PETITE BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE

LA
Pudique Albion

PAR
Hector FRANCE

PARIS
Librairie des Publications à 5 centimes
36, RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, 34

LA PUDIQUE ALBION

« Perfide Albion est le terme de reproche que depuis un temps immémorial nos voisins nous ont jeté au travers du détroit. Mais dès maintenant, depuis le livre de M. Hector France, l’Angleterre sera connue dans le monde sous le nom de Pudique Albion. Nous ne pouvons que gagner à ce changement de nom, quoique ironiquement donné. »

(Morning Advertiser.)

C’est pour complaire au critique littéraire du Morning Advertiser que j’ai donné ce titre général aux chapitres objectionnables et grassouillets qui suivent.

Je devais bien cela à cet écrivain, car il est presque le seul de la presse anglaise qui ne m’ait pas assommé de la lourde massue de John Bull, et je lui adresse ici mes remerciements pour l’étude qu’il a faite de mes Va-nu-pieds de Londres[1], dans laquelle il s’étonne des critiques enfiellées et de mauvaise foi de la plupart de ses confrères.

[1] Low Life in London. (Morning Advertiser, 26 déc. 1883.)

« Les journalistes comme M. George Sims, écrit-il, sont effrayés de dévoiler la moitié de ce qu’ils ont vu, mais M. Hector France ne se laisse pas aller à de telles délicatesses. Les plus écœurants détails de misère et de vice sont accentués dans son livre avec une énergie un peu étrange pour des oreilles anglaises. Rien n’est voilé, il n’y a nulle ambiguïté, tout est tracé avec une fidélité révoltante. A la vérité, ce livre était écrit pour des lecteurs français, qui aiment, dit-on, les forts assaisonnements : et même s’il n’en était pas ainsi, notre effarouchement devant ce trop franc-parler, ne ferait que confirmer M. Hector France, nous le soupçonnons fort, dans son appréciation de la pruderie anglaise. »

Cette appréciation, M. W. Saunders, le rédacteur du Morning Advertiser ne doit pas l’ignorer, est malheureusement pour ses compatriotes, appréciation générale. L’hypocrite pudibonderie des insulaires de la Grande-Bretagne fait depuis nombre de lustres la joie du continent. Un peuple, aussi bien qu’un individu, qui se pose vis-à-vis de ses voisins comme le représentant de la pudeur et de la vertu est toujours profondément ridicule, et il devient odieux quand rien ne justifie chez lui ces hautes prétentions. Quand on traite les étrangers d’immoraux, il ne faut pas soi-même donner prise à la critique, il faut être vraiment moral et vertueux, et ne pas se contenter de s’envelopper d’un accoutrement d’austère puritain, car alors l’étranger soulève les plis rigides du manteau de Socrate et s’aperçoit qu’ils ne couvrent que la chemise de Tartufe.

C’est ce que j’ai essayé de faire dans mes Va-nu-pieds et mes Nuits de Londres, c’est ce que je vais continuer encore dans les chapitres suivants[2].

[2] Ces chapitres ont été écrits et les premières éditions de ce livre ont paru bien avant les scandales révélés par la Pall-Mall Gazette.

Charlton villa, 1884.

I
RESPECTABILITÉ

Le scandale du monde est ce qui fait l’offense

Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.

(Molière, Tartufe.)

I

To be or not to be ! s’écria Hamlet. Être ou ne pas être, voilà la question. John Bull l’a posée autrement. Paraître ou ne pas paraître c’est ce qu’il faut dire ; question de vie ou de mort sociale. Entre ces deux pôles, s’étalent toutes les nuances de sa rigidité.

Tout faire et n’être soupçonné de rien, point capital. Pouvoir répondre hardiment, la main prise barbotant dans le tronc des pauvres : « Voyez, j’y dépose un souverain », comble de l’art. Et en cela, il est passé maître. Qu’importe l’opinion intime d’autrui si les apparences sont sauves !

Platon prétendait qu’il y avait huit vertus dans le ciel. C’est beaucoup, quand une seule peut suffire. Il est vrai que ces vertus étaient le soleil, la lune, les étoiles et les cinq planètes connues. Les Anglais s’intitulent le peuple le plus vertueux de la terre, mais leur vertu est aussi sérieuse que celles du firmament de Platon, elle consiste principalement à masquer leurs vices.

Aussi que d’enduits pour couvrir la lèpre ! Que de précautions, de soins, de sollicitudes pour envelopper ces vices, crevant çà et là, malgré tout, suintant leur pourriture en dépit des épais bandages évangéliques et des cataplasmes religieux. Quelles circonlocutions, quelle prudence, quelle pudeur en paroles ! Ce n’est pas ici qu’on répète avec Hugo :

O fils et frères, ô poètes,

Quand la chose est, dites le mot.

Le mot ! mais c’est là justement le terrible. Il effraye cent fois plus que la chose, et c’est surtout quand la chose est qu’on ne peut le prononcer.

On sait si les jeunes misses flirtent avec passion. A l’âge où Jeanne et Titine viennent à peine de casser leur dernière poupée, Kate et Nelly provoquent aux petits jeux innocents les amis de leurs frères, et ceux-ci malgré l’éducation avancée d’Eton, de Charterhouse, des Blue-Coats ou de Harrow-on-the-Hill, désigné dans le monde des écoles sous le sobriquet caractéristique de Sodome-sur-la-Colline, sont de beaucoup les plus niais. Nos horizontales du boulevard trouveraient à s’instruire au gracieux marivaudage de ces ingénues, tant dans les avances les plus risquées elles savent garder un œil candide et un air indifférent.

Un baiser ne les trouble guère, s’il est donné derrière la porte ; et les mains peuvent s’égarer pourvu que les lèvres ne remuent.

Avec la Française l’amoureux ose dire bien des choses. Elle rougit, mais elle est contente et ne commence à se fâcher que quand l’action galope avec le discours. La pudeur de l’Anglaise lui interdit d’écouter une déclaration. Ses oreilles sont horrifiées d’entendre le mot amour, mais on peut l’exprimer par gestes. Si l’on parle, tout est rompu.

Vous vous souvenez, n’est-ce pas, de la scandaleuse affaire du colonel Baker ? Les vieilles dames du Royaume-Uni en frémissent encore.

Ce scélérat se trouvait seul en wagon avec une aimable voyageuse. N’ayant pas été présentés l’un à l’autre, leur tête-à-tête est d’abord plein de froideur et de circonspection. Chacun dans son coin observe l’ennemi. Enfin, le colonel commence l’attaque. La jeune miss riposte bravement. Simples escarmouches d’avant-garde. Elle avance, elle recule, elle avance pour reculer encore, elle flirte de son mieux, et quand le combat est bien engagé, que les feux s’allument sur toute la ligne, elle bat soudain en retraite et fait mine de dormir.

Le vaillant hussard, en capitaine expert, continue silencieusement le siège de la place. Il tâte les points sensibles. Il pousse de hardies reconnaissances à droite et à gauche, devant et derrière, en haut, en bas, bref de tous les côtés. La place cernée, serrée de près, sommeille toujours. L’officier se croit vainqueur. Le moment est venu. Il faut frapper le coup décisif. Assez d’armes légères. En avant la grosse artillerie ! Et dans la joie prématurée du triomphe, le voilà qui chante victoire : — My darling ! My ducky ! (ma chérie, mon petit canard).

Mais le petit canard s’éveille soudain… ce n’est plus un caneton, c’est l’oie du Capitole et elle pousse des cris de paon.

Horreur ! For shame ! aoh ! Shocking ! Elle se jette à la portière et fait un tel tapage, que le malheureux colonel qui, cependant, a battu en retraite, remisé son artillerie dans ses parcs et vainement tenté de capituler, est saisi, traîné en prison, destitué et finalement a couru cacher la honte de sa désastreuse défaite dans la gendarmerie du Grand-Turc.

Voici bientôt dix années et la rancuneuse hypocrisie anglaise ne lui a pas encore pardonné. Après la campagne d’Égypte les officiers adressèrent une pétition pour que Baker-Pacha, alors général, reprît son rang de colonel dans l’armée de la Grande-Bretagne. Aussitôt de tous les points de l’Angleterre arrivèrent des protestations indignées. Une contre-pétition signée par des milliers de dames anglaises et apostillée par autant de vertueux clergymen déclara que si le suborneur Baker rentrait dans l’armée, le corps d’officiers serait déshonoré et le nom anglais à jamais flétri, et malgré les sollicitations du prince de Galles, ami intime de Baker, la reine, devant les menaces de mistress Grundy[3], n’osa passer l’éponge sur cette peccadille d’un vaillant officier.

[3] On appelle ainsi l’opinion publique dans ce qu’elle a de plus étroit et de plus intolérant.

Parmi les lettres contre l’infâme Baker que publièrent plusieurs journaux, il en est de bien curieuses. Une dame déclare que toutes les femmes de l’Angleterre ont été insultées par l’insulte faite à miss Diskenson. Une autre est absolument choquée et stupéfiée qu’il ait pu se trouver des officiers de la Grande-Bretagne assez peu soucieux de leur dignité, de leur honneur, de celui de leur uniforme, de la respectabilité enfin, pour aller serrer la main de Baker à son arrivée à Londres, et s’asseoir à la même table que cet homme innommable. « Sa présence en Angleterre, écrit une troisième, est une injure à toutes les femmes de la nation » et une quatrième déclare « que prononcer le nom d’un tel profanateur est une grossière indécence. Parler de lui doit être interdit. »

A vrai dire il est peu de sujets de conversation qui ne soient interdits au delà des lieux communs, car il est difficile de traiter les questions les plus anodines sans s’exposer à se heurter à quelque susceptibilité. De là le calme, la gravité, l’ennui pesant des réunions anglaises. Ce n’est pas là que l’on s’échauffe pour des idées que chacun se hâte de renfermer en soi, ni que l’on s’emporte comme chez nous, pour soutenir des théories philosophiques, littéraires, politiques ou religieuses, qui heurteraient celles de respectables voisins, car la première condition du savoir-vivre est de penser comme les voisins respectables ! On a souvent parlé de l’originalité de l’Anglais, de sa liberté d’allure, mais ceux-là seuls qui n’ont connu John Bull que sur le continent, ont pu parler ainsi. Tranchant au milieu de nous par ses habitudes de terroir, son attachement à ses coutumes, son accent et jusqu’à son habillement, il peut paraître original, tandis que son impolitesse native, son insolent mépris de l’étranger, même celui dont il est l’hôte, font croire à un laisser-aller plein de franchise et à des excentricités de manières, excentricités qui ne sont que des explosions d’un féroce égoïsme.

Au fond rien de plus banal, de plus esclave des préjugés, de plus courbé sous le joug de l’opinion. Tous semblent taillés sur le même patron, coulés dans le même moule. Même raideur, même froideur du regard, même physionomie impassible, et c’est pourquoi ils diffèrent tant de nous. Et qu’on ne dise pas : la race est ainsi. Cela est faux. John Bull n’est pas venu au monde avec cet air de commissaire des pompes funèbres. Enfant il est charmant. Fillettes et garçonnets anglais sont entre tous adorables. Pas de cheveux plus blonds, d’yeux plus beaux, d’expression plus charmante ; pas de sourire plus doux et de rire plus joyeux sur des lèvres plus roses. Jusqu’à dix ou douze ans le bouton s’épanouit. Mais voici venir mistress Grundy l’implacable, escortée du Cant, de l’hypocrisie sociale, des faux dehors religieux, des conventions abêtissantes, des préjugés imbéciles, des sermons, des psaumes, de la Bible, du qu’en dira-t-on ? de la respectabilité ; elle s’empare de la jeune cervelle, la pétrit et la façonne dans le moule réglementaire.

Les filles, il faut se hâter de le dire, résistent d’avantage à cette asphyxie cérébrale. Plus vives, plus indépendantes, plus éveillées que leurs frères, elles gardent longtemps leur allure individuelle. Il y a chez elles moins de morgue, plus de laisser-aller et de franchise, et chose remarquable plus d’intelligence. Aussi mistress Grundy a-t-elle plus d’efforts à faire que le garçon pour chasser le généreux naturel, mais une fois chassé, à l’encontre du proverbe, il ne revient plus.

« Oh ! limace qui baves sur les plus belles fleurs ! chenille venimeuse qui détruis les promesses de la jeune année ! ver rongeur qui empoisonne le bourgeon, et change en jaune livide le frais incarnat de la rose[4] ! »

[4] Richardson, Clarisse Harlowe.

On a dit souvent que l’Angleterre en embrassant les principes de la Réforme y avait trouvé l’occasion de développer son indépendance d’esprit. Mais à part les plus grandes audaces possibles en matière de sectes où donc prend-on l’indépendance d’esprit des Anglais ? Rien au contraire de plus routinier, de moins intellectuellement hardi, de plus imitatif.

En religion — je mets à part le nombre infiniment restreint que Charles Bradlaugh a entraîné à sa suite dans les champs de la libre-pensée — la Grande-Bretagne est à peu près aujourd’hui ce qu’elle était au temps de Cromwell, de Knox, de Wesley, enserrée dans un étau qui retient et écrase toute grande idée, ne laissant place qu’à l’esprit de prosélytisme et à la rage des controverses bibliques.

Ne pas être religieux, c’est être mal élevé. Un gentleman ne peut et ne doit pas être libre penseur. Le credo anglican est le credo de tout homme qui veut être respectable. Un libre-penseur quelque haut placé qu’il soit perd toute considération dans ce qu’on appelle la bonne compagnie.

En politique ? Que dire d’une nation où il suffit de se déclarer républicain pour être aussitôt mis à l’index comme manquant à la première condition de respectabilité qui est le dévouement et l’admiration pour sa gracieuse Majesté la reine !

Et pour le reste tous se copient ou du moins cherchent à se copier, de bas en haut.

II

Imiter les autres, faire comme tout le monde ; voilà le but. Refouler ses élans, cacher ses sentiments, dissimuler ses impressions, car élans, sentiments, impressions, peuvent faire sortir de la gravité prescrite. « Une grande pensée dans le langage, dit un écrivain anglais, P. G. Hamerton, paraît improbable chez nous, parce que nous évitons si soigneusement d’exprimer quoi que ce soit ressemblant à des sentiments élevés, que de tels sentiments seraient vraiment extraordinaires dans un dialogue. »

Mais pour les puérilités que d’engouement ! Le cricket, le football, les noms des vainqueurs des boat-race, sont des sujets de conversation jamais épuisés.

Dernièrement les journaux de Sport racontaient la vie et la mort d’un chien fameux. Les colonnes de tous les organes sérieux reproduisirent ces articles avec force agrément et longs commentaires. Qu’était ce chien ? Qu’avait-il fait pour fixer ainsi l’attention du public, remuer une presse, l’oracle du monde. Rien de plus que les autres chiens, il avait bu, mangé, chassé, s’était battu, avait hurlé à la lune, couru la chienne, flatté son maître, aboyé après les mendiants, rongé les os, gratté ses puces, mais c’était le chien d’un lord, un chien respectable, et dont tout Londres avait été engoué dans le temps, parce qu’il avait gagné un prix à une exposition quelconque ou à un combat de chiens. Et non seulement la noblesse et la gentry, mais la petite bourgeoisie, les boutiquiers, les commis de la banque et d’épicerie ne s’abordaient dans la rue qu’en se disant, après toutefois s’être fait part de leurs impressions sur le beau temps ou la pluie : « Vous savez, ce pauvre Black est mort ? — Oui, ripostait l’autre, c’est bien triste », car il était respectable de montrer qu’on s’intéressait, comme tout le monde, au sort de l’illustre Black.

Deux graves personnages sont assis dans un parc. L’un est chanoine de la haute Église, l’autre un savant professeur de l’université d’Oxford. Ils sont là depuis plus de deux heures, causant avec une animation de jeunes. Sans doute ils traitent quelque point important de l’histoire ou de la science. Erreur ! ils discutent les différents coups d’une partie de cricket qui se joue sur la pelouse voisine, et le soir les trouvera à la même place discutant ou absorbés. Je leur fais l’honneur de croire qu’ils se soucient au fond d’une partie de cricket comme d’une guigne, mais il ne serait pas respectable, sans doute, de ne paraître vivement s’intéresser à un jeu national.

C’est surtout en Angleterre que l’on prête aux choses reçues par la mode, adoptées par la gentry un engouement factice et une passion conventionnelle atteignant les dernières limites de l’absurde.

Un jour, après un accident, la princesse de Galles boita, toutes les Anglaises de bon ton se mirent à boiter et conservèrent fièrement leur claudication tant que dura celle de la princesse. A la suite d’une névralgie, une haute dame dut se faire couper les cheveux, aussitôt l’on vit une partie des Anglaises tondues… Un marchand qui veut se défaire d’un rebut de magasin n’a qu’à lui coller une étiquette déclarant que l’objet invendable a été remarqué et admiré par la reine ou le prince de Galles ; aussitôt les amateurs se pressent, admirent et enlèvent !

III

En morale comme en toilette le dehors, l’extérieur, ce qui se voit, tout est là, et il n’y a rien de plus. Grattez cette écorce, vous trouverez la moisissure ; levez ces oripeaux de velours et de soie, vous avez le haillon. Voici sur cette gorge de superbes dentelles, écartez-les, la chemise est sale. Troussez cette jupe festonnée de guipure, le jupon est crotté. Et dans certaines classes, tous se ressemblent, hommes, femmes, fillettes et garçonnets ; les bébés seuls sont mieux tenus qu’ailleurs. Qu’ai-je dit ? Tous ! C’est tout qu’il faut mettre à la place, car tout est marqué à ce cachet : « Paraître ». Le dessus, le dessus ! Qu’importe le dessous !

Voyez sur cette table, ces riches albums dorés sur tranche avec une couverture de nacre, d’ivoire sculpté ou d’or. Ils valent assurément dix louis. Prenez-les. L’illusion cesse. Le dessous non exposé est en vulgaire maroquin, le papier de qualité inférieure. Un côté seul a demandé le travail de l’artiste, celui qui paraît. Ce que vous estimiez deux cents francs, regardé à l’envers, ne vaut plus cent sous.

A la fenêtre du rez-de-chaussée des petites maisons bourgeoises, l’objet le plus beau de la chambre est en vue, sur un guéridon. C’est une luxueuse bible de famille, un vase, une statuette, une pendule dont le cadran fait face à la rue.

Dans les pauvres familles d’artisans, on étale jusqu’à des jouets, cadeaux de quelque parrain ou d’une tante aisée : navires, arches de Noé, poupées, chalets suisses sont offerts à l’admiration publique. Huit jours avant Christmas, tout ménage à enfants expose vaniteusement à sa fenêtre son arbre de Noël.

Il semble que chacun s’efforce d’exciter l’attention du passant et l’envie du voisin : « Regardez comme je suis riche et comme nous faisons bien les choses ici. » De même, la conduite extérieure crie à tous : « Voyez comme je suis vertueux. »

Richesse ou du moins aisance et vertu, deux conditions de la respectabilité.

« La position sociale d’un Anglais dépend beaucoup du nombre de domestiques qu’il a, et il ne lui est pas possible de jouir d’une considération exempte de toute équivoque, sans un établissement complet. Il n’est pas rare de voir, surtout dans le Nord, des Squires entretenir douze à quinze domestiques ; je connais quelques maisons où il y en a trente, et tous les soirs à la prière vous pouvez admirer une véritable congrégation de servantes et de laquais. Il y a une maison dans le Yorkshire où, lorsque la famille est at home, on ne compte pas moins de cent domestiques. Utiles ou non, ils sont considérés nécessaires à la dignité, et comme dans de telles matières tout dépend de l’opinion, ils sont nécessaires. En France, personne ne s’inquiète du nombre de servantes que vous avez[5]. »

[5] Philip. G. Hamerton (Round my house.)

L’écrivain anglais, dont je viens de traduire ces lignes, cite avec stupéfaction un conseiller général, officier de la Légion d’honneur qu’il a connu en France, et qui jouissait d’une grande considération et d’une grande influence dans son département. « Imaginez-vous, s’écrie-t-il, qu’il n’avait qu’un jardinier, un domestique et une unique servante !!! En Angleterre, un tel homme ne pourrait aspirer à aucune position politique : il serait méprisé dans sa propre paroisse. Il ne serait personne. »

Passons à l’étalage de morale.

Une après-midi, dans une des ruelles de Drury Lane, une belle grosse Irlandaise, ivre de colère et de gin, troussée jusqu’aux hanches, montrait son derrière, en signe de mépris, à une Anglaise laide et maigre, à la grande joie de la foule généralement peu choisie de ce quartier de Saint-Patrick.

Un clergyman de la haute Église, aussi raide et gourmé qu’un clergyman puisse l’être, passait juste à temps pour être témoin du spectacle. Il détourna pudiquement la tête, mais pas assez vite au gré d’une jeune dame qui marchait à côté de lui.

— Aoh ! Shocking ! Disgusting ! fit-elle. Vous avez vu, Harry ? J’en suis suffoquée.

— Je n’ai rien vu… qu’une femme ivre, chose commune dans cette paroisse de papistes.

— Oh ! Harry, la partie objectionnable de son corps était sans costume.

— Voudriez-vous dire qu’il n’était pas même couvert du vêtement de nuit ?

— Oui, Harry. Imaginez-vous cela ? Est-ce possible ?

— Je ne l’ai pas vu, répliqua sévèrement le clerc des ordres sacrés. Je ne dois pas l’avoir vu. Ni vous non plus, ma chère, vous ne pouvez, vous ne devez pas l’avoir vu. Ce serait impropre.

Tel est le fond de la moralité anglaise. Ne pas parler de choses impropres, les faire sans avoir l’air d’y toucher, et surtout ne rien voir.

Dépourvu, je l’ai confessé déjà, de ces respectables scrupules, je vais continuer en immoral foreigner à dérouler devant le lecteur certains dessous de la pudique Albion.

II
LE CABINET DE MISS RABBIT

Si ta femme, ta maîtresse, ta fille ou ta servante mérite une correction, ne te sers pour la frapper que d’une poignée de fleurs.

(Proverbe des Ksours du Souf.)

Je me demandais quel crime avait pu commettre cette jolie petite Nelly Fergusson pour exciter ainsi la colère de miss Rabbit. Nelly est une blonde à l’œil noir ; ses joues sont fraîches et douces à la vue comme les primevères au bord du bois et ses lèvres si rouges qu’on les croirait barbouillées de mûres, si bien que lorsqu’elle conjuguait le prétérit du verbe être avec son gentil accent anglais donnant aux u le son de l’ou, j’avais envie de les croquer.

Son front est caché par une broussaille touffue de petits cheveux rebelles qui donnent à sa délicieuse figure ronde un ravissant air mutin. Elle est grassouillette comme une caille en juin et depuis deux ans déjà la couturière est obligée tous les six mois d’élargir son corsage à l’endroit où se logent ses blanches pommes d’amour.

Elle a bientôt seize ans ; c’est donc déjà une grande personne et je l’admirais à travers la porte vitrée qui sépare le parlour du cabinet de miss Rabbit, la head mistress de l’orphelinat des filles d’officiers pauvres, morts au service de Sa Majesté. Par quelle étourderie une servante novice m’avait-elle introduit dans ce sanctuaire à l’usage privé de la maîtresse de céans pour y attendre l’heure du cours ?

C’est de quoi je ne me préoccupais guère, occupé que j’étais ailleurs. Un bruit terrible de tempête m’avait arraché aux annonces du Times et comme un larbin indiscret j’avais risqué un œil à un entrebâillement de rideau. Mais ma crainte d’être surpris nuisait au spectacle et les scènes les plus pathétiques furent gâtées par les calculs que je faisais en dedans de moi-même, à savoir combien il me faudrait de sauts pour atteindre, en cas d’alerte, le siège le plus voisin et m’y plonger dans les colonnes du Times.

Oui, quoi donc avait pu exciter la colère de miss Rabbit qui ne rit jamais et badine encore moins ? C’est même à cause de sa sévérité et de son inexorable justice que vestrymen, churchmen, clergymen, toute la respectabilité administrative de la paroisse, pénétrés de cet axiome que pauvreté est mère de tous les vices, l’ont, depuis dix ans, choisie pour diriger dans le droit chemin ces jeunes personnes qui, déshéritées des biens du monde, ne peuvent être traitées comme des filles de banquiers.

Sa face a la couleur des vieilles poupées de cire de Mme Tussaud, celles de rebut que l’on dissimule dans les coins, derrières les neuves et qui, après avoir servi de bouche-trous dans la chambre des horreurs, finissent dans les musées des Barnum forains où elles sont livrées à l’admiration des foules sous l’étiquette de M. de Bismarck, de Mac-Mahon ou de Louise Michel.

— C’en est trop, s’exclamait miss Rabbit, il faut en finir. Des filles élevées presque par charité n’ont droit à nulle compassion. Nelly Fergusson ! Une des plus pauvres de l’orphelinat ! La fille d’une veuve qui a huit enfants. C’est une honte en vérité !

— Madame, je vous en prie, répondait la fillette terrifiée, pardonnez-moi pour cette fois, chère madame !

— Vous pardonner ! Quelle outrecuidance ! C’est une chose à laquelle je n’avais pas songé encore. Ah ! ah ! vous pardonner !

Et elle se dirigea avec la raideur d’une marionnette dans un coin de la chambre, prit un objet qu’elle serra contre sa robe, tandis que Nelly sanglotait le visage caché dans ses mains :

« Madame, madame, je vous en prie. » Pauvre petite ! J’eusse aimé l’entourer de mes bras pour la protéger contre les violences de cette désexée, me placer entre elle et cette furie et, au risque de perdre la demie-guinée que le Vestry m’octroyait pour deux leçons de français par semaine, j’étais presque résolu à crier à cette hommasse : « Laissez donc cette pauvre enfant, vieille chèvre enragée », lorsque d’une voix brève, impérieuse, expression d’une volonté contre laquelle se seraient brisées les supplications des onze mille vierges dont parlent les pieux livres, elle ordonna à la petite Nelly de relever ses jupes et de dégrafer son inexpressible.

Ai-je bien entendu ?

Hein ! Dégrafer… et pourquoi faire ? Ne serait-ce donc pas sur ces belles joues roses qu’elle va appliquer des gifles ? J’en restais frappé de stupeur. Le Times et ses annonces m’échappèrent des mains. Je ne songeais plus à me ménager une retraite rapide et, oubliant toute prudence je collai l’autre œil à la vitre de la porte.

Oui, tant pis. Dussé-je être découvert et chassé de l’école comme un frère ignorantin, il me faut voir le pantalon de miss Nelly. Mes idées d’intervention s’étaient évanouies. Après tout cette jeune personne avait sans doute mérité une punition exemplaire. Pourquoi serais-je intervenu ? Entre l’arbre et l’écorce… Vous savez le proverbe. Du moment que la digne miss Rabbit, femme sévère mais juste, lui ordonnait d’ôter ses culottes, il valait mieux laisser la justice suivre son cours.

Et je vis son inexpressible, un pantalon comme tous les autres, blanc, en fin calicot avec une petite bordure de fausse dentelle au bas. Il cachait la jarretière, mais laissait découvert un mollet bien dodu tout habillé de bleu. Un drôle de petit tire-bouchon, comme aux polissons qui vont à l’école, frémissait par derrière.

Certes, si miss Nelly eût soupçonné que des regards indiscrets s’arrêtaient sur son inexpressible, elle eût rentré bien vite ce bout de vêtement intime, mais tout entière à sa douleur, elle ne savait que sangloter et dire :

— Madame ! oh madame ! je vous en prie, ma chère dame.

— Be quick ! faites vite, répondit sèchement madame, vous vous lamenterez après à votre aise.

Ce que c’est que l’énergie ! Cependant, je ne sais pas si je me serais laissé attendrir ; je crois que, comme miss Rabbit, j’eusse été impitoyable. Décidément, c’est une femme de tête. Elle a raison après tout. Allons, petite Nelly, je vous aime bien, j’aime à vous entendre conjuguer le prétérit du verbe être, mais il faut obéir et dégrafer culotte. Be quick ! Be quick ! On a beau être gentille, quand on mérite un châtiment, on doit le recevoir. Je ne connais que cela, moi.

C’est in petto, bien entendu, que je me disais ces paroles ; mais les eussé-je exprimées tout haut, miss Rabbit ne les eût pas entendues, la colère la rendant sourde. Lèvres pincées, œil en feu et face blême, elle répéta :

— Be quick ! Be quick !

A la vérité, cette petite Nelly était bien longue à se dégrafer.

Alors, voici que d’un autre bout de la chambre s’élève une voix aigrelette. Lentement et sentencieusement elle semble réciter un passage de l’Évangile :

— Les branches mauvaises de l’arbre malade doivent être coupées pour donner plus de force à la sève, et elles sont jetées au feu pour chauffer le bûcheron ; ainsi la grâce de Notre-Seigneur Jésus, sève sainte, ne peut pénétrer dans l’âme malade qu’à condition qu’elle ait été, au préalable amputée de ses branches mortes, qui sont les vices, par le glaive tranchant de l’humiliation, lesquels vices sont passés au feu de la honte. Madame, ne pensez-vous pas que plus profitable serait le châtiment, s’il était infligé devant la classe réunie, comme cela se pratique encore dans l’école où j’avais l’honneur d’appartenir avant d’être sous-maîtresse ici.

— Miss Gospel, répliqua sèchement la directrice, je sais ce que j’ai à faire ; seulement nous n’en finirons plus avec ces pleurnicheries si vous ne mettez vous-même la main à la besogne.

Miss Gospel s’inclina avec respect et s’avança d’un pas ferme et délibéré comme un soldat qui défile la parade. Grande, étroite, osseuse avec son long cou, son front énorme et ses cheveux coupés courts un peu au-dessous de la nuque, elle avait l’aspect d’un pommeau de canne sortant d’un fourreau de parapluie. Il était facile de voir que même aux jours les plus plantureux du printemps de sa vie, la couturière n’avait jamais eu besoin d’élargir le devant du corsage.

Mettre la main à la besogne, ce fut bientôt fait. Elle n’eut qu’à poser sa dextre sur l’épaule de la victime qui, demi-morte de peur, plia comme un roseau sous le poids d’une grue ; et en moins d’une seconde, le pantalon avait glissé jusqu’aux chevilles, tandis que jupes et chemise remontées par dessus la tête laissaient exposé au regard ce que de nos jours on ne montre même plus à M. Diafoirus.

Sans s’attarder à un spectacle dépourvu pour elle d’attrait, miss Rabbit brandit d’une façon terrible une baguette flexible que six fois elle leva et baissa avec force et méthode, marbrant les grasses chairs de cette belle fille de six longues rayures rouges.

III
FILLES FESSÉES

Que ce ne soit pas la crainte du diable qui vous empêche de faire le mal, mademoiselle. Cette menace est un propos de bonne femme ou de capucin, qui n’intimide que pour un quart d’heure et qui n’a jamais retenu personne. On oublie son devoir en sortant du sermon, si l’on est attendue avec impatience par son amant. C’est le respect humain, mademoiselle, c’est la crainte de ce monde, et non de l’autre, qu’il faut ne point perdre de vue.

(Madame de Rieux.)

Je pensais bien que le chapitre qu’on vient de lire soulèverait des protestations. Mes récits des misères et des débauches de Londres avaient déjà trouvé des incrédules même et surtout parmi quelques-uns de ceux que les haines bourgeoises tinrent pendant dix années en Angleterre, et qui, paraît-il, ayant étudié les mœurs britanniques au Café Royal et dans les divers restaurants français et tavernes cosmopolites de Soho Square et de Charlotte street, s’étonnaient que je racontasse des choses inconnues dans ces divers établissements.

« A beau mentir qui vient de loin », dit le proverbe. Mais comme Londres est à nos portes, qu’on peut en moins de dix heures être transporté du boulevard Montmartre au centre de Trafalgar Square, c’était mentir par trop impudemment.

La promiscuité étalée dans les bouges, les petites prostituées de neuf ans, les scènes de l’Arétin jouées en plein carrefour, les mères offrant leurs enfants impubères, cela se voit un peu partout, mais des filles bonnes à marier recevant le fouet dans les écoles ! histoires à reléguer au temps où la reine Anne filait ou dans les contes de Canterbury !

Parbleu, si le fait n’était pas étrange, je n’eusse pas pris la peine de le dire, et peut-être même n’aurais-je pas osé le dire, si je n’avais pu le prouver.

La Cecilia, le premier, il y a quelques dix ans, me le signala. Cet homme extraordinaire qui parlait et écrivait vingt-sept langues, réduit comme tous les proscrits à la portion congrue, donnait alors des leçons de français dans une école de filles du sud de Londres. Traversant un matin un corridor pour se rendre à sa classe, il entendit des supplications suivies d’un bruit ressemblant à ce que nos pères appelaient une cinglade, et nous, une forte fessée. Or, comme les jeunes élèves de l’école n’avaient pas moins de douze ans, le châtiment lui parut si extraordinaire en raison de la pudibonderie anglaise qu’il prit, avec toutes sortes de précautions, des informations sur la nature de ce bruit insolite, près de la sous-maîtresse assistant à son cours.

— Oh ! répondit-elle en rougissant un peu, c’est une petite fessée (little whipping) qu’on a infligée à cette mauvaise tête de miss O’Brien.

Miss O’Brien était précisément une des plus grandes élèves, superbe Irlandaise de dix-sept ans mais qui en paraissait vingt, tant la nature avait pour elle été prodigue.

— Vous ne voulez pas dire, répliqua La Cecilia stupéfait, qu’on a donné le fouet à cette grande fille ?

— Parfaitement, « le fouet », comme vous l’appelez ; c’est l’usage de la maison.

La Cecilia n’osa entrer dans de plus amples détails, et lorsqu’il me raconta la chose, elle me parut si monstrueuse que je fis comme les anciens clients des bars de Charlotte Street, je refusai d’y ajouter foi.

Ce ne fut que bien plus tard, alors que l’héroïque défenseur de Châteaudun, souffrant du mal qui devait le tuer à Alexandrie, m’ayant prié de le remplacer provisoirement dans son cours, je me trouvai à même de reconnaître la véracité du fait.

Il ne faudrait pas croire qu’il s’agit ici d’un épisode isolé, cas particulier à une école dirigée par une vieille fille hystérique qui passe ses rages de chair séchée et les colères de ses attentes déçues en meurtrissant des chairs fraîches ; il est, sinon général, au moins très commun, ainsi que le prouveront surabondamment les pages qui vont suivre.

A plusieurs reprises déjà se sont élevées des protestations indignées de pères et de mères ; mais, comme la pruderie anglaise ne permet pas que l’on touche à des questions de certaine nature, il est improper et skocking d’en parler, et sous prétexte de ne pas effaroucher les pudeurs extrêmement susceptibles des lecteurs et des lectrices, la presse entière s’accorde à mettre systématiquement la lumière sous le boisseau.

Un journal hebdomadaire, le Town Talk, a cependant attaché le grelot, entreprenant une campagne contre ces fessées scolastiques, non pas qu’il les trouve mauvaises en elles-mêmes, — « la fessée a du bon, nos aïeules étaient fouettées et ne s’en portaient pas plus mal : pourquoi nos filles ne le seraient-elles pas ? Et il est certainement plus d’une de ces grandes turbulentes, effrontées, impertinentes et paresseuses qui méritent la schlague autant et plus que les garçons », — mais il ne veut pas qu’on la donne en public.

Sous le titre indecent whipping, il publie chaque semaine une ou plusieurs lettres donnant de très intéressants détails sur ce sujet délicat et glissant et, comme disent les Anglais, très objectionnable, mais qui apportent d’étonnantes éclaircies dans ce recoin, resté jusqu’ici pudiquement voilé aux étrangers, des dessous de la pudeur britannique.

Tableaux et descriptions y sont tracés avec naïveté et franchise, mais aussi avec une précision telle que, si j’en traduisais littéralement les passages, je ne manquerais pas d’être poursuivi par notre très vertueuse magistrature, pour outrages aux bonnes mœurs.

Nous n’avons pas pris à nos voisins que les railways, les tramways, le jockey club, le five o’clock tea, et le turf, certains leur ont emprunté leur hypocrisie et comme tous les imitateurs, ont exagéré.

Je vais donc citer quelques-unes de ces lettres ou du moins en donner les passages les plus saillants.

La première est d’un gentleman nommé G. Ferguson :

« Quant à l’abominable pratique de fouetter les jeunes filles dans les écoles, écrit-il, je veux vous relater ce qui vient d’arriver dans une pension du nord de Londres à une jeune personne dont je suis le tuteur. Elle a dix-huit ans et y fut envoyée pour terminer sa dernière année d’éducation. Un soir, une des plus jeunes du pensionnat, fillette de douze ans, ayant été fort désobéissante, la maîtresse ordonna à ma pupille de fouetter en sa présence la petite dont elle retroussa aussitôt elle-même les jupons. L’autre naturellement, stupéfiée de cet ordre, refusa nettement de l’exécuter. Alors, la maîtresse, après avoir fessé très sévèrement la fillette, conduisit ma pupille dans la classe où sept ou huit autres de ses compagnes travaillaient, leur disant qu’elle allait faire un exemple. Elle ordonna à la jeune fille d’ôter sa robe et son pantalon, la menaçant, si elle n’obéissait pas, d’envoyer chercher le maître d’allemand pour la déshabiller. Affolée, elle céda et fut contrainte de se tenir devant ses camarades dans la plus humiliante et la plus indécente des attitudes, la moitié de ses effets enlevée et l’autre moitié retroussée jusque sur ses épaules, tandis que la maîtresse la frappait avec une verge de bouleau jusqu’à ce que le sang ruisselât sur les cuisses. Alors seulement elle s’arrêta et l’envoya au lit. »

La lettre suivante est signée G. Palmer :

« Pendant mon séjour à la campagne, je mis ma fille dans une école qui passe cependant pour l’une des meilleures de Bayswater. Je dus bientôt l’en retirer, et voici dans quelles circonstances. Les élèves ont de onze à dix-huit ans, ma fille en a quinze, et c’est la coutume de la maîtresse où sous-maîtresse de service, quand les leçons ne sont pas bien apprises ou même pour des causes encore plus futiles, de fouetter la coupable au milieu de la classe, jupes troussées et pantalon bas, avec une canne et souvent une forte lanière de cuir. Mais ceci n’est rien. Ma fille est arriérée en arithmétique ; aussi la maîtresse l’a placée dans une classe inférieure avec six ou sept jeunes garçons, élèves externes. Un jour ma fille et un petit garçon d’environ dix ans ne firent pas convenablement leur devoir ; aussitôt après la leçon la sous-maîtresse les conduisit à la directrice qui ordonna la peine du fouet ; elle les mena dans sa chambre et malgré les pleurs de ma pauvre fillette qui suppliait qu’on ne la fouettât pas devant le petit garçon, et d’égales supplications de celui-ci pour ne pas l’être devant une fille, ces deux femmes, après avoir déculotté le garçon, relevé sa chemise, puis mis presque à nu ma pauvre enfant qui se défendait de toutes ses forces, les couchèrent tous deux sur un sopha et les fouettèrent avec une canne, de la plus cruelle façon. »

Troisième tableau.

Il est signé Pater familias. L’auteur a craint sans doute de se compromettre, car il peut passer pour le bouquet. « Fouetter, dit-il, n’est pas une mauvaise chose, si la punition est infligée en secret. Je ne suis pas pudibond et ne fais pas de sensiblerie et je n’interviendrai jamais pour ma part, si une mère de famille ou une maîtresse de pension juge nécessaire d’infliger in strict privacy à une fille ou une élève réfractaire, eût-elle dix-huit ans, la bonne vieille fessée de nos aïeux (old fashionned whipping). Nous savons que ces demoiselles sont souvent turbulentes, désobéissantes, mauvaises têtes. Le châtiment en question est salutaire, efficace, et ne me paraît pas le moins du monde indécent, appliqué avec discrétion. Ce n’est pas plus inconvenant qu’une fille soit fouettée en privé par une femme qu’un garçon par un homme ; peut-être moins. Mais fouetter de grandes filles devant leurs compagnes est, je le déclare, hautement inconvenant (grossly improper). Les fouetter devant des hommes est absolument horrible. C’est une pratique que la législation ne devrait pas tolérer plus longtemps. Et j’ai le regret de l’avouer, la chose existe, et plus j’ai pris des informations près de mes amis, plus je l’ai trouvée commune. Dans une école religieuse de premier ordre (high class and religions school), j’ai appris de la bouche même d’un ami intime que sa fille, une jeune et belle personne de dix-neuf ans et à la veille de se marier, fut fouettée avec une branche de bouleau devant toute l’école, en présence du vicaire de la paroisse. »

Je pensais qu’après ceci on pouvait tirer l’échelle, mais à mesure que l’on s’avance dans ces mystérieux recoins, le panorama se déroule pittoresque et varié.

Quatrième tableau.

De plus fort en plus fort comme chez Nicolet.

C’est une dame, cette fois, qui écrit, et ses renseignements n’en sont que plus précieux. Elle déclare qu’étant depuis huit années dans l’enseignement elle est par conséquent en position de parler avec autorité.

La fessée, selon elle, est indispensable pour maintenir la discipline. Les élèves se rient des pensums, et les retenues, outre qu’elles sont nuisibles à la santé en privant les enfants d’exercice et du grand air, deviennent une vraie farce dont les malheureuses sous-maîtresses sont les premières victimes. Mais laissons la parole à cette dame :

« Au pensionnat que pendant plusieurs années je dirigeais en second, nous n’infligions la peine du fouet que pour de sérieuses offenses : conversations indécentes dans les dortoirs, lecture de livres prohibés (faute très commune), surprise de billets doux ou de conversation secrète avec des jeunes gens ou de petits garçons, mensonges incessants ou paresse invétérée. Le châtiment était infligé soit par la directrice, soit par une sous-maîtresse en sa présence, et un jour après la faute pour donner le temps de la réflexion.

« Le lendemain matin donc, la prière faite, la coupable était mandée dans le cabinet de la directrice qui lui ordonnait de se dépouiller de tous ses vêtements sauf la chemise. Une servante se trouvait là pour prêter main-forte. La dite servante la plaçait alors sur un canapé dans la posture obligatoire pour recevoir sur sa personne nue (on the bare person) six à dix-huit coups de baguette.

« La directrice frappait de telle sorte que souvent la jeune fille demandait grâce au premier ou au second coup ; mais je vis une fois une fillette de quatorze ans en recevoir douze vigoureux sans faire entendre la moindre plainte, tandis qu’une forte et solide gaillarde de dix-huit ans poussa des gémissements au premier. Elle cria et hurla pendant toute la durée du supplice, mais comme elle était punie pour un acte d’immoralité, elle dut le subir jusqu’au bout. Dix-huit coups lui rayèrent le bas des reins.

« La punition de ces deux pensionnaires eut lieu en même temps dans le cabinet de la directrice, mais la plus jeune étant passée la première sous la verge s’amusa fort, tandis qu’elle remettait ses vêtements, des cris et des contorsions de son aînée exécutée en sa présence. C’est même à partir de ce jour qu’on décida que les demoiselles ne seraient plus fouettées les unes devant les autres, car on s’était déjà aperçu que beaucoup d’entre elles se seraient volontiers soumises à une fessée, à condition de voir fouetter leurs camarades. « Ces jeunes personnes sont parfois si étranges ! » s’exclame la vieille dame.

Elle continue en déclarant que l’âge où le fouet agit le plus efficacement sur les filles varie entre 15 et 18 ans. « C’est l’époque, dit-elle, où les passions fermentent, prennent de la force, et il faut user d’un traitement radical. Pour les plus jeunes, quelques coups de baguette bien appliqués sur le gras des jambes ou des bras produit d’ordinaire l’effet désiré. Naturellement il n’est pas possible d’établir une règle quant au nombre de coups. Tout dépend des tempéraments et des caractères. Deux filles recevant le fouet ne se conduisent pas toutes deux de même façon sous la douleur ; les unes ont la chair plus sensible que les autres, mais en général, un coup par année est ce qu’il y a de plus équitable et de plus logique. Ainsi douze coups pour une fillette de douze ans. Une de trois lustres en recevra quinze, et ainsi de suite. »

A cette théorie si simplement exposée, je n’ajouterai pas un mot, jugeant tout commentaire superflu.

IV
LA DOMPTEUSE DE FILLES

O combien il y a d’écolières qui voudraient que fesserie fût éteinte, et que l’on n’en parlât non plus que de noces en paradis !

(Le moyen de parvenir.)

Ce n’est pas si facile qu’on pourrait le croire de dompter les jeunes misses et depuis mes Chroniques[6] sur les fessées administrées dans les pensions anglaises aux petites et grandes demoiselles récalcitrantes, le Town Talk qui a rompu avec la respectabilité et la pudibonderie ordinaires des organes britanniques, a ouvert ses colonnes à une polémique sur cet important sujet d’éducation.

[6] Ces chapitres ont paru en chroniques hebdomadaires dans le Réveil.

Pères, mères, institutrices ont écrit, les uns pour se plaindre, les autres pour demander que les choses restassent dans le statu quo. D’honnêtes matrones ayant reçu le fouet dans leur enfance et leur adolescence et ne s’en étant pas plus mal portées depuis, demandent avec aigreur pourquoi leurs filles seraient exemptées de cette petite correction.

C’est ce qui s’appelle être conservateur jusqu’au bout des doigts ; et comme l’Angleterre est avant tout le pays des excentricités, on devait s’attendre à une foule de discussions sur ce thème, pourtant bien scabreux à étaler aux yeux du public.

Les partisans de la fessée, les seuls dignes de nos études, se divisent en deux camps : les uns, les timides, la veulent privée, au coin du feu, sur le lit de la maîtresse d’école, dans le secret de l’intimité comme toutes les vraies joies de la famille ; les autres, et ce sont les plus nombreux, la désirent publique.

Voici les objections d’une maman en faveur de cette dernière forme. Je n’ai pas besoin de dire que je traduis textuellement du journal précité, portant la date du 30 décembre. Ce n’est plus une primeur, mais il est des fruits qui sont toujours de saison.

« Je suis fortement en faveur de la fessé publique, écrit cette dame, parce que la publicité est le meilleur préservatif des excès. Une femme est généralement beaucoup plus cruelle qu’un homme dans le châtiment qu’elle inflige. Il n’y a rien chez elle de la justice calme, mêlée de dégoût, si visible chez le principal de nos grands collèges lorsqu’il se sert de la verge. Une de mes amies, sous-maîtresse dans un pensionnat de filles, m’a affirmé que la directrice fouettait en privé ses plus grandes élèves avec une telle violence, que le sang ruisselait sur les cuisses ; et il arrivait souvent que comme préliminaire au supplice cette dame exposait pendant une heure les jeunes personnes dans la posture traditionnelle, avant de leur donner le fouet. C’est un fait physiologique bien connu, que la vue du sang a un plus grand effet sur les femmes que sur les hommes, elles éprouvent d’abord un sentiment pénible, mais bientôt s’endurcissent et s’échauffent. La fessée publique, au contraire, est toujours accomplie avec une formalité froide, et la présence des sous-maîtresses et des élèves tempère les excès.

» Dans les écoles de jeunes garçons tenues par des femmes, toute fessée privée devrait être défendue. En maints endroits, on a vu, derrière la punition, le vice se glisser. Parents, soyez avertis ! En outre, la crainte d’une scène ridicule pousse les enfants à se soumettre tranquillement à un châtiment public, tandis qu’en particulier, ils résistent, se défendent et s’exposent ainsi à d’indécentes luttes et à d’indécents étalages. Tous les parents devraient apprendre à leurs enfants à supporter la souffrance bravement et sans plainte. J’ai connu une jeune fille qui s’est laissé amputer de deux doigts sans pousser un cri ; et comme on louait son courage, elle répondit : « Étant à l’école, j’ai enduré beaucoup de fessées qui m’ont fait bien plus de mal que cette amputation, et je gardais le silence, car si l’une de nous criait ou gémissait, toutes ses camarades se moquaient d’elle et la tourmentaient pendant le reste de la journée. »

Prôner le fouet comme moyen d’augmenter le courage et la résistance à la douleur, ne pouvait entrer que dans les cervelles britanniques !

Et maintenant laissez-moi vous décrire une fessée exécutée selon les minutieuses règles de l’art.

Je fais bien observer aux lecteurs que c’est une maîtresse de pension qui parle, que je traduis textuellement la lettre comme j’ai traduit les précédentes, et que je renvoie ceux qui me taxeraient d’exagération au numéro 156 du Town Talk.

« Je dirigeais avec succès depuis dix ans une grande école de demoiselles lorsqu’un jour, une vieille amie à moi, une veuve, me demanda la faveur de prendre sa fille qui, en l’espace de dix-huit mois, avait été chassée de trois pensionnats à cause d’un caractère si indomptable que personne ne pouvait en venir à bout.

» J’avoue que ce fut avec répugnance et hésitation que je consentis à m’en charger. Avant de me quitter, mon amie me prévint que sa fille avait été fouettée très sévèrement dans son dernier pensionnat, mais que cela semblait l’avoir plutôt endurcie que corrigée ; néanmoins elle me laissait toute latitude d’agir à ma guise.

» Quelques jours après, m’arrive une forte et vigoureuse luronne de quinze à seize ans, très jolie et très développée. C’était miss Arabella. Dès le premier jour, sa conduite fut abominable (unruly and disgraceful).

» Après l’avoir réprimandée sérieusement et vainement à plusieurs reprises, je lui ordonnai de me suivre dans mon cabinet et, la jetant en travers sur mes genoux, je la troussai et la fouettai vigoureusement avec ma pantoufle. Elle ne fit que rire.

» Sa conduite ne changeant en rien, et, voyant qu’il fallait en arriver aux grands moyens, je la pris dans ma chambre à coucher, lui ordonnai de se dévêtir, de s’allonger sur mon lit et alors je lui donnai de toutes mes forces sur le bas des reins dix coups de la verge dont je me servais pour les petites filles.

» Ce châtiment lui cuisit fort, mais elle emporta sa cinglade en me riant au nez. Je sus peu de temps après par une des sous-maîtresses qu’elle en avait fait des gorges chaudes avec ses camarades en leur détaillant les péripéties.

» Sa conduite devint bientôt si insupportable, que je la prévins, après avoir encore essayé la douceur et l’avoir gentiment réprimandée, que si elle continuait, je me verrais forcée de la fouetter publiquement devant la pension réunie. Décidée à me braver, miss Arabella fut, dès le lendemain, plus indisciplinée que jamais, à tel point qu’à la fin de la classe elle jeta son livre à la tête de la maîtresse de français. C’était trop. J’allai au jardin, je choisis de fortes branches de bois vert dont je façonnai une verge. Je pris ensuite une de mes robes et la fendit de chaque côté, par derrière, depuis la taille jusqu’au bas.

» Puis aidée par mon mari, je fis les préparatifs suivants : un grand et solide pupitre dont je me servais pour mes leçons fut placé au bout de la classe avec une chaise haute à côté. Sur le pupitre et sur la chaise je fixai un coussin.

» Aussitôt que les élèves et les sous-maîtresses, à l’exception de l’institutrice française qu’Arabella avait insultée, furent entrées, j’envoyai chercher Jane, ma femme de charge, solide matrone de trente-cinq ans, puis ayant fait avancer Arabella, je lus à haute voix le détail des méfaits dont elle s’était rendue coupable, et déclarai que, avec l’approbation de toutes les sous-maîtresses présentes — ici, elles se levèrent et saluèrent — j’étais déterminée à fouetter la coupable devant toute l’école.

» Deux sous-maîtresses prirent alors miss Arabella, la conduisirent dans la pièce voisine, lui ôtèrent ses vêtements, moins un, retroussèrent ce dernier au-dessus de la taille, l’y fixèrent par un cordon, la vêtirent de ma robe, et ainsi accoutrée, l’introduisirent.

» Je lui ordonnai de s’agenouiller sur la chaise et de se courber sur le pupitre, où je l’attachai par les bras et le haut du corps avec de fortes courroies ; j’attachai également ses jambes à la chaise. Et lorsque la jeune personne fut ainsi placée, faisant face par le dos aux élèves, les sous-maîtresses allèrent lentement se mettre à la tête de leurs classes, me laissant avec ma femme de charge près d’Arabella.

» Je me levai alors et dis : « J’ai décidé que miss Arabella recevrait quinze coups de verge, et comme je ne veux qu’aucun sentiment de colère entre dans ce châtiment, Jane frappera sous ma direction. »

» Évidemment Arabella n’était pas à son aise, cependant elle eut l’audace de rire et de faire des grimaces à ses camarade en tournant un peu la tête et disant des impertinences que je feignis ne pas entendre.

» Jane se plaça à gauche, retroussa ses manches, prit la verge de bois vert, tandis qu’à droite, je relevais jusqu’aux épaules le morceau de robe dont j’avais décousu les lés, et l’exécution commença. La coupable cria, pleura, demanda grâce ; je fus inflexible. Elle reçut ses quinze coups. Puis aidée par Jane et les sous-maîtresses, je rajustai sa robe, la détachai, et tandis qu’elle sanglotait convulsivement, je la conduisis dans une chambre où je lui fis donner un verre de vin de Porto, et où pendant deux jours sur ses supplications, je lui permis de rester et d’avoir ses repas. Le troisième jour, elle reprit sa place dans la classe.

»  — Qui de vos lecteurs peut appeler cela une indécente fessée ? ajoute naïvement l’excellente dame. Peut-être objectera-t-on que la correction a été trop sévère, mais il faut se rappeler que de plus douces mesures n’ont pas eu d’effet et surtout qu’à partir de ce jour jusqu’aux vacances — l’espace de trois mois — cette demoiselle si intraitable n’a plus donné lieu à une seule plainte ! »

La fin justifie les moyens.

V
DOCUMENTS HUMAINS

Là commençai à penser qu’il est bien vrai ce que l’on dict, que la moitié du monde ne sçait comme l’aultre vit. Vu que nul avoit encores escript de ce pays là…

(Rabelais.)

Je n’aurais certainement pas ramené sur le tapis ce sujet grassouillet et délicat si le récent pamphlet de l’auteur anonyme de la Voisine de John Bull ne m’y avait poussé. Cet aimable voisin, outre qu’il nous gratifie de toutes les laideurs physiques et morales et de tous les vices publics et privés, accuse les maîtresses de pension françaises de faire un abus immodéré du fouet. « C’est, dit-il, la punition ordinaire pour filles petites et grandes. » Si, en effet, on peut encore dans certaines écoles congréganistes donner quelquefois la fessée à des enfants au-dessous de dix ans, je ne pense pas qu’il soit jamais arrivé, quelque envie que puissent en avoir parfois les bonnes sœurs, d’infliger cet humiliant châtiment à des jeunes filles de seize à dix-huit ans, et surtout, comme le cas se présente, paraît-il, quelquefois, d’après ce que nous avons vu précédemment, sous les yeux du vicaire paroissial !

Donc, ce que l’enquête commencée et poursuivie par le Town Talk en dépit des cris d’indignation des vieilles dames et surtout des vicaires, a pleinement démontré que cette antique habitude de la cinglade n’est pas particulière aux écoles de filles, avec ou sans l’approbation des parents — car il est reconnu par un nombre formidable de pères et de mères de famille, que le fouet est absolument logique, rationnel, moral et surtout efficace à l’égard des grandes demoiselles récalcitrantes et de plus, une institution respectable, ancienne et vraiment nationale — mais que la chose est pratiquée plus qu’on ne le croit généralement par des matrones hypocondriaques et de vieilles vierges hystériques à l’égard de leurs jeunes servantes, et qui éprouvent, paraît-il, un plaisir sadique à repaître leurs regards des contorsions et des souffrances de la victime.

J’ai dit institution ancienne et vraiment nationale, et pour beaucoup de mes lecteurs j’ai l’air de faire une mauvaise plaisanterie ; rien, néanmoins, n’est plus vrai et plus sérieux. Les récits abondent, prouvant l’antiquité et le respect attaché à cet usage tout saxon. Au siècle dernier, les filles de toutes classes et de tous âges, petites marquises ou petites paysannes, étaient fouettées par leur mères jusque bien au-delà de leur nubilité, jusqu’au delà de leur adolescence, jusqu’à la veille de leur mariage même, et l’on vit quelquefois de désobéissantes et têtues célibataires de 40 à 45 ans, fouettées par les vieux parents. Ceux qui doutent de la véracité de ces faits n’ont qu’à consulter la littérature de cet époque et particulièrement la vie du célèbre docteur Johnson.

Pas de matrone d’alors n’était jugée bonne et digne mère, soucieuse de ses devoirs, si elle ne savait appliquer le fouet avec vigueur et sévérité, et les dames du plus haut rang, les reines de la mode, tiraient entre elles vanité de leur habileté et de la grâce merveilleuse avec laquelle elles administraient une vigoureuse fessée. Elles se donnaient quelquefois de petites représentations, s’invitant les unes et les autres dans leur boudoir pour étaler leur art, comme à une sorte de concours dont le derrière d’une servante, d’un page ou d’une fille de charité faisait le spectacle et les frais.

Il n’y a pas bien longtemps, c’est-à-dire au commencement de ce siècle, les enfants et adolescents des deux sexes des orphelinats, dont les matrones ou directeurs avaient à se plaindre, étaient fouettés de la blanche main des ladies investies du patronage de l’établissement, et qui visitaient à cet effet la maison une ou deux fois par semaine. Et la pauvre fille de chambre qui, en coiffant sa maîtresse, lui arrachait maladroitement quelques cheveux, était certaine de recevoir aussitôt sur la partie objectionnable de son individu une correction manuelle, aussi bien que le groom qui répandait une sauce ou brisait un flacon.

Voilà certes des documents humains, et, je le répète, ils abondent, et le curieux sceptique qui sait bien ce que cachent la cuirasse de carton de l’hypocrisie moderne et les piètres mensonges de ce que nous appelons les convenances sociales, peut fouiller, sans jamais craindre de revenir bredouille, les fourrés et les bruyères de l’histoire des mœurs des classes dirigeantes du passé, car il y apprend à chaque découverte comme il faut rire des vertus de celles du présent.

Et ainsi que le disait J.-B. Rousseau :

Ce monde-ci n’est qu’une œuvre comique

Où chacun joue un rôle différent,

Là, sur la scène, en habit dramatique,

Brillent prélats, ministres, conquérant.

Pour nous, vil peuple, assis au dernier rang,

Troupe futile et des grands rebutée,

Par nous, d’en bas, la pièce est écoutée.

Mais nous payons, utiles spectateurs

Et, quand la farce est mal représentée,

Pour notre argent, nous sifflons les acteurs.

VI
LETTRES ÉDIFIANTES

Ici je ferai fin à ce livre ; la teste me faict un peu de mal, et sens bien que les registres de mon cerveau sont quelque peu brouillés de cette purée…

(Rabelais.)

« Au fond, il n’y a ni crimes, ni délits ; tout n’est que convention, écrivait Aurélien Scholl. Les boulevards, les rues, le Palais de Justice, les prisons, les églises, ne sont que des décors. » Effaçons le mot crime et laissons l’autre, le délit, qui n’est qu’une infraction à une loi, votée souvent par une poignée d’imbéciles, ou d’hypocrites, ou de vicieux ; ou une infraction à la morale du jour, aussi variable et élastique que la conscience des juges qui, en tant que délit, n’existe que suivant l’interprétation que trois bonshommes plus ou moins éclairés, plus ou moins ennuyés, prévenus ou tartufes, donnent à ce texte de loi.

Et la preuve est que le même acte condamné par un tribunal est absous par le tribunal voisin, et qu’un fait qualifié outrageant les bonnes mœurs dans un pays est prôné dans celui d’à côté comme indispensable au maintien des bonnes mœurs.

Affaire de mode, d’appréciation, de milieu, des préjugés, de point de vue, d’époque.

Nulle idée d’indécence n’était autrefois attachée à la peine du fouet en public. C’était la punition légale et ordinaire pour quantité de délits. Le coupable, homme ou femme, était dépouillé de ses vêtements, lié derrière une charrette et exposé ainsi jusqu’à ce que l’exécuteur accomplît son œuvre. Sous le règne d’Élisabeth, un décret du Parlement ordonna que tout vagabond — mâle ou femelle — fût fouetté en place publique les jours de marché jusqu’à ce que le corps fût en sang.

Jusqu’en 1817, femmes et jeunes filles reçurent ainsi le fouet avec la sanction de l’aristocratie, de la magistrature et du clergé. Ce ne fut que vers cette époque que l’opinion s’éleva contre ces exécutions sur les femmes nues en présence des hommes, et le Parlement les fit cesser, du moins publiquement, car elles continuèrent dans les prisons longtemps après.

Je ne parle pas, bien entendu, du chat à neuf queues, martinet à neuf lanières de cuir, encore en usage dans les geôles, qui l’était aussi il n’y a pas dix ans dans l’armée et la marine, et ne s’applique que sur le dos et les reins, mais du vrai fouet dans son cynisme brutal et grossier, l’indécente fessée enfin.

Et cependant, voilà qu’un gentleman de la vieille roche s’indigne de cet adjectif indécent accolé au substantif fessée, et s’en plaint dans une lettre. Je copie :

« Voulez-vous, mon cher monsieur, me permettre de vous faire observer que l’épithète d’indécent ne devrait s’appliquer que dans le cas où des filles sont fouettées par des hommes et de jeunes garçons par des femmes, surtout si filles et garçons sont pubères. Alors c’est une grossière indécence et j’espère que votre voix s’élèvera pour détruire une telle iniquité. Mais quelle indécence y a-t-il à ce que le fouet soit infligé par des personnes du même sexe ? Les jeunes filles des pensions et des écoles sont accoutumées à se voir nues les unes les autres au dortoir et au bain. Rien donc d’indécent à ce qu’on fouette une compagne en leur présence. La majorité de nos correspondantes, maîtresses de pensionnats, s’accordent à reconnaître qu’une fessée en public est plus efficace qu’en privé. Et à l’appui de ceci, permettez-moi de terminer en altérant légèrement Shakespeare :

How oft the sight of the reward of ill

Makes good deeds done !

» Que de fois la vue des suites du mal fait naître les bonnes actions ! »

Cette étude sur l’objectionnable des jeunes Anglaises est plus longue que je ne pensais la faire, et je croyais avoir complètement épuisé le sujet dans mes précédents chapitres. Grave erreur, je n’en étais qu’aux préliminaires, car ce que j’ai écrit ne pourrait guère servir que d’avant-propos et d’introduction à ce que j’aurais encore à dire si je voulais tout raconter.

Si j’ai ajouté un nouveau chapitre, c’est que force lettres sont venues me relancer dans ma solitude du Kent pour m’engager à poursuivre, mais j’ai dit dans un précédent chapitre le motif qui m’empêchait non seulement de donner des détails, mais de simplement traduire ce qui ouvertement se publie dans la pudique Albion.

Il n’y a pas un crime, dit encore Aurélien Scholl, dont l’exemple ne soit donné d’en haut. » J’ajoute : ni une folie, ni une sottise, ni une excentricité, ni un vice, ni une aberration.

Je parlais d’honnêtes et hautes dames qui éprouvent un singulier plaisir à fouetter les petites pauvresses, les grooms et les filles de chambre, et voici que je trouve dans l’Histoire de la Verge (History of the Rod), par un clergyman de l’Église anglicane, le révérend W. M. Cooper, à la page 257 — vous voyez que je ne cite pas de mémoire et que je mets les points sur les i — que l’impératrice de Russie, celle que l’histoire a appelée la grande Catherine, raffolait de ce petit divertissement : « Elle ne dédaignait pas de se servir personnellement de la verge et, par le fait, la cinglade (whipping) était pour elle un passe-temps ou plutôt une passion. Elle fouettait ses filles de chambre, ses habilleuses, ses cuisinières, ses pages, ses valets de pied, lorsqu’elle était ennuyée et trouvait à cet exercice un grand confort et une amusante distraction ; les filles étaient hissées sur le dos des laquais, et les laquais à leur tour sur le dos des filles… » etc., etc. Glissons et n’insistons pas, car j’ai hâte d’arriver à mes lettres édifiantes, non celles que j’ai reçues, mais celles encore cueillies çà et là dans le Town Talk et que je livre expurgées comme les vieux livres à l’usage du dauphin, afin de compléter l’édification du lecteur sur l’éducation donnée aux demoiselles du Royaume-Uni.

La première, celle d’un autre gentleman qui signe gravement a married man of forty (un homme marié de quarante ans) sans doute pour se donner un plus haut caractère de sérieux et de respectabilité, trop longue et contenant des passages trop objectionnables pour être entièrement traduite, se termine ainsi :

« Je n’hésite pas à déclarer que la fessée est nécessaire à la fois pour les garçons et les filles, mais au-dessus de 9 ou 10 ans elle doit être infligée par une personne du même sexe, autant que faire se peut. Je ne vois cependant nulle indécence à ce qu’une femme de trente-cinq ans fouette un garçon de douze ou treize ans ni à ce qu’un père fouette ses filles, quand il en voit la nécessité, à moins toutefois qu’elles n’aient pas plus de seize à dix-sept ans. J’ai moi-même fouetté plusieurs fois les miennes, et ai obtenu de bons résultats.

» Mais de même que je crois à la nécessité et à la bienséance (propriety) du fouet avec la main, je dois emphatiquement déclarer que, excepté pour les garçons au-dessus de douze ou treize ans, la verge de bouleau est beaucoup trop cruelle et que son application sur les filles est, à mon opinion, brutale. La fessée manuelle sur la partie nue de la coupable, est assez sévère, et j’en ai de nombreuses preuves par ma femme, propriétaire d’une école de demoiselles. » Suit la description détaillée de plusieurs de ces châtiments que je n’oserais donner ; puis le bonhomme continue avec flegme :

» Plus d’une forte fille de dix-sept ou dix-huit ans pousse de véritables hurlements en recevant cette punition, qui a l’avantage de ne laisser d’autres marques que des rougeurs passagères sur la peau blanche. »

L’homme marié de quarante ans a la bonté d’informer ses lecteurs que naturellement il n’a jamais été témoin de ces exécutions, et cependant, continue-t-il, je fus une fois, et une fois seulement, appelé pour fouetter une des élèves de ma femme, et comme cette jeune personne avait commis une faute d’indécence, je ne pense pas être à blâmer. Je la conduisis dans ma chambre, et avec l’aide d’une file de service, m’étant assuré de sa personne, je levai ses vêtements, mis à nu la partie inférieure de son dos, et lui donnai le fouet de ma propre main.

» Aucune des autres élèves ne l’a jamais su, c’eût été une humiliation inutile et, quelque temps après, la mère de la jeune demoiselle vint m’adresser pour ce fait des remerciements chaleureux. »

Je le répète, j’ai passé une partie de la lettre dont il m’eût été impossible de donner la traduction, mais je renvoie les lecteurs qui lisent l’anglais au numéro du 26 avril du Town Talk.

Voici une correspondance plus récente parue dans le numéro du 14 juin ; celle-ci est d’une mère de famille qui raconte un cas de sa propre expérience, et donne le fait, dit-elle, sans commentaires. Il n’en est, du reste, pas besoin.

« Mistress A… se plaignit au révérend M. B… de la mauvaise conduite de sa fille aînée, Isabel, âgée de quinze ans. Elle avait commis une faute sérieuse et méritait le fouet. Mais miss Isabel, belle et forte fille, déclina de recevoir le fouet ; aussi mistress A… pria-t-elle le clergyman d’officier en cette circonstance à la place du père défunt.

» En conséquence, miss Isabel fut appelée et engagée à s’étendre sur le sopha et à relever ses jupes. Elle refusa ; le recteur alors s’empara d’elle, la jeta sur ses genoux, et la frappa de sa canne sur toutes les parties du corps qu’il pouvait atteindre, pendant la lutte. Ceci, lui fut-il dit, était seulement pour la châtier de son impudence ; maintenant, elle devait se soumettre à la punition méritée pour sa faute. Bref, elle eut à retirer son pantalon, à se placer elle-même en position (place herself in position) et à recevoir sans plus de résistance la vieille cinglade (an old fashionned spanking), d’abord de la main du révérend M. B… et ensuite de celle de mistress A… La douleur fut cuisante, mais, naturellement il n’y eut nulle injure physique (no physical injury) et Isabel dut, dans cette ignominieuse position, remercier sa mère et l’ami de sa mère, après on lui permit de rajuster ses vêtements et de se retirer. La mère a déclaré que, depuis, sa fille était complètement changée et devenue une jeune personne accomplie. »

On le voit, les lettres que publie hebdomadairement le Town Talk apportent de piquantes révélations sur les dessous de la société anglaise, et montrent naïvement ce qui se cache derrière ses décors d’honnêteté et de décence.

Les jeunes misses, beaucoup plus délurées que nos demoiselles, moins niaises et plus indépendantes donnent, paraît-il, du fil à retordre aux maîtresses de pension. Ce ne sont pas de petites brebis que le pasteur ou la pastourelle conduit paisiblement ainsi qu’un docile troupeau, mais des chevrettes récalcitrantes et fantasques bravant l’autorité, faisant tapage et flirtage en dépit du qu’en dira-t-on.

« Personne, excepté ceux qui ont charge de filles, écrit piteusement un autre correspondant qui signe Pro Rod (Pour la trique), ne peut savoir combien elles sont désobéissantes, turbulentes, déréglées ; et à moins que la maîtresse qui les dirige n’ait tous pouvoirs sur ses élèves, elle doit abandonner l’espoir de se faire obéir. »

Aussi nombre de matrones s’accrochent-elles à la verge séculaire comme à un bâton de commandement, prétendant que, si elle était plus en usage, il serait plus aisé de maintenir la discipline, spécialement chez les grandes demoiselles, et que celles-ci surtout ont plus besoin du fouet que les petits garçons.

« Il est absurde de s’imaginer qu’une grosse et impertinente fille de seize ans (sturdy young hussy of sixteen), écrit une directrice d’école publique, peut être corrigée par des pensums ou des remontrances ; une souple et solide branche de bouleau est ce qu’il y a de mieux, particulièrement si on la trempe au préalable dans l’eau pour en augmenter les propriétés mordantes, et à défaut une canne de jonc d’un penny ou même une cravache de dame, pour les jeunes personnes très développées. Une lanière écossaise en cuir (tawse) n’est pas à dédaigner. Et quand on s’en est servi pendant quelque temps, sévèrement, sans faiblesse, à nu, et sans crainte d’injurier la santé de la délinquante, rien que la menace d’une expérience nouvelle fait rentrer les plus récalcitrantes et les plus arrogantes dans l’humilité et le devoir. »

Je termine, car je suppose les lecteurs pleinement édifiés.

Au cas contraire, je leur répondrais comme maître Alcofribas : « Bonsoir, messieurs, PARDONNATE MI ; et ne pensez tant à mes faultes que ne pensez bien ès vostres… Si vous me dictes : « Maistre, il semblerait que ne fussiez grandement sage de nous escrire ces balivernes et plaisantes moquettes ; » je vous respond que vous ne l’estes guères plus de vous amuser à les lire. »

VII
PENSIONNAIRES

Je crois que l’on trouvera mes petites Anglaises un peu trop libres, un peu trop hardies, exagérées, chargées, en un mot hors nature, et, en conséquence, que l’on croira devoir tirer de cette histoire (fondée sur des faits d’une authenticité incontestable), cette conclusion qu’elle est une censure des mœurs anglaises.

(Justin Amero, Les jolies filles de Grovenhill.)

On comprendra facilement, d’après les documents qui précèdent et dont je laisse toute la responsabilité à la feuille qui la première les a livrés au public, que la modestie des jeunes pensionnaires doit avoir quelquefois beaucoup à souffrir. Aussi, s’étonnera-t-on médiocrement en apprenant, toujours sur la foi du même organe, que les pensionnats en général ne sont pas précisément des temples de chasteté. La tendre innocence n’y serait guère plus en sûreté que dans certains couvents célèbres, et la timide et rougissante demoiselle en saurait aussi long, théoriquement du moins, sur des sujets scabreux que la petite rôdeuse nocturne des parcs et des carrefours.

Notez, et je ne saurais trop le redire, que ce n’est pas moi qui avance ces faits ; aussi, pour me décharger de toute accusation d’exagération et de parti pris de malveillance, je m’empresse de m’abriter derrière les guillemets de l’emprunt :

« La pensionnaire de « fiction » nous est familière à tous. On a fait d’elle les esquisses les plus attrayantes. Elle est tout innocence ou tout ignorance, deux termes identiques en ce cas. Des mystères de l’alcôve, auxquels tôt ou tard elle doit être initiée, elle est généralement censée ne savoir rien ou moins que rien. Poëtes et romanciers insistent sur cette enfantine et radieuse candeur. Qu’une telle ignorance soit une qualité qu’il faille cultiver comme les rimeurs et les confectionneurs de nouvelles semblent le croire, c’est une question à débattre ; mais avouons qu’en réalité elle est d’une rareté extrême.

» Elle peut exister, sans nul doute, et nous serions désolés d’affirmer qu’elle est aussi éteinte que certaines races antédiluviennes ; mais la pure et innocente pensionnaire du XIXe siècle en sait fort long sur bien des choses qu’elle est supposée ne pas connaître, et le mystère même dont ces choses sont entourées a pour résultat immédiat d’appeler toute son attention.

» Nous nous aventurons donc jusqu’à avancer hardiment que si ces mêmes rimailleurs et écrivassiers pouvaient, sans crainte d’être vus, entendre les conversations courantes des élèves des plus respectables et des plus recommandables pensionnats, ils ouvriraient considérablement les yeux et les oreilles. »

L’auteur de l’article entre dans des détails qu’il me serait impossible de reproduire et qui tendraient à démontrer par quantité de faits dont il affirme posséder les preuves que nombre de ces vierges saturées de parfums bibliques sont dignes en tous points de s’ébattre dans l’île chantée par Baudelaire dans ses Femmes damnées :

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos. . . . . . . . . . . . . .

« Tout cela, continue le reporter de ces mœurs… légères, ne peut être ignoré. Il n’est pas possible que les maîtresses et les sous-maîtresses, aux soins desquelles sont confiées tant de filles de tout âge, restent dans un état de candide inconscience de ces turpitudes commises en quelques sortes sous leurs yeux. Cependant nulle n’en souffle mot. Une misérable fausse pruderie, la plus grande malédiction qui pèse sur l’Angleterre, tient les bouches closes. On aurait honte de prononcer une parole qui pourrait choquer la modestie des coupables. Et, en attendant, ces jeunes filles détruisent à plaisir et faute d’avis salutaire, cette innocence et cette même modestie qu’elles devraient si soigneusement conserver… Quelques avis donnés discrètement par une directrice sage et dévouée arracheraient annuellement des milliers de jeunes personnes à des pratiques dégradantes pour le corps et pour l’âme. Mais ces quelques mots, il faudrait nécessairement les lâcher, explicites et crus ; et l’imbécile pruderie, qui passe dans ce pays pour de la moralité, nous contraint tous à un silence cent fois plus destructif que la guerre ou la peste.

» Jusqu’où s’étendra cette abomination ?

» Les docteurs eux-mêmes gardent sur ce sujet un étrange mutisme. Ils savent sûrement, et ils ne peuvent manquer de savoir, combien ces détestables habitudes sont propagées. L’hystérie, si commune chez les filles, et quantité d’autres formes de désordres nerveux, sont neuf fois sur dix la conséquence de ces pratiques. Elles dévorent le sang et la vie jusqu’au cœur de la plus tendre et de la plus délicate moitié des jeunes générations. Elles infusent les germes de faiblesse, de ruine, de folie, dans celles qui sont appelées à devenir les mères des Anglais de l’avenir.

» La contagion marche d’un pas sûr au travers du pays et s’y étale sans entraves. Pourquoi donc les docteurs n’avertissent-ils pas les parents des dangers qui menacent leurs enfants ? Les parents, hélas ! en savent autant qu’eux ; mais ils ont tous la placide imbécillité de croire que, si la jeunesse est corrompue, leur seule progéniture échappe à la corruption ; et si même un docteur osait s’aviser d’ouvrir les yeux à une mère sur les habitudes vicieuses de sa fille, il recevrait sûrement un prompt et énergique congé[7]. »

[7] Town Talk, The horrors of girls’ Schools.

Et, dans un autre numéro, le même journal revient à la charge :

« Je déclare sans la moindre hésitation, dans l’intérêt des parents, à quelque rang de la société qu’ils appartiennent, que la majorité de nos pensions de jeunes filles sont des antres d’iniquité, et que c’est à leur néfaste influence que beaucoup d’infortunées doivent les premiers pas faits dans le chemin du déshonneur. Je ne veux pas outrager cette légendaire pruderie qui nous a rendus fameux, nous autres Anglais, car alors je dévoilerais des choses telles qu’elles soulèveraient un si terrible cri d’indignation contre ces écoles de pestilence, que le public ne serait satisfait que lorsqu’il les aurait vu raser du sol. Les maisons d’éducation pour les garçons valent-elles mieux ? Interrogez les médecins. Moi, je n’ose répondre[8]. »

[8] No 267. Dans une lettre adressée au Town Talk sur le même sujet, le correspondant déclare que, dans la plupart des pensionnats, le moral des filles diminue à mesure qu’elles grandissent. « Plusieurs jeunes personnes qui passaient pour accomplies furent aperçues d’une fenêtre engagées dans une occupation horrible à voir. Croyez-vous qu’on les ait renvoyées de l’école ? Non, certes, car le pire de ceci est qu’une maîtresse n’oserait jamais avouer aux parents que de telles abominations se sont passées chez elles. Tous retireraient aussitôt leurs enfants. Ce serait la ruine de sa maison. »

Je n’ai pas à insister ; mais j’ai trouvé curieux, instructif, édifiant et à la fois plaisant d’extraire d’une feuille anglaise dont la vente est considérable cette opinion de journalistes anglais sur la moralité et les vertus si hautement prônées de la fine fleur de la jeunesse britannique.

Il n’est pas, je le pense, de meilleure réponse aux accusations incessantes d’immoralité, d’impudeur et de dévergondage dont nous accablent nos chastes voisins. Romans français, théâtre français, mœurs et coutumes françaises, tout est indécent, objectionnable, shocking ! On n’ose en parler que comme de choses déshonnêtes et malpropres, nez bouché et paupières basses. Un journal satirique illustré, le Fun, représentait l’autre jour le vertueux John Bull repoussant notre littérature avec des pincettes. Le dessin eut un succès fou.

Tout cela est très risible, en effet. C’est la parabole de la poutre et de la paille dans l’œil, que Jésus raconta, voici bientôt deux mille ans, aux pharisiens de la Judée, ancêtres de ceux de la Grande-Bretagne.

VIII
LA LIVRÉE CONQUÉRANTE

L’espérance et la consolation naissent des affections sociales.

(Lord Beaconsfield, Vivian Grey.)

Dernièrement un révérend clergyman visitant une école publique, questionnait une fillette de six à sept ans, dont la physionomie intéressante l’avait frappé.

— Quel est votre nom, petite fille ?

— Mary Jane.

— Et quel est le nom de votre mère ?

— Maman, c’est mistress Cole.

— Et que fait votre papa ?

— Mon papa ?

— Oui, comment votre papa gagne-t-il sa vie ?

— Oh ! J’en ai beaucoup, monsieur, mais je crois qu’ils sont tous cochers.

Je ne sais si les nombreux papas de la petite Mary Jane Cole étaient de vulgaires cabmen ou des cochers de bonne maison ; mais depuis quelque temps les exploits des gentilshommes du fouet se sont partagés, avec ceux des don Juan du grand monde, les éclats de trompette de la scandaleuse renommée. Comme variante au refrain de la chanson parisienne, On n’entend parler que d’malheurs ! les Londonniens pourraient dire :

On n’entend parler que de cochers

et de leurs hauts faits sur les champs de bataille cythéréens.

Les amours des grandes et petites dames pour leur valet de pied, leur cocher ou leur groom ne sont pas chose nouvelle et, sans remonter à Mme Putiphar qui peut passer pour la patronne de la congrégation, les histoires secrètes de tous les pays à toutes les époques, les mémoires privés et les chroniques scandaleuses, y compris celles de l’Œil-de-Bœuf, témoignent en bien des pages de ces bizarreries du goût, en même temps qu’elles prouvent que, quand il s’agit de « l’affaire de canapé », comme disait Napoléon, le cocher vaut souvent mieux que le maître, et Lafleur remplace avantageusement M. le marquis.

Les reporters des équipées de la haute vie parisienne racontaient récemment un nouvel exemple de ces fantaisies hystériques, l’histoire d’une jolie mondaine, partisante de l’égalité sociale, enfuie dans un hôtel du West-End de Londres pour y cacher de phaétonesques amours.

Mais la terre vraiment classique de ces frasques est la vertueuse Angleterre : phénomène facile à comprendre en raison de l’excessive liberté dont jouissent les demoiselles d’une part, et de l’autre la bonne mine obligatoire, sine qua non professionnel de messieurs de la livrée.

Imaginez une jeune amazone forte en santé, mais faible en expérience, surexcitée par les capiteuses odeurs printanières, stimulée par un temps de galop, émotionnée par de récentes lectures ou les yeux ardents de cousins amoureux mais timides, chevauchant dans un bois, seule à seul avec un jockey entreprenant, et dont une culotte en peau de daim rehausse la prestance et la vigueur.

John aide miss ou mylady à descendre et à monter, lui donne respectueusement quelques petits conseils équestres ; il dit son mot, on l’encourage. Pendant que personne n’est là, on peut bien mettre la respectabilité de côté et s’amuser des histoires du groom, et il en sait de belles sur les gens de mylord A… et la femme de chambre de lady Z… Les cancans de l’office ne restent pas en arrière des médisances du salon. John raconte bien, et n’est pas si bête qu’il en a l’air. Quand il place le pied de miss ou mylady dans l’étrier, il sait faire comprendre combien il le trouve mignon, et combien aussi l’habit de madame se moule divinement sur de puissants reliefs. Ah ! mon Dieu ! John est un homme, après tout, et si bien dans sa culotte collante !

Eh quoi ! vous vous récriez ? Il n’en faut pas davantage, cependant. Et la preuve qu’il n’en faut pas plus, c’est que les cas de séduction de John sur miss ou mylady sont nombreux et pressés. Il ne se passe guère de mois qu’on ne raconte l’elopement d’une dame ou d’une demoiselle de qualité avec son domestique. Il y a même une époque toute spéciale pour cela,

Le temps où le pinson

Mignotte sa pinsonne…

et qu’on appelle elopement Season, saison des enlèvements.


A l’heure où j’écris ces lignes le West of England est encore tout atterré d’un scandale de ce genre, une dame du plus haut monde ayant échangé son mari contre son cocher ; et, dans la Cornouailles, voici qu’une jeune et belle miss, fille du principal magistrat du comté, disparaît avec le groom du papa. Dans la même semaine, une autre young lady, élégante et accomplie, disent les journaux qui relatent le fait, se lance dans le vaste monde, avec l’ami de son cœur, jeune écuyer aux gages qui la suivait dans ses promenades équestres.

Mais ce n’est pas toujours au salon que les Lovelace de l’office ou de l’écurie vont chercher leur douce Clarisse. On en voit de moins présomptueux passer à la salle d’étude.

Tout récemment, une poétique institutrice leva le pied avec le groom de sa jeune élève. Mais son bonheur fut de courte durée, hélas ! comme tous les bonheurs ! le temps de manger ses économies (à elle, bien entendu) c’est-à-dire le nombre de jours que vit une rose ; et quand il ne lui resta plus que les deux yeux pour pleurer, le larbin séducteur mais ingrat l’engagea avec un calme et un sang-froid vraiment britanniques à les porter à Belzébuth.

Ces gentlemen, du reste, une fois arrivés à leurs fins, ne se piquent pas plus que leurs maîtres de constance ni de courtoisie. La fille d’un baronnet du Middlesex ayant pris pour époux légitime l’automédon paternel, ce butor, avant même l’échéance du premier mois de la lune de miel, traita sa jeune épouse plus mal que ses chevaux, car elle fut obligée d’implorer, contre le seigneur de son choix, la protection de la magistrature, qui, moins ici qu’ailleurs, ne l’accorde gratis.

Cependant, dans toutes ces histoires de prétendues séductions, ces enlèvements de majeures et ces détournements de mineures par une indélicate livrée, les plus coupables, assurément, ne sont-elles pas, neuf fois sur dix, les enlevées, les détournées, les séduites ?

Pour qu’un domestique ose s’enfuir avec la femme ou la fille de son maître, quels encouragements n’a-t-il pas dû recevoir au préalable ! Et que d’artifices a dû user la séduite, pour provoquer les audaces et faire taire, je ne dirai pas les scrupules, mais les appréhensions et les craintes du séducteur, dans ce pays surtout, où l’offense à la pudeur d’une dame est punie d’une façon draconienne !

Pas n’est la coutume du groom de s’installer au salon ni au boudoir ; il faut donc, si l’on veut flirter, aller le chercher à l’office, ou l’appeler bien souvent par le petit escalier ; l’exciter et l’encourager ferme, mettre clairement les points sur les i et les étincelles dans les yeux.

Mais pourquoi des laquais, quand il serait si facile de saisir dans le tas complaisant des soupirants et des mashers ? C’est que soupirants et mashers sont gens compromettants et peu discrets d’habitude ; en outre, ils ne sont pas toujours présents, ont moins d’occasions, et le laquais se trouve à point au moment psychologique. De plus, la journée des Anglaises riches est un complet désœuvrement. A la campagne, surtout, que faire à moins de flirter et s’il n’y a personne que John ou Bob, et que John et Bob soient des gaillards de mine avenante et d’amoureuses dispositions, on flirte avec Bob ou John, suivant l’axiome bien connu que faute de grives on prend des merles, ce que l’on traduit ici par la moitié d’une poire vaut mieux que pas du tout.


L’illustre auteur de l’immortel Tom Jones, Henry Fielding, que Walter Scott appelait le créateur du roman anglais, et qui, ayant usé sa trop courte vie à lutter contre le puritanisme étroit et l’abominable hypocrisie de ses compatriotes, n’est pas ici en odeur de sainteté, a raconté dans un amusant chapitre des Aventures de Joseph Andrews, parues en 1742, les assauts d’une grande dame sur son valet de chambre.

Le chapitre est intitulé : la Mort de sir Thomas Boob, avec la Conduite de sa veuve aimante et désolée et la grande Pureté de Joseph Andrews. Joseph Andrews est le valet en question, et vous allez voir la dame à l’œuvre. Son mari est mort et pendant six jours la veuve inconsolable est restée enfermée dans sa chambre, comme si elle était atteinte elle-même d’une maladie mortelle. Sont venues, il est vrai, trois ou quatre de ses amies qui ont joué avec elle aux cartes ; mais ce remède ne suffit pas pour combattre sa douleur. Elle prend donc un parti décisif, et, le septième jour, elle sonne le digne Joseph, lui ordonnant d’apporter sa bouillote. Je laisse parler l’auteur :

« La dame, étant au lit, appela Joseph près d’elle, lui dit de s’asseoir, et, ayant accidentellement posé sa main sur la sienne, lui demanda s’il avait jamais été amoureux.

» Joseph répondit avec quelque confusion, qu’il avait bien le temps, à son âge, de songer à de telles choses.

»  — Tout jeune que vous soyez, répondit la dame, je suis convaincue que vous n’êtes pas étranger à l’amour. Approchez, Joé ; dites-moi franchement quelle est l’heureuse fille dont les yeux ont fait votre conquête ?

» Joseph expliqua, en rougissant, que toutes les femmes lui étaient également indifférentes.

»  — Oh ! alors, dit la dame, vous les aimez toutes. Vraiment, vous autres, beaux garçons, vous êtes comme les jolies femmes, très longs et très difficiles à faire un choix ; mais, cependant, vous ne me persuaderez jamais que votre cœur soit si incombustible. J’attribuerai plutôt cette prétendue incombustibilité à votre discrétion, qualité très estimable, et que je suis bien loin de vous reprocher. Rien de plus indigne pour un jeune homme que de trahir de secrètes intimités qu’il peut avoir eues avec des dames.

»  — Avec des dames ! s’écria Joseph, oh ! que Votre Seigneurie croie bien que je n’ai jamais eu l’impudence d’oser lever ma pensée sur une dame.

»  — N’affectez pas une trop grande modestie, dit-elle ; car une affectation de ce genre est parfois de l’impertinence, mais, je vous prie, répondez à ma question. Supposez qu’une dame condescende à vous aimer ; supposez qu’elle arrive à vous préférer à tous les autres membres de votre sexe et vous autorise les familiarités que vous auriez seulement pu espérer si vous aviez été son égal, êtes-vous certain que la vanité ne vous pousserait pas à vous vanter de votre bonne fortune ? Répondez-moi loyalement, Joseph ; avez-vous plus de bon sens, plus de vertu que n’en ont généralement les beaux garçons comme vous, qui ne se font nul scrupule de sacrifier notre chère réputation à leur vanité, sans considération pour la grande obligation qu’ils doivent à notre condescendance et notre confiance ? Savez-vous garder un secret, mon Joé ?

»  — Madame, dit-il, j’espère que Votre Seigneurie ne m’accusera pas d’avoir jamais trahi les secrets de la famille, et j’espère aussi que si vous me chassez jamais, vous m’en donnerez l’attestation.

»  — Je n’ai pas l’intention de vous chasser, Joé, fit-elle avec un soupir. Et je crains bien que quand même je le voudrais, je ne le pourrais pas.

» Ce disant, elle se souleva un peu sur son lit et découvrit une des gorges les plus blanches qu’on ait jamais vues, ce qui fit monter le rouge au front de Joseph.

»  — Là ! dit-elle en affectant la surprise, qu’ai-je fait ? Me voici seule à la merci d’un homme, toute nue dans mon lit. Supposez que vous ayez de méchantes intentions sur mon honneur, comment pourrai-je me défendre maintenant ?

» Joseph jura avec énergie qu’il n’avait pas la moindre méchante intention.

»  — Non, dit-elle ; peut-être vous-même n’appelez-vous pas méchants vos desseins, et peut-être ne le sont-ils pas ?

» Il jura qu’ils ne l’étaient pas.

»  — Vous ne me comprenez pas, dit-elle. Je veux dire que, s’ils sont contre mon honneur, ils peuvent ne pas être méchants ; mais le monde les nomme ainsi. Mais, d’après vos dires, le monde ne saura jamais rien de la chose. Cependant, mon honneur ne reposerait-il pas entièrement sur votre discrétion ? Ma réputation ne serait-elle pas en votre pouvoir ? Ne deviendriez-vous pas mon maître ?

» Joseph supplia Sa Seigneurie de se rassurer, car il n’imaginerait jamais la moindre méchante action contre elle, et il préférait souffrir mille morts que de lui donner une seule raison de le soupçonner.

»  — Cependant, dit-elle, je puis avoir des raisons de vous soupçonner. N’êtes-vous pas un homme ? et, sans vanité, je me flatte de posséder quelques charmes. Mais peut-être craignez-vous que je ne vous poursuive en justice ? — oui, vraiment, je le crois. Et cependant, Dieu sait si j’aurais jamais le courage d’affronter un tribunal ; et, du reste, vous le savez, Joé, je pardonne facilement les offenses. Dites-moi Joé, ne pensez-vous pas que je vous pardonnerais ?

» Je vous jure, madame, répondit Joseph, que je ne ferai jamais rien qui puisse désobliger Votre Seigneurie.

»  — Comment dit-elle, pensez-vous donc alors que cela ne me désobligerait pas ? Pensez-vous que je vous supporterais volontiers ?

»  — Je ne vous comprends pas, madame, dit Joseph.

»  — Vraiment ? Alors vous êtes un imbécile ou vous faites l’imbécile. Je vois que je me suis trompée. Retournez à l’office, et que je ne revoie plus jamais votre face. Votre prétendue innocence ne peut m’en imposer.

»  — Madame, dit Joseph, je ne voudrais pas que Votre Seigneurie pensât mal de moi. J’ai toujours fait mon possible pour être un serviteur respectueux envers vous et mon maître.