[Au lecteur]

[Table des chapitres]


ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX


ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE FLAUBERT


VII

BOUVARD ET PÉCUCHET

Précédé d’une Étude sur G. Flaubert

Par GUY DE MAUPASSANT


PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE SAINT-BENOIT, 7

1885


ÉTUDE
SUR
GUSTAVE FLAUBERT


I

Gustave Flaubert naquit à Rouen le 12 décembre 1821. Sa mère était fille d’un médecin de Pont-l’Evêque, M. Fleuriot. Elle appartenait à une famille de basse Normandie, les Cambremer de Croix-Mare, et était alliée à Thouret, de la Constituante.

La grand’mère de G. Flaubert, Charlotte Cambremer, fut une compagne d’enfance de Charlotte Corday.

Mais son père, né à Nogent-sur-Seine, était d’origine champenoise. C’était un chirurgien de grande valeur et de grand renom, directeur de l’Hôtel-Dieu de Rouen. Homme droit, simple, brusque, il s’étonna, sans s’indigner, de la vocation de son fils Gustave pour les lettres. Il jugeait la profession d’écrivain un métier de paresseux et d’inutile.

Gustave Flaubert fut le contraire d’un enfant phénomène. Il ne parvint à apprendre à lire qu’avec une extrême difficulté. C’est à peine s’il savait lire, lorsqu’il entra au lycée, à l’âge de neuf ans.

IV

Sa grande passion, dans son enfance, était de se faire dire des histoires. Il les écoutait immobile, fixant sur le conteur ses grands yeux bleus. Puis, il demeurait pendant des heures à songer, un doigt dans la bouche, entièrement absorbé, comme endormi.

Son esprit cependant travaillait, car il composait déjà des pièces, qu’il ne pouvait point écrire, mais qu’il représentait tout seul, jouant les différents personnages, improvisant de longs dialogues.

Dès sa première enfance, les deux traits distinctifs de sa nature furent une grande naïveté et une horreur de l’action physique. Toute sa vie, il demeura naïf et sédentaire. Il ne pouvait voir marcher ni remuer autour de lui sans s’exaspérer; et il déclarait, avec sa voix mordante, sonore et toujours un peu théâtrale: que cela n’était point philosophique. «On ne peut penser et écrire qu’assis», disait-il.

Sa naïveté se continua jusqu’à ses derniers jours. Cet observateur si pénétrant et si subtil semblait ne voir la vie avec lucidité que de loin. Dès qu’il y touchait, dès qu’il s’agissait de ses voisins immédiats, on eût dit qu’un voile couvrait ses yeux. Son extrême droiture native, sa bonne foi inébranlable, la générosité de toutes ses émotions, de toutes les impulsions de son âme, sont les causes indubitables de cette naïveté persévérante.

Il vécut à côté du monde et non dedans. Mieux placé pour observer, il n’avait point la sensation nette des contacts.

C’est à lui surtout qu’on peut appliquer ce qu’il V écrivit dans sa préface aux Dernières Chansons, de son ami Louis Bouilhet:

Enfin, si les accidents du monde, dès qu’ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l’emploi d’une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous sembleront pas avoir d’autre utilité, et que vous soyez résolus à toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute épreuve, lancez-vous, publiez!

Jeune homme, il était d’une beauté surprenante. Un vieil ami de sa famille, médecin illustre, disait à sa mère: «Votre fils, c’est l’Amour adolescent.»

Dédaigneux des femmes, il vivait dans une exaltation d’artiste, dans une sorte d’extase poétique qu’il entretenait par la fréquentation quotidienne de celui qui fut son plus cher ami, son premier guide, le cœur frère qu’on ne trouve jamais deux fois, Alfred Le Poittevin, mort tout jeune, d’une maladie de cœur, tué par le travail.

Puis, il fut frappé par la terrible maladie qu’un autre ami, M. Maxime du Camp, a eu la mauvaise inspiration de révéler au public, en cherchant à établir un rapport entre la nature artiste de Flaubert et l’épilepsie, à expliquer l’une par l’autre.

Certes, ce mal effroyable n’a pu frapper le corps sans assombrir l’esprit. Mais doit-on le regretter? Les gens tout à fait heureux, forts et bien portants sont-ils préparés comme il faut pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte? Sont-ils faits, les exubérants, pour découvrir toutes les VI misères, toutes les souffrances qui nous entourent, pour s’apercevoir que la mort frappe sans cesse, chaque jour, partout, féroce, aveugle, fatale.

Donc, il est possible, il est probable que la première atteinte de l’épilepsie mit une empreinte de mélancolie et de crainte sur l’esprit ardent de ce robuste garçon. Il est probable que, par la suite, une sorte d’appréhension dans la vie lui resta, une manière un peu plus sombre d’envisager les choses, un soupçon devant les événements, un doute devant le bonheur apparent. Mais, pour quiconque a connu l’homme enthousiaste et vigoureux qui était Flaubert, pour quiconque l’a vu vivre, rire, s’exalter, sentir et vibrer chaque jour, il est indubitable que la peur des crises, disparues d’ailleurs dans l’âge mûr et reparues seulement dans les dernières années, ne pouvait modifier que d’une façon presque insensible sa manière d’être et de sentir et les habitudes de sa vie.

Après quelques essais littéraires qui ne furent point publiés, Gustave Flaubert débuta en 1857 par un chef d’œuvre, Madame Bovary.

On sait l’histoire de ce livre, le procès intenté par le ministère public, le réquisitoire violent de M. Pinard, dont le nom restera marqué par ce procès, l’éloquente défense de M. Sénard, l’acquittement difficile, marchandé, reproché par les paroles sévères du président, puis le succès vengeur, éclatant, immense!

Mais Madame Bovary a aussi une histoire secrète qui peut être un enseignement pour les débutants dans ce difficile métier des lettres.

VII

Quand Flaubert, après cinq ans de travail acharné, eut enfin terminé cette œuvre géniale, il la confia à son ami M. Maxime du Camp, qui la remit entre les mains de M. Laurent Pichat, rédacteur-propriétaire de la Revue de Paris. C’est alors qu’il éprouva combien il est difficile de se faire comprendre au premier coup, combien on est méconnu par ceux en qui on a le plus de confiance, par ceux qui passent pour les plus intelligents. C’est de cette époque assurément que date ce mépris qu’il garda du jugement des hommes, et son ironie devant les affirmations ou les négations absolues.

Quelque temps après avoir porté à M. Laurent Pichat le manuscrit de Madame Bovary, M. Maxime du Camp écrivit à Gustave Flaubert la singulière lettre suivante, qui peut-être modifiera l’opinion qu’on a pu se faire après les révélations de cet écrivain sur son ami, et en particulier sur la Bovary, dans ses Souvenirs littéraires:

14 juillet 1856.

Cher vieux, Laurent Pichat a lu ton roman et il m’en envoie l’appréciation que je t’adresse. Tu verras en la lisant combien je dois la partager, puisqu’elle reproduit presque toutes les observations que je t’avais faites avant ton départ. J’ai remis ton livre à Laurent, sans faire autre chose que le lui recommander chaudement; nous ne nous sommes donc nullement entendus pour te scier avec la même scie. Le conseil qu’il te donne est bon et je te dirai même qu’il est le seul que tu doives suivre. Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Revue; nous y ferons faire les coupures que nous jugeons indispensables; tu le publieras ensuite en VIII volume comme tu l’entendras, cela te regarde. Ma pensée très intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument et tu débutes par une œuvre embrouillée à laquelle le style ne suffit pas pour donner de l’intérêt. Sois courageux, ferme les yeux pendant l’opération, et fie-t’en, sinon à notre talent, du moins à notre expérience acquise de ces sortes de choses et aussi à notre affection pour toi. Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses, bien faites, mais inutiles; on ne le voit pas assez; il s’agit de le dégager; c’est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux par une personne exercée et habile: on n’ajoutera pas un mot à ta copie; on ne fera qu’élaguer; ça te coûtera une centaine de francs qu’on réservera sur tes droits, et tu auras publié une chose vraiment bonne, au lieu d’une œuvre incomplète et trop rembourrée. Tu dois me maudire de toutes tes forces, mais songe bien que, dans tout ceci, je n’ai en vue que ton seul intérêt.

Adieu, cher vieux, réponds-moi et sache-moi bien tout à toi.

Maxime du Camp.

La mutilation de ce livre typique et désormais immortel, pratiquée par une personne exercée et habile, n’aurait coûté à l’auteur qu’une centaine de francs! Vraiment, c’est pour rien!

Gustave Flaubert a dû tressaillir, en lisant ces étranges conseils, d’une émotion profonde et bien naturelle. Et il a écrit, de sa plus grande écriture, sur le dos de cette lettre précieusement conservée, ce seul mot: Gigantesque!

Les deux collaborateurs, MM. Pichat et Maxime du Camp, se mirent au travail, en effet, pour dégager l’œuvre de leur ami de ce tas de choses bien faites, mais IX inutiles, qui la gâtaient; car on lit sur un exemplaire, conservé par l’auteur, de la première édition du livre, les lignes suivantes:

Cet exemplaire représente mon manuscrit tel qu’il est sorti des mains du sieur Laurent Pichat, poète et rédacteur-propriétaire de la Revue de Paris.

Gustave Flaubert.

20 avril 1857.

En ouvrant le volume, on trouve de page en page des lignes, des paragraphes, des morceaux entiers retranchés. La plupart des choses originales et nouvelles sont biffées avec soin.

Et on lit encore, de la main de Gustave Flaubert, sur le dernier feuillet, ceci:

Il fallait, selon Maxime du Camp, retrancher toute la noce, et, selon Pichat, supprimer, ou du moins abréger considérablement, refaire les Comices d’un bout à l’autre! De l’avis général, à la Revue, le pied-bot était considérablement trop long, «inutile».

C’est là assurément aussi l’origine du refroidissement survenu dans l’ardente amitié qui liait Flaubert à M. du Camp. S’il en fallait une preuve plus précise, on la trouverait dans ce fragment de lettre de Louis Bouilhet à Flaubert:

Quant à Maxime du Camp, j’ai été quinze jours sans le revoir, et j’aurais passé l’année de la même façon, si lui-même X n’était apparu chez moi jeudi dernier, il y a huit jours. Je dois dire qu’il fut fort aimable, et à mon endroit et pour toi-même. Ça peut être de la politique, mais je constate les faits en simple historien. Il m’a offert ses services pour trouver un éditeur, plus tard pour trouver une bibliothèque. Il s’est informé de toi et de ton travail. Ce que je lui ai dit de la Bovary l’a occupé beaucoup. Il m’a dit, en phrases incidentes, qu’il en était fort heureux, que tu avais tort de ne lui avoir jamais pardonné la Revue, qu’il verrait avec bonheur tes œuvres dans son recueil, etc., etc. Il semblait parler avec conviction et franchise...

Ces détails intimes n’ont d’importance qu’au point de vue des jugements portés par M. du Camp sur son ami. Une réconciliation eut lieu, plus tard, entre eux.

L’apparition de Madame Bovary fut une révolution dans les lettres.

Le grand Balzac, méconnu, avait jeté son génie en des livres puissants, touffus, débordant de vie, d’observations ou plutôt de révélations sur l’humanité. Il devinait, inventait, créait un monde entier né dans son esprit.

Peu artiste, au sens délicat du mot, il écrivait une langue forte, imagée, un peu confuse et pénible.

Emporté par son inspiration, il semble avoir ignoré l’art si difficile de donner aux idées de la valeur par les mots, par la sonorité et la contexture de la phrase.

Il a, dans son œuvre, des lourdeurs de colosse; et il est peu de pages de ce très grand homme qui puissent être citées comme des chefs-d’œuvre de la langue, XI ainsi qu’on cite du Rabelais, du La Bruyère, du Bossuet, du Montesquieu, du Chateaubriand, du Michelet, du Gautier, etc.

Gustave Flaubert, au contraire, procédant par pénétration bien plus que par intuition, apportait dans une langue admirable et nouvelle, précise, sobre et sonore, une étude de vie humaine, profonde, surprenante, complète.

Ce n’était plus du roman comme l’avaient fait les plus grands, du roman où l’on sent toujours un peu l’imagination et l’auteur, du roman pouvant être classé dans le genre tragique, dans le genre sentimental, dans le genre passionné ou dans le genre familier, du roman où se montrent les intentions, les opinions et les manières de penser de l’écrivain; c’était la vie elle-même apparue. On eût dit que les personnages se dressaient sous les yeux en tournant les pages, que les paysages se déroulaient avec leurs tristesses et leurs gaietés, leurs odeurs, leur charme, que les objets aussi surgissaient devant le lecteur à mesure que les évoquait une puissance invisible, cachée on ne sait où.

Gustave Flaubert, en effet, fut le plus ardent apôtre de l’impersonnalité dans l’art. Il n’admettait pas que l’auteur fût jamais même deviné, qu’il laissât tomber dans une page, dans une ligne, dans un mot, une seule parcelle de son opinion, rien qu’une apparence d’intention. Il devait être le miroir des faits, mais un miroir qui les reproduisait en leur donnant ce reflet inexprimable, ce je ne sais quoi de presque divin qui est l’art.

XII

Ce n’est pas impersonnel qu’on devrait dire, en parlant de cet impeccable artiste, mais impassible.

S’il attachait une importance considérable à l’observation et à l’analyse, il en mettait une plus grande encore dans la composition et dans le style. Pour lui, ces deux qualités surtout faisaient les livres impérissables. Par composition, il entendait ce travail acharné qui consiste à exprimer l’essence seule des actions qui se succèdent dans une existence, à choisir uniquement les traits caractéristiques et à les grouper, à les combiner de telle sorte qu’ils concourent de la façon la plus parfaite à l’effet qu’on voulait obtenir, mais non pas à un enseignement quelconque.

Rien ne l’irritait d’ailleurs comme les doctrines des pions de la critique sur l’art moral ou sur l’art honnête.

«Depuis qu’existe l’humanité, disait-il, tous les grands écrivains ont protesté par leurs œuvres contre ces conseils d’impuissants.»

La morale, l’honnêteté, les principes sont des choses indispensables au maintien de l’ordre social établi; mais il n’y a rien de commun entre l’ordre social et les lettres. Les romanciers ont pour principal motif d’observation et de description les passions humaines, bonnes ou mauvaises. Ils n’ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner. Tout livre à tendances cesse d’être un livre d’artiste.

L’écrivain regarde, tâche de pénétrer les âmes et les cœurs, de comprendre leurs dessous, leurs penchants honteux ou magnanimes, toute la mécanique compliquée des mobiles humains. Il observe ainsi suivant XIII son tempérament d’homme et sa conscience d’artiste. Il cesse d’être consciencieux et artiste, s’il s’efforce systématiquement de glorifier l’humanité, de la farder, d’atténuer les passions qu’il juge déshonnêtes au profit des passions qu’il juge honnêtes.

Tout acte, bon ou mauvais, n’a pour l’écrivain qu’une importance comme sujet à écrire, sans qu’aucune idée de bien ou de mal y puisse être attachée. Il vaut plus ou moins comme document littéraire, voilà tout.

En dehors de la vérité observée avec bonne foi et exprimée avec talent, il n’y a rien qu’efforts impuissants de pions.

Les grands écrivains ne sont préoccupés ni de morale ni de chasteté. Exemple: Aristophane, Apulée, Lucrèce, Ovide, Virgile, Rabelais, Shakespeare et tant d’autres.

Si un livre porte un enseignement, ce doit être malgré son auteur, par la force même des faits qu’il raconte.

Flaubert considérait ces principes comme des articles de foi.

Lorsque parut Madame Bovary, le public, accoutumé à l’onctueux sirop des romans élégants, ainsi qu’aux aventures invraisemblables des romans accidentés, a classé le nouvel écrivain parmi les réalistes. C’est là une grossière erreur et une lourde bêtise. Gustave Flaubert n’était pas plus réaliste parce qu’il observait la vie avec soin que M. Cherbuliez n’est idéaliste parce qu’il l’observe mal.

XIV

Le réaliste est celui qui ne se préoccupe que du fait brutal sans en comprendre l’importance relative et sans en noter les répercussions. Pour Gustave Flaubert, un fait par lui-même ne signifiait rien. Il s’explique ainsi dans une de ses lettres:

... Vous vous plaignez que les événements ne sont pas variés,—cela est une plainte réaliste, et d’ailleurs qu’en savez-vous? Il s’agit de les regarder de plus près. Avez-vous jamais cru à l’existence des choses? Est-ce que tout n’est pas une illusion? Il n’y a de vrais que les rapports, c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets.

Nul observateur cependant ne fut plus consciencieux; mais nul ne s’efforça davantage de comprendre les causes qui amènent les effets.

Son procédé de travail, son procédé artistique tenait bien plus encore de la pénétration que de l’observation.

Au lieu d’étaler la psychologie des personnages en des dissertations explicatives, il la faisait simplement apparaître par leurs actes. Les dedans étaient ainsi dévoilés par les dehors, sans aucune argumentation psychologique.

Il imaginait d’abord des types; et, procédant par déduction, il faisait accomplir à ces êtres les actions caractéristiques qu’ils devaient fatalement accomplir avec une logique absolue, suivant leurs tempéraments.

La vie donc qu’il étudiait si minutieusement ne lui servait guère qu’à titre de renseignement.

XV

Jamais il n’énonce les événements; on dirait, en le lisant, que les faits eux-mêmes viennent parler, tant il attache d’importance à l’apparition visible des hommes et des choses.

C’est cette rare qualité de metteur en scène, d’évocateur impassible qui l’a fait baptiser réaliste par les esprits superficiels qui ne savent comprendre le sens profond d’une œuvre que lorsqu’il est étalé en des phrases philosophiques.

Il s’irritait beaucoup de cette épithète de réaliste qu’on lui avait collée au dos et prétendait n’avoir écrit sa Bovary que par haine de l’école de M. Champfleury.

Malgré une grande amitié pour Émile Zola, une grande admiration pour son puissant talent qu’il qualifiait de génial, il ne lui pardonnait pas le naturalisme.

Il suffit de lire avec intelligence Madame Bovary pour comprendre que rien n’est plus loin du réalisme.

Le procédé de l’écrivain réaliste consiste à raconter simplement des faits arrivés, accomplis par des personnages moyens qu’il a connus et observés.

Dans Madame Bovary, chaque personnage est un type, c’est-à-dire le résumé d’une série d’êtres appartenant au même ordre intellectuel.

Le médecin de campagne, la provinciale rêveuse, le pharmacien, sorte de Prudhomme, le curé, les amants, et même toutes les figures accessoires sont des types, doués d’un relief d’autant plus énergique qu’en eux sont concentrées des quantités d’observations de même nature, d’autant plus vraisemblables XVI qu’ils représentent l’échantillon modèle de leur classe.

Mais Gustave Flaubert avait grandi à l’heure de l’épanouissement du romantisme; il était nourri des phrases retentissantes de Chateaubriand et de Victor Hugo, et il se sentait à l’âme un besoin lyrique qui ne pouvait s’épandre complètement en des livres précis comme Madame Bovary.

Et c’est là un des côtés les plus singuliers de ce grand homme: ce novateur, ce révélateur, cet oseur a été jusqu’à sa mort sous l’influence dominante du romantisme. C’est presque malgré lui, presque inconsciemment, poussé par la force irrésistible de son génie, par la force créatrice enfermée en lui, qu’il écrivait ces romans d’une allure si nouvelle, d’une note si personnelle. Par goût, il préférait les sujets épiques, qui se déroulent en des espèces de chants pareils à des tableaux d’opéra.

Dans Madame Bovary, d’ailleurs, comme dans l’Éducation sentimentale, sa phrase, contrainte à rendre des choses communes, a souvent des élans, des sonorités, des tons au-dessus des sujets qu’elle exprime. Elle part, comme fatiguée d’être contenue, d’être forcée à cette platitude, et, pour dire la stupidité d’Homais ou la niaiserie d’Emma, elle se fait pompeuse ou éclatante, comme si elle traduisait des motifs de poème.

Ne pouvant résister à ce besoin de grandeur, il composa à la façon d’un récit homérique son second roman, Salammbô.

Est-ce là un roman? N’est-ce pas plutôt une sorte d’opéra en prose? Les tableaux se développent avec XVII une magnificence prodigieuse, un éclat, une couleur et un rythme surprenants.

La phrase chante, crie, a des fureurs et des sonorités de trompette, des murmures de hautbois, des ondulations de violoncelle, des souplesses de violon et des finesses de flûte.

Et les personnages, bâtis en héros, semblent toujours en scène, parlant sur un mode superbe, avec une élégance forte ou charmante, ont l’air de se mouvoir dans un décor antique et grandiose.

Ce livre de géant, le plus plastiquement beau qu’il ait écrit, donne aussi l’impression d’un rêve magnifique.

Est-ce ainsi que se sont passés les événements que raconte Gustave Flaubert? Non, sans doute. Si les faits sont exacts, l’éclat de poésie qu’il a jeté dessus nous les montre dans l’espèce d’apothéose dont l’art lyrique enveloppe ce qu’il touche.

Mais à peine eut-il terminé ce sonore récit de la révolte mercenaire, qu’il se sentit de nouveau sollicité par des sujets moins superbes, et il composa avec lenteur ce grand roman de patience, cette longue étude sobre et parfaite qui s’appelle l’Éducation sentimentale.

Cette fois, il prit pour personnages, non plus des types comme dans la Bovary, mais des hommes quelconques, des médiocres, ceux qu’on rencontre tous les jours.

Bien que cet ouvrage lui ait demandé un travail de composition surhumain, il a l’air, tant il ressemble à la vie même, d’être exécuté sans plan et sans intentions. Il est l’image parfaite de ce qui se passe chaque XVIII jour; il est le journal exact de l’existence; et la philosophie en demeure si complètement latente, si complètement cachée derrière les faits; la psychologie est si parfaitement enfermée dans les actes, dans les attitudes, dans les paroles des personnages, que le gros public, accoutumé aux effets soulignés, aux enseignements apparents, n’a pas compris la valeur de ce roman incomparable.

Seuls, les esprits très aigus et observateurs ont saisi la portée de ce livre unique, si simple, si morne, si plat en apparence, mais si profond, si voilé, si amer.

L’Éducation sentimentale, méprisée par la plupart des critiques accoutumés aux formes connues et immuables de l’art, a des admirateurs nombreux et enthousiastes qui placent cette œuvre au premier rang parmi les œuvres de Flaubert.

Mais il lui fallait, par suite d’une de ces réactions nécessaires à son esprit, entreprendre de nouveau un sujet large et poétique, et il refit une œuvre ébauchée autrefois, la Tentation de saint Antoine.

C’est là, certes, l’effort le plus puissant qu’ait jamais tenté un esprit. Mais la nature même du sujet, son étendue, sa hauteur inaccessible rendaient l’exécution d’un pareil livre presque au-dessus des forces humaines.

Reprenant la vieille légende des tentations du solitaire, il l’a fait assaillir non plus seulement par des visions de femmes nues et de nourritures succulentes, mais par toutes les doctrines, toutes les croyances, toutes les superstitions où s’est égaré l’esprit inquiet XIX des hommes. C’est le défilé colossal des religions escortées de toutes les conceptions étranges, naïves ou compliquées, écloses dans les cerveaux des rêveurs, des prêtres, des philosophes, torturés par le désir de l’impénétrable inconnu.

Puis, aussitôt achevée, cette œuvre énorme, troublante, un peu confuse comme le chaos des croyances écroulées, il recommença presque le même sujet en prenant les sciences au lieu des religions et deux bourgeois bornés au lieu du vieux saint en extase.

Voici quels sont l’idée et le développement de ce livre encyclopédique, Bouvard et Pécuchet, qui pourrait porter comme sous-titre: «Du défaut de méthode dans l’étude des connaissances humaines.»

Deux copistes employés à Paris se rencontrent par hasard et se lient d’une étroite amitié. L’un d’eux fait un héritage, l’autre apporte ses économies; ils achètent une ferme en Normandie, rêve de toute leur existence, et quittent la capitale.

Alors ils commencent une série d’études et d’expériences embrassant toutes les connaissances de l’humanité; et, là, se développe la donnée philosophique de l’ouvrage.

Ils se livrent d’abord au jardinage, puis à l’agriculture, à la chimie, à la médecine, à l’astronomie, à l’archéologie, à l’histoire, à la littérature, à la politique, à l’hygiène, au magnétisme, à la sorcellerie; ils arrivent à la philosophie, se perdent dans les abstractions, tombent dans la religion, s’en dégoûtent, tentent l’éducation de deux orphelins, échouent XX encore et, désespérés, se remettent à copier comme autrefois.

Le livre est donc une revue de toutes les sciences, telles qu’elles apparaissent à deux esprits assez lucides, médiocres et simples. C’est en même temps un formidable amoncellement de savoir, et surtout une prodigieuse critique de tous les systèmes scientifiques opposés les uns aux autres, se détruisant les uns les autres par les contradictions des faits, les contradictions des lois reconnues, indiscutées. C’est l’histoire de la faiblesse de l’intelligence humaine, une promenade dans le labyrinthe infini de l’érudition avec un fil dans la main; ce fil est la grande ironie d’un penseur qui constate sans cesse, en tout, l’éternelle et universelle bêtise.

Des croyances établies pendant des siècles sont exposées, développées et désarticulées en dix lignes par l’opposition d’autres croyances aussi nettement et vivement démontrées et démolies. De page en page, de ligne en ligne, une connaissance se lève, et aussitôt une autre se dresse à son tour, abat la première et tombe elle-même frappée par sa voisine.

Ce que Flaubert avait fait pour les religions et les philosophies antiques dans la Tentation de saint Antoine, il l’a de nouveau accompli pour tous les savoirs modernes. C’est la tour de Babel de la science, où toutes les doctrines diverses, contraires, absolues pourtant, parlant chacune sa langue, démontrent l’impuissance de l’effort, la vanité de l’affirmation et toujours «l’éternelle misère de tout».

XXI

La vérité d’aujourd’hui devient erreur demain; tout est incertain, variable, et contient en des proportions inconnues des quantités de vrai comme de faux. A moins qu’il n’y ait ni vrai ni faux. La morale du livre semble contenue dans cette phrase de Bouvard: «La science est faite suivant les données fournies par un coin de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu’on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu’on ne peut découvrir.»

Ce livre touche à ce qu’il y a de plus grand, de plus curieux, de plus subtil et de plus intéressant dans l’homme: c’est l’histoire de l’idée sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, avec toutes ses transformations, dans sa faiblesse et dans sa puissance.

Ici, il est curieux de remarquer la tendance constante de Gustave Flaubert vers un idéal de plus en plus abstrait et élevé. Par idéal il ne faut point entendre ce genre sentimental qui séduit les imaginations bourgeoises. Car l’idéal, pour la plupart des hommes, n’est autre chose que l’invraisemblable. Pour les autres, c’est tout simplement le domaine de l’idée.

Les premiers romans de Flaubert ont été d’abord une étude de mœurs très vraie, très humaine, puis un poème éclatant, une suite d’images, de visions.

Dans Bouvard et Pécuchet, les véritables personnages sont des systèmes et non plus des hommes. Les acteurs servent uniquement de porte-voix aux idées qui, comme des êtres, se meuvent, se joignent, se combattent et se détruisent.

XXII

Et un comique tout particulier, un comique sinistre, se dégage de cette procession de croyances dans le cerveau de ces deux pauvres bonshommes qui personnifient l’humanité. Ils sont toujours de bonne foi, toujours ardents; et invariablement l’expérience contredit la théorie la mieux établie, le raisonnement le plus subtil est démoli par le fait le plus simple.

Ce surprenant édifice de science, bâti pour démontrer l’impuissance humaine, devait avoir un couronnement, une conclusion, une justification éclatante. Après ce réquisitoire formidable, l’auteur avait entassé une foudroyante provision de preuves, le dossier de sottises cueillies chez les grands hommes.

Quand Bouvard et Pécuchet, dégoûtés de tout, se remettaient à copier, ils ouvraient naturellement les livres qu’ils avaient lus et, reprenant l’ordre naturel de leurs études, transcrivaient minutieusement des passages choisis par eux dans les ouvrages où ils avaient puisé. Alors commençait une effrayante série d’inepties, d’ignorances, de contradictions flagrantes et monstrueuses, d’erreurs énormes, d’affirmations honteuses, d’inconcevables défaillances des plus hauts esprits, des plus vastes intelligences. Quiconque a écrit sur un sujet quelconque a dit parfois une sottise. Cette sottise, Flaubert l’avait infailliblement trouvée et recueillie; et, la rapprochant d’une autre, puis d’une autre, puis d’une autre, il en avait formé un faisceau formidable qui déconcerte toute croyance et toute affirmation.

Ce dossier de la bêtise humaine formait une montagne XXIII de notes demeurées trop éparses, trop mêlées, pour être jamais publiées en entier.

Il les avait cependant classées; mais il devait revoir cette classification première, la modifier, supprimer au moins la moitié de cet amas de documents. Voici, toutefois, l’ordre dans lequel il a laissé ces notes:

Morale.
Amour.
Philosophie.
Mysticisme.
Religion.
Prophétie.
Socialisme (religieux et politique).
Critique.
Esthétique.
Spécimens de style.Périphrases.
Palinodies.
Rococo.

Styles des grands écrivains, des journalistes, des poètes.

Style.Classique.
Scientifique.Médical.
Agricole.
Clérical.
Révolutionnaire.
Romantique.
Réaliste.
Dramatique.
Officiel des souverains.
Poétique officiel.

XXIV

HISTOIRE DES IDÉES SCIENTIFIQUES.

Beaux-arts.

Beautés.Du parti de l’ordre.
Des gens de lettres.
De la religion.
Des souverains.
Opinions sur les grands hommes.
Les classiques corrigés.
Bizarreries.—Férocités.—Excentricités.—Injures.—Sottises.—Lâchetés.
Exaltation du bas.
Charabia officiel.Discours.
Circulaires.

IMBÉCILES.

Le dictionnaire des idées reçues.
Le catalogue des opinions chic.

C’est donc bien là l’histoire de la bêtise humaine sous toutes ses formes.

Quelques citations peuvent faire comprendre la portée et la nature de ces notes.

PHILOSOPHIE, MORALE, RELIGION.

Les Grecs corrompus par leur philosophie raisonneuse.

Ce peuple si brillant n’a rien fondé, rien établi de durable, et il n’est resté de lui que des souvenirs de crimes et de désastres, de livres et de statues. Il manqua toujours de raison.

Lamennais. Essai sur l’indifférence, t. IV, p. 171.

XXV

Morale.

Les souverains ont le droit de changer quelque chose aux mœurs.

Descartes. Discours sur la Méthode, part. 6.

L’étude des mathématiques, en comprimant la sensibilité et l’imagination, rend quelquefois l’explosion des passions terribles.

Dupanloup. Éducation intellectuelle, p. 417.

La superstition est un ouvrage avancé de la religion qu’il ne faut pas détruire.

De Maistre. Soirées de Saint-Pétersbourg,
7e Ent., p. 234.

L’eau est faite pour soutenir ces prodigieux édifices flottants que l’on appelle des vaisseaux.

Fénelon.

BEAUTÉS RELIGIEUSES, PHILOSOPHIE, MORALE.

Économie politique.

En 1823, des habitants de la ville de Lille, parlant au nom de l’huile de colza, exposèrent au gouvernement qu’un produit nouveau, le gaz, commençait à se répandre; que ce mode d’éclairage, s’il se généralisait, ferait délaisser les autres, d’autant plus qu’il paraissait être à la fois meilleur et à plus bas prix, etc. En raison de quoi, ils priaient humblement, mais fermement, Sa Majesté, protectrice naturelle de leur travail, de vouloir bien préserver de toute atteinte leurs droits acquis en interdisant absolument ce produit perturbateur.

Frédéric Passy. Discours sur le libre échange.

5 décembre 1878.

XXVI

Shakespeare lui-même, tout grossier qu’il était, n’était pas sans lecture et sans connaissance.

La Harpe. Introduction de Cours littéraire.

Style ecclésiastique.

Mesdames, dans la marche de la société chrétienne, sur le railway du monde, la femme, c’est la goutte d’eau dont l’influence magnétique, vivifiée et purifiée par le feu de l’Esprit saint, communique aussi le mouvement au convoi social sous son impulsion bienfaisante; il court sur la voie du progrès et s’avance vers les doctrines éternelles.

Mais si, au lieu de fournir la goutte d’eau de la bénédiction divine, la femme apporte la pierre du déraillement, il se produit d’affreuses catastrophes.

Mgr Mermillod. De la vie surnaturelle dans les âmes.

PÉRIPHRASES.

Imbéciles.

Je trouverais mauvais qu’une fille peu sage vécût avec un homme avant le mariage.

(Traduction d’Homère.) Ponsard.

Style romantique.

Sibylle, jouant de la harpe, était généralement adorable. Le mot ange venait aux lèvres en la regardant.

Sibylle (p. 146). O. Feuillet.

Style des souverains.

La richesse d’un pays dépend de la prospérité générale.

Louis-Napoléon.

Cité dans la Rive gauche, 12 mars 1865.

XXVII

Style catholique.

L’enseignement philosophique fait boire à la jeunesse du fiel de dragon dans le calice de Babylone.

Pie IX. Manifeste, 1847.

Les inondations de la Loire sont dues aux excès de la presse et à l’inobservation du dimanche.

L’évêque de Metz. Mandement, décembre 1846.

IDÉES SCIENTIFIQUES.

Histoire naturelle.

Les femmes en Égypte se prostituaient publiquement aux crocodiles!

Proudhon. (De la célébration du dimanche, 1850.)

Les chiens sont pour l’ordinaire de deux teintes opposées, l’une claire et l’autre rembrunie, afin que, quelque part qu’ils soient dans la maison, ils puissent être aperçus sur les meubles, avec la couleur desquels on les confondrait.

Bernardin de Saint-Pierre. Harmonies de la Nature.

Les puces se jettent, partout où elles sont, sur les couleurs blanches. Cet instinct leur a été donné afin que nous puissions les attraper plus aisément.

Bernardin de Saint-Pierre. Harmonies de la Nature.

Le melon a été divisé en tranches par la nature afin d’être XXVIII mangé en famille; la citrouille, étant plus grosse, peut être mangée avec les voisins.

Bernardin de Saint-Pierre. Études de la Nature.

Souci de la vérité.

Toute autorité, mais surtout celle de l’Église, doit s’opposer aux nouveautés, sans se laisser effrayer par le danger de retarder la découverte de quelques vérités, inconvénient passager et tout à fait nul, comparé à celui d’ébranler les institutions et les opinions reçues.

P. 283, t. II, de Maistre, Exam. philos. Bacon.

La maladie des pommes de terre a pour cause le désastre de Monville. Le météore a plus agi dans les vallées, il a soustrait le calorique. C’est l’effet d’un refroidissement subit.

Raspail. Hist. Santé et Maladie, p. 246, 247.

Poissons.

Je remarque sur les poissons que c’est une merveille qu’ils puissent naître et vivre dans l’eau de la mer, qui est salée, et que leur race ne soit pas anéantie depuis longtemps.

Gaume..Catéchisme de persévérance, 57.

De la chimie.

Est-il nécessaire d’observer que cette vaste science (la chimie) est absolument déplacée dans un enseignement général? A quoi sert-elle pour le ministre, pour le magistrat, pour le militaire, pour le marin, pour le négociant?

De Maistre. Lettres et opuscules inédits.

XXIX

Mépris de la science.

Plusieurs personnes ont pensé que la science, entre les mains de l’homme, dessèche le cœur, désenchante la nature, mène les esprits faibles à l’athéisme, et de l’athéisme au crime.

Chateaubriand. Génie du Christianisme, p. 335.

Zoologie.

C’est, ce nous semble, une grande pitié que de trouver aujourd’hui l’homme mammifère rangé, d’après le système de Linnæus, avec les singes, les chauves-souris et les paresseux. Ne valait-il pas autant le laisser à la tête de la création, où l’avaient placé Moïse, Aristote, Buffon et la nature?

Chateaubriand. Génie du Christianisme, p. 351.

Ses mouvements (du serpent) diffèrent de ceux de tous les animaux; on ne saurait dire où gît le principe de son déplacement, car il n’a ni nageoires, ni pieds, ni ailes, et cependant il fuit comme une ombre, il s’évanouit magiquement.

Chateaubriand. Génie du Christianisme, p. 138.

Linguistique.

Si on avait un dictionnaire des langues sauvages, on y trouverait des restes évidents d’une langue antérieure parlée par un peuple éclairé, et, quand même nous ne les trouverions pas, il en résulterait seulement que la dégradation est arrivée au point d’effacer ces derniers restes.

De Maistre. Soirées de Saint-Pétersbourg.

Les sciences naturelles sont secondaires.

Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers XXX de l’État, d’être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices, d’apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui est vrai et ce qui est faux dans l’ordre moral et spirituel. Les autres n’ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières. Ils ont les sciences naturelles pour s’amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre?

8e Entretien, p. 131. De Maistre. Soirées de Saint-Pétersbourg.

La science doit être mise à la seconde place.

Si l’on n’en vient pas aux anciennes maximes, si l’éducation n’est pas rendue aux prêtres et si la science n’est pas mise partout à la seconde place, les maux qui nous attendent sont incalculables; nous serons abrutis par la science, et c’est le dernier degré de l’abrutissement.

De Maistre. Essai sur les principes générateurs.

BÉVUES HISTORIQUES.

Opinion sur l’étude de l’histoire.

L’enseignement de l’histoire peut avoir, selon moi, des inconvénients et des périls pour le professeur. Il en a aussi pour les élèves.

Dupanloup.

Critique historique.

Si on considère Napoléon sous le rapport des qualités morales, il est difficile à apprécier, parce qu’il est difficile d’aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à joncher la terre de morts, l’amitié chez un homme qui n’eut jamais d’égaux autour de lui, la probité chez un potentat qui était le maître des richesses de l’univers. Toutefois, quelque XXXI en dehors des règles ordinaires que fût ce mortel, il n’est pas impossible de saisir çà et là certains traits de sa physionomie morale.

A. Thiers. Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XX, p. 713.

J’ai ouï plusieurs fois déplorer l’aveuglement du conseil de François Ier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes.

Montesquieu. Esprit des Lois, liv. XXI, ch. XXII.

(François Ier monte sur le trône en 1515. Christophe Colomb mort en 1506.)

Pipe au XVe siècle.

A quelques pas de cette scène si vive, le chef espagnol, immobile, fumait une longue pipe.

Villemain. Lascaris.

A la veille de l’empire napoléonien.

Il n’a jamais existé de famille souveraine dont on puisse assigner l’origine plébéienne. Si ce phénomène paraissait, ce serait une époque du monde.

De Maistre. Soirées de Saint-Pétersbourg.

La Prusse ne sera pas rétablie.

Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse (1807). Cet édifice fameux, construit avec du sang, de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de brochures, a croulé en un clin d’œil et c’en est fait pour toujours.

De Maistre. Lettres et Opuscules, p. 98.

XXXII

Saint Jean Chrysostome, ce Bossuet africain!

Saint Jean Chrysostome, né à Antioche (Asie).

La ville de Cannes doublement célèbre par la victoire remportée par Annibal sur les Romains et par le débarquement de Bonaparte.

Il accuse Louis XI d’avoir persécuté Abeilard.
Louis XI, né en 1423.
Abeilard, né en 1079.

Smyrne est une île.

J. Janin, dans G. de Flotte, 1860.

EXALTATION DU BAS.

Il faut plus de génie pour être batelier du Rhône que pour faire les Orientales.

Proudhon.

BÊTISES SUR LES GRANDS HOMMES.

Corneille.

Ses mœurs (Chimène) sont du moins scandaleuses; si, en effet, elles ne sont dépravées. Ces pernicieux exemples rendent l’ouvrage notablement défectueux et s’écartent du but de la poésie qui veut être utile.

Académie (sur le Cid).

Qu’on me cite une pièce du grand Corneille que je ne me charge de refaire mieux que lui! Qui tient la gageure? Je n’aurais fait que ce dont tout homme est capable, pourvu qu’il croie aussi fermement en Aristote qu’en moi.

Lessing. Dramaturgie de Hambourg, p. 462, 463.

XXXIII

Malgré la réputation dont jouit cet écrivain (La Bruyère), il y a beaucoup de négligence dans son style.

Condillac. Traité de l’art d’écrire.

(Descartes), rêveur fameux par les écarts de son imagination et dont le nom est fait pour le pays des chimères.

Marat, à propos du Panthéon.

Rabelais, ce boueux de l’humanité.

Lamartine.

Lulli.

Ses airs tant répétés dans le monde ne servent qu’à insinuer des passions les plus déréglées.

Bossuet, Maximes sur la comédie.

Molière.

C’est dommage que Molière ne sache pas écrire.

Fénelon.

Molière est un infâme histrion.

Bossuet.

Byron.

Le génie byronien me semble, au fond, un peu bête.

L. Veuillot. Libres Penseurs, p. 11.

A mon avis, Byron, très justement rejeté de la famille et de la patrie, c’est-à-dire mis au bagne pour avoir été mari infidèle et citoyen scandaleux, s’il eût été homme de sens et vraiment grand par l’esprit et par le cœur, aurait fait tout XXXIV simplement pénitence, afin de reconquérir le droit d’élever sa fille et de servir son pays.

L. Veuillot. Libres Penseurs, p. 11.

Injures aux grands hommes.

C’est (Bonaparte) en effet un grand gagneur de batailles; mais, hors de là, le moindre général est plus habile que lui.

Chateaubriand. De Buonaparte et des Bourbons.

Bonaparte.

On a cru qu’il (Bonaparte) avait perfectionné l’art de la guerre, et il est certain qu’il l’a fait rétrograder vers l’enfance de l’art.

Chateaubriand. De Buonaparte et des Bourbons.

Bacon.

Bacon est absolument dépourvu de l’esprit d’analyse, non seulement ne savait pas résoudre les questions, mais ne savait pas même les poser.

De Maistre. Examen de la philosophie de Bacon, Ier, p. 37.

Bacon, homme étranger à toutes les sciences et dont toutes les idées fondamentales étaient fausses.

De Maistre. Examen de la philosophie de Bacon, t. Ier, p. 82.

Bacon avait l’esprit éminemment faux et d’un genre de fausseté qui n’a jamais appartenu qu’à lui. Son incapacité XXXV absolue, essentielle, radicale dans toutes les branches des sciences naturelles.

De Maistre. Examen de la philosophie de Bacon, t. Ier, p. 285.

Voltaire.

Voltaire est nul comme philosophe, sans autorité comme critique et historien, arriéré comme savant, percé à jour dans sa vie privée et déconsidéré par l’orgueil, la méchanceté et les petitesses de son âme et de son caractère.

Dupanloup. Haute Éducation intellectuelle.

Gœthe.

La postérité, à laquelle Gœthe a donné son œuvre à juger, fera ce qu’elle a à faire. Elle écrira sur ses tablettes d’airain:

«Gœthe, né à Francfort en 1749, mort à Weimar en 1832, grand écrivain, grand poète, grand artiste.»

Et, lorsque les fanatiques de la forme pour la forme, de l’art pour l’art, de l’amour quand même et du matérialisme, viendront lui demander d’ajouter:

«Grand homme!» elle répondra: Non!

A. Dumas fils.

23 juillet 1873.

IDÉES SUR L’ART.

Imbéciles.

Nul doute que les hommes extraordinaires, en quelque genre que ce soit, ne doivent une partie de leurs succès aux qualités supérieures dont leur organisation est douée.

Damiron. Cours de philosophie, t. II, p. 35.

XXXVI

Jocrisses.

Sitôt qu’un Français a passé la frontière, il entre sur le territoire étranger.

L. Havin. Courrier du Dimanche.

15 décembre.

Quand la borne est franchie, il n’est plus de limites.

Ponsard.

Imbéciles.

L’épicerie est respectable. C’est une branche du commerce. L’armée est plus respectable encore, parce qu’elle est une institution dont le but est l’ordre.

L’épicerie est utile, l’armée est nécessaire.

Les Nouvelles, Jules Noriac.

26 octobre 1865.

Il existe environ la valeur de trois volumes de ces notes.

L’aptitude de Gustave Flaubert pour découvrir ce genre de bêtises était surprenante. Un exemple est caractéristique.

En lisant le discours de réception de Scribe à l’Académie française, il s’arrêta net devant cette phrase qu’il nota immédiatement:

La comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la révocation de l’Édit de Nantes?

XXXVII

Il écrivit au-dessous de cette citation:

Révocation de l’Édit de Nantes, 1685.
Mort de Molière, 1673.

Comment se peut-il qu’aucun des académiciens, réunis en comité pour entendre la lecture de ce discours avant qu’il fût prononcé, ne fît ce simple rapprochement de dates?

Gustave Flaubert comptait donc former un volume entier de ces documents justificatifs. Pour rendre moins lourd et fastidieux ce recueil de sottises, il y aurait intercalé deux ou trois contes, d’un idéalisme poétique, copié aussi par Bouvard et Pécuchet.

On a trouvé dans ses papiers le plan d’une de ces nouvelles, qui aurait été intitulée: Une nuit de Don Juan.

Ce plan, indiqué en phrases courtes, souvent même par des mots sans suite, révèle mieux que toute dissertation sa manière de concevoir et de préparer son travail. A ce point de vue, il peut être intéressant. Le voici:

UNE NUIT DE DON JUAN

I

Le faire sans parties, d’un seul trait.

Commencement mouvementé comme action,—en tableau deux cavaliers arrivent sur les chevaux essoufflés. Aperçu de paysage, mais pas encore trop indiqué, seulement comme XXXVIII lumière, dans les arbres,—on laisse paître les chevaux dans les broussailles,—ils s’y empêtrent la gourmette, etc.—Cela au milieu du dialogue, coupé, de temps à autre, par de petits détails d’action.

Don Juan se déboutonne et jette son épée qui sort un peu du fourreau sur le gazon.—Il vient de tuer le frère de dona Elvire.—Ils sont en fuite.—La conversation commence par des aigreurs et des brusqueries.

Paysage.—Le couvent derrière eux.—Ils sont assis sur une pelouse en pente sous des orangers.—Cercle des bois autour d’eux.—Terrain d’une pente légère devant eux.—Horizon de montagnes pelées par le sommet.—Coucher de soleil.

Don Juan est las et s’en prend à Leporello.—Mais est-ce ma faute, la vie que vous menez et me faites mener?—Eh bien, la vie que je mène, est-ce ma faute aussi?—Comment, ce n’est pas votre faute!—Leporello le croit, car il lui a souvent vu de bonnes intentions de mener une vie plus rangée.—Oui, et le hasard en dispose autrement. Exemples.—Leporello reprend les exemples: désir qu’il a de connaître à toutes les femmes qu’il voit, jalousie universelle du genre humain.—Vous voudriez que tout fût à vous.—Vous cherchez les occasions.—Oui, une inquiétude me pousse. Je voudrais... aspiration.—Moins que jamais il ne sait pas ce qu’il voudrait, ce qu’il veut.—Leporello depuis longtemps ne comprend plus rien à ce que dit son maître.—Don Juan souhaite d’être pur, d’être un adolescent vierge.—Il ne l’a jamais été, car il a toujours été hardi, impudent, positif.—Il a voulu souvent se donner les émotions de l’innocence.—Dans tout et partout c’est la femme qu’il cherche.—Mais pourquoi les quittez-vous?—Ah! pourquoi!—Don Juan répond par l’ennui de la femme possédée.—Embêtement que cause son œil, tentation de battre celles qui pleurent.—Comme vous les repoussez, les pauvres petites biches!—Comme vous oubliez!—Don Juan s’étonne lui-même XXXIX de l’oubli et sonde cette idée, c’est une chose triste.—J’ai retrouvé des gages d’amour que je ne savais plus d’où ils me venaient.—Vous vous plaignez de la vie, maître, c’est injuste.—Leporello jouit scélératement à l’idée du bonheur de don Juan.—Les jeunes gens le regardent avec envie, lui, Leporello, comme participant à quelque chose de la poésie de son maître.

Rêverie de don Juan à l’idée que lui soumet Leporello qu’il peut avoir un fils quelque part?...

Et je vous ai vu désirer de revoir des anciennes.—Désir qu’a don Juan de pouvoir préciser dans sa pensée des visages presque effacés.—Que ne donnerait-il pas pour ravoir une idée nette de ces images!

Ce n’est pas tout de changer. C’est que vous changez souvent pour pire.—Amour des femmes laides. N’avez-vous pas été, l’an passé, fou de cette vieille marquise napolitaine?

Don Juan raconte comment il a perdu son pucelage (une vieille duègne, dans l’ombre, dans un château).—Mais tu ne sais donc pas ce que c’est qu’un désir, pauvre homme (en lui saisissant le bras), et ce qui le fait naître?—Excitation d’un désir physique.—Corruption.—Abîme qui sépare l’objet du sujet, et appétit de celui-ci à entrer dans l’autre.—Voilà pourquoi toujours je suis en quête.—Silence.

Il y avait dans le jardin de mon père une figure de femme, proue de navire.—Envie d’y monter.—Il y grimpe un jour, et lui prend les seins.—Araignées dans le bois pourri.—Premier sentiment de la femme, excitation du péril.—Et toujours j’ai retrouvé la poitrine de bois.—Comment, mais pourtant quand elles jouissent! car je vous vois heureux.—Étonnement de la jouissance (calme avant, calme après), c’est ce qui m’a toujours fait soupçonner qu’il y avait quelque chose au delà.—Mais non.—Impossibilité d’une communion parfaite, quelque adhérent que soit le baiser.—Quelque chose gêne et de soi fait mur. Silence des pupilles qui se dévorent. Le regard va plus avant que les mots. De là le XL désir, toujours renouvelé et toujours trompé, d’une adhérence plus intime. (A des places différentes noter:

Jalousie dans le désir = savoir, avoir.

Jalousie dans la possession = regarder dormir, connaître à fond.

Jalousie dans le souvenir = ravoir, se souvenir bien.)

C’est pourtant toujours la même chose, dit Leporello.—Eh! non, ce n’est jamais la même chose! Autant de femmes et autant d’envies, de jouissances et d’amertumes différentes.

Que le vulgarisme de Leporello fasse ressortir le supériorisme de don Juan et le pose objectivement en montrant la différence, et pourtant il n’y a de différence que dans l’intensité!

Envie des autres hommes. Vouloir être tout ce que les femmes regardent.—Avoir toute beauté, etc.—Vous avez pourtant bien des femmes.—Qu’est-ce que ça me fait? Le grand nombre de maîtresses, qu’est-ce que c’est comparativement au reste? Combien m’ignorent et pour lesquelles je n’aurai jamais rien été!

Deux espèces d’amour. Celui qui attire à soi, qui pompe, où l’individualisme et les sens prédominent (pas toute espèce de volupté, pourtant). A celui-là appartient la jalousie. Le second, c’est l’amour qui vous tire hors de soi. Il est plus large, plus navrant, plus doux. Il a des effluves à la place où l’autre a des âcretés rentrantes. Don Juan a éprouvé les deux quelquefois à propos de la même femme. Il y a des femmes qui portent au premier, d’autres qui provoquent le second, quelquefois tout à la fois. Cela aussi dépend des moments, des hasards et des dispositions.

Don Juan est las et finit par avoir l’envie de crever qui vous prend quand on a trop pensé, sans solution.

On entend la cloche des morts. En voilà un pour qui tout est fini. Qu’est-ce donc?

Et ils levèrent la tête.

XLI

II

Don Juan escalade le mur et voit Anna Maria couchée.—Tableau.—Longue contemplation,—désir,—souvenir.—Elle se réveille. D’abord quelques mots entrecoupés comme faisant suite à sa pensée. Elle n’a pas peur de lui (le moins heurté possible, sans qu’on puisse distinguer le fantastique du réel).

Il y a longtemps que je t’attends. Tu ne venais pas.—Raconte sa maladie et sa mort.—A mesure que le dialogue prend, elle se réveille de plus en plus.—Sueur sur ses bandeaux, se lève lentement, lentement, d’abord sur les coudes, puis assise.—Grands yeux ébahis. Rentrer dans le précis.—Comment?

C’est donc toi dont j’entendais les pas dans les bois,—étouffement des nuits.—Promenade dans le cloître, ombre des colonnes, qui ne remuaient pas comme eussent fait les arbres. Je plongeais mes mains dans la fontaine.—Comparaison symbolique du cerf altéré.—Après-midi d’été.

On nous défendait de raconter nos songes—à propos du crucifix qui domine le lit d’Anna Maria, ce christ qui veille sur les rêves.—Le crucifix est toujours immobile pendant que le cœur de la jeune fille est agité et saigne souvent.

Ce qu’est le christ pour Anna Maria, mais il ne me répond pas dans mon amour.—Oh! je l’ai bien prié pourtant! Pourquoi n’a-t-il pas voulu, pourquoi ne m’a-t-il pas écouté? Aspirations de chair et d’amour vrai (complétant l’amour mystique), en parallèle avec les aspirations dévergondées de don Juan, qui a eu, dans ses autres amours, surtout aux moments de lassitude, des besoins mystiques. (Indiquer ceci, quant à don Juan, dans sa conversation avec Leporello.)

Mouvement d’Anna Maria entourant don Juan de ses deux XLII bras.—Le gras de l’avant-bras porté sur les carotides et les poignets au bout des mains raidies, plus petites pour atteindre à lui; une boucle des cheveux de don Juan, en se baissant vers elle, se prend dans le bouton de sa chemise.

La nuit animée,—feu de pâtres sur les montagnes. Là aussi on parle d’amour.—C’est l’amour qui les occupe. Tu ne connais pas la joie simple. Le jour vient.

Aspirations de vie d’Anna Maria à l’époque des moissons. Matinées de dimanche les jours de fête dans l’église.—Les directeurs la tourmentent.—J’aimais beaucoup le confessionnal. Elle s’en approchait avec un sentiment de crainte voluptueuse parce que son cœur allait s’ouvrir.—Mystère, ombre.—Mais elle n’avait pas de péchés à dire, elle aurait voulu en avoir. Il y a, dit-on, des femmes à vie ardente,—heureuse.

Un jour elle s’évanouit toute seule dans l’église, où elle venait mettre des fleurs (l’organiste jouait tout seul), en contemplant un vitrail pénétré de soleil.

Désirs fréquents qu’elle a de la communion. Avoir Jésus dans le corps, Dieu en soi!—A chaque nouveau sacrement il lui semblait qu’une soif serait apaisée.—Elle multipliait les œuvres, jeûnes, prières, etc.—Sensualité du jeûne.—Se sentir l’estomac tiraillé, faiblesses de tête.—Elle a peur, elle s’étudie à se donner des peurs, etc.—Mortifications.—Elle aimait beaucoup les bonnes odeurs.—Elle flaire des choses dégoûtantes.—Volupté des mauvaises odeurs.—Elle en est honteuse devant don Juan, que ça enthousiasme.—Anna Maria s’étonne de son désir.—Qu’est-ce? Comment se fait-il que je désire et qu’elle désire ce qu’elle ne sait pas? La volupté se glisse partout en elle (comme le dégoût chez don Juan).—J’entendais parler du monde.—Parle-moi! parle-moi!

La lampe s’éteint faute d’huile.—Les étoiles éclairent la chambre (pas de lune).—Puis le jour paraît.—Anna Maria retombe morte.

XLIII

On entend des chevaux brouter et faire sonner leur selle sur leur dos. Don Juan s’enfuit.

Ton du caractère d’Anna Maria: doux.

Ne jamais perdre de vue don Juan. L’objet principal (au moins de la seconde partie), c’est l’union, l’égalité, la dualité, dont chaque terme a été jusqu’ici incomplet, se fusionnant, et que chacun montant graduellement aille se compléter et s’unir au terme voisin.

Gustave Flaubert n’écrivit point d’un seul coup Bouvard et Pécuchet. On peut dire que la moitié de sa vie s’est passée à méditer ce livre et qu’il a consacré ses six dernières années à exécuter ce tour de force. Liseur insatiable, chercheur infatigable, il amoncelait sans repos les documents. Enfin, un jour, il se mit à l’œuvre, épouvanté toutefois devant l’énormité de la besogne. «Il faut être fou, disait-il souvent, pour entreprendre un pareil livre.» Il fallait surtout une patience surhumaine et une indéracinable volonté.

Là-bas, à Croisset, dans son grand cabinet à cinq fenêtres, il geignait jour et nuit sur son œuvre. Sans aucune trêve, sans délassements, sans plaisirs et sans distractions, l’esprit formidablement tendu, il avançait avec une lenteur désespérante, découvrant chaque jour de nouvelles lectures à faire, de nouvelles recherches à entreprendre. Et la phrase aussi le tourmentait, la phrase si concise, si précise, colorée en même temps, qui devait renfermer en deux lignes un volume, en un paragraphe toutes les pensées d’un savant. Il prenait ensemble un lot d’idées de même nature et, comme un chimiste préparant un élixir, il les fondait, les mêlait, XLIV rejetait les accessoires, simplifiait les principales, et de son formidable creuset sortaient des formules absolues contenant en cinquante mots un système entier de philosophie.

Une fois il lui fallut s’arrêter, épuisé, presque découragé, et comme repos il écrivit son délicieux volume intitulé: Trois Contes.

On dirait qu’il a voulu faire là un résumé complet et parfait de son œuvre. Les trois Nouvelles: Un Cœur simple, la Légende de saint Julien l’Hospitalier et Hérodias, montrent d’une façon courte et admirable les trois faces de son talent.

S’il fallait classer ces trois bijoux, peut-être mettrait-on au premier rang Saint Julien l’Hospitalier. C’est un absolu chef-d’œuvre de couleur et de style, un chef-d’œuvre d’art.

Un Cœur simple raconte l’histoire d’une pauvre servante de campagne honnête et bornée, dont la vie va tout droit jusqu’à la mort, sans qu’une lueur de bonheur vrai l’éclaire jamais.

La Légende de saint Julien l’Hospitalier nous montre les aventures miraculeuses du saint, comme le ferait un vieux vitrail d’église d’une naïveté savante et colorée.

Hérodias nous dit l’accident tragique de la décollation de saint Jean-Baptiste.

Gustave Flaubert avait encore plusieurs sujets de nouvelles et de romans.

Il comptait écrire d’abord le Combat des Thermopyles et il devait accomplir un voyage en Grèce au XLV commencement de l’année 1882 pour voir le paysage réel de cette lutte surhumaine.

Il voulait faire de cela une sorte de récit patriotique simple et terrible, qu’on pourrait lire aux enfants de tous les peuples pour leur apprendre l’amour du pays.

Il voulait montrer les âmes vaillantes, les cœurs magnanimes et les corps vigoureux de ces héros symboliques, et, sans employer un mot technique, ni un terme ancien, dire cette bataille immortelle qui n’appartient pas à l’histoire d’une nation, mais à l’histoire du monde. Il se réjouissait à l’idée d’écrire en termes sonores les adieux de ces guerriers recommandant à leurs femmes, s’ils mouraient dans la rencontre, d’épouser vite des hommes robustes pour donner de nouveaux fils à la patrie. La pensée seule de ce conte héroïque jetait Flaubert dans un enthousiasme violent.

Il songeait encore à une sorte de Matrone d’Éphèse moderne, ayant été séduit par un sujet que lui avait raconté Tourguéneff.

Enfin, il méditait un grand roman sur le second Empire, où on aurait vu le mélange et le contact des civilisations orientale et occidentale, le rapprochement de ces Grecs de Constantinople, venus à Paris si nombreux pendant le règne de Napoléon et jouant un rôle important dans la société parisienne, avec le monde factice et raffiné de la France impériale.

Deux personnages principaux l’attiraient, l’homme et la femme, un ménage parisien, astucieux avec naïveté, ambitieux et corrompu. L’homme, fonctionnaire supérieur, XLVI rêvait d’une haute fortune qu’il atteignait lentement, et, avec une rouerie égoïste et naturelle, il faisait servir sa femme, fort jolie et intrigante, à ses projets.

Malgré les efforts de toute nature de sa compagne, ses désirs n’étaient point satisfaits à son gré. Alors, après de longues années de tentatives, ils reconnaissaient tous deux la vanité de leurs espérances et finissaient leur vie en honnêtes gens déçus, d’une façon tranquille et résignée.

Il voyait encore en projet un autre grand roman sur l’administration, avec ce titre: Monsieur le Préfet, et il affirmait que personne n’avait jamais compris quel personnage comique, important et inutile est un préfet.

XLVII

II

Gustave Flaubert était, avant tout, par-dessus tout, un artiste. Le public d’aujourd’hui ne distingue plus guère ce que signifie ce mot quand il s’agit d’un homme de lettres. Le sens de l’art, ce flair si délicat, si subtil, si difficile, si insaisissable, si inexprimable, est essentiellement un don des aristocraties intelligentes; il n’appartient guère aux démocraties.

De très grands écrivains n’ont pas été des artistes. Le public et même la plupart des critiques ne font pas de différence entre ceux-là et les autres.

Au siècle dernier, au contraire, le public, juge difficile et raffiné, poussait à l’extrême ce sens artiste qui disparaît. Il se passionnait pour une phrase, pour un vers, pour une épithète ingénieuse ou hardie. Vingt lignes, une page, un portrait, un épisode, lui suffisaient pour juger et classer un écrivain. Il cherchait les dessous, les dedans des mots, pénétrait les raisons secrètes de l’auteur, lisait lentement, sans rien passer, cherchant, après avoir compris la phrase, s’il ne restait plus rien à pénétrer. Car les esprits, lentement préparés aux sensations littéraires, subissaient l’influence secrète de cette puissance mystérieuse qui met une âme dans les œuvres.

XLVIII

Quand un homme, quelque doué qu’il soit, ne se préoccupe que de la chose racontée, quand il ne se rend pas compte que le véritable pouvoir littéraire n’est pas dans un fait, mais bien dans la manière de le préparer, de le présenter et de l’exprimer, il n’a pas le sens de l’art.

La profonde et délicieuse jouissance qui vous monte au cœur devant certaines pages, devant certaines phrases, ne vient pas seulement de ce qu’elles disent; elle vient d’une accordance absolue de l’expression avec l’idée, d’une sensation d’harmonie, de beauté secrète, échappant la plupart du temps au jugement des foules.

Musset, ce grand poète, n’était pas un artiste. Les choses charmantes qu’il dit en une langue facile et séduisante laissent presque indifférents ceux que préoccupent la poursuite, la recherche, l’émotion d’une beauté plus haute, plus insaisissable, plus intellectuelle.

La foule, au contraire, trouve en Musset la satisfaction de tous ses appétits poétiques un peu grossiers, sans comprendre même le frémissement, presque l’extase que nous peuvent donner certaines pièces de Baudelaire, de Victor Hugo, de Leconte de Lisle.

Les mots ont une âme. La plupart des lecteurs, et même des écrivains, ne leur demandent qu’un sens. Il faut trouver cette âme qui apparaît au contact d’autres mots, qui éclate et éclaire certains livres d’une lumière inconnue, bien difficile à faire jaillir.

XLIX

Il y a dans les rapprochements et les combinaisons de la langue écrite par certains hommes toute l’évocation d’un monde poétique, que le peuple des mondains ne sait plus apercevoir ni deviner. Quand on lui parle de cela, il se fâche, raisonne, argumente, nie, crie et veut qu’on lui montre. Il serait inutile d’essayer. Ne sentant pas, il ne comprendra jamais.

Des hommes instruits, intelligents, des écrivains même, s’étonnent aussi quand on leur parle de ce mystère qu’ils ignorent; et ils sourient en haussant les épaules. Qu’importe! Ils ne savent pas. Autant parler musique à des gens qui n’ont point d’oreille.

Dix paroles échangées suffisent à deux esprits doués de ce sens mystérieux de l’art, pour se comprendre comme s’ils se servaient d’un langage ignoré des autres.

Flaubert fut torturé toute sa vie par la poursuite de cette insaisissable perfection.

Il avait une conception du style qui lui faisait enfermer dans ce mot toutes les qualités qui font en même temps un penseur et un écrivain. Aussi, quand il déclarait: «Il n’y a que le style», il ne faut pas croire qu’il entendît: «Il n’y a que la sonorité ou l’harmonie des mots.»

On entend généralement par «style» la façon propre à chaque écrivain de présenter sa pensée. Le style serait donc différent selon l’homme, éclatant ou sobre, abondant ou concis, suivant les tempéraments. Gustave Flaubert estimait que la personnalité de l’auteur doit disparaître dans l’originalité du livre et que L l’originalité du livre ne doit point provenir de la singularité du style.

Car il n’imaginait pas des «styles» comme une série de moules particuliers dont chacun porte la marque d’un écrivain et dans lequel on coule toutes ses idées; mais il croyait au style, c’est-à-dire à une manière unique, absolue, d’exprimer une chose dans toute sa couleur et son intensité.

Pour lui, la forme, c’était l’œuvre elle-même. De même que, chez les êtres, le sang nourrit la chair et détermine même son contour, son apparence extérieure, suivant la race et la famille, ainsi, pour lui, dans l’œuvre le fond fatalement impose l’expression unique et juste, la mesure, le rythme, toutes les allures de la forme.

Il ne comprenait point que le fond pût exister sans la forme, ni la forme sans le fond.

Le style devait donc être, pour ainsi dire, impersonnel et n’emprunter ses qualités qu’à la qualité de la pensée et à la puissance de la vision.

Obsédé par cette croyance absolue qu’il n’existe qu’une manière d’exprimer une chose, un mot pour la dire, un adjectif pour la qualifier et un verbe pour l’animer, il se livrait à un labeur surhumain pour découvrir, à chaque phrase, ce mot, cette épithète et ce verbe. Il croyait ainsi à une harmonie mystérieuse des expressions, et, quand un terme juste ne lui semblait point euphonique, il en cherchait un autre avec une invincible patience, certain qu’il ne tenait pas le vrai, l’unique.

LI

Écrire était donc pour lui une chose redoutable, pleine de tourments, de périls, de fatigues. Il allait s’asseoir à sa table avec la peur et le désir de cette besogne aimée et torturante. Il restait là, pendant des heures, immobile, acharné à son travail effrayant de colosse patient et minutieux qui bâtirait une pyramide avec des billes d’enfant.

Enfoncé dans son fauteuil de chêne à haut dossier, la tête rentrée entre ses fortes épaules, il regardait son papier de son œil bleu, dont la pupille, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile. Une légère calotte de soie, pareille à celle des ecclésiastiques, couvrant le sommet du crâne, laissait échapper de longues mèches de cheveux bouclés par le bout et répandus sur le dos. Une vaste robe de chambre en drap brun l’enveloppait tout entier; et sa figure rouge, que coupait une forte moustache blanche aux bouts tombants, se gonflait sous un furieux afflux de sang. Son regard ombragé de grands cils sombres courait sur les lignes, fouillant les mots, chavirant les phrases, consultant la physionomie des lettres assemblées, épiant l’effet comme un chasseur à l’affût.

Puis il se mettait à écrire, lentement, s’arrêtant sans cesse, recommençant, raturant, surchargeant, emplissant les marges, traçant des mots en travers, noircissant vingt pages pour en achever une, et, sous l’effort pénible de sa pensée, geignant comme un scieur de long.

Quelquefois, jetant dans un grand plat d’étain oriental rempli de plumes d’oie soigneusement taillées LII la plume qu’il tenait à la main, il prenait la feuille de papier, l’élevait à la hauteur du regard, et, s’appuyant sur un coude, déclamait d’une voix mordante et haute. Il écoutait le rythme de sa prose, s’arrêtait comme pour saisir une sonorité fuyante, combinait les tons, éloignait les assonances, disposait les virgules avec science comme les haltes d’un long chemin.

Une phrase est viable, disait-il, quand elle correspond à toutes les nécessités de la respiration. Je sais qu’elle est bonne lorsqu’elle peut être lue tout haut.

Les phrases mal écrites, écrivait-il dans la préface des Dernières Chansons de Louis Bouilhet, ne résistent pas à cette épreuve; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie.

Mille préoccupations l’assiégeaient en même temps, l’obsédaient et toujours cette certitude désespérante restait fixe en son esprit: «Parmi toutes ces expressions, toutes ces formes, toutes ces tournures, il n’y a qu’une expression, qu’une tournure et qu’une forme pour exprimer ce que je veux dire.»

Et, la joue enflée, le cou congestionné, le front rouge, tendant ses muscles comme un athlète qui lutte, il se battait désespérément contre l’idée et contre le mot, les saisissant, les accouplant malgré eux, les tenant unis d’une indissoluble façon par la puissance de sa volonté, étreignant la pensée, la subjuguant peu à peu avec une fatigue et des efforts surhumains, et l’encageant, comme une bête captive, dans une forme solide et précise.

LIII

De ce formidable labeur naissait pour lui un extrême respect pour la littérature et pour la phrase. Du moment qu’il avait construit une phrase avec tant de peine et de tortures, il n’admettait pas qu’on en pût changer un mot. Lorsqu’il lut à ses amis le conte intitulé: Un cœur simple, on lui fit quelques remarques et quelques critiques sur un passage de dix lignes, dans lequel la vieille fille finit par confondre son perroquet et le Saint-Esprit. L’idée paraissait subtile pour un esprit de paysanne. Flaubert écouta, réfléchit, reconnut que l’observation était juste. Mais une angoisse le saisit: «Vous avez raison, dit-il, seulement... il faudrait changer ma phrase.»

Le soir même, cependant, il se mit à la besogne; il passa la nuit pour modifier dix mots, noircit et ratura vingt feuilles de papier, et, pour finir, ne changea rien, n’ayant pu construire une autre phrase dont l’harmonie lui parût satisfaisante.

Au commencement du même conte, le dernier mot d’un alinéa, servant de sujet au suivant, pouvait donner lieu à une amphibologie. On lui signala cette distraction; il la reconnut, s’efforça de modifier le sens, ne parvint pas à retrouver la sonorité qu’il voulait, et, découragé, s’écria: «Tant pis pour le sens; le rythme avant tout!»

Cette question du rythme de la prose le lançait parfois en des dissertations passionnées: «Dans le vers, disait-il, le poète possède des règles fixes. Il a la mesure, la césure, la rime, et une quantité d’indications pratiques, toute une science de métier. Dans la LIV prose, il faut un sentiment profond du rythme, rythme fuyant, sans règles, sans certitude, il faut des qualités innées, et aussi une puissance de raisonnement, un sens artiste infiniment plus subtils, plus aigus, pour changer, à tout instant, le mouvement, la couleur, le son du style, suivant les choses qu’on veut dire. Quand on sait manier cette chose fluide, la prose française, quand on sait la valeur exacte des mots, et quand on sait modifier cette valeur selon la place qu’on leur donne, quand on sait attirer tout l’intérêt d’une page sur une ligne, mettre une idée en relief entre cent autres, uniquement par le choix et la position des termes qui l’expriment; quand on sait frapper avec un mot, un seul mot, posé d’une certaine façon, comme on frapperait avec une arme; quand on sait bouleverser une âme, l’emplir brusquement de joie ou de peur, d’enthousiasme, de chagrin ou de colère, rien qu’en faisant passer un adjectif sous l’œil du lecteur, on est vraiment un artiste, le plus supérieur des artistes, un vrai prosateur.»

Il avait pour les grands écrivains français une admiration frénétique; il possédait par cœur des chapitres entiers des maîtres, et il les déclamait d’une voix tonnante, grisé par la prose, faisant sonner les mots, scandant, modulant, chantant la phrase. Des épithètes le ravissaient: il les répétait cent fois, s’étonnant toujours de leur justesse, et déclarant: «Il faut être un homme de génie pour trouver des adjectifs pareils.»

Personne ne porta plus haut que Gustave Flaubert LV le respect et l’amour de son art et le sentiment de la dignité littéraire. Une seule passion, l’amour des lettres, a empli sa vie jusqu’à son dernier jour. Il les aima furieusement, d’une façon absolue, unique.

Presque toujours un artiste cache une ambition secrète, étrangère à l’art. C’est la gloire qu’on poursuit souvent, la gloire rayonnante qui nous place, vivant, dans une apothéose, fait s’exalter les têtes, battre des mains, et captive les cœurs des femmes.

Plaire aux femmes! Voilà aussi le désir ardent de presque tous. Être par la toute-puissance du talent, dans Paris, dans le monde, un être d’exception, admiré, adulé, aimé, qui peut cueillir, presque à son gré, ces fruits de chair vivante dont nous sommes affamés! Entrer, partout où l’on va, précédé d’une renommée, d’un respect et d’une adulation, et voir tous les yeux fixés sur soi, et tous les sourires venir à soi. C’est là ce que recherchent ceux qui se livrent à ce métier étrange et difficile de reproduire et d’interpréter la nature par des moyens artificiels.

D’autres ont poursuivi l’argent, soit pour lui-même, soit pour les satisfactions qu’il donne: le luxe de l’existence et les délicatesses de la table.

Gustave Flaubert a aimé les lettres d’une façon si absolue que, dans son âme emplie par cet amour, aucune autre ambition n’a pu trouver place.

Jamais il n’eut d’autres préoccupations ni d’autres désirs; il était presque impossible qu’il parlât d’autre chose. Son esprit, obsédé par des préoccupations littéraires, LVI y revenait toujours, et il déclarait inutile tout ce qui intéresse les gens du monde.

Il vivait seul presque toute l’année, travaillant sans répit, sans interruption. Liseur infatigable, ses repos étaient des lectures, et il possédait une bibliothèque entière des notes prises dans tous les volumes qu’il avait fouillés. Sa mémoire, d’ailleurs, était merveilleuse, et il se rappelait le chapitre, la page, l’alinéa où il avait trouvé, cinq ou dix ans plus tôt, un petit détail dans un ouvrage presque inconnu. Il savait ainsi un nombre incalculable de faits.

Il passa la plus grande partie de son existence dans sa propriété de Croisset, près Rouen. C’était une jolie maison blanche, de style ancien, plantée tout au bord de la Seine, au milieu d’un jardin magnifique qui s’étendait par derrière et escaladait, par des chemins rapides, la grande côte de Canteleu. Des fenêtres de son vaste cabinet de travail, on voyait passer tout près, comme s’ils allaient toucher les murs avec leurs vergues, les grands navires qui montaient vers Rouen, ou descendaient vers la mer. Il aimait à regarder ce mouvement muet des bâtiments glissant sur le large fleuve et partant pour tous les pays dont on rêve.

Souvent, quittant sa table, il allait encadrer dans la fenêtre sa large poitrine de géant et sa tête de vieux Gaulois. A gauche, les mille clochers de Rouen dessinaient dans l’espace leurs silhouettes de pierre, leurs profils travaillés; un peu plus à droite, les mille cheminées des usines de Saint-Sever vomissaient sur le ciel leurs festons de fumée. La pompe à feu de la LVII Foudre, aussi haute que la plus haute des pyramides d’Égypte, regardait de l’autre côté de l’eau la flèche de la cathédrale, le plus haut clocher du monde.

En face s’étendaient des herbages pleins de vaches rousses et de vaches blanches, couchées ou pâturant debout, et là-bas, à droite, une forêt sur une grande côte fermait l’horizon que parcourait la calme rivière large, pleine d’îles plantées d’arbres, descendant vers la mer et disparaissant au loin dans une courbe de l’immense vallée.

Il aimait ce superbe et tranquille paysage que ses yeux avaient vu depuis son enfance. Presque jamais il ne descendait dans le jardin, ayant horreur du mouvement. Parfois pourtant, quand un ami venait le voir, il se promenait avec lui le long d’une grande allée de tilleuls, plantée en terrasse, et qui semblait faite pour les graves et douces causeries.

Il prétendait que Pascal était venu jadis dans cette maison et qu’il avait dû aussi marcher, rêver et parler sous ces arbres.

Son cabinet ouvrait trois fenêtres sur le jardin et deux sur la rivière. Il était très vaste, n’ayant pour ornement que des livres, quelques portraits d’amis et quelques souvenirs de voyages; des corps de jeunes caïmans séchés, un pied de momie qu’un domestique naïf avait ciré comme une botte et demeuré noir, des chapelets d’ambre d’Orient, un bouddha doré, dominant la grande table de travail, et regardant de ses yeux longs, dans son immobilité divine et séculaire, un admirable buste de Pradier, représentant la sœur de LVIII Gustave, Caroline Flaubert, morte toute jeune femme, et, par terre, d’un côté un immense divan turc couvert de coussins, de l’autre une magnifique peau d’ours blanc.

Il se mettait à la besogne dès neuf ou dix heures du matin; se levait pour déjeuner, puis reprenait aussitôt son labeur. Il dormait souvent une heure ou deux dans l’après-midi; mais il veillait jusqu’à trois ou quatre heures du matin, accomplissant alors le meilleur de sa besogne, dans le silence calme de la nuit, dans le recueillement du grand appartement tranquille, à peine éclairé par les deux lampes couvertes d’un abat-jour vert. Les mariniers, sur la rivière, se servaient, comme d’un phare, des fenêtres de «Monsieur Gustave».

Il s’était fait dans le pays une sorte de légende autour de lui. On le regardait comme un brave homme, un peu toqué, dont les costumes singuliers effaraient les yeux et les esprits.

Il était toujours vêtu, pour travailler, d’un large pantalon, noué par une cordelière de soie à la ceinture et d’une immense robe de chambre tombant jusqu’à terre. Ce vêtement, qu’il avait adopté non par pose, mais à cause de son ampleur commode, était en drap brun l’hiver, et l’été, en étoffe légère, à fond blanc et à dessins clairs. Les bourgeois de Rouen, allant déjeuner à la Bouille, le dimanche, rentraient déçus dans leur espoir quand ils n’avaient pu voir, du pont du bateau à vapeur, cet original de M. Flaubert, debout dans sa haute fenêtre.

LIX

Lui aussi prenait plaisir à regarder passer ce bateau chargé de monde. Il portait à ses yeux une jumelle de théâtre qui traînait toujours au bord de sa table ou sur le coin de sa cheminée et contemplait curieusement tous ces visages tournés vers lui. Leur laideur l’amusait, leur étonnement le dilatait; il lisait sur les figures les caractères, le tempérament, la bêtise de chacun.

On a beaucoup parlé de sa haine contre le bourgeois.

Il faisait de ce mot bourgeois le synonyme de bêtise et le définissait ainsi: «J’appelle bourgeois quiconque pense bassement.» Ce n’est donc nullement à la classe bourgeoise qu’il en voulait, mais à une sorte particulière de bêtise qu’on rencontre le plus souvent dans cette classe. Il avait, du reste, pour le «bon peuple» un mépris aussi complet. Mais, se trouvant moins souvent en contact avec l’ouvrier qu’avec les gens du monde, il souffrait moins de la sottise populaire que de la sottise mondaine. L’ignorance, d’où viennent les croyances absolues, les principes dits immortels, toutes les conventions, tous les préjugés, tout l’arsenal des opinions communes ou élégantes, l’exaspéraient. Au lieu de sourire, comme beaucoup d’autres, de l’universelle niaiserie, de l’infériorité intellectuelle du plus grand nombre, il en souffrait horriblement. Sa sensibilité cérébrale excessive lui faisait sentir comme des blessures les banalités stupides que chacun répète chaque jour. Quand il sortait d’un salon où la médiocrité des propos avait duré tout un soir, il était affaissé, LX accablé, comme si on l’eût roué de coups, devenu lui-même idiot, affirmait-il, tant il possédait la faculté de pénétrer dans la pensée des autres.

Vibrant toujours, impressionnable aussi, il se comparait à un écorché que le moindre contact fait tressaillir de douleur, et la bêtise humaine, assurément, le blessa durant toute sa vie, comme blessent les grands malheurs intimes et secrets.

Il la considérait un peu comme une ennemie personnelle acharnée à le martyriser, et il la poursuivit avec fureur ainsi qu’un chasseur poursuit sa proie, l’atteignant jusqu’au fond des plus grands cerveaux. Il avait, pour la découvrir, des subtilités de limier, et son œil rapide tombait dessus, qu’elle se cachât dans les colonnes d’un journal ou même entre les lignes d’un beau livre. Il en arrivait parfois à un tel degré d’exaspération, qu’il aurait voulu détruire la race humaine.

La misanthropie de ses œuvres ne vient pas d’autre chose. La saveur amère qui s’en dégage n’est que cette constante constatation de la médiocrité, de la banalité, de la sottise sous toutes ses formes. Il la note à toutes les pages, presque à tous les paragraphes, par un mot, par une simple intention, par l’accent d’une scène ou d’un dialogue. Il emplit le lecteur intelligent d’une mélancolie désolée devant la vie. Le malaise inexpliqué qu’ont éprouvé beaucoup de gens en ouvrant l’Éducation sentimentale n’était que la sensation irraisonnée de cette éternelle misère des pensées montrée à nu dans les crânes.

LXI

Il disait quelquefois qu’il aurait pu appeler ce livre «les Fruits secs», pour en faire mieux comprendre l’intention. Chaque homme, en le lisant, se demande avec inquiétude s’il n’est pas un des tristes personnages de ce morne roman, tant on retrouve en chacun des choses personnelles, intimes et navrantes.

Après l’énumération de ses lectures effrayantes, il écrivait un jour: «Et tout cela dans l’unique but de cracher sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent! Je vais enfin dire ma manière de penser, exhaler mon ressentiment, vomir ma haine, expectorer mon fiel, déterger mon indignation!»

Ce mépris d’idéaliste exalté pour la bêtise courante et la banalité commune était accompagné d’une admiration véhémente pour les gens supérieurs, quel que fût le genre de leur talent ou la nature de leur érudition. N’ayant jamais aimé que la Pensée, il en respectait toutes les manifestations; et ses lectures s’étendaient aux livres qui semblaient ordinairement le plus étrangers à l’art littéraire. Il se fâcha avec un journal ami où on avait maladroitement critiqué M. Renan; le nom seul de Victor Hugo l’emplissait d’enthousiasme; il avait pour amis des hommes comme MM. Georges Pouchet et Berthelot; son salon de Paris était des plus curieux.

Il recevait le dimanche, depuis une heure jusqu’à sept, dans un appartement de garçon, très simple, au cinquième étage. Les murs étaient nus et le mobilier modeste, car il avait en horreur le bibelot d’art.

LXII

Dès qu’un coup de timbre annonçait le premier visiteur, il jetait sur sa table de travail, couverte de feuilles de papier éparpillées et noires d’écriture, un léger tapis de soie rouge qui enveloppait et cachait tous les outils de son travail, sacrés pour lui comme les objets du culte pour un prêtre. Puis, son domestique sortant presque toujours le dimanche, il allait ouvrir lui-même.

Le premier venu était souvent Ivan Tourguéneff, qu’il embrassait comme un frère. Plus grand encore que Flaubert, le romancier russe aimait le romancier français d’une affection profonde et rare. Des affinités de talent, de philosophie et d’esprit, des similitudes de goûts, de vie et de rêves, une conformité de tendances littéraires, d’idéalisme exalté d’admiration et d’érudition, mettaient entre eux tant de points de contact incessants qu’ils éprouvaient l’un et l’autre, en se revoyant, une joie du cœur plus encore peut-être qu’une joie de l’intelligence.

Tourguéneff s’enfonçait dans un fauteuil et parlait lentement, d’une voix douce, un peu faible et hésitante, mais qui donnait aux choses dites un charme et un intérêt extrêmes. Flaubert l’écoutait avec religion, fixant sur la grande figure blanche de son ami un large œil bleu aux pupilles mouvantes, et il répondait de sa voix sonore, qui sortait comme un chant de clairon, sous sa moustache de vieux guerrier gaulois. Leur conversation touchait rarement aux choses de la vie courante et ne s’éloignait guère des choses et de l’histoire littéraires. Souvent Tourguéneff était chargé de livres LXIII étrangers et traduisait couramment des poèmes de Gœthe, de Pouchkine ou de Swinburne.

D’autres personnes arrivaient peu à peu: M. Taine, le regard caché derrière ses lunettes, l’allure timide, apportait des documents historiques, des faits inconnus, toute une odeur et une saveur d’archives remuées, toute une vision de vie ancienne aperçue de son œil perçant de philosophe.

Voici MM. Frédéric Baudry, membre de l’Institut, administrateur de la bibliothèque Mazarine; Georges Pouchet, professeur d’anatomie comparée au Muséum d’histoire naturelle; Claudius Popelin, le maître émailleur; Philippe Burty, écrivain, collectionneur, critique d’art, esprit subtil et charmant.

Puis, c’est Alphonse Daudet, qui apporte l’air de Paris, du Paris vivant, viveur, remuant et gai. Il trace en quelques mots des silhouettes infiniment drôles, promène sur tout et sur tous son ironie charmante, méridionale et personnelle, accentuant les finesses de son esprit verveux par la séduction de sa figure et de son geste et la science de ses récits, toujours composés comme des contes écrits. Sa tête, jolie, très fine, est couverte d’un flot de cheveux d’ébène qui descendent sur les épaules, se mêlant à la barbe frisée dont il roule souvent les pointes aiguës. L’œil, longuement fendu, mais peu ouvert, laisse passer un regard noir comme de l’encre, vague quelquefois par suite d’une myopie excessive. Sa voix chante un peu; il a le geste vif, l’allure mobile, tous les signes d’un fils du Midi.

Émile Zola entre à son tour, essoufflé par les cinq LXIV étages et toujours suivi de son fidèle Paul Alexis. Il se jette dans un fauteuil et cherche d’un coup d’œil sur les figures l’état des esprits, le ton et l’allure de la causerie. Assis un peu de côté, une jambe sous lui, tenant sa cheville dans sa main et parlant peu, il écoute attentivement. Quelquefois, quand un enthousiasme littéraire, une griserie d’artistes emporte les causeurs et les lance en ces théories excessives et paradoxales chères aux hommes d’imagination vive, il devient inquiet, remue la jambe, place de temps en temps un «mais...» étouffé dans les grands éclats; puis, quand la poussée lyrique de Flaubert s’est calmée, il reprend la discussion tranquillement, d’une voix calme, avec des mots paisibles.

Il est de taille moyenne, un peu gros, d’aspect bonhomme et obstiné. Sa tête, très semblable à celles qu’on retrouve dans beaucoup de vieux tableaux italiens, sans être belle, présente un grand caractère de puissance et d’intelligence. Les cheveux courts se redressent sur un front très développé, et le nez droit s’arrête, coupé comme par un coup de ciseau trop brusque, au-dessus de la lèvre ombragée d’une moustache noire assez épaisse. Tout le bas de cette figure grasse, mais énergique, est couvert de barbe taillée près de la peau. Le regard noir, myope, pénétrant, fouille, sourit, souvent ironique, tandis qu’un pli très particulier retrousse la lèvre supérieure d’une façon drôle et moqueuse.

D’autres arrivent encore: voici l’éditeur Charpentier. Sans quelques cheveux blancs mêlés à ses longs LXV cheveux noirs, on le prendrait pour un adolescent. Il est mince et joli garçon, avec un menton légèrement pointu, nuancé de bleu par une barbe drue soigneusement rasée. Il porte la moustache seule. Il rit volontiers d’un rire jeune et sceptique et il écoute et promet tout ce que lui demande chaque écrivain qui s’empare de lui et le pousse en un coin pour lui recommander mille choses. Voici le charmant poète Catulle Mendès, avec sa figure de Christ sensuel et séduisant, dont la barbe soyeuse et les cheveux légers entourent d’un nuage blond une face pâle et fine. Causeur incomparable, artiste raffiné, subtil, saisissant toutes les plus fugitives sensations littéraires, il plaît tout particulièrement à Flaubert par le charme de sa parole et la délicatesse de son esprit. Voici Émile Bergerat, son beau-frère, qui épousa la seconde fille de Théophile Gautier. Voici José-Maria de Hérédia, le merveilleux faiseur de sonnets, qui restera un des poètes les plus parfaits de ce temps. Voici Huysmans, Hennique, Céard, d’autres encore, Léon Cladel le styliste difficile et raffiné, Gustave Toudouze.

Alors entre, le dernier presque toujours, un homme de taille élevée et mince, dont la figure sérieuse, bien que souvent souriante, porte un grand caractère de hauteur et de noblesse.

Il a de longs cheveux grisâtres, comme décolorés, une moustache un peu plus blanche et des yeux singuliers, envahis par une pupille étrangement dilatée.

Il a l’aspect gentilhomme, l’air fin et nerveux des LXVI gens de race. Il est (on le sent) du monde, et du meilleur. C’est Edmond de Goncourt. Il s’avance, tenant à la main un paquet de tabac spécial qu’il garde partout avec lui, tandis qu’il tend à ses amis son autre main restée libre.

Le petit salon déborde. Des groupes passent dans la salle à manger.

C’est alors qu’il fallait voir Gustave Flaubert.

Avec des gestes larges où il paraissait s’envoler, allant de l’un à l’autre d’un seul pas qui traversait l’appartement, sa longue robe de chambre gonflée derrière lui dans ses brusques élans comme la voile brune d’une barque de pêche, plein d’exaltations, d’indignations, de flamme véhémente, d’éloquence retentissante, il amusait par ses emportements, charmait par sa bonhomie, stupéfiait souvent par son érudition prodigieuse que servait une surprenante mémoire, terminait une discussion d’un mot clair et profond, parcourait les siècles d’un bond de sa pensée pour rapprocher deux faits de même ordre, deux hommes de même race, deux enseignements de même nature, d’où il faisait jaillir une lumière comme lorsqu’on heurte deux pierres pareilles.

Puis ses amis partaient l’un après l’autre. Il les accompagnait dans l’antichambre, où il causait un moment seul avec chacun, serrant les mains vigoureusement, tapant sur les épaules avec un bon rire affectueux. Et quand Zola était sorti le dernier, toujours suivi de Paul Alexis, il dormait une heure sur un large canapé avant de passer son habit pour aller chez LXVII son amie Mme la princesse Mathilde, qui recevait tous les dimanches.

Il aimait le monde, bien qu’il s’indignât des conversations qu’il y entendait; il avait pour les femmes une amitié attendrie et paternelle, bien qu’il les jugeât sévèrement de loin et qu’il répétât souvent la phrase de Proudhon: «La femme est la désolation du juste»; il aimait le grand luxe, l’élégance somptueuse, l’apparat, bien qu’il vécût on ne peut plus simplement.

Dans l’intimité, il était gai et bon. Sa gaieté puissante semblait descendre directement de la gaieté de Rabelais. Il aimait les farces, les plaisanteries continuées pendant des années. Il riait souvent, d’un rire content, franc, profond; et ce rire semblait même plus naturel chez lui, plus normal que ses exaspérations contre l’humanité. Il aimait recevoir ses amis, dîner avec eux. Quand on allait le voir à Croisset, c’était un bonheur pour lui et il préparait la réception de loin avec un plaisir cordial et visible. Il était grand mangeur, aimait la table fine et les choses délicates.

Cette misanthropie attristée dont on a tant parlé n’était pas innée chez lui, mais venue peu à peu de la constatation permanente de la bêtise, car son âme était naturellement joyeuse et son cœur plein d’élans généreux. Il aimait vivre enfin, et il vivait pleinement, sincèrement, comme on vit avec le tempérament français, chez qui la mélancolie ne prend jamais l’allure désolée qu’elle a chez certains Allemands et chez certains Anglais.

LXVIII

Et puis ne suffit-il pas, pour aimer la vie, d’une longue et puissante passion? Il l’eut, cette passion, jusqu’à sa mort. Il avait donné, dès sa jeunesse, tout son cœur aux lettres, et il ne le reprit jamais. Il usa son existence dans cette tendresse immodérée, exaltée, passant des nuits fiévreuses, comme les amants, frémissant d’ardeur, défaillant de fatigue après ces heures d’amour épuisant et violent, et repris, chaque matin, dès le réveil, par le besoin de la bien-aimée.

Un jour enfin, il tomba, foudroyé, contre le pied de sa table de travail, tué par elle, la Littérature, tué comme tous les grands passionnés que dévore toujours leur passion.

GUY DE MAUPASSANT.


BOUVARD ET PÉCUCHET


I

Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.

Plus bas, le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses, étalait en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers, le grand ciel pur se découpait en plaques d’outremer, et, sous la réverbération du soleil, les façades blanches, les toits d’ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait au loin dans l’atmosphère tiède, et tout semblait engourdi par le désœuvrement du dimanche et la tristesse des jours d’été.

Deux hommes parurent.

L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue.

Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent, à la même minute, sur le même banc.

Pour s’essuyer le front, ils retirèrent leur coiffure, que chacun posa près de soi; et le petit homme aperçut, écrit dans le chapeau de son voisin: Bouvard; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot: Pécuchet.

«Tiens, dit-il, nous avons eu la même idée, celle d’inscrire notre nom dans nos couvre-chefs.

—Mon Dieu, oui, on pourrait prendre le mien à mon bureau!

—C’est comme moi, je suis employé.»

Alors ils se considérèrent.

L’aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet.

Ses yeux bleuâtres, toujours entre-clos, souriaient dans son visage coloré. Un pantalon à grand pont, qui godait par le bas sur des souliers de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise à la ceinture; et ses cheveux blonds, frisés d’eux-mêmes en boucles légères, lui donnaient quelque chose d’enfantin.

Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu.

L’air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.

On aurait dit qu’il portait une perruque, tant les mèches garnissant son crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil, à cause du nez qui descendait très bas. Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting manquaient de proportion avec la longueur du buste, et il avait une voix forte, caverneuse.

Cette exclamation lui échappa: «Comme on serait bien à la campagne!»

Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage des guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins à se sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi.

Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l’eau hideuse, où une botte de paille flottait, sur la cheminée d’une usine se dressant à l’horizon; des miasmes d’égout s’exhalaient. Ils se tournèrent de l’autre côté. Alors ils eurent devant eux les murs du Grenier d’abondance.

Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus chaud dans les rues que chez soi!

Bouvard l’engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du qu’en dira-t-on!

Tout à coup, un ivrogne traversa en zigzag le trottoir; et, à propos des ouvriers, ils entamèrent une conversation politique. Leurs opinions étaient les mêmes, bien que Bouvard fût peut-être plus libéral.

Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé dans un tourbillon de poussière: c’étaient trois calèches de remise qui s’en allaient vers Bercy, promenant une mariée avec son bouquet, des bourgeois en cravate blanche, des dames enfouies jusqu’aux aisselles dans leur jupon, deux ou trois petites filles, un collégien. La vue de cette noce amena Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, qu’ils déclarèrent frivoles, acariâtres, têtues. Malgré cela, elles étaient souvent meilleures que les hommes; d’autres fois, elles étaient pires. Bref, il valait mieux vivre sans elles; aussi Pécuchet était resté célibataire.

«Moi, je suis veuf, dit Bouvard, et sans enfants!

—C’est peut-être un bonheur pour vous? Mais la solitude, à la longue, était bien triste.»

Puis, au bord du quai parut une fille de joie avec un soldat. Blême, les cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle s’appuyait sur le bras du militaire, en traînant des savates et balançant les hanches.

Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une expression obscène. Pécuchet devint très rouge, et, sans doute pour s’éviter de répondre, lui désigna du regard un prêtre qui s’avançait.

L’ecclésiastique descendit avec lenteur l’avenue des maigres ormeaux jalonnant le trottoir, et Bouvard, dès qu’il n’aperçut plus le tricorne, se déclara soulagé, car il exécrait les jésuites. Pécuchet, sans les absoudre, montra quelque déférence pour la religion.

Cependant le crépuscule tombait, et des persiennes en face s’étaient relevées. Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnèrent.

Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant aux anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations individuelles. Ils dénigrèrent le corps des ponts et chaussées, la régie des tabacs, le commerce, les théâtres, notre marine et tout le genre humain, comme des gens qui ont subi de grands déboires. Chacun en écoutant l’autre retrouvait des parties de lui-même oubliées. Et bien qu’ils eussent passé l’âge des émotions naïves, ils éprouvaient un plaisir nouveau, une sorte d’épanouissement, le charme des tendresses à leur début.

Vingt fois ils s’étaient levés, s’étaient rassis et avaient fait la longueur du boulevard, depuis l’écluse d’amont jusqu’à l’écluse d’aval, chaque fois voulant s’en aller, n’en ayant pas la force, retenus par une fascination.

Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand Bouvard dit tout à coup: «Ma foi! si nous dînions ensemble?

—J’en avais l’idée! reprit Pécuchet, mais je n’osais pas vous le proposer!»

Et il se laissa conduire, en face de l’Hôtel de Ville, dans un petit restaurant où l’on serait bien.

Bouvard commanda le menu.

Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le corps. Ce fut l’objet d’une discussion médicale. Ensuite, ils glorifièrent les avantages des sciences: que de choses à connaître, que de recherches..., si on avait le temps! Hélas! le gagne-pain l’absorbait; et ils levèrent les bras d’étonnement; ils faillirent s’embrasser par-dessus la table en découvrant qu’ils étaient, tous les deux, copistes, Bouvard dans une maison de commerce, Pécuchet au ministère de la marine; ce qui ne l’empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments à l’étude. Il avait noté des fautes dans l’ouvrage de M. Thiers, et il parla avec les plus grands respects d’un certain Dumouchel, professeur.

Bouvard l’emportait par d’autres côtés. Sa chaîne de montre en cheveux et la manière dont il battait la rémolade décelaient le roquentin plein d’expérience, et il mangeait, le coin de la serviette dans l’aisselle, en débitant des choses qui faisaient rire Pécuchet. C’était un rire particulier, une seule note très basse, toujours la même, poussée à de longs intervalles. Celui de Bouvard était continu, sonore, découvrait ses dents, lui secouait les épaules, et les consommateurs, à la porte, s’en retournaient.

Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre établissement. Pécuchet, en contemplant les becs de gaz, gémit sur le débordement du luxe, puis, d’un geste dédaigneux, écarta les journaux. Bouvard était plus indulgent à leur endroit. Il aimait tous les écrivains en général et avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour être acteur.

Il voulut faire des tours d’équilibre avec une queue de billard et deux boules d’ivoire, comme en exécutait Barberou, un de ses amis. Invariablement elles tombaient, et, roulant sur le plancher entre les jambes des personnes, allaient se perdre au loin. Le garçon, qui se levait toutes les fois pour les chercher à quatre pattes sous les banquettes, finit par se plaindre. Pécuchet eut une querelle avec lui; le limonadier survint,—il n’écouta pas ses excuses et même chicana sur la consommation.

Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son domicile, qui était tout près, rue Saint-Martin.

A peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et fit les honneurs de son appartement.

Un bureau de sapin, placé juste dans le milieu, incommodait par ses angles; et, tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur le vieux fauteuil et dans les coins, se trouvaient pêle-mêle plusieurs volumes de l’Encyclopédie Roret, le Manuel du magnétiseur, un Fénelon, d’autres bouquins, avec des tas de paperasses, deux noix de coco, diverses médailles, un bonnet turc et des coquilles rapportées du Havre par Dumouchel. Une couche de poussière veloutait les murailles, autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers traînait au bord du lit, dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande tache noire produite par la fumée de la lampe.

Bouvard, à cause de l’odeur sans doute, demanda la permission d’ouvrir la fenêtre.

«Les papiers s’envoleraient!» s’écria Pécuchet, qui redoutait, en plus, les courants d’air.

Cependant il haletait dans cette petite chambre, chauffée depuis le matin par les ardoises de la toiture.

Bouvard lui dit:

«A votre place, j’ôterais ma flanelle!

—Comment!»

Et Pécuchet baissa la tête, s’effrayant à l’hypothèse de ne plus avoir son gilet de santé.

«Faites-moi la conduite, reprit Bouvard, l’air extérieur vous rafraîchira.»

Enfin Pécuchet repassa ses bottes en grommelant: «Vous m’ensorcelez, ma parole d’honneur!» Et, malgré la distance, il l’accompagna jusque chez lui, au coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle.

La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et des meubles en acajou, jouissait d’un balcon ayant vue sur la rivière. Les deux ornements principaux étaient un porte-liqueurs au milieu de la commode, et, le long de la glace, des daguerréotypes représentant des amis; une peinture à l’huile occupait l’alcôve.

«Mon oncle!» dit Bouvard.

Et le flambeau qu’il tenait éclaira un monsieur.

Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d’un toupet frisant par la pointe. Sa haute cravate, avec le triple col de la chemise, du gilet de velours et de l’habit noir, l’engonçaient. On avait figuré des diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés aux pommettes, et il souriait d’un petit air narquois.

Pécuchet ne put s’empêcher de dire:

«On le prendrait plutôt pour votre père!

—C’est mon parrain», répliqua Bouvard négligemment, ajoutant qu’il s’appelait de ses noms de baptême François-Denys-Bartholomée. Ceux de Pécuchet étaient Juste-Romain-Cyrille,—et ils avaient le même âge: quarante-sept ans. Cette coïncidence leur fit plaisir, mais les surprit, chacun ayant cru l’autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent la Providence, dont les combinaisons parfois sont merveilleuses.

«Car, enfin, si nous n’étions pas sortis tantôt pour nous promener, nous aurions pu mourir avant de nous connaître!»

Et, s’étant donné l’adresse de leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne nuit.

«N’allez pas voir les dames!» cria Bouvard dans l’escalier.

Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.

Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères, Tissus d’Alsace, rue Hautefeuille, 92, une voix appela:

«Bouvard! Monsieur Bouvard!»

Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet, qui articula plus fort:

«Je ne suis pas malade! Je l’ai retirée!

—Quoi donc?

—Elle!» dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.

Tous les propos de la journée, avec la température de l’appartement et les labeurs de la digestion, l’avaient empêché de dormir, si bien que, n’y tenant plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle. Le matin, il s’était rappelé son action, heureusement sans conséquence, et il venait en instruire Bouvard, qui, par là, fut placé dans son estime à une prodigieuse hauteur.

Il était le fils d’un petit marchand et n’avait pas connu sa mère, morte très jeune. On l’avait, à quinze ans, retiré de pension pour le mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent, et le patron fut envoyé aux galères; histoire farouche qui lui causait encore de l’épouvante. Ensuite, il avait essayé de plusieurs états: élève en pharmacie, maître d’étude, comptable sur un des paquebots de la haute Seine. Enfin, un chef de division, séduit par son écriture, l’avait engagé comme expéditionnaire; mais la conscience d’une instruction défectueuse, avec les besoins d’esprit qu’elle lui donnait, irritait son humeur; et il vivait complètement seul, sans parents, sans maîtresse. Sa distraction était, le dimanche, d’inspecter les travaux publics.

Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la Loire, dans une cour de ferme. Un homme, qui était son oncle, l’avait emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. A sa majorité, on lui versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, son épouse disparaissait en emportant la caisse. Les amis, la bonne chère, et surtout la paresse, avaient promptement achevé sa ruine. Mais il eut l’inspiration d’utiliser sa belle main; et, depuis onze ans, il se tenait dans la même place, chez MM. Descambos frères, Tissus, rue Hautefeuille, 92. Quant à son oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le fameux portrait, Bouvard ignorait même sa résidence et n’en attendait plus rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d’aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet.

Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ils s’étaient tout de suite accrochés par des fibres secrètes. D’ailleurs, comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle particularité, telle imperfection, indifférente ou odieuse dans celui-ci, enchante-t-elle dans celui-là? Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent.

Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l’un paraissait, l’autre fermait son pupitre, et ils s’en allaient ensemble dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet, multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons, semblait glisser sur des roulettes. De même leurs goûts particuliers s’harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le café. L’un était confiant, étourdi, généreux; l’autre discret, méditatif, économe.

Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la connaissance de Barberou. C’était un ancien commis voyageur, actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames, et qui affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva déplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur (car il avait publié une petite mnémotechnie) donnait des leçons de littérature dans un pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.

Aucun des deux n’avait caché à l’autre son opinion. Chacun en reconnut la justesse. Leurs habitudes changèrent, et, quittant leur pension bourgeoise, ils finirent par dîner ensemble tous les jours.

Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on parlait, sur le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du commerce. De temps à autre, l’histoire du Collier ou le procès de Fualdès revenait dans leurs discours; et puis, ils cherchaient les causes de la Révolution.

Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent le Conservatoire des arts et métiers, Saint-Denis, les Gobelins, les Invalides et toutes les collections publiques.

Quand on demandait leur passeport, ils faisaient mine de l’avoir perdu, se donnant pour deux étrangers, deux Anglais.

Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant les quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec indifférence devant les métaux; les fossiles les firent rêver, la conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent les serres chaudes par les vitres et frémirent en songeant que tous ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu’ils admirèrent du cèdre, c’est qu’on l’eût apporté dans un chapeau.

Ils s’efforcèrent, au Louvre, de s’enthousiasmer pour Raphaël. A la grande Bibliothèque, ils auraient voulu connaître le nombre exact des volumes.

Une fois, ils entrèrent au cours d’arabe du Collège de France, et le professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient de prendre des notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les coulisses d’un petit théâtre. Dumouchel leur procura des billets pour une séance de l’Académie. Ils s’informaient des découvertes, lisaient les prospectus, et, par cette curiosité, leur intelligence se développa. Au fond d’un horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient des choses à la fois confuses et merveilleuses.

En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n’avoir pas vécu à l’époque où il servait, bien qu’ils ignorassent absolument cette époque-là. D’après de certains noms, ils imaginaient des pays d’autant plus beaux qu’ils n’en pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les titres étaient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un mystère.

Et, ayant plus d’idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la campagne.

Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin, et, passant par Meudon, Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils vagabondèrent entre les vignes, arrachèrent des coquelicots au bord des champs, dormirent sur l’herbe, burent du lait, mangèrent sous les acacias des guinguettes, et rentrèrent fort tard, poudreux, exténués, ravis. Ils renouvelèrent souvent ces promenades. Les lendemains étaient si tristes, qu’ils finirent par s’en priver.

La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le grattoir et la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et les mêmes compagnons! Les jugeant stupides, ils leur parlaient de moins en moins. Cela leur valut des taquineries. Ils arrivaient tous les jours après l’heure et reçurent des semonces.

Autrefois, ils se trouvaient presque heureux; mais leur métier les humiliait depuis qu’ils s’estimaient davantage, et ils se renforçaient dans ce dégoût, s’exaltaient mutuellement, se gâtaient. Pécuchet contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard prit quelque chose de la morosité de Pécuchet.

«J’ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques! disait l’un.

—Autant être chiffonnier!» s’écriait l’autre.

Quelle situation abominable! Et nul moyen d’en sortir! Pas même d’espérance!

Un après-midi (c’était le 20 janvier 1839), Bouvard étant à son comptoir reçut une lettre, apportée par le facteur.

Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba évanoui sur le carreau.

Les commis se précipitèrent, on lui ôta sa cravate. On envoya chercher un médecin. Il rouvrit les yeux; puis aux questions qu’on lui faisait:

«Ah!... c’est que... c’est que... un peu d’air me soulagera. Non! laissez-moi! permettez!»

Et, malgré sa corpulence, il courut tout d’une haleine jusqu’au ministère de la marine, se passant la main sur le front, croyant devenir fou, tâchant de se calmer.

Il fit demander Pécuchet.

Pécuchet parut.

«Mon oncle est mort! j’hérite!

—Pas possible!»

Bouvard montra les lignes suivantes:

Savigny-en-Septaine, 14 janvier 1839.

ÉTUDE
de
Me TARDIVEL
Notaire

Monsieur,

Je vous prie de vous rendre en mon étude, pour y prendre connaissance du testament de votre père naturel, M. François-Denys-Bartholomée Bouvard, ex-négociant dans la ville de Nantes, décédé en cette commune le 10 du présent mois. Ce testament contient en votre faveur une disposition très importante.

Agréez, monsieur, l’assurance de mes respects.

Tardivel,

Notaire.

Pécuchet fut obligé de s’asseoir sur une borne dans la cour. Puis il rendit le papier en disant lentement:

«Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce!

—Tu crois que c’est une farce!» reprit Bouvard d’une voix étranglée, pareille à un râle de moribond.

Mais le timbre de la poste, le nom de l’étude en caractères d’imprimerie, la signature du notaire, tout prouvait l’authenticité de la nouvelle;—et ils se regardèrent avec un tremblement du coin de la bouche et une larme qui roulait dans leurs yeux fixes.

L’espace leur manquait. Ils allèrent jusqu’à l’Arc de Triomphe, revinrent par le bord de l’eau, dépassèrent Notre-Dame. Bouvard était très rouge. Il donna à Pécuchet des coups de poing dans le dos, et, pendant cinq minutes, déraisonna complètement.

Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage, bien sûr, devait se monter...

«Ah! ce serait trop beau! n’en parlons plus.»

Ils en reparlaient. Rien n’empêchait de demander tout de suite des explications. Bouvard écrivit au notaire pour en avoir.

Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait ainsi:

«En conséquence, je donne à François-Denys-Bartholomée Bouvard, mon fils naturel reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi.»

Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l’avait tenu à l’écart soigneusement, le faisant passer pour un neveu; et le neveu l’avait toujours appelé mon oncle, bien que sachant à quoi s’en tenir. Vers la quarantaine, M. Bouvard s’était marié, puis était devenu veuf. Ses deux fils légitimes ayant tourné contrairement à ses vues, un remords l’avait pris sur l’abandon où il laissait depuis tant d’années son autre enfant. Il l’eût même fait venir chez lui, sans l’influence de sa cuisinière. Elle le quitta, grâce aux manœuvres de la famille, et, dans son isolement, près de mourir, il voulut réparer ses torts en léguant au fruit de ses premières amours tout ce qu’il pouvait de sa fortune. Elle s’élevait à la moitié d’un million, ce qui faisait pour le copiste deux cent cinquante mille francs. L’aîné des frères, M. Étienne, avait annoncé qu’il respecterait le testament.

Bouvard tomba dans une sorte d’hébétude. Il répétait à voix basse, en souriant du sourire paisible des ivrognes: «Quinze mille livres de rente!» et Pécuchet, dont la tête pourtant était plus forte, n’en revenait pas.

Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel. L’autre fils, M. Alexandre, déclarait son intention de régler tout devant la justice, et même d’attaquer le legs s’il le pouvait, exigeant au préalable scellés, inventaire, nomination d’un séquestre, etc.! Bouvard en eut une maladie bilieuse. A peine convalescent, il s’embarqua pour Savigny, d’où il revint, sans conclusion d’aucune sorte et déplorant ses frais de voyage.

Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère et d’espoir, d’exaltation et d’abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur Alexandre s’apaisant, Bouvard entra en possession de l’héritage.

Son premier cri avait été: «Nous nous retirerons à la campagne» et ce mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l’avait trouvé tout simple. Car l’union de ces deux hommes était absolue et profonde.

Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il ne partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans, n’importe! Il demeura inflexible et la chose fut décidée.

Pour savoir où s’établir, ils passèrent en revue toutes les provinces. Le Nord était fertile, mais trop froid; le Midi, enchanteur par son climat, mais incommode, vu les moustiques, et le Centre, franchement, n’avait rien de curieux. La Bretagne leur aurait convenu, sans l’esprit cagot des habitants. Quant aux régions de l’Est, à cause du patois germanique, il n’y fallait pas songer. Mais il y avait d’autres pays. Qu’était-ce, par exemple, que le Forez, le Bugey, le Roumois? Les cartes de géographie n’en disaient rien. Du reste, que leur maison fût dans tel endroit ou dans tel autre, l’important, c’est qu’ils en auraient une.

Déjà ils se voyaient en manches de chemise, au bord d’une plate-bande, émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l’alouette pour suivre les charrues, iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre, battre le grain, tondre les moutons, soigner les ruches et se délecteraient au mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plus d’écritures! plus de chefs! plus même de terme à payer!—Car ils posséderaient un domicile à eux!—et ils mangeraient les poules de leur basse-cour, les légumes de leur jardin,—et dîneraient en gardant leurs sabots!—«Nous ferons tout ce qu’il nous plaira! nous laisserons pousser notre barbe!»

Ils s’achetèrent des instruments horticoles, puis un tas de choses «qui pourraient peut-être servir», telles qu’une boîte à outils (il en faut toujours dans une maison), ensuite des balances, une chaîne d’arpenteur, une baignoire en cas qu’ils ne fussent malades, un thermomètre et même un baromètre «système Gay-Lussac» pour des expériences de physique, si la fantaisie leur en prenait. Il ne serait pas mal non plus (car on ne peut pas toujours travailler dehors) d’avoir quelques bons ouvrages de littérature,—et ils en cherchèrent,—fort embarrassés parfois de savoir si tel livre était vraiment «un livre de bibliothèque». Bouvard tranchait la question.

«Eh! nous n’aurons pas besoin de bibliothèque.

—D’ailleurs, j’ai la mienne», disait Pécuchet.

D’avance, ils s’organisaient. Bouvard emporterait ses meubles; Pécuchet sa grande table noire; on tirerait parti des rideaux, et avec un peu de batterie de cuisine ce serait bien suffisant.

Ils s’étaient juré de taire tout cela, mais leur figure rayonnait. Aussi leurs collègues les trouvaient drôles. Bouvard, qui écrivait étalé sur son pupitre et les coudes en dehors pour mieux arrondir sa bâtarde, poussait son espèce de sifflement tout en clignant d’un air malin ses lourdes paupières. Pécuchet, juché sur un grand tabouret de paille, soignait toujours les jambages de sa longue écriture,—mais, en gonflant les narines, pinçait les lèvres, comme s’il avait peur de lâcher son secret.

Après dix-huit mois de recherches, ils n’avaient rien trouvé. Ils firent des voyages dans tous les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu’à Évreux, et de Fontainebleau jusqu’au Havre. Ils voulaient une campagne qui fût bien la campagne, sans tenir précisément à un site pittoresque; mais un horizon borné les attristait.

Ils fuyaient le voisinage des habitations et redoutaient pourtant la solitude.

Quelquefois ils se décidaient; puis, craignant de se repentir plus tard, ils changeaient d’avis, l’endroit leur ayant paru malsain, ou exposé au vent de mer, ou trop près d’une manufacture ou d’un abord difficile.

Barberou les sauva.

Il connaissait leur rêve, et un beau jour vint leur dire qu’on lui avait parlé d’un domaine, à Chavignolles, entre Caen et Falaise. Cela consistait en une ferme de trente-huit hectares, avec une manière de château et un jardin en plein rapport.

Ils se transportèrent dans le Calvados et ils furent enthousiasmés. Seulement, tant de la ferme que de la maison (l’une ne serait pas vendue sans l’autre), on exigeait cent quarante-trois mille francs. Bouvard n’en donnait que cent vingt mille.

Pécuchet combattit son entêtement, le pria de céder, enfin déclara qu’il compléterait le surplus. C’était toute sa fortune, provenant du patrimoine de sa mère et de ses économies. Jamais il n’en avait soufflé mot, réservant ce capital pour une grande occasion.

Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite.

Bouvard n’était plus copiste. D’abord, il avait continué ses fonctions par défiance de l’avenir, mais s’en était démis, une fois certain de l’héritage. Cependant il retournait volontiers chez les MM. Descambos, et, la veille de son départ, il offrit un punch à tout le comptoir.

Pécuchet, au contraire, fut maussade pour ses collègues et sortit, le dernier jour, en claquant la porte brutalement.

Il avait à surveiller les emballages, faire un tas de commissions, d’emplettes encore, et prendre congé de Dumouchel!

Le professeur lui proposa un commerce épistolaire, où il le tiendrait au courant de la littérature; et, après des félicitations nouvelles, lui souhaita une bonne santé.

Barberou se montra plus sensible en recevant l’adieu de Bouvard. Il abandonna exprès une partie de dominos, promit d’aller le voir là-bas, commanda deux anisettes et l’embrassa.

Bouvard, rentré chez lui, aspira sur son balcon une large bouffée d’air en se disant: «Enfin!» Les lumières des quais tremblaient dans l’eau, le roulement des omnibus au loin s’apaisait. Il se rappela des jours heureux passés dans cette grande ville, des pique-niques au restaurant, des soirs au théâtre, les commérages de sa portière, toutes ses habitudes; et il sentit une défaillance de cœur, une tristesse qu’il n’osait pas s’avouer.

Pécuchet, jusqu’à deux heures du matin, se promena dans sa chambre. Il ne reviendrait plus là; tant mieux! et cependant, pour laisser quelque chose de lui, il grava son nom sur le plâtre de la cheminée.

Le plus gros du bagage était parti dès la veille. Les instruments de jardin, les couchettes, les matelas, les tables, les chaises, un caléfacteur, la baignoire et trois fûts de bourgogne iraient, par la Seine, jusqu’au Havre, et de là seraient expédiés sur Caen, où Bouvard, qui les attendrait, les ferait parvenir à Chavignolles.

Mais le portrait de son père, les fauteuils, la cave à liqueurs, les bouquins, la pendule, tous les objets précieux furent mis dans une voiture de déménagement qui s’acheminerait par Nonancourt, Verneuil et Falaise. Pécuchet voulut l’accompagner.

Il s’installa auprès du conducteur, sur la banquette, et, couvert de sa plus vieille redingote, avec un cache-nez, des mitaines et sa chancelière de bureau, le dimanche 20 mars, au petit jour, il sortit de la capitale.

Le mouvement et la nouveauté du voyage l’occupèrent les premières heures. Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena des disputes avec le conducteur et le charretier. Ils choisissaient d’exécrables auberges, et, bien qu’ils répondissent de tout, Pécuchet, par excès de prudence, couchait dans les mêmes gîtes.

Le lendemain, on repartait dès l’aube; et la route, toujours la même, s’allongeait en montant jusqu’au bord de l’horizon. Les mètres de cailloux se succédaient, les fossés étaient pleins d’eau, la campagne s’étalait par grandes surfaces d’un vert monotone et froid, des nuages couraient dans le ciel, de temps à autre la pluie tombait. Le troisième jour, des bourrasques s’élevèrent. La bâche du chariot, mal attachée, claquait au vent comme la voile d’un navire. Pécuchet baissait la figure sous sa casquette, et, chaque fois qu’il ouvrait sa tabatière, il lui fallait, pour garantir ses yeux, se retourner complètement. Pendant les cahots, il entendait osciller derrière lui tout son bagage et prodiguait les recommandations. Voyant qu’elles ne servaient à rien, il changea de tactique; il fit le bon enfant, eut des complaisances; dans les montées pénibles, il poussait à la roue avec les hommes; il en vint jusqu’à leur payer le gloria après les repas. Dès lors, ils filèrent plus lestement, si bien qu’aux environs de Gauburge l’essieu se rompit et le chariot resta penché. Pécuchet visita tout de suite l’intérieur; les tasses de porcelaine gisaient en morceaux. Il leva les bras, en grinçant des dents, maudit ces deux imbéciles; et la journée suivante fut perdue à cause du charretier qui se grisa; mais il n’eut pas la force de se plaindre, la coupe d’amertume étant remplie.

Bouvard n’avait quitté Paris que le surlendemain, pour dîner encore une fois avec Barberou. Il arriva dans la cour des messageries à la dernière minute, puis se réveilla devant la cathédrale de Rouen; il s’était trompé de diligence.

Le soir, toutes les places pour Caen étaient retenues; ne sachant que faire, il alla au théâtre des Arts, et il souriait à ses voisins, disant qu’il était retiré du négoce et nouvellement acquéreur d’un domaine aux alentours. Quand il débarqua le vendredi à Caen, ses ballots n’y étaient pas. Il les reçut le dimanche et les expédia sur une charrette, ayant prévenu le fermier qu’il les suivrait de quelques heures.

A Falaise, le neuvième jour de son voyage, Pécuchet prit un cheval de renfort, et jusqu’au coucher du soleil on marcha bien. Au delà de Bretteville, ayant quitté la grand’route, il s’engagea dans un chemin de traverse, croyant voir à chaque minute le pignon de Chavignolles. Cependant les ornières s’effaçaient; elles disparurent, et ils se trouvèrent au milieu des champs labourés. La nuit tombait. Que devenir? Enfin Pécuchet abandonna le chariot, et, pataugeant dans la boue, s’avança devant lui à la découverte. Quand il approchait des fermes, les chiens aboyaient. Il criait de toutes ses forces pour demander sa route. On ne répondait pas. Il avait peur et regagnait le large. Tout à coup deux lanternes brillèrent. Il aperçut un cabriolet, s’élança pour le rejoindre. Bouvard était dedans.

Mais où pouvait être la voiture de déménagement? Pendant une heure ils la hélèrent dans les ténèbres. Enfin elle se retrouva, et ils arrivèrent à Chavignolles.

Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle. Deux couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur la charrette encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ils s’attablèrent.

On leur avait préparé une soupe à l’oignon, un poulet, du lard et des œufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps à autre s’informer de leurs goûts. Ils répondaient: «Oh! très bon, très bon!» et le gros pain difficile à couper, la crème, les noix, tout les délecta. Le carrelage avait des trous, les murs suintaient. Cependant ils promenaient autour d’eux un regard de satisfaction, en mangeant sur la petite table où brûlait une chandelle. Leurs figures étaient rougies par le grand air. Ils tendaient leur ventre; ils s’appuyaient sur le dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils se répétaient: «Nous y voilà donc! quel bonheur! il me semble que c’est un rêve!»

Bien qu’il fût minuit, Pécuchet eut l’idée de faire un tour dans le jardin. Bouvard ne s’y refusa pas. Ils prirent la chandelle et, l’abritant avec un vieux journal, se promenèrent le long des plates-bandes. Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes: «Tiens, des carottes! Ah! des choux!»

Ensuite ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha de découvrir des bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout à coup sur le mur, et les deux ombres de leur corps s’y dessinaient agrandies, en répétant leurs gestes. Les pointes des herbes dégouttelaient de rosée. La nuit était complètement noire, et tout se tenait immobile dans un grand silence, une grande douceur. Au loin un coq chanta.

Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d’en faire sauter les clous. Ils la trouvèrent béante. Ce fut une surprise.

Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis s’endormirent, Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue; Pécuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d’un bonnet de coton, et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui entrait par les fenêtres.


II

Quelle joie, le lendemain, en se réveillant! Bouvard fuma une pipe et Pécuchet huma une prise, qu’ils déclarèrent la meilleure de leur existence. Puis ils se mirent à la croisée, pour voir le paysage.

On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le clocher de l’église; et à gauche un rideau de peupliers.

Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardin en quatre morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-bandes, où se dressaient, de place en place, des cyprès nains et des quenouilles. D’un côté, une tonnelle aboutissait à un vigneau; de l’autre, un mur soutenait les espaliers; et une claire-voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au delà du mur un verger; après la charmille, un bosquet; derrière la claire-voie, un petit chemin.

Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à chevelure grisonnante et vêtu d’un paletot noir longea le sentier, en raclant avec sa canne tous les barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que c’était M. Vaucorbeil, un docteur fameux dans l’arrondissement.

Les autres notables étaient: le comte de Faverges, autrefois député, et dont on citait les vacheries; le maire, M. Foureau, qui vendait du bois, du plâtre, toute espèce de choses; M. Marescot, le notaire; l’abbé Jeufroy, et Mme veuve Bordin, vivant de son revenu.—Quant à elle, on l’appelait la Germaine, à cause de feu Germain son mari. Elle faisait des journées, mais aurait voulu passer au service de ces messieurs. Ils l’acceptèrent et partirent pour leur ferme, située à un kilomètre de distance.

Quand ils entrèrent dans la cour, le fermier, maître Gouy, vociférait contre un garçon, et la fermière, sur un escabeau, serrait entre ses jambes une dinde qu’elle empâtait avec des gobes de farine. L’homme avait le front bas, le nez fin, le regard en dessous et les épaules robustes. La femme était très blonde, avec les pommettes tachetées de son, et cet air de simplicité que l’on voit aux manants sur le vitrail des églises.

Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient suspendues au plafond. Trois vieux fusils s’échelonnaient sur la haute cheminée. Un dressoir chargé de faïences à fleurs occupait le milieu de la muraille, et les carreaux en verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de fer-blanc et de cuivre rouge une lumière blafarde.

Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, n’ayant vu la propriété qu’une fois, sommairement. Maître Gouy et son épouse les escortèrent, et la kyrielle des plaintes commença.

Tous les bâtiments, depuis la charretterie jusqu’à la bouillerie, avaient besoin de réparations. Il aurait fallu construire une succursale pour les fromages, mettre aux barrières des ferrements neufs, relever les hauts-bords, creuser la mare et replanter considérablement de pommiers dans les trois cours.

Ensuite on visita les cultures: maître Gouy les déprécia. Elles mangeaient trop de fumier, les charrois étaient dispendieux; impossible d’extraire les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les prairies; et ce dénigrement de sa terre atténua le plaisir que Bouvard sentait à marcher dessus.

Ils s’en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. La maison montrait, de ce côté-là, sa cour d’honneur et sa façade.

Elle était peinte en blanc, avec des réchampis de couleur jaune. Le hangar et le cellier, le fournil et le bûcher faisaient en retour deux ailes plus basses. La cuisine communiquait avec une petite salle. On rencontrait ensuite le vestibule, une deuxième salle plus grande et le salon. Les quatre chambres au premier s’ouvraient sur le corridor qui regardait la cour. Pécuchet en prit une pour ses collections; la dernière fut destinée à la bibliothèque; et comme ils ouvraient les armoires, ils trouvèrent d’autres bouquins, mais n’eurent pas la fantaisie d’en lire les titres. Le plus pressé, c’était le jardin.

Bouvard, en passant près de la charmille, découvrit sous les branches une dame en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sa jupe, les genoux pliés, la tête sur l’épaule, comme craignant d’être surprise. «Ah! pardon! ne vous gênez pas!» et cette plaisanterie les amusa tellement, que, vingt fois par jour, pendant plus de trois semaines, ils la répétèrent.

Cependant les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître: on venait les observer par la claire-voie. Ils en bouchèrent les ouvertures avec des planches. La population fut contrariée.

Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un mouchoir noué en turban, Pécuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une poche par devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient, s’imposaient des tâches, mangeaient le plus vite possible, mais allaient prendre le café sur le vigneau, pour jouir du point de vue.

S’ils rencontraient un limaçon, ils s’approchaient de lui et l’écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet et coupaient en deux les vers blancs, d’une telle force que le fer de l’outil s’en enfonçait de trois pouces.

Pour se délivrer des chenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule, furieusement.

Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon et des pommes d’amour qui devaient retomber comme des lustres, sous l’arceau de la tonnelle.

Pécuchet fit creuser devant la cuisine un large trou et le disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d’autres récoltes procurant d’autres engrais, tout cela indéfiniment, et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l’avenir des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval, si utile pour les couches, lui manquait. Les cultivateurs n’en vendaient pas: les aubergistes en refusèrent. Enfin, après beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti d’aller lui-même au crottin!

C’est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l’accosta sur la grande route. Quand elle l’eut complimenté, elle s’informa de son ami. Les yeux noirs de cette personne, très brillants, bien que petits, ses hautes couleurs, son aplomb (elle avait même un peu de moustache), intimidèrent Pécuchet. Il répondit brièvement et tourna le dos:—impolitesse que blâma Bouvard.

Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils s’installèrent dans la cuisine et faisaient du treillage, ou bien parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber.

Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps et répétaient chaque matin: «Tout part!» Mais la saison fut tardive, et ils consolaient leur impatience, en disant: «Tout va partir!»

Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup. La vigne promettait.

Puisqu’ils s’entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans l’agriculture:—et l’ambition les prit de cultiver leur ferme.—Avec du bon sens et de l’étude ils s’en tireraient, sans aucun doute.

D’abord, il fallait voir comment on opérait chez les autres; et ils rédigèrent une lettre, où ils demandaient à M. de Faverges l’honneur de visiter son exploitation. Le comte leur donna tout de suite un rendez-vous.

Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d’un coteau qui domine la vallée de l’Orne. La rivière coulait au fond avec des sinuosités. Des blocs de grès rouge s’y dressaient de place en place, et des roches plus grandes formaient au loin comme une falaise surplombant la campagne, couverte de blés mûrs. En face, sur l’autre colline, la verdure était si abondante qu’elle cachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrés inégaux, se marquant au milieu de l’herbe par des lignes plus sombres.

L’ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits de tuiles indiquaient la ferme. Le château à façade blanche se trouvait sur la droite, avec un bois au delà, et une pelouse descendait jusqu’à la rivière, où des platanes alignés reflétaient leur ombre.

Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu’on fanait. Des femmes portant des chapeaux de paille, des marmottes d’indienne ou des visières de papier, soulevaient avec des râteaux le foin laissé par terre; et, à l’autre bout de la plaine, auprès des meules, on jetait des bottes vivement dans une longue charrette, attelée de trois chevaux. M. le comte s’avança, suivi de son régisseur.

Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en côtelette, l’air à la fois d’un magistrat et d’un dandy. Les traits de sa figure, même quand il parlait, ne remuaient pas.

Les premières politesses échangées, il exposa son système relativement aux fourrages; on retournait les andains sans les éparpiller; les meules devaient être coniques et les bottes faites immédiatement sur place, puis entassées par dizaines. Quant au râtelier anglais, la prairie était trop inégale pour un pareil instrument.

Une petite fille, les pieds nus dans des savates, et dont le corps se montrait par les déchirures de sa robe, donnait à boire aux femmes, en versant du cidre d’un broc qu’elle appuyait contre sa hanche. Le comte demanda d’où venait cette enfant; on n’en savait rien. Les faneuses l’avaient recueillie pour les servir pendant la moisson. Il haussa les épaules, et, tout en s’éloignant, proféra quelques plaintes sur l’immoralité de nos campagnes.

Bouvard fit l’éloge de sa luzerne. Elle était assez bonne, en effet, malgré les ravages de la cuscute; les futurs agronomes ouvrirent les yeux au mot «cuscute». Vu le nombre de ses bestiaux, il s’appliquait aux prairies artificielles; c’était d’ailleurs un bon précédent pour les autres récoltes, ce qui n’a pas toujours lieu avec les racines fourragères.

«Cela, du moins, me paraît incontestable.»

Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble:

«Oh! incontestable.»

Ils étaient sur la limite d’un champ tout plat, soigneusement ameubli; un cheval que l’on conduisait à la main traînait un large coffre monté sur trois roues. Sept coutres, disposés en bas, ouvraient parallèlement des raies fines, dans lesquelles le grain tombait par des tuyaux descendant jusqu’au sol.

«Ici, dit le comte, je sème des turneps. Le turnep est la base de ma culture quadriennale.»

Et il entamait la démonstration du semoir. Mais un domestique vint le chercher. On avait besoin de lui au château.

Son régisseur le remplaça, homme à figure chafouine et de façons obséquieuses.

Il conduisit «ces messieurs» vers un autre champ, où quatorze moissonneurs, la poitrine nue et les jambes écartées, fauchaient des seigles. Les fers sifflaient dans la paille qui se versait à droite. Chacun décrivait devant soi un large demi-cercle, et, tous sur la même ligne, ils avançaient en même temps. Les deux Parisiens admirèrent leurs bras et se sentaient pris d’une vénération presque religieuse pour l’opulence de la terre.

Ils longèrent ensuite plusieurs pièces en labour. Le crépuscule tombait, des corneilles s’abattaient dans les sillons.

Puis ils rencontrèrent le troupeau. Les moutons, çà et là, pâturaient, et on entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un tronc d’arbre, tricotait un bas de laine, ayant son chien près de lui.

Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, et ils traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous les pommiers.

Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et occupaient les trois côtés de la cour. Le travail s’y faisait à la mécanique, au moyen d’une turbine, utilisant un ruisseau qu’on avait exprès détourné. Des bandelettes de cuir allaient d’un toit dans l’autre, et au milieu du fumier une pompe de fer manœuvrait.

Le régisseur fit observer, dans les bergeries, de petites ouvertures à ras du sol, et, dans les cases aux cochons, des portes ingénieuses, pouvant d’elles-mêmes se fermer.

La grange était voûtée comme une cathédrale, avec des arceaux de briques reposant sur des murs de pierre.

Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des poignées d’avoine. L’arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils montèrent dans le pigeonnier. La laiterie spécialement les émerveilla. Des robinets dans les coins fournissaient assez d’eau pour inonder les dalles; et, en entrant, une fraîcheur vous surprenait. Des jarres brunes, alignées sur des claires-voies, étaient pleines de lait jusqu’aux bords. Des terrines moins profondes contenaient de la crème. Les pains de beurre se suivaient, pareils aux tronçons d’une colonne de cuivre, et de la mousse débordait les seaux de fer-blanc, qu’on venait de poser par terre. Mais le bijou de la ferme, c’était la bouverie. Des barreaux de bois scellés perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux sections: la première pour le bétail, la seconde pour le service. On y voyait à peine, toutes les meurtrières étant closes. Les bœufs mangeaient, attachés à des chaînettes, et leurs corps exhalaient une chaleur que le plafond bas rabattait. Mais quelqu’un donna du jour, un filet d’eau tout à coup se répandit dans la rigole qui bordait les râteliers. Des mugissements s’élevèrent; les cornes faisaient comme un cliquetis de bâtons. Tous les bœufs avancèrent leurs mufles entre les barreaux et buvaient lentement.

Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulains hennirent. Au rez-de-chaussée, deux ou trois lanternes s’allumèrent, puis disparurent. Les gens de travail passaient en traînant leurs sabots sur les cailloux, et la cloche pour le souper tinta.

Les deux visiteurs s’en allèrent.

Tout ce qu’ils avaient vu les enchantait, leur décision fut prise. Dès le soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatre volumes de la Maison rustique, se firent expédier le cours de Gasparin et s’abonnèrent à un journal d’agriculture.

Pour se rendre aux foires plus commodément, ils achetèrent une carriole que Bouvard conduisait.

Habillés d’une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des guêtres jusqu’aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient autour des bestiaux, questionnaient les laboureurs et ne manquaient pas d’assister à tous les comices agricoles.

Bientôt ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils, déplorant principalement son système de jachères. Mais le fermier tenait à sa routine. Il demanda la remise d’un terme sous prétexte de la grêle. Quant aux redevances, il n’en fournit aucune. Devant les réclamations les plus justes, sa femme poussait des cris. Enfin, Bouvard déclara son intention de ne pas renouveler le bail.

Dès lors maître Gouy épargna les fumiers, laissa pousser les mauvaises herbes, ruina le fonds, et il s’en alla d’un air farouche qui indiquait des plans de vengeance.

Bouvard avait pensé que 20,000 francs, c’est-à-dire plus de quatre fois le prix du fermage, suffiraient au début. Son notaire de Paris les envoya.

Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies, vingt-trois en terres arables et cinq en friches situées sur un monticule couvert de cailloux et qu’on appelait la Butte.

Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux, douze vaches, six porcs, cent soixante moutons et, comme personnel, deux charretiers, deux femmes, un valet, un berger; de plus, un gros chien.

Pour avoir tout de suite de l’argent, ils vendirent leurs fourrages: on les paya chez eux; l’or des napoléons comptés sur le coffre à l’avoine leur parut plus reluisant qu’un autre, extraordinaire et meilleur.

Au mois de novembre, ils brassèrent du cidre. C’était Bouvard qui fouettait le cheval, et Pécuchet, monté dans l’auge, retournait le marc avec une pelle.

Ils haletaient en serrant la vis, puchaient dans la cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds sabots, s’amusaient énormément.

Partant de ce principe qu’on ne saurait avoir trop de blé, ils supprimèrent la moitié environ de leurs prairies artificielles; et, comme ils n’avaient pas d’engrais, ils se servirent de tourteaux qu’ils enterrèrent sans les concasser, si bien que le rendement fut pitoyable.

L’année suivante, ils firent les semailles très dru. Des orages survinrent. Les épis versèrent.

Néanmoins, ils s’acharnaient au froment et ils entreprirent d’épierrer la Butte. Un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l’année, du matin jusqu’au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l’éternel banneau, avec le même homme et le même cheval, gravir, descendre et remonter la petite colline. Quelquefois Bouvard marchait derrière, faisant des haltes à mi-côte pour s’éponger le front.

Ne se fiant à personne, ils traitaient eux-mêmes leurs animaux, leur administraient des purgations, des clystères.

De graves désordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint enceinte. Ils prirent des gens mariés; les enfants pullulèrent, les cousins, les cousines, les oncles, les belles-sœurs; une horde vivait à leurs dépens, et ils résolurent de coucher dans la ferme à tour de rôle.

Mais le soir ils étaient tristes. La malpropreté de la chambre les offusquait,—et Germaine, qui apportait les repas, grommelait à chaque voyage. On les dupait de toutes les façons. Les batteurs en grange fourraient du blé dans leur cruche à boire. Pécuchet en surprit un et s’écria, en le poussant dehors par les épaules:

«Misérable, tu es la honte du village qui t’a vu naître!»

Sa personne n’inspirait aucun respect.—D’ailleurs, il avait des remords à l’encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le tenir en bon état.—Bouvard s’occuperait de la ferme. Ils en délibérèrent, et cet arrangement fut décidé.

Le premier point était d’avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit construire une en briques. Il peignit lui-même les châssis, et, redoutant les coups de soleil, barbouilla de craie toutes les cloches.

Il eut la précaution pour les boutures d’enlever les têtes avec les feuilles. Ensuite, il s’appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes, greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin il ajustait les deux libers! Comme il serrait les ligatures! Quel amas d’onguent pour les recouvrir!

Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes, comme s’il les eût encensées. A mesure qu’elles verdissaient sous l’eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles. Puis, cédant à une ivresse, il arrachait la pomme de l’arrosoir et versait à plein goulot, copieusement.

Au bout de la charmille, près de la dame en plâtre, s’élevait une manière de cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments, et il passait là des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire des étiquettes, à mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il s’asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des embellissements.

Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums; entre les cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols;—et comme les plates-bandes étaient couvertes de boutons d’or, et toutes les allées de sable neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes.

Mais la couche fourmilla de larves; malgré les réchauds de feuilles mortes, sous les châssis peints et sous les cloches barbouillées, il ne poussa que des végétations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas; les greffes se décollèrent, la sève des marcottes s’arrêta, les arbres avaient le blanc dans leurs racines; les semis furent une désolation. Le vent s’amusait à jeter bas les rames des haricots. L’abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers; le défaut de pinçage aux tomates.

Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets, et du cresson de fontaine, qu’il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus. Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il s’épanouissait, montait, finit par être prodigieux et absolument incomestible. N’importe: Pécuchet fut content de posséder un monstre.

Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l’art: l’élève du melon.

Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de terreau, qu’il enfouit dans sa couche. Puis il dressa une autre couche; et, quand elle eut jeté son feu, repiqua les plants les plus beaux, avec des cloches par-dessus. Il fit toutes les tailles suivant les préceptes du Bon Jardinier, respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras, supprima les autres, et, dès qu’ils eurent la grosseur d’une noix, il glissa sous leur écorce une planchette pour les empêcher de pourrir au contact du crottin. Il les bassinait, les aérait, enlevait avec son mouchoir la brume des cloches,—et, si des nuages paraissaient, il apportait vivement des paillassons.

La nuit, il n’en dormait pas. Plusieurs fois même il se releva; et, pieds nus dans ses bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout le jardin pour aller mettre sur les bâches la couverture de son lit.

Les cantaloups mûrirent. Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pas meilleur, le troisième non plus; Pécuchet trouvait pour chacun une excuse nouvelle, jusqu’au dernier qu’il jeta par la fenêtre, déclarant n’y rien comprendre.

En effet, comme il avait cultivé les unes près des autres des espèces différentes, les sucrins s’étaient confondus avec les maraîchers, le gros Portugal avec le grand Mongol,—et, le voisinage des pommes d’amour complétant l’anarchie, il en était résulté d’abominables mulets qui avaient le goût de citrouille.

Alors Pécuchet se tourna vers les fleurs. Il écrivit à Dumouchel pour avoir des arbustes avec des graines, acheta une provision de terre de bruyère et se mit à l’œuvre résolument.

Mais il planta des passiflores à l’ombre, des pensées au soleil, couvrit de fumier les jacinthes, arrosa les lis après leur floraison, détruisit les rhododendrons par des excès de rabattage, stimula les fuchsias avec de la colle-forte, et rôtit un grenadier, en l’exposant au feu dans la cuisine.

Aux approches du froid, il abrita les églantiers sous des dômes de papiers forts enduits de chandelle: cela faisait comme des pains de sucre tenus en l’air par des bâtons.

Les tuteurs des dahlias étaient gigantesques;—et on apercevait, entre ces lignes droites, les rameaux tortueux d’un sophora japonica qui demeurait immuable, sans dépérir, ni sans pousser.

Cependant, puisque les arbres les plus rares prospèrent dans les jardins de la capitale, ils devaient réussir à Chavignolles; et Pécuchet se procura le lilas des Indes, la rose de Chine et l’eucalyptus, alors dans la primeur de sa réputation. Toutes ses expériences ratèrent. Il était chaque fois fort étonné.

Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne savaient que résoudre devant la divergence des opinions.

Ainsi pour la marne, Puvis la recommande; le manuel Roret la combat.

Quant au plâtre, malgré l’exemple de Franklin, Riéfel et M. Rigaud n’en paraissent pas enthousiasmés.

Les jachères, selon Bouvard, étaient un préjugé gothique. Cependant Leclerc note les cas où elles sont presque indispensables. Gasparin cite un Lyonnais qui, pendant un demi-siècle, a cultivé des céréales sur le même champ: cela renverse la théorie des assolements. Tull exalte les labours au préjudice des engrais, et voilà le major Beetson qui supprime les engrais avec les labours!

Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuages d’après la classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s’allongent comme des crinières, ceux qui ressemblent à des îles, ceux qu’on prendrait pour des montagnes de neige, tâchant de distinguer les nimbus des cirrus, les stratus des cumulus; les formes changeaient avant qu’ils eussent trouvé les noms.

Le baromètre les trompa, le thermomètre n’apprenait rien; et ils recoururent à l’expédient imaginé sous Louis XV par un prêtre de Touraine. Une sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se tenir au fond par beau fixe, s’agiter aux menaces de la tempête. Mais l’atmosphère, presque toujours, contredit la sangsue. Ils en mirent trois autres avec celle-là. Toutes les quatre se comportèrent différemment.

Après force méditations, Bouvard reconnut qu’il s’était trompé. Son domaine exigeait la grande culture, le système intensif, et il aventura ce qui lui restait de capitaux disponibles: trente mille francs.

Excité par Pécuchet, il eut le délire de l’engrais. Dans la fosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout ce qu’il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lizier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d’en fabriquer,—et, poussant jusqu’au bout ses principes, ne tolérait pas qu’on perdît l’urine; il supprima les lieux d’aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d’animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient la campagne. Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée dans un tombereau crachait du purin sur les récoltes. A ceux qui avaient l’air dégoûté il disait:

«Mais c’est de l’or! c’est de l’or!»

Et il regrettait de n’avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où l’on trouve des grottes naturelles pleines d’excréments d’oiseaux!

Le colza fut chétif, l’avoine médiocre, et le blé se vendit fort mal, à cause de son odeur. Une chose étrange, c’est que la Butte, enfin épierrée, donnait moins qu’autrefois.

Il crut bon de renouveler son matériel. Il acheta un scarificateur Guillaume, un extirpateur Valcourt, un semoir anglais et la grande araire de Mathieu de Dombasle; mais le charretier la dénigra.

«Apprends à t’en servir!

—Eh bien! montrez-moi.»

Il essayait de montrer, se trompait, et les paysans ricanaient.

Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche. Sans cesse il criait derrière eux, courait d’un endroit à l’autre, notait ses observations sur un calepin, donnait des rendez-vous, n’y pensait plus,—et sa tête bouillonnait d’idées industrielles. Il se promettait de cultiver le pavot, en vue de l’opium, et surtout l’astragale, qu’il vendrait sous le nom de café des familles.

Afin d’engraisser plus vite ses bœufs, il les saignait tous les quinze jours.

Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d’avoine salée. Bientôt la porcherie fut trop étroite. Ils embarrassaient la cour, défonçaient les clôtures, mordaient le monde.

Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent à tourner, et, peu de temps après, crevèrent.

La même semaine, trois bœufs expiraient, conséquence des phlébotomies de Bouvard.

Il imagina, pour détruire les mans, d’enfermer des poules dans une cage à roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue;—ce qui ne manqua point de leur briser les pattes.

Il fabriqua de la bière avec des feuilles de petit-chêne et la donna aux moissonneurs en guise de cidre. Des maux d’entrailles se déclarèrent. Les enfants pleuraient, les femmes geignaient, les hommes étaient furieux. Ils menaçaient tous de partir, et Bouvard leur céda.

Cependant, pour les convaincre de l’innocuité de son breuvage, il en absorba devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gêné, mais cacha ses douleurs sous un air d’enjouement. Il fit même transporter la mixture chez lui. Il en buvait le soir avec Pécuchet, et tous deux s’efforçaient de la trouver bonne. D’ailleurs, il ne fallait pas qu’elle fût perdue.

Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla chercher le docteur.

C’était un homme sérieux, à front convexe, et qui commença par effrayer son malade. La cholérine de monsieur devait tenir à cette bière dont on parlait dans le pays. Il voulut en savoir la composition et la blâma en termes scientifiques, avec des haussements d’épaules. Pécuchet, qui avait fourni la recette, fut mortifié.

En dépit des chaulages pernicieux, des binages épargnés et des échardonnages intempestifs, Bouvard, l’année suivante, avait devant lui une belle récolte de froment. Il imagina de la dessécher par la fermentation, genre hollandais, système Clap-Mayer;—c’est-à-dire qu’il la fit abattre d’un seul coup et tasser en meules, qui seraient démolies dès que le gaz s’en échapperait, puis exposées au grand air;—après quoi, Bouvard se retira sans la moindre inquiétude.

Le lendemain, pendant qu’ils dînaient, ils entendirent sous la hêtrée le battement d’un tambour. Germaine sortit pour voir ce qu’il y avait; mais l’homme était déjà loin. Presque aussitôt, la cloche de l’église tinta violemment.

Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et, impatients d’être renseignés, s’avancèrent tête nue du côté de Chavignolles.

Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un petit garçon, qui répondit:

«Je crois que c’est le feu!»

Et le tambour continuait à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils atteignirent les premières maisons du village. L’épicier leur cria de loin:

«Le feu est chez vous!»

Pécuchet prit le pas gymnastique, et il disait à Bouvard, courant du même train à son côté:

«Une, deux! une, deux!»—en mesure, comme les chasseurs de Vincennes.

La route qu’ils suivaient montait toujours; le terrain, en pente, leur cachait l’horizon. Ils arrivèrent en haut, près de la Butte;—et, d’un seul coup d’œil, le désastre leur apparut.

Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans, au milieu de la plaine dénudée dans le calme du soir.

Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes, peut-être; et, sous les ordres de M. Foureau, le maire, en écharpe tricolore, des gars avec des perches et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de préserver le reste.

Bouvard, dans son empressement, faillit renverser Mme Bordin, qui se trouvait là. Puis, apercevant un de ses valets, il l’accabla d’injures pour ne l’avoir pas averti. Le valet, au contraire, par excès de zèle, avait d’abord couru à la maison, à l’église, puis chez Monsieur, et était revenu par l’autre route.

Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l’entouraient, parlant à la fois, et il défendait d’abattre les meules, suppliait qu’on le secourût, exigeait de l’eau, réclamait des pompiers.

«Est-ce que nous en avons? s’écria le maire.

—C’est de votre faute!» reprit Bouvard.

Il s’emportait, proféra des choses inconvenantes, et tous admirèrent la patience de M. Foureau, qui était brutal cependant, comme l’indiquaient ses grosses lèvres et sa mâchoire de bouledogue.

La chaleur des meules devint si forte, qu’on ne pouvait plus en approcher. Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec des crépitations, les grains de blé vous cinglaient la figure comme des grains de plomb. Puis la meule s’écroulait par terre en un large brasier, d’où s’envolaient des étincelles; et des moires ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans les alternances de sa couleur des parties roses comme du vermillon, et d’autres brunes comme du sang caillé. La nuit était venue, le vent soufflait; des tourbillons de fumée enveloppaient la foule. Une flammèche, de temps à autre, passait sur le ciel noir.

Bouvard contemplait l’incendie en pleurant doucement. Ses yeux disparaissaient sous leurs paupières gonflées, et il avait tout le visage comme élargi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec les franges de son châle vert, l’appelait: Pauvre monsieur, tâchait de le consoler. Puisqu’on n’y pouvait rien, il devait se faire une raison.

Pécuchet ne pleurait pas. Très pâle, ou plutôt livide, la bouche ouverte et les cheveux collés par la sueur froide, il se tenait à l’écart, dans ses réflexions. Mais le curé, survenu tout à coup, murmura d’une voix câline:

«Ah! quel malheur! véritablement, c’est bien fâcheux! Soyez sûr que je participe!...»

Les autres n’affectaient aucune tristesse. Ils causaient en souriant, la main étendue devant les flammes. Un vieux ramassa des brins qui brûlaient pour allumer sa pipe. Des enfants se mirent à danser. Un polisson s’écria même que c’était bien amusant.

«Oui, il est beau, l’amusement!» reprit Pécuchet, qui venait de l’entendre.

Le feu diminua, les tas s’abaissèrent, et, une heure après, il ne restait plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques rondes et noires. Alors on se retira.

Mme Bordin et l’abbé Jeufroy reconduisirent MM. Bouvard et Pécuchet jusqu’à leur domicile.

Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reproches fort aimables sur sa sauvagerie, et l’ecclésiastique exprima toute sa surprise de n’avoir pu connaître jusqu’à présent un de ses paroissiens aussi distingué.

Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l’incendie, et, au lieu de reconnaître avec tout le monde que la paille humide s’était enflammée spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Elle venait sans doute de maître Gouy ou peut-être du taupier. Six mois auparavant, Bouvard avait refusé ses services, et même soutenu dans un cercle d’auditeurs que, son industrie étant funeste, le gouvernement la devrait interdire. L’homme, depuis ce temps-là, rôdait aux environs. Il portait sa barbe entière et leur semblait effrayant, surtout le soir, quand il apparaissait au bord des cours en secouant sa longue perche garnie de taupes suspendues.

Le dommage était considérable, et, pour se reconnaître dans leur situation, Pécuchet, pendant huit jours, travailla les registres de Bouvard, qui lui parurent un véritable labyrinthe. Après avoir collationné le journal, la correspondance et le grand-livre couvert de notes au crayon et de renvois, il reconnut la vérité: pas de marchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en caisse, zéro. Le capital se marquait par un déficit de trente-trois mille francs.

Bouvard n’en voulut rien croire, et plus de vingt fois ils recommencèrent les calculs. Ils arrivaient toujours à la même conclusion. Encore deux ans d’une agronomie pareille, leur fortune y passait! Le seul remède était de vendre.

Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était trop pénible; Pécuchet s’en chargea.

D’après l’opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire d’affiches. Il parlerait de la ferme à des clients sérieux et laisserait venir leurs propositions.

«Très bien, dit Bouvard, on a du temps devant soi. Il allait prendre un fermier, ensuite on verrait. Nous ne serons pas plus malheureux qu’autrefois; seulement nous voilà forcés à des économies.»

Elles contrariaient Pécuchet, à cause du jardinage, et quelques jours après, il dit:

«Nous devrions nous livrer exclusivement à l’arboriculture, non pour le plaisir, mais comme spéculation. Une poire qui revient à trois sols est quelquefois vendue dans la capitale jusqu’à des cinq et six francs! Des jardiniers se font avec des abricots vingt-cinq mille livres de rentes! A Saint-Pétersbourg, pendant l’hiver, on paye le raisin un napoléon la grappe! C’est une belle industrie, tu en conviendras! Et qu’est-ce que ça coûte? des soins, du fumier, et le repassage d’une serpette!»

Il monta tellement l’imagination de Bouvard que, tout de suite, ils cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à acheter, et, ayant choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils s’adressèrent à un pépiniériste de Falaise, lequel s’empressa de leur fournir trois cents tiges dont il ne trouvait pas le placement.

Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un quincaillier pour les raidisseurs, un charpentier pour les supports. Les formes des arbres étaient d’avance dessinées. Des morceaux de latte sur le mur figuraient des candélabres. Deux poteaux à chaque bout des plates-bandes guindaient horizontalement des fils de fer; et, dans le verger, des cerceaux indiquaient la structure des vases, des baguettes en cône, celle des pyramides, si bien qu’en arrivant chez eux, on croyait voir les pièces de quelque machine inconnue ou la carcasse d’un feu d’artifice.

Les trous étant creusés, ils coupèrent l’extrémité de toutes les racines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six mois après, les plants étaient morts. Nouvelles commandes au pépiniériste, et plantations nouvelles dans des trous encore plus profonds. Mais la pluie, détrempant le sol, les greffes d’elles-mêmes s’enterrèrent et les arbres s’affranchirent.

Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. Il n’abattit pas les flèches, respecta les lambourdes, et, s’obstinant à vouloir coucher d’équerre les duchesses qui devaient former les cordons unilatéraux, il les cassait ou les arrachait invariablement. Quant aux pêchers, il s’embrouilla dans les sur-mères, les sous-mères et les deuxièmes sous-mères. Des vides et des pleins se présentaient toujours où il n’en fallait pas, et impossible d’obtenir sur l’espalier un rectangle parfait, avec six branches à droite et six à gauche, non compris les deux principales, le tout formant une belle arête de poisson.

Bouvard tâcha de conduire les abricotiers; ils se révoltèrent. Il rabattit leurs troncs à ras du sol; aucun ne repoussa. Les cerisiers, auxquels il avait fait des entailles, produisirent de la gomme.

D’abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux de la base, puis trop court, ce qui amenait des gourmands; et souvent ils hésitaient, ne sachant pas distinguer les boutons à bois des boutons à fleurs. Ils s’étaient réjouis d’avoir des fleurs; mais, ayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les trois quarts pour fortifier le reste.

Incessamment ils parlaient de la sève et du cambium, du palissage, du cassage, de l’éborgnage. Ils avaient, au milieu de leur salle à manger, dans un cadre, la liste de leurs élèves, avec un numéro qui se répétait dans le jardin, sur un petit morceau de bois, au pied de l’arbre.

Levés dès l’aube, ils travaillaient jusqu’à la nuit, le porte-jonc à la ceinture. Par les froides matinées de printemps, Bouvard gardait sa veste de tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille redingote sous sa serpillière, et les gens qui passaient le long de la claire-voie les entendaient tousser dans le brouillard.

Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel, et il en étudiait un paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans la pose du jardinier qui décorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le flatta même beaucoup. Il en conçut plus d’estime pour l’auteur.

Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devant les pyramides. Un jour, il fut pris d’un étourdissement,—et, n’osant plus descendre, cria pour que Pécuchet vînt à son secours.

Enfin des poires parurent, et le verger avait des prunes. Alors ils employèrent contre les oiseaux tous les artifices recommandés. Mais les fragments de glace miroitaient à éblouir, la cliquette du moulin à vent les réveillait pendant la nuit,—et les moineaux perchaient sur le mannequin. Ils en firent un second, et même un troisième, dont ils varièrent le costume inutilement.

Cependant ils pouvaient espérer quelques fruits. Pécuchet venait d’en remettre la note à Bouvard, quand tout à coup le tonnerre retentit et la pluie tomba,—une pluie lourde et violente. Le vent, par intervalles, secouait toute la surface de l’espalier. Les tuteurs s’abattaient l’un après l’autre,—et les malheureuses quenouilles, en se balançant, entre-choquaient leurs poires.

Pécuchet surpris par l’averse s’était réfugié dans la cahute. Bouvard se tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux des éclats de bois, des branches, des ardoises;—et les femmes de marin qui, sur la côte, à dix lieues de là, regardaient la mer, n’avaient pas l’œil plus tendre et le cœur plus serré. Puis, tout à coup, les supports et les barres des contre-espaliers, avec le treillage, s’abattirent sur les plates-bandes.

Quel tableau quand ils firent leur inspection! Les cerises et les prunes couvraient l’herbe entre les grêlons qui fondaient. Les passe-colmar étaient perdus, comme le Bési-des-vétérans et les Triomphes-de-Jordoigne. A peine s’il restait parmi les pommes quelques Bons-Papas,—et douze Tétons-de-Vénus, toute la récolte des pêches, roulaient dans les flaques d’eau, au bord des buis déracinés.

Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec douceur:

«Nous ferions bien de voir à la ferme, s’il n’est pas arrivé quelque chose?

—Bah! pour découvrir encore des sujets de tristesse!

—Peut-être! car nous ne sommes guère favorisés.»

Et ils se plaignirent de la Providence et de la nature.

Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration, et, comme toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets agricoles lui revinrent à la mémoire, particulièrement la féculerie et un nouveau genre de fromages.

Pécuchet respirait bruyamment; et, tout en se fourrant dans les narines des prises de tabac, il songeait que si le sort l’avait voulu, il ferait maintenant partie d’une société d’agriculture, brillerait aux expositions, serait cité dans les journaux.

Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.

«Ma foi! j’ai envie de me débarrasser de tout cela pour nous établir autre part!

—Comme tu voudras», dit Pécuchet.

Et un instant après:

«Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct. La sève, par là, se trouve contrariée, et l’arbre forcément en souffre. Pour se bien porter, il faudrait qu’il n’eût pas de fruits. Cependant ceux qu’on ne taille et qu’on ne fume jamais en produisent, de moins gros, c’est vrai, mais de plus savoureux. J’exige qu’on m’en donne la raison!—et non seulement chaque espèce réclame des soins particuliers, mais encore chaque individu, suivant le climat, la température, un tas de choses! où est la règle, alors? et quel espoir avons-nous d’aucun succès ou bénéfice?»

Bouvard lui répondit:

«Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser le dixième du capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans une maison de banque. Au bout de quinze ans, par l’accumulation des intérêts, on aurait le double sans s’être foulé le tempérament.»

Pécuchet baissa la tête.

«L’arboriculture pourrait bien être une blague!

—Comme l’agronomie», répliqua Bouvard.

Ensuite, ils s’accusèrent d’avoir été trop ambitieux, et ils résolurent de ménager désormais leur peine et leur argent. Un émondage de temps à autre suffirait au verger. Les contre-espaliers furent proscrits, et ils ne remplaceraient pas les arbres morts ou abattus; mais il allait se présenter des intervalles fort vilains, à moins de détruire tous les autres qui restaient debout. Comment s’y prendre?

Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte de mathématiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n’arrivaient à rien de satisfaisant. Heureusement qu’ils trouvèrent dans leur bibliothèque l’ouvrage de Boitard, intitulé l’Architecte des Jardins.

L’auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d’abord, le genre mélancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des ruines, des tombeaux, et un «ex-voto à la Vierge, indiquant la place où un seigneur est tombé sous le fer d’un assassin». On compose le genre terrible avec des rocs suspendus, des arbres fracassés, des cabanes incendiées; le genre exotique, en plantant des cierges du Pérou «pour faire naître des souvenirs à un colon ou à un voyageur». Le genre grave doit offrir, comme Ermenonville, un temple à la philosophie. Les obélisques et les arcs de triomphe caractérisent le genre majestueux; de la mousse et des grottes, le genre mystérieux; un lac, le genre rêveur. Il y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait naguère dans un jardin wurtembergeois,—car on y rencontrait successivement un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres et une barque se détachant d’elle-même du rivage, pour vous conduire dans un boudoir où des jets d’eau vous inondaient quand on se posait sur le sopha.

Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme un éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux princes. Le temple à la philosophie serait encombrant. L’ex-voto à la madone n’aurait pas de signification, vu le manque d’assassins, et, tant pis pour les colons et les voyageurs, les plantes américaines coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient possibles, comme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse,—et dans un enthousiasme progressif, après beaucoup de tâtonnements, avec l’aide d’un seul valet et pour une somme minime, ils se fabriquèrent une résidence qui n’avait pas d’analogue dans tout le département.

La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet, rempli d’allées sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur de l’espalier, ils avaient voulu faire un arceau sous lequel on découvrirait la perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir suspendu, il en était résulté une brèche énorme, avec des ruines par terre.

Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place un tombeau étrusque, c’est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayant six pieds de hauteur et l’apparence d’une niche à chien. Quatre sapinettes, aux angles, flanquaient ce monument, qui serait surmonté par une urne et enrichi d’une inscription.

Dans l’autre partie du potager, une espèce de Rialto enjambait un bassin, offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées. La terre buvait l’eau, n’importe! Il se formerait un fond de glaise qui la retiendrait.

La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à des verres de couleur.

Au sommet du vigneau, six arbres équarris supportaient un chapeau de fer-blanc à pointes retroussées, et le tout signifiait une pagode chinoise.

Ils avaient été sur les rives de l’Orne choisir des granits, les avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans une charrette, puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns par-dessus les autres; et au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil à une gigantesque pomme de terre.

Quelque chose manquait au delà pour compléter l’harmonie. Ils abattirent le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts mort, du reste) et le couchèrent dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu’on pouvait le croire apporté par un torrent ou renversé par la foudre.

La besogne finie, Bouvard, qui était sur le perron, cria de loin:

«Ici! on voit mieux!

—Voit mieux», fut répété dans l’air.

Pécuchet répondit:

«J’y vais!

—Y vais!

—Tiens, un écho!

—Écho!»

Le tilleul, jusqu’alors, l’avait empêché de se produire, et il était favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dont le pignon surmontait la charmille.

Pour essayer l’écho, ils s’amusaient à lancer des mots plaisants; Bouvard en hurla de polissons, d’obscènes.

Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d’argent à recevoir, et il en revenait toujours avec de petits paquets qu’il enfermait dans sa commode. Pécuchet partit un matin pour se rendre à Bretteville et rentra fort tard, avec un panier qu’il cacha sous son lit.

Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs de la grande allée qui, la veille encore, étaient sphériques, avaient la forme de paons, et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient le bec et les yeux. Pécuchet s’était levé dès l’aube et, tremblant d’être découvert, il avait taillé les deux arbres à la mesure des appendices expédiés par Dumouchel.

Depuis six mois, les autres derrière ceux-là imitaient plus ou moins des pyramides, des cubes, des cylindres, des cerfs ou des fauteuils; mais rien n’égalait les paons. Bouvard le reconnut avec de grands éloges.

Sous le prétexte d’avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon dans le labyrinthe, car il avait profité de l’absence de Pécuchet pour faire, lui aussi, quelque chose de sublime.

La porte des champs était recouverte d’une couche de plâtre, sur laquelle s’alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes, représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes nues, des pieds de cheval et des têtes de mort.

«Comprends-tu mon impatience?

—Je crois bien!»

Et, dans leur émotion, ils s’embrassèrent.

Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d’être applaudis, et Bouvard songea à offrir un grand dîner.

«Prends garde! dit Pécuchet, tu vas te lancer dans les réceptions. C’est un gouffre!»

La chose pourtant fut décidée.

Depuis qu’ils habitaient le pays, ils se tenaient à l’écart. Tout le monde, par désir de les connaître, accepta leur invitation, sauf le comte de Faverges, appelé dans la capitale pour affaires. Ils se rabattirent sur M. Hurel, son factotum.

Beljambe, l’aubergiste, ancien chef à Lisieux, devait cuisiner certains plats. Il fournissait un garçon. Germaine avait requis la fille de basse-cour. Marianne, la servante de Mme Bordin, viendrait aussi. Dès quatre heures, la grille était grande ouverte, et les deux propriétaires, pleins d’impatience, attendaient leurs convives.

Hurel s’arrêta sous la hêtrée pour remettre sa redingote. Puis le curé s’avança, revêtu d’une soutane neuve, et, un moment après, M. Foureau, avec un gilet de velours. Le docteur donnait le bras à sa femme, qui marchait péniblement en s’abritant sous son ombrelle. Un flot de rubans roses s’agita derrière eux; c’était le bonnet de Mme Bordin, habillée d’une belle robe de soie gorge de pigeon. La chaîne d’or de sa montre lui battait la poitrine, et les bagues brillaient à ses deux mains couvertes de mitaines noires. Enfin parut le notaire, un panama sur la tête, un lorgnon dans l’œil, car l’officier ministériel n’étouffait pas en lui l’homme du monde.

Le salon était ciré à ne pouvoir s’y tenir debout. Les huit fauteuils d’Utrecht s’adossaient le long de la muraille; une table ronde, dans le milieu, supportait la cave à liqueurs, et on voyait au-dessus de la cheminée le portrait du père Bouvard. Les embus reparaissant à contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucher les yeux, et un peu de moisissure aux pommettes ajoutait à l’illusion des favoris. Les invités lui trouvaient une ressemblance avec son fils, et Mme Bordin ajouta, en regardant Bouvard, qu’il avait dû être un fort bel homme.

Après une heure d’attente, Pécuchet annonça qu’on pouvait passer dans la salle.

Les rideaux de calicot blanc à bordure rouge étaient, comme ceux du salon, complètement tirés devant les fenêtres, et le soleil, traversant la toile, jetait une lumière blonde sur le lambris, qui avait pour tout ornement un baromètre.

Bouvard plaça les deux dames auprès de lui; Pécuchet, le maire à sa gauche, le curé à sa droite, et l’on entama les huîtres. Elles sentaient la vase. Bouvard fut désolé, prodigua les excuses, et Pécuchet se leva pour aller dans la cuisine faire une scène à Beljambe.

Pendant tout le premier service, composé d’une barbue entre un vol-au-vent et des pigeons en compote, la conversation roula sur la manière de fabriquer le cidre.

Après quoi on en vint aux mets digestes ou indigestes. Le docteur, naturellement, fut consulté. Il jugeait les choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le fond de la science, et cependant ne tolérait pas la moindre contradiction.

En même temps que l’aloyau, on servit du bourgogne. Il était trouble. Bouvard, attribuant cet accident au rinçage de la bouteille, en fit goûter trois autres sans plus de succès, puis versa du Saint-Julien, trop jeune évidemment, et tous les convives se turent. Hurel souriait sans discontinuer; les pas lourds du garçon résonnaient sur les dalles.

Mme Vaucorbeil, courtaude et l’air bougon (elle était d’ailleurs vers la fin de sa grossesse), avait gardé un mutisme absolu. Bouvard, ne sachant de quoi l’entretenir, lui parla du théâtre de Caen.

«Ma femme ne va jamais au spectacle», reprit le docteur.

M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que les Italiens.

«Moi, dit Bouvard, je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville pour entendre des farces!»

Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces.

«Ça dépend de quelle espèce», dit-elle.

Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de ménagère étaient connus, et elle avait une petite ferme admirablement soignée.

Foureau interpella Bouvard:

«Est-ce que vous êtes dans l’intention de vendre la vôtre?

—Mon Dieu, jusqu’à présent, je ne sais trop...

—Comment! pas même la pièce des Écalles! reprit le notaire; ce serait à votre convenance, madame Bordin.»

La veuve répliqua en minaudant:

«Les prétentions de M. Bouvard seraient trop fortes.

—On pourrait peut-être l’attendrir.

—Je n’essayerai pas!

—Bah! si vous l’embrassiez?

—Essayons tout de même», dit Bouvard.

Et il la baisa sur les deux joues, aux applaudissements de la société.

Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations amenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe, les rideaux s’ouvrirent et le jardin apparut.

C’était, dans le crépuscule, quelque chose d’effrayant. Le rocher, comme une montagne, occupait le gazon; le tombeau faisait un cube au milieu des épinards, le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus les haricots,—et la cabane, au delà, une grande tache noire, car ils avaient incendié son toit de paille pour la rendre plus poétique. Les ifs, en forme de cerfs ou de fauteuils, se suivaient jusqu’à l’arbre foudroyé, qui s’étendait transversalement de la charmille à la tonnelle, où des pommes d’amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol, çà et là, étalait son disque jaune. La pagode chinoise, peinte en rouge, semblait un phare sur le vigneau. Les becs des paons, frappés par le soleil, se renvoyaient des feux, et, derrière la claire-voie, débarrassée de ses planches, la campagne toute plate terminait l’horizon.

Devant l’étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet ressentirent une véritable jouissance.

Mme Bordin admira surtout les paons; mais le tombeau ne fut pas compris, ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis chacun, à tour de rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet avaient charrié de l’eau pendant toute la matinée. Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les recouvrait.

Tout en se promenant, on se permit des critiques: «A votre place, j’aurais fait cela.—Les petits pois sont en retard.—Ce coin, franchement, n’est pas propre.—Avec une taille pareille, jamais vous n’obtiendrez de fruits.»

Bouvard fut obligé de répondre qu’il se moquait des fruits.

Comme on longeait la charmille, il dit d’un air finaud:

«Ah! voilà une personne que nous dérangeons; mille excuses!»

La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la dame en plâtre.

Enfin, après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte aux pipes. Des regards de stupéfaction s’échangèrent. Bouvard observait le visage de ses hôtes,—et impatient de connaître leur opinion: «Qu’en dites-vous?»

Mme Bordin éclata de rire. Tous firent comme elle, M. le curé poussait une sorte de gloussement, Hurel toussait, le docteur en pleurait, sa femme fut prise d’un spasme nerveux,—et Foureau, homme sans gêne, cassa un Abd-el-Kader, qu’il mit dans sa poche, comme souvenir.

Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard, pour étonner son monde avec l’écho, cria de toutes ses forces:

«Serviteur! Mesdames!»

Rien! pas d’écho. Cela tenait à des réparations faites à la grange, le pignon et la toiture étant démolis.

Le café fut servi sur le vigneau,—et les messieurs allaient commencer une partie de boules, quand ils virent en face, derrière la claire-voie, un homme qui les regardait.

Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste bleue, sans chemise, la barbe noire taillée en brosse; et il articula d’une voix rauque: «Donnez-moi un verre de vin!»

Le maire et l’abbé Jeufroy l’avaient tout de suite reconnu. C’était un ancien menuisier de Chavignolles.

«Allons, Gorju! éloignez-vous, dit M. Foureau. On ne demande pas l’aumône.

—Moi! l’aumône, s’écria l’homme exaspéré. J’ai fait sept ans la guerre en Afrique. Je relève de l’hôpital. Pas d’ouvrage! Faut-il que j’assassine? nom d’un nom!»

Sa colère d’elle-même tomba, et, les deux poings sur les hanches, il considérait les bourgeois d’un air mélancolique et gouailleur. La fatigue des bivouacs, l’absinthe et les fièvres, toute une existence de misère et de crapule se révélait dans ses yeux troubles. Ses lèvres pâles tremblaient en lui découvrant les gencives. Le grand ciel empourpré l’enveloppait d’une lueur sanglante, et son obstination à rester là causait une sorte d’effroi.

Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d’une bouteille. Le vagabond l’absorba gloutonnement, puis disparut dans les avoines, en gesticulant.

Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le désordre. Mais Bouvard, irrité par l’insuccès de son jardin, prit la défense du peuple,—tous parlèrent à la fois.

Foureau exaltait le gouvernement, Hurel ne voyait dans le monde que la propriété foncière. L’abbé Jeufroy se plaignit de ce qu’on ne protégeait pas la religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme Bordin criait par intervalle: «Moi, d’abord, je déteste la République», et le docteur se déclara pour le progrès. «Car enfin, monsieur, nous avons besoin de réformes.—Possible! répondit Foureau, mais toutes ces idées-là nuisent aux affaires.—Je me fiche des affaires!» s’écria Pécuchet.

Vaucorbeil poursuivit.—«Au moins, donnez-nous l’adjonction des capacités.» Bouvard n’allait pas jusque-là.

«C’est votre opinion? reprit le docteur. Vous êtes toisé! Bonsoir! et je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin!

—Moi aussi, je m’en vais, dit un moment après M. Foureau; et, désignant sa poche où était l’Abd-el-Kader: Si j’ai besoin d’un autre, je reviendrai.»

Le curé, avant de partir, confia timidement à Pécuchet qu’il ne trouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en se retirant, salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après le dessert.

Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde recette pour les prunes à l’eau-de-vie, et fit encore trois tours dans la grande allée; mais, en passant près du tilleul, sa robe s’accrocha, et ils l’entendirent qui murmurait: «Mon Dieu! quelle bêtise que cet arbre!»

Jusqu’à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur ressentiment.

Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites choses par-ci par-là; et cependant les convives s’étaient gorgés comme des ogres, preuve qu’il n’était pas si mauvais. Mais pour le jardin, tant de dénigrement provenait de la plus noire jalousie; et s’échauffant tous les deux:

«Ah! l’eau manque dans le bassin! Patience, on y verra jusqu’à un cygne et des poissons!

—A peine s’ils ont remarqué la pagode!

—Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion d’imbécile!

—Et le tombeau une inconvenance! Pourquoi inconvenance? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’en construire un dans son domaine? Je veux même m’y faire enterrer!

—Ne parle pas de ça!» dit Pécuchet.

Puis ils passèrent en revue les convives.

«Le médecin m’a l’air d’un joli poseur!

—As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait?

—Quel goujat que M. le maire! Quand on dîne dans une maison, que diable! on respecte les curiosités.

—Mme Bordin? dit Bouvard.

—Eh! c’est une intrigante! Laisse-moi tranquille.»

Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre exclusivement chez eux, pour eux seuls.

Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les chambres; chaque soir, en regardant le bois brûler, ils dissertaient sur le meilleur système de chauffage.

Ils tâchèrent, par économie, de fumer des jambons, de couler eux-mêmes la lessive. Germaine, qu’ils incommodaient, haussait les épaules. A l’époque des confitures, elle se fâcha, et ils s’établirent dans le fournil.

C’était une ancienne buanderie, où il y avait, sous les fagots, une grande cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l’ambition leur étant venue de fabriquer des conserves.

Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois; ils en lutèrent les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliquèrent sur les bords des bandelettes de toile, puis les plongèrent dans l’eau bouillante. Elle s’évaporait; ils en versèrent de la froide; la différence de température fit éclater les bocaux. Trois seulement furent sauvés.

Ensuite ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, y mirent des côtelettes de veau et les enfoncèrent dans le bain-marie. Elles sortirent rondes comme des ballons; le refroidissement les aplatirait. Pour continuer l’expérience, ils enfermèrent dans d’autres boîtes des œufs, de la chicorée, du homard, une matelotte, un potage!—et ils s’applaudissaient, comme M. Appert, d’avoir fixé les saisons;—de pareilles découvertes, selon Pécuchet, l’emportaient sur les exploits des conquérants.

Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant le vinaigre avec du poivre; et leurs prunes à l’eau-de-vie étaient bien supérieures! Ils obtinrent, par la macération, des ratafias de framboise et d’absinthe. Avec du miel et de l’angélique dans un tonneau de Bagnols, ils voulurent faire du vin de Malaga et ils entreprirent également la confection d’un champagne! Les bouteilles de chablis, coupées de moût, éclatèrent d’elles-mêmes. Alors ils ne doutèrent plus de la réussite.

Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner des fraudes dans toutes les denrées alimentaires.

Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se firent un ennemi de l’épicier, en lui soutenant qu’il adultérait ses chocolats. Ils se transportèrent à Falaise, pour demander de la jujube,—et, sous les yeux mêmes du pharmacien, soumirent sa pâte à l’épreuve de l’eau. Elle prit l’apparence d’une couenne de lard, ce qui dénotait de la gélatine.

Après ce triomphe, leur orgueil s’exalta. Ils achetèrent le matériel d’un distillateur en faillite,—et bientôt arrivèrent dans la maison, des tamis, des barils, des entonnoirs, des écumoires, des chausses et des balances, sans compter une sébile à boulet et un alambic tête-de-maure, lequel exigea un fourneau réflecteur, avec une hotte de cheminée.

Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentes sortes de cuites, le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé, le morve et le caramel. Mais il leur tardait d’employer l’alambic, et ils abordèrent les liqueurs fines, en commençant par l’anisette. Le liquide presque toujours entraînait avec lui les substances, ou bien elles se collaient dans le fond; d’autres fois, ils s’étaient trompés sur le dosage. Autour d’eux les grandes bassines de cuivre reluisaient, les matras avançaient leur bec pointu, les poêlons pendaient au mur. Souvent l’un triait des herbes sur la table, tandis que l’autre faisait osciller le boulet de canon dans la sébile suspendue, ils mouvaient les cuillères, ils dégustaient les mélanges.

Bouvard, toujours en sueur, n’avait pour vêtement que sa chemise et son pantalon tiré jusqu’au creux de l’estomac par ses courtes bretelles; mais, étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite, ou exagérait le feu.

Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa longue blouse, une espèce de sarrau d’enfant avec des manches; et ils se considéraient comme des gens très sérieux occupés de choses utiles.

Enfin ils rêvèrent une crème qui devait enfoncer toutes les autres. Ils y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans le marasquin, de l’hysope comme dans la chartreuse, de l’ambrette comme dans le vespétro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuly; et elle serait colorée en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom l’offrir au commerce? car il fallait un nom facile à retenir et pourtant bizarre. Ayant longtemps cherché, ils décidèrent qu’elle se nommerait la Bouvarine.

Vers la fin de l’automne, des taches parurent dans les trois bocaux de conserves. Les tomates et les petits pois étaient pourris. Cela devait dépendre du bouchage? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour essayer les méthodes nouvelles, ils manquaient d’argent. Leur ferme les rongeait.

Plusieurs fois, des tenanciers s’étaient offerts, Bouvard n’en avait pas voulu. Mais son premier garçon cultivait, d’après ses ordres, avec une épargne dangereuse, si bien que les récoltes diminuaient, tout périclitait, et ils causaient de leurs embarras, quand maître Gouy entra dans le laboratoire, escorté de sa femme qui se tenait en arrière, timidement.

Grâce à toutes les façons qu’elles avaient reçues, les terres s’étaient améliorées,—et il venait pour reprendre la ferme. Il la déprécia. Malgré tous leurs travaux, les bénéfices étaient chanceux; bref, s’il la désirait, c’était par amour du pays et regret d’aussi bons maîtres. On le congédia d’une manière froide. Il revint le soir même.

Pécuchet avait sermonné Bouvard; ils allaient fléchir. Gouy demanda une diminution de fermage; et, comme les autres se récriaient, il se mit à beugler plutôt qu’à parler, attestant le bon Dieu, énumérant ses peines, vantant ses mérites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait la tête au lieu de répondre. Alors, sa femme, assise près de la porte, avec un grand panier sur les genoux, recommençait les mêmes protestations, en piaillant d’une voix aiguë comme une poule blessée.

Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francs par an, un tiers de moins qu’autrefois.

Séance tenante, maître Gouy proposa d’acheter le matériel, et les dialogues recommencèrent.

L’estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s’en mourait de fatigue. Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire, que Gouy, d’abord, écarquilla les yeux, et s’écriant: «Convenu», lui frappa dans la main.

Après quoi, les propriétaires, suivant l’usage, offrirent de casser une croûte à la maison et Pécuchet ouvrit une bouteille de son malaga, moins par générosité que dans l’espoir d’en obtenir des éloges.

Mais le laboureur dit en rechignant:

«C’est comme du sirop de réglisse.»

Et sa femme, «pour se faire passer le goût», réclama un verre d’eau-de-vie.

Une chose plus grave les occupait! Tous les éléments de la Bouvarine étaient enfin rassemblés.

Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l’alcool, allumèrent le feu et attendirent. Cependant Pécuchet, tourmenté par la mésaventure du malaga, prit dans l’armoire les boîtes de fer-blanc, fit sauter le couvercle de la première, puis de la seconde, de la troisième. Il les rejetait avec fureur et appela Bouvard.

Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter vers les conserves. La désillusion fut complète. Les tranches de veau ressemblaient à des semelles bouillies. Un liquide fangeux remplaçait le homard. On ne reconnaissait plus la matelotte. Des champignons avaient poussé sur le potage,—et une intolérable odeur empestait le laboratoire.

Tout à coup, avec un bruit d’obus, l’alambic éclata en vingt morceaux qui bondirent jusqu’au plafond, crevant les marmites, aplatissant les écumoires, fracassant les verres; le charbon s’éparpilla, le fourneau fut démoli,—et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour.

La force de la vapeur avait rompu l’instrument, d’autant que la cucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau.

Pécuchet, tout de suite, s’était accroupi derrière la cuve, et Bouvard comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes ils demeurèrent dans cette posture, n’osant se permettre un seul mouvement, pâles de terreur, au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se demandèrent quelle était la cause de tant d’infortunes, de la dernière surtout? et ils n’y comprenaient rien, sinon qu’ils avaient manqué périr. Pécuchet termina par ces mots:

«C’est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie!»


III

Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault et apprirent d’abord que les corps simples sont peut-être composés.

On les distingue en métalloïdes et en métaux,—différence qui n’a rien d’absolu, dit l’auteur. De même pour les acides et les bases, un corps pouvant se comporter à la manière des acides ou des bases, suivant les circonstances.

La notation leur parut baroque.—Les proportions multiples troublèrent Pécuchet.

«Puisqu’une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant de parties; mais, si elle se divise, elle cesse d’être l’unité, la molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas.

—Moi non plus!» disait Bouvard.

Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin, où ils acquirent la certitude que dix litres d’air pèsent cent grammes, qu’il n’entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n’est que du carbone.

Ce qui les ébahit par-dessus tout, c’est que la terre, comme élément, n’existe pas.

Ils saisirent la manœuvre du chalumeau, l’or, l’argent, la lessive du linge, l’étamage des casseroles; puis, sans le moindre scrupule, Bouvard et Pécuchet se lancèrent dans la chimie organique.

Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes substances qui composent les minéraux! Néanmoins ils éprouvaient une sorte d’humiliation à l’idée que leur individu contenait du phosphore comme les allumettes, de l’albumine comme les blancs d’œufs, du gaz hydrogène comme les réverbères.

Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation.

Elle les conduisit aux acides,—et la loi des équivalents les embarrassa encore une fois. Ils tâchèrent de l’élucider avec la théorie des atomes, ce qui acheva de les perdre.

Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments.

La dépense était considérable, et ils en avaient trop fait.

Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les éclairer.

Ils se présentèrent au moment de ses consultations.

«Messieurs, je vous écoute! quel est votre mal?»

Pécuchet répliqua qu’ils n’étaient pas malades, et ayant expliqué le but de leur visite:

«Nous désirons connaître premièrement l’atomicité supérieure.»

Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendre la chimie.

«Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs! mais actuellement on la fourre partout! Elle exerce sur la médecine une action déplorable.»

Et l’autorité de sa parole se renforçait au spectacle des choses environnantes.

Du diachylum et des bandes traînaient sur la cheminée. La boîte chirurgicale posait au milieu du bureau, des sondes emplissaient une cuvette dans un coin,—et il y avait contre le mur la représentation d’un écorché.

Pécuchet en fit compliment au docteur.

«Ce doit être une belle étude que l’anatomie?»

M. Vaucorbeil s’étendit sur le charme qu’il éprouvait autrefois dans les dissections;—et Bouvard demanda quels sont les rapports entre l’intérieur de la femme et celui de l’homme.

Afin de le satisfaire, le médecin tira de sa bibliothèque un recueil de planches anatomiques.

«Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus à votre aise!»

Le squelette les étonna par la proéminence de sa mâchoire, les trous de ses yeux, la longueur effrayante de ses mains.—Un ouvrage explicatif leur manquait; ils retournèrent chez M. Vaucorbeil, et, grâce au manuel d’Alexandre Lauth, ils apprirent les divisions de la charpente, en s’ébahissant de l’épine dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que si le Créateur l’eût faite droite.—Pourquoi seize fois, précisément?

Les métacarpiens désolèrent Bouvard;—et Pécuchet, acharné sur le crâne, perdit courage devant le sphénoïde, bien qu’il ressemble à une selle turque ou turquesque.

Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient, et ils attaquèrent les muscles.

Mais les insertions n’étaient pas commodes à découvrir,—et, parvenus aux gouttières vertébrales, ils y renoncèrent complètement.

Pécuchet dit alors:

«Si nous reprenions la chimie, ne serait-ce que pour utiliser le laboratoire?»

Bouvard protesta, et il crut se rappeler que l’on fabriquait à l’usage des pays chauds des cadavres postiches.

Barberou, auquel il écrivit, lui donna là-dessus des renseignements. Pour dix francs par mois, on pouvait avoir un des bonshommes de M. Auzoux, et, la semaine suivante, le messager de Falaise déposa devant leur grille une caisse oblongue.

Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d’émotions. Quand les planches furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soie glissèrent, le mannequin apparut.

Il était de couleur brique, sans chevelure, sans peau, avec d’innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne ressemblait point à un cadavre, mais à une espèce de joujou fort vilain, très propre, et qui sentait le vernis.

Puis ils enlevèrent le thorax, et ils aperçurent les deux poumons, pareils à deux éponges; le cœur tel qu’un gros œuf, un peu de côté par derrière, le diaphragme, les reins, tout le paquet des entrailles.

«A la besogne!» dit Pécuchet.

La journée et le soir y passèrent.

Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les amphithéâtres, et, à la lueur de trois chandelles, ils travaillaient leurs morceaux de carton, quand un coup de poing heurta la porte. «Ouvrez!»

C’était M. Foureau, suivi du garde champêtre.

Les maîtres de Germaine s’étaient plu à lui montrer le bonhomme. Elle avait couru de suite chez l’épicier pour conter la chose, et tout le village croyait maintenant qu’ils recélaient dans leur maison un véritable mort. Foureau, cédant à la rumeur publique, venait s’assurer du fait; des curieux se tenaient dans la cour.

Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc, et, les muscles de la face étant décrochés, l’œil faisait une saillie monstrueuse, avait quelque chose d’effrayant.