SAC AU DOS
A TRAVERS
L’ESPAGNE

PAR
HECTOR FRANCE

DEUXIÈME MILLE

PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11

1888
Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

Le Roman du curé

1 vol.

L’Homme qui tue

2 vol.

L’Amour au Pays bleu

1 vol.

Le Péché de sœur Cunégonde

1 vol.

Marie Queue-de-Vache

1 vol.

CHEZ G. CHARPENTIER & CIE :

Les Va-nu-pieds de Londres

1 vol.

Les Nuits de Londres

1 vol.

Sous le burnous

1 vol.

L’Armée de John Bull

1 vol.

Sous presse :

Les Anglais peints par eux-mêmes

1 vol.

En préparation :

La Fille du Christ

1 vol.

12770. — Imprimeries réunies, A, rue Mignon, 2, Paris.

A HENRI DE LA MARTINIÈRE
MON COMPAGNON DE ROUTE A TRAVERS L’ESPAGNE

H. F.

SAC AU DOS
A TRAVERS L’ESPAGNE

I
ENTRÉE EN ESPAGNE

« Je ne connais, disait J.-J. Rousseau, qu’une manière de voyager meilleure que celle de voyager à cheval : voyager à pied. » Je partage l’avis de Jean-Jacques, à condition toutefois que l’étape ne soit pas trop longue, ni le sac trop lourd. Le plus mince bagage semble augmenter de poids en raison des heures de marche. Je m’en suis vite aperçu, et d’étape en étape j’ai diminué le mien, si bien qu’il était à peu près réduit à zéro quand j’atteignis Malaga. C’est par là que j’aurais dû commencer.

Dès Irun, j’entrai en campagne, et secouant l’engourdissement d’une nuit en wagon, je frappai le sol d’un pied léger. Certes, si la meilleure manière de voyager est celle citée plus haut, la dernière et la plus abominable est bien le chemin de fer pour les gens pas pressés. Parcourir un pays en wagon, c’est se condamner à ne rien voir, et cependant combien ne parcourent l’étranger que de cette façon et à leur retour racontent leurs impressions et écrivent un livre sur les mœurs et coutumes d’un pays entrevu à travers un nuage de fumée par une portière de voiture roulant à la vitesse de 60 kilomètres à l’heure.

Dès Irun, on sent l’Espagne. De coquets petits gendarmes, coiffés de minuscules bicornes que borde économiquement une tresse de laine blanche, et épaulettés de macarons blancs, vous en font tout de suite apercevoir. Ils n’ont ni le prestige ni la majesté des nôtres et ressemblent un peu, moins le brillant, aux gardes françaises d’opéra-comique. Misère et vanité, l’Espagne entière ; ils portent tous faux col et manchettes amidonnés. La gare d’Irun en est remplie, comme du reste toutes les stations d’Espagne ; deux ou trois brigades montent dans chaque train pour le protéger. Le temps est loin, chez nous, où l’on attaquait les diligences ; ici, ce n’est pas seulement les diligences que l’on attaque encore, mais les trains de voyageurs. C’est un des rares reflets de couleur locale qui restent à l’Espagne, et je serais désolé qu’il disparût.

Les gendarmes, assure-t-on d’ailleurs, sont là pour la forme. En cas d’offensive, ils se hâtent de décharger leur fusil en l’air et de crier aux assaillants : « Attachez-nous pour qu’il soit constaté que nous n’avons pu nous défendre. » Aussi, dans ces attaques de train, jamais ne vit-on gendarme blessé.

Après et même avant ce singulier gendarme, un autre trait caractéristique fait sentir l’Espagne, et celui-là des plus piquants. J’en fus poursuivi d’Irun à Grenade, de Malaga à Séville, de Cadix à Algéciras, et il ne cessa de m’empoisonner que devant les uniformes rouges des factionnaires de Gibraltar.

Dans ses Lettres sur l’Irlande, George Moore prétend que la verte Erin rappelle l’odeur de l’huile de paraffine.

« Le pays, dit-il, exhale l’odeur humide, moisie et malsaine de la pauvreté, d’une pauvreté qui sent la terre, et cette odeur vous prend au nez à la porte de chaque cabane ; elle flotte au-dessus des cheminées avec la fumée de la tourbe, elle couve sous les fumiers, elle rampe le long des fondrières profondes et noires qui bordent les chemins ; l’aspect chétif et maigre des champs marécageux et des collines sans arbres vous rappelle cette odeur de pauvreté, d’une pauvreté qui rend malade à mourir. »

Ce n’est pas une odeur de pauvreté qui vous poursuit de l’autre côté des Pyrénées. La misère n’y est pas hideuse comme au Royaume-Uni. Elle s’épanouit gaiement dans ses haillons roussis, et chauffe paresseusement ses plaies au soleil. Elle est cynique et quelque peu gouailleuse ; très philosophe, elle sait se contenter de peu. Elle déjeune d’un oignon et soupe d’une poignée de pois chiches ; l’eau du puits voisin fournit sa boisson.

Les misères du Nord sont plus exigeantes. Il leur faut pain et lard, pouding, bière forte, thé. Cela représente au moins deux schellings par jour. Le Castillan se contente de deux sous.

Non, l’Espagne misérable, exploitée, l’Espagne somnolente et paresseuse, n’a pas, même dans les bas-fonds de ses villes, dans ses villages solitaires et ruinés, dans les antres de ses gitanas l’odieuse puanteur de la crasse humide, mais les parfums qu’elle exhale ne valent pas mieux. C’est une odeur sui generis, mélange d’huile rance et de vidange fraîche qui vous saisit de quelque côté que vous vous tourniez, vous enveloppe et ne vous lâche plus.

Eh ! l’on peut bien lui reprocher ses tares, au vieux pays des rois Maures ; il a, pour les couvrir, assez de magnificences.


Dès le début le pays est d’une beauté grandiose. Ce n’est pas la Suisse avec ses vues léchées, ses landscapes à l’usage des jeunes Anglaises, ses vallons rétrécis et mièvres, ses chalets jouets d’enfants, ses cascades soigneusement aménagées, cette nature trop jolie, trop encombrée de misses correctes, de respectables ladies et de parfaits gentlemen, de snobs britanniques enfin, et qu’exploite un peuple d’hôteliers voleurs.

Ici la montagne sauvage et déserte, les grands rochers à pic, les villages accrochés sur l’abîme, où en dix ans l’on compte la venue d’un étranger, la plaine séchée où l’on marche des journées sans rencontrer d’ombre, les vieux couvents en ruine avec leurs tours et leurs bastions, les auberges rares, le confort inconnu, les hommes rudes et les femmes jolies. « L’Afrique commence aux Pyrénées. » A chaque pas, hors des villes comme dans les villes, au nord comme au sud, on rencontre des coins de Mauritanie.

A la sortie d’Irun, laissant à notre droite Fontarabie qui semble surgir du milieu des flots, nous nous engageons dans la montagne, sourds aux appels du conducteur et du cocher d’une patache attelée de quatre mules et qui nous crient à tue-tête pour mieux nous faire comprendre :

« La diligence de Saint-Sébastien, voici la diligence de Saint-Sébastien !

— Merci, nous allons à pied.

— A pied ! ah ! ah ! que tontos ! (quels fous !) »

Et ils riaient d’un air incrédule. La distance n’est pourtant pas bien longue : une vingtaine de kilomètres ; mais on est au commencement d’août et les Espagnols ne craignent rien tant que la marche et la chaleur. C’est le défaut des races latines ; elles comprennent peu les voyages pédestres. Cela me rappelle ces villageois qui, voyant des gens de la ville faire après dîner leur digestion en arpentant la route, se demandaient stupéfaits ce que ces bourgeois avaient ainsi à marcher pour n’aller nulle part, tandis qu’ils pouvaient rester tranquillement chez eux, se chauffer les mollets, faire un cent de piquet ou lire la gazette !

A l’entrée du chemin nous nous croisons avec un attelage de bœufs. Le joug est entouré d’une peau de mouton qui, descendant de chaque côté de la tête, semble coiffer les bœufs d’une perruque Louis XV. Un fier gaillard à jambes nues et à béret bleu les guide d’un long bâton, et derrière le chariot à roues pleines comme celles des chars antiques, un autre jeune gars retient l’attelage sur la pente trop rapide en sifflant un air arabe, mélancolique et doux. Ils nous saluent en passant d’un Vaya usted con Dios ! (allez avec Dieu !) qui est la traduction exacte du salut des Musulmans.

Par le sentier raboteux nous traversons un merveilleux paysage, végétation tropicale, fouillis de fleurs et de verdure qui se détache harmonieusement sur le fond indigo des Pyrénées. Les maisons très rares, disséminées çà et là, ont l’aspect pauvre et délabré, un des cachets caractéristiques des fermes et des villages espagnols.

Un balcon au premier étage, ou une galerie de bois extérieure d’où pendent des guirlandes d’oignons, d’ails, de piments ; des murs en ruine où sèchent des hardes, jupes jaunes ou rouges. Des petits garçons et des petites filles habillés d’une chemisette qui ne descend guère plus bas que le nombril, accourent pour voir passer les deux voyageurs.

Je jette deux sous à une fillette qui loin de les ramasser se réfugie près de sa mère : « Les Basques ne sont pas des mendiants, » dit fièrement celle-ci.

Nous voici loin de l’Angleterre, de l’Italie surtout où à l’entrée de chaque village, le voyageur est assailli par des nuées de petits guenillards. Partout, dans le Guipuzcoa, j’ai trouvé la même dignité.

Nous traversons le col de Jainhurqueta, laissant à notre droite le Jasquibel avec ses sommets revêtus de bruyère, qui, du cap du Figuier, plonge ses flancs ravinés dans la mer, jusqu’à la merveilleuse baie des Passages.

Ces pâtés de montagnes de la Biscaye et de la Navarre forment un amoncellement de chaînons hérissés de crêtes, de rochers granitiques et calcaires, coupés de gorges et de vallons au fond desquels bondissent des torrents qu’entretiennent de continuelles pluies.

Hêtres, pommiers, châtaigniers, chênes percent en touffes épaisses les fissures des parois basaltiques au milieu de toute la flore rupellaire, et çà et là, aux pentes des monts, dans des guirlandes de vigne, s’éparpillent les blanches fermes.

Parfois un grand rocher aux tons de rouille surplombe la route ; il semble ne s’accrocher à la montagne que par de fragiles crampons de lierre et l’on se demande s’il ne va pas glisser tout à coup au moindre tremblement du sol, emportant avec un bruit de tonnerre au fond du précipice où murmure un torrent caillouteux, avec un morceau de la montagne, route et voyageurs.

On se croirait dans les gorges de l’Atlas et l’on s’attend à voir surgir des têtes de Berbères derrière les broussailles.

De distance en distance, une croix de bois ou de pierre indique qu’un meurtre a été commis. Rien de plus propice aux embuscades que ces coins solitaires, fourrés, défilés, cavernes : Malos sitios ! comme on dit ici.

J’ai parlé de voyageurs ; ils ne sont pas nombreux. Nous seuls, sac au dos, la Martinière et moi, arpentons la route, et dans toute notre traversée des Espagnes, nous avons rencontré en trois fois six voyageurs pédestres et de fort mauvaise mine dont trois nous ont demandé l’aumône ; je dois ajouter que c’étaient des compatriotes. Non, rien sur la route. De temps à autre deux gendarmes arrêtés devant une gorge ou au coin d’un bois. Ils attendent la diligence. Quand elle arrive, ils se postent de chaque côté du chemin, arme au pied, et font mine de la fouiller d’un œil scrutateur. En grande tenue comme pour la parade. Parfois encore un char mérovingien chargé de grands fûts de vin des Castilles passe lentement avec un bruit strident et aigu fait par l’essieu tournant des roues pleines ; ou c’est un âne efflanqué crevant sous un faix trop lourd et que chasse devant lui un petit drôle féroce, armé d’une trique, ou bien encore une mule montée par un cavalier qui la frappe à bras raccourcis.

Dès les premiers pas, la brutalité à l’égard des bêtes s’étale sans vergogne. Dans tout véhicule public, un jeune garçon, le ragal, auxiliaire du cocher, n’a d’autre mission que de frapper à grands coups les têtes ou les maigres échines des attelages. La Société protectrice des animaux aurait fort à faire ici.

Nous nous sommes embarqués sans biscuit pensant trouver des auberges le long de la route ; à jeun depuis la veille, la faim nous prend. Voici une maison d’aspect misérable ; un rameau séché à la porte indique une venta. On aperçoit en effet, du dehors, un comptoir de bois blanc, fait de débris de caisses d’emballage, des cruches et des verres. Nous demandons à manger. Une femme à tête de maugrabine, portant un affreux marmot couvert de teigne, nous fait signe d’aller plus loin.

« Vous avez bien du pain et du vin ?

— Ni pain, ni vin. Seulement de l’aguardiente. »

C’est une sorte de vitriol allemand ayant la spécialité de donner à l’eau une teinte d’orgeat et vendu au détail dix ou douze sous le litre. Je me rappelais en avoir bu à Paris dans un café du boulevard sous le nom d’absinthe blanche à raison de 75 centimes le verre.

Ici, dans le Guipuzcoa, comme au fond de la Sierra Morena, où les communications avec Berlin sont cependant plus difficiles que pour les industriels du voisinage de Montmartre, on ne le fait jamais payer plus d’un sou.

MM. les limonadiers parisiens objecteront avec raison que les hosteliers castillans n’entendent rien aux affaires et qu’il doit s’en trouver très peu qui deviennent millionnaires en cinq ans.

Après plusieurs questions restées sans réponse, occupée qu’elle est à essuyer le marmot teigneux, la maugrabine se décide à nous dire qu’à moins d’une demi-heure, en haut de la côte, nous pourrons trouver à manger.

Nous gravissons pendant une heure la montagne poussiéreuse sans rien apercevoir. Ne demandez jamais en Espagne la distance d’un endroit à l’autre, nul ne la sait, même ceux qui ont fait dix fois le trajet ; on vous répond un chiffre au hasard ; mais il faut toujours compter sur le double. Après une longue heure nous atteignons la venta. Moins délabrée que la première, des images enluminées de saints et de madones égayent ses murs blanchis.

Une petite fille d’une douzaine d’années, visiblement enceinte, est assise sur le pas de la porte.

Elle se prépare aux devoirs de sa maternité prochaine en mouchant une sœur cadette qu’elle tient nue sur ses genoux.

Un peu surprise à notre vue, elle appelle sa mère d’un ton chantant et traînard : Madre ! Madre ! Une grosse commère mamelue, à cheveux grisonnants et à tête de procureuse, arrive nonchalante et maussade. C’est la façon de tous les aubergistes espagnols. Hommes ou femmes, il semble que vous les dérangiez d’une occupation des plus importantes pour vous faire servir gratis. Vous entrez en fâcheux dans leur vie pour leur voler leur temps et leurs peines, car, par le fait, vous les troublez dans leur oisiveté ou leur somme.

Ils se dérident à la longue, une fois qu’ils sont décidés à vous servir, semblant se dire : « Puisque le mal est arrivé, prenons-en notre parti, et faisons contre fortune bon cœur. » C’est ce que fit la matrone après nous avoir offert du pain et du vin. Le pain est frais et le vin excellent ; nous nous régalons, assis près du comptoir, sur un banc boiteux, mal équilibré sur le sol battu, en face de trois chats faméliques qui se jettent avec avidité sur les miettes, en se lançant l’un à l’autre des grondements pleins de colère. Oh ! les chats espagnols ! Le Belzébuth du château de Misère du capitaine Fracasse était un gras matou comparé à ces misérables. Pelés, étiques, torves, hideux, tout en tête, l’œil lamentable et avide, ce ne sont que des squelettes de chat, revêtus d’une peau râpée. Que mangent-ils ? de quoi vivent-ils ? Que font-ils pour satisfaire les impérieuses exigences du ventre ? Comme l’odeur sui generis et innommable dont je parlais, leur ombre fantastique m’a poursuivi dans toute l’Espagne !

Je les ai rencontrés aussi hâves, aussi maigres, affamés, anguleux, hérissés, au Palatio de Urvaza comme au col de Piqueras, dans la Sierra Morena comme dans les rues désertes de Tolède, où tout à coup en surgissaient deux ou trois effarés et fantasques, uniques fantômes de la rue morte en plein midi, spectres de la peur, de la détresse et de la faim.

Alléchés par cette ripaille, des poules étiques envahissent la salle, et plus effrontées que les chats, sautent jusqu’à nos mains pour nous voler les bouchées.

« Vous ne donnez donc pas à manger à vos poules ?

— A manger, s’écrie l’hôtesse, ah bien, s’il fallait les nourrir, cela ne vaudrait pas la peine d’en avoir. »

Toujours accroupie sur le seuil, dans le but évident de nous dissimuler son état, la petite nous examine avec ses grands yeux noirs. Elle est assez jolie et sa position nous intéresse. Nous lui demandons son âge. « Treize ans aux vendanges. » Nous n’osons pas pousser plus loin l’interrogatoire ; mais la mère, qui surprend nos regards attachés sur cette rotondité insolite, s’écrie :

« Tout est arrangé, tout est arrangé. C’est un accident.

— Ah ! vraiment ?

— Oui, une mère ne peut toujours surveiller ses filles. Il y a tant d’occasions dans le Guipuzcoa !

— Des occasions ! Il y en a partout !… Alors vous êtes contente ?

— Il le faut, fit-elle en haussant les épaules.

— Et la niña ?

— La niña est contente aussi. »

Allons, tout va bien et tout est bien qui finit bien.

Nous réglons notre note, qui s’élève à un réal par tête (25 centimes) et nous prenons congé de la mère et de la fille qui nous saluent d’un aimable : Vaya usted con Dios !

II
LES PASSAGES

Des ruines partout. La Biscaye en est jonchée. La guerre civile y fit rage, plus meurtrière que la guerre étrangère. Depuis cent ans, elle ronge le pays comme une fièvre périodique. A tout détour de route se dresse un pan de mur déchiqueté par la mitraille, une chapelle éventrée, une maison trouée par les boulets et que la détresse ou la mort du maître, la misère des héritiers ont abandonnée aux broussailles envahissantes, aux nids de corneilles et de vipères, aux terriers de renards. Le sol que l’on foule s’arrosa du sang des combats épiques. La poussière qui vole et que le vent de la montagne souffle aux yeux et dans la gorge fut jadis une boue rouge. Carlistes, christiniens, républicains se sont égorgés en rivalisant de bravoure. Fermes, auberges, églises, hameaux, bourgades ont été des forteresses. Misères trop visibles ! L’ouragan destructeur de la folie homicide s’est rué dans ces coins de paradis.

Mais ce ne sont pas que les bâtisses de pierre jetées bas par le boulet qui donnent à l’Espagne son aspect de dénûment ; c’est la nation entière qui s’est couchée sur la terre et semble frappée de mort. Les ruines matérielles se réédifient, les ruines morales restent. Torpeur, incurie, ignorance, blessures mortelles que l’Espagne porte aux flancs.

Elle s’est cependant débarrassée de ses moines qui dévoraient son sol, stérilisaient son cerveau, mais les dix mille monastères abandonnés n’ont fait qu’augmenter le nombre de ses décombres, et les fertiles domaines des abbayes sont restés en friche. Les bâtiments déserts eussent pu servir à des hôpitaux, à des écoles ; l’idée n’en est pas venue. Tout s’émiette, tout s’écroule, tout s’efface de ces richesses du passé dont ne songe pas à profiter le présent[1].

[1] Sous Philippe II, on comptait 11 400 abbayes d’hommes et de femmes réparties dans les 680 évêchés d’alors et sous la juridiction de 48 archevêques. Ces abbayes contenaient une armée de 400 000 moines ou nonnes. Il y avait, de plus, 32 000 prêtres séculiers. A la fin du dernier siècle, il ne restait que 71 000 moines et 35 000 nonnes, mais le nombre des prêtres séculiers montait à 144 000 ; il est encore de 50 000 aujourd’hui. A l’expulsion des moines en 1835, leur nombre était de 50 000.

Il n’y a plus maintenant que 54 évêques et 8 archevêchés : Tolède, siège primatial ; Burgos, Grenade, Santiago, Saragosse, Séville, Taragone, Valence, Valladolid.

Nous voici à los Passages, bourgade de pêcheurs pittoresquement assise des deux côtés de l’étroit goulet de la baie, vrai décor d’opéra. C’était aux derniers siècles un des ports les plus sûrs de la côte de Biscaye. La Fayette s’y embarqua pour la guerre d’Amérique sur une frégate équipée à ses frais.

Le Passage maintenant n’est plus qu’un refuge pour des barques de pêche, une promenade en canot pour les touristes de Saint-Sébastien que de brunes batelières à la langue libre et au geste déluré se disputent à grand bruit.

L’insouciance, l’oisiveté, la misère ont laissé combler ce merveilleux havre par les atterrissements de tous les ruisseaux d’alentour.

Les Passages ! doux souvenir cher à mon ventre, c’est là que nous fîmes notre premier repas arrosé de bon vin et égayé par les beaux yeux d’une fille des Espagnes.

La posada était de très médiocre apparence, et nous hésitions à entrer lorsqu’une jolie fille nous sourit de la porte. C’était la meilleure de toutes les enseignes. Nous voilà installés dans un comedor d’aspect décent et plongé dans une demi-obscurité nécessaire pour arrêter la tumultueuse invasion des mouches. Nous demandons une friture et, tandis que nous attendons, trois hommes en tenue de maçon, et à mine de prince, entrent après avoir salué d’un buenos dias plein de dignité et s’assoient à la table voisine. Coiffés de bérets bleus, ils ont les pieds nus dans leurs alpargatas blancs.

Est-ce le sang maure qui leur donne ce grand air, cette aisance de manières ? Io no sé ; mais j’ai rarement vu convives se conduire plus correctement que ces maçons du Guipuzcoa. Nous entrâmes en conversation en échangeant des cigarettes ; deux d’entre eux ont guerroyé dans les bandes carlistes et sont prêts à recommencer. Ils n’ont rien gagné pourtant, si ce n’est l’un une balle, l’autre de voir sa bicoque brûlée. Le troisième, qui parle un peu français, et a travaillé quelques mois à Bayonne, s’avoue républicain. Il est des Asturies et hausse légèrement les épaules quand pérorent ses camarades les Basques. Tous trois gentilshommes, d’ailleurs, ils tiennent en profond mépris Andalous et Castillans. « Nous avons du sang bleu dans les veines, disent-ils, et nous sommes, quoique maçons, aussi nobles que le roi. » Tous ces gens du Guipuzcoa, des Asturies, de la Biscaye, se disent nobles ; allez donc parler d’égalité sociale dans un pays où trois millions de paysans et d’ouvriers se vantent d’avoir du « sang bleu ! »

Pendant que les maçons disputent en gentilshommes sur les mérites respectifs de leur race, on apporte le potage. Nous avons demandé du poisson frit, on nous sert un repas complet. Rien n’y manque, pas même le café ni le petit verre. Je le regrettais pour la couleur locale, mais la Martinière me consola en me promettant dans la Sierra Morena et les villages de la Manche des ventas où, sous le rapport du manque de confort, nous n’aurions rien à désirer.

Qui donc a dit qu’on mangeait mal en Espagne ? Quelque boulevardier sybarite ! En tous cas, je ne me souviens pas d’avoir jamais fait dîner plus exquis. Peut-être la marche, le grand air et surtout les beaux yeux de la chusca y furent-ils pour quelque chose, car je dois le confesser, au risque de déplaire à messieurs les garçons d’hôtel, j’ai l’horreur du service mâle ; un simple morceau de fromage servi par un frais minois m’est plus agréable que le plus savant des plats présenté par un solennel laquais.

Ce n’est pas un morceau de fromage que nous donne la jolie servante, mais un repas copieux et de haut goût : panade à l’ail et à l’huile, lard aux choux et aux pois chiches, galettes au poisson, et comme pièce de résistance, un de ces ragoûts extraordinaires qui font époque dans la vie d’un voyageur : un mélange de bœuf et de saucisses, de chèvre et de tomates, de carottes, de riz et de piments, le tout entremêlé profusément d’oignon et d’ail, et saupoudré de poivre rouge. Combinaisons culinaires à faire sauter d’horreur toutes les cuisinières bourgeoises, mais dont je me délectai souvent par la suite en pensée, car nous ne trouvâmes plus rien de pareil.

Aussi, dans notre enthousiasme et égayés par le gros vin des Castilles, servi à pleins pots comme de l’eau de fontaine, nous voulûmes régaler d’un flacon de cognac les trois maçons gentilshommes qui déclinèrent poliment cette offre. Nous avions oublié que les Espagnols sont les plus sobres des hommes et, en effet, pendant tout notre voyage, nous ne rencontrâmes en état d’ivresse ni un paysan, ni un soldat, ni un ouvrier.

III
DE SAINT-SÉBASTIEN A DEVA

Saint-Sébastien, la vieille capitale du Guipuzcoa, n’a d’intéressant que ses environs, ses souvenirs, sa plage. Le reste est moderne et banal. Ses rues éclairées à la lumière électrique sont tirées au cordeau avec une rectitude désespérante, ses maisons régulières et monotones, ses hôtels dispendieux, ses magasins jolis et, sur ses promenades, les señoras y étalent les toilettes de Paris, les hidalgos des complets de clubmen, tout ce qui constitue le beau de nos jours !

Comme c’est le siège du capitaine général des provinces basques, on y coudoie la nuée des fonctionnaires espagnols fiers et pauvres, car, autant que les nôtres, les administrations y sont prodigues d’employés aussi inutiles que mal rétribués. On y est donc correct, gourmé, officiel, solennel et ennuyé.

Aussi les gens de bon ton, la saison venue, accourent-ils à Saint-Sébastien de tous les points des Castilles. Cockneys, gommeux, snobs, oisifs, idiots et filles viennent parader sur la plage de la Concha où des cabines de baigneurs pittoresquement groupées et enluminées donnent un aspect tout forain. Une ville d’eaux, enfin, la ville à la mode c’est tout dire, et pourvue d’un casino.

Il ne faut donc pas s’y arrêter plus de vingt-quatre heures si l’on est amant de l’imprévu. J’aime mieux Zarauz, Zumaya, Deva où les voyageurs ne passent guère, pressés qu’ils sont de rouler à Bilbao ou à Burgos par les routes banales et battues.

Dans ces trois vieilles petites villes, les baigneuses se promènent sans prétention en mantille ou tête nue comme de simples Rosines, et n’en sont que plus jolies.

Cependant Saint-Sébastien mérite mieux qu’une courte visite : un souvenir terrible y reste attaché ; 1813 est écrit en chiffres sanglants dans les pages de son histoire. Dans la citadelle dressée sur le mont Orguello, une petite garnison française commandée par le brave Rey repoussa, sous le feu de soixante canons, les sommations du général Graham, quand Anglais et Portugais mirent à sac la ville qu’ils prétendaient venir délivrer. Ni femme ni fille n’échappa au viol, pas une maison au pillage ; puis les habitants massacrés, les maisons vides, on mit le feu dans chaque quartier et les libérateurs dansèrent à la lueur de l’incendie.

Les vieilles rues qui escaladent le mont au pied de la forteresse de Motta offrent encore quelque intérêt, mais le vandalisme légendaire des municipalités commence à les atteindre, et l’inepte pioche des faiseurs de neuf s’abat sur ces reliques du passé.

A Saint-Sébastien je me trouvai pour la première fois en face des splendeurs des églises espagnoles ; j’en fus ébloui et stupéfait. Tant de richesses et tant de misères, tant d’art et tant d’ignorance, tant de luxueux gaspillage et une si crasse parcimonie ! La première impression d’étonnement passée, on s’aperçoit du grotesque ; l’ensemble est merveilleux, le détail ridicule. D’admirables tableaux de maîtres à côté de saints de bois barbouillés de couleur, une somptueuse et artistique orfévrerie et des christs affublés de jupons. A de vieux et précieux panneaux sont cloués têtes, bras, cuisses, pieds et mains de cire. Dans l’église de San-Vicente, j’ai vu, près d’une statue de saint Joseph habillé d’étoffe d’or, un derrière en miniature parfaitement moulé. Une bonne femme, à qui nous en demandâmes l’explication, nous répondit que c’était celui d’une señora qui, à la suite d’un accident, avait eu cette partie du corps paralysée, et se voyant dans l’impossibilité de la remuer jamais, l’avait offerte en ex-voto au grand saint Joseph. Pourquoi le grand saint Joseph ? Néanmoins, flatté de l’offrande, il la guérit miraculeusement. On y voit aussi de longues mèches, dont de brunes Espagnoles se dépouillèrent dans des élans de pieuse extase ; çà et là, des vierges en perruque blonde et en robe de brocard, avec des têtes mignardes de poupée ; et, par le fait, ce sont des poupées plus grandes que les autres, à l’usage des dévotes personnes, qui jouent avec la Madone de bois comme, quand elles étaient petites, avec des poupées de carton.

Superstition, oisiveté et amour, c’est encore toute l’Espagnole. Sa vie semble être une perpétuelle lutte entre l’ardeur du plaisir et la peur d’offenser la bonne Vierge. Mais c’est là surtout qu’il est avec le ciel des accommodements. On rachète un baiser par un tour de rosaire, et une messe lave les souillures du péché mignon.

Les directeurs de ces consciences ne sont du reste pas trop sévères. Je suppose qu’ils permettent un ou plusieurs amants à celles de leurs pénitentes dont le tempérament l’exige, comme ils accordent de faire gras le vendredi aux natures délicates et aux estomacs débiles, tout prêts à s’offrir et à se sacrifier s’il le faut pour la plus grande gloire de Dieu et de la Vierge Marie.

La santé avant tout. Dieu n’aime pas les corps chétifs. A en juger par tous ces bons gros pères, il veut à son service de vigoureux gaillards sains et dispos, ardents à faire aimer le Créateur par l’intermédiaire de la créature.

C’est peut-être dans cette église de San-Vicente ou de Santa-Maria, plus riche encore, que s’est passée, avant l’expulsion des moines, l’aventure que voici : Un franciscain prêchait sur le jugement dernier, exhortant les pécheresses au repentir : « Courbez-vous, leur disait-il, malheureuses que vous êtes, et demandez miséricorde. Peut-être l’heure approche où la trompette de l’archange va réveiller les morts dans la vallée de Josaphat. Demain, que dis-je, aujourd’hui, dans une heure, à l’instant, qui peut répondre qu’elle ne va pas sonner ?… » A ces mots, le fracas de plusieurs trompettes éclate dans l’église. La foule, terrifiée, se lève et se précipite éperdue aux portes. C’est la fin du monde ! Voici le jugement ! Les femmes s’évanouissent. On s’entasse, on s’écrase, on vide l’église. Pendant ce temps, les bons pères relèvent les défaillantes, les introduisent dans la sacristie et dans diverses cellules adjointes pour leur donner des soins. Elles en sortent, quelque temps après, rougissantes, encore émues, mais bénies et rassurées.

IV
LE CAPITAINE BONELLI

Comme nous ne courions ni après la fortune, ni après une maîtresse, ni après une affaire, que nous n’étions pas des missionnaires patentés de quelque ministère, mais de simples touristes, cherchant des impressions, nous étions résolus à ne point suivre les grandes routes, à nous engager autant que possible dans les chemins creux, les sentiers de chèvre, les défilés de montagne.

Cependant nous suivîmes la voie royale dès la première étape, puis de Saint-Sébastien à Orio, et d’Orio à Deva par Zarauz, Guetaria, Zumaya ; mais nous n’y perdîmes rien en pittoresque, bien qu’elle fût toute nouvelle, ouverte après la dernière guerre des carlistes, pour faciliter le rapide transport des troupes au cœur du pays basque, en plein foyer de l’insurrection.

Tantôt taillée dans le roc, creusant la montagne, coupant les forêts, jetée au-dessus des abîmes, traversant de vrais paysages kabyles, tantôt suivant les sinuosités de la côte, elle offre à chaque pas d’admirables points de vue.

Ce n’est plus maintenant que l’on peut se plaindre de la rareté et du mauvais état des routes espagnoles. Alphonse XII a fait réparer les anciennes et ouvrir de nouvelles, larges, bien entretenues, n’attendant que les voyageurs.

Le capitaine Bonelli, gouverneur du protectorat espagnol sur la côte occidentale d’Afrique, nous attendait à Deva. Il y avait donné rendez-vous à mon compagnon avec qui il correspondait à la suite des relations et des travaux orographiques de celui-ci sur le Maroc[2].

[2] Itinéraire d’Alkazar à Ouezzann (1884), avec cartes, par H. de la Martinière. Depuis notre voyage en Espagne, de la Martinière est retourné au Maroc pour y compléter ses travaux.

Le capitaine Bonelli est bien connu de tous ceux que préoccupent nos intérêts coloniaux. C’est un des rares Européens qui possèdent à fond la langue arabe et le dialecte marocain.

Chargé par le gouvernement espagnol d’une mission scientifique, il parcourut la côte du cap Bojador au cap Blanc, limite septentrionale de notre colonie sénégalaise, et prit possession au nom de l’Espagne de territoires beaucoup plus riches et surtout plus productifs qu’on ne le croit, car ils ouvrent, par les tribus de l’Adrar, la route des régions voisines de Tombouctou où nous tentons, depuis tant d’années, de pénétrer par le haut Sénégal[3].

[3] Il vient de publier à Madrid un volume sur le Sahara : El Sahara, descripción geográfica, comercial y agrícola desde cabo Bojador á cabo Blanco, viajes al interior, habitantes del desierto y consideraciones generales, par D. Emilio Bonelli.

Après avoir négligé de nous assurer les oasis de l’extrême Sud-Oranais, Fidikett entre autres, qui nous auraient facilité les moyens d’atteindre le Soudan, nous devons constater avec dépit, sans doute, mais avec admiration, les résultats obtenus par l’énergie d’un simple officier.

Disposant dès le début de moyens insuffisants et infimes, n’ayant en quelque sorte qu’un appui moral du gouvernement, il a pu non seulement enrichir la science et l’hydrographie de précieuses données, mais son pays d’un territoire de 540 kilomètres de côtes[4]. Il est juste d’ajouter que le capitaine Bonelli fut appuyé par une puissante association : la Sociedad de Africanistas y colonistas, établie à Madrid depuis cinq ans, pour faciliter les entreprises des explorateurs espagnols. Certes, voilà une Société digne de tous éloges et qui fait plus œuvre patriotique que certains de nos bruyants groupes, chauvins à coups de grosse caisse qui ne savent que nous rendre, à l’étranger, odieux et ridicules.

[4] C’est sur les explorations de ce jeune officier dans le Sahara et la région de l’Adrar qu’Alphonse XII proclama, en décembre 1881, la côte d’Afrique, du cap Bojador au cap Blanc, sous le protectorat de l’Espagne.

Au moment où l’alliance des peuples latins semble plus que jamais devenir une impérieuse nécessité, après les projets d’union douanière dans la Méditerranée pouvant permettre à notre race, menacée jusque dans son berceau, de faire échec aux envahissements des Anglo-Saxons, se pose une question majeure que dans notre proverbiale et désastreuse insouciance de ce qui se passe au dehors de nos frontières, nous négligeons trop : l’alliance franco-espagnole en Afrique.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur l’histoire diplomatique de la seconde moitié de ce siècle pour reconnaître que l’Angleterre est politiquement et commercialement, de Gibraltar à Suez, l’ennemi commun, et la voici qui commence à inonder de ses produits doublés des pacotilles germaniques les ports de la Méditerranée qui devrait n’être qu’un lac latin.

Le lecteur me pardonnera cette digression, semblant ici un hors-d’œuvre, mais en face des établissements anglais et allemands qui s’installent peu à peu sur les côtes de ce Maroc, par eux tant convoité, il est permis, même à un modeste voyageur, de pousser le cri des Romains quand ils voyaient menacer les intérêts de la patrie : Careant consules.

Nous devisions de ces choses sous les arbres qui font à la plage de Deva une délicieuse avenue et j’écoutais la parole claire et précise du vaillant capitaine espagnol, familier avec notre langue, comme si au lieu d’être né sur les bords du Mançanarès il l’était sur ceux de la Seine. La nuit tombait, les jolies hospederias de la vieille bourgade s’allumaient et les señoras, tête nue ou en mantille, se promenaient par groupes, respirant la brise marine en attendant le dîner, que, pour laisser plus de loisirs aux baigneurs, on ne sert pas avant neuf heures du soir ; et nous parlâmes longtemps de cette Afrique aimée, du Maroc si peu connu, dernière épave de l’Orient, du Sahara où le jeune gouverneur allait retourner bientôt pour établir de nouvelles relations avec les chefs des oasis et continuer l’impulsion commencée dans le commerce d’échanges entre les tribus de l’Adrar et les comptoirs espagnols, dédommager l’Espagne des Carolines !

Le lendemain matin, nous partîmes de bonne heure, et comme nous nous étions détournés de notre itinéraire, nous dûmes prendre le coche qui nous transportait à Asconia, non loin de Loyola, la patrie de saint Ignace. Et, huchés sur l’impériale, une sœur de charité à notre droite et un prêtre à notre gauche, nous dîmes adieu au capitaine Bonelli, à Deva, à sa jolie plage, à la mer que nous ne devions revoir que deux mois plus tard, sur la côte méridionale, et nous nous enfonçâmes dans la montagne, au galop de six mules étiques qu’excitaient les furieux coups du ragal et les terribles jurons du cocher.

V
LOYOLA

Entre Azcoitia et Azpeitia, à une demi-lieue environ de ces deux bourgades, au fond d’une délicieuse vallée resserrée entre des montagnes boisées où coule dans un cadre de verdure la jolie rivière d’Uzola, se dresse solitaire et majestueuse une masse énorme de bâtiments. La façade principale en est formée par une coupole panthéonienne dont le triple et gigantesque portique s’avance sur un perron à trois corps et à balustrades de pierre, flanquée de lions de marbre, et de deux longues ailes d’une architecture de séminaire et de caserne.

C’est Loyola, surnommé la merveille du Guipuzcoa, la maison trois fois sainte, le sanctuaire des soldats de Jésus, le berceau de saint Ignace, la grande jésuitière enfin.

Cet étrange bâtiment, qui seul apporte le mouvement et la vie dans cette vallée tranquille, offre de quelque côté qu’on en approche un spectacle bien fait pour frapper les imaginations dévotes, en leur donnant du premier coup l’impression de la formidable puissance de cet ordre resté debout et prospère au milieu du désastre monacal.

En face du portail, sur une large esplanade, s’élève l’idole, en marbre de Paros, du dieu de céans, le señor de aqui, devant lequel tout passant doit se découvrir. Deux hospederias dont l’une, celle de droite, a l’aspect d’un vieux manoir, avec sa galerie aux quatre arches massives, son monumental escalier et son écusson seigneurial, forment les deux côtés de la place dont le quatrième bordé d’une double ligne d’orangers est ouvert sur la vallée même, au fond de laquelle s’échelonnent les blanches maisons d’Azpeitia pittoresquement groupées sur les premières pentes des montagnes vertes et bleues qui coupent l’horizon. De là descend, par cascades, dans une bordure de joncs, de saules et de roseaux, coupant de grands champs de maïs, la petite rivière qui fertilise l’étroite et profonde vallée.

Emplacement choisi à souhait. A Azpeitia et à Azcoitia poussent, dit-on, les plus jolies filles du pays basque, et les servantes de l’hospederia où nous descendîmes et qui porte le nom glorieux du saint, nous en offrirent de gracieux échantillons. Ah ! quel gynécée que cette hôtellerie de Loyola ! Et quelle différence entre ces Guipuzcoennes aux yeux de velours, propres et gracieuses, et nos grossières filles d’auberge, maritornes aux dessous crottés ! Peut-être les bons pères, propriétaires de la posada, les avaient-ils triées avec soin, mais saint Ignace lui-même eût passé la langue sur ses lèvres devant la délicatesse du mets et l’abondance du festin. Il y en avait encore, et encore, et toujours. Deux pour la chambre, une pour prévenir que le déjeuner est prêt, une demi-douzaine pour servir à table et verser à boire, et combien dans les corridors, occupées à je ne sais quoi, avec lesquelles on se trouvait tout à coup nez à nez et qui disparaissaient majestueusement avec des mines de princesses.

De saints pères jésuites errant çà et là expliquaient ce phénomène ; ils n’avaient pas la physionomie hypocritement pateline qu’on leur prête. De belle humeur, aimables garçons, la plupart bedonnants et solides, ils semblent prendre la vie comme elle vient, le temps comme il se présente et goûter en gourmets la satisfaction d’être au service de Dieu en général et de saint Ignace en particulier. Ils se sentent chez eux, cela se voit ; l’hôtellerie, je l’ai dit, est à eux et non seulement celle-ci, mais l’autre en face, succursale de la première, et aussi le coche et ses six mules, et les fermes d’alentour et les jolies filles, et le pays circonvoisin.

Tout le monde, je dois l’ajouter, semble ici parfaitement heureux. La règle est douce, la tyrannie des Pères très supportable. Ils ne règnent pas en pays conquis, mais sur des sujets d’une fidélité éprouvée. Pourvu qu’on croie ou qu’on fasse semblant de croire, cela suffit. Les servantes nous avouèrent qu’elles devaient se confesser une fois par semaine, communier une fois par mois, sans compter les fêtes. Elles n’en prenaient pas pour cela des allures plus béates, et mon compagnon que l’étincelle de tous ces yeux allumait fort n’eut pas à se heurter à de trop farouches vertus. Quant à moi, mes cheveux gris m’obligeaient à plus de réserve, et comme j’employais une grande partie de mon court séjour à visiter la maison du saint, à parcourir l’église et à stationner près des chapelles où s’adressaient les pieuses épîtres aux dévotes, je passais sans nul doute pour un fervent admirateur d’Ignace, et je dus laisser, à mon départ, à notre pieuse hôtelière, une bonne odeur de piété.

Cette matrone, compagnonne grisonnante et mamelue, s’était de prime abord montrée rébarbative. Notre qualité de Français était tare à ses yeux.

Ce n’est pas à Loyola que nous sommes en haute estime, et tout compatriote de Voltaire y est voué à la damnation. Aussi commença-t-elle par nous déclarer qu’elle ne pouvait disposer d’un seul lit ; mais, ayant eu l’heureuse idée de nous informer de l’heure de la messe pour le lendemain dimanche, la dévote changea de ton.

« Il y a plusieurs messes, répondit-elle. De cinq heures à midi les révérends pères officient. A laquelle voulez-vous aller ?

— A toutes ! » répliquai-je.

Cette réponse pénétra la bonne femme de respect et d’admiration, sans toutefois lui causer trop de surprise, certaines pieuses personnes ayant, paraît-il, l’habitude d’assister le dimanche à plusieurs offices du matin, pour se préparer à ceux du soir.

En tous cas, elle nous valut une belle chambre ornée de trois jolies chambrières ; une de trop, mais nous eussions eu mauvaise grâce à nous plaindre, d’autant plus qu’il y avait trois lits dans la pièce et qu’il pouvait survenir un troisième compagnon.

Désagrément des auberges espagnoles : les chambres contiennent deux, trois et quatre lits.

Je me souviens qu’à Tolède, on voulut nous imposer un tiers, un torero, qu’à son grand étonnement nous refusâmes avec énergie. L’hôtelier le casa je ne sais où, mais le lit resta vide. On nous le fit payer d’ailleurs, et comme nous occupions la seule pièce pourvue d’une table, le torero n’en vint pas moins, alors que nous étions couchés, nous demander la permission d’écrire à sa señorita, ce qui, vu sa lenteur à tracer ses lettres, lui prit une partie de la nuit.

« Voulez-vous, dit Voltaire, acquérir un grand nom, être fondateur, soyez complètement fou, mais d’une folie qui convienne à votre siècle. Ayez dans votre folie un fonds de raison qui puisse servir à diriger vos extravagances, et soyez excessivement opiniâtre. Il pourra arriver que vous soyez pendu ; mais, si vous ne l’êtes pas, vous pourrez avoir des autels. »

C’est pourquoi Ignace de Loyola, après avoir mérité cent fois la corde, siège au rang des plus grands saints ; que le monde est plein de ses temples, dont le premier est sa propre maison.

La Santa casa, qui n’est, paraît-il, qu’une tour de l’ancien manoir détruit dans les guerres civiles, est cachée du dehors par un mur percé de fausses fenêtres, disposition de l’architecte Fontana, que la veuve de Philippe IV appela tout exprès de Rome pour la construction du sanctuaire, et qui a ce triple but : préserver le précieux monument, le voiler aux profanes et donner plus de régularité à la façade de l’édifice. Une étroite cour le sépare du mur extérieur, et le visiteur ne voit d’abord qu’un carré de grosses pierres brutes mêlées de briques, n’ayant d’autre ornement que l’écusson des Loyolas sculpté au-dessus de la porte, et une plaque de marbre avec cette inscription :

Casa solar de Loyola
Aqui nacio San Ignacio en 1491
[5].

[5] Maison originaire de Loyola. Ici naquit saint Ignace.

Dans le vestibule, on trouve un escalier antique qui ne déparerait pas l’hôtel de Cluny ; et des murs couverts de tableaux de vieux maîtres espagnols, de portraits du saint, d’épisodes de sa vie militaire et religieuse jusqu’en haut de la maison. Elle a trois étages et chacun donne accès à une succession d’oratoires et de chapelles. Là je vis, derrière une grille, à côté d’un autel chargé de fleurs, et flanqué de confessionnaux, un révérend père, gras et superbe, coiffé du bonnet carré, assis au milieu d’une douzaine de jeunes femmes, les entretenant de sujets pieux en attendant l’office divin.

Rangées en demi-cercle, vêtues d’une robe noire et coiffées d’une mantille, rosaire au bras et scapulaire au cou, les señoras, tout en maniant leur éventail, recueillaient béatement les perles saintes tombant des lèvres sacrées de l’aimable directeur.

Le clou du spectacle, je veux dire la chambre du saint, au dernier étage, est transformée en chapelle et la plus extraordinaire qu’on puisse voir. Le plafond est si bas qu’en levant la main on en touche les moulures d’or. Or et émaux partout, pierres fines et mosaïques ; c’est le plus parfait spécimen en miniature de l’art jésuito-catholique fulgurant, flamboyant, rutilant, échevelé avec ses scintillements, ses placages, ses sculptures, ses fleurs, ses magots, ses rosaces, ses boiseries fouillées, ses précieuses châsses, ses riches triptyques et toute cette ferronnerie habilement ciselée, ces autels qui ressemblent à des étalages d’orfèvrerie, l’art religieux enfin, qui rappelle les étourdissantes bizarreries des pagodes et que les jésuites ont poussé aux dernières limites du papillotage théâtral et de l’extravagance, moyen infaillible de gagner les cœurs féminins. Comme mise en scène, rien de plus savant. Dans la pièce coupée par une grille qui sépare l’autel des profanes règne le plus respectueux silence troublé parfois de souffles, lambeaux de prières qui s’échappent des lèvres, par le bruit léger de doigts faisant sur la poitrine courbée le signe du mea culpa.

Çà et là une femme, une jeune fille accroupie récite son rosaire ; un jésuite se glisse sans bruit, jette un regard discret, s’agenouille, paraît un instant plongé au septième ciel, puis se relève et sort. Alors une des dévotes roule son chapelet, se lève à son tour et disparaît derrière l’apôtre.

Je pensais trouver dans la Santa casa la célèbre épée dont s’arma le fougueux Ignace avec l’intention de pourfendre un Maure qui plaisantait sur la virginité de la mère de Jésus.

On sait que, pour se préparer au combat, Ignace se déclara chevalier de la Vierge, et fit la veillée des armes. Bayard aussi assistait pieusement à la messe pour calmer ses transes avant de se rendre en champ clos.

Il est de bon ton aujourd’hui d’affecter l’indifférence, comme si la vie est de si mince valeur qu’elle ne mérite pas qu’on y prête attention. Simple jactance qui cache de terribles malaises. J’aime mieux Henri IV avouant bravement sa colique, et le bon Ignace ses tranchées à la Vierge Marie. C’est moins héroïque à coup sûr, mais beaucoup plus conforme à notre pauvre nature. Il en fut, d’ailleurs, pour sa peur, ses frais de messe et de veillée. Le Maure, homme sage, refusa de risquer sa peau pour une virginité dont il n’eût eu que faire et dont il se souciait moins que d’un plat de couscous. Le fou déposa donc sa vaillante épée restée immaculée, aux pieds de la Vierge qui, reconnaissante de tant de marques de dévouement, descendit de sa niche pour lui recommander chaudement son fils.

Au lieu de cette Durandal, on me montra un doigt en un reliquaire enchâssé dans la poitrine du saint, d’où il semble encore menacer le bon sens. Quant à l’épée, un révérend père m’assura que je pouvais l’aller voir dans un couvent du mont Serrat, aux environs de Barcelone.

Après la maison du saint, la maison de Dieu ; elle forme, je l’ai dit, le milieu du bâtiment. C’est une coupole soutenue par huit grandes colonnes, ayant plutôt la forme triste et froide d’un panthéon que celle d’une église de Jésus.

Pour les gens à imagination, elle représente l’image d’un aigle prêt à prendre son vol : « Le corps, dit Germond de Lavigne, est formé par l’église, la tête par le portail, les ailes par la sainte maison et par le collège, la queue par divers bâtiments secondaires. » Tout cela est bien fantaisiste, mais, avec un peu de bonne volonté, on finit par voir tout ce qu’on s’imagine. L’aile droite est occupée, outre la Santa casa, par le séminaire, boîte de Pandore d’où s’échappent chaque année quantité de maux qui, sous la forme de petits jésuites endiablés, se répandent par le monde ; et l’on travaille actuellement à l’achèvement de la gauche, restée presque en ruines depuis l’édit d’expulsion de Charles III.

J’éprouvais une impression singulière en pénétrant dans ce sanctuaire, et je crus un instant que, pour me punir de ma téméraire présence, le saint me frappait d’aveuglement. Bien qu’il fût trois heures, il était plongé dans une obscurité complète par d’épais rideaux tendus sur les étroites fenêtres, et que l’éclatant soleil rayonnant au dehors rendait plus profonde.

Je fis quelques pas à tâtons et me heurtai les jambes contre des paquets mouvants d’où sortirent des grognements irrités. Je me tins alors immobile, demandant, comme Gœthe, mais in petto : « De la lumière ! de la lumière ! »

Elle sortit lentement des profondeurs de l’église, d’abord faible ligne de points rougeâtres, flammèches des cierges ; puis, m’habituant à l’ombre, je vis le sol couvert de larges taches noires où couraient des frémissements semblables à des ailes de chauves-souris agitées.

C’étaient des entassements de femmes assises par terre, sur de petits ronds de paille nattée, dans toutes les postures, mais principalement à la façon des Mauresques. Elles écoutaient un prêcheur forcené dont les éclats de voix furieux cinglaient superbement sous la coupole sonore, comme des lanières de fouet, sur cette foule accroupie. Et, tout en frissonnant sous la colère du saint homme, elles agitaient, fermaient et déroulaient leur éventail avec une agaçante rage, comme si elles se sentaient déjà léchées par les flammes de l’enfer dont l’apôtre les menaçait.

De grands scapulaires bleus ornaient la poitrine et le dos de ces saintes qui portaient, en outre, au bras, un rosaire enroulé. Tout autour du troupeau et près des piliers, des jeunes gens agenouillés ou debout et décorés aussi de larges scapulaires, semblaient attendre impatiemment la fin de l’office, plus attentifs aux coups d’œil des niñas qu’aux menaces du prédicateur.

Disons en passant que le scapulaire et le rosaire sont, d’après les fervents Espagnols, les deux plus beaux présents que la Vierge ait faits au monde ; aussi les dames s’en parent-elles à l’envi, sans se croire pour cela engagées à la vertu.

L’hospederia de Loyola a un aspect à la fois claustral et seigneurial. Vastes salles, larges corridors, portes sculptées, parquet ciré, escalier monumental.

Les murs, comme ceux de toutes les auberges espagnoles, sont ornés de tableaux de piété, d’enluminures, dans le genre de celles qui ont rendu Épinal célèbre. Ici, c’est naturellement saint Ignace dans toutes les phases de sa vie. Crucifix et bénitiers sont accrochés près des lits, et l’on a posé aux fenêtres des grillages en forme de croix. Des prières, comme des murmures de fantômes, flottent dans les corridors ; ce sont des dévotes qui passent et qui, pour ne pas perdre de temps, récitent l’Ave Maria. Sur la table d’hôte constamment garnie de pèlerins, est un coin réservé aux bibelots de sainteté, chapelets, scapulaires, médailles, où l’on a joint des objets d’une utilité plus immédiate, éventails et poudre de riz. Une bonne odeur de menthe est répandue partout ; la cause m’en fut expliquée en voyant les servantes se servir de balais faits avec de gros bouquets de menthe verte, utile dulci.

Tout fort propre, d’ailleurs, et cette propreté du linge, je l’ai rencontrée partout, même dans les plus infimes ventas de la montagne. Je ne sais pourquoi l’on médit toujours de la propreté des auberges espagnoles. Alexandre Dumas lui-même, gaillard difficile à coucher et à nourrir, ne s’expliquait pas ce mauvais bruit. « Il y a un point sur lequel les auberges espagnoles sont calomniées, dit-il, c’est celui de la propreté. » Gautier dit comme lui, et tous les autres. Où donc remonte cette calomnie ? A des voyageurs sans doute qui n’ont visité l’Espagne que du coin de leur feu et en ont fait le tour dans leur chambre à coucher.

Mon ami Edmond Lepelletier écrivait récemment, dans une critique de livres, qu’on savait l’Espagne par cœur ; Madrid, Tolède, Grenade, Séville, peut-être ; mais quant au reste, je crois au contraire qu’il n’est pas de pays en Europe qui soit moins connu.

En sortant de table où le gros vin des Castilles, que les Allemands commencent à empoisonner avec leur trois-six, est servi plus abondamment que l’eau, je me trompai de porte pour gagner ma chambre ; au lieu de prendre à droite, je tournai à gauche ; et ouvrant brusquement, en homme qui entre chez lui, je me trouvai en face d’une grosse dame très brune, habillée d’un simple scapulaire. A ce vêtement qui ne remplissait même pas le but de la feuille de vigne légendaire, il faut ajouter une demi-douzaine de médailles scintillant à son cou. Je ne sais qui elle attendait dans ce costume des îles Sandwich. Sûrement ce n’était pas moi, car elle poussa un cri de détresse en se cachant de l’immense éventail dont elle se caressait mollement derrière sa jalousie. Elle accompagna ce geste d’un regard si courroucé, que, frappé de confusion et ne trouvant dans mon trouble aucune excuse dans la langue castillane qui, d’ailleurs, ne m’était nullement familière, je la lui balbutiai dans celle de John Bull.

Le soir elle ne parut pas au dîner, mais je la revis dans l’église, agenouillée sur les dalles aux pieds du grand saint Ignace auquel elle demandait sans doute pardon de s’être laissée surprendre dans une si sommaire toilette, tandis qu’au confessionnal voisin un grand jésuite à mine affamée la couvait d’un œil goulu.

Je rencontre aussi à l’église des voisins de table d’hôte, un monsieur d’environ cinquante ans qui, accompagné de sa nièce, vient tout exprès de Madrid faire ses dévotions au saint.

La señorita est d’un âge et d’une physionomie fort tendres et tous deux excitent l’admiration par leur ardente piété. Trois fois le même jour, ils assistèrent au saint sacrifice, et le matin je les ai vus communier dévotement. Maintenant les voici courbés sur les dalles, l’oncle à genoux, tandis que la nièce accroupie à ses côtés semble recevoir le bon Dieu.

« Une bonne histoire ! nous dit le lendemain à notre départ une des petites bonnes, qui, élevée dans le vieux sérail, nous en aurait, si nous étions restés quelques jours de plus, dévoilé tous les détours ; j’ai regardé ce matin par le trou de la serrure du numéro 6, et, bien qu’il y ait deux lits, j’ai vu la señorita sortir de celui du caballero. »

Et de rire comme une folle.

« Vous allez être obligée de raconter cela en confesse au révérend père Frapardo.

— Domingo ! rectifia-t-elle. Oh ! il en a entendu et vu bien d’autres.

— Cela ne l’effarouchera pas ? »

Et elle s’en alla toujours riant et secouant la tête.

Eh bien, à la bonne heure, voilà comment je comprends la religion.

Après vêpres, c’est-à-dire vers quatre heures, lorsque la grande chaleur est tombée, les jeunes gens des environs viennent jouer à la paume sur la vaste esplanade. C’est le jeu national, comme en Angleterre le cricket. Pas de village, pas de hameau qui n’ait un jeu de paume, unique ressource des dimanches et des soirées d’été. La place offre alors un aspect pittoresque et gai, remplie qu’elle est d’ânes, de chevaux, de mules, de voitures de toutes formes qui ont apporté les pèlerins et les curieux d’alentour. A l’un des coins, une fontaine où s’abreuvent les bêtes et, au pied de l’escalier de l’église, une petite boutique, la seule de l’endroit, semblable à nos étalages forains, où s’approvisionnent les simples. Là se débitent, avec des photographies du sanctuaire et des portraits de Loyola, toute la sainte pacotille des objets de piété, médailles, reliques, vierges en plâtre et chapelets. Comme la succursale de l’hôtel, elle appartient aux saints pères qui, tout en propageant la bonne cause, ne négligent-pas les occasions de faire leur petit commerce.

Lourdes a envoyé jusque-là ses produits, car j’y ai vu un paquet de rosaires, portant son nom et sa marque, que l’on débite aux badauds comme provenance du cru.

Si les femmes sont jolies, les hommes n’ont pas mauvaise mine. Avec leur veste jetée négligemment sur l’épaule, leur gilet ouvert laissant voir la blancheur de la chemise, la taille serrée dans une ceinture rouge, coiffés du coquet béret bleu et chaussés de blanches espadrilles, ils marchent fièrement, la cigarette aux lèvres, exempts de la lourdeur et de la gaucherie de nos campagnards. Ils n’en ont, du reste, ni l’astuce ni la fausse bonhomie et regardant en face le passant quel qu’il soit, le saluent d’égal à égal : Buenos dias, hombre ! Bonjour, homme.

La place est garnie de bancs, où viennent s’asseoir, à l’ombre des orangers, les voyageurs des deux hôtelleries. Voici les jésuites rentrant pour souper. L’un arrive sur une mule, assis à la façon des femmes, son grand rosaire pendant derrière lui et battant de sa croix de cuivre les flancs de la bête.

Nous l’avons rencontré, il y a trois jours, remontant sur sa mule la vallée d’Azcoitia, lisant son bréviaire, allant remplir je ne sais quelle mission. Sa mission terminée, il regagne allègrement le gîte, répondant d’un air bonasse aux saluts des paysans.

Deux autres moines s’approchent de l’hôtellerie, fumant des cigarettes. Ils sont jeunes et bien tournés. La matrone et quelques servantes qui prennent le frais du soir à la porte s’avancent à leur rencontre ; les voyageurs se lèvent et saluent ; ils s’assoient à une table sous la galerie et se font servir des azucar esponjados, petits pains de sucre ovales et spongieux qu’on laisse fondre dans l’eau.

Ces prêtres, cigarette aux lèvres, je les ai retrouvés dans toute l’Espagne ; en revanche, je n’y ai vu que rarement le long chapeau légendaire de Basile. Les belles choses s’en vont.

La nuit descend. On entend au loin les tintements d’une cloche sur la montagne, et dans la plaine hérissée de maïs, les chants des jeunes filles qui jettent dans le paysage une note mélancolique et douce, oubliée par les Maures au fond de ces vallons.

VI
A TRAVERS LES ANDES

Nous nous étions munis de passeports, pensant être arrêtés à chaque bout de chemin, mais nous n’en eûmes besoin que pour retirer nos lettres. Même après deux mois de marche, par la pluie et le soleil, éclaboussés de taches d’huile, souvenir indélébile de la cuisine des ventas, déchirés par les siestes dans la broussaille, poudreux et brûlés, avec des souliers percés et des chapeaux invraisemblables, faits comme des gentilshommes de grand chemin, jusque et y compris le revolver, les gendarmes, gens fort aimables, ne nous arrêtèrent que pour nous demander du feu et nous offrir des cigarettes.

Cependant, à mesure que nous nous enfoncions dans le pays, nous excitions l’étonnement général. Voir des gens qui n’ont pas mine de demander l’aumône voyager à pied, sac aux reins, quand il y a la patache et le chemin de fer ! Que tontos ! Que tontos !

« Quel métier faites-vous ? » me demanda un bohémien que nous rencontrâmes avec ses voitures dans un village perdu des Andes.

Je ne pouvais pas lui dire que nous voyagions pour notre plaisir par cette chaleur torride, il ne nous aurait pas compris ; aussi j’hésitais à répondre.

« Êtes-vous peintres en voitures ? continua-t-il.

— Non.

— Peut-être vous êtes pour les mines ?

— Pas du tout. »

Il réfléchit un instant.

« Je vois, vous venez acheter du vin.

— Nous le buvons sur place.

— Ah ! ah ! c’est bon quand on a de l’argent. Nous autres, nous ne buvons que de l’eau. Vous faites un bon métier alors ?

— Nous sommes voleurs ! répondis-je imperturbablement.

— Voleurs ! » s’exclama-t-il en me regardant en confrère et, se tournant vers une brune créature assise dans la voiture, il lui répéta ma réponse. Elle ne parut pas autrement surprise d’ailleurs ; cette profession lui semblait naturelle.

« On gagne sa vie comme on peut, dit-elle philosophiquement. Les temps sont durs. »

Toute cette conversation était en français, car ces gueux avaient jadis traversé la France, traînant leurs chariots et leurs chaudrons, et le bohémien ajouta d’un air convaincu :

« Tout le monde il est f…, mon ami. On va tous crever de faim. »

On nous dit la bonne aventure à prix réduit en qualité de camarades, mais deux petites bohémiennes de quatorze à quinze ans qui, à notre vue, avaient sauté hors des voitures, nous harcelèrent par de telles supplications insinuantes, obstinées et câlines que, somme toute, nous payâmes largement les mystères de l’avenir dévoilé.

Je raconte les événements sans chercher à leur donner rien de dramatique ni d’extraordinaire, mais à mesure qu’ils se déroulent, comme les accidents de la route, devant nous. Ici un arbre, là une maison, plus loin un rocher, à côté un coche, puis un passant chevauchant sur sa mule. Ce n’est pas ma faute si à cet arbre n’est pas accroché un pendu, si la maison n’est pas hantée, si le passant n’est pas un voleur de grand chemin et si le rocher ne s’écroule pas sur la diligence. Mais alors pourquoi raconter ? Mon Dieu ! pour rien, pour le seul plaisir de dire comme le pigeon de la fable :

J’étais là, telle chose m’advint.

Libre à vous si cela vous ennuie de passer outre.

De Loyola à la bourgade d’Alsasua au pied des Andes, la route traverse un pays d’aspect kabyle, côtoyant les sinuosités de la rivière ou plutôt du torrent profondément encaissé de l’Uzola, qui, à quelques lieues du sanctuaire, sépare les deux petites villes de Villareal et de Zummarraga. Je remarquais aux maisons municipales ce qui m’avait frappé déjà dans tous les villages basques : les portails surmontés des armes sculptées du lieu et de la province. Nombre d’habitations sont ornées d’écussons hiéroglyphiques que d’habiles paléographes pourraient seuls déchiffrer et que soutiennent des anges, des hercules, des chimères, des apôtres, des animaux fantastiques, des femmes nues, avec toute une ornementation renaissance ou gothique fleurie, rehaussée de crânes devises : Muy noble y leal. Muy valeroso y piadoso. Muy benemerito y generoso. On les voit sur des maisons de la plus piètre apparence habitées par de pauvres diables aussi fiers que gueux ; résidences seigneuriales des antiques membres de la petite noblesse espagnole presque aussi nombreuse que les pierres du chemin. Sur une masure délabrée dont un fermier anglais n’eût pas voulu pour étable, j’ai lu au bas d’un écusson : Dieu, le roi, ma dame et mon épée, quadruple patronage dont le propriétaire semble n’avoir guère tiré profit.

A Alsasua je fis pour la première fois connaissance avec la vraie venta, car jusqu’ici nous avions logé dans des hôtelleries.

Je n’ai jamais compris ces touristes qui remorquent à l’étranger leurs us et coutumes avec leur nécessaire de voyage, s’embarrassant de tout un attirail comme s’ils s’imaginaient que les autres peuples sont des idiots ou des sauvages et que l’on ne peut vivre que dans la mère patrie.

Selon le proverbe des Anglais, qui cependant ne le suivent guère : « Il faut faire à Rome comme les Romains font », et, n’ayant pas la prétention d’apporter aux indigènes des réformes de cuisine, je me suis contenté de celle du cru, et plus le plat était imprévu, en dehors de nos traditions et de nos préjugés, mieux je le dégustais.

Mais en Espagne, sous peine de mourir de faim en route, il faut se munir de vivres, car le plus souvent dans les ventas on ne trouve rien à manger.

Venta, endroit pour se mettre à l’abri du vent ; on ne peut guère en effet y exiger autre chose. On entre par une porte cochère dans une sorte de cour couverte, pavée de cailloux pointus que les balayages quotidiens déchaussent chaque jour davantage de leur alvéole de terre, et où picorent incessamment de petites poules affamées cherchant une graine tombée ou une miette de pain. Des cochons, dégoûtés de trouver l’auge vide, la traversent rapidement avec des grognements de colère pour aller chercher leur pâture dans le fumier voisin. La salle est coupée de piliers soutenant l’étage supérieur, trouée d’arcades irrégulières où l’on distingue vaguement dans l’ombre, des croupes de mules, d’ânes ou de chevaux.

Sur un côté, un escalier de pierre ou de bois, aux marches usées et branlantes. Aux murs, des bâts et des selles, des guirlandes de piments rouges, d’oignons et d’ails. Dans un coin, une outre pleine d’eau ; sur une table boiteuse, un alcarazas où tous, hôtes, servantes et hôteliers s’abreuvent à même ; des bancs trop étroits ou trop hauts, des assiettes peintes sur un dressoir mal équarri, une cheminée gigantesque dans laquelle trouverait aisément place une famille de clergyman, où, sur un feu de veuve, mijote dans un vaste chaudron de cuivre quelque ratatouille à l’huile que couvent d’un œil sournois un chien ou des chats faméliques. En face de la porte, dans une niche qu’éclaire, le soir, une lanterne, seul luminaire, une statuette de plâtre, une image de la Vierge ou le saint peinturluré, patron du maître du logis.

Telle était la venta d’Alsasua et telles sont à peu près toutes les ventas espagnoles.

Et l’hôtelier ? si l’on peut appeler de ce nom l’homme qui n’a pour les voyageurs ni un morceau de pain, ni un sourire de bienvenue : un gros pandour à visage rasé, à tête de curé campagnard gras de fainéantise. Grasse aussi la matrone dont l’unique occupation semble de regarder voler les mouches, et elle ne chôme pas, car il y en a d’effroyables légions. Quant aux clients, muletiers, bergers, mendiants et toreros sans emploi, ils fument silencieux et graves d’innombrables cigarettes, dînent d’un oignon et soupent d’une gousse d’ail ; puis, la nuit venue, enveloppés dans un sac ou d’une couverture, ils s’étendent sur les cailloux.

Vous entrez, nul ne bouge. Un Espagnol, quand il dort ou quand il fume, ne se dérange jamais, et c’est à peine si l’amo qui tortille une cigarette, daigne lever la tête pour vous dire : Que quiere usted ? Comme s’il était fort surpris de voir entrer un voyageur.

Dans la plupart des auberges, on nous regardait manger avec le plus vif intérêt. Comme les badauds dont parle Montesquieu, qui s’exclamaient : « Ah ! ah ! monsieur est Persan ; c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? » ces bonnes gens se disaient sans doute : « Comment peut-on être Français ? » et ils paraissaient stupéfaits de nous voir manger comme les camarades. Souvent l’hôte et l’hôtesse s’asseyaient près de nous, à droite et à gauche, les coudes sur la table et, bouche béante, regardaient partir les morceaux.

« Est-ce bon ? demandaient-ils.

— Délicieux, » répondais-je invariablement.

Ils se faisaient alors un petit signe d’intelligence, échangeant un coup d’œil qui disait clairement : Je te crois. Ces Pugnateros de Français n’ont jamais fait pareil festin dans leur sale pays de vachers !

VII
LE PALACIO D’URVAZA

Entre Vittoria et Pampelune, au point culminant qui sépare les provinces vascongades de la Navarre et où, par le seuil d’Alsasua, la Sierra de Andia se rattache aux Pyrénées, est assis sur un large plateau solitaire et triste le palacio d’Urvaza.

Palacio ! c’est le nom pompeux dont on décora cette gentilhommière délabrée, quand à Alsasua nous en demandâmes le chemin, et nous reconnûmes bien là l’emphase espagnole.

Par le fait, ce palais est une espèce de bordj dans le genre de ceux d’Algérie, flanqué de quatre bastions couverts, et qui dut, au temps des guerres civiles, soutenir plus d’un assaut, car comme un vieux reître il étale dans sa misère de glorieuses cicatrices. Trois larges arcades, — celle du milieu seule est libre, — donnent accès à une galerie où s’ouvrent deux portes charretières, celle du manoir et celle de la chapelle dont le beffroi surmonte avec sa cloche la toiture de l’un des bastions, ce qui donne à ce châtelet un aspect monacal. Les murs sont troués de petites croisées étroites et grillées, ressemblant à des meurtrières, mais la façade principale est ornée d’un vieux balcon en fer forgé et des armoiries, sculptées dans la pierre, des anciens seigneurs.

A l’exception d’un jardinet qui d’un repli de terrain jette une note de gaieté dans la tristesse environnante, on n’aperçoit, aussi loin que la vue s’étende, que la plaine nue, sèche, caillouteuse, déserte, coupée à l’horizon par la ligne sombre d’un bois de sapins. Sans le soleil qui darde ses chauds rayons on se croirait transporté dans un steppe stérile du Nord.

Mon compagnon de route, qui chassait dans ces montagnes il y a quelques années, déboucha, par hasard, sur ce plateau, et le besoin de se ravitailler de vin l’avait fait pousser jusqu’au fortin solitaire. C’était le chemin le plus fatigant, mais aussi le plus pittoresque pour arriver à Estella. Nous avions passé par des sentiers de chèvre, rencontré les traces d’une vieille voie romaine presque enfouie sous les mousses et les fougères, traversé des gorges et des bois de chênes où nous nous serions égarés sans un jeune garçon d’Alsasua qui consentit à nous servir de guide.

En route depuis midi, il était plus de six heures quand nous arrivâmes talonnés, par la faim et la soif, la soif surtout, car dans notre marche ou plutôt notre suite d’escalades, nos bidons s’étaient depuis longtemps séchés.

Des enfants qui, à notre approche, s’enfuirent comme à la vue du diable, avaient signalé au domaine l’arrivée d’étrangers, événement rare en ces solitudes, et donné l’éveil à un chien hargneux que nos bâtons ne tinrent qu’à grand’peine à distance de nos mollets. Un homme d’aspect farouche, coiffé d’un béret bleu et ceint de la ceinture noire des Navarrais, bras et jambes nus, fumait superbement sa cigarette, assis sur une pierre devant la porte de son castel comme s’il voulait en défendre l’entrée. Il avait du reste la mine suffisamment rébarbative pour éloigner des passants plus timides ou moins affamés, et attendait avec une impassibilité toute castillane, ne montrant de surprise que ce que lui permettait sa gravité.

« Señor José, dit respectueusement le guide, voici des seigneurs voyageurs qui m’ont demandé de les conduire ici. »

Sa Seigneurie se contenta de jeter sur les nôtres un regard oblique et continua à tirer des bouffées.

L’ayant poliment saluée, nous lui demandâmes la faveur de l’hospitalité d’une nuit, vivre et coucher, en échange de notre considération accompagnée, bien entendu, d’espèces sonnantes aux effigies des souverains d’Espagne. Sur quoi le señor José, sans quitter son siège, ni lâcher sa cigarette, nous engagea vivement à poursuivre notre chemin.

« Il y a, dit-il, sur l’autre versant du plateau, une venta où vous trouverez toutes les commodités. »

Une femme, jeune mais pas jolie et peu avenante, vint appuyer les dires du maître : elle eut même la bonté d’ajouter qu’en partant sans plus tarder et en pressant un peu le pas, nous avions la chance d’arriver avant la nuit.

« Nous sommes ici et nous y restons, s’écria la Martinière furieux, parodiant un mot célèbre. N’avez-vous donc rien quand il passe des voyageurs ?

— Des voyageurs ! il n’en passe jamais. Des voyageurs pour où ? Pour Estella ? Alsasua ? Il y a une route, ils la suivent. On n’a que faire au palacio d’Urvaza. Excepté les pâtres de la montagne, nous n’avons vu personne depuis quatre ans, depuis l’année où sont passés les deux Français.

— Mais c’est moi, repartit la Martinière, c’est moi qui suis passé il y a quatre ans avec un Anglais. Nous nous sommes arrêtés ici pour cuire notre gibier et remplir nos gourdes. Ne me reconnaissez-vous pas, señorita ? »

La châtelaine le regarda attentivement, puis frappant ses mains, s’exclama :

« En vérité, c’est lui. »

Alors les physionomies changèrent. On nous fit entrer ; le mari nous aida à nous décharger de nos sacs, tandis que sa femme courait chercher à boire. Les enfants, cachés en quelque coin, se montrèrent, et une jolie petite fille avança en riant son brun minois.

Il y a du vin, du pain, du lait, des œufs, de l’ail, des piments, des oignons, des olives, du lard. On nous offre de tuer une poule, de faire une soupe et une omelette… un festin.

Une figure étrange paraît sur le seuil. C’est un tout vieux petit homme, vêtu d’un veston et d’un pantalon brun et coiffé d’une calotte noire. Un col de la couleur qui rendit le nom de la reine Isabelle célèbre, encercle son cou à la façon des prêtres.

« C’est le padre, » dit le châtelain.

Nous nous levons avec empressement pour saluer le padre. Ce n’est ni le moment, ni le lieu de manger du curé dans la Sierra de Andia.

Et puis, quel pitoyable morceau !

Si Dieu prodigue ses biens

A ceux qui font vœu d’être siens,

il a sûrement oublié celui-ci le jour de la distribution.

Oncques ne vis sur un oint du Très-Haut tant de pièces et de taches.

Son veston, évidemment façonné avec les lambeaux d’une vieille soutane, avait depuis longtemps perdu, sous de nombreuses couches d’huile, sa couleur primitive ; quant au pantalon, fendillé, rapiécé, luisant d’usure, il était retenu par une ficelle dont les extrémités descendaient sur les cuisses. De plus, par une éraillure, accroc récent sans doute, s’échappait indiscrètement un bout de chemise de la couleur du faux col. Il était chaussé d’alpargatas et sa calotte paraissait couverte d’une telle couche de crasse que ce devait être celle qu’il portait à l’époque lointaine où il servait le Père éternel en qualité d’enfant de chœur. Le bonhomme comptait soixante-quinze ans.

« Padre ! padre ! cria la petite fille en se pendant familièrement à ses jambes, des Français ! des Français !

— Ah ! ah ! des Français ! répliqua le vieux en soulevant sa calotte pour répondre à notre salut, montrant sa tête grise aussi fournie de cheveux coupés ras que celle d’un jeune, soyez les bienvenus ! Des Français ! reprit-il, j’en ai connu un au temps du roi Louis-Philippe. Un brave homme. J’ai appris qu’il était mort.

— Qui ? Louis-Philippe ?

— Oh ! il y a longtemps. L’empereur aussi.

— Duquel parlez-vous ? Napoléon Ier ou Napoléon III ? »

Le padre nous jeta un regard effaré ; puis tapotant d’une main les joues brunes de la fillette qui jouait gentiment avec le bout de chemise du vieux qu’elle tournait en tire-bouchon, et repoussant de l’autre le petit garçon cramponné à son paletot, il répliqua, hochant la tête :

« Voyez-vous, je n’aime pas parler politique, moi. Je n’y entends rien. »

Le pauvre vieux pasteur d’hommes n’entendait pas à grand’chose, et il était certes aussi ignorant que les pasteurs de moutons de la plaine. Né au palacio de quelque maritorne à l’époque où les hobereaux d’Urvaza l’habitaient, il ne l’avait quitté que pour aller au séminaire, là-bas, à Logroño, bien loin dans la vallée de l’Èbre, à dix bonnes lieues. A sa sortie du séminaire, on l’envoya dans un village, puis dans un autre, et il revint au point de départ. Qu’avait-il fait pour échouer dans cette thébaïde ? Quel crime contre Dieu, les hommes ou l’Église avait-il commis ? Quel mystère planait dans son passé ? Quelle honte ancienne pesait sur ses épaules octogénaires ? Nous nous le demandions et nous eussions bien voulu le lui demander à lui-même, comptant que quelque aveu tomberait de sa sénilité. Mais il fut muet sur les secrets de sa vie.

Il n’avait jamais vu de chemin de fer, bien qu’il lui eût suffi de descendre à Alsasua. Depuis nombre d’années, ses jambes lui refusaient le service d’un tel voyage ; puis, il n’était pas curieux. D’ailleurs, il a voyagé ; il est allé à Rome, voici quarante ans ; et quand on a vu la Ville éternelle et le Pape, on peut mourir satisfait ; on a repu ses yeux de tout ce qu’il y a de beau sur terre.

« Avez-vous été à Rome, vous autres ?

— Pas encore.

— Allez-y, mes enfants. Vous aurez tout vu.

— Et à quoi passez-vous votre temps, padre, dans cette solitude ?

— Oh ! les occupations ne me manquent pas. Ma messe, mon rosaire, mon jardin, mes abeilles. Voulez-vous voir mes abeilles ? je vous montrerai aussi ma maison. »

Nous le suivîmes. Il nous conduisit à une sorte de cahute basse et recouverte de chaume, que nous avions prise pour une étable, à côté du jardinet. Il n’y avait qu’une fenêtre et il fallait se baisser pour passer sous la porte. Une chambre blanchie à la chaux ; un lit de sangle sur le sol battu, un grand crucifix au mur, une table avec une Vierge de plâtre manchote, un bouquet de fleurs artificielles dans un vase acheté à quelque faïencier forain, une caisse peinte en noir servant de commode, deux escabeaux, un bénitier, un chapelet, un almanach et un bréviaire, tels étaient le logis, la bibliothèque, le mobilier.

« Je vis ici depuis quarante ans, nous dit-il. C’est moi qui ai bâti la maison avec le père de José, que Dieu ait son âme ! Et il m’a aussi aidé à faire les meubles. De ma fenêtre, je vois mon jardin, ma vigne, mes oliviers, mes abeilles, mes oignons, mes choux. J’ai créé tout cela.

— Et le gouvernement vous paye ?

— Soixante douros par an.

— Oh ! oh ! vous devez faire des économies.

— Non, je dépense tout, répondit naïvement le bonhomme. Je paye ma nourriture à ces braves gens ; ce qui reste, je le donne pour les petits. »

Pendant qu’il parlait, je remarquais un cadre accroché derrière la statuette de la Vierge, un portrait au daguerréotype à demi effacé par le temps. Selon toute apparence, la tête d’une jeune fille.

« Voici peut-être la clef du mystère de la vie de cet homme, » me dis-je en moi-même, et tout haut :

« Est-ce le portrait d’une sainte, padre ?

— Si, señor, fit-il gravement, sainte et martyre ! »

Peut-être allait-il entrer dans la voie des confidences, mais la petite fille vint tout à coup nous appeler pour le dîner.

Malgré notre insistance, il refusa obstinément de partager ce festin. En dépit de sa crasse et de ses taches d’huile, nous n’eussions pas été fâchés de le voir à notre table ; tout ce que nous pûmes obtenir, c’est qu’il viendrait nous voir pendant notre repas.

Il tint parole, mais ne voulut même pas goûter au gros vin de Navarre que notre hôte nous versait à pleins bords, et comme les mouches réveillées par la chandelle et l’odeur inusitée des victuailles accouraient par myriades bourdonner sur nos assiettes et nos verres, le bon curé s’empara d’un chasse-mouches et, debout près de la table, le fit gravement tournoyer au-dessus des plats et de nos têtes jusqu’à la fin du repas.

VIII
MESSE AU PALACIO

La nuit était depuis longtemps venue, étoilée, majestueuse, sereine, une de ces nuits tièdes et transparentes, comme il n’en est qu’aux pays du soleil, et j’allai m’étendre sur un léger renflement de terrain à quelque distance du palacio.

Tout autour un grand silence, mais bientôt un bruit effacé, lointaine et immense rumeur dont je ne me rendis pas compte tout d’abord, surgit doucement, puis, comme la chanson des djinns, montait en grandissant, de tous les côtés à la fois. Indéfinissable et mystérieuse musique, elle s’élevait du fond de la vallée, des bois, des mamelons, avec une variété infinie de notes comme un orchestre de follets, âme de la terre, souffle d’Obéron et de Titania tressautant dans la nuit fantastique.

C’étaient les troupeaux qui arrivaient, s’éloignant du bois dans la crainte des loups ; chaque tête de bétail, bœuf, vache, mouton, chèvre, agitait une clochette ou un grelot, et la multiplicité de ces tintements formait un ensemble d’une incomparable harmonie.

Ah ! la merveilleuse sérénade autour de ce vieux castel solitaire dressant ses murailles et ses bastions roussis dans les découpures sombres des horizons !

Comme cette vie sauvage est pleine de jouissances ! comme l’on se sent à l’aise loin du tumulte des cités, du monde artificiel et menteur, des exigences factices de la civilisation, où les années s’écoulent en inquiétudes et en luttes stériles ! Et je me pris à envier le sort de ces pâtres qui traversent la vie drapés dans leur fière et indépendante misère, plus heureux cent fois que l’ouvrier des villes dont ils n’ont ni les besoins, ni les dures fatigues, plus heureux que le bourgeois gagnant le pain quotidien, cloué à un banc de cuir, plus heureux que nous tous sans repos ni trêve à la tâche, poursuivant un but qui ne sera jamais atteint. L’oubli, l’oubli de tout, et que le passé s’écroule !

Ces sensations, je les avais éprouvées jadis, quand j’avais vingt ans, dans les grandes solitudes, sous les palmiers des oasis sahariennes, aux portes des ksours, et je les retrouvais aussi vives, aussi fortes, après vingt ans écoulés, avec la philosophie en plus, celle qui pousse en même temps que tombent les cheveux.

L’extase dura longtemps et la nuit devait être fort avancée quand je rentrai au bordj. Je passai près de la chaumière du vieux curé ; une lampe y brûlait, et j’aperçus le bonhomme assis devant la Vierge manchote, un rosaire autour du bras.

« Buenas noches, padre ! » criai-je. Il fit un soubresaut, se retourna vivement avec un geste effaré, et je revis le petit cadre noir que j’avais remarqué déjà, le portrait de la sainte et martyre, sur le socle de la statuette.

Il poursuivait donc, lui aussi, sa chimère, et je me rappelai ce gentilhomme castillan, dont j’ai lu, je ne sais plus où l’histoire, que toute la ville admirait pour sa dévotion à Marie.

Dans sa chambre à coucher, il lui avait dressé un autel où brûlait une lampe perpétuelle. Il l’entourait de fleurs et, chaque soir, avant de se mettre au lit, s’agenouillait devant la douce image et la contemplait avec adoration.

C’était le portrait de sa maîtresse.

Le vieux curé se souvenait. Le cœur n’a pas d’âge et peut-être aimait-il encore et confondait-il dans sa sénilité le visage de l’amie de sa lointaine jeunesse avec celui de sa Vierge mutilée.

« Buenas noches ! buenas noches, señor, » répliqua-t-il avec quelque brusquerie, et il ferma son volet.

Le lendemain, nous étions de bonne heure dans la salle commune, car nous avions une longue étape devant nous. Un berger à mine rude écrivait laborieusement sur la table. Ayant appris le passage de voyageurs, il profitait de cette rare occasion pour mettre en ordre sa correspondance. Jamais courrier ne passe par Urvaza. Si par hasard on écrit, si l’on attend une réponse, il faut descendre à Alsasua ou à Subayrès. C’est à ce dernier village qu’il nous pria de jeter sa lettre dans la boîte, dont on fait la levée à peu près régulièrement tous les huit jours, sans répondre toutefois que les lettres arrivent jamais à destination.

Le petit garçon de l’amo entra au moment où nous nous délections d’un bol de lait.

« La misa, señores, la misa ! »

Nous allions l’envoyer au diable avec sa misa, mais nous nous rappelâmes que le padre nous avait prévenus la veille qu’il dirait sa messe à notre intention et l’avancerait même d’une heure, pour que nous puissions en profiter avant de nous mettre en chemin.

Il nous attendait, en effet, s’habillant lentement dans la sacristie, revêtant une aube de calicot d’un blanc douteux, et une étole si misérable que pas un séminariste, nouveau tonsuré, n’eût voulu s’en affubler.

Deux fidèles vinrent nous rejoindre dans la chapelle, le berger et la petite fille au brun minois. Elle était déjà à genoux, modestement, près de la porte de la sacristie, placée obliquement de façon à bien nous voir, et je vous certifie que le bon Dieu n’eut ce matin-là qu’une très minime part de son attention. Déjà coquette, comme une femme, bien qu’elle eût huit ans à peine, elle minaudait quand par hasard nous la regardions, et s’étant fait un éventail avec une feuille de son psautier, elle en jouait par habitude malgré la fraîcheur matinale.

Quant à son frère, d’une année plus jeune, il remplissait l’office d’enfant de chœur, et notre présence lui donna à lui aussi de si fréquentes distractions que le padre se vit contraint de le gourmander plusieurs fois. Il était si petit qu’il ne pouvait porter le missel pour le changer de place ainsi qu’il est d’usage, mais son père, quatrième et dernier fidèle présent, se chargeait de ce soin.

Il remplissait aussi les fonctions de sacristain. Je le vis allumer et éteindre les cierges et tirer une ficelle à gauche de l’autel ; un rideau de toile s’ouvrit alors, découvrant le corps d’un grand Christ enjuponné, que l’on recouvrit aussitôt après le sacrifice.

Il n’est guère possible d’imaginer rien de plus misérable et de plus naïf que cette chapelle du palacio d’Urvaza. Magots de bois affreusement peints, louches, manchots, décapités, culs-de-jatte, rebuts de boutique de bric-à-brac ; anges de cire avec des perruques de chanvre, et si vieux, que tous les traits du visage s’étaient effacés et fondus ; un extraordinaire triptyque qui pouvait aussi bien représenter une scène de l’Arétin, le massacre des innocents, le jugement dernier, que des nymphes s’ébattant sur la plage, car on ne distinguait qu’un fouillis de cuisses, de têtes et de bras ; des fleurs artificielles centenaires dans des vases ébréchés, une Vierge habillée d’une robe de mousseline à paillettes au travers de laquelle on distinguait les articulations de la poupée, portant au cou un chapelet de scapulaires et coiffée d’une tiare en papier doré. Elle foulait aux pieds le serpent tentateur qu’une ouaille ignorante avait cravaté d’un rosaire.

Tout ce catholicisme grossier, matérialisé dans ce qu’il y a de plus puéril, de plus laid et de plus grotesque, offrait un ensemble et des détails si ridicules qu’il était difficile de garder son sérieux. Mais la vue du pastor et du posadero agenouillés et courbés sur le sol, se frappant avec conviction la poitrine, nous rappelèrent aux bienséances, et nous mîmes à notre tour un genou sur la dalle humide, si humide que je dus le préserver par mon chapeau du froid contact, car il n’y avait, comme dans la plupart des endroits affectés ici à la prière, ni banc, ni siège, ni tapis.

Je ne sais si je gagnai la faveur du ciel, ce qui est certain c’est que je gagnai un fort rhume qui me poursuivit jusqu’à Soria.

Notre conduite, en tous cas, édifia le vieux curé, car quand nous allâmes prendre congé de lui, dans son jardin, où il arrosait ses choux, comme Dioclétien, avec une casserole, il quitta bien vite sa besogne pour nous serrer les mains avec une touchante effusion, nous appelant ses fils, ses chers fils. Il est vrai que nous lui avions remis au préalable deux pesetas pour les pauvres de sa paroisse, ce qui, assurément, avait dû contribuer à l’attendrir.

IX
ESTELLA

Je pensai plus d’une fois au padre du palacio d’Urvaza, il me rappelait un pauvre frère lai dont parle la George Sand andalouse qui signait Fernando Caballero.

Quand vint le décret de l’expulsion des moines, un vieux frère lai sortit le dernier et s’assit sur les marches du couvent et, la tête dans ses mains, les coudes sur les genoux, se mit à pleurer : « Que faites-vous ici ? lui dit un moine. Ne venez-vous pas ? — Et où puis-je aller ? répondit fray Gabriel. Voici cinquante ans, j’ai été recueilli dans ce monastère, tout enfant et orphelin, et depuis je n’en suis jamais sorti. Je ne connais personne au monde. Je ne sais que soigner le jardin. Où irais-je ? Que ferais-je ? Qui voudrait de moi ? Je ne puis vivre qu’ici. » Alors, un paysan à qui l’on avait confié la garde du monastère vide le vit et lui dit : « Reste avec nous, homme. Tu partageras le pain de la famille. » Et le vieux fray Gabriel resta, vivant avec ces paysans, continuant comme autrefois à soigner le jardin des moines, les attendant tous les jours, plongé dans ses souvenirs, arrêté par le passé, espérant chaque nuit entendre au réveil la cloche muette s’ébranler joyeusement et retrouver sa voix pour saluer à grand éclat le retour des maîtres du logis désert.

La descente de la Sierra de Andia et la marche sur Estella nous prirent deux jours.

Estella, que l’on pourrait croire le nom d’une jolie fille, est celui d’une des plus riantes villes de la Navarre. Importante position stratégique, commandant plusieurs défilés sur les chemins des Castilles et de l’Aragon, les carlistes la choisirent comme point central de défense et don Carlos y établit son quartier général. C’est là qu’en 1839 Rafael Maroto, après une entrevue avec Espartero, fit fusiller les généraux Garcia, Guergné, Carmona, Sanz et l’intendant militaire Urriz, ses frères d’armes.