LES CHASSEURS
MEXICAINS
SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE
PAR
GUSTAVE AIMARD
A. CADOT ET DEGORCE, EDITEURS
37, RUE SERPENTE, 37
PARIS
LES CHASSEURS MEXICAINS.
[I]
Le Duel.
Depuis la pseudo-découverte du Nouveau-Monde, par Christophe Colomb, deux pays de cet immense continent ont eu, au détriment des autres, le privilège de concentrer sur eux seuls la curiosité des chercheurs d'aventures et la sympathie des penseurs.
Ces deux pays sont: le Pérou et le Mexique.
Deux causes ont, à notre avis, motivé cette préférence: d'abord, la mystérieuse auréole qui, jusqu'à ce jour, a enveloppé les fabuleuses richesses que sont censé renfermer ces pays; ensuite, la civilisation avancée, trouvée par les conquérants espagnols dans ces contrées, et qui formait un contraste si frappant avec la barbarie complète dans laquelle étaient plongés les autres autochtones de l'Amérique.
Quoi qu'il en soit, les événements graves dont le Mexique a été récemment le théâtre, en appelant plusieurs milliers de nos soldats sur ses rivages, ont de nouveau éveillé parmi nous une curiosité d'autant plus vive que, cette fois, nous sommes directement intéressés à connaître ce pays où depuis si longtemps déjà luttent vaillamment nos frères et nos amis, et qu'on nous a présenté sous tant de jours différents sans qu'aucun d'eux soit le véritable.
Nous ne prétendons, Dieu nous en garde, incriminer aucun des auteurs qui ont écrit sur la matière; mais il est un fait d'une vérité tellement mathématique que nul ne pourrait, non pas le révoquer en doute, mais seulement le discuter. Ce fait est celui-ci:
Si intelligent, si impartial que soit un homme qui parcourt un pays qu'il ne connaît pas et dont il ignore la langue, lorsqu'au bout d'un an ou de six mois de retour chez lui cet homme écrira la relation de son voyage, il est évident que, malgré lui, à son insu même, il aura tout vu de travers, et que, par conséquent, substituant sans s'en douter ses propres sentiments et ses habitudes personnelles aux mœurs qu'il prétend décrire, il faussera la vérité à chaque ligne et même à chaque phrase, et cela de la meilleure foi du monde.
Pour bien connaître un pays, il faut y être arrivé jeune, l'avoir habité longtemps, et avoir été, par les circonstances, contraint de vivre de l'existence des habitants, partageant leurs joies et leurs douleurs, et par cela même adopté pour ainsi dire par eux comme si on était un des leurs. Alors, mais alors seulement, on pourra écrire des récits véridiques sur ce pays, parce qu'on se sera complètement identifié avec ses coutumes et qu'on ne craindra pas de se tromper.
L'auteur du récit qui va suivre a vingt ans habité l'Amérique, ce qui, à défaut d'autres avantages, lui donne sur ses devanciers celui de pouvoir parler avec connaissance de cause du Mexique et des Mexicains, si calomniés, si méconnus, et cependant si dignes, à tant de titres, de la sympathie des hommes éclairés et des véritables penseurs.
Maintenant que nous avons exposé assez clairement, pour qu'ils soient bien compris, les motifs qui nous ont engagé à écrire cette nouvelle histoire sans plus longs préambules, nous entrerons en matière.
La journée du 9 juillet 1846 fut une des plus chaudes dont les habitants de México aient gardé le souvenir. Depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, la chaleur fut tellement étouffante que le sol semblait littéralement fumer.
Les Indiens eux-mêmes, cependant si aguerris contre cette température de feu, n'osèrent braver les ardeurs de cette chaleur incandescente et demeurèrent cachés au fond de leurs masures, incapables de se livrer à leurs occupations ordinaires.
Pendant tout le jour, les magasins restèrent fermés, les portes et les fenêtres des maisons closes, et la ville, transformée en désert, plongée dans un silence de mort que nul bruit ne venait troubler, prit soudain l'aspect de cette cité des contes arabes, dont les habitants avaient été tout à coup changés en statues par la baguette d'un puissant enchanteur.
Cependant, au coucher du soleil, une légère brise descendit des hauts plateaux des montagnes qui entourent la cité et fit passer sur la ville pâmée un peu d'air vivifiant. Sous la bienfaisante impression de cette brise si impatiemment attendue, les poitrines se dilatèrent, les fenêtres s'entrouvrirent, la ville tout entière, sortant de sa léthargie et rendue à la vie, sembla pousser un ah! de joie; les rues, les places et les azoteas, se remplirent de gens qui venaient aspirer, à pleins poumons, cette fraîcheur salutaire. La circulation se rétablit, et bientôt les habitants, oublieux de leurs angoisses passées, ne songèrent plus, avec l'insouciance d'enfants qui les caractérise, qu'à jouir le mieux possible, avec des cris, des rires et des trépignements d'enthousiasme, de la courte trêve que leur accordait la chaleur.
Cependant, cette joie, tout exhilarante qu'elle semblât aux regards désintéressés d'un indifférent, avait en elle quelque chose de forcé et de contraint qui certes n'aurait pas échappé à l'attention intelligente d'un observateur. On aurait dit que ce peuple, si follement joyeux en apparence, cherchait à se donner le change à soi-même, en cachant sous une gaieté, trop bruyante pour être réelle, les inquiétudes et les sinistres prévisions d'un malheur qu'il sentait prêt à fondre sur lui.
Vers huit heures du soir, la porte d'une grande maison située au milieu à peu près de la calle San Andrés, roula silencieusement sur ses gonds et livra passage à un homme enveloppé dans les plis épais d'un large manteau, les ailes du chapeau rabattues sur les yeux, et conduisant en bride un fort cheval trapu et râblé, qu'à sa tête petite, à ses yeux vifs, et à ses jambes fines, il était facile de reconnaître pour un de ces chevaux des prairies de l'ouest, auxquels les coureurs des bois et les chasseurs donnent le nom de mustangs, et qui, fort ordinaires en apparence, ont cependant des qualités qui les rendent si précieux pour les luttes incessantes de l'existence pénible du désert.
Derrière l'homme et le cheval, la porte se referma sans bruit.
L'inconnu s'éloigna dans la direction de l'Alameda, abandonnée par les promeneurs qui tous s'étaient, selon leur habitude, concentrés à Bucareli.
A México, après le coucher du soleil, il est défendu de parcourir les rues à cheval; cette mesure, fort bonne en soi, puisque son but est d'empêcher les accidents, a cependant des inconvénients graves pour les personnes que leurs affaires contraignent à sortir la nuit, et qui, si elles veulent partir en voyage, sont obligées de traverser toute la ville en conduisant leurs chevaux ou leurs mulets par la bride.
L'inconnu marchait en homme pressé. Après avoir longé l'Alameda, passé San Hipólito, il obliqua et traversa l'Acequia ou ruisseau d'Alvarado, sur un pont qui porte, lui aussi, le nom du héros castillan.
C'est à cet endroit, dit-on, que, lors de la fatale retraite de la Noche triste, le capitaine de Cortez, après avoir assuré le passage de tous ses compagnons, demeuré seul dans la ville, franchit d'un bond, et tout armé, la tranchée, alors plus large qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, après avoir traversé le pont, l'homme à la suite duquel nous nous sommes mis, s'engagea dans l'aristocratique faubourg de San Cosme, le faubourg Saint-Germain de México, et sortit de la ville par la garita de San Cosme, sans que le factionnaire placé à la barrière semblât attacher la plus légère attention à lui.
Arrivé sur la belle chaussée ombragée de grands arbres, que l'aqueduc partage dans toute sa longueur, l'inconnu s'arrêta, jeta un regard investigateur autour de lui et, certain de n'être surveillé par aucun regard indiscret, il laissa tomber les plis de son manteau et retira son chapeau pour éponger avec son mouchoir son front inondé de sueur.
Nous profiterons de l'occasion que nous offre le hasard pour faire faire au lecteur une connaissance plus intime avec ce personnage appelé à jouer un rôle important dans cette histoire.
C'était un homme de vingt-sept à vingt-huit ans au plus; sa taille svelte et irréprochable dépassait la moyenne et dénotait une vigueur peu commune et une rare agilité. Son front large, les lignes fines et hautaines de son visage présentaient dans leur ensemble une délicatesse presque féminine, rendue plus prononcée à cause de la teinte de mélancolie qui les adoucissait en ce moment. Ses yeux noirs grands et bien ouverts, regardaient en face, et, sous l'influence de la passion, lançaient de fulgurants éclairs sous d'épais sourcils qui se rejoignaient à la naissance du front. Son nez droit, aux narines mobiles, sa bouche un peu grande, aux lèvres charnues, dénotait chez cet homme une nature sérieuse et une grande force de volonté; une fine moustache, bien cirée, se relevait coquettement sur ses joues basanées; des flots de cheveux noirs et bouclés s'échappaient avec profusion de dessous son chapeau et tombaient en boucles parfumées sur ses épaules; c'était, en un mot, un de ces cavaliers hardiment campés, qui font rêver les jeunes filles et réfléchir les hommes.
Son costume, fort élégant, était celui des riches hacenderos, costume si souvent décrit par nous, que cette fois nous nous abstiendrons de le faire.
Bien que notre personnage ne portât d'autres armes apparentes que le sabre de cavalerie attaché à son côté, et le long couteau fiché dans sa botte droite, cependant, si les plis de son zarapé se fussent soulevés, peut-être eût-on aperçu les crosses de deux revolvers passés dans la faja de crêpe de Chine rouge qui lui serrait les hanches.
Tout ce que nous pouvons ajouter quant à présent pour achever ce portrait tant physique que moral, c'est que ce jeune homme se nommait don Pablo de Zúñiga, qu'il était originaire de Guadalajara, capitale de l'État de Jalisco; qu'il passait pour extrêmement riche, et que depuis peu de jours seulement il était arrivé à México, où il menait une vie fort retirée, ne voyant personne et ne sortant que la nuit. Sans doute, nous serons bientôt en mesure de compléter ces renseignements un peu vagues.
Après s'être reposé pendant quelques instants et avoir, à plusieurs reprises, essuyé la sueur qui coulait sur son visage, don Pablo remit son chapeau, sauta en selle, s'enveloppa avec soin dans son manteau, et, après avoir jeté un dernier regard en arrière, il fit sentir l'éperon à son cheval, qui s'élança aussitôt au sobrepaso ou amble, allure familière aux chevaux mexicains, dans la direction du pueblo de Popotla, en laissant sur la droite la fontaine de Tlaxpana.
Le pueblo de Popotla est fort ancien. C'est en cet endroit que, dit-on, Cortez, lors de la Noche triste, où son armée, surprise par les Mexicains, fut presque détruite, mit pied à terre auprès d'un ahuehuete, pour voir passer devant lui ses soldats en déroute. L'ahuehuete—en mexicain: seigneur des eaux—une espèce de cyprès qui ne pousse que dans les lieux humides et le voisinage des sources; les Indiens et les chasseurs ont une vénération profonde pour cet arbre, qui, au désert, leur révèle toujours la présence de l'eau.
Les habitants de Popotla, assis ou couchés devant leur portes sur des pétates, riaient et chantaient en s'accompagnant de l'inévitable jarabé; don, Pablo traversa le village au pas de son cheval, et, continua à s'avancer vers Tacuba, qu'il atteignit bientôt et qu'il traversa sans s'arrêter; appuyant alors sur la droite, il longea la colline au sommet de laquelle s'élève le sanctuaire de Nuestra Señora de los Remedios, s'enfonça dans un bois d'ahuehuetes séculaires fort touffu, et dans lequel il eut une difficulté extrême à se frayer un passage, et arrivé à peu près au milieu de ce bois, à un endroit où un amas de pierres noircies et moussues et un pan de mur encore debout indiquaient que ce lieu avait à une autre époque été habité, le jeune homme s'arrêta, descendit de cheval, et, s'asseyant nonchalamment sur un quartier de roc, il tordit une cigarette, l'alluma et se mit à fumer aussi paisiblement, en apparence, que s'il eût été tranquillement installé dans son confortable appartement de la calle San Andrés.
Il faisait une de ces magnifiques nuits américaines dont nos froids climats du nord ne sauraient donner une idée même lointaine, une de ces nuits intertropicales douces, claires, lumineuses, qui portent l'âme à la rêverie et à l'adoration du Créateur; le ciel, d'un bleu profond, était diamanté d'étoiles sans nombre, qui mêlaient leur lumière à celle plus nette de la lune; l'atmosphère, d'une indicible pureté, laissait à une grande distance distinguer comme en plein jour les moindres accidents du paysage; le vent frissonnait avec de bizarres murmures à travers les feuilles des arbres; des myriades de lucioles bourdonnaient en se jouant dans les rayons blanchâtres de la lune, et, par intervalles, des bruits sans nom, apportés sur l'aile de la brise, passaient indistincts et presque insaisissables, se confondant avec le susurrement continu des infiniment petits qui, sous chaque brin d'herbe, accomplissaient leur tâche laborieuse.
Plus d'un quart d'heure s'était écoulé depuis l'instant où don Pablo avait fait halte dans le bois, le jeune homme avait jeté sa cigarette presque consumée, et se préparait à en tordre une seconde entre ses doigts, lorsque le bruit d'un galop de chevaux, qui se rapprochait d'instant en instant du lieu où il se trouvait, lui fit brusquement lever la tête et prêter attentivement l'oreille.
Son attente ne fut pas de longue durée. Presque aussitôt les branches craquèrent, les buissons s'écartèrent brusquement sous l'effort irrésistible du poitrail de plusieurs chevaux, et quatre cavaliers, arrivant au galop, s'arrêtèrent devant don Pablo de Zúñiga, qui se trouva en un clin d'œil entouré par eux.
Le jeune homme s'était levé; il attendait, immobile, et sans témoigner ni crainte ni surprise, qu'il plût aux arrivants de s'expliquer.
Ceux-ci semblèrent se consulter à voix basse; puis, sur un signe muet de celui qui paraissait être leur chef ou leur maître, trois d'entre eux tournèrent bride et disparurent dans les profondeurs du bois, où le bruit de leur course rapide ne tarda pas à s'éteindre dans l'éloignement.
Un seul était demeuré: c'était un jeune homme de haute taille, vêtu à l'européenne, aux traits fins et distingués, à la physionomie hautaine, qui, sans prononcer une parole, sauta à terre, abandonna son cheval à lui-même et s'avança résolument vers don Pablo, bien qu'avec les formes de la plus exquise politesse.
Arrivé près de don Pablo, il le salua courtoisement en retirant son chapeau, mais sans parler.
Don Pablo lui rendit silencieusement son salut, et sortant son mechero, il alluma impassiblement sa cigarette.
Enfin, le nouveau venu, voyant que le jeune homme était ou du moins semblait résolu à ne pas lui adresser la parole le premier, se décida à entamer l'entretien.
—Vous êtes, n'est-ce pas, caballero, dit-il en s'inclinant légèrement, le señor don Pablo de Zúñiga?
Don Pablo, salua sans répondre autrement.
—Je suis, moi, señor, reprit le cavalier en fronçant les sourcils, don Luis de Sandoval.
—En êtes-vous bien sûr, caballero? dit alors don Pablo avec un accent d'inexprimable raillerie.
L'autre se redressa d'un air de menace.
—Ce doute, señor! s'écria-t-il.
—Où voyez-vous que j'émets un doute, caballero? interrompit le jeune homme de plus en plus railleur.
—Serait-ce donc une insulte, señor?
—Ni l'un ni l'autre, répondit froidement le jeune homme. J'ignore quel motif vous amène auprès de moi; je ne vous attendais ni ne vous désirais; vous venez sachant mon nom, vous trouvez convenable de me cacher le vôtre. Je constate le fait, voilà tout; où voyez-vous une insulte là-dedans, s'il vous plaît?
—Ainsi, répondit-il en se mordant les lèvres avec dépit, vous savez qui je suis?
—Parfaitement, señor.
—Voilà qui est étrange! Cette fois est la première que nous nous trouvons en face l'un de l'autre.
—C'est possible, señor; cependant, je vous le répète, je sais qui vous êtes; et, si vous en doutez, je vais vous le dire.
Son interlocuteur fit un geste de dénégation.
—Vous ne me croyez pas, continua le jeune homme; eh bien! Écoutez-moi. Bien que vous parliez le castillan avec une rare perfection, cependant il est facile à un Mexicain de vous reconnaître au premier mot pour étranger; vous êtes un Américain de la Louisiane, né à la Nouvelle-Orléans, et votre nom à demi français et à demi saxon est Williams Stuart de Clairfontaine, ce qui se comprend parfaitement, vos ancêtres du côté maternel étant Anglais, tandis que, au contraire, ils sont Français du côté paternel. Ai-je dit vrai, Monsieur, ou bien me suis-je trompé? Veuillez me faire l'honneur de me répondre.
—Ce que vous dites est vrai, Monsieur. Veuillez, je vous prie, excuser une supercherie indigne de vous et de moi, et pour laquelle je vous adresse tous mes regrets, et venir, si vous me le permettez, au motif qui me conduit ici, motif que vous devez ignorer.
—Vous vous trompez encore, caballero; ce motif, je le connais, reprit-il froidement.
—Oh! pour cette fois, caballero! s'écria le jeune Américain avec vivacité, je crois être certain que vous ne le pouvez savoir.
—Vous êtes cousin de miss Anna Prescott, señor; vos parents et les siens avaient formé des projets d'union entre elle et vous, projets fort compromis aujourd'hui, du moins quant à ce qui touche miss Anna: quel autre motif que celui de me demander une explication et peut-être une réparation par les armes, de ce que vous considérez comme étant une injure de ma part, a pu vous amener ici? Seulement, ce qui m'étonne, c'est la façon dont vous avez appris que vous m'y rencontreriez.
—Cette fois encore, señor, je suis contraint d'avouer que vous avez raison et que vous êtes parfaitement renseigné. Quant à la manière dont m'a été révélée votre présence ici, cela importe peu, je le suppose; laissons-le donc de côté, et faites-moi l'honneur de m'apprendre si je dois voir en vous un ami ou un ennemi. Vous voyez, señor, que j'agis franchement avec vous, et que du premier coup je vais au but.
—J'en conviens, señor; malheureusement, je ne puis en aucune façon répondre à cette franchise, répondit-il avec un sourire hautain.
—Pour quelle raison, señor?
—Parce que, señor, je ne vous reconnais aucunement le droit de m'adresser des questions, et que, par conséquent, je ne vous répondrai pas.
—Alors, señor, vous me ferez raison.
—Je pourrais vous refuser, señor, car je ne vous reconnais pas plus le droit de me provoquer que celui de me questionner; mais votre proposition me plaît, et j'accepte de grand cœur.
Tout cet entretien avait eu lieu sur le pied de la plus exquise politesse; les deux interlocuteurs n'étaient pas un instant sortis du ton de la bonne compagnie.
—Ainsi, nous nous battrons, reprit l'Américain.
—Oui, señor, puisque vous le désirez; reste à savoir le lieu, l'heure et le jour.
—Oh! señor, cela, si vous y consentez, peut facilement s'arranger: le lieu? Celui où nous sommes me semble fort convenable; le jour? ce sera aujourd'hui si vous voulez; quant à l'heure, à l'instant même.
—Soit, señor, répondit don Pablo en s'inclinant, mais à une condition.
—Quelle est cette condition, s'il vous plaît, señor?
—C'est que vous prierez les personnes qui vous ont accompagné jusqu'ici de nous servir de témoins.
—A quoi bon, señor?
—Parce que, répondit don Pablo avec un accent glacial, comme sans aucune raison plausible vous m'êtes venu chercher querelle, à moi que vous ne connaissez pas; comme vous vous êtes fait mon ennemi, et que si je n'y mets ordre, cette haine que vous m'avez injustement vouée peut briser le bonheur de ma vie entière, mon intention est de vous tuer, et que vous mort, je ne veux pas être accusé de vous avoir assassiné.
Si brave que fut le jeune Américain, il ne put, sans frémir intérieurement, entendre ces paroles prononcées avec une si froide assurance, il s'inclina devant don Pablo.
—Il sera fait ainsi que vous le désirez, señor, dit-il; je vais appeler mes amis; mais je ne suis pas encore mort.
—Non, mais vous le serez bientôt, je l'espère.
Williams Stuart sourit avec ironie: sans répondre, il porta à ses lèvres un sifflet en or qu'il sortit de la poche de son gilet, et en tira un son aigu et prolongé; puis, se tournant vers don Pablo:
—Mes amis seront ici dans un instant, lui dit-il; tandis que nous sommes seuls, ne pensez-vous pas qu'il serait convenable de régler entre nous les conditions de cette rencontre?
—Caballero, le duel n'est pas dans les habitudes de mes compatriotes, j'ignore donc comment on agit en pareil cas; je vous laisse libre de régler cette affaire comme vous l'entendrez, vous avertissant tout d'abord que j'accepterai tout ce que vous me proposerez sans exception.
—J'ai apporté des épées avec moi, Monsieur; mais peut-être ne savez-vous pas vous servir de cette arme et préférez-vous le pistolet.
—Peu m'importe, señor, nous nous battrons à l'épée.
En ce moment les trois cavaliers qui avaient accompagné le jeune Américain reparurent, accourant à son appel. Williams Stuart leur expliqua en quelques mots le service qu'il attendait d'eux. Ils s'inclinèrent silencieusement, mirent pied à terre et vinrent se ranger auprès des deux jeunes gens.
Ceux-ci quittèrent une partie de leurs vêtements et se placèrent l'épée à la main en face l'un de l'autre.
—Señores, dit don Pablo en baissant la jointe de son arme et faisant un pas en arrière, quoi qu'il arrive, je veux que vous sachiez bien que je n'ai rien fait pour amener ce combat, que le sang versé retombe donc sur celui qui a provoqué.
—Hâtons-nous, señor, s'écria Williams, quoi que le sort décide, j'en accepte d'avance la responsabilité; en garde donc, s'il vous plaît.
—Je suis à vos ordres, señor, répondit don Pablo. Les épées se croisèrent avec un froissement sinistre, et le combat s'engagea silencieux et acharné.
Soudain le galop furieux d'un cheval résonna dans l'épaisseur du bois, un cri d'angoisse se fit entendre et une jeune fille pâle, échevelée, mais admirablement belle, apparut, brisant ou renversant dans sa course affolée, tous les obstacles qui s'opposaient à son passage, et d'un bond prodigieux de sa monture s'élançant entre les deux adversaires:
—Arrêtez! s'écria-t-elle, arrêtez! Au nom du ciel!
Les deux hommes reculèrent en baissant leur épée.
—Ah! reprit-elle avec une indicible expression de bonheur, j'arrive à temps.
—Pour me voir mourir, ma cousine! répondit Williams avec un pâle sourire.
Et, s'affaissant sur lui-même, il tomba sur le sol et roula aux pieds du cheval qui se cabra avec terreur.
—Mon Dieu! s'écria la jeune fille avec désespoir, mort! lui! Est-ce possible?
D'un mouvement rapide comme la pensée, don Pablo se précipita vers le jeune homme, le releva, et, après avoir posé la main sur son cœur, qui battait faiblement, il tourna vers la jeune fille son visage pâle comme celui d'un cadavre.
—Rassurez-vous, señorita, dit-il d'une voix que, malgré sa puissance sur lui-même, la douleur faisait trembler, il vit encore, je le sauverai!
Miss Anna réprima un mouvement de joie en entendant ces paroles, et fixant un regard d'une expression indéfinissable sur le beau jeune homme qui demeurait tristement agenouillé près du blessé auquel il prodiguait des soins.
—Ingrat! murmura-t-elle d'une voix sourde.
[II]
La Clairière.
Les trois cavaliers qui avaient accompagné M. de Clairfontaine, bien qu'ils lui eussent servi de témoins dans le duel qui avait eu pour lui une issue si malheureuse, étaient jusqu'à ce moment demeurés spectateurs muets et impassibles des événements qui s'étaient passés. En entendant les paroles prononcées par don Pablo et l'espèce d'engagement qu'il prenait de sauver son adversaire, ils jugèrent qu'il était temps qu'ils intervinssent et prissent au sérieux le rôle de témoins qui leur avait été assigné.
Miss Anna Prescott n'était pas seule dans le bois, plusieurs de ses peones l'avaient suivie pour lui servir d'escorte, mais laissés en arrière par la jeune fille dont le cheval semblait avoir des ailes, tant sa course était rapide, ils n'étaient arrivés que depuis quelques minutes seulement dans la clairière, sur la lisière de laquelle ils se tenaient immobiles et prêts à exécuter ses ordres.
Miss Anna, après avoir jeté un dernier regard sur le blessé, dont l'état lui sembla sans doute moins grave qu'elle ne l'avait cru d'abord, se préparait à se retirer, lorsqu'un des cavaliers s'approcha d'elle, et, après l'avoir saluée respectueusement, il la pria au nom de ses amis et au sien, de lui laisser deux de ses serviteurs, pour aider à transporter le blessé dans un endroit où il serait possible de lui donner les soins que réclamait impérieusement la situation dans laquelle il se trouvait.
—Vous avez raison, caballero, dit la jeune fille, paraissant plutôt répondre à ses propres pensés qu'à la demande qui lui était adressée; mieux vaut qu'il en soit ainsi; cela, sous tous les rapports, sera plus convenable. Disposez de mes peones comme bon vous semblera dans l'intérêt de mon cousin.
—Deux d'entre eux nous suffiront, señorita; nous avons l'intention de transporter notre ami dans une maison située à une courte distance de l'endroit où nous sommes; maison dans laquelle aucuns soins ne lui manqueront.
—Faites à votre guise, señores, je vous eusse offert la maison de mon père si je n'eusse craint de lui causer une trop forte émotion en amenant blessé, chez lui, sans qu'il y soit préparé, un parent pour lequel il professe une vive amitié.
—Mille fois merci, señorita, reprit son interlocuteur; mais je vous répète que là où nous nous proposons de conduire notre ami, on sera heureux de le recevoir et rien ne lui manquera.
La jeune fille donna l'ordre à deux de ses peones de demeurer à la disposition du blessé et de ses amis, puis elle prit congé des trois cavaliers, et, sans tourner la tête du côté de don Pablo, qui fixait sur elle des regards chargés de toute la douleur qui lui dévorait secrètement le cœur, elle quitta la clairière et ne tarda pas à disparaître, ainsi que son escorte, dans les profondeurs du bois.
Don Pablo suivit des yeux la jeune fille aussi longtemps qu'il la put apercevoir; il prêta l'oreille au bruit de sa course tant que le plus léger son en fut perceptible à son oreille, puis lorsque tout se fut éteint dans l'éloignement, un profond soupir souleva sa poitrine, et, d'un pas lent et automatique, il alla s'asseoir sur le quartier de roc qui, primitivement, lui avait servi de siège, laissa tomber sa tête dans ses mains et s'abîma dans ses pensées, sans plus s'occuper de ce qui se passait autour de lui, et laissant les amis de son adversaire maîtres d'agir à leur guise.
Ceux-ci étaient des Américains du Nord, froids et compassés, à la vérité, ainsi que la plupart de leurs compatriotes, mais, en somme, c'étaient de parfaits gentlemen, fort liés avec le blessé, qu'ils aimaient réellement. Ils prirent donc avec le plus grand soin toutes les précautions nécessaires pour que leur ami fût transporté le plus doucement et le plus commodément possible sur un brancard construit à la hâte par les peones.
Lorsque tout fut prêt, ils s'approchèrent de don Pablo et le saluèrent gravement.
Le jeune homme releva la tête et fixa sur eux un regard étonné; il avait déjà oublié leur présence.
—Que désirez-vous de moi, señores? leur demanda-t-il.
—Caballero, répondit l'un des trois Américains qui, jusque-là, avait porté la parole au nom de ses compagnons, avant de nous retirer, nous éprouvons le besoin de vous témoigner notre estime pour la façon dont vous vous êtes conduit dans cette malheureuse rencontre, et nos remerciements pour la généreuse initiative que vous avez voulu prendre en offrant de prodiguer vos soins à l'homme qui s'était proclamé votre mortel ennemi, et contre lequel vous avez si vaillamment combattu.
—Je vous remercie, señores, répondit tristement don Pablo; croyez que personne plus que moi ne regrette ce qui s'est passé; j'ai vainement essayé d'éviter ce duel; hélas! Dieu m'est témoin que j'eusse préféré mille fois que ce fût mon sang qui eût coulé dans ce combat; en ce moment encore si ma vie pouvait racheter celle de mon adversaire, j'en ferais avec joie le sacrifice.
Les trois Américains saluèrent cérémonieusement le jeune homme et se retirèrent lentement, accompagnés des peones qui portaient le blessé.
Don Pablo demeura seul.
Il jeta un regard circulaire autour de lui. A quelques pas, son cheval paissait tranquillement les jeunes pousses des arbres et l'herbe qui tapissait la clairière. La lune se couchait, la nuit se faisait plus sombre. Un silence lugubre planait sur la nature, on se serait cru au milieu d'un désert tant tout était calme et morne; parfois le vol pesant d'un oiseau de nuit ou les abois saccadés de quelque chien errant rompaient pour quelques minutes ce silence, qui reprenait ensuite plus profond.
Une heure s'écoula ainsi, sans que don Pablo changeât de position; soudain il sentit une main se poser doucement sur son épaule.
Le jeune homme tressaillit, comme s'il eût reçu une commotion électrique et se retourna vivement.
Miss Anna Prescott était devant lui, pâle et souriante, plus semblable dans ses longs vêtements blancs à une apparition de l'autre monde qu'à une créature mortelle.
—Est-ce que vous ne m'attendiez pas? lui dit-elle d'une voix suave et pure comme un chant d'oiseau.
—Je vous attendais, señorita, répondit-il avec une douloureuse émotion, mais je n'espérais pas vous revoir.
—Ingrat et oublieux! fit-elle avec tristesse, n'avez-vous donc pas compris pourquoi je suis venue?
—Pardonnez-moi, señorita, je suis fou, je ne comprends rien, ma tête se brise, mes artères battent à éclater, je souffre.
—Vous souffrez, don Pablo, murmura-t-elle avec une ironie triste, vous souffrez, vous, un homme fort et courageux, et moi, qui ne suis qu'une pauvre et faible jeune fille, est-ce que je ne souffre pas?
—Oh! dit-il avec prière, si vous saviez!
—Je sais tout; mais, au contraire de vous, je suis forte parce que j'ai la foi. Nous autres femmes si faibles, si pusillanimes, même dans les choses banales de la vie, lorsque le moment arrive où notre cœur s'ouvre à l'amour, c'est lui seul qui nous guide, et nous devenons plus fortes que les hommes, parce que l'amour résume notre existence tout entière.
—Oui, vous aimez, doña Anna, je le sais.
—Non seulement vous êtes ingrat et oublieux, don Pablo, mais encore vous êtes aveugle.
—Peut-être vaudrait-il mieux que je le fusse réellement, señorita, alors, j'espérerais, je me bercerais de folles chimères, et je serais heureux.
—Don Pablo, ce n'est pas agir en caballero et en homme de cœur que de vouloir obliger une jeune fille à vous révéler les secrets intimes de son âme, lorsque, pendant le voyage que mon père fit, il y a un an, à Guadalajara pour rendre visite aux parents de ma mère, le hasard nous mit, vous et moi, en présence à la sortie de l'église, je compris au premier mot que vous me dîtes, que mon sort était décidé; ai-je changé depuis lors? avez-vous une fois, une seule, eu à me reprocher la faute la plus légère, une de ces innocentes coquetteries que, sans y songer, se permettent souvent les jeunes filles? Non, jamais! A votre arrivée à México, après une séparation de plusieurs mois, ne vous ai-je pas revu avec les témoignages de la joie la plus sincère? Répondez.
—Hélas! señorita, tout ce que vous me dites est vrai, j'en conviens, je le reconnais; mais, je vous le répète, je suis fou, pardonnez-moi, ne m'accablez pas.
—Non, vous n'êtes pas fou, don Pablo, mais vous êtes jaloux, ce qui est pis, car cette jalousie est pour moi une insulte.
—Une insulte! doña Anna, s'écria-t-il avec douleur.
—Oui, don Pablo, une insulte; l'amour tel que je le comprends est la communion de deux âmes qui se fondent en une seule; il ne peut vivre que d'abnégation et de confiance, sinon il meurt ou plutôt n'a pas existé. La jalousie n'est produite que par le manque de foi et de confiance; celui qui est jaloux n'aime pas.
—Au nom du ciel! señorita, ne me parlez pas ainsi, vos paroles me brûlent et redoublent mon désespoir; ce qui s'est passé ici même il y a une heure à peine...
—Ah! oui, dit-elle avec colère, voilà bien votre tactique, à vous autres hommes, vous attaquez toujours au lieu de vous défendre. C'est à moi à me disculper à présent, n'est-ce pas? Eh bien, soit! je le ferai, non pas pour vous, don Pablo, mais pour moi, que vos injustes soupçons font mourir. Je suis Anglaise par mon père, mais par ma mère je suis Mexicaine comme vous; toute la fierté des deux races dont je sors s'est réunie en moi, je suis fille du soleil, et au lieu de sang, c'est de la lave de nos volcans qui bouillonne dans mes veines.
—Non, pas d'explication, je vous en supplie, doña Anna, s'écria-t-il en joignant les mains avec prière et en se laissant tomber aux pieds de la jeune fille, je vous crois, je dois, je veux vous croire.
Elle se redressa hautaine et fière, le couvrit un instant d'un regard d'une expression inexprimable, et, faisant un pas en arrière:
—Relevez-vous et écoutez-moi, don Pablo, lui dit-elle avec un geste de commandement suprême; aussi bien je veux en finir, il faut qu'une fois pour toutes, tout malentendu cesse entre nous.
Le jeune homme se sentit vaincu, dominé par ce caractère d'une énergie supérieure à la sienne; il obéit avec la docilité d'un enfant, intérieurement heureux de la franchise naïve avec laquelle la jeune fille lui dévoilait toute l'étendue de son amour.
—L'homme avec lequel vous vous êtes battu, reprit-elle, est un de nos plus proches parents, il vous l'a dit lui-même; il vous a parlé aussi des projets d'union formés par notre famille; mais ce que vous ignorez, c'est que cet homme est arrivé à México il y a quinze jours, envoyé par son père pour demander ma main et m'épouser. Mon père, sommé de tenir la parole qu'il avait autrefois donnée, peut-être un peu à la légère, répondit qu'il serait heureux de voir cette union se conclure, mais à la condition qu'elle me conviendrait. Je refusai: point n'est besoin de vous le dire, n'est-ce pas, Pablo? Master Williams Stuart de Clairfontaine est un parfait gentilhomme, d'une loyauté proverbiale, mais irascible et vindicatif à l'excès; le refus péremptoire que je fis de sa main, sans vouloir donner d'autre raison que mon éloignement pour un homme que je ne connaissais pas, le froissa dans son orgueil. Sur ces entrefaites, vous arrivâtes à México; votre retour redoubla mon courage; une heure environ après votre visite, mon père reçut celle de M. de Clairfontaine. Habitué à me voir toujours gênée, silencieuse et maussade en sa présence, il ne comprit rien à la joie que j'essayais en vain de dissimuler et qui éclatait malgré moi sur mon visage et dans mes paroles. Cela lui donna à réfléchir.
—Oh! doña Anna, pourrez-vous jamais me pardonner mes injustes soupçons? Je croyais que cet homme était un rival préféré.
—C'était, en effet, un rival, reprit-elle en souriant, mais nullement préféré; il dissimula, plaisanta avec mon père et avec moi-même, en me félicitant de la bonne humeur que je montrais et à laquelle je ne l'avais pas accoutumé jusque-là; et, sans y paraître attacher d'importance, il s'informa des personnes que depuis peu nous avions vues. Mon père ne soupçonnant pas le but vers lequel il tendait, lui parla de vous, de l'intimité de nos relations et de votre arrivée imprévue à México; arrivée, ajouta-t-il, qui le comblait de joie, à cause de l'amitié qu'il avait pour vous. Je ne sais quels furent les moyens dont se servit M. de Clairfontaine pour changer ses soupçons en certitude et amener une rencontre; mais ce soir, après avoir dîné chez mon père, il se leva aussitôt après les dulces, et s'excusant sur une affaire pressée qui l'obligeait à nous quitter, il se retira. Mais en prenant congé de moi, il me dit à voix basse avec un ton de sarcasme qui me glaça de terreur. Je sais, señorita, combien vous vous intéressez à don Pablo de Zúñiga; comme j'aurai l'avantage de le voir ce soir au Bosque de los ahuehuetes; j'espère que je pourrai demain vous donner de ses nouvelles. Il sourit avec amertume, tourna sur ses talons, et sortit. Vous savez le reste. Je voulais prévenir une rencontre entre vous; éviter un malheur qui briserait ma vie; j'accourus folle de douleur, trop tard, hélas!
Elle s'arrêta pâle et frissonnante, et essuya les larmes qui coulaient sur ses joues.
Il y eut un long silence.
Ce fut donc Pablo qui reprit la parole:
—Me pardonnez-vous, doña Anna? lui dit-il d'une voix craintive.
—On pardonne quand on aime, fit-elle avec émotion.
—Et vous m'aimez?
—Ai-je besoin de répondre à cette question? murmura-t-elle doucement.
—Vous êtes un ange, je suis indigne de vous! s'écria-t-il avec exaltation; comment pourrai-je racheter jamais ma faute.
—En ayant la foi.
—Oh! je l'ai, je vous le jure! mais, hélas! ce funeste événement peut briser tous nos projets de bonheur.
—J'espère qu'il n'en sera pas ainsi, don Pablo; mon père m'aime, il est bon et il est juste; il pardonnera.
—Que le ciel vous entende, doña Anna; mais je crains d'autres obstacles encore, et plus difficiles à renverser.
—Que voulez-vous dire? Quel autre obstacle que la volonté de mon père peut s'opposer à notre union?
—Votre père est Américain, doña Anna.
—C'est vrai; mais depuis vingt-cinq ans, il habite le Mexique où il s'est marié à une Mexicaine; d'ailleurs, qu'importe sa nationalité?
—N'avez-vous donc pas entendu parler de l'animosité sourde qui règne en ce moment entre le gouvernement des États-Unis et celui du Mexique.
—Je vis avec mes fleurs, mes oiseaux et mon cœur, don Pablo, répondit-elle en souriant; je laisse la politique aux hommes.
—Malheureusement la politique vous touche aujourd'hui.
—Comment cela?
—Un guerre est imminente; d'un jour à l'autre, elle peut être déclarée. Nous serons ennemis, alors.
—Non pas nous; ne suis-je pas Mexicaine.
—Oui, mais votre père.
—Don Pablo, mon père est un homme sage qui, croyez-le bien, y regardera à deux fois avant que de compromettre son repos, sa fortune et le bonheur de sa fille dans une querelle qui lui est complètement étrangère.
—Mais la guerre déclarée, tous les Américains habitant le Mexique seront obligés de le quitter pour se rendre aux États-Unis.
—Je ne sais pas prévoir les malheurs d'aussi loin, don Pablo; la destinée est aux mains de Dieu, lui seul sait ce qui arrivera; n'essayons donc point de soulever le voile dont il cache l'avenir; croyez-moi, cela est plus prudent.
—Vous avez raison toujours. Je suis un fou de ne pas m'abandonner complètement à vos bons conseils.
—Peut-être vaudrait-il mieux, dans notre intérêt commun, qu'il en fût ainsi. Maintenant que vous êtes plus calme et que la raison vous est revenue, laissez-moi vous quitter. Venez demain voir mon père, je l'aurai préparé à vous bien recevoir.
—Merci mille fois, doña Anna, vous me donnez le bonheur en me rendant l'espoir. Vous ne me demandez pas pourquoi je suis ici?
—Cela ne me regarde pas; les hommes ont souvent des affaires que seuls ils doivent connaître.
En ce moment le cri du hibou se fit entendre à deux reprises différentes.
Don Pablo tressaillit et se leva.
—Voilà un oiseau qui chante bien tard, dit la jeune fille avec un malicieux sourire. Je vous quitte, ne vous occupez pas de moi; mes serviteurs m'attendent à deux pas d'ici; ils sont nombreux, bien armés et braves.
—Un mot encore, señorita, je vous en supplie.
—Parlez, mais hâtez-vous, je devrais être partie depuis longtemps déjà.
—Si demain je ne me présente pas chez votre père, ne soyez pas inquiète et ne m'en veuillez pas. Il peut surgir tels événements qui, malgré moi, me retiendront loin de vous. Il m'est impossible, quant à présent, de vous en dire plus.
—Je vous entends, don Pablo; au revoir. Demain ou dans un an vous me trouverez toujours la même: triste de votre absence, heureuse de votre retour.
Et elle s'envola comme un oiseau.
—Oh mon bonheur! murmura le jeune homme en suivant du regard les plis de la robe blanche glissant à travers les arbres.
En ce moment le cri du hibou s'éleva de nouveau dans le silence, mais cette fois beaucoup plus rapproché.
Don Pablo s'assura que son sabre jouait facilement dans le fourreau, toucha sous son zarapé les crosses de ses revolvers, et plaçant deux doigts de la main droite dans sa bouche, il répondit au signal qui lui était fait, en imitant à son tour le cri du hibou. Puis retirant un loup de velours noir de sa faja, il le plaça sur son visage.
Presque aussitôt on entendit craquer les branches mortes sous les pas pressés de plusieurs individus; les broussailles furent écartées violemment, et une dizaine d'hommes masqués et enveloppés dans de longs manteaux entrèrent dans la clairière de plusieurs côtés à la fois.
—Enfin! murmura le jeune homme. Et croisant les bras sur sa poitrine, il attendit, calme et immobile, que tous les inconnus eussent pénétré dans la clairière.
[III]
Le Pronunciamiento.
En votant l'annexion du Texas aux États-Unis, le Congrès de Washington savait fort bien que la guerre avec le Mexique ressortirait de ce vote approuvé la même année par les représentants du Texas; aussi s'était-il de longue main préparé à cette guerre, en massant des troupes sur les frontières mexicaines et en avertissant les escadres du golfe du Mexique et de l'Océan Pacifique à être prêtes à agir au premier signal.
Cependant quelques négociations furent entamées; elles échouèrent, et le général Taylor, commandant les forces américaines, reçut l'ordre de marcher en avant sur le Río Grande, tandis que l'escadrille l'appuierait en longeant la côte jusqu'à Matamoros.
Tous les ports mexicains furent bloqués; le plan des Américains consistait en une série d'attaques simultanées sur les frontières mexicaines du nord, de l'ouest et de l'est.
Le premier engagement eut lieu le 24 avril 1846. Nous n'avons pas l'intention de suivre les opérations des Américains; ces opérations, fort habilement conduites et exécutées avec un succès constant, sont connues de tout le monde; d'ailleurs, nous sortirions du cadre que nous nous sommes proposé; nous constaterons seulement que la fortune se prononça constamment contre les Mexicains, et que partout où ceux-ci se trouvèrent en face des Américains, ils furent honteusement défaits par des forces toujours inférieures aux leurs.
Don Pablo avait donc faussé la vérité, lorsqu'il avait dit qu'une guerre était imminente entre le Mexique et les États-Unis, puisque cette guerre existait et que déjà plusieurs batailles sanglantes avaient été livrées et perdues.
Mais comme les opérations avaient lieu surtout du côté de la Californie, peu de personnes, excepté celles obligées par leur situation à suivre les événements politiques, étaient instruites de ce qui se passait.
La situation se rembrunissait de plus en plus, elle devenait critique, une catastrophe était imminente, la vérité commençait à se faire jour et les bruits les plus sinistres circulaient sourdement dans la population.
Nous reprenons maintenant notre récit au point où nous l'avons abandonné, tout en nous excusant de cette courte digression politique indispensable du reste pour l'intelligence des faits qui vont suivre.
Les inconnus arrivaient un par un, deux par deux, parfois même trois par trois, si bien qu'au bout d'un quart d'heure à peine, la clairière se trouva remplie et que don Pablo se trouva enveloppé par la foule qui, cependant, laissait entre elle et lui un espace libre de quelque pieds, et qui semblait témoigner que, provisoirement du du moins, elle le reconnaissait pour son chef.
Quelques-uns des arrivants étaient venus serrer la main de don Pablo, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec lui, ils s'étaient rangés à ses côtés.
Le jeune homme demeurait toujours immobile et calme au milieu de la foule, que, par sa position, il dominait complètement; au bout de quelques instants, un individu se glissa au travers des rangs et annonça à voix haute que tout le monde était arrivé et qu'il était inutile d'attendre plus longtemps.
Don Pablo leva le bras droit au-dessus de sa tête; aussitôt les chuchotements cessèrent et un silence de mort régna dans cette clairière, où cependant une centaine d'individus au moins étaient réunis.
—Señores, dit alors don Pablo d'une voix forte et qui fut parfaitement entendue de tout le monde, laissez-moi d'abord vous donner quelques nouvelles toutes fraîches et qui, j'en suis convaincu, vous intéresseront.
—Parlez, parlez, s'écrièrent plusieurs voix.
—Écoutez avec attention, car la chose en vaut la peine, reprit le jeune homme; sachez que le général Castro, qui commandait à Puebla de los Ángeles, en apprenant la reddition de San Francisco et de Monterey aux Américains, reddition volontaire, je le constate, s'est enfui en Sonora sans oser combattre; la Californie a été aussitôt annexée aux États-Unis. Ce n'est pas tout, continua don Pablo de son accent le plus railleur, le général américain Kearney est entré sans coup férir à Santa Fe et a officiellement déclaré le Nouveau Mexique annexé aux États-Unis d'Amérique.
A cette seconde nouvelle, plus grave encore que la première, les clameurs et les vociférations redoublèrent, et pendant quelques instants un tumulte effroyable régna dans la clairière.
—Je n'ai pas fini, reprit le jeune homme d'une voix forte qui domina les cris de la foule. La capitale du Nuevo León, Monterey, cette ville si riche où commandait le général Ampudia, s'est rendue après quelques attaques vigoureuses, j'en conviens, au général américain Taylor.
A cette dernière révélation, la fureur fut à son comble; pendant plus d'une demi-heure, il fut presque impossible d'obtenir un instant de silence.
—Je vais vous donner d'autres nouvelles et plus fraîches, moi, s'écria un des assistants. Le président Paredes se prépare à marcher en personne contre les Américains. Il a remis ses pouvoirs entre les mains du général Bravo, vice-président de la république. Il doit quitter demain la capitale.
—Vos nouvelles sont de ce matin, interrompit vivement un second; en voici d'autres: le président ne part plus, du moins jusqu'à nouvel ordre; des troubles ont éclaté à Puebla, à Guanajuato et autres villes importantes; Paredes veut faire tête à l'orage.
—Vive Dios! interrompit en riant un des assistants, il a raison, n'est-il pas une muraille?
Ce jeu de mots essentiellement mexicain puisque Paredes en castillan signifie littéralement muraille, eut un succès fou.
—Canarios! si forte que soit cette muraille, s'écria un railleur, nous la démolirons!
—Oui! bien! bravo! s'écria-t-on de toutes parts. Les cris, les rires, les quolibets se croisèrent alors dans tous les sens sur le nom du président et celui du vice-président qui prêtait aussi au calembour, car les Mexicains sont surtout gouailleurs; le tapage devint épouvantable; cependant peu à peu l'effervescence se calma et le silence se rétablit à peu près. Don Pablo profita de cet instant de calme pour reprendre la parole.
—Le ministère s'est retiré, dit-il, nous sommes en complète anarchie; n'est-il pas honteux que. México seule, la capitale de la république, demeure silencieuse et indifférente lorsque toutes les provinces font des pronunciamientos et proclament la déchéance du président qui, par son incurie, est cause de l'humiliation de nos armes et des échecs constants qu'elles ont éprouvés. Il n'y a qu'un homme qui dans les circonstances critiques où nous nous trouvons, puisse nous sauver; cet homme est le général Santa-Anna, que vous avez exilé, et qui pourtant est prêt à revenir se mettre à votre tête pour délivrer la patrie du joug que les étrangers prétendent nous imposer.
Cette proposition du jeune homme fut accueillie avec enthousiasme par tous les assistants.
Le prestige que Santa-Anna, cet individu qu'on a avec raison nommé le mauvais génie du Mexique, a su conserver toujours, est immense. C'est chose qui dépasse toute croyance que l'amour que les masses professent pour cet homme, et l'influence que pendant le cours d'une carrière trop longue pour la prospérité de son pays, il a exercée sur toutes les classes de la société mexicaine.
Il fut arrêté que le lendemain au point du jour le pronunciamiento commencerait, qu'on proclamerait la déchéance de Paredes et l'avènement du général Santa-Anna, le seul homme qu'on pût opposer avec chance de succès aux Américains.
Séance tenante, toutes les mesures furent prises par les conjurés pour faire réussir la révolte, les postes furent distribués, les chefs nommés, des mots de ralliement choisis, etc.
Lorsque toutes les mesures furent prises, tout convenu, don Pablo ôta son chapeau et, enlevant du même coup le masque qui lui cachait la figure:
—Caballeros! s'écria-t-il avec enthousiasme, l'heure des précautions pusillanimes est passée, les traîtres ne sont plus possibles lorsque tout le monde est d'accord: nous ne sommes plus des conjurés timides qui conspirent dans l'ombre, nous sommes des patriotes qui voulons renverser un tyran odieux et délivrer notre pays du joug honteux de l'étranger; c'est donc franchement, hardiment, à visages découverts, que nous devons entrer dans la lice. A bas les masques, caballeros, ils empêchent de voir les loyales figures des sauveurs de la patrie!
Ces paroles obtinrent un succès immense et furent couvertes d'unanimes applaudissements.
Les masques furent aussitôt enlevés et foulés aux pieds. Nous n'oserions pas affirmer que tout le monde fut satisfait de cette dernière mesure: sans doute certains conspirateurs craintifs n'auraient pas été fâchés de conserver les leurs, mais il leur fallut céder à l'entraînement général, et ce furent eux qui, du bout des dents probablement, montrèrent la joie la plus vive pour cette confiance que les conjurés témoignaient dans la justice de leur cause, et le succès que le pronunciamiento ne manquerait pas d'obtenir.
Il y a longtemps qu'on a dit pour la première fois que, dans les conspirations, ce sont les poltrons qui, une fois que leurs vaisseaux sont brûlés, vont le plus loin et compromettent les braves par le courage de mauvais-aloi dont ils font parade à contrecœur; il arriva cette fois comme les autres, et si on les avait laissé faire, bien que sans armes, ils auraient immédiatement marché sur la capitale: il est probable que dans leur for intérieur, tout en faisant cette motion incendiaire, ils avaient l'espoir de s'échapper en route, et de laisser leurs compagnons se tirer d'affaire comme ils pourraient.
Une heure plus tard, tous les conjurés galopaient vers México.
Rentré chez lui dans sa maison de la calle San Andrés, don Pablo de Zúñiga se jeta tout vêtu sur un hamac, en ayant le soin de placer ses armes à portée de sa main, et il s'endormit presque aussitôt.
Cependant, au lever du soleil, México présentait cet aspect menaçant qui, sans qu'aucun mouvement n'eût encore été fait, aucun cri poussé, présage les catastrophes; on sentait que la révolte était dans l'air.
Les Indiens qui habituellement approvisionnaient la ville, n'étaient pas arrivés; des magasins, aucun n'était ouvert; des groupes d'hommes aux allures étranges, aux manières farouches, sortant on ne sait d'où, se répandaient de tous les côtés et se massaient sur les rues et les places qui environnaient le palais du président; les azoteas des maisons se garnissaient de monde, malgré la chaleur toujours croissante du soleil.
Aucune femme ne paraissait dans les rues pour vaquer, selon l'habitude, aux soins journaliers du ménage; partout on n'apercevait que des hommes dont le nombre s'en allait croissant à chaque minute; la foule se faisait peu à peu considérable; des murmures et des chuchotements menaçants commençaient à se faire entendre çà et là dans les groupes de plus en plus nombreux; on ne voyait pas d'armes encore, mais on les sentait sous tous les manteaux et on comprenait vaguement qu'il suffisait d'un signal pour les faire tout à coup étinceler au soleil.
Mais ce signal, qui le donnerait? Nul ne le savait encore: la foule attendait inquiète et anxieuse, frémissant au moindre bruit et se massant de plus en plus aux alentours du palais.
Tout à coup on entendit au loin comme le grondement sourd de la marée qui monte, quand la mer bouleversée dans le plus profond de ses abîmes inconnus se tord sous l'effort convulsif de la tempête. Ce grondement, d'abord vague et indistinct, s'en allait grandissant avec rapidité, se rapprochant incessamment, et prit bientôt les proportions gigantesques d'un effroyable tumulte. C'était, bien la marée qui montait, mais marée humaine celle-là, cent fois plus terrible et plus redoutable dans sa furie que le choc produit par les éléments en fureur. L'horrible clameur, sortie de cinquante mille poitrines, vint se briser avec un indicible fracas plein de menaces contre les murailles du palais présidentiel.
La foule se sépara en deux sous l'effort tout puissant de l'invisible tempête, et ouvrit un large passage au milieu d'elle. Par ce passage se ruèrent aussitôt une masse confuse de cavaliers et de piétons courant à perdre haleine, hurlant à plein gosier et brandissant, avec des cris de menaces, des armes de toutes sortes.
C'était la révolte qui arrivait ivre de sang et de rage. Plusieurs cavaliers, revêtus de brillants uniformes, galopaient en tête des conjurés, et semblaient être leurs chefs. Parmi eux, le premier de tous, se tenait don Pablo de Zúñiga, mais lui il portait le costume civil, et n'avait aucune arme apparente.
Le peuple, rassemblé sur la plaza Mayor, salua avec des cris et des trépignements de joie l'arrivée des nouveaux venus. C'était le signal qu'il attendait.
Tous se mêlèrent aussitôt, et avec un ensemble admirable, ils se préparèrent à agir.
En un instant, les principales artères conduisant à la place furent bouchées par des barricades, improvisées avec une adresse et une facilité qui témoignaient en faveur de la science que la populace mexicaine a puisée pour la révolte dans les trois cent quatre-vingts révolutions qui ont suivi la proclamation de son indépendance, ce qui donne une moyenne de quatre révolutions par an: on deviendrait savant à moins.
Les barricades construites dans l'entrée des rues, d'autres furent établies sur les azoteas, car dans l'Amérique espagnole, où tous les toits des maisons sont plats et construits à l'italienne, dans les villes les batailles se livrent à la fois en haut et en bas, c'est-à-dire dans les rues et sur les maisons; des tireurs adroits s'embusquèrent derrière les barricades et on attendit. Une espèce de calme tumultueux, s'il est permis d'employer cette expression, succéda alors à l'indescriptible vacarme qui avait salué la jonction du peuple et des conjurés.
Ceux-ci, réunis en un seul groupe à l'angle de la calle de Tacuba, arrêtaient entre eux les dernières mesures avant de frapper un coup décisif.
Cependant, le palais demeurait toujours sombre et silencieux, portes et fenêtres fermées; rien ne semblait bouger à l'intérieur; ce silence était d'autant plus effrayant pour les révoltés, qu'ils savaient le palais bourré de troupes.
Le président et le vice-président, avertis pendant la nuit de la révolte qui se préparait, avaient agi en conséquence, et ils avaient tout préparé pour opposer une énergique résistance à ceux qui prétendaient les renverser du pouvoir. Un roulement de tambours se fit entendre, suivi presque immédiatement d'un appel de clairons; la foule poussa un cri de satisfaction: son attente allait être satisfaite, le président acceptait le combat.
Les portes s'ouvrirent toutes grandes; un régiment d'infanterie sortit en bon ordre et vint se ranger en bataille devant les murs du palais; à ce régiment en succéda un autre, puis un autre encore, en tout trois. Les soldats et les officiers faisaient bonne contenance et ne paraissaient être nullement effrayés par les cris, les insultes et les sifflets avec lesquels la foule accueillit leur apparition. Deux régiments de cavalerie parurent ensuite, suivis presque aussitôt par quatre batteries formant un effectif de dix pièces de canon. Par les portes ouvertes, on apercevait d'autres troupes massées dans les cours du palais. Au même instant, des tirailleurs garnirent toutes les fenêtres.
Le président Paredes était à la tête d'une véritable armée, la lutte menaçait d'être terrible, et la victoire chaudement disputée.
Les insurgés ne s'attendaient pas à un aussi grand déploiement de forces; plusieurs d'entre eux, les plus timides sans doute, commençaient à regarder en arrière, comme s'ils eussent songé déjà, en cas d'échec, à se préparer un refuge. Derrière les troupes, un groupe de cavaliers composé d'officiers supérieurs, le président et le vice-président en tête, entrèrent sur la place.
Le président était pâle, mais il semblait calme et résolu; son état-major marchait silencieux à sa suite.
Les cris de: A bas Paredes! Vive Santa-Anna! s'élevèrent de tous les coins de la place, mêlés aux sifflets et aux injures.
Le président fit un signe de la main.
Les tambours roulèrent tous à la fois et couvrirent les clameurs de la foule.
Lorsque le silence fut à peu près rétabli, le président fit avancer son cheval sur le front de bandière, et d'une voix haute et assurée:
—Que voulez-vous? dit-il. Ne suis-je pas le président élu par vos suffrages?
Sa voix fut étouffée par les cris et les hurlements de la foule, il lui fut impossible de continuer.
—A quoi bon parlementer? dit le vice-président, sabrons cette canaille!
—Cette canaille est le peuple, répondit le président, dont le mâle visage se voila de tristesse; le sang versé ne se lave jamais, il reste comme un stigmate indélébile sur celui qui l'a fait répandre.
—Ne discutons pas, agissons, le temps presse, reprit le général; dans quelques minutes il sera trop tard peut-être, je ne suis pas sûr des soldats. Ce serait une lâcheté d'abandonner le poste que le peuple vous a librement donné et de pactiser avec quelques mutins.
—Que faire? murmura le président, en laissant errer avec tristesse ses regards sur la foule frémissante.
Cependant les cris et les sifflets redoublaient, il fallait en finir d'une manière ou de l'autre: combattre, ou se retirer et s'avouer vaincu.
Le vice-président leva son épée.
La fusillade éclata, plusieurs hommes tombèrent dans les rangs du peuple.
Un cri terrible, poussé par toutes les poitrines à la fois, répondit à cette agression inattendue; la place tout entière s'alluma comme un volcan, et le crépitement sinistre des balles vint se joindre aux hurlements furieux des combattants.
La bataille était engagée.
Tout à coup don Pablo de Zúñiga, suivi de quelques hommes dévoués et résolus ainsi que lui, fit bondir son cheval au milieu de la place, déjà encombrée de morts et de blessés, et il s'élança vers les troupes.
Le général Bravo s'était mis à la tête de l'infanterie. Les insurgés reculaient, la situation devenait critique pour eux; quelques cris de sauve-qui-peut commençaient à se faire entendre çà et là; plusieurs révoltés cherchaient leur salut dans la fuite.
Le président était rentré sombre et pensif dans le palais, dont les portes s'étaient refermées derrière lui.
Le général Bravo jugea la situation; avec cette rapidité de l'homme de guerre; il galopa vers la cavalerie, immobile devant le Sagrario.
—Soldats, s'écria-t-ils en brandissant son épée, vive la patrie! balayez la place, chargez ces mutins! en avant!
—Au nom de la patrie, je vous arrête! lui dit don Pablo en le saisissant au collet et le renversant sur la croupe de son cheval; vous êtes mon prisonnier!
Cette agression avait été si subite, si rapidement exécutée avec tant d'audace, que le général était prisonnier avant même d'avoir eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait.
—Soldats! continua don Pablo d'une voix éclatante, massacrerez-vous de sang-froid vos frères et vos amis? A bas Paredes! vive Santa-Anna! En avant sur les traîtres!
Les traîtres, pour don Pablo de Zúñiga, étaient les partisans du gouvernement qu'il prétendait renverser. Il en est toujours ainsi en révolution: les vaincus sont des traîtres et les vainqueurs sont des héros.
—Vive Santa-Anna! à bas Paredes! à mort! à mort! s'écrièrent les cavaliers en se ruant la lance couchée à la suite de don Pablo sur les soldats demeurés fidèles au gouvernement.
Ce mouvement décida la victoire.
Les soldats rastérisèrent avec le peuple; le gouvernement, abandonné de tous ses défenseurs, roula dans le sang qu'il avait fait verser.
Le soir même, Paredes, Bravo, et, en un mot, tous leurs adhérents, furent, par un décret, déclarés traîtres à la patrie et mis hors la loi.
Un gouvernement provisoire fut installé en attendant Santa-Anna, réfugié à la Havane, et que don Pablo de Zúñiga reçut la mission d'aller prier de consentir à se rendre aux vœux du peuple mexicain, en reprenant le pouvoir pour sauver la patrie mise en danger par la mauvaise administration du président Paredes.
Le pronunciamiento avait réussi; moins de deux heures avaient suffi pour renverser un gouvernement et en installer un autre.
Maintenant, le général Santa-Anna serait-il plus heureux que son prédécesseur, et réussirait-il à chasser l'étranger qui souillait par sa présence le sol sacré de la patrie?
Les gens sensés le désiraient sans oser le croire.
Un mois plus tard, Santa-Anna, que les croiseurs américains avaient courtoisement laissé passer, débarquait à la Veracruz et était reçu par les trépignements enthousiastes du peuple, qui voyait en lui le seul général capable par ses talents de résister avec avantage aux Américains.
[IV]
Tepatitlan.
Usant de notre droit de conteur, nous franchirons maintenant un espace de quelques mois, et abandonnant provisoirement le plateau d'Anahuac, nous prierons le lecteur de nous suivre dans l'État de Jalisco, où vont se dérouler plusieurs scènes importantes de notre histoire.
Le 5 janvier 1847, vers neuf heures du matin, une troupe composée d'une dizaine de cavaliers bien montés et surtout bien armés—car à cette époque les grandes routes de la République mexicaine étaient infestées de bandits de toutes sortes, déserteurs de l'armée pour la plupart—après avoir traversé à gué une petite rivière, affluent perdu et sans nom du Río Grande ou du Río Santiago, ainsi qu'on le nomme indifféremment, s'engagea d'une allure assez rapide sur la route qui conduit du pueblo de Zapatlanejo à Tepatitlan, autre pueblo situé à vingt-cinq lieues environ de Guadalajara.
Cette route, bien ombragée, serpente à travers une plaine fertile et bien cultivée, à l'extrémité de laquelle, du point que les voyageurs avaient atteint, ils pouvaient apercevoir, à demi-perdu dans les lointains bleuâtres de l'horizon, le charmant pueblo de Tepatitlan, construit au sommet d'une éminence complètement boisée, d'où ses blanches maisonnettes jaillissent pour ainsi dire comme du milieu d'un bouquet de fleurs.
Nous avons dit que les voyageurs étaient à peu près au nombre de dix. Huit d'entre eux étaient des domestiques indiens ou peones; des deux autres personnes, la première était une femme ou plutôt une jeune fille, et la seconde un homme qui semblait avoir passé la cinquantaine, bien que sa taille droite, ses yeux gris et vifs, son visage plein et fortement coloré, et ses cheveux blonds et épais, témoignassent en faveur de la bonté et de la vigueur de sa constitution, et ne laissassent entrevoir aucun signe de décrépitude.
La jeune fille avait vingt ans à peine; elle était blonde, mignonne, gracieuse, et offrait dans sa personne le type le plus complet qui se puisse imaginer de la beauté saxonne dans toute sa splendeur.
La ressemblance qui existait entre les traits du vieillard et ceux de la jeune fille, dénotait une parenté fort rapprochée: en effet, c'étaient le père et la fille.