le pâtre qui les gardait souriait à son ami.

Sur une étagère, des livres jaunes empilés simulaient des mottes de beurre. Et repoussant la porte mal jointe, le vent amenait là des êtres inconnus qui se plaignaient à tout petits cris, au nom de toutes les douleurs. Toutes les louves de la détresse hurlaient alors derrière la porte, prêtes à dévorer le troupeau, le pâtre et son ami, pour préparer à la même place la fondation de la Ville nouvelle. Mais dans l'atelier il y avait des joies de toutes les couleurs. Une grande fenêtre tenait tout le côté du nord et l'on ne voyait que le bleu du ciel pareil à un chant de femme. Croniamantal ôta son pardessus qui tomba par terre comme le cadavre d'un noyé et s'asseyant sur un divan, il regarda longtemps sans rien dire la nouvelle toile posée sur le chevalet. Vêtu de toile bleue et les pieds nus, le peintre regardait aussi le tableau où dans la brume glaciale deux femmes se souvenaient.

Il y avait encore dans l'atelier une chose fatale, ce grand morceau de miroir brisé, retenu au mur par des clous à crochet. C'était une insondable mer morte, verticale et au fond de laquelle une fausse vie animait ce qui n'existe pas. Ainsi, en face de l'Art, il y a son apparence, dont les hommes ne se défient point et qui les abaisse lorsque l'Art les avait élevés. Croniamantal se courba en restant assis et appuyant les avant-bras sur les genoux, il détourna les yeux de la peinture pour les porter sur une pancarte jetée à terre et sur laquelle était tracé au pinceau l'avertissement suivant:

JE SUIS CHEZ LE BISTROT