Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
Le Massacre
des Amazones
DU MÊME AUTEUR
Sous le Pseudonyme de HENRI NER
ROMAN
- CHAIR VAINCUE (Épuisé).
- LES CHANTS DU DIVORCE, roman en vers (Ollendorff, éditeur).
- CE QUI MEURT, roman social (Fischbacher, éditeur).
- L'HUMEUR INQUIÈTE, roman intime (Dentu, éditeur).
- LA FOLIE DE MISÈRE, roman d'histoire contemporaine (Dentu, éditeur).
SOCIOLOGIE
- LA PAIX POUR LA VIE (en collaboration avec M. Saint-Lanne).
TRADUCTION
- VIE D'ENFANT (en collaboration avec Alphonse Daudet).
En Préparation:
- AGENTS DE PUBLICITÉ, études critiques sur les critiques d'aujourd'hui.
HAN RYNER
Le Massacre
des Amazones
ÉTUDE CRITIQUES
SUR DEUX CENTS BAS-BLEUS CONTEMPORAINS
MESDAMES ADAM, SARAH BERNHARDT
MARIE-ANNE DE BOVET, BRADAMANTE, JEANNE CHAUVIN
ALPHONSE DAUDET, COMTESSE DIANE, DIEULAFOY
TOLA DORLAN, JUDITH GAUTIER, HENRI GRÉVILLE, GYP, MARNI
DANIEL LESUEUR, MAX LYAN, HECTOR MALOT
CATULLE MENDÈS, LOUISE MICHEL, MICHELET, CAMILLE PERT
GEORGES DE PEYREBRUNE, MARIA POGNON, RACHILDE
CLÉMENCE ROYER, DE RUTE, SÉVERINE, DUCHESSE D'UZÈS
HÉLÈNE VACARESCO, ETC., ETC.
PARIS
CHAMUEL, ÉDITEUR
5, RUE DE SAVOIE, 5
LE
MASSACRE DES AMAZONES
La première punition de ces jalouses du génie des hommes a été de perdre le leur. . . La seconde a été de n'avoir plus le moindre droit aux ménagements respectueux qu'on doit à la femme. Vous entendez, Mesdames? Quand on a osé se faire amazone, on ne doit pas craindre les massacres sur le Thermodon.
J. BARBEY D'AUREVILLY.
I
LA VEILLÉE D'ARMES
Qu'est exactement l'ennemi que je vais combattre? Qu'est-ce qui constitue le bas-bleu, amazone de la littérature? Je le saurai mieux après la guerre. J'aurai cherché souvent le point où il faut frapper pour tuer et je constaterai sans doute que l'endroit vulnérable est toujours le même. Aux soirs de bataille, je me reposerai à disséquer quelques cadavres. Parfois,—je l'espère, du moins,—je rencontrerai, perdue dans l'armée des amazones, telle douce femme qui ne méritera point la mort littéraire; je la saluerai respectueusement, et, dans un charme attentif, je l'écouterai causer: les différences constatées entre elle et le bas-bleu m'aideront à définir cette chose.
Mais, dès maintenant, je dois déterminer le sens du mot. Il me faut, avant d'engager les hostilités, un moyen grossier, mais certain et bien visible, de reconnaître l'ennemi. Peu à peu j'apprendrai mieux sa tactique et ses mœurs. J'ai besoin de distinguer dès aujourd'hui son uniforme et son allure ordinaire.
Barbey d'Aurevilly a massacré les amazones de son temps. C'est une besogne d'assainissement que la vanité de la femme, son psittacisme naturel et le nombre inondant des brevets supérieurs rend de nouveau urgente. Elle devra être recommencée souvent. Après le passage d'Hercule, il fallut nettoyer régulièrement les écuries d'Augias rebâties et repeuplées.
Comment Barbey d'Aurevilly définit-il le bas-bleu?
«C'est la femme qui fait métier et marchandise de littérature. C'est la femme qui se croit cerveau d'homme et demande sa part dans la publicité et dans la gloire... Les femmes peuvent être et ont été des poètes, des écrivains et des artistes dans toutes les civilisations, mais elles ont été des poètes femmes, des écrivains femmes, des artistes femmes... Quand elles ont le plus de talent, les facultés mâles leur manquent aussi radicalement que l'organisme d'Hercule à la Vénus de Milo.» Le bas-bleu méconnaît cette nécessité d'histoire naturelle.
Dans un livre récent de Mme Alphonse Daudet, je trouve une tentative de définition: «Ce que nous appelons le bas-bleu, la femme se servant d'un art comme d'une originalité très voulue, en faisant un moyen d'effet ou de séduction, ou de satisfaction vaniteuse.» Et Mme Daudet prétend qu'il n'y a pas de bas-bleus en Angleterre, parce que les femmes écrivains y sont travailleuses et pratiques. Elle ajoute qu'elles y «restent femmes et très femmes».
Interrogeons un dictionnaire. Littré dit: «Bas-bleu, nom que l'on donne par dénigrement aux femmes qui, s'occupant de littérature, y portent quelque pédantisme.»
La définition de Littré manque de précision. Certes, le bas-bleu est pédant, mais il faut déterminer la nature de son pédantisme et de sa prétention.
Mme Daudet semble sur un point contredire Barbey d'Aurevilly. Pour elle, le bas-bleu est un amateur. D'après d'Aurevilly, au contraire, il «fait métier et marchandise de littérature». Ils se trompent l'un et l'autre: il y a des bas-bleus amateurs et des bas-bleus professionnels.
Hommes ou femmes, ceux qui «font métier et marchandise de littérature» sont des prostitués: je les méprise également. Mais le bas-bleu, qui peut être méprisable de cette façon, l'est toujours d'une autre. Qu'il se donne ou qu'il se vende, ce qui lui vaut un nom spécial, c'est qu'il donne ou vend des apparences et des déceptions. Il n'écrit pas des livres de femme. Amante ou catin, il s'y refuse. Il est l'orgueilleuse amazone à qui il faut des victoires et des maîtresses. Apparente androgyne qui repousse son rôle naturel et, naïvement ou perversement, fait l'homme. Ange inepte qui se trompe, ou succube inquiet qui veut à son tour être l'incube.
Ce qui constitue le bas-bleu ou amazone, c'est qu'un léger développement de ce qui semble viril en elle lui fait croire qu'intellectuellement elle est un homme. Son ridicule crime cérébral mérite d'être sifflé comme la ridicule perversité sensuelle de telles névrosées, muses de ce pauvre Mendès. Balzac définirait le bas-bleu: «la fille aux yeux d'or de la littérature».
Il y a des hommes,—on les appelle parfois féministes,—qui, pour s'attirer une clientèle de lectrices, essaient d'écrire en femmes. Ces déguisés no sont pas moins grotesques que les bas-bleus. En citerai-je quelques-uns? Nommerai-je ces hermaphrodites: les Henri Fouquier, les Catulle Mendès, les Marcel Prévost, les Jules Bois, les René Maizeroy? Je ne puis m'attarder en ce moment à la revue des chaussettes-roses. Mais elles sont les alliées des bas-bleus, et il faudra bien les massacrer à leur tour.
Eunuques et amazones, bas-bleus et chaussettes-roses, je les hais également, parce qu'ils contribuent également à tuer une moitié des lettres françaises, à empêcher l'expression de tout un sexe, à priver notre époque d'une vraie littérature féminine.
II
PREMIÈRE RENCONTRE[ [1]
Le hasard, bien méchant parfois, me fait lire en une semaine trois livres de bas-bleus: Mater gloriosa, de Paul Georges; Joie morte, de Jean Laurenty; Un vicaire parisien, de Paul Junka. Trois pseudonymes virils, car l'ambition du bas-bleu est la même que celle de l'enfant: il veut faire l'homme.
[1] Beaucoup de guerres commencent fortuitement par une escarmouche qui irrite les deux partis. Ainsi a débuté ce massacre.
Dans un journal hebdomadaire où je faisais la critique littéraire, j'étudiai, sous le titre Bas-Bleus, trois femmes qui venaient de publier en même temps. Mon article souleva des protestations et des encouragements. Mon amour de la bataille s'exalta quand j'aperçus, derrière les premières troupes rencontrées, l'innombrable armée des amazones.
Je reproduis presque textuellement cet article. Je ne change guère que le titre,—trop général pour désigner un simple fragment.
Le hasard eut pour moi quelque attention malicieuse: il diversifia mon supplice, me fit rencontrer trois variétés assez distinctes de l'écœurante espèce.
Paul Georges est le bas-bleu naïf et petite fille. Les premières minutes, on éprouve je ne sais quel puéril et rafraîchissant plaisir à l'écouter balbutier, et blaiser, et bégayer, et zézayer. Mais il dure des heures, ce bavardage enfantin auquel, d'abord, on sourit; et on se sent noyé sous un flux lent d'ennui et d'ensommeillement.
Jean Laurenty est le plus ridicule et le plus fanfaron des bas-bleus. Elle veut conquérir notre admiration en faisant étalage de pensée et d'indépendance. Elle essaie le tour de force, elle se baisse pour soulever des poids de cinquante et de cent kilos, ne soulève rien, ne se relève même pas. Toute courbée, la main prise dans l'anneau, le corps prisonnier de la pesanteur, l'inconsciente croit au résultat parce qu'elle sent la fatigue, et elle réclame «un petit bravo, pour encourager l'artiste.»
Paul Junka est ce qu'il y a de mieux dans le genre: le bas-bleu qui a presque du talent.
Et les trois se ressemblent étrangement, frères de laideur.
Le bas-bleu est vaniteux; le bas-bleu est soumis. Tels les hommes qui font des platitudes pour obtenir la croix d'honneur. Car le bas-bleu réussit à ne pas trop différer des hommes lâches et incomplets, de ceux dont on dit qu'ils ne sont pas des hommes.
La prétention intellectuelle du bas-bleu et sa soumission d'esprit se concilient en pédantisme. Paul Georges donne à son livre un titre latin. Paul Junka cite, toujours en latin, de nombreux passages des Écritures. La puissance de pensée de Jean Laurenty est faite de citations, parfois avouées, de Baudelaire, de Pascal et surtout de Schopenhauer. Les marionnettes qu'elle désire sympathiques lui ressemblent: un poète, voulu intelligent et séduisant, pousse dans un fiacre une jeune femme très bien douée, elle aussi, et, pour faire sa cour, récite: 1o un sonnet de Baudelaire; 2o vingt-sept lignes de Schopenhauer. Puis il débite une incohérente théorie sur l'anarchie, et finit par s'excuser d'avoir été un peu «pédagogue.» Mais la jeune femme se récrie, sincère, et l'accuse de coquetterie. Ailleurs, une cocotte, causant avec son amant de cœur, s'écrie: «Oh! qu'elle est profonde, cette rêverie du grand Schopenhauer!» et elle cite seize lignes. En une page d'un livre précédent, cette pauvre Laurenty résumait les doctrines des philosophes sur l'absolu. Elle mettait l'inepte dissertation dans la «bouche de colibri» d'une jeune fille idéale qui débutait ainsi: «L'absolu, du latin absolutus...» Un certain Fernand Hauser, lamentable journaleux, connu de quelques-uns pour son ignorance encyclopédique, fut ébloui et attribua à l'heureux auteur qui possédait un Larousse une «érudition de bénédictin.»
Et, en effet, le bas-bleu sait tout, latin, droit, philosophie, médecine surtout, un peu comme les filles du quartier des Écoles, pour des raisons qui peuvent être différentes, qui peuvent aussi être les mêmes.
Le bas-bleu sait tout, excepté le français. Jean Laurenty nous montre une mère qui «rapporte sur son fils toute l'exaltation de son âme» et nous annonce que la «tendresse féminine de Lison s'était rapportée sur le jeune homme».
Il lui arrive d'employer des mots dont, visiblement, elle ignore le sens: «Raison et hygiène, voilà le critérium du mariage.» Un mari s'excuse, auprès de sa femme, d'une infidélité passagère: «Cette prétendue trahison ne compte pas... Une minute d'emportement; j'ai vu rouge!...»
Le bavardage étourdi du bas-bleu l'entraîne à des Lapalissades: «Et pour oublier, tu viens chercher l'oubli...» Elle met toujours deux verbes au lieu d'un, remarque rarement si l'un est neutre et l'autre actif. Et elle dit, avec tranquillité: aimer à quelqu'un. «Elle se reproche parfois de ne pas assez aimer son fils, de trop aimer, de trop penser à Hugues.» «La supplier à genoux d'abandonner, de renoncer à mon enfant.» Je m'arrête. Dans le seul livre de Laurenty, j'ai copié quatre pages de citations aussi précieuses.
Sauf de rares exceptions, la petite Paul Georges écrit correctement et banalement. Le style de Paul Junka est moins mauvais, gris et terne sans doute, mais, dans son anémie, frémissant d'un peu de vie, avec, çà et là, une trouvaille de mots presque jolie. On y rencontre aussi, mais plus rarement, la métaphore incohérente: «Ces araignées de sacristie qui sont la lèpre de l'église;»—l'incorrection: l'abbé n'est point coupable, «mais je l'en aurais cru»;—la préciosité prétentieuse: «Les moindres paroles» des fiancés «semblaient coulées dans le miel emprunté à la lune prochaine.»
La Palisse dirait: «Si le bas-bleu est un homme, c'est un homme impuissant.»
La femme n'est guère capable que de petites choses et de jolis détails. J'ai montré que, même dans cet étroit domaine, son attention est souvent en défaut. Indiquerai-je qu'elle est inégale à la plupart des matières, incapable de délimiter nettement un sujet et de composer un livre? Ah! si j'avais la place!...
Le bavardage de Laurenty n'a pas de sujet. Ça commence par la ruine du notaire Bardalys, ça finit par la vérole de son petit-fils; entre les deux catastrophes, des anecdotes sans intérêt et sans unité. Si, pourtant, une unité de sentiment, faux et mal joué: Laurenty ne reconnaît que l'amour sensuel, et elle le déclare décevant, et elle l'injurie, le plus souvent avec des paroles de Schopenhauer, parfois avec des phrases à elle, toutes gargouillantes de je ne sais quel lyrisme hystérique. Athée du sentiment, insatisfaite par la sensation, elle reste de longues heures, agenouillée devant le dieu Phallus, à cracher des blasphèmes[ [2].
[2] Je fais de la critique et je ne parle jamais que d'attitudes littéraires. Cette déclaration superflue, il me convient de la formuler, une fois pour toutes, à l'occasion de Jean Laurenty qui, me dit-on, n'a ni frère ni mari. Mais j'autorise, de grand cœur, frères et maris à l'oublier, si ça peut leur faire plaisir.
Paul Georges hésite entre l'étude de caractère et l'étude de mœurs: elle ne prend aucun des deux lièvres. L'Agrippine bourgeoise qu'elle a voulu peindre est manquée, molle et fuyante. Mater gloriosa nous conduit parmi les politiciens. Et, certes, les toutes petites intrigues qu'on décore aujourd'hui du nom de politique pourraient être comprises par une femme. Mais Paul Georges est une fillette. Ses hommes politiques sont vertueux, ineffablement: ils rendent les millions volés par beau-papa. On voit que nous sommes loin de la réalité contemporaine.
Madame Paul Junka a des qualités presque solides et elle a su choisir son sujet. Elle nous fait pénétrer dans le monde si efféminé du clergé parisien. Et elle les connaît bien, et elle les pénètre jusqu'au fond, ses vicaires et ses curés. Malgré beaucoup de lacunes et de faiblesses, son livre m'a fait plaisir par sa documentation abondante, par la finesse de sa psychologie et même par cette vie frêle du style que je signalais tout à l'heure.
Car le bas-bleu n'a pas la puissance de construire une œuvre large. Mais si à quelque apparence de talent il joint un peu de bonheur, il lui arrive d'écrire un livre incomplet et intéressant.
Qu'on ne m'accuse pas de mépriser la femme, parce que j'ai dit à telle déguisée: «Beau masque, ta barbe est postiche.» La femme a peut-être d'autres mérites que celui de porter la barbe.
III
LES CYGNES NOIRS
L'amazone a toutes les prétentions. Non seulement elle fait la bête pour vouloir faire l'homme; souvent elle devient je ne sais quel animal de cauchemar, monstrueux et irréel, parce qu'elle s'efforça d'être un homme extraordinaire, d'une invraisemblable unité, idéalement et continûment sublime, ou continûment et idéalement pervers. Le bas-bleu tient à nous montrer: 1o une virilité; 2o des ailes d'aube ou de ténèbres. Il est ange ou démon.
Je dis trop peu. Il y a neuf chœurs des anges et les satans se comptent par millions. Le bas-bleu ne saurait être chose si commune. Chaque hystérique de la Salpêtrière se vante d'offrir un cas particulier,—qu'elle simule presque toujours. Le camp des amazones est la Salpêtrière de la littérature. Il contient de quoi étonner tous les matins les Charcot de la critique, ces charlatans ahuris.
Je souris des clowns de l'hystérie; je ne vois pas dans leurs contorsions voulues et dans leurs grimaces calculées des attitudes de la nature ou des laideurs persistantes. Seuls, les naïfs croiront que vous ne ressemblez pas à tout le monde, Mesdames. Je ne me laisse point prendre à vos simagrées; et j'étudie sans émotion vos horreurs de surface et de jeu.
Je sais que tout bas-bleu tient à passer pour oiseau rare, de couleur inédite ou presque dans sa race: merle blanc ou cygne noir. Je sais aussi que le petit animal, remarquable par sa seule vanité, est presque toujours de la couleur ordinaire. Ces dames teignent leur âme avec plus de soin que leurs cheveux. On connaît l'histoire du merle blanc que Musset étudia de trop près. Examinons—de plus loin—deux cygnes noirs.
Voici Jane de la Vaudère, couveuse des Sataniques et des Demi-Sexes. Tu as changé de teinture, gamine. Tu fis jadis des strophes très blanches, oh! si blanches: en rayons d'étoiles, disais-tu; en verre filé, je m'en souviens. Et la liste de tes livres m'apprend que tu restes honorée d'un accessit à l'école où les singes verts récompensent les vieux enfants. Un de tes recueils innocents fut «mentionné par l'Académie française».
Aujourd'hui, le poète manqué s'imagine écrire en prose. Notre ange raté se déguise en démon et imite un titre de Barbey d'Aurevilly. Puis il s'aperçoit que Marcel Prévost, qui singe les hommes par le costume et les femmes par l'écriture, est plus à sa portée. Le demi-penseur Dumas observa le demi-monde; le demi-écrivain Prévost découvrit les demi-vierges; Jane de la Vaudère, bête complète, nous apporte les Demi-Sexes.
Çà et là, dans la platitude et l'insignifiance des Demi-Sexes, une phrase arrête, ridicule autrement que les autres, grotesque par son entourage, par son inopportunité, mais qui, isolée, aurait de la force ou de la grâce. Elle est copiée, tout simplement. Un des derniers romans de Guy de Maupassant par exemple, Notre cœur, a été vaillamment pillé. J'aime mieux juger Jane de la Vaudère sur les pauvretés plus à elle des Sataniques. Là, sauf erreur, elle a pondu et couvé.
Les promesses raccrocheuses de titres qui ressemblent à de gros numéros ne suffisent pas toujours à cette matrone de lettres. Elle y ajoute parfois une couverture excitante: sorcière nue à cheval sur son balai; chat noir qui vient frôler la peau; plus loin, le bouc qui attend. Le miché imbécile qui se laissera attirer par toute cette parade polissonne et qui montera au salon entendra des naïvetés de petite fille: banales histoires de revenants ou allégories comme on en «rédige» au Sacré-Cœur. Écoutez la dernière satanique. Ça s'appelle la Mystérieuse. Une femme est aimée d'un homme. Des années passent sans altérer sa puissante beauté. Mais enfin elle vieillit, et même—je puis vous certifier cet événement étonnant—elle meurt. Voilà toute l'histoire de la Mystérieuse. Et le mystère? demandez-vous. Allons, puisqu'il le faut absolument, je vous dévoilerai l'affreux satanisme. Cette femme, frémissez d'horreur! cette femme n'était pas une femme: c'était... l'Illusion.
Seront-ils assez volés, les bons potaches qui monteront chez la satanique parce qu'elle a promis dans la rue: «Je serai bien cochonne!» J'avoue d'ailleurs que, parfois, elle y met un peu plus de bonne volonté. Seulement, voilà, elle a beau faire: elle ne sait pas, la pauvre petite.
J'ai regardé trop longtemps ce premier cygne noir et, je vous le dis en confidence, ça n'est pas noir, ça n'est pas un cygne; c'est une oie.
Si je voulais faire un groupe de madame de la Vaudère et de Rachilde, je montrerais la petite Jane à genoux, admiratrice, balbutiant, en grande émotion hésitante, les mots: «Maître!... maîtresse!...» cependant que Rachilde, droite, méprisante, hausserait la tête en un orgueil qui ne serait pas tout à fait grotesque.
Car Rachilde a reçu des dons considérables et, malgré les circonstances déformantes et enlaidissantes, elle conserve de beaux restes.
Rachilde a le malheur d'être perdue au milieu des petites-maîtresses du Mercure de France. Il fallait un mâle à toutes ces parfumées. Rachilde, plus virile que ces chaussettes-roses, fut condamnée à être l'homme de la bande, le pacha du harem.
Malgré le rôle burlesque qui lui est imposé, il y en a de plus ridicules dans sa troupe.
Rachilde a cette éloquence passionnée, abondante, quoique faite de cris rapides et sans suite, qui est le fond de beaucoup de talents féminins. Le génie de la femme semble surtout lyrique; je veux dire puissant, mais court et désordonné.
La femme, même supérieure, s'ignore presque toujours elle et les limites de ses forces. Bavarde, elle prend l'abondance verbale pour la fécondité mentale et elle aspire à produire des œuvres longues. Voyez plutôt Catulle Mendès et ses inepties diffuses.
Certes, Mme Rachilde est moins femme que Mendès: elle a beaucoup moins de souplesse, un peu moins de verbosité, peut-être aussi un peu plus de solidité et de pensée. Mais elles ont des points communs: perversité réelle et pose de perversité; imagination amusante parfois, souvent absurde; romantisme fougueux dans le mot, dans la phrase, dans la composition. Catulle m'apparaît la souillon de Hugo. Rachilde, déjà à moitié folle avant la rencontre de cette poésie trop forte pour elle, coucha peut-être une nuit entre Edgar Poë et Baudelaire. J'espère mieux pour leur prochaine existence: je rêve Mendès femme de Rachilde.
L'expression, chez Rachilde, est souvent évocatrice. Elle excelle à certains tableaux moitié de réalité, moitié de cauchemar et telles de ses pages sont des puissances frissonnantes, quoique l'artifice toujours soit visible. Il lui arrive de nous secouer d'une émotion brusque, presque mélodramatique et pourtant presque poétique.
Même les subtilités de sa pensée, indifférentes le plus souvent, ne sont pas toujours absolument méprisables.
Mais pourquoi cette lyrique sombre, qui pourrait écrire de belles proses concentrées, s'applique-t-elle à fabriquer des romans? Je préfère ses contes, encore qu'ils soient des imitations trop directes et trop vides d'Edgar Poë. Je crois que j'aimerais tout à fait—si elle les essayait aujourd'hui, avec son talent formel, assoupli et fortifié—de courtes proses où elle chanterait «tout le cynisme naïf de sa nature de poète»; où elle dirait «de quelles haines se forme l'amour»; où tout serait «lourd, violent, et cependant d'une merveilleuse perversité de tons;» où parfois elle courberait «au-dessus de la complication des odeurs artificielles et des gestes de comédie, l'exquise simplicité d'une branche de mimosa».
Hélas! la dernière histoire qu'elle nous conte, les Hors Nature, a près de quatre cents pages de texte compact, et quelques morceaux joliment pervers sont reliés par la plus puérilement perverse de toutes les fables. Je n'ai pas le courage d'analyser cette corruption délayée d'une œuvre célèbre où René, au lieu d'avoir une sœur, a un frère. Ce long rêve d'inceste unisexuel est déplaisant et nullement troublant.
La composition du livre ne vaut pas mieux que sa conception générale. C'est plein d'épisodes inutiles, dont quelques-uns, mis à part, seraient intéressants. C'est plein aussi de détails ridicules. On y voit des gens embrasser les étoffes trop fort et «sombrer jusqu'au spasme en pleine illusion». On y méprise des femmes, mais on y couche avec leur chevelure coupée. Un frère sublime dit à une petite servante: «Cesse de résister à mon frère, et je t'épouse, et je t'apporte, avec le titre de baronne, trois millions de fortune.» Naturellement, la petite servante, peu éblouie, repousse titre et fortune. Elle cède pour la seule joie de céder. Puis, elle se venge en brûlant le château dont elle ne voulut point être souveraine, et l'homme dont elle refusa le nom, et l'homme dont elle accepta le baiser. Je crois que, sans l'affolement d'un large édifice à construire, Rachilde éviterait plusieurs de ces sottises. Amusant sculpteur de statuettes, pourquoi refais-tu l'architecte?
Ah! la mode est au roman, et essayez d'écarter une femme de la mode!
L'œuvre énorme de Rachilde s'effrite d'elle-même en fragments, dont quelques-uns restent debout dans notre esprit. Il y a de jolies choses dans ces ruines. Il y a aussi une uniformité noire, ennuyeuse et trop voulue.
Oui, Rachilde, vous êtes un oiseau rare; oui, vous êtes un cygne noir. Mais pourquoi vous imaginez-vous réaliser une harmonie supérieure en vous faisant cirer le bec et les pattes?
IV
UNE POINTE EN FRANCO-RUSSIE
L'âme féminine est poétique: elle a la nostalgie du nouveau, de l'étrange, de l'inexploré. L'esprit féminin est superficiel, se laisse prendre aux apparences et aux décors, admire volontiers dans le rastaquouère un aventurier, dans l'aventurier un héros, dans le héros un dieu. Leur âme noblement inquiète fait les femmes curieuses; la futilité de leur esprit rend leur curiosité trop facile à amuser. Heureusement, rien ne les satisfait. Hélas! tout les occupe.
Tant que l'homme n'a pas compris l'étranger, il le considère comme un barbare. L'absence ou la forme différente des «hauts-de-chausses», les mœurs étonnantes, les habitudes inouïes, tout le trouble et l'épeure: il se demande si l'âme est bien la même ici; il craint d'avoir à combattre une pensée contradictoire, à lutter pour la vie mentale. Il s'effare devant le mystère. La femme ne sent pas ce qu'il a de terrible pour l'esprit qui, bientôt peut-être, en sera élargi, mais qui d'abord en est comme annihilé. Il y a là une douleur d'enfantement qu'elle semble ignorer. Peut-être a-t-elle, à chaque rencontre nouvelle, le sentiment immédiat et rassurant de l'unité profonde des âmes. Elle laisse ses yeux jouir de l'aspect nouveau, et le sourire de son esprit caresse l'étranger, comme sa main caresse l'animal mystérieux et familier. Elle est une de ces fleurs qui surnagent sur les eaux, imagination flottante et tranquille, espoir toujours ouvert.
Et elle manifeste des admirations faciles, et elle exprime d'enfantines explications qui nous font sourire d'abord. Mais les mots souvent répétés prennent pour l'homme aussi force d'idées, et elle nous accoutume au monstre, nous fait croire avant l'heure que nous avons compris. La femme est l'ennemie du doute provisoire, et sa rapide intuition qui devine et qui se trompe au petit bonheur, mais qui affirme, toujours décisive, nous pousse, nous bouscule, rend impossible la sage suspension du jugement. Quand il s'agit de doctrines abstraites, elle nous suit: les bas-bleus d'aujourd'hui ont pour le pessimisme la tendresse des esthètes de la précédente génération. Quand il s'agit de personnes ou d'objets lointains, elle nous précède, nous appelle, nous attire à ses préférences.
Mme de Staël aima l'Allemagne et la fit aimer. L'humeur paresseusement voyageuse des femmes se réjouit aujourd'hui à l'exotisme de Loti et entre pour beaucoup dans l'actuelle russophilie. Mme Adam, initiatrice politique, et M. de Vogüé, initiatrice littéraire, ne se fâcheront point de n'être pas considérées tout à fait comme des hommes.
Le mouvement de la France vers la Russie a des formes et des causes complexes. Il me semble, jusque dans ses apparences politiques les plus raisonnées, imaginatif et sentimental: bien féminin.
Mais je n'ai pas le temps de faire de la psychologie ethnique. Je reviens en hâte à mes amazones. J'en ai rencontré trois ou quatre qui causaient de la «sainte Russie»: d'où mon bavardage.
Henry Gréville est une grande fabrique de romans russes et autres, monotones même pour les sommeillants lecteurs de nos plus antiques revues. Je ne m'occuperai guère d'elle. A ses débuts, elle fut honorée d'un article plutôt bienveillant de Barbey d'Aurevilly. Un peu effrayé de la «grêlante rapidité» avec laquelle les premiers livres de Mme Gréville tombaient sur les lecteurs, tout en signalant «la fadeur et la fadaise» des sujets, il se laissait entraîner pourtant à des louanges. Il était séduit par ce qui restait de féminin en ces printanières écritures, se félicitait de rencontrer seulement un «bas-lilas». Mais il s'effrayait pour bientôt, sentant poindre le «bas-bleu dans toute sa ridicule laideur». Les prévisions pessimistes se sont réalisées au point de rendre étonnants, malgré ce qu'ils ont d'inquiet et de tremblant, les éloges.
C'est par leur beau moment qu'il faut juger êtres et choses. Il convient de regarder dans leurs jolis portraits d'autrefois les femmes vieillies et de lire dans leurs premiers livres les écrivains qui depuis se sont industrialisés. Je renvoie donc à l'article de Barbey d'Aurevilly et à Dosia, qui ne vaut pas tous les applaudissements du critique trop indulgent ce jour-là, mais qui est un roman frêle et frais, gracieux et spirituel suffisamment, digne de faire oublier, sinon pardonner, l'abondant fatras qui a suivi.
Si personne n'a parlé d'une certaine Camée qui vient de publier Un amour russe, ce n'est pas une raison pour que je bavarde longuement autour de ce vide. Son livre est l'histoire, très nouvelle, des amours d'un précepteur avec la mère de ses élèves. Vous pouvez traduire le «russe» du titre par capricieux. Car la maman, sous prétexte qu'elle est Slave, accomplit les plus naïves extravagances. C'est une gamine mal élevée que Camée a fabriquée, sans doute, avec des souvenirs puérils, à qui elle a donné de l'âge et deux enfants sans rien modifier au caractère boudeur et violent. Une sorte de duc de Bourgogne femelle que la vie,—plus puissante pourtant que Fénelon,—n'a pu apaiser. Camée cherche avec candeur le secret des sottises qu'elle lui attribue «dans le caractère slave particulier greffé sur le caractère général féminin». Cette ligne, qui me dispense de juger l'écriture, n'est pas même une apparence d'explication, car le précepteur, Français, sans excuse de féminisme ou de slavisme, n'est pas moins absurde que sa maîtresse. Voulez-vous comprendre les gestes anguleux et criards de vos marionnettes, ô mélodramatique Camée? Deux mots suffisent: vous êtes restée une toute petite fille, et vous avez étudié la vie dans les livraisons qui, pour dix centimes, donnent aux enfants comme vous une image et une bonne tartine de roman au miel ou à la moutarde.
Marguerite Poradowska est bien supérieure, mais je lui garde rancune d'une déception. Les quarante premières pages de sa Marylka m'ont charmé. Les Slaves que j'y rencontrais n'étaient plus ces Russes dont on nous obsède, mais de braves Polonais qui, à force d'être oubliés, me semblaient tout nouveaux. Et les portraits me donnaient une impression de vérité originale. «Tour à tour rêveurs mélancoliques et passionnés fougueux», ces gens-là agissaient en grands enfants généreux; leurs gestes, nécessaires et inattendus, exprimaient, en brusques éclats, des sentiments de toujours. Telle de leurs violences me paraissait poétique et logique comme un incendie qui couva longtemps, deviné par de vagues inquiétudes et d'hésitants pressentiments, et qui, tout à coup, surgit, catastrophe inévitable et spectacle merveilleux. Je m'étonnais même que cet écrivain vivant, personnel et vrai, eût vu deux de ses livres couronnés par les vieillards verdâtres dont la Morgue porte le nom prétentieux d'Académie française. Hélas! j'ai trop compris ensuite le déshonorant succès. Le roman bientôt arrive, intrigue indifférente lue mille fois, et les nécessités de la pauvre fable faussent et banalisent les caractères. Le style même perd peu à peu sa vie capricieuse et jolie, marche égal, somnolent, sur la grand'route grise et plate de la perfection académique.
Cécile Cassot montre alternativement son impuissance dans toutes les espèces du roman; à son comptoir vous trouverez un grand assortiment de rossignols ridicules feuilletons, illisibles romans historiques, idylles naïves,—oh! oui,—où les paysannes reprochent aux paysans d'«éluder» telle «réponse directe.» Malgré sa virilité, cette amazone a, comme beaucoup d'autres, l'abondance fade et dégoûtante. Elle me fait penser à quelque paradoxale brebis,—suis-je poli aujourd'hui!—qui répandrait partout sur son passage des flots de petit-lait.
Cette Cassot possède, à un degré éminent, toutes les admirables qualités du bas-bleu. Elle a, autant que n'importe quel orateur politique, le génie de l'imprécision. Le bavard précipite les premiers mots qui se présentent et, comme les petits germes de pensée qu'il expulse ne sont encore que de vagues gélatines, il a peut-être raison d'exprimer au hasard ce banal inexprimable. J'applaudis Cécile chaque fois qu'elle déclare que «c'est un non-sens» d'aimer celui-ci ou celle-là, et je fus charmé le jour où elle entendit une «voix métallique» qui «contenait des grondements intempestifs».
Le génie du pléonasme est aussi pour beaucoup dans la puissance des bavards. La Cassot ne dit guère: «Cela ne se pouvait pas» sans ajouter: «Cela ne pouvait pas être.» Elle écrit avec sérénité: «Tes ennuis, je les éprouve, puisque je les partage.» Elle m'amuse surtout quand elle s'applique: «Ma pensée ne serait-elle pas toujours maintenant suspendue au point d'interrogation que je ne cesserais de me poser?» Malheureusement elle oublie de renverser le point d'interrogation, à l'espagnole, pour mieux figurer le crochet à suspendre les pensées de toutes les larves céciliennes. Et pourtant le point d'interrogation inspire toujours cette fille d'Eve: «Il ne cessait de retourner en tous sens le point d'interrogation qui restait muet comme le sphinx accroupi sur le tombeau égyptien.» J'ai noté ces quelques traits, avec beaucoup d'autres, dans la Fille d'un assassin, livre émouvant et profond où tout arrive au hasard et où chaque personnage, chaque fois qu'il doit agir, change de caractère. Et Cécile Cassot, ingénieuse philosophe, conclut de ses propres incohérences qu'«il y a une destinée» qui «à un moment donné», fait «entendre sa voix à celui qu'elle veut perdre ou protéger».
Les pauvres tentatives de Cécile vers tous les genres me permettaient de la jeter dans ce chapitre ou de l'épingler dans toute autre boîte de ma collection, ou de la laisser tomber parmi les déchets. L'honneur de coudoyer la petite Camée, elle le doit à la poétique Yvana, jeune Russe que le comte de Moussac acheta à des Bohémiens, et dont la Cassot nous conte l'histoire sous ce titre: Comment ils l'aiment. Cécile admire haineusement cette femme fatale et incompréhensible, «toujours sur la brèche du caprice», «petite âme de Slave à la fois cruelle et dominatrice», «figure muette sans écho», qui «devait planer comme une ombre» et qui «avait dû boire le lait d'une tigresse». Sachez encore qu'elle «possédait un immense orgueil, prêt à damer le pion» même à l'orgueil nobiliaire, et que «le comte avait en elle à la fois un camarade, un ami, un bouffon, une fille et une compagne». Madame Cassot, qui dut être, j'imagine, une institutrice au style incorrect et aux manières timides, s'effare devant cette «nature violente, emportée», et conclut le portrait par cette ligne infiniment instructive: «Cette fille, c'était l'inconnu.»
Hélas! il y a le Slave conventionnel, comme il y a l'Anglais de vaudeville ou l'Italien romantique, et les romanciers de tous sexes, hommes, femmes ou suisses, Barbey d'Aurevilly, Henry Gréville ou Cherbuliez, le font parader avec joie, parce que, paraît-il, sa psychologie ondoyante supprime l'impossible et l'invraisemblable. Le Slave de convention se divise en deux types principaux: le Polonais, très en dehors, Gascon de l'Orient; le Russe, dont la folie est plus rêveusement inquiète. Les deux arbres sont bizarres et indéterminés, le premier surtout par les découpures inattendues de ses feuilles, toujours agitées et bruissantes, le second plutôt par les bizarreries sinueuses de la multiple et divergente vie souterraine de ses racines. Inutile de dire que la mode actuelle est au russe.
Les deux types sont également commodes, permettent toutes les fantaisies, excusent toutes les extravagances, autorisent à donner comme vraies les plus ineptes imaginations du roman d'aventures héroïques et du roman d'aventures psychologiques. Voici des gens dont l'âme semble un peu différente de la nôtre et dont les gestes s'agitent autrement. Les superficiels déclarent indépendants de toute loi les phénomènes dont ils ignorent la loi et en attribuent la surprenante apparition au hasard ou au caprice. Les mots caprice ou hasard sont d'orgueilleux refus d'explication et une façon présomptueuse d'attribuer aux choses l'ignorance de notre esprit. Mais le physicien n'affirmera jamais qu'un fait s'est produit sans cause ou que n'importe quelle cause peut être suivie de n'importe quel effet. Nos prétendus psychologues sont plus hardis.
Et les types conventionnels, créés par notre ignorance qui croit savoir, peuvent être amusants à quelque degré: héroïques dans Barbey d'Aurevilly comme des cuirasses vides que ferait cliqueter un ouragan; saugrenus et bêtes dans Cherbuliez comme des costumes de carnaval qu'un bourgeois de Genève voulut dessiner élégants; gentils parfois dans Henry Gréville comme des femmes presque spirituelles qui papottent presque ivres. Dans Camée ou dans Cécile Cassot ils effarent par la platitude de leur fantaisie et l'ordinaire de leur imprévu. Comment s'intéresser à des marionnettes dont les gestes sont si gauches, si mesquins et mous, si dépourvus de signification?
Madame Tola Dorian, qui est Slave, a essayé de nous expliquer sa race. Des nouvelles peu lisibles, commentées d'une prétentieuse préface, veulent nous dire l'Ame slave, et on nous promet d'autres nouvelles qui étudieront les chevaux russes. Car madame Dorian a cette élégance cosaque d'aimer littérairement le cheval. Elle nous informe que son dernier petit livre, Félicie Ariescalghera, fut écrit au «chalet des chevaux». Je lui ferai sans doute plaisir et j'accomplirai un devoir en posant la candidature à la gloire du vers où nous émeuvent simultanément
Les sanglots des Christs... le mutisme des chevaux.
Nous ignorons encore le secret des discrets chevaux tusses, et il faut nous contenter des révélations sur l'âme slave. Or l'âme slave,—la préface nous l'affirme et les nouvelles croient nous le démontrer,—l'âme slave, c'est de l'eau. Marguerite Poradowska, se souvenant peut-être de la Dorian, qu'elle vaut mille fois, mais que son snobisme doit respecter sous deux prétextes (Tola Dorian est presque célèbre et elle pourrait signer princesse Mertchersky), applique à une de ses héroïnes le vers de Slowacki:
O flot... flot infidèle, et pourtant si fidèle.
Je songe au «Perfide comme l'onde», et je me demande si les hâtifs donneurs d'explications auraient raison et si l'âme slave serait particulièrement féminine.
Je n'en crois rien. Tolstoï, Dostoiewski, combien d'autres encore, m'apparaissent singulièrement plus virils que nos chaussettes-roses, aussi virils que les plus puissants de nos hommes. Mais il est commode à notre paresse de déclarer mystérieux la femme et le Slave. Et je ne m'étonne pas qu'une femme soit flattée d'être un mystère «greffé» sur un mystère. La petite vanité des Tola Dorian et l'inertie intellectuelle des Camée échangent des sourires bienveillants.
Je n'essaierai point de définir l'âme slave. Question trop éloignée de mon sujet, et que je n'ai guère étudiée. Les Cassot ou même les Henry Gréville ne me seraient pas d'un grand secours pour la résoudre.
Je vais continuer, modeste, ma tentative de déterminer un peu l'âme et l'esprit d'une certaine femme slave, l'âme et l'esprit de Mme Tola Dorian.
Mme Dorian est une Slave singulièrement francisée: elle habite Paris; elle y dirigea un théâtre; elle emploie notre vocabulaire et daigne quelquefois obéir à notre syntaxe. Et elle s'est bizantinisée à la fréquentation admirative de nos plus prétentieux esthètes. Elle habille sa pensée, comme une icône, de vêtements lourds, surchargés d'ors, sans grâce, qui lui semblent somptueux et qui sont grotesques. Elle tient trop à émerveiller pour ne point faire rire. Elle s'est germanisée aussi à la lecture de Schopenhauer,—que, décidément, nos actuels bas-bleus vengent bien du dédain de ses contemporaines,—et de Mme Ackermann. Elle est complexe et artificielle, toute en jeux de surface, pauvre Isis faite de voiles abondants, de roides broderies dressées autour de rien.
Je m'arrête et je me calme. Irrité par les inepties des Roses remontantes et de Félicie Ariescalghera, je viens d'être injuste pour les Vespérales. C'est bien mauvais aussi, les Vespérales, presque jusqu'à la fin. Mais la dernière pièce gronde une révolte noble et qui ne manque pas de puissance. Le poète (car ici, mais ici seulement, Tola Dorian mérite ce titre) s'adresse à Ishmaël, fils d'Agar et d'Abraham, chassé au désert par son père:
Tes fils, pareils aux fils des louves et des merles,
Ne gardent pas le souvenir de leurs berceaux:
Ils ignorent la terre où dormiront leurs os:
Ta race est un collier d'où s'égrènent les perles
Qui roulent sur le sable, ou sombrent sous les flots.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le mur de leur orgueil est l'horizon sans borne
Dont leur âme est l'oiseau superbe et plein de cris.
Père des sans-famille et de ceux que l'on chasse
De peur de voir leurs yeux braqués sur les clartés,
D'entendre leurs clairons creux, emplis de menace,
—Josués de nouveaux Jérichos,—quoi qu'on fasse,
Sonner l'écroulement des fétides cités;
Viens nous frayer, ô Toi, maudit par les Ancêtres,
Enfant d'Agar, superbe esclave, égal aux rois,
Des sentiers inconnus vers des plaines sans Maîtres,
O Pasteur du troupeau libre et puissant des Êtres
Que jamais n'effleura nulle honte et nul poids.
Malgré la construction peu aimable de la dernière période, malgré ces vocatifs inharmonieusement dispersés, chevaux attelés devant la charrette, attachés derrière, montés dedans; malgré des termes impropres, et de malheureuses recherches d'effets (quelle absurde antithèse que ce «troupeau libre et puissant!»): j'admire le mouvement lyrique et certains détails de cette pièce. Et je m'élance à des espoirs, vite déçus, quand j'entends d'autres cris de révolte: Tola Dorian ne retrouve jamais cette éloquence directe et cette poésie simple. Partout ailleurs, elle s'amuse à d'irritantes subtilités de pensée, de vocabulaire ou de rythme.
Si elle se disait avec moins de prétention et de recherche, je crois que Mme Dorian nous intéresserait aussi par certains accablements mélancoliques. Ici je ne puis rien citer à l'appui de mon sentiment: cette tristesse, que je crois deviner sincère et d'une nuance un peu nouvelle, je ne la trouve nulle part exprimée sincèrement. Toujours le cabotinisme des mots choisis pour leur étrangeté, des phrases tordues en poses impossibles, des allitérations cliquetantes. Car cette éphémère directrice de théâtre fut toujours cabotine, ne permit guère à ses douleurs les plus senties de s'exprimer spontanément. Ses vers, qu'elle offre pieusement «aux Mémoires de ce qui ne fut pas», ont presque toujours la profondeur limpide de la dédicace.
Souvent ils coulent puérils et brillants en litanies interminables, hérissées de majuscules, colliers dénoués de verroteries grossières, aux formes bizarres, mal arrondies. Naturellement, il ne faut chercher aucune pensée dans les pièces composées de la sorte. C'est un cliquetis de mots singuliers, un chatoiement de rythmes étranges:—capharnaüm de clinquants, de cailloux rares, de perles fausses, au milieu desquels joue un enfant barbare.
Voici deux des musiques rauques et une des pauvres flûteries dont se réjouit l'enfant barbare. Recueillez pieusement ces précieuses allitérations:
Sans flux et sans reflux, ton flot déferle et roule.
Par bonds et par rebonds se cabrant, ta marée.
Endormi sous sa houle, Endormeur il roucoule.
Cueillons encore un hémistiche harmonieux et «une rose jaune or» et laissons-nous attrister ou égayer par un ciel «livide et vide de vie».
Parmi ce mauvais trop travaillé signalerai-je des négligences? Dans la même strophe où Mme Dorian fait avec raison le mot «sentier» de deux syllabes, pourquoi en accorde-t-elle trois à «chantier» et à «altier».—Elle a le soin louable d'ajouter un errata à son dernier recueil. J'y trouve cette indication:
«Page 25, 7e vers, au lieu de:
Sa rumeur murmure effrénée
Lisez: Sa rumeur mugit effrénée
Je cherche le 7e vers de la page 25 avec la ferme volonté de faire mugir cette rumeur qu'un goût trop vif pour l'allitération fit accuser de murmurer effrénément. Et je trouve, non sans stupéfaction:
Tonne la rumeur effrénée.
Ces petits détails,—que je pourrais trop facilement multiplier,—ont leur signification cruelle. Les livres de Tola Dorian donnent tout à l'effet: ce sont des femmes pauvres qui se couvrent de fausses bijouteries et qui ne soignent pas leurs dessous.
V
ANGLOMANIE
Je rencontre deux femmes dont les livres sincères nous offrent noblement deux âmes féminines. Le plus souvent, je m'abandonne au charme de relire des pages exquises. Parfois je m'inquiète d'un problème. D'où vient que ces deux femmes d'élite manifestent un goût commun pour l'Angleterre? La rencontre est-elle fortuite? Ou le pays qui plaît tant au snobisme de Paul Bourget doit-il attirer décidément toutes les femmes de valeur?
Mme Alphonse Daudet publiait l'an dernier de très sympathiques notes sur Londres. Elle y déclarait: «J'aime l'Angleterre pour la grandeur de ses traditions, son activité, son intelligente curiosité des autres peuples, même la largeur d'idées que les colonies nombreuses étendent autour d'un pays; pour le parti qu'elle a su tirer d'un climat triste...» Max Lyan ne nous dit pas pourquoi elle aime l'Angleterre qu'elle n'a jamais vue mais dont elle a lu tous les livres. Seulement son amour se manifeste à tout propos et hors propos. Le jeune méridional qui raconte la Fée des Chimères, est honoré de vagues parents londoniens et du prénom de James. Et Max Lyan, qui écrit d'ordinaire avec une précision éloquente ou souriante, fait d'une de ces fermes du Midi dont les habitants ne vivent guère qu'au dehors un «home aimé» ou un «home protecteur».
Mme Daudet se trompe sur les motifs de son amour pour l'Angleterre. Les meilleures de nos intellectuelles y aiment un pays de pensée et de respectabilité, un pays où la vie s'enferme dans le home et où les sentiments se recouvrent d'un aspect froid et poli, glacis de pudeur; un pays de vie intérieure intense et rêveuse. Elles aiment,—jusque dans Sully Prudhomme, que Mme Daudet imita, à qui Max Lyan emprunte des épigraphes,—une certaine poésie anglaise d'un gris nuancé et psychologique. Elles aiment le roman anglais dont les défauts de composition ne sauraient choquer les femmes, même de race latine, intéressées facilement au détail, peu aptes à embrasser les ensembles. Elles aiment une certaine philosophie anglaise et tout ce qui s'y manifeste de pratique et de minutieux: l'observation des petits faits, la facilité à s'en satisfaire, les préoccupations morales, l'absence d'inquiétude métaphysique.
Il y aurait artifice à pousser plus loin le rapprochement entre deux écrivains d'une grâce vraiment trop différente. En dehors de leur anglophilie, il n'y a rien de commun entre Mme Daudet, Parisienne qui note avec précision ce qu'elle voit ou qui s'excuse de «quelque élévation courte et subite d'une pensée féminine vers ce qui n'est pas la tâche journalière ou l'obligation mondaine;»—et Max Lyan, méridionale un peu farouche, indifférente à la vie si elle n'est illuminée et parfumée d'amour, amie des féeries et des chimères, esprit presque anglais mais imagination presque orientale, qui relit les Mille et une Nuits, quand elle ne lit pas Dickens ou Rhoda Broughton, amoureuse des Pyrénées, venue tardivement à Paris et, semble-t-il, pour y mieux cacher la liberté de ses longues rêveries. Mme Daudet est le fruit le plus exquis d'une vie à la fois mondaine et intelligente, la réalisation délicieuse d'un idéal connu. La parole de Max Lyan fait songer à ce je ne sais quoi de plus personnel et de légèrement sauvage qui est le charme de tels provinciaux attardés, des La Fontaine, des J.-J. Rousseau, par exemple.
Les quelques-uns qui la connaissent blâmeront d'abord l'éclat de telles comparaisons, trouveront que je dis de cette femme qui se cache juste le contraire de ce qu'il en faut dire. Bientôt ils me donneront raison: ils se rappelleront la spontanéité de son amour pour la nature, l'originalité de ses songeries de promeneuse solitaire; et ces dons contradictoires de se satisfaire également au brillant et aux nuances, aux beautés du dehors et aux noblesses du dedans; et tout ce mélange d'enthousiasme et de gravité amusée, d'esprit et de sagesse, d'ironie et d'indulgence, qui fait rêver de je ne sais quelle étrange éducation dirigée, dans le mysticisme souriant d'un couvent mondain, par la raison sévère d'un pasteur protestant.
Mme Daudet est une femme et une mère qui s'abaisse quelquefois à être une femme du monde. Elle reste encore presque naturelle dans cette fonction artificielle, presque humaine dans ce bizarre métier.
Elle abonde en observations de détail, précises et fines, d'un charme tout féminin. Ses réflexions non plus ne sont jamais celles que ferait un homme; elles peuvent êtres voisines, parentes, gardent toujours une grâce propre, une émotion et une souplesse différentes, la marque d'une tout autre allure d'esprit. «Voici, dans une chapelle, la tombe de Marie Stuart. Je pense à cette tête détachée, à ce cadavre incomplet, à cette ligne rouge du col qui ne saurait plus tenir un fil de perles.» Ses Notes sur Londres sont pleines de remarques de modes, caractéristiques et spontanées, qu'un homme, en s'appliquant beaucoup, eût réunies moins exactes, moins nombreuses, moins intéressantes. Ah! celle-ci ne pose pas, ne le fait pas à la pensée virile, n'affecte pas de mépriser la femme et d'être autre chose que ce qu'elle est. Elle avoue avec candeur ses inquiétudes pour l'ordonnance d'un dîner donné à Londres et «où ma responsabilité de maîtresse de maison est peut-être moins engagée que s'il avait lieu chez moi à Paris». Elle s'accuse d'une faute vénielle contre une règle spéciale du savoir-vivre londonien. Et, frémissante encore, elle balbutie les circonstances atténuantes: «Il est bien certain qu'en dehors de son cercle d'habitudes on peut être exposé à ces menues erreurs—pourtant gênantes, puisqu'elle vous font l'exception.»
Les inquiétudes de la mondaine ne nuisent jamais aux pensées maternelles. Malgré son admiration pour la vie anglaise, elle reproche aux dames de Londres «une certaine négligence de leurs devoirs de mères» et d'exiler un peu trop les babys dans la nursery. Elle aime à voir se mêler sa vie et celle de ses enfants. Les préoccupations les plus graves ne l'empêchent pas de noter un geste de Lucien ou de Léon. Elle termine par cette phrase le récit de ce dîner dont nous l'avons vue si troublée: «Edmée est charmante ce soir et très admirée dans ses courtes apparitions au salon et à table.» La grâce des enfants entrevus la séduit plus que toutes les beautés du voyage. Elle admire de jolies «attitudes sur une barrière, comme d'oiseaux perchés». Elle s'émeut à regarder «ces rondes mains de bébés tenant au bras par un pli de chair» ou «ces menottes agiles et menues, déjà despotiques, tendres, aristocratiques, sachant coiffer une poupée, lancer une balle ou un cerceau». Elle rêve attendrie devant «ces chevelures de nouveau-nés qui semblent des plumages incomplets d'oiseaux au nid».
A cette prose simple et souple, évocatrice à la fois des choses vues et du regard féminin, je préfère peut-être les vers de Mme Daudet. Non point ces vers de fillette où elle essayait de fixer «le cantique à la vie inconnue», où elle chantait «tout au bord d'un espace qu'elle croyait infini à son élan et à ses espérances». Certes il en est de charmants, mais ils rappellent une manière connue. Ceux de plus tard sont d'une beauté autrement originale.
Les femmes, même d'un très grand talent, semblent privées des facultés critiques. Mme Daudet, qui débrouille si mal les vraies causes de son amour pour l'Angleterre, croit avoir été initiée à la poésie par Hugo et Leconte de Lisle, tandis que ses premiers vers sont des imitations de Sully-Prudhomme. Ces morceaux psychologiques voulurent être composés sur un modèle rigoureux: le symbole matériel exprimé d'abord en un détail relativement abondant, puis expliqué par un ou deux quatrains. Je passe rapide devant ces Vases brisés où pourtant la personnalité souriante du poète se devine au moins précis et au velouté de l'expression, et encore à l'aisance féminine et nonchalante de la composition. L'imagination aimable et la légère fantaisie viennent colorer d'aurore la pensée qui veut rester grave et, malgré l'effort, la méditation se disperse souvent en rêverie. On voit, à chaque tournant de stance, la joliesse chatoyante
De légers papillons, un moment arrêtés,
Pliant et dépliant leurs ailes entr'ouvertes
Avant de s'envoler.....
Bientôt l'originalité de Mme Daudet se dégage, facile et exquise. La rêverie désormais, ne se laisse plus enfermer dans un cercle tracé d'avance. Elle vole, libre harmonie, en mouvements d'une grâce ineffable.
Comment dire, en effet, la beauté changeante de ce sourire qui n'exprime que nuances fines et ténues?
Mieux que le jour j'aime les heures blanches
Qu'on voit errer le soir et le matin,
Qui font pâlir l'émeraude des branches,
L'or des sillons et le bleu du lointain.
On devrait les regarder en un bonheur immobile et timide, ces vers qui sont papillons et colibris voletant dans un charme de brume. Mais le critique, brutal naturaliste, les saisit, les serre de ses doigts gauches, essuie maladroitement leur poussière d'or et triomphe d'expliquer enfin «comment ils sont faits».
Une belle pièce intitulée Paris trahit le secret de ce vers songeurs de Parisienne dont la grâce me parut d'abord indéfinissable:
... Comme ces fleurs errantes dans la rue
Tiennent par leur racine à quelque sol lointain,
La pensée, au hasard des foules accourue,
Garde d'un souvenir le contour incertain.
Rarement, la plante nous est offerte complète, fleur, tige et racine, souvenir encore suspendu à la pensée.
Des strophes d'une beauté subtile expriment de l'inexprimable, parviennent à formuler, poétiquement et sans effort apparent, un vœu singulièrement idéaliste.
Mme Daudet voudrait que les chansons, et les parfums, et les clartés, flottent dans l'air sans causes visibles; elle voudrait entendre le chant en ignorant l'oiseau et ne point savoir d'où émane l'odeur grisante; elle voudrait
Que toute leur magie immortelle fût libre;
Que la chaleur nous vînt d'astres inaperçus.
Les plus beaux vers de Mme Daudet sont de ces gazouillis et de ces lueurs dont l'origine nous reste inconnue. C'est la fleur de poésie, sans la terre de réalité sur laquelle elle poussa. Ce sont des fils de la Vierge qui flotteraient, vagues, parfumés, lumineusement gris. Laissons le poète définir lui-même ce délice insaisissable. Ce n'est plus un chant, c'est un murmure,
Un murmure flottant aux souvenirs lointains
Parmi des reflets blancs de claire mousseline,
Où tremble la lueur errante des matins.
Alors les mots qu'elle groupe en colliers
Prennent un reflet vague et des teintes peureuses
De nacre qui s'éteint et de perle qui meurt.
Et c'est une poésie exquise, incertaine et fuyante comme un reflet de ciel en une transparence de rivière.
Parmi ces rêveries, dont beaucoup ne peuvent même subir la gêne d'un titre, les plus saisissables—et ceci est bien féminin—sont des souhaits plutôt difficiles à réaliser. En voici un. La pièce est courte et de cette grâce à la fois rêveuse et raisonnable qui ne définirait peut-être pas trop mal Mme Daudet:
Je voudrais revivre ma vie,
Jour par jour, avec la raison
D'une intelligence asservie
Que ne tente plus l'horizon;
Relire tout entier mon livre,
Sans me bâter et sans frémir,
De la page où l'on se sent vivre
A celle où l'on se voit mourir.
Plus d'attente ni de surprises;
Et les bonheurs sans lendemain,
Feuilles roses, au revers grises,
Ne feraient plus trembler ma main.
Il faudrait dire quelles jolies nuances, bleu tendre, gris perle, mauve pâle, reposent le regard tout le long de ces pages délicates. Il serait agréable de cueillir quelques-uns des mots heureux qui les fleurissent un peu partout, soit que l'auteur exprime des sentiments profonds et montre
Combien, quand elle reste vide,
Est grande une place d'enfant.
soit qu'il évoque, souriant, la vie de la petite fille ou celle de la jeune fille:
Sur la pelouse en fleurs j'eus la taille des herbes,
Et, plus tard, j'atteignis aux branches des lilas;
soit qu'il chante «l'étonnement de l'aube»,
La hâte des midis, si courts et si brûlants,
ou «l'effroi de la nuit»; soit qu'après avoir fait sinuer sous nos yeux les mille vagues des rivières,
Charriant tant de bruit, de vie et de clartés,
il lui plaise de nous arrêter, pensifs, devant de calmes eaux,
Autour du batelet dont verdissent les rames...
Mme Alphonse Daudet publie ses petits livres à de larges intervalles. Max Lyan, qui a donné un premier roman en 1891, vient à peine de se décider à en publier un second. On m'assure que d'abord elle avait prié une de ses amies de passer pour l'auteur de la Fée des Chimères et que ce mensonge de modestie, près avoir duré deux années, fut découvert malgré elle. Son allure, ses gestes, sa parole voilée et chantante, tout est d'accord avec ce recul craintif. Je l'ai rencontrée plusieurs fois au milieu de bas-bleus ineptes et bruyants, toujours occupés à faire la roue. Elle semblait d'abord effacée. Mais, dès qu'on échangeait quelques mots avec elle, on n'entendait plus les autres; et, si vous regardiez ses yeux d'ironie et de tendresse, son sourire amusé et indulgent, rien ne pouvait plus vous en détourner. Tels ses livres, d'un charme discret, prenant et durable.
La composition de la Fée des Chimères est poétiquement timide. Le roman, intense et douloureux, n'est pas présenté directement. Il est aperçu, lueur trop vive, à travers la joliesse rose d'un écran. Un enfant naïf prend pour une fée une mélancolique délaissée, exige son histoire, obtient le conte attendu. Après des années, l'adolescent retrouve la triste marraine et elle avoue «la vérité sur la Fée des Chimères». Ce qui dans un livre d'homme serait ingéniosité et amusante trouvaille littéraire est ici charmant de spontanéité: une douceur épeurée de mains féminines qui vont frôler une blessure.
L'habitation de la Fée des Chimères ressemble au livre lui-même et à l'esprit de Max Lyan. La réalité se voile de rêve et les pierres disparaissent sous les calices et les corolles. «Au sommet de la colline, une haute tourelle d'angle restée debout au milieu des ruines pittoresques se dressait en plein ciel, comme une gigantesque gerbe de fleurs. Des draperies de lierre et de vigne vierge empourprée voilaient sa base; puis, au-dessus des plantes grimpantes aux larges jets flexibles, éclatait la fanfare des couleurs plus vives. Les giroflées d'or brun, les iris couleur de ciel, les coquelicots pourpres, les saxifrages d'émeraude, les mousses richement nuancées, tout le monde charmant des parasites en fleurs jaillissait des moindres interstices, se mouvait sous la brise et jusqu'au faîte dissimulait les vieux murs.»
Telle la solidité fleurie de son esprit, qui semble s'émouvoir à tous les vents, reste forte et inébranlée. Mais le centre et l'unité sont difficiles à atteindre, et le sens courageusement douloureux de son optimisme ne se révèle qu'à une attentive lecture. Les livres de Max Lyan paraissent tout souriants «de visions de vols d'oiseaux et de prairies en fleurs», tout sonores de conseils vaillants: «C'est bien bon, la vie, malgré les jours sombres et les heures tristes. Ne vous désintéressez pas de votre propre joie.» Il faut «vivre dans une atmosphère de joie». Mais cette atmosphère, on doit la créer soi-même; il est prudent de «faire bon visage aux à peu près», d'en jouir comme de bonheurs parfaits et même souvent de bâtir la maison de bonheur sans autres matériaux que des rêves. Mais les rêves heureux de Max Lyan, comme les pensées poétiques de Mme Daudet, s'appuient sur des souvenirs. Les joies d'imaginations sont des oiseaux qui ont besoin, pour venir nous réjouir de leur vol capricieux, de s'élancer de quelque lointaine réalité. «J'ai beaucoup rêvé; mais j'ai d'abord vécu mon roman, et je ne me suis abandonnée aux chimères que lorsque ma vie de cœur a été close.» L'imagination «doit fleurir nos existences comme ces plantes grêles fleurissent notre tour. Elle doit masquer la misère de notre destin d'un voile aussi riant que celui que jettent ces corolles et ces mousses sur la nudité des vieux murs». Ne serait-ce que pour les poétiser ensuite, notre jeunesse doit être accueillante à la vie et à l'amour. «Il est bien doux de retrouver au fond de sa mémoire l'oiseau d'azur au ramage charmant... Que de vies sont privées de ces échappées lumineuses...»
Ah! les pauvres qui n'ont pas même au trésor de la mémoire une fleur fanée et un beau jour éteint, comme Max Lyan les plaint, comme elle sourit tristement à les voir chercher partout «une issue, un leurre d'emploi aux facultés aimantes si cruellement refoulées»! Elle s'attendrit aux humbles affections et aux manies de la vieille fille qui n'a trouvé parmi les hommes «nul aliment pour son cœur avide et douloureusement a cherché plus bas des prétextes à amour».
Réfugiée dans le rêve, elle sent tout ce que son bonheur a d'inquiet et de flottant. Par instants, l'océan de réalité s'irrite, et la tempête semble sur le point de briser la frêle barque. Toujours, d'ailleurs, la joie de Max Lyan a quelque chose de contradictoire. La lutte entre une imagination riche et facile et une raison solide donne à toutes ces pages le charme piquant d'une «ironie spirituelle et tendre». Lorsque la Fée des Chimères contait poétiquement sa triste vie, «ses paroles avaient un ton si doucement ironique que, parfois, je ne savais si je devais rire ou m'apitoyer. Je cherchais alors le vrai sens dans ses yeux; mais ces yeux, railleurs et tendres, m'embrouillaient davantage.» Quelquefois pourtant le regard de la conteuse se mouille, et elle s'excuse: «Les vieux cœurs sont si pleins de larmes qu'une émotion de plus les fait déborder. Ne remuez pas trop le mien.»
Depuis que son incognito était découvert, Max Lyan qui, m'affirme-t-on, a dans ses tiroirs plusieurs volumes inédits, hésitait à publier de nouveau. Elle vient enfin, après des années, de triompher de cette pudeur excessive et qui privait douloureusement quelques amis du beau et du délicat.
Cœur d'enfant est très différent de la Fée des Chimères, d'un art moins habile, mais d'une grâce plus spontanée encore. La Fée des Chimères, avec ce charme inattendu d'une poésie craintive jusqu'à l'ironie, est de ces livres qu'on ne refait pas. Mais ce conte renfermait le germe de plusieurs romans. Il me semble la préface, pudiquement hésitante et balbutiante, de confidences plus directes sur le cœur de la femme. J'imagine que les livres soigneusement cachés forment le cycle de l'amour et du rêve féminins, et Cœur d'enfant en dit le premier chapitre.
Ceux-là qui ont remonté dans leurs souvenirs d'enfance sont nombreux et plusieurs ont rapporté des trésors de ces brumes lointaines. Certains vers de Sully-Prudhomme sont jolis et émouvants comme des enfants tristes exilés dans une cour de collège grossièrement tapageuse; tels vers de Jean Aicard sont alertes comme des petits qui s'amusent. Le Roman d'un enfant de Loti est d'une grâce mièvre, vieillote et fausse; peut-être l'auteur est-il sincère, mais l'homme est trop bêtement vaniteux pour retrouver l'enfant en sa naïveté simple et il attribue souvent au passé les idées du présent. Les pages où le peintre Jules Breton conte son enfance sont exquisement vraies. Pourtant,—si l'on oublie l'immortel Petit Chose et cette Vie d'enfant dont Batisto Bonnet a fait un merveilleux livre provençal et dont j'eus la gloire d'aider Alphonse Daudet à faire un livre français—les femmes ont mieux que les hommes murmuré, souriantes d'aujourd'hui et frémissantes d'autrefois, les tempêtes des petits cœurs et les primes floraisons pas tout à fait écloses des imaginations. Les Mémoires d'une enfant de Mme Michelet sont, malgré ce qu'il y a de trop viril et de trop brusque, de trop Michelet, dans la nervosité de la phrase, une œuvre charmante et sincère. Les Souvenirs d'une enfant pauvre de Rose Romain ont quelque chose d'étriqué; ils expriment une âme naturellement médiocre que la misère précoce et trop continue a encore enlaidie et rapetissée; ils font plaindre l'infortunée petite fille sans la faire aimer. Mais, si la grâce est absente, l'émotion abonde, assez forte et poignante pour émouvoir le lecteur qui se défend. Le livre de Max Lyan est très supérieur à ces œuvres intéressantes. Je lui reproche quelques longueurs dans la dernière partie, mais le début conte la plus fraîche et la plus délicieusement enfantine des idylles et les pages centrales, douloureuses et souriantes, mettent aux yeux des larmes d'attendrissement et d'admiration heureuse.
D'après ces deux livres, j'essaie de rêver ceux qui suivront. Certains détails me font espérer que l'auteur nous dévoilera un jour, d'une main qui tremble un peu, les hésitations, les balbutiements, les erreurs, les élans brusques et brusquement arrêtés de l'amour en un cœur virginal. Elle nous dira aussi plus complètement la vraie femme de trente ans, apparue en une fuite dans la Fée des Chimères, celle qui ne sait plus sourire et qui dit, les regards brûlants: «Marchons... foulons l'avenir... Je veux vivre!... je veux aimer!»
Et, même en nous donnant de la vie directe avec toutes ses tristesses et ses violences, même quand elle nous dira les aridités de la passion et ses puissantes oasis, elle ne perdra jamais son don unique «de flatter notre amour du merveilleux et d'en mettre partout en doses délicates qui laissent clairement transparaître le réel».
VI
GROSSES CHEVILLES
Que le lecteur austère ou délicat se rassure: je ne me suis point égayé à soulever des jupes et à tâter ce qui se cache sous l'azur des bas; j'ai lu des vers. J'ai lu, en bâillant quelquefois, les vers parnassiens de Daniel Lesueur et de Louise Ducot. J'ai lu, avec un sourire méprisant, des vers aussi vides et moins sonores signés Madeleine Lépine et Jean Bertheroy. J'ai lu un recueil franco-roumain. J'ai feuilleté rapidement telles versificatrices indifférentes dont, tout à l'heure, je retrouverai les noms dans mes notes. J'ai pris la peine d'étudier, dans les rimes d'une certaine Berthe Reynold, le néant absolu. Enfin j'ai goûté un plaisir mélé et agacé à quelques vers sincères et vieillots d'Andréa Lex, à quelques vers sincères et enfantins de Marie Caussé.
Louise Ducot dédie ses Rêves d'exil à Sully-Prudhomme, en «hommage d'admiration et de reconnaissance». Et cette excellente élève doit, en effet, à son maître beaucoup de qualités extérieures et d'apparences de talent.
Les pièces de son recueil sont rassemblées, comme les sonnets des Épreuves, de façon à donner l'illusion d'un progrès naturel de l'âme. La première partie, Insouciance, chantonne le vague éveil à la vie, les primes sourires, puérils et jolis, à la beauté extérieure des choses, et la jeune tranquillité, parfois railleuse, en face des problèmes qu'on ignore, en face des sentiments qu'on nie à la veille de les ressentir.—Tristesses déplorent l'amour, car Sully-Prudhomme, cœur inquiet et gentiment égoïste comme tous les enfants malades, a établi pour les parnassiens philosophes la vanité des tendresses qui, paraît-il, ne peuvent durer. Et Louise Ducot pleurniche aussi sur notre pauvre esprit qui fait le pendule au milieu du puits, également incapable de remonter jusqu'à la solide margelle de la foi ancienne et d'atteindre la blanche vérité, naïade endormie tout au fond.—Sully-Prudhomme, bon kantien, après avoir détruit tout motif et toute règle d'action, se tire d'affaire en se commandant «catégoriquement» d'agir. Louise Ducot est peut-être plus heureuse. Elle paraît remonter à la solide margelle. Il semble que, sur un ton qui reste mélancolique, les Joies psalmodient le retour voulu à la foi de l'enfance et l'innocence dont les brèches sont bouchées avec du repentir. Mais, ceci demeure vague, n'est peut-être que littéraire. Je soupçonne les pièces de cette troisième partie d'avoir été fabriquées en même temps que les autres, et la composition tardive de nous révéler un artifice de lettré imitateur plutôt que le pèlerinage d'une âme.
Les sentiments de Louise Ducot ne sont jamais exprimés dans leur lyrique spontanéité; ils sont étudiés à la loupe. Au lieu de jouir de leur élan vivant, nous assistons à l'examen péniblement scientifique de leurs parties et de leurs éléments. On nous offre, une fois de plus, cette chose paradoxale, morte et sully-prud'hommesque, de la poésie analytique:
Un autre moi railleur se tient à ma fenêtre
Et fixe sur mon âme un regard obstiné.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il ne peut jamais croire à ma sincérité.
Dans mes plus chers amours il voit l'indifférence.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il chasse d'un sourire et la joie et le rêve.
Quelle poésie ou même quelle vie pourrait subsister en la pauvre âme démolie à ce point par «un autre moi railleur et méchant»? Cette lutte tragi-comique entre les deux moi fut déjà contée par Saint-Paul et par Molière. Ici, Mercure,
Ce moi qui s'est montré mon maître,
Ce moi qui m'a roué de coups,
dépasse vraiment les limites de la cruauté. Il ne lui suffit pas de démolir Sosie; il fait crouler ses ruines mêmes:
Il sape lentement chacun de mes amours.
Je les vois crouler tous et je reste meurtrie.
Alors, n'ayant personne à qui tendre les bras,
Le cœur plein de tristesse et l'âme endolorie,
Je sens un vide affreux auquel il ne croit pas.
Cette Obsession me paraît décrire, de façon heureuse et anti-poétique, le cercle absurde de l'anti-poétique enfer où Sully-Prudhomme, petit Virgile, a égaré cette pauvre Louise Ducot, Dante anémique. On y voit non seulement la matière des «poésies», mais encore les qualités et quelques-uns des défauts de leur manière. On y trouve, comme partout, cette précision sèche et anguleuse qui blesse dès le premier dystique:
Le souci des choses pratiques
Vide mon cœur à tout instant.
Si vous n'étiez averti, ne croiriez-vous pas lire du mauvais Sully Prudhomme?
L'inintelligence des cœurs
A tout instant froisse le nôtre:
Les âmes qui se croyaient sœurs
Sont étrangères l'une à l'autre.
Je veux bien le croire pour les âmes, mais certains esprits ne me paraissent que trop faciles à pénétrer. Je m'énerve à regarder à chaque page le titre courant pour être certain ou presque de ne point relire les Vaines tendresses. Le caprice de tel détail joli,
Ramassons les bonheurs de la saison dernière
Que dans tous les sentiers nous avons égrenés,