1 fr. 25 c. le volume.
Gustave AIMARD & J.-B. D'AURIAC
LES TERRES D'OR
PARIS
A. DEGORCE-CADOT, éditeur, 9, rue de Verneuil
Propriété exclusive de l'éditeur
EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE DEGORCE-CADOT
COLLECTION DES ROMANS HONNÊTES
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LES TERRES D'OR
CHAPITRE PREMIER
DEUX SOLITAIRES
Bien loin, bien loin de la civilisation, s'étendent à l'infini, dans les vastes Amériques, des plaines immenses entrecoupées de prairies plus immenses encore.
C'est, ou plutôt, ce fut le territoire Indien.
Ces TERRES d'OR, convoitées par d'acharnés aventuriers, sont devenues la proie du premier occupant; elles ont été divisées, morcelées, mises en lambeaux par leurs insatiables hôtes: la solitude a été mise au pillage; chacun a voulu avoir sa part à la curée.
Arpenteurs, spéculateurs, locataires, fermiers, trafiquants, forestiers, chasseurs, et par-dessus tout chercheurs d'aventures, se sont abattus par légions sur le patrimoine Indien et s'en sont emparés violemment, par droit de conquête.
Les enfants perdus de la civilisation se sont installés là comme chez eux, et bientôt les noms de Kansas, de Nebraska, sont devenus aussi familiers que ceux de New-York, Londres, ou Paris: les Pawnies, les Ottawas, les Ottoes, les Kickappos, les Puncas, toutes les peuplades aborigènes ont disparu successivement comme des foyers éteints, refoulées par l'incessante et implacable pression des Faces-Pâles.
Des ogres au désert; des oiseaux de proie; d'insolents usurpateurs; des voleurs sans retenue et sans conscience; les Blancs ont été tout cela et pis encore dans ce malheureux Nouveau-Monde qui aurait bien voulu rester toujours inconnu.
Le grand et vieux fleuve qui descend des régions mystérieuses et inexplorées des montagnes Rocheuses a dû se plier au joug des envahisseurs: ses flots majestueux, jusqu'alors purs et calmes comme l'azur des cieux, ont écumé sous les coups redoublés de la vapeur, se sont souillés des détritus d'usines, ont charrié des fardeaux, ont été réduits en esclavage.
En même temps, des fermes, des parcs, des avenues, des villages, des villes, des palais ont surgi comme par enchantement sur les rives du vénérable cours d'eau. La solitude et son paisible silence, le désert et sa paix profonde, ont disparu. Væ victis! tel a été le premier et dernier mot de la civilisation.
Et pourtant, elle était si grande cette belle nature, sortie des mains du Créateur comme un reflet de son immensité, qu'aux déserts absorbés ont succédé les déserts, et que les plus effrontés chercheurs en ignorent encore les bornes!
Parmi les plus aventureux pionniers de la Nebraska, se trouvait Thomas Newcome. Quoique venu du Connecticut, il était né Anglais, et s'il avait gagné le Far-West, c'était moins pour chercher la fortune, que pour satisfaire les caprices d'une imagination fantasque, désordonnée, ennemie de toute gêne.
Son existence tenait du roman;—comme cela arrive beaucoup trop fréquemment pour l'ordre et le bonheur de la société—il avait été le héros d'une mésalliance qui avait fait grand bruit dans le monde Londonien. A une époque où il était jardinier dans les propriétés d'une noble famille, il avait su se faire adorer par la fille de la maison, l'avait enlevée, et avait fui avec elle en Amérique.
La malheureuse et imprudente victime de cette passion s'était aperçue trop tard de son funeste aveuglement; il lui avait fallu dévorer dans l'humiliation et les larmes le pain amer de la pauvreté, assaisonné de remords et d'affronts,—car son séducteur n'était qu'un cœur faux, un esprit misérable, tout à fait indigne du sacrifice consommé en sa faveur.
Enchaînée à ce misérable époux, Mistress Newcome avait perdu non-seulement amis et famille, mais encore sa fortune et ses espérances, car elle avait été déshéritée. Thomas n'avait convoité en elle que la richesse; quand il la vit pauvre il la prit en horreur. La malheureuse femme traîna pendant quelques années une existence désespérée; puis elle mourut, laissant une fille unique à laquelle elle léguait sa beauté, son esprit fin, distingué, impressionnable, et, par dessus tout, les noirs chagrins qui l'avaient tuée.
La jeune Alice habitait avec son père une clôterie sur les rives du Missouri. Leur habitation, grossièrement construite en troncs d'arbres, était installée sur la bordure des bois, et occupait à peu près le centre du domaine.
Ce Settlement, bien délimité sur trois côtés par des ruisseaux d'une certaine importance, n'avait, sur le quatrième côté, que des confins extrêmement indécis.
Dans ces contrées exubérantes d'espace la terre se mesure et se distribue largement: les grands spéculateurs,—un autre nom moins honorable serait peut-être plus juste,—qui revendent à la toise les territoires achetés à la lieue carrée, s'inquiètent peu d'attribuer à deux ou trois acquéreurs le même lambeau de terre: dans ces marchés troubles, auxquels personne ne comprend rien, qui commencent par une goutte d'encre et finissent par des ruisseaux de sang, il n'y a rien de sûr, rien de déterminé; la seule chose certaine, c'est qu'ils sont traités de coquins à scélérats, et que leur unique sanction repose sur le droit du plus fort.
Il s'y trouve toujours un côté douteux. Or, le quatrième côté du Settlement de Newcome était plus que douteux: à force d'être disputé entre voisins, il était sur le point de n'appartenir à personne.
Les prétendants les plus signalés étaient quatre jeunes gens concessionnaires d'un important territoire au milieu duquel était implantée leur rustique habitation.
Un matin, Newcome avait trouvé toute une rangée de pieux solidement plantés sur ce qu'il regardait comme son bien—du quatrième côté. Il ne fut pas long à les arracher pour les replanter bien loin en arrière, rendant ainsi, avec usure, usurpation pour usurpation. Deux jours après les poteaux étaient réintégrés à leur place première: les jeunes voisins faisaient en même temps sommation d'avoir à respecter leur clôture; Newcome répondait sur le champ par une sommation contraire. Chacun, bien entendu, avait la carabine au dos, le revolver en poche; il devint facile de préciser l'instant où la conversation s'échaufferait et ferait parler la poudre.
La tremblante Alice ne vivait qu'au milieu des transes, mais elle ne pouvait apporter remède à cet état de choses, car elle était absolument sans influence sur l'esprit de son père. Quoique jeune elle était sérieuse, raisonnable, prudente, et dirigeait la maison paternelle en ménagère accomplie. Sans se décourager, elle plaidait sans cesse pour la paix et la modération; mais elle prêchait littéralement dans le désert; rien ne faisait impression sur l'esprit brutal, emporté, indomptable de son père.
Un matin qu'il s'était réveillé dans un état d'exaspération extraordinaire, il s'agitait dans la maison, la parcourant à grands pas et adressant à ses voisins toutes sortes d'imprécations.
Alice, espérant faire diversion à ses pensées hargneuses, se hasarda à lui dire timidement:
—M. Mallet, du Comptoir d'Échange, est venu vous demander.
—Qu'est-ce qu'il me veut aussi? ce damné Français de malheur! fut la gracieuse réponse du père.
—Il ne me l'a pas expliqué: seulement il m'a annoncé qu'il reviendrait dans un jour ou deux.
Newcome regarda sa fille de travers:
—En effet! poursuivit-il aigrement, il doit avoir d'importantes affaires par ici, je le suppose! combien de temps est-il resté? Que vous a-t-il dit, ce maroufle?
La jeune fille pâlit et rougit successivement..mais son émotion était causée plutôt par le ton et les manières choquantes de son père que par le souvenir de son entrevue avec le jeune Français. Les paroles empreintes de soupçon qui venaient de lui être adressées la troublèrent au point de rendre sa réponse hésitante et embarrassée.
—Je ne saurais vous rapporter ce qu'il a dit, répondit-elle en balbutiant; il me semble qu'il a loué l'emplacement de notre maison;.... il a expliqué que tout ce territoire lui était parfaitement familier;... qu'il était en état de me raconter une foule d'histoires fort intéressantes sur les mœurs, les guerres, les légendes des Indiens... etc...
—Vraiment! j'en suis touché! Je parierais qu'il en sait une provision d'histoires;... toutes plus intéressantes les unes que les autres! Il doit être extrêmement instruit en façons indiennes. Et, qu'a-t-il chanté encore, ce bel oiseau?...
—Il m'a demandé si j'avais des frères et des sœurs. Il trouve que je ne dois pas mener une existence agréable dans ce Settlement sauvage et solitaire, toute seule avec vous... surtout si on pense que vous êtes dehors la majeure partie du temps.
—En vérité! Et il suppose que vous avez besoin de société, n'est-ce pas?... Eh bien! là, franchement! je ne suis en aucune façon de son avis. Et, je vous le dis, Alicia Newcome! si ce polisson de Français vient encore rôder par ici, sous prétexte de me demander; s'il a l'effronterie de faire des pauses pour vous distraire par sa conversation... je m'arrangerai de façon à ce que vous vous mordiez les doigts de vous être prêtée à ces familiarités là!
—Mais! comment puis-je m'y prendre pour l'empêcher de venir ici, et de me parler s'il vient?... demanda la jeune fille moitié chagrine, moitié irritée de l'apostrophe paternelle.
—Allons! bien! il faudra que je vous fasse la leçon sur ce point, n'est-ce pas? Comme si toute femme ne connaissait pas d'instinct le moyen de se débarrasser d'un importun?
—Mais, je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience, mon père; je ne sais rien, si ce n'est qu'il faut répondre civilement à qui me parle avec civilité.
—Eh! eh! eh! ricana l'irascible et grincheux Settler, tout le sang de sa mère, damnation! Petite effrontée! prenez garde de vous montrer trop fidèle à votre sang! vous comprenez? Je ne vous dis que ça! Et, sachez que je ne veux pas vous voir, comme votre mère, prodiguer vos plus gracieux sourires à quiconque les sollicitera!
Il était dans les habitudes grossières de Newcome de se venger sur sa noble femme de la pauvreté qu'elle lui avait apportée en dot; ces brutales récriminations avaient toujours fait grand fonds dans la couronne d'épines que la pauvre martyre avait dû supporter pendant sa vie.
Quoique accoutumée à voir sa mère rudoyée par son indigne tyran et froissée dans ses sentiments les plus délicats, Alice, depuis la mort de cette unique et précieuse amie, n'avait pu supporter les insultes adressées à sa mémoire chérie. Aux paroles cruelles de son père, des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux et sillonnèrent lentement ses joues pâlissantes: mais elle se hâta de les essuyer furtivement, de peur qu'elles ne servissent de prétexte à quelques nouvelles cruautés.
La cabane de Newcome était assurément bien misérable pour servir d'habitation à cette gracieuse et mignonne fille. Mais, heureusement pour elle, la pauvreté ne lui avait jamais semblé un mal sérieux; sa mère avait fortifié sa jeune âme par de salutaires enseignements; tout en lui faisant apprécier par-dessus tout les richesses de l'intelligence,—ce luxe du pauvre aussi bien que du riche,—elle lui avait appris à embellir l'indigence même, par les ressources de l'esprit, de la grâce et d'une résignation inaltérable.
Ainsi, dans cette rustique et prosaïque demeure, Alice avait su faire régner une atmosphère de propreté, d'ordre, de distinction, d'élégance même, où l'œil le moins délicat trouvait aussitôt un reflet des précieuses qualités déployées par la jeune ménagère.
Mais, au fond, le contraste était frappant; il était pénible de songer qu'une si aimable enfant se trouvait condamnée à hanter pareille demeure.
Très-probablement des pensées de ce genre vinrent en esprit à Thomas Newcome. Il se rendit involontairement justice, en regardant d'un œil furtif la pauvre Alice qui meurtrissait ses petites mains en s'efforçant de tirer à elle les lourds volets pour opérer la fermeture quotidienne de la maison.
Probablement, dans l'âme sordide de ce manant, s'éleva un cri de la conscience, lorsqu'il se demanda quelles seraient les appréciations de la Gentry civilisée, si cette jeune fille lui apparaissait malheureuse, déclassée, courbée sous la froide étreinte de la misère et de l'abandon.
Mais tout, chez cet homme, aboutissait à la colère. Il secoua violemment ces idées importunes, se leva en sursaut et jetant sa chaise sur le plancher, avec un bruit infernal, il se mit à marcher de long en large, suivant son habitude, comme un ours dans sa cage.
—Au lit! fille! au lit! s'écria-t-il enfin; je veux déjeuner demain matin, de bonne heure; car il faudra aller tenir tête à ces rogneurs de terre. S'ils ont besoin d'une leçon je leur en donnerai une: au point du jour je serai en observation, et malheur à eux si je trouve un seul poteau déplacé!
Jamais Alice n'avait vu son père déployer une telle violence. Toute tremblante, elle se retira, sans mot dire, dans le sombre réduit qui lui servait de chambre à coucher. Thomas s'étendit sur un banc dans la pièce commune: bientôt le silence—sinon le sommeil—régna sous le triste toit de ces deux misérables créatures.
CHAPITRE II
UNE JOYEUSE VEILLÉE
La soirée s'était écoulée tout autrement chez les Squatters (concessionnaires, défricheurs) du Claim voisin. Pour donner ample satisfaction à leurs instincts de sociabilité, de confort et d'économie, quatre jeunes chasseurs de terres avaient imaginé de vivre ensemble dans la même habitation: ils avaient, par cet ingénieux moyen, économisé la construction et l'ameublement de trois cabanes, sur quatre. Ils avaient, en même temps, satisfait à une des principales lois de leur concession, savoir, la prise de possession par le fait d'un établissement à demeure. Au moyen d'une délimitation artistement combinée, ils avaient fait converger au centre les quatre lignes de démarcation, et, sur ce centre, ils avaient bâti leur rustique palais; ils avaient réuni en commun toutes leurs richesses—plus de bonne humeur que d'argent;—et ils vivaient là, contents, insouciants, oublieux du passé, du présent et de l'avenir.
Au demeurant c'étaient quatre beaux garçons, tout de rouge habillés, barbus, chevelus, costumés, équipés d'une façon phénoménale. Néanmoins, au premier coup d'œil, on reconnaissait, dans leur tournure et leurs manières des gens qui avaient «vu de meilleurs jours:» La rude existence du désert avait bronzé leurs visages, assuré leur démarche, durci leurs mains, tout en répandant sur toute leur personne la mâle beauté, l'élégance robuste, la souplesse infatigable de la force unie à la santé.
Ce quatuor d'amis était issu de quatre professions bien différentes: l'un avait été Docteur es-sciences, mais n'avait jamais pratiqué; l'autre était un Légiste qui s'en était également tenu à la théorie; le troisième était Géomètre; le quatrième, Éditeur-libraire. Ces deux derniers avaient une légère expérience de ce qu'ils prétendaient avoir pratiqué.
Ils vivaient paisiblement, en bonne harmonie, dans leur hutte raboteuse et grossière, qui, pour tout mobilier, avait deux tréteaux en planches servant de lits, un fourneau de cuisine, une table en sapin, et quelques ustensiles de ménage en fer battu.
«Pour abréger,» il avait été convenu entre eux que chacun serait appelé par son titre professionnel ou une abréviation de ce titre. Ainsi donc Doc, Squire, Ed, et Flag; (Docteur), (Bachelier légiste ou Écuyer), (Éditeur) et (Porte-Drapeau ou Arpenteur-Géomètre), telles étaient les appellations servant à désigner la personnalité de chacun de ces gentlemen. Leurs vrais noms apparaîtront plus tard en temps propice.
—Je vous le dis, garçons, il fait joli aujourd'hui, n'est-ce pas?.. dit Squire en se dandinant sur ses jambes comme un enfant de quatre ans. Puis il continua sa gymnastique sur un lit.
—Joli! répéta Doc; je pourrais croire que cette expression est juste à votre égard, jeune homme, en vous voyant gigotter sur ce lit. Mais, pour moi, je ne considère qu'une chose, c'est que voilà mon quatrième jour de cuisine. Vraiment, j'ai le dos rompu!
—Peuh! vous parlez comme une femme, observa Flag d'un ton superlativement dédaigneux pour ce symptôme de faiblesse.
—Ah! miséricorde! reprit Doc piteusement, je ne voudrais qu'une seule chose;... entendre ici la voix d'une vraie femme!
—Sans aucun doute, interrompit philosophiquement Squire, de tous les animaux domestiques la femme est le plus usuel. Tout homme peut s'organiser une maison confortable sans chien, ni chat, ni cheval, ni vache: mais, sans femme, rien ne va bien. La femme est pour moi le résumé du monde domestique.
—Je trouve que vous parlez bien peu respectueusement du beau sexe! observa Doc avec gravité; je saurais m'exprimer sur ce point avec plus de convenance.
—Vous croyez? fit Squire d'un ton insouciant et moqueur.
—Allons! reprit Doc; voilà le souper prêt. Le café sera, j'espère, assez chaud pour vous brûler la langue et la punir de ses méfaits.
Le souper fut bientôt terminé; les plats furent empilés dans un chaudron sans être lavés; l'intéressante tâche du récurage était réservée à Ed, en ce moment hors de la maison.
—Ah! bien, oui! je ne ferai pas, durant une minute de plus, l'ouvrage de Master Ed:—trois jours chacun, c'est la règle; ce paresseux a esquivé un jour de son service suivant sa coutume; et ça m'est tombé dessus, naturellement!
Parlant ainsi, Doc se jeta en gémissant sur le lit que Flag lui abandonna par déférence pour le lumbago dont il se plaignait.
—Oui, Ed est un carotteur, c'est un fait, observa Squire sentencieusement.
Doc gardait un silence précurseur du sommeil.
—Je suis de cet avis, complètement! appuya Flag. Master Ed sait très-bien s'approprier tout ce que nous avons de bon, et ce qui nous a souvent coûté bien de la peine à nous procurer: en revanche, il n'apporte jamais rien.
—C'est parfaitement juste, approuva Doc; Ed est un fainéant et un égoïste.
—Si nous lui faisions une bonne farce? proposa Squire.
—Ah! certes, bien volontiers! mais que pourrions-nous imaginer?
—On peut être sûr, reprit Squire, qu'il se gardera bien de rien apporter pour son souper; or, voici un plan délicieux pour le mystifier: laissons sur la table, d'une façon négligente, le pain et quelques rogatons froids, comme si nous les avions oubliés. Je parie cent contre un, qu'au lieu de se faire cuire la moindre chose, notre paresseux dévorera tout cela à belles dents.
—Mais je ne vois là rien de bien farceur, interrompit Doc; c'est précisément ce qu'il fait toujours, sans se gêner.
—Patience! jeune homme! vous n'avez pas la parole; répondit Squire en voix de fausset: je continue: Alors, nous sortirons tous, et nous resterons dehors, juste assez longtemps pour qu'il ait le loisir de bien goinfrer: puis, l'opération fatale accomplie, nous reparaîtrons, nous constaterons le fait, et nous lui donnerons, d'un air funèbre, l'aimable assurance qu'il vient d'engloutir des boulettes à loups empoisonnées, de la strychnine et tout ce qui s'ensuit! Seigneur quelle charge! de le voir souffler, gigoter, hurler!... il se croira perdu!!
—Charmant! s'écria Doc.
—Superlatif! appuya Flag: mais dépêchons-nous, je crois l'entendre siffler dans le lointain.
—Vite! vite! les victuailles sur la table! et... filons! camarades!
Doc, vif et alerte comme une sauterelle, oublia son lumbago; la petite troupe des conspirateurs s'envola comme un seul passereau.
—Hé! les autres! où allez-vous comme ça? demanda Ed qui arrivait au même instant.
—Nous allons vérifier, lui dit Squire précipitamment, si cette vieille bête de Newcome ne démolit pas nos clôtures au clair de lune, pour les replanter à trente pas en arrière au profit de son claim.
Et, toujours courant, les trois conjurés se retirèrent dans un coin, attendant la moment favorable.
Ed, sans la moindre méfiance, s'attabla avec l'empressement d'un convive affamé, et fit consciencieusement disparaître tous les vivres qui lui tombèrent sous la main. Ensuite, pour faciliter la digestion, il tira de sa poche un journal tout récent, qui datait d'au moins quinze jours.
Pendant cet intervalle, les autres étaient revenus.
—Vous êtes tardif, ce soir, observa Flag pendant que ses complices prenaient place en sourdine; apportez-vous quelques nouvelles?
—Euh! pas grand'chose. J'ai là seulement des détails sur la Crimée; les épisodes de cette guerre sont fabuleux. Mais une vraie calamité, c'est de n'en avoir connaissance que lorsque ce sont des nouvelles vieilles de quinze jours. Quel malheur d'être dans un pareil dénuement! ne trouvez-vous pas?
—Sans doute, mon garçon; mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas. Ce n'est là qu'une affaire d'habitude.
—Mon Dieu, oui! comme en toute chose, du reste; appuya Doc. Avez-vous soupé, Ed? ajouta-t-il avec une indifférence calculée.
—Oui: je me suis accommodé de ces restes; je pense que cela me suffira.
Doc se retourna vers la table avec un tressaillement admirable de naturel.
—Miséricorde du ciel! s'écria-t-il; vous avez mangé ces rogatons?
—Oui. Il y avait quelques croûtons de pain et deux ou trois morceaux de viande froide: ce n'était ni indigeste par la quantité, ni merveilleux par la qualité. Mais pourquoi cette question effarée? Vous avez tous des airs lugubres et stupéfiants!
—Ah! mon pauvre ami! vous êtes un homme mort! s'écria Doc en se laissant tomber sur un banc.
—Des boulettes à loups! farcies de strychnine! s'exclamèrent à la fois Squire et Flag d'une voix horripilante.
—Que me dites-vous? C'était... empoisonné? bégaya Ed terrifié, pendant que son visage passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et que ses jambes flageolaient.
—Doc! quel est le contre-poison pour la strychnine? hurla Squire avec des intonations convulsives; il n'est peut-être pas encore trop tard pour le sauver.
—Mais, c'est que la strychnine agit immédiatement! grommela Flag, comme s'il se fut parlé à lui-même, tout en ayant soin de se faire parfaitement entendre du patient.
—Huile! saindoux! lard! graisse! dit Doc avec volubilité; nous avons ici du lard et de l'huile, je vais en essayer l'usage.
Ed, convaincu de son funeste sort, se roulait sur un banc avec de piteux hoquets, et se tenait l'estomac serré à deux mains, d'un air agonisant.
Sans perdre une seconde, Doc coupa une énorme tranche de lard et la lui présenta.
—Oh! il n'y a pas besoin... murmura Ed; il est trop tard, le poison a commencé son œuvre diabolique. Oh! quelles souffrances! Oh! cher... cher ami! comment pouvez-vous être si imprudent?
—Pardonnez-moi, Ed! avant de mourir,... si toutefois vous succombez; répliqua l'autre qui avait toutes les peines du monde à se contenir. Enfin, peut-être en réchapperez-vous, mon bon, mon vieux camarade: Allons, vivement, avalez-moi ce lard;—il n'y a pas une minute à perdre:—avalez vigoureusement.
Tout mourant qu'il se croyait, Ed eut la force de penser que dévorer à plein gosier une demie livre de lard froid était une opération pénible et ardue. Néanmoins il essaya d'en grignoter un petit morceau, perdit courage, et se laissa tomber sur le lit, désespéré.
—Il ne faut pas vous décourager ainsi, Ed, dit Flag avec autorité; essayons de l'huile, ce sera plus facile à avaler. Allons! de l'énergie!... que diable! vous êtes un homme, je pense!
Ainsi pressé jusque dans ses derniers retranchements, Ed fit un effort désespéré et avala d'une seule gorgée tout le nauséabond contenu de la cruche qui lui était présentée.
—Est-ce qu'il n'y en a pas assez, là, pour me tirer d'affaire, docteur? demanda le patient qui, à ses souffrances imaginaires, sentait se joindre une horrible plénitude d'estomac.
—Je ne sais trop... trouvez-vous ce remède-là plus aisé à prendre que le lard?
—Oh non! je ne trouve pas cela commode du tout. Il me semble que si le lard était fondu ou coupé en petits morceaux je l'avalerais plus facilement. Mais, j'y pense, si l'un de vous me frictionnait la poitrine.
Squire et Flag se mirent à le frotter d'importance, outrepassant même de beaucoup ses désirs. En même temps Doc fit fondre du lard, dans un vaste bol, sur la flamme de la chandelle, car le feu était éteint.
—Je... je... trouve que les frictions me font du bien, bégaya la triste victime en cherchant à reprendre haleine sous les poings furibonds de ses amis.
—C'est aussi mon avis, dit Doc sentencieusement; et maintenant si vous pouvez absorber ce bol de graisse fondue, je crois que nous arriverons à vous sauver.
—Ah! Seigneur! miséricorde! s'écria Ed, lorsque par un effort surhumain, il eût réussi à ingurgiter l'atroce breuvage; c'est au moins aussi mauvais que le poison!
—Jamais! mon bon! jamais! observa Squire: si vous en réchappez, il faudra bénir cette médication bienfaisante.
—Mes amis! je m'en vais! c'est fini, je le sens! voyez plutôt! hurla le patient qui se laissa tomber presque inanimé sur le sol.
Les trois impitoyables farceurs eurent un moment d'anxiété: Ed se tordait dans les angoisses très-réelles d'une indigestion monstrueuse. Heureusement la vigueur de sa constitution prit le dessus, d'abondants vomissements le soulagèrent: il s'endormit tout brisé et tout endolori, d'un profond sommeil.
La farce était jouée; les trois conspirateurs se retirèrent en leurs lits respectifs, dans le ravissement d'avoir aussi bien et aussi complètement réussi.
Puis, ils s'abandonnèrent béatement aux douceurs du repos.
Mais à une heure indue de la nuit, vers le matin, tous les dormeurs furent éveillés en sursaut par un bruit étrange; il leur sembla entendre quelqu'un entrer furtivement dans la chambre.
—Est-ce vous Doc? demanda en baillant Squire qui occupait le même lit avec Flag.
—Non, répondit l'autre: Je parie que c'est Ed: en tout cas il n'est pas dans le lit.
—Hé! l'ami Ed! qu'avez-vous donc pour être si matinal? Vous sentiriez-vous plus mal?
—Mal...! grommela l'infortuné, d'une voix de somnambule; je voudrais bien savoir si vous ne seriez pas dolents et tourmentés, ayant le corps bourré d'huile et de graisse!
Un gros rire à demi étouffé fut la seule réponse. Ed s'en formalisa:
—Il vous est facile de rire, Messieurs, je n'en doute pas: je voudrais seulement que quelqu'un de vous eût été aussi proche d'un empoisonnement mortel, et qu'il eût souffert toutes les épreuves qu'il m'a fallu traverser; nous verrions bien s'il trouverait la chose aussi réjouissante!
—C'est un fait! observa Squire avec un accent sympathique. Mais comprenez, cher, qu'à présent vous voilà hors d'affaire: nous en sommes heureux... mais heureux...! au point d'en avoir le fou rire.
—D'ailleurs, ajouta Flag! nous ne rions pas de votre accident; Dieu nous en garde! nous trouvons seulement, que votre médication,—si complètement efficace,—avait un cachet,... comment dirai-je?... un caractère... fort bizarre. Enfin, je pense, mon brave Ed, que vous restez notre débiteur d'au moins trois belles peaux de loups; car en absorbant ainsi leur ragoût futur, vous nous avez fait tort d'une superbe rafle; la nuit était magnifique pour la sortie du loup.
—Que la peste vous confonde tous! vous et les loups! gronda la victime en continuant à se heurter çà et là dans les ténèbres, au milieu de ses évolutions inquiètes.
—Allons, ami Ed, calmez-vous, ne vous faites pas de bile! Il n'y a eu là-dedans qu'un oubli bien involontaire. Doc va doubler ses jours de corvée, pour vous remplacer; il fera la cuisine pendant trois jours encore, en punition de sa négligence.
Il ne fallait rien moins que cette flatteuse promesse pour calmer le malade: peu à peu son agitation fut calmée, tout le monde se rendormit.
Dès les premières lueurs de l'aube, le quatuor fut debout; on expédia vivement le déjeûner afin de mettre en train, sans retard, les affaires de la journée.
Les jeunes squatters se doutaient bien que Newcome ne manquerait pas de déraciner leurs clôtures pour les reculer à sa ligne idéale de démarcation sur le terrain de Squire et de Doc: ces deux derniers formèrent donc le projet de se tenir sur les lieux afin de s'opposer à l'usurpation.
Flag avait rendez-vous avec une compagnie d'arpenteurs qui devaient l'occuper à une assez grande distance, et le retenir jusqu'à la nuit.
Ed déclara que son intention était d'aller à la chasse, si, après le repas, il se sentait la force de porter son fusil.
—Vous ferez acte de bonne camaraderie à notre égard, observa Flag, en fusillant les loups que vous avez mis hors de danger cette nuit.
—Que la peste vous confonde, Flag! Je ne sais ce qui m'a empêché de faire feu sur vous ou sur Doc, ou sur celui qui a laissé traîner cette strychnine sur la table. Je ne suis pas encore bien sûr que toute cette aventure ne serve pas de base à une bonne plainte de ma part contre vous tous, qui amènerait parfaitement votre arrestation.
—Non, mon chéri, répliqua Doc avec un sourire agaçant, car il n'y avait pas plus de strychnine que sur ma main. Le tour a été bien joué, croyez-moi.
Ed lança successivement un regard sur Squire et sur Flag; il les vit gonflés d'un éclat de rire tout prêt à faire explosion. La vérité se fit aussitôt jour dans son esprit; il avala à la hâte sa tasse de café, et, sans prendre aucune autre nourriture, il se leva de table, prit son fusil et sortit sans dire un seul mot.
—Whew...! il s'en va plus ahuri qu'un chat ébouillanté, dit Flag en riant; je ne serais point étonné qu'il méditât de prendre une éclatante revanche.
—Certainement: une autre bonne farce serait de faire mettre son aventure dans les journaux. Ah! ah! ah! serait-il enragé! Sa dignité Éditoriale recevrait un cruel échec. Dans tous les cas il ne nous pardonnera pas, soyez-en sûrs.
—Bah! une tempête dans une théière! fit Squire en pirouettant.
—C'est cela; et l'orage sera passé d'ici à l'heure du dîner: Ed n'a presque rien mangé ce matin; or, la faim est un puissant réactif pour amener l'ennemi à composition, répondit Doc philosophiquement.
—Eh bien! adieu mes amis, il faut que je parte, dit Flag en se levant et faisant ses préparatifs: Ayez soin de vous, Doc; prenez bien garde que Ed ne nous fasse aucune cuisine d'ici à quinze jours; il nous empoisonnerait pour tout de bon.
A ces mots, le jeune arpenteur tourna les talons et s'éloigna en sifflant.
—Flag est un bon garçon, observa Doc; ce serait dommage qu'il ne réussît pas.
CHAPITRE III
UNE TRAGÉDIE DANS LES BOIS
Les splendeurs joyeuses d'une belle matinée printanière semblaient avoir donné à toute chose une vie et une animation particulières. Partout, dans les bois, retentissaient le chant des oiseaux, le murmure des insectes, l'harmonie charmante et inexprimable de ces mille petites voix confuses qui se réunissent pour former l'hymne grandiose de la nature heureuse dans sa solitude. Dans les clairières on voyait çà et là, folâtrer gracieusement les jeunes loups des prairies, glisser de monstrueux serpents roulés en anneaux étincelants, voler des papillons, courir des écureuils aux branches les plus aériennes des arbres.
Henry Edwards et Frédéric Allen (Doc et Squire du précédent chapitre) ne pouvaient contenir leur admiration à l'aspect du ravissant spectacle qui émerveillait à chaque pas leurs regards.
Leur route côtoyait les bois des collines, en suivant un sentier qui séparait la prairie des régions boisées: d'un côté ondulait l'Océan de la verte plaine; de l'autre, la forêt profonde, comme une toison luxuriante, couvrait à perte de vue les croupes fuyantes des collines dont les pentes douces descendaient jusqu'au Missouri. Par intervalles quelques longues avenues livraient passage aux regards, et dans le fond lumineux de ces voûtes ombreuses, on voyait scintiller les flots majestueux du Père des Eaux.
Un ciel dont l'azur sans tache annonçait une atmosphère pure, un soleil radieux, dans l'air et sur la terre les effluves balsamiques du jeune printemps, le bonheur de vivre, la force, la santé, le courage, l'espoir, tout souriait aux jeunes voyageurs.
La hache sur leurs robustes épaules, alertes, gais, heureux, ils cheminaient enchantant, parlant et riant.
O verte jeunesse! sourire de la vie! fleur de l'existence! que ton âme reste joyeuse! ton soleil brillant! ton ciel sans nuages!...
Et pourtant, par cette douce matinée, il y avait une jeune et charmante créature qui «ployait tristement la tête sous le fardeau de la vie.» Après avoir préparé le repas de son père, et mis tout en ordre dans sa pauvre cabane, Alice était sortie à pas lents avec une corbeille pour cueillir les fraises qui, par millions, tapissaient le sol humide des bois.
Elle était, au milieu de ce paysage enchanteur, une ravissante apparition, avec son blanc chapeau de paille que débordaient de partout les boucles soyeuses de ses cheveux blonds, son châle écarlate croisé sur la poitrine et noué derrière la taille, sa robe gris-perle flottant au gré de la brise matinale.
Doc et Squire, en l'apercevant au sortir d'un bosquet, ne purent retenir une exclamation admirative; leurs regards la suivirent avec une sympathie facile à concevoir. Ils ne songeaient déjà plus qu'ils étaient partis pour aller disputer, pied à pied, leur territoire à son père.
Alice Newcome leur était personnellement inconnue, mais sa réputation de beauté, bien répandue parmi les settlers, était depuis longtemps parvenue jusqu'à eux. Il leur suffit d'un coup d'œil pour deviner qu'elle était cette charmante glaneuse de fraises, près de laquelle ils allaient passer.
Les deux jeunes gens lui adressèrent un respectueux salut, mais continuèrent leur route en ralentissant le pas et se creusant la tête pour trouver quelque bon prétexte qui leur permît de lui adresser la parole.
De son côté, Alice leur avait adressé un timide regard, mais sans coquetterie. Elle ignorait tout artifice, la naïve enfant; ses beaux yeux, limpides comme l'azur, reflétaient son âme pure, franche, loyale.
A peine les voyageurs eurent-ils fait quelques pas, qu'un cri de terreur se fit entendre: c'était la jeune fille qui l'avait poussé. Ils revinrent en toute hâte vers elle, et la trouvèrent immobile et comme pétrifiée par la terreur, les yeux fixés sur un grand buisson tout proche.
Un coup d'œil suffit aux jeunes gens pour juger de la situation: deux énormes serpents enroulés ensemble froissaient les hautes herbes sous leurs monstrueux replis et s'avançaient vers le sentier.
—N'ayez pas peur, ces animaux ne sont point d'une espèce dangereuse; miss... miss Newcome, je présume? dit Fred Allen.
La jeune fille poussa un soupir de soulagement:
—Merci, messieurs, répondit-elle, je vous demande mille pardons d'avoir interrompu votre course; je suis d'une poltronnerie extrême en présence des serpents, et je ne sais pas distinguer ceux qui sont inoffensifs de ceux qui sont venimeux.
Tout en parlant, Alice et ses deux auxiliaires s'étaient rapidement éloignés de l'horrible groupe des reptiles.
—Je ne m'étonne nullement de votre frayeur, miss, se hâta de dire le docteur, vos impressions sont exactement les miennes; je frissonne toujours des pieds à la tête quand j'aperçois un serpent, venimeux ou non. Mais, permettez-moi de pendre pour quelques instants votre corbeille, vous êtes encore toute tremblante.
—Je vous remercie, sir; ma corbeille est trop petite pour me paraître lourde; d'ailleurs elle n'est qu'à moitié pleine, ajouta Alice en souriant, et je ne pense pas qu'il m'arrive de la remplir aujourd'hui.
—Vous avez peur d'avoir peur encore?... répliqua gaîment Allen. Puis il ajouta, en prenant la corbeille: Voyons si vous en avez assez pour votre dîner: Ah! mais non! elle n'est qu'à moitié pleine. Écoutez, mon claim fourmille de fraises; le docteur et moi nous allons nous mettre à l'œuvre et vous compléter votre provision en un clin d'œil, si vous voulez nous le permettre.
Une expression d'inquiétude vint aussitôt troubler le visage d'Alice; elle s'avança vivement, la main tendue, pour reprendre sa corbeille.
—Non, non! répondit-elle précipitamment; vous êtes trop bon, je ne veux pas vous déranger plus longtemps.
Les jeunes gens furent surpris du ton avec lequel fut dite cette phrase, et ne parvinrent pas à dissimuler leur étonnement. La jeune fille s'en aperçut fort bien, mais son trouble parut s'accroître, elle poursuivit avec une nuance d'amertume.
—N'êtes-vous pas, je crois, les gentlemen avec lesquels mon père est en dispute relativement aux limites des claims? J'ignore de quel côté est le bon droit. En conscience, je suis obligée de reconnaître que mon père est violent, irascible; mais, sirs, je crains qu'il n'arrive quelque malheur si ces discussions se perpétuent.
En finissant, la voix d'Alice était tremblante, des larmes roulaient sur ses paupières. Allen et son ami furent touchés; le chagrin d'une aussi charmante affligée ne pouvait manquer d'être contagieux.
—Ne vous alarmez pas pour votre père, miss Newcome, lui dit Allen avec la plus grande douceur; je vous donne ma parole de ne jamais user de violence dans aucune occasion.
—Je vous fais, de tout mon cœur, la même promesse, dit le docteur.
—C'est que je suis bien en peine, reprit douloureusement la jeune fille: je ne dois pas vous cacher, sirs, que mon père est sorti ce matin avec son fusil, dans un état d'emportement terrible.
—Eh bien! dit Allen en prenant un air d'indifférence affectée, votre père n'a rien à craindre et nous seuls sommes en danger; car, ainsi que vous pouvez le voir, nous ne sommes point armés.
Alice était peu habituée à de semblables conversations; elle garda timidement le silence, mais son doux regard fit à Allen une réponse bien plus expressive que tous les discours du monde. Le jeune homme, touché jusqu'au cœur par ce muet appel à sa bienveillante modération, se hâta de dire d'une voix émue:
—Maintenant, en signe de paix et de réconciliation, vous allez nous permettre de cueillir nos fraises pour en remplir votre corbeille; vous regagnerez ensuite votre logis, gentiment approvisionnée, et nous arriverons peut-être enfin à conclure une trève à toutes ces discussions. N'est-ce pas, docteur?
—Oui! je serais bien heureux d'en finir avec ces tiraillements pénibles, répliqua ce dernier en prenant doucement la corbeille où son compagnon commençait déjà à jeter des fraises.
Ainsi pressée, la jeune fille les laissa faire en souriant. Intérieurement il lui semblait que cette petite aventure n'avait rien de «dangereux,» et, qu'au contraire, le retard apporté dans la marche des jeunes gens serait utile, puisqu'il les ferait arriver moins vite sur les lieux contestés; pendant ce temps la colère de Newcome aurait le temps de s'apaiser un peu à la fraîcheur du matin.
Cette pensée, et quelques autres sentiments dont elle ne se rendait pas compte, ramenèrent le calme dans son esprit, les teintes rosées sur ses joues, le sourire sur ses lèvres: elle reçut la corbeille remplie jusqu'au bord, en remerciant avec effusion.
—Adieu maintenant, miss Newcome, dit Allen; peut-être avant ce soir votre père nous invitera à en manger chez vous.
—Dieu le veuille! j'en serais bien heureuse! répondit l'enfant avec une naïve ardeur.
Puis, tout à coup se rappelant les sévères paroles de son père, et songeant que sa conversation avec des étrangers avait duré trop longtemps, Alice rougit, baissa la tête et s'enfuit.
Après l'avoir suivie des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu derrière les arbres, Squire et Doc continuèrent leur promenade matinale.
En arrivant sur le territoire litigieux, ils trouvèrent leurs pieux arrachés entièrement, une nouvelle rangée plantée fort avant sur leur claim, en détachait une portion considérable. Cet empiétement audacieux, en tranchant dans le vif sur leur propriété, la dépouillait d'un superbe pâturage et d'une futaie magnifique.
Leur premier mouvement fut loin d'être pacifique, et ils n'auraient pas eu besoin d'être beaucoup excités pour recourir aux moyens violents. Quoiqu'ils eussent pour eux déjà le droit légal d'une concession authentique, le droit du plus fort commençait à leur paraître préférable.
Cependant, disons-le à leur louange, le souvenir des pacifiques promesses qu'ils venaient de faire à la tremblante Alice leur revint à l'esprit; ils formèrent la bonne résolution d'y rester fidèles.
—Tout ce que nous pouvons faire en cette occurrence, dit Allen, c'est d'imiter ce vieux singe de Newcome; arrachons ses clôtures et transportons-les à leur place légitime.
—Adopté à l'unanimité! répondit gaîment le docteur; je ne vois guère d'autre parti à prendre.
Aussitôt les jeunes gens se mirent vigoureusement à l'œuvre. Ils travaillèrent ainsi pendant une heure et demie sans être troublés dans leur occupation solitaire; mais lorsqu'ils arrivèrent à la forêt, ils aperçurent Newcome qui, appuyé sournoisement derrière un arbre, guettait tous leurs mouvements. Ne voulant pas avoir l'air de le reconnaître, jusqu'à ce qu'il s'annonçât lui-même, ils continuèrent leur besogne comme si rien n'était; arrachant, replantant, consolidant leurs pieux.
Lorsqu'ils furent tout à fait proches de lui, l'action s'engagea:
—Vous verrez sous peu votre travail perdu, leur dit l'irascible voisin avec un affreux sourire.
—Eh bien! nous recommencerons la partie dès que vous aurez fait votre jeu, répliqua aigrement le docteur.
—Oui, mais viendra le moment où vous aurez recommencé une fois de trop, gronda l'autre.
—Est-ce une menace? par hasard! demanda le docteur d'une voix de cuivre.
—Rappelez-vous notre promesse, Doc! murmura Allen à son oreille, de façon à ce que Newcome ne l'entendît pas; laissez aboyer ce vieux dogue, il ne peut nous faire grand mal.
—Oh! oh! quand je n'aboie plus, je mords, moi! riposta avec une sauvage emphase Newcome, qui avait compris les derniers mots.
Allen se doutait bien que cette escarmouche verbale ne finirait pas bien; pour donner à son ami le temps de se calmer, il s'empressa de prendre la parole avant le docteur.
—Nous ne pouvons croire, M. Newcome, dit-il posément, que vous ayez l'intention de commettre vis-à-vis de nous quelque acte violent ou illégal. Si nous ne pouvons arriver au règlement de cette difficulté entre nous, il faudra la déférer au claim-club ou à une cour de district, comme vous aimerez mieux.
—Oh! mais non! vous ne me fourvoierez pas dans les buissons de la chicane, mes beaux mignons! reprit Newcome en ricanant: je sais trop bien où s'en iraient mes droits, dans cette hypothèse. Des gens comme vous ne sont pas gênés par un excès d'honnêteté!... Je m'entends, et je préfère régler moi-même mes petites affaires.
—Prenez garde à ce que vous dites! s'écria le docteur dont le sang irlandais se mettait promptement en ébullition.
—Bast! n'écoutons donc pas ce pauvre fou! dit Allen en se détournant avec une expression de mépris.
Au même instant Newcome lui lança sur la tête un énorme gourdin qu'il avait tenu tout prêt: Allen aurait été assommé, si le docteur n'eût paré le coup avec sa hache en coupant le bâton, et le rejetant sur Newcome.
Les yeux de ce dernier étincelèrent comme ceux d'un loup; instinctivement il prit et arma son fusil qui, jusque-là, était resté appuyé contre un arbre.
—Faites attention! Newcome! Malheur à vous si vous faites feu! cria Allen. Je retirerai si vous voulez mes propos offensants, que vous avez pourtant provoqués. Croyez-moi, restons-en là, avant qu'il survienne entre nous matière à quelque terrible regret.
—Pas de trève, non! cet homme doit être mis en arrestation! vociféra le docteur hors de lui.
—Eh bien! arrêtez-moi si vous pouvez! répondit Newcome en serrant les dents.
A ces mots, il jeta son fusil sur son épaule et disparut dans le fourré.
Les jeunes gens restèrent durant quelques minutes en délibération, ne sachant quelle allure donner à cette méchante affaire, en présence d'un tel ennemi.
Tout à coup un éclair brilla dans l'ombre du bois, une détonation se fit entendre; le docteur tomba à la renverse en s'écriant:
—Allen! mon Dieu! je suis frappé à mort!
Allen fut tellement abasourdi de cette catastrophe, qu'il resta pendant quelques instants sans savoir que faire.
Cependant, au bout de quelques secondes, s'étant assuré que le pauvre Doc était réellement mort, le jeune homme reprit un peu son sang-froid et songea à poursuivre le meurtrier. Mais désespérant de l'atteindre, seul et sans armes, il courut au plus près, c'est à dire au Comptoir de la Compagnie d'Hudson: là il demanda aide et vengeance.
Sur le champ le Settlement tout entier fut sur pied, à la recherche du criminel. Chose étrange! ce dernier n'avait pas même songé à fuir: on le trouva dans le bois, à proximité du théâtre de son crime. Quand il vit arriver la foule menaçante et irritée, il promena sur elle des regards hautains et resta fièrement immobile: mais lorsque les clameurs dont il était le but lui eurent appris qu'on l'accusait d'avoir commis un homicide volontaire sur la personne d'Henry Edwards, il eut un tressaillement terrible et renversa sa tête en arrière avec une expression de mortelle angoisse.
Le corps inanimé d'Edwards fut transporté à Fairview, le chef-lieu du comté; là il fut déposé dans un caveau provisoire, en attendant la session des assises criminelles du district.
CHAPITRE IV
L'INFORMATION
C'était Allen qui soutenait l'accusation contre Newcome; lorsqu'on lui demanda quel autre témoignage pourrait être fourni dans l'enquête préparatoire, il fut forcé, bien à contre-cœur, de nommer Alice Newcome comme étant la seule personne qui pût confirmer la terrible vérité.
Cependant il devait y avoir d'autres individus informés des sentiments hostiles que le prévenu nourrissait contre sa victime; suivant l'usage, le juge les adjura de se produire pour éclairer la justice.
D'autre part, il semblait par trop cruel de demander à la propre fille du prisonnier des révélations fatales pour son père: chacun comprenait bien les angoisses dans lesquelles devait être plongée la malheureuse enfant. Allen s'offrit pour aller la trouver et entrer en pourparlers avec elle.
La cabane de Thomas Newcome était placée au centre d'une clairière, sur le sommet d'une colline dont la pente gazonnée descendait en ondulant jusqu'à la rivière Iowa: de cette élévation la vue découvrait un riant paysage tout le long du Missouri. Cette esplanade naturelle était couverte, sur trois côtés, par une épaisse ceinture de hautes futaies; verdoyants remparts tout crénelés de festons fleuris où s'entrelaçaient la liane odorante et la vigne sauvage. Devant la maison surgissaient partout des groseillers, des fraisiers, des ronces aux fruits rouges et des arbrisseaux disposés en bosquets irréguliers; le tout formant un fouillis adorable comme tous les trésors naturels que la main prodigue du Créateur a semés au sein de cette heureuse nature vierge.
La jeune maîtresse du logis s'occupait diligemment de préparer le repas de midi, mais non sans faire de fréquentes pauses pour aller sur le seuil enguirlandé de la chaumière réjouir ses yeux à l'aspect des cieux, des bois, des flots joyeux: comme un écho vivant des harmonies printanières, la gracieuse enfant chantait aussi en même temps que les oiseaux et les brises murmurantes.
En s'approchant de la cabane, Allen entendit la fraîche voix d'Alice: ses genoux fléchirent sous lui, le cœur lui manquait pour broyer cette joie innocente sous le fardeau de la douleur!
La jeune fille trottait allègrement par la maison; Allen le reconnaissait aux notes, tantôt assourdies, tantôt éclatantes de sa voix. Au moment où il apparaissait dans la clairière, Alice venait une dernière fois sur le seuil de la porte sourire avec la belle journée, messagère du printemps. Elle était ravissante à voir, toute rose de l'exercice auquel elle venait de se livrer, couronnée de ses beaux cheveux blonds flottant dans un joyeux désordre, les yeux animés et riants, les lèvres entr'ouvertes comme une grenade en fleur.
A l'aspect de ce visiteur imprévu, ses joues pâlirent un peu, sa physionomie devint sérieuse; elle étendit involontairement ses mains comme pour repousser une vision importune.
Allen s'approcha, saisit avec un tendre respect ses doigts mignons, encore teints des rougeurs de la fraise ou de la cerise. Il la fit rentrer dans la maison: la table était mise et portait sur son milieu la belle corbeille pleine, cueillie le matin par les deux jeunes gens.
—Ah! bégaya-t-il en essayant un sourire, vous offrirez bien, sans doute, quelques-uns de ces beaux fruits au convive qui vous surprend sans être invité?
Puis il se tut, retenant toujours les mains d'Alice dans ses mains tremblantes, et fixa ses yeux sur elle avec tristesse, mais ne put ajouter un mot.
La jeune fille, impressionnée par l'étrange contenance d'Allen, restait muette, effarée, immobile, pressentant quelque chose de terrible, n'osant même pas faire une question.
Allen, de son côté, ne savait comment rompre le silence: tout à coup des bruits de voix animées s'approchèrent, il se vit forcé de parler pour préserver Alice de quelque secousse plus foudroyante.
—Pauvre enfant! s'écria-t-il d'une voix navrée, j'ai de malheureuses nouvelles à vous apprendre... Votre père est en prison, et...
Il ne put achever sa phrase; la jeune fille s'arracha de ses mains et bondit en arrière avec égarement, puis elle retomba évanouie.
Allen la relevait et s'efforçait de la ranimer, lorsqu'un constable apparut sur le seuil de la porte, accompagné de deux citoyens de Fairview.
Le constable, au milieu de sa rude profession, avait conservé un cœur accessible à la sensibilité: il fut ému et hésita à remplir son pénible devoir.
—Pauvre créature! comme elle a pris cela à cœur! murmura-t-il; ouf! je n'aime pas ces affaires-là; et puis, ça me fend le cœur de voir les femmes mêlées à de semblables catastrophes; elles n'ont pas la force de supporter ça comme les hommes.
Allen ne répliqua rien. Il songeait amèrement à la triste fonction qu'il remplissait dans cette lamentable occurrence, et se figurait l'aversion que la jeune fille allait éprouver contre lui... lui, l'accusateur de son père!
—Eh! mais! ce n'est qu'une enfant, remarqua l'un des deux assistants regardant par-dessus l'épaule du constable: n'est-ce pas étrange qu'elle composât, à elle seule, toute la famille de Newcome—ce vieux gredin!
—En vérité, on se demande d'où elle tient sa beauté, dit l'autre; elle est positivement très-jolie, c'est formel.
—Retirez-vous un peu, gentlemen, s'il vous plaît, dit Allen avec un mouvement d'impatience, vous empêchez l'air d'arriver jusqu'à elle.
—Elle reprend connaissance, observa le constable en se reculant jusqu'au dehors.
Les deux citoyens de Fairview avaient moins de délicatesse que le recors; ils firent semblant de bouger, mais ils restèrent à proximité pour surveiller les mouvements de la jeune fille.
Allen les aurait souffletés s'il ne s'était retenu. Il garda un sombre silence, s'occupant avec une sollicitude et une délicatesse toutes féminines à réparer le désordre des vêtements d'Alice.
Quelques mouvements convulsifs entremêlés de sanglots annoncèrent bientôt que la jeune fille revenait à elle:
—Oh! mon père! mon pauvre père! s'écria-t-elle.
En même temps ses yeux s'ouvrirent et manifestèrent une expression d'effroi en rencontrant tous ces regards étrangers fixés sur elle. Cet entourage inattendu sembla lui inspirer une résolution effarée qui ranima ses forces.
Elle comprima ses sanglots et se leva debout dans une attitude désolée, pendant que des larmes brûlantes roulaient sur ses joues pâles et glacées.
—Prenez courage, miss Newcome, dit Allen: votre père est sain et sauf pour le moment. Peut-être la Providence lui ouvrira une voie de salut; en tout cas, il est trop tôt pour vous livrer au désespoir.
Le constable qui s'était approché pour savoir comment elle allait, entreprit de lui fournir aussi des consolations.
—Là! là! oui, miss, lui dit-il avec sa grosse voix enrouée; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur! Eh! il n'y aurait plus d'hommes sur la terre si la moitié seulement des accusés étaient coupables. Qui sait s'il ne surviendra pas quelque incident de nature à, établir que ce coup de feu a été purement accidentel? De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur.
—Serait-il vrai?... mon père a donc tué quelqu'un...? s'écria Alice avec désespoir. Mais.... vous êtes vivant, sir, continua-t-elle en s'adressant à Allen; et... et... qui donc... a été tué?
—Mon ami, le docteur Edwards a été frappé d'un coup de fusil, répliqua sombrement Allen, tout palpitant au souvenir de la scène sanglante arrivée le matin.
Alice resta muette; mais les douloureuses contractions de son visage trahissaient l'amertume intérieure de son âme. Bientôt elle remarqua la présence persistante des étrangers, et comprit qu'ils attendaient quelque chose. Allen était resté assis près d'elle; elle lui demanda à voix basse quelles pouvaient être leurs intentions.
Allen fit approcher le constable:
—Ce gentlemen, dit-il, vous expliquera ce qu'on attend de vous.
—Ma chère miss, commença celui-ci embarrassé; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: c'est toujours parfaitement désagréable pour une fille de porter témoignage contre son père; et, pour votre bonheur, j'espère que vous n'aurez pas grand'chose à dire sur son compte, quand on vous interrogera; pour votre bonheur, je l'espère. Mais la loi et la justice le veulent; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: oui, il faut qu'aujourd'hui même, devant le juge, vous déclariez ce que vous savez sur cette affaire.
Alice avait dévoré avec angoisse les moindres paroles de cet homme, espérant, jusqu'à la fin, y trouver quelque lueur de consolation. Lorsqu'elle eût compris que tout ce verbiage ne signifiait qu'une seule chose: déposer contre son père! le désespoir la gagna; malgré tous ses efforts pour se raidir contre eux, ses sanglots éclatèrent à lui briser la poitrine, et elle s'écria d'une façon déchirante:
—Oh! mon père! mon pauvre père!
Ce spectacle navrant arracha des larmes à tous ceux qui l'entouraient.
—De par tous les diables!... murmura le bon constable en se plongeant les poings dans les yeux; je veux dire... non... Enfin, bref,... nous avons encore trois bonnes heures devant nous, en attendant que l'information commence: nous ferions bien de retourner en ville, et de dépêcher ici quelques femmes pour consoler cette pauvre affligée. Sans cette précaution elle ne fera qu'un cri, comme ça, jusqu'à ce soir.
Allen fit un pénible effort pour parler:
—Miss Newcome, je suis obligé d'aller au village pour vaquer aux soins funèbres qui concernent mon pauvre ami. Vous enverrai-je quelqu'un?
—Oh! non! non! non! je ne veux voir personne, si ce n'est mon père: pourrai-je le voir? demanda-t-elle en regardant le constable.
—Je ne puis rien vous dire là-dessus, jeune lady, je suis vraiment désolé, de par tous les diables,... mais il vous sera impossible de voir votre père avant l'interrogatoire.
—Reviendrai-je vous voir dans l'après-midi? demanda Allen espérant que, dépourvue d'amis comme elle l'était, Alice accepterait ses services, que, du reste, il lui offrait de bon cœur.
—Non! non! sir, répondit-elle avec une nuance de froideur: j'irai bien toute seule au village. Mais où faudra-t-il me rendre?
—Plaît-il? fit l'honnête constable toujours ému; ah! très-bien... il sera dans la maison du Juge, je pense, car nous n'avons pas encore de prison à Fairview. J'amènerai mon cabriolet pour vous prendre en passant: ne vous préoccupez de rien si ce n'est de surmonter votre chagrin. Eh!... de par tous les diables!... Je veux dire, n'ayez pas peur: tout ça tournera peut-être moins mal que nous ne le pensons.
Sur ce propos consolant, le constable se mit en route, emmenant avec lui ses deux assistants qui ne le suivaient qu'à regret, car c'était pour eux un grand crève-cœur de voir Allen rester encore, et de ne pas assister jusqu'au bout à cette lamentable représentation.
—Je tiens beaucoup à vous affirmer, miss Newcome, dit Allen, que je n'ai nullement manqué à ma promesse de ce matin, ma conduite a été complètement civile et calme: j'aurais donné tout au monde afin que cette catastrophe ne vînt pas briser ainsi plusieurs existences précieuses.
—Ah! pauvre malheureuse que je suis! Ai-je à vous remercier pour cela, M. Allen, puisque ce sera précisément la condamnation de mon père.
—Souvenez-vous bien d'une chose, pauvre enfant, c'est que le crime de M. Newcome n'est connu de personne, et qu'il ne résulte d'aucune preuve juridique. Il vous sera facile de gouverner vos paroles et vos actions en conséquence. Et maintenant je dois vous quitter afin de me préparer pour l'information qui va avoir lieu. Pendant les courtes heures qui vont précéder cette solennité, pesez et préparez tout ce qui pourra être favorable à votre père.
—Je vous remercie sincèrement de ces généreux conseils, répliqua Alice pendant que le jeune homme s'en allait à grands pas, dans le but de rejoindre le constable.
Miss Newcome n'avait même pas songé à faire quelques questions sur l'événement imputé à son père, tant elle était convaincue que ce dernier méditait depuis longtemps un acte de violence. Dans la droiture de sa conscience elle le reconnaissait coupable, et n'espérait pas son acquittement. Jeune et inexpérimentée, elle ne comprenait pas que son témoignage aurait une importance fatale, bien supérieure à celle de toute autre personne, à l'exception d'un témoin oculaire. Comme elle ignorait les circonstances du meurtre, naturellement elle pouvait, sans altérer la vérité, dire qu'elle ne savait rien: elle pouvait aussi, sans blesser sa conscience, présenter sa déposition sous le jour le plus favorable; enfin, tout espoir ne lui semblait pas perdu, surtout lorsqu'elle se rappelait les dernières paroles d'Allen.
Ces réflexions rallumèrent dans son âme une lueur de confiance, elle se sentit un peu plus courageuse pour comparaître devant le tribunal.
Lorsque trois heures de l'après-midi furent arrivées, le logement du Juge, temporairement converti en salle d'audience, fut envahi par la population de Fairview qui s'y étouffait concurremment avec les curieux de tout le voisinage.
Au milieu de la salle, sur une table grossière était étendu le corps du défunt; un chirurgien l'avait examiné, et avait extrait la balle de sa blessure mortelle.
A une extrémité de cette table était le prisonnier; à l'autre, l'accusateur. Un peu en arrière, le Juge siégeait magistralement entre ses deux assesseurs.
Lorsqu'Alice apparut à l'audience, le prévenu eût un tressaillement terrible et il fronça les sourcils d'une façon convulsive: chacun le remarqua.