GUSTAVE AIMARD

LE ROBINSON
DES ALPES

PARIS
LIBRAIRIE BLÉRIOT
HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR
55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 59

Tous droits réservés.

BIBLIOTHÈQUE
DE VOYAGES, DE CHASSES ET D’AVENTURES
A L’USAGE DE LA JEUNESSE ET DES GENS DU MONDE
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION
DE M. VICTOR TISSOT

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VOLUMES EN VENTE :

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Le Tueur de Daims, par Fenimore Cooper. 1 vol. in-12. 2 fr.
De Paris à Berlin, par Victor Tissot. 1 vol. in-12. 2 fr.
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Le Chef Blanc, par le capitaine Meyne Reid. 1 vol. in-12. 2 fr.
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Mes Pontons, par Louis Garneray. 1 vol. in-12. 2 fr.
Voyages, Aventures et Combats, par Louis Garneray. 1 vol. in-12. 2 fr.
A la recherche d’une Colonie, par Rowcroft. 1 vol. in-12. 2 fr.
Prisonnier des Noirs, par Rowcroft. 1 vol. in-12. 2 fr.
A toutes Voiles, par Fenimore Cooper. 1 vol. in-12. 2 fr.

Imp. Georges Jacob. — Orléans

LE ROBINSON DES ALPES

CHAPITRE PREMIER
Où notre héros Marcel Sauvage entre en scène sans le savoir ni même s’en douter.

Les touristes et les voyageurs admirent avec un enthousiasme que nous partageons, et qui n’est que juste, les sites pittoresques de la belle vallée du Graisivaudan et les splendeurs peut-être un peu théâtrales de la Grande-Chartreuse et de son Désert. Mais le département de l’Isère est riche en surprises et en merveilles naturelles de toute sorte, peu appréciées par les rudes montagnards de ces contrées, depuis longtemps blasés sur les paysages grandioses de leur pays.

A une assez courte distance de Grenoble, et blottie pour ainsi dire entre la vallée du Graisivaudan et le massif de la Grande-Chartreuse, se trouve la vallée d’Entremont, dominée et enserrée de tous les côtés par de majestueuses montagnes boisées de la base au faîte, et dont les plus imposantes sont : l’Alpette, le Haut-du-Seuil et l’Anse-du-Guiers, où le torrent du Guiers-Vif prend sa source.

Le Guiers-Vif (Page 6).

Rien ne saurait rendre le saisissement admiratif que l’on éprouve en pénétrant dans cette vallée, au merveilleux spectacle qui se présente subitement aux regards : jamais la puissante nature n’a prodigué avec plus de profusion ses sublimes beautés. Qu’on en juge.

Un entassement de rochers abrupts, produit par quelque cataclysme antédiluvien qui l’a fait subitement jaillir des entrailles de la terre, s’élève en amphithéâtre à une hauteur prodigieuse, se creuse en demi-cercle, et, coupé du haut en bas par une énorme fissure, se sépare en deux parties s’avançant à droite et à gauche, comme le pourtour d’un cirque romain. Au fond de ce sublime décor, d’une étrangeté et d’une sauvagerie grandioses, indicibles, apparaissent blanchissantes d’écume quatre cascades superposées, se précipitant perpendiculairement avec une furie échevelée et un fracas effrayant d’une hauteur de plus de trois cents mètres.

Cette masse énorme d’eau est le Guiers-Vif, qui s’échappe en mugissant des profondes et mystérieuses cavernes dans lesquelles se cache sa source.

Après cette descente effarée du haut de la montagne, le torrent se calme peu à peu, devient rivière, fuit alors sous les glayeuls en babillant gaiement sur un lit de cailloux, forme les plus capricieux méandres, traverse toute la vallée, passe au double village de Saint-Pierre-d’Entremont-France et Saint-Pierre-d’Entremont-Savoie, puis, après avoir traversé des gorges d’une sauvagerie épouvantable, se réunit au Guiers-Mort un peu au-dessous du double village d’Entre-Deux-Guiers et des Écuelles-de-Savoie. Les deux torrents réunis coulent ensemble le long de la riche vallée de Miribel, qu’ils fertilisent, et vont se perdre dans le Rhône, à Saint-Genix, au sud de Belley, après avoir traversé Pont-de-Beauvoisin et parcouru cinquante kilomètres.

C’est dans ce coin si beau, si pittoresque et si ignoré du département de l’Isère que commence notre récit.

En 1832, un des plus vastes domaines de la vallée de Miribel, qui appartenait, disait-on, de temps immémorial à une noble et ancienne famille de Grenoble, avait été pris à loyer pour vingt ans par un habitant de Saint-Laurent-du-Pont, village placé au bas de la gorge d’où descend le Guiers-Mort et que suivent les touristes qui se rendent au couvent de la Grande-Chartreuse.

Le propriétaire de ce domaine jusque-là n’en avait tiré d’autre parti que d’y chasser à de rares intervalles, car la contrée, comme toute terre laissée en friche, était très giboyeuse. Il consentit facilement à le louer pour une somme modique à Jacques Chrétien, — tel était le nom du cultivateur de Saint-Laurent-du-Pont, — et à en tirer ainsi chaque année un bénéfice minime, à la vérité, mais effectif et assuré.

Jacques Chrétien était jeune encore ; il avait trente-deux ans à peine. C’était un honnête homme, laborieux, intelligent, industrieux, et, comme tous les paysans, il avait la passion de la terre. Depuis longtemps déjà, il nourrissait dans son cœur l’ambition secrète de s’établir à son compte. Jacques Chrétien épousa une fille de Saint-Pierre-d’Entremont (France), jolie, honnête, qu’il aimait depuis longtemps et qui s’appelait Jeanne Pierron. Le père de Jeanne, riche fermier de Saint-Pierre, connaissant et appréciant les qualités de son gendre, donna trois mille francs en dot à sa fille, et, de plus, se chargea de tous les frais du mariage et de la noce. Un bonheur n’arrive jamais seul. Jacques Chrétien redoubla d’efforts afin de faire face à tous les frais de son nouveau ménage. Ces frais étaient assez lourds, car sa femme lui avait, au bout d’un an, donné une fille, ce qui l’avait comblé de joie, mais, en même temps, avait augmenté ses charges. Un dimanche, au sortir de la messe, en rentrant chez lui avec sa femme qui tenait son enfant âgé de deux mois dans ses bras, il vit avec surprise, en ouvrant sa porte, un homme qu’il ne reconnut pas d’abord, parce qu’il était penché sur le berceau de la fillette, qu’il balançait doucement. L’homme se retourna au bruit : Jacques Chrétien poussa un cri de joie en apercevant son visage. L’étranger, à peu près de même âge que le paysan, était un de ses plus vieux amis. Nés tous deux à Saint-Laurent-du-Pont, ils avaient joué, enfants, ensemble et s’aimaient comme deux frères ; depuis huit ans, ils ne s’étaient pas vus. Michel Sauvage, l’ami que Chrétien retrouvait à l’improviste, était fils d’un gros fermier ; celui-ci lui avait fait donner une excellente éducation à Grenoble, et, ses études terminées, l’avait fait entrer en qualité de contre-maître dans une des premières fabriques de soieries de Lyon. C’était la première fois, depuis huit ans, que Michel Sauvage revenait à Saint-Laurent-du-Pont, où il se proposait de terminer quelques affaires à propos de la succession de son père, mort six mois auparavant. Les deux hommes, heureux de se revoir, tombèrent dans les bras l’un de l’autre ; puis Jacques Chrétien présenta sa femme à son ami. Le paysan, d’abord un peu interloqué par le costume bourgeois de Michel, se laissa enfin aller à la bonhomie franche de celui-ci ; il alla tirer dans le cellier un pot de vin du crû, et on causa le verre à la main.

Pendant que les deux hommes causaient et trinquaient, la ménagère allait et venait, rangeant tout dans la salle.

— Qu’est-ce que tu faisais donc, quand Jeanne et moi nous sommes arrivés ? dit Jacques.

— Je regardais le berceau de ta fille, et je me disais qu’il était bien large pour un seul enfant.

— Le fait est que deux y tiendraient à l’aise, répondit Jacques en riant.

— Ils y sont, et pas gênés du tout, fit la jeune femme avec un charmant sourire d’intelligence à Michel.

— Hein ? qu’est-ce que tu dis donc là, Jeannette ? demanda Jacques, en regardant son ami comme s’il avait mal entendu.

La jeune femme, sans répondre, se pencha en souriant sur le berceau ; elle se releva presque aussitôt, et, se retournant avec ce sourire ineffable des mères dont, seules, elles ont le secret :

— Les voici, dit-elle. Quel est le tien ?

Jacques Chrétien resta ébahi, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et pleins de larmes. Jeannette tenait un enfant à chaque bras, deux chérubins roses, qui souriaient et tétaient à pleine bouche.

— Tous les deux sont à moi ! s’écria Jacques avec attendrissement. Tu me le laisseras, n’est-ce pas, Michel ?

— Oh ! maintenant que vous me l’avez donné, vous ne me le reprendrez point, monsieur Michel ! dit la jeune femme d’une voix câline.

— Mes amis, répondit Michel avec attendrissement, vous comblez mes désirs. Sa mère est malheureusement d’une santé trop délicate ; elle ne peut le nourrir. J’ai pris l’enfant, et je suis venu tout droit chez vous, comptant sur notre vieille amitié, Jacques, et certain que ta femme et toi vous n’hésiteriez plus à me rendre ce service.

— C’est à nous que tu rends service, répondit vivement le brave homme. Tu as eu là une bonne pensée. Je t’en remercie.

— Et moi aussi, ajouta Jeannette avec sentiment, en mettant un baiser au front de l’enfant. — Quel âge a-t-il ?

— Deux mois.

— Juste comme le mien, s’écria Jacques. Le doigt de Dieu est là. Ils seront frère et sœur.

— Et il se nomme ? demanda la jeune femme.

— Marcel. Dès ce moment, l’enfant fut adopté par le jeune ménage. Michel resta quelques jours à Saint-Laurent-du-Pont. Un soir, après le souper, il annonça à ses amis qu’il avait réglé ses affaires, et qu’il comptait repartir pour Lyon le lendemain matin.

Tout en faisant ses affaires et en visitant ses anciens amis du village, Michel avait fait adroitement parler l’un et l’autre, sans jamais interroger personne directement, sur le compte de son ami. Tout se sait dans les petits endroits ; la vie y est en plein jour ; nul ne peut rien faire et presque rien penser sans que cela soit presque aussitôt connu de tout le monde.

Ajoutons, à la louange du jeune ménage, que chacun sembla s’accorder à faire son éloge. Jacques et sa femme étaient grandement considérés par tous leurs voisins, les plus riches comme les plus pauvres ; on vantait l’honnêteté de la jeune femme, la façon dont elle tenait la maison et savait s’acquitter de sa tâche ; quant à Jacques, c’était, au dire de tout le monde, un rude travailleur que rien ne rebutait. Adroit, habile, intelligent, d’une probité à toute épreuve, sa seule ambition, nous l’avons dit, était de prendre une ferme à son compte ; mais, malheureusement, il fallait beaucoup d’argent pour cela, et, bien qu’il eût certainement des économies, elles ne suffisaient pas pour lui permettre de réaliser son rêve.

Michel savait ce qu’il lui importait de savoir ; sa résolution fut prise aussitôt.

Il était riche comparativement. Il résolut de prêter son capital à Jacques Chrétien et de réaliser ainsi le rêve de son ami. En conséquence, il écrivit à Lyon à son notaire, lui donna ses instructions et attendit sa réponse. Cette réponse était arrivée la veille du jour où il avait résolu de quitter Saint-Laurent-du-Pont. Le notaire avait parfaitement compris ses intentions et s’y était conformé en tous points.

Donc, ce soir-là, après le dîner, lorsque Jeannette se fut retirée, les deux hommes restèrent en face l’un de l’autre, la bouteille entre eux deux et la pipe à la bouche. Michel entama la question.

Il connaissait son ami de longue date, et il savait comment le prendre. Ce n’était pas tout de lui offrir un prêt de trente-cinq mille francs ; il fallait le lui faire accepter.

Michel, son acte notarié à la main, lui expliqua avec soin toutes les clauses, et, après de longs débats, il réussit enfin à prouver à son ami que non seulement ils trouvaient tous deux dans cet acte toutes les garanties mutuelles nécessaires, mais encore il le convainquit que c’était lui, Michel, qui faisait une bonne affaire, et que Jacques lui rendait un grand service en acceptant son argent.

Une fois ces deux points arrêtés, Jacques signa joyeusement l’acte notarié, et Michel lui remit, séance tenante, trente-cinq mille francs, qui, joints à ce que possédait déjà le fermier, lui complétaient une somme ronde de quarante mille francs. Le lendemain, Michel Sauvage repartit pour Lyon. Lorsque Jacques raconta à sa femme ce qui s’était passé entre lui et son ami, celle-ci ne fut pas un instant dupe de l’ingénieuse supercherie de Michel ; elle le remercia et le bénit du fond du cœur, et, prenant dans ses bras l’enfant de leur ami, elle l’embrassa plusieurs fois avec cet emportement de la reconnaissance qui assurait à l’innocent une mère dévouée.

Quinze jours plus tard, Jacques signait son bail du domaine de Miribel et faisait commencer les travaux de la ferme.

Tout marcha à la fois : déboisements, défrichements, plantations, maison, écuries, remises et étables pour les vaches et les moutons, ainsi que les granges et les hangars.

La maison s’éleva rapidement ; et trois mois suffirent pour terminer tous les bâtiments.

Au bout d’un an, la ferme était en plein rapport.

Puis, tout le monde fut heureux à la ferme des Alouettes. C’était le nom qu’on lui avait donné.

CHAPITRE II
Comment Jacques Chrétien prouva à son ami qu’il n’avait pas eu tort de vouloir travailler à son compte.

On était en 1837 ; cinq ans s’étaient écoulés depuis le jour béni où, grâce à la générosité de son ami Michel Sauvage, Jacques Chrétien avait enfin atteint le but secret de son ambition, en prenant à bail le vaste domaine laissé en friche par un propriétaire insouciant, dans la belle et fertile vallée de Miribel.

Pendant ces cinq années, bien des choses s’étaient passées, que nous résumerons en quelques lignes. A force de courage, de patience, de travail et d’activité, Jacques Chrétien, labourant une terre neuve, grasse et riche, avait réussi à augmenter dans de telles conditions l’importance de son exploitation, que les produits de la ferme des Alouettes étaient recherchés non seulement sur les marchés de l’Isère, mais encore dans le département du Rhône et les autres départements voisins.

Le fermier, voyant la fortune lui sourire et se sentant devenir peu à peu un gros cultivateur, comprit que l’éducation presque sommaire qu’il avait tant bien que mal reçue à l’école communale de Saint-Laurent-du-Pont était plus qu’insuffisante et que, sans instruction, il n’arriverait jamais à rien de sérieux et de solide. Il résolut de combler cette lacune en s’instruisant assez pour réparer le temps perdu et en acquérant ces connaissances théoriques qui lui manquaient et dont il avait vu avec un vif intérêt l’application dans d’importantes fermes des départements limitrophes.

Ce projet aussitôt conçu, il le mit à exécution. Cette fois encore ce fut à Michel Sauvage, son ami, qu’il résolut de s’adresser et il partit pour Lyon. Michel, lui aussi, avait grandi : depuis deux ou trois ans il avait cessé d’être un simple employé intéressé dans la fabrique où son père l’avait placé. Un des associés de la maison s’étant retiré des affaires après fortune faite, Michel l’avait remplacé ; il avait la signature, et la fabrique avait modifié sa raison sociale de cette façon : Michel Sauvage, Paquet et Cie. Ses affaires avaient prospéré ; l’ancien employé était conseiller général du Rhône et il entrevoyait la députation dans un avenir prochain.

Lorsque le fermier arriva à Lyon, le négociant le reçut la main tendue et le sourire aux lèvres.

Le brave Jacques n’avait pas de fausse honte. Il était ignorant, à la vérité, mais comme cela n’était pas de sa faute, il n’avait pas à en rougir devant son ami. D’ailleurs il avait la sérieuse intention de s’instruire, et c’était justement pour s’entendre à ce sujet avec Michel qu’il avait tout exprès fait le voyage de Lyon. La démarche était louable sous tous les rapports et il s’en expliqua en quelques mots nettement et franchement.

— A la bonne heure ! lui dit Michel Sauvage, en lui serrant la main ; voilà qui est parlé ! Cette résolution est des plus honorables. Tu comprends et tu vois que ton manque de savoir t’arrête à chaque pas quand il s’agit d’améliorations à opérer. Tu veux t’instruire, tu as raison, mon ami ! C’est là une excellente pensée !

— Merci ! mais crois-tu que je réussirai ? demanda le fermier avec hésitation. C’est bien difficile, n’est-ce pas ?

— Non ! Pour toi, ce sera très facile au contraire ; c’est une affaire d’un ou deux mois à peine. De plus, tu t’instruiras sans, pour ainsi dire, y penser.

Jacques Chrétien hocha la tête d’un air de doute.

— Laisse-moi terminer, dit vivement son ami. Ce point n’est pas discutable. Ton seul tort, et tu ne pouvais l’éviter, c’est d’employer les mêmes moyens d’exploitation que ceux dont, il y a cent ans, se servaient les cultivateurs nos pères, moyens primitifs, longs, inefficaces et surtout dispendieux, à cause de la main-d’œuvre qui te coûte le plus clair de tes bénéfices.

— C’est vrai ! malheureusement, vrai à la lettre !

— Ce qui prouve que tu es intelligent, c’est que tu as compris la cause du mal, et que tu as cherché en t’instruisant à y porter remède. Tu vas acheter quelques livres qui te mettront au courant des progrès accomplis dans l’agriculture, et en deux mois je réponds que tu auras comblé cette lacune dans ton esprit.

Quelques mois plus tard, ainsi que l’avait prédit Michel Sauvage, la métamorphose était complète. A force de volonté, de ténacité et de courage, Jacques était devenu un autre homme. Pour couronner sa bonne action, le fabricant, sans en rien dire à son ami, lui fit cadeau de tous les nouveaux engins qu’il avait appris à utiliser, mais qu’il n’était pas encore assez riche pour acquérir en une seule fois.

Un beau matin tous ces outils arrivèrent à la ferme dans plusieurs charrettes. Ce fut avec un cri de reconnaissance et en versant des larmes de joie, que Jacques Chrétien ouvrit la lettre d’envoi que lui remit le charretier et dans laquelle son ami lui annonçait l’arrivée de ce cadeau.

Dix-huit mois après, l’expérience était faite, le succès avait été complet. Jacques n’en croyait pas ses yeux, bien qu’il eût consciencieusement appliqué les procédés nouveaux de drainage et de culture qu’il avait appris en si peu de temps. La ferme des Alouettes était maintenant non seulement une grande et belle exploitation agricole, mais déjà une petite ferme modèle dans toute l’acception du mot.

La plaine de Miribel était devenue un centre agricole, grâce à la ténacité intelligente du fermier des Alouettes.

Marcel Sauvage, l’enfant adoptif du fermier, car son père avait tenu à le laisser à la ferme, où sa santé se fortifiait au milieu de l’air pur des montagnes, était adoré par Jacques et sa femme. L’enfant, toujours à l’air, au vent, au soleil et à la pluie, poussait comme un champignon ; il avait cinq ans à peine et paraissait en avoir le double, tant il était grand, alerte, vigoureux. Il faisait l’admiration de son père, lorsque celui-ci, profitant des quelques instants de répit que lui donnaient ses affaires, accourait avec sa femme pour embrasser son fils et passer deux ou trois jours près de lui. Ces bonnes visites n’étaient pas rares : Mme Sauvage faisait à la ferme de plus longs séjours, elle restait quelquefois un mois et même six semaines. L’air sain de la vallée de Miribel était favorable à sa santé, et puis elle était si heureuse près de son enfant !

A l’époque où nous reprenons notre récit, Mme Sauvage, atteinte, disait-on, d’une maladie de langueur, était venue, par ordre de son médecin, se fixer à la ferme, où elle buvait du lait de chèvre ; trois mois s’écoulèrent sans amener de mieux dans l’état de la jeune femme, et elle s’affaiblissait de plus en plus, sans causes apparentes.

Deux ans auparavant, Mme Sauvage, mère pour la seconde fois, avait donné le jour à une charmante fille qui avait reçu le nom de Claire. La pauvre enfant en naissant était si frêle et si chétive, qu’il semblait impossible qu’elle vécût. Mme Paquet, femme de l’associé de Michel Sauvage, avait voulu servir de mère à la chère petite, que Mme Sauvage, dans l’état maladif dans lequel elle se trouvait, ne savait à qui confier.

Les deux dames habitaient ensemble la ferme où leurs maris venaient souvent les retrouver.

La fillette, au contact de l’air vif de la vallée, avait repris des forces ; sa santé était devenue excellente et son frère l’adorait.

Un soir, après avoir réuni les trois enfants auprès d’elle et avoir dit d’une voix faible la naïve prière qu’elle se plaisait à leur faire répéter chaque jour, et les avoir embrassés avec une ferveur plus grande que d’habitude, elle se sentit un peu lasse et témoigna le désir de se reposer. Mme Paquet emmena les enfants, dont le babillage aurait pu troubler son sommeil. La jeune femme suivit ses enfants du regard avec une indicible tristesse ; quand la porte se fut refermée sur eux, un sanglot souleva sa poitrine.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle, ayez pitié d’eux !

Elle ferma les yeux et s’endormit. Après avoir aidé Jeannette à coucher les enfants et à les endormir, Mme Paquet se hâta de revenir auprès de son amie ; elle s’approcha du lit sur la pointe du pied pour s’assurer qu’elle reposait et se pencha vers elle ; la malade souriait, ses yeux étaient demi-clos. Mme Paquet lui mit un baiser au front ; les lèvres de la malade s’entr’ouvrirent : — « Adieu ! Michel ! » s’écria-t-elle d’une voix faible. Un souffle passa sur le visage de Mme Paquet. Elle jeta un cri horrible et s’évanouit.

La malade était morte sans souffrances, comme une lampe qui s’éteint, faute d’huile.

Au cri de Mme Paquet, tout le monde accourut. En un instant la ferme fut sens dessus dessous.

Malgré l’heure avancée de la nuit, Jacques voulut aller prévenir son ami. Après avoir remis un peu d’ordre dans la ferme profondément troublée par cet événement douloureux que les métayers et les serviteurs de la ferme avaient profondément ressenti, le brave fermier sella lui-même son meilleur cheval, l’enfourcha et partit d’un train à faire cinq lieues à l’heure.

La mission dont il s’était chargé dans un premier mouvement était extrêmement délicate.

Le fermier marcha pendant toute la nuit, mais les forces humaines ont des limites. Le jour se levait, et Pierre, moralement et physiquement brisé par la fatigue, de plus en plus indécis sur la façon dont il s’acquitterait de sa pénible mission, constata que son cheval n’en pouvait plus et se décida, bien malgré lui, à prendre quelques instants de repos.

— Je suis pressé de me rendre à Lyon, dit-il à l’aubergiste, qui le connaissait ; mon cheval et moi nous avons trotté toute la nuit, nous avons besoin de repos ; je vais m’étendre sur ce banc, roulé dans ma limousine, et à sept heures vous m’éveillerez pour déjeûner.

On l’éveilla le lendemain.

Après avoir bien mangé et bien bu, Jacques poussa un hum ! de satisfaction ; il se sentait un tout autre homme, ces heures de sommeil, complétées par un solide déjeûner, lui avaient rendu tout son courage et sa confiance en lui-même.

Il alluma sa pipe, ordonna d’une voix de stentor de seller son cheval, et il appela l’aubergiste. Celui-ci accourut à ce pressant appel ; le fermier paya la dépense de son cheval et la sienne, et après avoir serré amicalement la main du cabaretier, il se dirigeait vers la porte lorsqu’un bruit de pas se fit entendre dans l’escalier qui, de la salle, conduisait aux chambres du premier étage. Jacques Chrétien se retourna machinalement.

Il s’arrêta, comme frappé de la foudre, en laissant échapper un cri de surprise. Sa pipe se brisa sur le sol sans qu’il y prît garde. Il lui semblait voir un fantôme.

— Michel ! murmura-t-il.

— Jacques ! toi, ici ! s’écria son ami en pâlissant.

— Oui, répondit-il.

— Où vas-tu donc ?

Les traits du fermier se contractèrent sous le poids d’une émotion terrible.

— J’allais te chercher, balbutia-t-il d’une voix presque inintelligible.

— Me chercher, reprit Michel, tu allais me chercher ? Il est donc arrivé un malheur à la ferme ?

— Oui ! répondit Jacques, en éclatant en sanglots. — Il lui était impossible de se contenir davantage… — Oui ! un affreux malheur !

— A toi ?

Le fermier hocha négativement la tête.

— Alors…? demanda Michel d’une voix étranglée, c’est donc…?

— Oui !

— Oh ! s’écria-t-il avec un accent de douleur impossible à rendre, Louise ! c’est Louise, n’est-ce pas ?

— Oui, oui ! balbutia machinalement Jacques.

— Louise, ma femme ! Elle est donc morte ?

— Hélas ! murmura le fermier en se cachant la tête dans les mains et tombant accablé sur un banc.

Michel était terrible à voir ; une douleur désespérée convulsait ses traits livides ; ses yeux sans regard semblaient vouloir sortir de leurs orbites ; la raison et la folie luttaient avec fureur dans son cerveau ; il répétait machinalement d’une voix sourde et d’un ton qui faisait mal :

— Louise est morte !… morte !…

Le fermier releva la tête et regarda son ami. La folie venait ; elle envahissait peu à peu le cerveau de Michel. Soudain Jacques se redressa. Il remplit un verre d’eau glacée et le présentant à son ami :

— Bois ! lui dit-il d’une voix dure.

Michel prit machinalement le verre, qu’il vida d’un trait. Jacques épiait son visage avec une sollicitude anxieuse. Un profond soupir souleva la poitrine de Michel, qui passa, d’un geste fébrile, sa main sur son front. Soudain il éclata en sanglots et un torrent de larmes coula de ses yeux.

— Louise ! Louise, morte ! murmurait-il d’une voix brisée par la douleur.

— Il est sauvé, pensa le fermier, en s’adressant à son ami : Oui, Louise est morte ; mais il te reste deux enfants pour lesquels tu dois vivre !

— C’est vrai ! j’ai deux enfants, dit-il d’une voix hachée. Hélas ! hélas ! que vont-ils devenir, maintenant qu’ils n’ont plus de mère ?

— Elle priera pour eux dans le ciel, et toi, tu les protégeras sur la terre.

— Moi ! fit-il avec un mouvement de désespoir.

— Oui, toi ! D’ailleurs Louise te les a confiés. Ne désires-tu pas que je te dise comment elle est morte ?

— Oh ! si ! je le désire. Dis-le-moi, Jacques, mon ami, dis-moi tout, j’ai besoin de tout savoir.

— Eh bien, viens, montons dans ta chambre. Là, tu sauras tout.

— Oui ! oui ! allons !

— Michel voulut s’élancer ; mais au premier pas qu’il fit, il trébucha et tomba sans connaissance dans les bras de son ami. Celui-ci l’enleva, monta l’escalier et le coucha sur son lit, aidé par l’aubergiste, ému par cette poignante douleur.

Jacques s’installa au chevet de son ami et expédia aussitôt deux courriers, l’un à M. Paquet, l’associé de Michel, l’autre à l’un des médecins en renom de Lyon. Le médecin arriva vers onze heures. Michel avait un instant repris connaissance, mais il était bientôt tombé dans un sommeil presque léthargique. Le docteur se fit raconter ce qui s’était passé. Il hocha la tête à plusieurs reprises, d’un air de mauvais augure.

— C’est très grave, dit-il. S’il ne s’agissait que d’une maladie ordinaire, peut-être en aurais-je vite raison. Mais ici c’est le moral qui est attaqué, l’âme est profondément atteinte. La cure sera longue, très longue, et encore je ne réponds de rien. Ne laissez pas le malade ici. Faites-le transporter dans votre ferme, là, il sera bien. J’irai l’y voir ; ne craignez rien pour le trajet, son esprit est dans un état tel qu’il ne s’apercevra même pas du voyage. Faites-le partir au plus vite.

— Je vous obéirai, monsieur, répondit le fermier, mais je vous en supplie, ne quittez pas notre malheureux ami jusqu’à ce qu’il soit installé chez moi. Que ferais-je s’il lui arrivait quelque chose pendant le trajet ?

— Vous êtes le fermier des Alouettes, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, et l’homme que vous voyez là, inerte, est mon ami, mon frère, et plus que cela, mon bienfaiteur. C’est à lui, après Dieu, que je dois tout ; il a fait de moi un homme, et, de plus, il m’a rendu riche par le travail.

— C’est bien, monsieur, répondit le médecin avec émotion. Je savais déjà à peu près votre histoire, vous n’êtes pas un étranger pour moi. Je ferai tout pour vous être agréable. Je vous accompagnerai, bien que je ne prévoie aucun accident, mais je tiens à vous rassurer, et je ne quitterai votre ami qu’après lui avoir donné tous les soins qu’exige son état.

— Je vous remercie du fond du cœur, monsieur.

Jacques loua une carriole à l’aubergiste, la disposa de façon à ce que le malade y fût installé le mieux possible et qu’il ne souffrît pas des cahots. Puis, quelques instants plus tard, le douloureux convoi, escorté par le médecin et le fermier, reprit lentement le chemin de la ferme, où il arriva sans encombre, une heure après le coucher du soleil. Le malade fut transporté dans sa chambre, et le docteur, après avoir fait certaines prescriptions, s’installa à son chevet et passa près de lui la nuit entière. Le lendemain, le corps de Louise fut ramené à Lyon par M. Paquet, et enterré dans un caveau de famille. Michel était encore plongé dans ce sommeil léthargique qui, la veille, s’était emparé de lui. Il ignorait donc tout ce qui s’était passé à la ferme depuis que Jacques l’y avait ramené. Son état restait inquiétant.

Le douloureux convoi reprit le chemin de la ferme (page 20).

CHAPITRE III
Comment Michel Sauvage partit pour l’Amérique et confia son fils Marcel à Jacques Chrétien.

Pendant un mois, le malade resta entre la vie et la mort.

Les diagnostics pathologiques de la maladie déroutaient complètement les médecins. Plusieurs consultations des meilleurs et des plus renommés docteurs de Lyon eurent lieu, sans qu’ils parvinssent à se mettre d’accord.

Le docteur Cavalier, qui le premier avait donné ses soins au malade, résolut, en désespoir de cause, de laisser agir la nature, tout en surveillant attentivement les symptômes et les accidents qui pourraient se produire. Ce cas extraordinaire intéressait singulièrement le savant praticien. Il s’était pour ainsi dire fixé à la ferme afin d’épier plus facilement son malade, et de pouvoir ainsi mettre à profit les moindres changements qui surgiraient à l’improviste.

L’attente fut longue : mais, ainsi que l’avait prévu l’habile médecin, la nature, si puissante dans les organisations jeunes et riches, livrée à elle-même, déploya toutes ses forces, fit son travail mystérieux, et enfin, une crise heureuse eut lieu.

Michel Sauvage était sauvé.

Un voile de mélancolie s’était répandu sur ses traits ; il semblait s’être concentré en lui-même et ne vivre qu’avec ses pensées : il parlait peu, par phrases courtes, brèves, heurtées ; une profonde indifférence paraissait diriger toutes ses actions, même les plus importantes ; de profondes rides s’étaient creusées sur son front et aux commissures de ses lèvres pâlies, sur lesquelles un rictus nerveux avait figé un sourire triste, presque navrant.

Dès que ses forces furent suffisamment revenues, il résolut de suivre le conseil du docteur Cavalier, et de retourner à Lyon au plus vite afin de reprendre ses occupations habituelles et sa vie active. Il pourrait ainsi donner le change aux pensées douloureuses qui le hantaient sans cesse et qui sûrement, s’il s’y abandonnait, lui causeraient une rechûte, dont cette fois il ne se relèverait pas.

— Vous le voulez, dit-il au médecin. Soit ! je vous obéirai, docteur !… et il ajouta, avec ce sourire qui faisait tant de mal à ses amis : Je dois vous donner cette marque de déférence pour tout ce que vous avez fait pour moi. Séance tenante, il prit affectueusement congé de Jacques et de sa femme, embrassa son fils Marcel avec une tendresse douloureuse, et, montant dans la voiture du docteur, il partit avec lui pour Lyon.

Au moment du départ, Jacques, en lui serrant la main, lui avait demandé s’il le reverrait bientôt. Michel avait répondu avec une expression singulière :

— Bientôt tu me reverras ; oui, sois tranquille !

Ces quelques mots et la façon dont ils avaient été prononcés avaient donné fort à penser au brave fermier.

— Il rumine quelque projet mystérieux, murmurait-il entre ses dents, en hochant la tête et suivant du regard la voiture, qui s’éloignait au grand trot à travers les méandres des sentiers qui sillonnaient la plaine.

Plusieurs mois s’écoulèrent pendant lesquels Michel écrivit deux ou trois fois à son ami. Ces lettres, généralement courtes, étaient empreintes d’une tristesse toujours croissante. Le temps, au lieu de cicatriser la blessure morale du fabricant, semblait au contraire la rendre plus poignante et plus douloureuse. Dans chacune de ses lettres se trouvait un paragraphe spécialement relatif à l’éducation qu’il voulait que Jacques donnât à son fils Marcel.

« Mon grand malheur, disait-il, est d’avoir été élevé par une mère trop faible, trop aimante, et surtout douée d’une sensibilité et d’une faiblesse nerveuse qui la laissaient sans force contre les plus petites et les plus vulgaires contrariétés de la vie. Ma mère m’adorait, je lui rendais son affection au centuple, elle était ma confidente, mon refuge dans tous mes chagrins d’enfant, mais sa tendresse excessive pour moi la trompait et la faisait aveugle ; j’étais, dans toute la force du mot, un enfant gâté. Au lieu de réagir contre la sensibilité nerveuse et la faiblesse qui étaient en moi, elle me consolait, pleurait avec moi et, sans même s’en douter, tuait dans mon cœur ce germe de virilité de l’âme et cette énergie morale sans lesquelles rien n’est possible dans la vie. »

Michel Sauvage brodait constamment sur ce thème, revenant sans cesse sur cette faiblesse, cause de son incurable découragement et contre laquelle il ne se sentait même pas la force de réagir. Puis, tout à coup, il cessa d’écrire. Deux mois s’écoulèrent sans que Jacques reçût aucune nouvelle de son ami ; son inquiétude était grande ; malheureusement les travaux de la ferme absorbaient tous ses instants et exigeaient impérieusement sa présence : on était en pleine récolte.

Cependant, Jacques, ne pouvant résister à l’inquiétude qui lui serrait le cœur, avait résolu de se rendre à tous risques à Lyon, afin de voir son ami et de connaître enfin les motifs de son long silence. Il comptait partir le lendemain, au lever du soleil, lorsque, le soir, en revenant de faire une visite minutieuse dans la plaine, afin de donner des ordres à ses chefs ouvriers sur ce qui devrait être fait pendant son absence, il aperçut, en descendant de cheval, Michel debout sur le seuil de la porte de la ferme.

La joie de Jacques fut vive ; les deux amis tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

La première émotion calmée, Jacques examina son ami et fut effrayé de l’état dans lequel il le vit. Michel n’était plus que l’ombre de lui-même ; il avait en quelques mois vieilli de dix ans. Ses cheveux, si noirs et si abondants, s’étaient éclaircis et mélangés de beaucoup de fils argentés. Sa maigreur était extrême ; des rides profondes sillonnaient son front ; son regard s’était éclairci, et ses traits émaciés, d’une teinte plombée, avaient une expression de douleur et de désespérance qui faisait peine à voir.

— Tu me trouves bien changé, n’est-ce pas, Jacques ? dit-il avec un sourire morne.

— Bah ! s’écria le fermier, en essayant de sourire, ce n’est rien ! L’air de la ville ne te vaut rien, voilà tout ! Tu es un paysan comme moi, Michel ; après huit jours passés ici, il n’y paraîtra plus ; tu seras fort et gai comme une alouette.

— Oui, je le crois, ami Jacques, répondit-il en hochant la tête, malheureusement cela est impossible.

— Impossible, pourquoi ?

— Pour une foule de raisons, mon ami, que je te dirai et que tu comprendras.

— Ainsi, tu n’es venu que pour quelques heures ? dit le fermier avec désappointement.

— A mon grand regret, crois-le bien, mon ami ! Nous souperons ensemble, nous causerons, car c’est principalement pour causer avec toi que je suis venu, et demain, au point du jour, je repartirai.

— Si tôt que cela ?

— Hélas ! oui, mon ami. Tu le sais, les affaires n’attendent pas. Je dois être au Havre dans dix jours au plus tard et je n’ai devant moi que le temps strictement nécessaire.

— Au Havre ! s’écria le fermier avec surprise, quelles affaires peux-tu avoir là ?

— Je t’expliquerai tout cela, sois tranquille.

Voyant que c’était de la part de son ami un parti pris de ne rien dire, Jacques n’insista pas davantage, craignant de lui déplaire, et il l’introduisit dans sa demeure.

Michel se montra affectueux et presque gai avec Jeannette. Il témoigna beaucoup de tendresse à Marcel, qu’il fit placer près de lui à table, et avec lequel il rit et plaisanta pendant tout le dîner, se faisant enfant lui-même pour se mettre mieux à la portée de l’intelligence à peine éclose encore du bambin.

Celui-ci était radieux. Jamais il n’avait vu son père si gai et si aimable pour lui.

Jacques et Jeannette voyaient tout ce manège avec une secrète appréhension ; ils sentaient instinctivement que cette exubérance de joie était forcée, qu’elle était sur les lèvres et à peine au cœur ; ils devinaient qu’elle cachait un problème dont la solution leur échappait, et plus le dîner avançait, plus leur inquiétude devenait vive.

Lorsque le moment de coucher les enfants arriva, Michel prit son fils sur ses genoux, l’embrassa à plusieurs reprises, les larmes aux yeux, le serrant nerveusement entre ses bras et lui répétant à plusieurs reprises d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Marcel, n’oublie jamais ton père ! Aime-le bien, car il t’aime plus que tu ne peux le comprendre encore.

— Oh ! je t’aime aussi, mon papa ! répondait l’enfant, lui rendant caresse pour caresse.

— Oui, aime-moi bien ! reprenait Michel, et quoi qu’il arrive, ne m’oublie jamais.

— Jamais, mon papa ! Maman Jeannette, papa Jacques, toi et maman Louise qui est au ciel, je vous aimerai toujours et jamais je ne vous oublierai. Tu verras, mon papa, combien je serai sage afin que tu sois content de moi.

— Cher enfant ! s’écria Michel en l’étouffant de baisers ! Tu me le promets, n’est-ce pas, tu ne m’oublieras pas ?

— T’oublier, mon papa ! Cela serait-il possible ? Je t’aime trop, fit l’enfant en redoublant de caresses, et je travaillerai bien pour te contenter.

— Oui, oui ! fit le père d’une voix étranglée par les sanglots. Oui, travaille, sois sage et surtout deviens un homme comme ton papa Jacques.

— Et comme toi, mon papa ! parce que tu es bon. Je te le promets.

Michel embrassa une fois encore son enfant, dont il semblait avoir une peine étrange à se séparer, et il le remit à Jeannette en lui disant :

— Va dormir, Marcel, et souviens-toi, cher enfant, de ta promesse.

Le fermier, resté seul avec Michel, fumait mélancoliquement sa pipe en fixant un regard triste et inquiet sur son ami, sans oser lui dire un mot, sachant trop bien que les grandes douleurs ne peuvent être consolées que par la sympathie et le silence. Après quelques instants, la fermière rentra.

— Votre chambre est prête, monsieur Michel, lui dit-elle doucement.

Michel releva la tête et essaya de sourire.

— Merci, ma bonne Jeanne, dit-il affectueusement ; cette émotion m’a brisé, mais je ne me retirerai pas encore. J’ai à causer avec votre mari et avec vous, si bonne et si indulgente. Asseyez-vous là entre nous deux. Je tiens à ce que vous entendiez ce que je vais dire.

La jeune femme prit son rouet, car jamais elle ne restait inactive, et s’assit entre les deux hommes.

Michel passa la main sur son front comme pour en chasser les derniers nuages qui obscurcissaient son esprit, sourit, et s’adressant à Jacques d’un ton de bonne humeur :

— Verse à boire, ami Jacques, dit-il.

Il alluma un cigare et trinqua avec son ami.

— Écoute-moi, reprit-il, en reposant sur la table le verre où il avait à peine trempé ses lèvres. Malgré lui, sa tristesse reprit le dessus et ce fut avec une certaine hésitation et la voix un peu tremblante qu’il continua, bien qu’il fît de visibles efforts pour paraître gai et indifférent :

— Tu as sans doute entendu parler, ami Jacques, des États-Unis de l’Amérique du Nord. C’est une nation nouvelle encore, mais industrieuse, intelligente, audacieuse, et qui marche à pas de géant dans la voie du progrès. Rien ne l’arrête ni ne la décourage dans la ligne qu’elle s’est tracée dès le début ; elle a juré de se suffire à elle-même et de s’affranchir ainsi du patronage commercial de la vieille Europe.

— Oui, j’ai entendu parler de cela, répondit Jacques ; à mon avis les Américains ont raison d’essayer de ne plus être tributaires des nations européennes ; mais je ne vois pas ce qui, dans tout cela, peut te porter ombrage, à toi, Michel !

— Ombrage, à moi ? Mais je pense absolument comme toi à, ce sujet, ami Jacques, et j’applaudis de tout mon cœur aux progrès accomplis par les Américains.

— Eh bien, alors ?

— Tu vas me comprendre. Les Américains viennent d’entreprendre la sériciculture sur une grande échelle. Non contents d’élever des vers à soie, ils ont fondé plusieurs fabriques de soieries qui sont en pleine activité et produisent, dit-on, de fort belles étoffes. Le commerce de Lyon s’est tout naturellement ému de cette concurrence qui se dresse tout à coup devant lui ; les fabricants se sont réunis, une commission a été désignée pour se rendre aux États-Unis, y étudier les procédés employés par les Américains et s’assurer de visu que ces procédés ne font courir aucun risque à la fabrication lyonnaise.

— Et naturellement, dit Jacques avec une ironie triste, le choix est tombé sur toi et tu vas partir pour les États-Unis ?

— Oui, mon ami, dans dix jours je m’embarquerai au Havre pour me rendre à New-York, dit-il en détournant les yeux.

Jacques allait répondre, mais sa femme lui fit un signe du doigt et elle dit à Michel :

— Pourquoi ne pas nous parler franchement, monsieur Michel ? lui dit-elle d’un air peiné. Pourquoi essayer de nous donner le change, à nous qui vous aimons et avons droit à toute votre confiance ? C’est vous, vous seul, monsieur, qui avez insisté pour que cette mission vous fût confiée… vous voulez partir, quitter la France, où vous avez tant souffert, et où vous souffrez encore. Si ce prétexte vous avait manqué, vous en auriez trouvé certainement un autre ; vous vouliez partir à tout prix ; cette occasion s’est offerte à vous, vous l’avez aussitôt saisie au passage.

— Eh bien oui ! je l’avoue, ma bonne Jeanne, vous avez raison, c’est moi, moi seul, qui ai voulu partir.

— Sans doute avec la résolution arrêtée de ne jamais revenir, n’est-ce pas, Michel ? dit Jacques avec reproche.

— Non, mes bons amis, s’écria-t-il vivement ; cette pensée n’est jamais entrée dans mon cœur. Je ne reviendrai que lorsque je me sentirai assez fort pour braver impunément, ou du moins sans des douleurs trop grandes, les poignants souvenirs qui, ici, se dressent à chaque pas devant moi.

— Oui, cela est possible, dit Jacques en regardant sa femme.

— Mais, dit la fermière, il me semble que, si long que soit un voyage en Amérique, il ne peut se prolonger au delà de quelques mois, un an au plus, quand on a un but déterminé pour ce voyage.

— Mon véritable but, ma chère Jeanne, répondit vivement Michel, est ma guérison morale. Or, des années peuvent s’écouler avant qu’elle soit complète.

— Des années ! s’écria-t-elle en joignant les mains, et vos enfants : votre fils, votre fille, que vous aimez tant, que deviendront-ils, pendant cette longue absence ?

— J’ai tout prévu et réglé afin qu’ils n’aient pas à en souffrir. Rassurez-vous, mes amis, quand on entreprend un voyage comme celui que je vais faire, on prend certaines précautions ordonnées par la prudence, car on sait quand on part et on ignore quand on reviendra. D’ailleurs, on peut être à l’improviste surpris par la mort.

— Oh ! s’écria le fermier.

— Que dites-vous donc là, monsieur Michel ? fit Jeannette avec reproche.

— Ne craignez rien, mes amis, dit-il avec un sourire triste. Le suicide, à mes yeux, est un crime et une lâcheté. La douleur peut me tuer, mais jamais, je vous le jure, la pensée ne me viendra de hâter cette mort. Je n’en parle donc que comme d’un événement possible et qu’un homme honnête doit toujours prévoir afin d’y être préparé. J’ai fait un testament dans lequel je te nomme, Jacques, tuteur de mon fils, dont M. Paquet sera le subrogé-tuteur. Ma fille restera dans la famille de mon associé, M. Paquet, que je nomme son tuteur. Lui et toi vous êtes mes meilleurs et mes plus sûrs amis. Trois cent mille francs placés sur première hypothèque par mon notaire seront partagés entre mon fils et ma fille à l’époque de leur majorité ; cette somme augmentera des intérêts accumulés jusque-là et se trouvera à peu près double. Je te laisserai en sus une somme de dix mille francs destinée à l’éducation de mon fils, éducation que tu dirigeras comme il te plaira, pourvu que tu en fasses un honnête homme, énergique, travailleur et capable de soutenir, sans se laisser abattre, la rude bataille de la vie, ce que je n’ai pas eu, moi, la force de faire, parce que j’ai été gâté par un bonheur facile et que je n’ai pas, peu à peu, appris à dompter la douleur. Tu vois où cela m’a conduit. Je ne veux pas qu’il en soit de même pour mon fils.

— Je te promets, Michel, dit le fermier avec une profonde émotion, que je tenterai l’impossible pour faire de Marcel un homme, et je réussirai, j’en suis sûr ; pars donc sans regrets et reviens-nous guéri pour toi-même et surtout pour tes enfants.

— Je tâcherai, mon ami, dit Michel en serrant affectueusement la main du fermier ; et qui sait ? peut-être cette existence étrange à laquelle je vais être condamné opérera-t-elle cette cure que tous mes amis s’accordent à déclarer impossible en France.

— Reverrez-vous votre fils avant votre départ ? lui demanda la fermière.

— Non ! Je lui ai fait mes adieux ce soir. Si je le voyais, ma résolution pourrait faiblir, peut-être n’aurais-je plus le courage de me séparer de lui et il importe que je parte. J’ai envoyé tous mes bagages à Grenoble, car je ne veux pas m’arrêter à Lyon, où de chers souvenirs et la vue de ma fille risqueraient de me faire renoncer à ce voyage. Je quitterai la ferme au lever du jour ; mon départ de Grenoble est fixé à dix heures du matin.

— Eh bien ! je t’accompagnerai, dit le fermier avec un sourire triste ; je veux qu’en quittant ton pays, le dernier visage que tu voies soit celui d’un ami.

— Merci, Jacques, répondit Michel avec émotion. Tu ne pouvais me faire un plus grand plaisir.

Le lendemain, à l’heure dite, Michel Sauvage quitta la ferme en compagnie du fermier. A midi, Jacques était de retour.

— Eh bien ? lui demanda sa femme avec inquiétude.

— Il est parti en nous recommandant son fils, répondit Jacques. Hélas, pauvre Michel, le reverrons-nous ?

— Oui, j’en ai le pressentiment, s’écria vivement la jeune femme.

— Le ciel t’entende ! repartit-il en hochant la tête. Voilà notre pauvre Marcel orphelin.

— Non, puisque nous lui restons, s’écria-t-elle ; au lieu d’un enfant, nous en aurons deux.

— Voilà tout ! Tu as raison, femme ; d’ailleurs ne l’avions-nous pas adopté déjà ? Il n’y a donc rien de changé. Maintenant, fais-moi déjeûner vivement, femme, tout cela m’a bouleversé ; je meurs de faim ; dépêche-toi, le travail presse et il faut que j’aille surveiller nos ouvriers.

Le mari et la femme reprirent leur vie habituelle sans se préoccuper davantage de cette adoption définitive de l’enfant sur lequel, depuis sa naissance, ils avaient constamment veillé.

Douze jours plus tard, Michel Sauvage s’embarquait au Havre à bord du trois-mâts le Destin en charge pour New-York. Le soir même, le Destin mettait sous voiles et disparaissait en haute mer, vigoureusement drossé par une brise carabinée de l’Est-Nord-Est.

CHAPITRE IV
Quelle fut l’éducation que Jacques Chrétien donna à son fils adoptif, et ce qu’il en advint.

Jacques Chrétien était avant tout homme de devoir ; il comprenait l’immense responsabilité que faisait peser sur lui la promesse faite à son ami ; il avait résolu d’accomplir dans toute sa rigueur la lourde tâche qu’il avait acceptée ; mais modeste comme tous les hommes véritablement intelligents et honnêtes, redoutant surtout de ne pas avoir bien compris les intentions de Michel Sauvage, il prit le parti de demander conseil à M. Paquet et à Me Corbon, le notaire, tous deux instruits, pleins d’expérience et amis dévoués de Michel.

Précisément l’échéance du fermier était arrivée : il était surpris que son ami, lors de leur dernière entrevue, ne lui eût rien dit à ce sujet, mais supposant qu’il avait probablement donné des instructions particulières à son notaire, à propos des arrérages de la ferme, Jacques saisit cette occasion pour se rendre à Lyon afin d’arrêter, avec les deux amis de Michel, une ligne de conduite au sujet de l’éducation de l’enfant. Il se proposait en même temps de s’informer des arrangements pris par son ami à propos du bail des Alouettes et de la somme qu’il restait devoir lui-même sur le prêt qui lui avait été fait.

La pensée ne vint pas un seul instant au fermier de lire le testament que son ami lui avait laissé en partant ; il considérait ce papier comme un dépôt qui lui avait été confié et qu’il devait conserver cacheté comme il l’avait reçu ; il l’avait, en conséquence, serré dans un tiroir secret de son armoire et ne s’en était plus occupé. Un matin il monta à cheval, muni d’une lourde sacoche remplie de l’argent échu du fermage ; il emportait en outre une couple de billets de mille francs destinés à diminuer sa dette. La première visite du fermier fut donc pour le notaire. Me Corbon le reçut de la façon la plus cordiale, le fit asseoir, s’informa du résultat de la récolte et lui demanda d’un ton affable à quelle heureuse circonstance il devait le plaisir de sa visite.

— Bon, dit le fermier en riant, vous devez bien le deviner.

— Moi ! pas le moins du monde, répondit le notaire.

— Hum ! Cependant nous sommes à la Saint-Martin.

— Eh bien ?

— Dame, n’est-ce pas à la Saint-Martin que se règlent les fermages ?

— Je ne dis pas non, répondit le notaire toujours souriant, mais malheureusement vous n’êtes pas mon fermier, ni celui d’aucun de mes clients, que je sache.

— Oh ! oh ! maître Corbon, reprit Jacques d’un ton de bonne humeur, permettez-moi de vous dire que, pour un notaire, vous me semblez beaucoup manquer de mémoire.

— Moi ! fit le notaire sur le même ton. Oh ! par exemple, Monsieur Chrétien, vous êtes le premier qui m’ayez jamais fait semblable reproche ; au contraire, bien des gens se plaignent que j’en ai trop.

— Allons, vous voulez rire. Ne suis-je pas le fermier des Alouettes, dont le propriétaire est M. Michel Sauvage ? La preuve, c’est que je vous apporte ma redevance et deux mille francs en plus sur la somme que je reste lui devoir sur les trente-cinq mille francs qu’il m’a prêtés pour m’établir. N’est-ce pas vous, maître Corbon, qui avez rédigé les deux actes ?

— Je me le rappelle parfaitement, cher monsieur Jacques.

— Eh bien, alors ! reprit le fermier en riant et tirant sa sacoche de l’une des poches de son énorme lévite.

— Bon, bon, cher monsieur, n’allons pas si vite, s’il vous plaît, et faites-moi de plaisir de remettre vos écus dans votre poche, où ils sont très bien. Vous ne me devez rien.

— Comment, je ne vous dois rien ! Est-ce que vous n’êtes plus le notaire de M. Michel Sauvage ?

— Pardon, vous n’avez donc pas lu le testament que vous a confié notre ami commun avant son départ ?

— Moi, pourquoi l’aurais-je lu, monsieur ? Un dépôt ne doit-il pas rester intact dans les mains de celui qui le reçoit ?

— Certes, mais ici le cas n’est pas le même, puisque, ainsi qu’il m’en avait prévenu, M. Michel Sauvage doit vous avoir non seulement autorisé, mais engagé à lire ce testament.

— C’est ce qu’il a fait effectivement, mais je n’ai pas cru devoir suivre ce conseil.

— Vous avez eu tort, cher monsieur Jacques, reprit le notaire ; cela vous aurait d’abord évité une course d’une trentaine de lieues pour venir m’apporter un argent que vous ne me devez pas et que, par conséquent, je ne puis recevoir. D’autre part, vous auriez vu combien notre ami commun vous aime, a confiance en vous, et a pris à cœur vos intérêts avant d’entreprendre ce long voyage, dont il reviendra, je l’espère, mais qui cependant peut être fatal. En un mot, M. Michel Sauvage vous fait, pour le présent, remise de vos fermages pendant toute la durée de son absence et, en cas de mort, il vous lègue la propriété de la ferme des Alouettes, ainsi que la somme d’argent qu’il vous a prêtée. Ces dons ont pour but de vous remercier des soins que vous avez donnés et donnerez encore à son fils Marcel, dont il vous recommande instamment de surveiller l’éducation.

— Oh ! quant à cela, il peut être tranquille, je le lui ai promis et je ferai de mon mieux. Je comptais même vous demander conseil à ce sujet, car malheureusement, si mes intentions sont bonnes, mes connaissances sont bornées.

— Vous n’avez besoin des conseils de personne, cher monsieur Jacques ; vous avez un sens droit qui vous guidera plus sûrement que tous les avis que moi ou M. Paquet pourrions vous donner. Notre ami Michel savait bien ce qu’il faisait en vous chargeant de l’éducation de son fils ; il ne pouvait mieux choisir. Rassurez-vous donc et agissez à votre guise. Tout ce que vous ferez sera bien fait.

— Enfin ! dit le fermier, comme un homme qui se résigne, puisque vous et M. Paquet pensez que cela doit être ainsi…

— C’est non seulement l’avis de M. Paquet et le mien, mais encore celui de tous les amis de M. Michel Sauvage.

— Alors, à la grâce de Dieu ! J’essaierai… Mais vous savez que Michel m’a laissé une somme de dix mille francs pour servir à l’instruction de son fils ?

— Je le sais.

— Que vais-je faire de tout cet argent ? Je ne puis cependant pas l’accepter.

— Vous auriez tort de le refuser, ce serait aller contre les volontés de notre ami, et peut-être plus tard serait-il blessé d’apprendre que vous avez méconnu ses bonnes intentions.

— Le croyez-vous ? demanda-t-il, en se grattant le front.

— J’en suis sûr.

Le notaire avait fait prévenir M. Paquet, le fabricant arriva la main tendue ; les trois hommes déjeûnèrent ensemble et causèrent des raisons qui avaient amené Jacques à Lyon. M. Paquet partagea l’opinion du notaire ; Jacques fut donc contraint de consentir à ce qu’ils voulaient ; le jour même il repartit pour les Alouettes, roulant certain projet dans sa tête.

Son plan était tout dressé ; si malheureusement son ami mourait pendant son voyage, il accepterait le legs généreux qu’il lui faisait dans son testament, mais pour rien au monde, il n’aurait consenti à profiter des fermages et de la somme que Michel lui avait prêtée. Le notaire refusant péremptoirement de recevoir cet argent, Jacques prit un terme moyen. Il résolut d’acheter chaque année avec le produit des fermages et la somme destinée à éteindre sa dette des pièces de terre au nom de Marcel, de les faire valoir et de les donner à son fils adoptif quand sonnerait l’heure de la majorité. Il créerait ainsi au jeune homme, sans rien dire, une belle propriété agricole que celui-ci exploiterait ensuite au mieux de ses intérêts.

Ayant ainsi mis sa conscience en repos et sauvegardé les intérêts de son pupille et les siens propres, il rentra à la ferme tout heureux d’avoir trouvé cette combinaison qui arrangeait tout. Michel, quand il reviendrait, serait libre de modifier les choses à sa fantaisie ; mais il n’aurait pas de reproches à lui adresser.

Le système d’éducation adopté par Jacques fut des plus simples ; avant de s’occuper du moral, il voulut développer le physique du jeune homme en le rendant fort, adroit, leste et hardi. A huit ans, Marcel paraissait en avoir douze, tant il était habile à tous les exercices du corps. Il était grand, élancé, possédait une vigueur extraordinaire pour son âge ; son adresse et sa dextérité étaient véritablement incroyables. Son père adoptif était émerveillé de ses progrès en toutes choses. Quand Marcel eut douze ans, Jacques avait découvert à Saint-Laurent-du-Pont un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, orphelin et pauvre, mais possédant une instruction profonde. Il se nommait Pierre Morin et vivait misérablement dans ce village perdu. Le fermier l’alla trouver et lui fit ses conditions : il s’agissait d’instruire Marcel, non pas en le faisant asseoir sur le banc des écoles, le brave Jacques trouvait cette méthode déplorable, mais en faisant avec lui de longues courses à travers le massif montagneux, et surtout en faisant se dérouler sans cesse sous les yeux de l’élève le grand et magnifique spectacle de la nature, en fatiguant le corps et laissant l’esprit actif, sain, et en état de bien comprendre.

Pierre Morin comprit les explications un peu confuses du fermier et promit de s’y conformer. Sûr d’avance du bon résultat de ce système d’éducation toute pratique, il ne demanda que cinq ans pour obtenir le succès désiré.

— C’est bien, dit le fermier, vous serez logé, nourri, chauffé à la ferme ; vous recevrez deux vêtements par an et 1,000 fr. d’appointements. A la fin de la cinquième année, si je suis satisfait du résultat acquis, vous toucherez 5,000 francs de gratification.

Pierre Morin accepta les larmes aux yeux. Ces propositions généreuses le sauvaient pour le présent et lui ouvraient l’avenir.

Marcel et Pierre Morin furent bientôt au mieux ensemble. Le jeune professeur était redevenu presque un enfant pour se mettre à la portée de celui qu’il était chargé d’instruire ; il voulait devenir l’ami de son élève afin que ses leçons lui parussent plus agréables. Hâtons-nous de constater que Marcel n’était pas complètement illettré. Jeannette, la fermière, avait, pendant les longues veillées d’hiver, appris à son fils adoptif à lire, à écrire et à compter, sans que celui-ci en éprouvât le moindre ennui ou la moindre fatigue, lui donnant des leçons pour ainsi dire en jouant. Dès que Marcel avait su lire, la fermière lui avait donné des livres à sa portée, à la fois amusants et instructifs. Un grand désir de savoir s’était alors emparé de ce jeune esprit ainsi préparé à recevoir toutes les impressions qui lui seraient données.

Les leçons commencèrent sans que Marcel soupçonnât que son nouvel ami Pierre Morin fût placé près de lui comme professeur.

Alors les habitants de la ferme eurent sous les yeux le spectacle à la fois le plus singulier et le plus intéressant ; les leçons commençaient au lever du soleil et ne se terminaient qu’au moment où l’on se couchait. Tout était prétexte à enseignement ; on étudiait en labourant, en hersant, en semant, en arrangeant une roue, en piquant les bœufs de l’aiguillon, en gardant les moutons, en pansant les chevaux, en nageant, en chassant, en faisant de longues courses dans les montagnes. Bref, pas une minute n’était perdue, et cependant le travail de la ferme allait toujours.

Cinq années bien employées avaient produit un résultat admirable : grâce aux principes solides et aux notions justes qu’il avait reçues, Marcel, dont l’instruction était presque terminée, devinait facilement ce qu’il ignorait encore. Il causait et discutait avec son professeur durant leurs longues courses à travers les montagnes, courses qui se prolongeaient souvent pendant plusieurs jours. Alors les deux montagnards, faits à toutes les intempéries des saisons et dont le corps était de fer, campaient où la nuit les surprenait ; assis en face l’un de l’autre, devant un feu de pin, ils mangeaient de bon appétit les produits de leur chasse ou de leur pêche, les fruits des forêts et les herbes comestibles, cresson de fontaine et oseille des prés. Ils parlaient alors de mille sujets intéressants, car il y a toujours quelque chose à apprendre quand on a devant soi la nature grandiose des hautes altitudes, ou la fertilité inépuisable des vallées. Ils revenaient ensuite gaîment à la ferme, riant et causant toujours, précédés en éclaireur par une magnifique chienne du Mont-Saint-Bernard, âgée d’un an à peine, cadeau précieux de M. Paquet, que Marcel avait élevée et à laquelle il avait donné, sans doute par antiphrase, le nom de Petiote, c’est-à-dire toute petite, car cet admirable animal était presque aussi gros qu’un lion.

Petiote s’était attachée à Marcel, couchait au pied de son lit et ne le quittait jamais. Marcel, de son côté, avait une vive affection pour la bonne bête.

Le jeune homme avait seize ans maintenant. Son père, parti pour l’Amérique depuis douze ans, n’avait jamais donné de ses nouvelles. Tout le monde le croyait mort. Marcel seul, bien qu’il eût à peu près oublié son visage, espérait toujours le revoir et soutenait avec une inébranlable conviction que son père vivait et qu’il reviendrait. Depuis trois ans, la gentille Mariette, la fille de Jacques et de Jeannette, avait été mise dans une excellente pension de Grenoble, où elle terminait son éducation. Elle venait de temps en temps passer quelques jours aux Alouettes. Ces courts séjours comblaient de joie les deux enfants, qui s’aimaient comme frère et sœur. Telle était la situation de nos peu nombreux personnages au moment où notre récit va entrer dans une phase nouvelle et très intéressante pour Marcel Sauvage.

Ces courts séjours comblaient de joie les deux enfants (page 39).

On était en 1849, vers la fin du mois de mai. On vit un jour arriver à la ferme un homme d’une taille élevée, portant de grands cheveux et une longue barbe qui commençaient à grisonner. Il portait à peu près le costume des montagnards savoisiens ; mais par-dessus ses vêtements il s’enveloppait frileusement dans un large et épais burnous de couleur marron, dont le capuchon habituellement relevé sur sa tête laissait difficilement voir ses traits aux lignes sévères, pâles et émaciées. Il portait en bandoulière une espèce de grande musette en toile écrue, en forme de carnier, remplie, disait-on, de mille choses disparates, plantes sèches, flacons de formes bizarres remplis de liqueurs multicolores, instruments étranges, boîte oblongue en peau de chagrin, fermée à clé. Tout cela le faisait considérer comme un rebouteux et un sorcier par les superstitieux paysans qu’il rencontrait dans la plaine et sur la montagne. Il s’appuyait en marchant sur un de ces longs et solides bâtons de houx terminés par une forte pointe d’acier, et qui sont d’un si grand secours pour les voyageurs qui parcourent les régions abruptes et montagneuses.

Personne ne savait ni d’où venait, ni qui était ce singulier personnage. On ne lui connaissait pas de demeure, mais on supposait qu’il devait être domicilié en Savoie aux environs du village des Échelles. Loin d’ailleurs d’être à charge à ceux qu’il visitait, il leur était souvent utile, soit en donnant un bon conseil, soit en distribuant des médicaments aux malades pauvres, soit même quelquefois en glissant quelque pièce blanche dans la main des nécessiteux.

Tout le monde l’aimait et le respectait malgré ses allures étranges et un peu mystérieuses ; comme on ne savait rien de certain sur son compte et qu’on ignorait jusqu’à son nom, les paysans, quand ils parlaient de lui entre eux, le nommaient l’homme au burnous à cause du singulier manteau dans lequel il s’enveloppait. Cette qualification n’avait pas tardé à être généralement adoptée, et bientôt l’étranger ne fut plus désigné autrement. Depuis son apparition dans le pays, l’homme au burnous n’était pas encore venu du côté de la ferme des Alouettes. Plusieurs fois, Marcel l’avait rencontré, pendant ses longues courses dans les montagnes ; il avait même, en le voyant herboriser, échangé quelques mots avec lui, de sorte qu’il existait une espèce de connaissance, sinon de liaison, entre eux. Un matin on vit cet homme arriver à la ferme.

Selon son habitude, il était enveloppé soigneusement dans son burnous, marchait très vite et faisait de grandes enjambées en s’appuyant sur son bâton ferré. Jacques Chrétien accueillit le mystérieux personnage d’une façon hospitalière et cordiale : il le fit déjeûner avec lui, puis, à la surprise générale, le fermier s’enferma avec l’homme au burnous, et tous deux eurent une conversation qui se prolongea pendant plusieurs heures, et à la suite de laquelle Jacques, malgré tous ses efforts pour se contenir, laissa voir sur son visage une émotion singulière.

L’homme au burnous partit comme il était venu ; mais à compter de ce moment, il fit des visites de plus en plus fréquentes à la ferme, dont il devint, pour ainsi dire, un des commensaux ordinaires, de sorte que l’on s’accoutuma à le voir et que, s’il tardait quelque peu à paraître, on s’inquiétait de son absence. Le fermier le voyait toujours arriver avec joie et semblait même lui témoigner une certaine déférence, dont on s’était d’abord un peu étonné, mais qui, avec le temps, finit par sembler toute naturelle.

Dès la première visite de l’homme au burnous à la ferme, Marcel s’était senti une vive sympathie pour cet homme singulier ; cette sympathie se changea rapidement de part et d’autre en une profonde amitié. Bien souvent l’énigmatique étranger rencontrait, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, Marcel et Pierre Morin ; il se joignait à eux, et tous trois faisaient ensemble de longues excursions dans les montagnes. Pendant ces promenades, l’homme au burnous, quand l’occasion s’en présentait, déployait avec une bonhomie presque touchante une connaissance singulière des choses, une solide et vaste érudition, dont il ne faisait pas parade, mais qui profitait grandement à Marcel et lui ouvrait des aperçus et des horizons nouveaux. L’homme au burnous ne venait pas une seule fois à la ferme sans apporter à son jeune camarade — c’est ainsi qu’il nommait Marcel — quelque bon livre que celui-ci dévorait et qui devenait ainsi le prétexte de longues et intéressantes causeries, toujours avantageuses pour le jeune homme. Un matin, Pierre Morin, Marcel et Petiote s’étaient mis gaîment en route dans le but de rencontrer l’homme au burnous, qui, contrairement à ses habitudes, n’avait pas depuis près de quinze jours paru aux Alouettes. Cette longue absence inquiétait Marcel et les autres habitants de la ferme. Jacques Chrétien lui-même semblait soucieux de rester si longtemps sans nouvelles de son singulier visiteur. Marcel et Pierre Morin causaient, ainsi qu’ils le faisaient toujours, lorsque tout à coup Petiote donna de la voix avec fureur et s’avança en faisant des bonds immenses, du côté du Guiers-Mort, dont les promeneurs n’étaient éloignés que d’une portée de pistolet, au plus. En ce moment, le torrent subissait une des ces crues violentes si communes au printemps dans tous les cours d’eau qui descendent des montagnes ; son murmure habituel s’était déjà transformé en un grondement, et les eaux grossissantes bouillonnaient en franchissant avec rage les quartiers de roche qui s’opposaient à leur passage. Marcel, en levant la tête, aux abois stentoriens de sa chienne, aperçut l’homme au burnous engagé dans un gué de la rivière ; or, à ce moment, ce gué n’était plus praticable à cause de l’impétuosité du courant. Ce fait avait sans doute échappé à l’homme au burnous absorbé par ses pensées. Le danger était grand et terrible. Marcel s’élança vers la rivière en criant et faisant des gestes pour attirer l’attention du vieillard et le faire ainsi retourner sur ses pas. Malheureusement le mugissement des eaux rendit inutiles ses avertissements, qui ne furent pas entendus. Soudain il poussa un cri de terreur et se précipita en avant en redoublant de vitesse. Le vieillard, s’apercevant sans doute tout à coup du danger qu’il courait, avait essayé de regagner la rive d’où il était parti, mais une pierre minée par les eaux avait roulé sous son pied. Marcel le vit battre pendant un instant l’air de ses bras, puis perdre l’équilibre, tomber à la renverse dans la rivière écumante et disparaître sous les flots.

En ce moment le jeune homme arrivait sur la rive : se débarrassant en un tour de main de tout ce qui pouvait le gêner, il se jeta résolument à l’eau. La chienne l’avait précédé ; l’intelligente Petiote avait plongé et elle reparaissait, faisant de vigoureux efforts pour amener à la rive le vieillard, qu’elle avait happé par son vêtement.

L’homme au burnous avait perdu connaissance. Marcel nagea vers lui et le saisit de façon à lui maintenir la tête hors de l’eau, en le poussant doucement vers la rive. Mais ce n’était pas là chose facile à cause du courant rapide de la rivière et des tourbillons impétueux que faisaient entre les amas de roches entassées les eaux furieuses du torrent. D’autre part, les berges rocheuses et à pic n’offraient guère prise au courageux nageur. Cependant, grâce à ses efforts combinés avec ceux de sa vaillante chienne, il parvint à déposer à terre le corps inanimé du malheureux vieillard.

Il était temps : les forces de Marcel étaient complètement épuisées ; vingt fois il avait failli être englouti par les eaux ; il tomba sur l’herbe, à demi évanoui auprès de l’homme qu’il avait si bravement sauvé.

Après s’être vigoureusement secouée, en poussant deux ou trois cris joyeux, Petiote s’était mise à lécher le visage de son maître, tandis que Pierre Morin prodiguait ses soins à l’homme au burnous. Marcel revint presque aussitôt à lui et il se joignit à Morin pour secourir le vieillard.

Après un quart d’heure d’angoisses, Marcel eut la joie de voir le noyé donner quelques signes de vie et finalement ouvrir les yeux.

— Cher enfant !… tels furent les premiers mots qu’il prononça avec une indicible expression de tendresse et de reconnaissance. C’est à vous que je dois la vie, je ne l’oublierai pas.

— A moi, et surtout à Petiote, répondit le jeune homme en riant. Sans son aide, je crois que nous serions restés tous deux au fond de la rivière.

— Nous voilà tout mouillés, dit gaîment Marcel. Il faut nous sécher à la ferme. Croyez-vous pouvoir marcher jusque-là ? Voici votre bâton que Petiote, qui pense à tout, vient d’aller repêcher. D’ailleurs nous vous soutiendrons.

— Oh ! je suis fort maintenant ! répondit le bonhomme en se levant. Le trajet est court, je le ferai facilement ; du reste, un bain dans cette saison, quoiqu’un peu froid, n’est pas trop désagréable, quand le premier moment de surprise est passé.

— On vient à notre aide, dit Pierre Morin.

— Hé bien ! allons au-devant de nos sauveurs, dit en riant l’homme au burnous ; de cette façon nous leur prouverons que nous sommes bien vivants.

Et ils se mirent gaîment en route. De la ferme, très rapprochée du Guiers-Mort, Jacques Chrétien avait entendu les cris et s’était aperçu de l’accident ; il arrivait en toute hâte avec quelques valets de ferme, pour porter secours aux noyés.

Le retour de Marcel à la ferme fut un véritable triomphe ; son père et sa mère adoptifs l’embrassaient et le félicitaient à l’envi de son généreux dévoûment ; ils pleuraient de joie et lui prodiguaient les plus douces caresses, que le jeune homme, toujours riant, partageait impartialement avec Petiote, dont il ne cessait de célébrer les louanges.

Quant à l’homme au burnous, profondément touché de ce que le jeune homme avait fait pour lui, il lui témoigna dès ce moment la plus vive affection et le traita comme s’il avait été son fils.

Mais d’autres événements n’allaient pas tarder à surgir, qui devaient changer en quelques heures la situation jusque-là si heureuse du jeune homme.

CHAPITRE V
Comment Marcel et l’homme au burnous quittèrent les Alouettes pour faire un voyage d’agrément et ce qui s’ensuivit.

Depuis l’accident terrible dont il avait failli être victime en traversant le Guiers-Mort, l’homme au burnous s’était pris d’une singulière affection pour Marcel Sauvage. Trois et même quatre fois par semaine, on le voyait arriver aux Alouettes, où il était accueilli de la façon la plus cordiale par le fermier, sa femme, ses ouvriers et ses valets de ferme.

Pierre Morin avait été nommé, grâce à la protection de Jacques Chrétien et d’autres de ses amis, régisseur général d’une immense exploitation agricole, située dans les environs de Grenoble. Cette propriété appartenait à un des plus riches agronomes du département de l’Isère, qui, grâce à sa philanthropie éclairée, avait rendu et rendait encore de très grands services au pays. Marcel avait vu partir son excellent professeur avec un mélange de tristesse et de joie.

Du reste, la joie ne tarda pas à l’emporter dans son cœur sur la tristesse, grâce à l’homme au burnous, qui s’était, de son propre mouvement, chargé de remplacer Pierre Morin près de lui et de terminer cette éducation si bien dirigée et qui, d’ailleurs, avait, depuis longtemps déjà, passé de la théorie à la pratique. En effet, Jacques Chrétien, le jour où son fils adoptif avait accompli sa dix-septième année, avait célébré cet anniversaire par un grand repas, ainsi que c’est la coutume dans ces contrées où les plus humbles comme les plus riches professent un culte pour la gastronomie. Il y avait réuni tous les employés de la ferme, métayers, pasteurs, valets et ouvriers, sans oublier l’homme au burnous, qu’il avait fait asseoir à sa droite, entre lui et sa femme.

Au dessert, le fermier posa la main sur l’épaule de Marcel, placé à sa gauche, et, après avoir trinqué à la santé du héros de la fête, il l’avait solennellement nommé sous-directeur de la ferme des Alouettes, aux appointements de deux mille cinq cents francs par an, avec cinq pour cent dans les bénéfices de l’exploitation.

Cette nomination, devenue nécessaire à cause des agrandissements successifs faits par le fermier, fut accueillie avec des cris de joie par tous les assistants. Ceux-ci, en effet, avaient eu mainte occasion d’apprécier la bonté de cœur du jeune homme, son intelligence et ses vastes capacités ; quand on considérait l’âge encore si tendre du nouveau sous-directeur, on pressentait que son expérience ne ferait qu’augmenter chaque jour.

Le lendemain, Marcel entra en fonctions, et la ferme reprit son aspect accoutumé. Mais bientôt l’influence intelligente et sympathique du jeune sous-directeur se fit sentir, et Jacques Chrétien se félicita de jour en jour davantage du choix qu’il avait fait pour lui venir en aide. Quelques mois se passèrent ainsi.

Le jeune homme avait formé certains plans d’amélioration qu’il se proposait d’appliquer dans la ferme. Il les exposa à l’homme au burnous, les discuta avec lui et montra les lettres qu’il recevait de Pierre Morin. Ces plans étaient bons, avantageux et d’une exécution facile. Mais Marcel ne voulait rien risquer sans la certitude de réussir. Il lui fallait, pour cela, aller passer quelques jours auprès de son ancien professeur, s’identifier avec ces améliorations si prônées, les faire siennes et pouvoir ainsi les appliquer sans tâtonnements et avec une certitude de succès.

L’homme au burnous approuva les hésitations du jeune homme ; il le félicita de sa modestie et l’engagea vivement à confier à son père adoptif ses projets, qui auraient sans aucun doute son approbation. Il lui promit d’user de sa propre influence pour appuyer sa requête, et d’être son compagnon de route jusqu’à l’exploitation dont Pierre Morin était régisseur. Tous deux resteraient là dix ou quinze jours, ainsi que, dans chacune de ses lettres, l’ancien et aimé professeur le demandait.

La requête de Marcel fut favorablement accueillie par Jacques Chrétien. Il remit à son fils adoptif l’argent nécessaire pour acquérir les graines et les outils dont il trouverait à propos d’enrichir la ferme, lui recommanda surtout de ne pas faire d’économies mal entendues et de profiter de son voyage à la ville pour remonter sa garde-robe.

Le lendemain, au lever du soleil, Marcel, après avoir embrassé à plusieurs reprises ceux qui lui tenaient lieu de famille, quitta la ferme en compagnie de l’homme au burnous.

La distance entre les Alouettes et Grenoble est de sept ou huit heures, suivant l’itinéraire qu’on choisit. La voie la plus commode eût été de passer par Saint-Laurent-du-Pont et Voiron. La plus courte était de remonter le Guiers-Mort jusqu’au Désert et de descendre à la ville par le Sappey. On renonça à la première voie parce qu’elle était la moins pittoresque, à la seconde parce que les deux voyageurs, l’ayant faite cent fois, la connaissaient à fond. Ils choisirent un chemin plus long et résolurent de se diriger sur Grenoble en passant par Saint-Jean-d’Entremont, l’Alpette et la vallée du Graisivaudan. Des citadins auraient reculé devant cet itinéraire, qui ne parut qu’une promenade agréable aux deux vigoureux montagnards, accoutumés à courir par monts et par vaux, à travers les chemins les plus difficiles. Ils étaient d’ailleurs convenus de faire le trajet à pied, le sac sur le dos, afin de jouir, dans toute leur splendeur, des accidents pittoresques de la route et des admirables paysages qui se dérouleraient sous leurs yeux comme un magique caléidoscope.