CHAPITRE I
Étaient-ils vraiment doués d’intelligence ? D’une intelligence personnelle, tout au moins ? Je n’en sais rien. Je ne sais pas non plus si nous pourrons jamais arriver à le déterminer.
Ce que je puis dire c’est que, s’ils ne l’étaient pas, j’espère ne jamais voir le jour où nous devrons entrer en lutte contre des êtres similaires qui, eux, le seraient ! Je connais d’avance les perdants : moi, vous, bref, ceux que l’on appelle les humains.
En ce qui me concerne, l’aventure a commencé (trop tôt à mon gré !) le matin du 12 juillet 2007. Mon téléphone s’était mis à vibrer à m’en arracher la peau du crâne. Il faut dire que les téléphones dont on se sert à la Section ne sont pas d’un modèle standard : l’audiorelais est inséré chirurgicalement sous la peau derrière l’oreille gauche, les os jouant le rôle de conducteurs. Je me tâtai machinalement avant de me rappeler que j’avais laissé ce que je cherchais dans mon veston, à l’autre bout de la pièce.
« Ça va, grommelai-je, j’ai entendu. Pas la peine de faire un tel boucan.
— Appel urgent, dit une voix dans mon oreille. Venez immédiatement au rapport ! »
Je lui dis sans ambages ce que je lui conseillais de faire de son appel urgent.
« Le Patron attend », insista la voix.
Cela changeait l’aspect de la question. « On y va », dis-je en me rasseyant avec une secousse qui me fit affreusement mal derrière les yeux. Je passai dans ma salle de bains, m’injectai un centigramme de « gyro », et confiai au vibromasseur le soin de me disloquer les membres pendant que la drogue me les remettrait en place. Quand je sortis de là, j’étais un homme nouveau, ou du moins quelque chose qui y ressemblait vaguement. J’enfilai mon veston, et sortis de chez moi.
Je pénétrai dans les bureaux de la Section par un lavabo de la gare Mac Arthur. Notre adresse ne figure pas dans l’annuaire du téléphone. À vrai dire nous n’avons pas d’adresse. Tout ce qui nous concerne est une espèce d’illusion d’optique. On peut aussi arriver chez nous par une petite boutique dont l’enseigne porte l’inscription « Timbres et monnaies anciennes ». N’essayez pas non plus de passer par là. Tout ce que vous y gagneriez serait de vous faire vendre un Bonne-Espérance triangulaire.
À vrai dire ? il vaut mieux ne pas essayer du tout. Je vous répète que nous n’existons pas.
Il y a une chose qu’aucun chef d’État ne peut savoir : c’est la valeur de son service de renseignements. Il ne l’apprend que par les échecs de ce dernier. C’est justement la raison d’être de notre Section. Nous tenons lieu de cadre et de soutien aux autres sections du Service secret. Les Nations Unies n’ont jamais entendu parler de nous ; le Service central de renseignements non plus – du moins, je le crois. Tout ce que je connais moi-même de nos activités, c’est l’entraînement que j’ai reçu et les missions que me confie le Patron. Ce sont des missions intéressantes d’ailleurs, à condition de ne pas se soucier de l’endroit où l’on mange et où l’on dort, ni de ce que l’on mange, ni de l’âge auquel on mourra. Si j’avais pour deux sous de bon sens, j’aurais depuis longtemps démissionné et cherché du travail ailleurs.
Seulement dans ce cas, je n’aurais plus travaillé sous les ordres du Patron, et ça c’est quelque chose qui compte !
Oh ! n’allez pas vous imaginer que le Patron soit un chef coulant ! Il serait très capable de vous dire à l’improviste : « Mes enfants, voilà un chêne qui manque d’engrais. Vous voyez ce trou qui est au pied ? Sautez dedans et je le reboucherai ! »
Nous l’aurions fait. Chacun de nous l’aurait fait sans hésiter.
Le Patron, aussi, du reste, s’il avait pensé qu’il y eût seulement cinquante-trois chances sur cent pour que l’opération sauvât le pays d’une catastrophe.
Il se leva en me voyant entrer, et s’avança vers moi en boitillant. Un sourire malicieux lui retroussait les lèvres.
Avec son grand crâne chauve et son nez busqué, il avait l’air moitié démon, moitié polichinelle.
« Bonjour, Sam, me dit-il. Je regrette bien de t’avoir tiré du lit. »
Vous pensez comme je l’ai cru !
« J’étais en permission, remarquai-je assez sèchement.
— Oh ! mais tu l’es toujours. Nous allons partir en vacances. »
Je me méfie de ses « vacances », et je ne mordis pas à l’appât.
« Donc je m’appelle Sam ? répondis-je. D’accord. Et comme nom de famille, ce sera quoi ?
— Cavanaugh. Moi, je serai ton oncle Charlie. Charles M. Cavanaugh, retraité. Je te présente ta sœur Mary Cavanaugh. »
J’avais bien remarqué que nous n’étions pas seuls dans la pièce, mais le Patron est un de ces hommes qui savent monopoliser toute votre attention aussi longtemps que ça leur chante. Je regardai ma nouvelle sœur. Je la regardai même longuement : elle en valait la peine.
Je comprenais maintenant pourquoi il voulait nous faire tenir les rôles du frère et de la sœur dans une mission où nous devions opérer ensemble : comme cela, il était sûr d’éviter les complications sentimentales entre nous. Un bon agent est aussi incapable de trahir la psychologie du personnage qu’il incarne qu’un bon acteur de prendre des libertés avec son texte. J’étais donc forcé de me conduire avec cette jeune personne comme si ç’avait été ma sœur. On peut dire que le Patron était vache avec moi !
Un long corps mince, mais une poitrine agréable. De jolies jambes, des épaules plutôt larges pour une femme. Des cheveux couleur de flamme et cette forme de crâne un peu reptilienne des vrais roux au-dessus d’un visage plus joli que beau… Elle me regardait avec autant d’indifférence que si j’avais été un quartier de bœuf à l’étal.
Moi j’avais envie de faire la roue ou de marcher sur les mains. Cela dut se voir car le Patron me dit gentiment : « Allons, allons, Sammy, un peu de tenue. Ta sœur t’adore et tu l’aimes beaucoup – mais ton affection est toute franche, toute saine, toute chevaleresque. Le parfait boy-scout, quoi ! Tu vois ça d’ici ?
— A ce point-là ? dis-je en continuant à dévisager ma « sœur ».
— Encore plus !
— Bon ; tant pis ! Comment allez-vous, sœurette ? Enchanté de faire votre connaissance. »
Elle me tendit une main ferme qui me sembla aussi robuste que la mienne. « Bonjour, frérot », répliqua-t-elle d’une voix de contralto qui acheva de me chavirer. Que le diable emporte le Patron !
« Je dois encore te prévenir, continua celui-ci, que tu es si attaché à ta sœur que tu sacrifierais volontiers ta vie pour elle. Or je regrette de te le dire, Sammy, mais, pour le moment du moins, la vie de ta sœur est plus utile au Service que la tienne !
— Compris, répliquai-je. Merci d’y mettre tant de formes.
— Et maintenant, Sammy…
— C’est ma sœur chérie et je dois la défendre contre les chiens errants et les inconnus. Compris. Quand part-on ?
— Il faut d’abord que tu passes à l’atelier de cosmétique. On t’a préparé une nouvelle figure.
— Il vaudrait mieux une nouvelle tête tant que vous y êtes. Eh bien, à tout à l’heure. Au revoir, sœurette. »
Ils ne sont pas tout à fait allés jusqu’à la nouvelle tête. Mais ils m’ont réinstallé mon téléphone personnel dans la nuque avant de me coller d’autres cheveux par-dessus. Ils ont teint les miens dans le même ton que ceux de ma nouvelle sœur. Ils m’ont décoloré la peau et retouché les pommettes et le menton. Quand je me suis vu dans la glace j’avais autant qu’elle l’air d’un rouquin authentique. En regardant mes cheveux je ne suis même pas arrivé à me rappeler quelle avait jamais pu être leur teinte naturelle. Je me suis demandé à moi-même si ma « sœur » était bien ce qu’elle semblait être. Dans le fond, j’aurais mieux aimé cela.
J’ai enfilé les vêtements qu’on m’avait donnés, et quelqu’un m’a remis un sac de voyage tout préparé. Le Patron, lui aussi, était manifestement déjà passé à l’atelier de cosmétique. Son crâne était maintenant couvert de petites bouclettes d’une teinte intermédiaire entre le rose et le blanc. On lui avait également retouché le visage ; je ne pourrais pas dire au juste comment on s’y était pris, mais il était indiscutable que nous étions maintenant devenus tous trois de très proches parents, tous membres de cette étrange variété de l’espèce humaine que sont les roux.
« Viens, Sammy, me dit-il, je t’expliquerai la mission en route. »
Nous sommes sortis par un chemin que je ne connaissais pas et qui aboutissait aux quais d’envol de la gare du Nord, au-dessus de New Brooklyn et face au Cratère de Manhattan.
Je pilotais, et le Patron parlait. Dès que nous eûmes quitté les circuits locaux, il me dit de brancher le pilote automatique et de mettre le cap sur Des Moines dans l’Iowa. Cela fait, je suis allé rejoindre Mary et l’« oncle Charlie » dans la cabine arrière. Il nous a fourni nos curriculum vitae respectifs bien tenus à jour. « Et voilà, a-t-il conclu. Nous sommes une famille de touristes en vacances. Si par hasard nous nous trouvons être les témoins d’événements exceptionnels, c’est ainsi que nous devrons nous comporter : en touristes curieux mais insouciants.
— Mais d’abord, quel est le problème ? Nous ne faisons tout de même pas une partie de colin-maillard.
— Hum… Ça se pourrait…
— O.K. Quand on se fait démolir, c’est tout de même agréable de savoir pourquoi. Pas vrai, Mary ? »
« Mary » n’a rien répondu. Elle semblait posséder cette qualité rare chez les femmes de savoir se taire quand elle n’avait rien à dire. Le Patron m’a jeté un coup d’œil pensif. « Sam, m’a-t-il dit enfin, tu as bien entendu parler des soucoupes volantes ?
— Hein ?
— Voyons, tu as quand même fait de l’histoire en classe.
— Quoi ? Vous parlez de cette épidémie de folie qui a sévi bien avant la période des Désordres ? Je croyais que vous pensiez à quelque chose de récent, de réel. Les soucoupes volantes n’étaient que des hallucinations collectives.
— Est-ce bien sûr ?
— Ma foi, je ne suis pas très calé en psycho-pathologie collective, mais il me semble quand même bien me rappeler qu’à cette époque tout le monde était plus ou moins névrosé. Si quelqu’un avait eu le cerveau en bon état, il se serait fait fourrer au cabanon.
— Tu trouves notre époque plus raisonnable ?
— Ce serait beaucoup dire. »
À force de fouiller les recoins de ma mémoire j’ai fini par trouver la réponse que je cherchais. « Je me rappelle l’équation, ai-je dit. C’est l’intégrale de Digby, qui sert à évaluer les données du deuxième ordre et au-dessus. Elle nous fournit une probabilité de 93,7 pour cent pour que le mythe des soucoupes volantes, après élimination des cas expliqués de façon satisfaisante, soit dû à des hallucinations. Je m’en souviens parce que c’est le premier cas de ce genre pour lequel les faits aient été systématiquement rassemblés et étudiés par des savants à la demande du gouvernement. Dieu sait pourquoi, d’ailleurs !
— Alors, tiens-toi bien, Sammy, m’a dit le Patron d’un air débonnaire, parce que aujourd’hui nous allons examiner une soucoupe volante. Nous en rapporterons même peut-être un morceau comme souvenir, en bons touristes que nous sommes. »
CHAPITRE II
« Il y a dix-sept heures vingt-trois minutes, dit le Patron après un coup d’œil sur sa montre-bague, un astronef non identifié s’est posé près de Grinnell dans l’Iowa. Type : inconnu. Forme : approximativement discoïdale. Diamètre : environ cinquante mètres. Origine : inconnue, mais…
— On n’a pas relevé sa trajectoire ? coupai-je.
— Non, répondit-il. Voilà une photo prise après l’atterrissage par le satellite artificiel Beta…»
J’y jetai un coup d’œil avant de la passer à Mary. Ce document était aussi peu satisfaisant que l’est en général toute téléphoto prise d’une distance de dix mille kilomètres. Des arbres qui ressemblaient à de la mousse… l’ombre d’un nuage gâchant la partie la plus intéressante de l’image… et enfin un cercle gris qui pouvait être un astronef en forme de disque, si l’on y tenait, mais tout aussi bien un château d’eau ou un réservoir à essence…
Mary rendit la photo au Patron.
« On dirait un chapiteau de cirque, remarquai-je. Nous avons d’autres renseignements ?
— Aucun.
— Aucun ? Au bout de dix-sept heures ? Nous devrions être submergés sous les rapports de nos agents. Qu’est-ce qu’ils fichent donc ?
— Nous avions pourtant du monde là-bas : deux qui étaient dans les parages et deux autres que j’ai envoyés spécialement. On est sans nouvelles d’eux. J’ai horreur de perdre des agents, Sammy, surtout quand c’est pour rien. »
Je compris soudain avec une lucidité froide que la situation devait être d’une extrême gravité pour que le Patron eût décidé de miser son va-tout sur son intelligence, au risque d’entraîner la disparition de la Section ; car la Section c’était lui. Je me sentis frissonner. En temps ordinaire un agent a le devoir de sauver sa peau, pour pouvoir terminer sa mission et revenir faire son rapport. Mais cette fois-ci, c’était le Patron qui devait revenir – et après lui, Mary. Je compris que ma vie n’avait pas plus de prix qu’une agrafe-trombone. Sale impression !
« Un de nos hommes nous a adressé un rapport incomplet, continua le Patron. Il s’était approché de l’objet en feignant d’être un innocent badaud et nous a téléphoné qu’il devait s’agir d’un astronef. Il a ensuite signalé que l’astronef s’ouvrait et qu’il allait tâcher de se rapprocher, en franchissant les cordons de police. Sa dernière phrase a été : « Les voilà ! Ce sont de petits êtres d’environ…» Puis plus rien.
« De petits hommes ?
— Il a dit “êtres”.
— Y a-t-il eu des rapports provenant de la périphérie de la zone ?
— Des masses ! La station de téléstéréo de Des Moines a envoyé des camions sur place pour des prises de vues. Mais ils n’ont diffusé que des vues prises d’avion, de très haut. On n’apercevait qu’un objet en forme de disque. Pendant à peu près deux heures il n’y a plus eu ni images ni nouvelles. Un peu plus tard, on a reçu des gros plans accompagnés d’informations conçues dans un esprit tout différent. »
Le Patron se tut.
« Alors ? dis-je.
— Soi-disant, ce n’aurait été qu’un canular. L’astronef serait une fumisterie, une blague, imaginée par deux jeunes paysans qui l’auraient construit avec des feuilles de tôle et de matière plastique, dans une clairière près de leur ferme. Les premières fausses nouvelles auraient été lancées par un speaker. Il aurait donné cette idée aux jeunes gens, dans l’espoir d’en tirer un beau papier. On l’aurait révoqué et la dernière “invasion interplanétaire” ne serait qu’une plaisanterie. »
Je fis la grimace. « Une plaisanterie qui nous a coûté six hommes ! Nous allons les rechercher ?
— Non. Nous ne les retrouverions pas. Nous allons tâcher de découvrir pourquoi le repérage trigonométrique de la photo ne coïncide pas exactement avec les informations radiodiffusées…»
Il me tendit la téléphoto prise du satellite artificiel.
«… et aussi pourquoi la station de Des Moines a cessé pendant quelque temps ses émissions, acheva-t-il.
— J’aimerais bien bavarder avec les deux paysans », dit Mary, prenant la parole pour la première fois.
Je me posai un peu avant Grinnell et continuai par la route. Nous nous mîmes en devoir de chercher la ferme des MacLain, puisque les informations désignaient Vincent et George MacLain comme les principaux coupables. Elle ne fut pas bien difficile à découvrir. A une bifurcation, nous aperçûmes une grande pancarte où l’on avait inscrit au-dessus d’une flèche : « Vers l’astronef. » La route commençait à être encombrée sur les deux côtés, d’autos, d’autavions et de triplex arrêtés. Dans deux baraques, à l’entrée de la ferme des MacLain, on vendait des boissons fraîches et des souvenirs. Un flic en uniforme réglait la circulation.
« Arrête-toi, m’ordonna le Patron. Autant profiter du spectacle.
— D’accord, oncle Charlie », répliquai-je docilement.
Le Patron descendit d’un bond en balançant sa canne. J’aidai Mary à sortir de l’autavion. Elle se serra contre moi et me prit le bras. Elle me regardait d’un air qu’elle était parvenue à rendre à la fois admiratif et niais.
« Ce que tu es fort, frérot ! » remarqua-t-elle.
Je lui aurais volontiers flanqué des claques. Voir un des agents du Patron jouer ainsi les femmelettes, je vous jure que c’était pénible !
Notre « oncle Charlie » tourniquait en tous sens, embêtant les flics, raccrochant les badauds, s’arrêtant à une baraque pour acheter des cigares, bref jouant avec un parfait naturel le rôle du vieux schnock très à son aise, en train de prendre ses vacances. Il se retourna vers nous et d’un grand geste de son cigare nous désigna un des flics. « L’inspecteur dit que c’est un canular, mes enfants – une simple blague de deux gamins. Nous partons.
— Alors, il n’y a pas d’astronef ? dit Mary d’un air déçu.
— Il y a un astronef si vous voulez appeler ça comme ça, répliqua le flic. Vous n’avez qu’à suivre les gogos. Et par parenthèse, je ne suis pas inspecteur. Brigadier seulement. »
Nous avons traversé une pâture, et nous sommes entrés dans le bois. Il fallait payer un dollar pour franchir la barrière et beaucoup de badauds faisaient demi-tour. Le sentier qui traversait le bois était relativement peu fréquenté. Je marchais avec prudence et regrettais de ne pas avoir des yeux derrière la tête au lieu d’un téléphone. L’oncle Charlie et ma petite sœur me précédaient. Mary jacassait comme une oie blanche. Je ne sais pas comment elle s’y prenait, mais elle parvenait à paraître plus petite et plus jeune que dans l’autavion. Nous sommes enfin arrivés à une clairière. L’astronef était là.
Il avait plus de trente mètres de diamètre, mais il était fait de métal léger et de feuilles de plastique, badigeonnées de peinture d’aluminium. Il avait la forme de deux assiettes à soupe accolées face à face. À part cela, il n’offrait rien de remarquable. « C’est passionnant ! » s’écria pourtant Mary.
Un gamin de dix-huit ou dix-neuf ans, dont le visage boutonneux était rougi par un coup de soleil permanent, passa la tête par une espèce de trappe ménagée au sommet de cette grotesque machine. « Vous voulez visiter l’intérieur ? » proposa-t-il. Il ajouta que ce serait cinquante cents de supplément par personne. L’oncle Charlie les lui donna.
Mary hésita une seconde à l’entrée de la trappe. À ce moment le garçon boutonneux fut rejoint par un autre qui semblait être son frère jumeau, et, à eux deux, ils voulurent l’aider à descendre. Elle eut un mouvement de recul. Je m’avançai rapidement, tout près à l’aider moi-même, si besoin était. J’avais d’ailleurs pour cela des motifs presque uniquement professionnels. Je trouvais que cette mise en scène sentait effroyablement mauvais.
« Oh ! ce qu’il fait noir là-dedans ! dit-elle avec un petit frisson.
— Vous n’avez rien à craindre, dit le second jeune homme. Depuis ce matin nous n’arrêtons pas de conduire des visiteurs. Je suis Vincent MacLain. Venez donc, mademoiselle. »
L’oncle Charles jeta sur la trappe un coup d’œil de mère poule. « Il y a peut-être des serpents, déclara-t-il. Non, Mary, il vaut mieux que tu n’y ailles pas.
— Il n’y a rien à craindre, insista le premier MacLain. Vous ne risquez rien.
— Vous pouvez garder l’argent, décréta l’oncle Charles en jetant un coup d’œil à sa montre-bague. Nous sommes en retard, mes enfants. Allons-nous-en. » Je les suivis une deuxième fois en sens inverse le long du sentier.
Nous remontâmes dans l’autavion. « Alors ? dit sèchement le Patron quand nous fûmes en l’air. Qu’est-ce que tu as vu ?
— Il n’y a pas de doute sur l’origine du premier rapport, coupai-je. Je parle de celui qui est resté inachevé.
— Pas l’ombre d’un doute.
— Jamais un de nos agents ne se serait laissé prendre à ce truc-là, même en pleine nuit. Donc ce n’est pas cela qu’il a vu.
— Bien sûr. Mais alors, quoi ?
— À votre avis, combien ce truquage a-t-il pu coûter ? Il a fallu des feuilles de métal, de la peinture et, d’après ce que j’ai vu par la trappe, une dizaine de mètres cubes de bois pour la carcasse.
— Continue.
— La ferme des MacLain a l’air hypothéquée jusqu’à la gauche. Si les deux gamins étaient dans le coup, ce n’est toujours pas eux qui ont payé la note.
— Évidemment. Et toi, Mary ?
— Oncle Charles, avez-vous remarqué comment ils s’y sont pris avec moi ?
— Qui ? demandai-je sèchement.
— Le flic et les deux gamins. Quand je me sers de mon sex-appeal, j’obtiens toujours une réaction chez mon interlocuteur. Ici, rien.
— Ils ont pourtant été très aimables, objectai-je.
— Vous ne comprenez pas. Je sais ce que je dis. D’habitude je remarque toujours une réaction. Eux avaient quelque chose d’anormal. On aurait dit des morts vivants. Des eunuques, si vous préférez. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Hypnose ? suggéra le Patron.
— Ça se pourrait. Peut-être une drogue…»
Elle fronça le sourcil d’un air perplexe.
« Hum…, grommela-t-il. Prends donc la première route à gauche, Sammy. Nous allons examiner un endroit situé à quatre kilomètres plus au sud.
— C’est l’endroit qui correspond aux coordonnées de la photo ?
— Évidemment. »
Nous ne devions jamais y parvenir. Nous sommes d’abord tombés sur un pont coupé. Je n’avais pas assez de recul pour pouvoir sauter par-dessus, sans même parler des règlements qui interdisent cet exercice aux autavions roulant à terre. Nous avons donc fait un détour par le sud et nous sommes revenus par la seule autre route possible.
Un flic de la police routière nous a arrêtés. Il nous a dit qu’il y avait un incendie de forêt dans la région et que, si nous allions plus loin, nous risquions de nous faire enrôler de force parmi les gens qui luttaient contre le feu. D’ailleurs il avait peut-être tort de ne pas nous mettre le grappin dessus sans attendre…
Heureusement un battement de cils de Mary le fléchit. Elle lui fit remarquer que ni l’oncle Charles ni elle-même ne savaient piloter – ce qui était un double mensonge.
« Alors ? demandai-je quand nous eûmes démarré. Que dites-vous de celui-là ?
— Quoi, celui-là ?
— C’est aussi un eunuque ?
— Oh ! ma foi non ! Un garçon très séduisant, au contraire. »
Sa réponse m’agaça.
Le Patron s’opposa à ce que nous prenions l’air pour survoler l’endroit intéressant. Il déclara que ce serait inutile. Nous prîmes donc la direction de Des Moines. Au lieu de nous garer à l’octroi, nous payâmes une taxe pour pouvoir introduire l’autavion dans la ville. Nous nous arrêtâmes au studio du poste de téléstéréo. L’oncle Charlie, à force de bluff, s’introduisit avec nous jusque chez le directeur général. À moins qu’il ne lui eût raconté une série d’affreux mensonges, « Charles M. Cavanaugh » devait être une huile considérable de l’Office fédéral des communications.
Du reste, une fois dans le bureau du directeur, il continua à jouer son rôle.
« Je voudrais bien savoir ce que signifie cette ridicule histoire de pseudo-astronef ? J’exige des explications nettes ! Votre situation en dépend. »
Le directeur était un petit homme aux épaules voûtées. Il ne paraissait pas intimidé – agacé seulement.
« Nous avons déjà donné toutes les explications nécessaires à nos auditeurs, dit-il. Nous avons été les victimes de plaisantins, mais le responsable a été congédié.
— Comme explication, c’est plutôt maigre ! » Le petit homme (il s’appelait Barnes) haussa les épaules.
« Que vouliez-vous que nous lui fassions ? On ne pouvait quand même pas le pendre ! »
L’oncle Charles braqua son cigare dans sa direction. « Je vous préviens que je ne suis pas homme à me laisser berner. Je suis loin d’être convaincu que deux rustauds et un jeune speaker aient pu à eux seuls monter de toutes pièces cette ahurissante histoire. Il leur a fallu de l’argent. Oui, monsieur, de l’argent ! Voulez-vous me faire le plaisir de me dire ce que vous…»
Mary s’était assise non loin du bureau de Barnes. Je ne sais ce qu’elle avait fait à ses vêtements, mais sa pose me rappelait la Femme dévêtue de Goya. Elle fit un clin d’œil au Patron et abaissa le pouce vers la terre.
Normalement, Barnes n’aurait pas dû s’en apercevoir ; toute son attention semblait tournée vers le Patron. Pourtant, il remarqua le geste de Mary. Il se tourna vers elle et son visage perdit toute expression. Il abaissa la main vers son bureau.
« Sam ! Tue-le ! » me cria le Patron.
Je le blessai aux jambes ; le haut de son corps bascula sur le sol. J’avais mal visé : je voulais lui brûler le ventre.
Je m’avançai vers lui et d’un coup de pied expédiai au loin le pistolet qu’il serrait encore dans ses doigts. J’allais lui donner le coup de grâce (un homme blessé comme il l’était est perdu de toute façon, mais il lui faut un certain temps pour mourir).
« N’y touche pas ! me cria le Patron. Mary, recule. »
Il s’approcha obliquement de Barnes, comme un chat qui flaire un objet inconnu. Barnes laissa échapper un long soupir et ne bougea plus. Le Patron le poussa doucement du bout de sa canne.
« Patron, dis-je, il me semble qu’il serait temps de nous tirer.
— Nous ne courons pas plus de risques ici qu’ailleurs, dit-il sans se retourner. L’immeuble en est peut-être rempli.
— Rempli de quoi ?
— Comment veux-tu que je le sache ? Rempli d’êtres comme lui. »
Il désignait du doigt le cadavre de Barnes. « C’est justement cela qu’il faut que je découvre, conclut-il.
— Il respire encore ! s’écria Mary avec un sanglot étouffé. Regardez ! »
Le cadavre gisait face contre terre et le dos du veston se soulevait comme si la poitrine du mort se dilatait encore. Le Patron y jeta un coup d’œil et tâta le corps du bout de sa canne.
« Viens ici, Sam », ordonna-t-il.
J’obéis.
« Déshabille-le, continua-t-il. Enfile tes gants et fais bien attention.
— Piège explosif ? suggérai-je.
— Tais-toi. Mais fais attention. »
Il devait avoir eu une intuition bien proche de la vérité. Je me suis toujours dit que le cerveau du Patron était construit comme une machine à calculer électronique : il sait arriver à la solution logique, à partir d’un minimum de faits, comme les paléontologistes reconstituent un animal à partir d’un os unique. J’ai commencé par prendre mes gants. C’étaient des gants spécialement faits pour nous avec lesquels j’aurais pu agiter de l’acide bouillant sans même me brûler tout en restant capable, en tâtant une pièce de monnaie dans le noir, de distinguer son côté pile de son côté face. Une fois ganté, je me suis mis en devoir de retourner Barnes pour le déshabiller.
Son dos se gonflait et se dégonflait toujours ; c’était un spectacle peu attrayant. Je posai ma paume entre ses omoplates.
Le dos d’un homme est fait d’os et de muscles. Celui-là était flasque et palpitant. Je retirai précipitamment ma main.
Sans mot dire Mary me tendit une paire de ciseaux qu’elle venait de prendre sur le bureau. Je m’en servis pour découper le dos du veston de Barnes. Il ne portait qu’une simple chemise en dessous. Entre celle-ci et la peau, de la base du cou à la moitié du dos environ, je vis quelque chose qui n’était pas de la chair. Ce quelque chose, épais d’une demi-douzaine de centimètres, donnait au cadavre un aspect voûté, ou légèrement bossu.
La chose était animée de pulsations.
Nous la vîmes glisser lentement le long de l’échine du cadavre, comme pour nous fuir. Je me baissai pour arracher la chemise. D’un coup de canne sur les doigts, le Patron m’arrêta net.
« Il faudrait savoir ce que vous voulez », grognai-je en me frottant les phalanges.
Sans répondre, il glissa sa canne sous la chemise et la fit remonter le long du tronc. La « chose » était ainsi tout à fait visible.
C’était grisâtre et légèrement translucide, avec des organes plus sombres à l’intérieur, rappelant des veines. C’était informe, mais c’était manifestement vivant. Sous nos yeux, la chose se coula dans le creux de l’aisselle du mort qu’elle emplit complètement et resta là, incapable d’aller plus loin.
« Pauvre bougre ! dit doucement le Patron.
— Hein ? Ça ?
— Non. Barnes. Tu me feras penser à demander pour lui une citation à l’ordre de la Nation, quand toute cette histoire sera finie… Si jamais elle l’est…»
Le Patron se redressa et arpenta la pièce. Il semblait avoir complètement oublié la chose qui s’était nichée dans l’aisselle de Barnes.
Je fis un pas en arrière et continuai à la fixer, mon pistolet à la main. Elle ne devait pas pouvoir se déplacer rapidement et il était évident qu’elle ne pouvait pas voler ; mais, à part cela, j’ignorais ce dont elle était capable. Mary s’avança et vint coller son épaule contre la mienne comme pour me réconforter. Je lui pris la taille de mon bras libre.
Sur une table voisine il y avait une pile de ces boîtes métalliques qui servent à ranger les bobines de stéréo. Le Patron en prit une et la vida de son contenu. « Je crois que ça ira », dit-il en posant la boîte sur le plancher près de la « chose ». Il commença à l’asticoter avec sa canne pour l’inciter à se couler dans la boîte.
Elle se rétracta au contraire si bien qu’elle disparut totalement sous le cadavre. En lui saisissant son bras libre, je le retournai. La « chose » s’y accrocha une seconde et retomba sur le sol. Sous la direction de notre bon oncle Charlie, Mary et moi nous servîmes de nos pistolets réglés à la puissance de rayonnement minimale pour brûler le plancher tout près d’elle et la forcer ainsi à se glisser dans la boîte. Nous finîmes par réussir. Elle y entrait tout juste, et je me hâtai de remettre le couvercle par-dessus.
Le Patron glissa la boîte sous son bras. « En route, mes enfants », ordonna-t-il.
Sur le pas de la porte, il se retourna, comme pour dire au revoir à quelqu’un. Après l’avoir refermée il s’arrêta au bureau de la secrétaire de Barnes. « Je viendrai revoir M. Barnes demain ! déclara-t-il. Non, inutile de me prendre un rendez-vous, je téléphonerai. »
Nous sortîmes lentement, le Patron tenant toujours sous son bras la boîte contenant la « chose ». Je tendais l’oreille, guettant un signal d’alerte. Mary continuait à jouer les oies blanches et jacassait sans arrêt. Le Patron eut le culot de s’arrêter dans le hall pour acheter un cigare et demander son chemin, de son air important de brave homme un peu raseur.
Une fois dans l’autavion, il me donna ses ordres et me recommanda de ne pas aller trop vite. Ses indications nous amenèrent à un garage. Le Patron fit appeler le directeur. « M. Malone a besoin de cet autavion immédiatement », dit-il. C’était un signal que j’avais déjà eu moi-même l’occasion d’employer. Deux minutes plus tard l’autavion aurait cessé d’exister, autrement que sous forme de pièces détachées, dans des casiers destinés à cet usage.
Le directeur nous toisa rapidement. « Par ici », dit-il d’une voix calme.
Il renvoya les deux mécanos qui se trouvaient dans son bureau et nous nous engouffrâmes dans la porte qu’il nous désignait.
Nous nous retrouvâmes dans l’appartement d’un vieux ménage, et nous y devînmes tous les trois bruns. Le Patron récupéra son crâne chauve, et je fis l’acquisition d’une moustache. Mary était aussi réussie en brune qu’en rousse. Nous renonçâmes à la mascarade Cavanaugh. Mary reçut un uniforme d’infirmière, et je me trouvai transformé en chauffeur, tandis que le Patron devenait notre patron, sous les espèces d’un vieux gâteux impotent, avec châle et manies à la clé.
Un autre autavion nous attendait dehors. Notre voyage de retour se passa sans incident, et nous aurions pu rester sans risque le même trio de rouquins qu’à l’aller. Je gardai l’écran de la stéréo réglé sur Des Moines, mais en admettant que les flics eussent déjà découvert le cadavre de M. Barnes, rien n’en transpira aux informations.
Nous pénétrâmes directement dans le bureau du Patron. Là nous ouvrîmes la boîte, et le Patron fit appeler le docteur Graves, chef du laboratoire biologique de la Section, qui se mit au travail avec tous les instruments voulus.
Ce qu’il nous aurait fallu, ç’aurait été des masques à gaz. Une puanteur de matière organique en décomposition envahit la pièce, nous forçant à refermer précipitamment le couvercle et à ouvrir en grand les ventilateurs. Graves fronça le nez. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda-t-il stupéfait.
Le Patron jurait à mi-voix. « C’est à vous de le découvrir, dit-il. Travaillez avec des vêtements protecteurs, dans un caisson stérile, et ne supposez pas que cette créature soit morte avant d’en avoir la preuve formelle.
— Si ce truc-là est vivant, je veux bien être changé en chimpanzé !
— Ça se peut, mais ne prenez pas de risques inutiles. C’est un parasite capable de s’attacher à un hôte, tel que l’homme, dont il contrôle ensuite les actions. Son origine et son métabolisme sont presque sûrement extraterrestres. »
Le chef du laboratoire renifla dédaigneusement. « Un parasite extraterrestre sur un hôte terrestre ? C’est absurde ! Les chimies des deux organismes seraient incompatibles.
— Je me fous de vos théories, grogna le Patron. Quand nous l’avons capturé, il était fixé sur un homme. Si cela veut dire qu’il s’agit d’un organisme terrestre, indiquez-moi où vous le placez dans la zoologie que nous connaissons et où nous pouvons chercher ses pareils. Et ne sautez pas d’emblée aux conclusions. Je veux des faits. »
Le biologiste se raidit légèrement. « Vous en aurez, promit-il.
— Mettez-vous au travail. Et ne vous obstinez pas à croire que cette créature est forcément morte. Cette odeur est peut-être une arme défensive. Cette chose, si elle vit, est incroyablement redoutable. Si jamais elle se fixe sur un de vos chimistes, je serai à peu près sûrement obligé de l’abattre. »
Le chef du laboratoire se retira. Il avait perdu un peu de sa jactance.
Le Patron se réinstalla dans son fauteuil, soupira et ferma les yeux. Au bout de cinq ou six minutes, il les rouvrit.
« Combien de ces cataplasmes pourrait contenir un astronef de même taille que l’imitation que nous avons vue là-bas ? demanda-t-il.
— Existe-t-il seulement un astronef ? demandai-je. Les preuves sont bien minces.
— Minces mais irréfutables. Il y a eu un astronef. Il y en a encore un.
— Nous aurions dû examiner les lieux plus à fond.
— Nous y aurions laissé notre peau. Mes six agents n’étaient pas des imbéciles. Réponds à ma question.
— La taille de l’astronef ne me renseignera pas sur sa charge utile, si j’ignore ses moyens de propulsion, la distance qu’il a parcourue et les besoins de ses passagers. On ne peut pas résoudre une seule équation à plusieurs inconnues. À vue de nez je vous dirais plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers.
— Hum… oui… Donc il y a peut-être plusieurs milliers de morts-vivants dans l’Iowa à l’heure qu’il est. Plusieurs milliers d’eunuques pour reprendre l’expression de Mary…»
Il resta un moment songeur. « Mais comment arriver jusqu’au harem ? Nous ne pouvons pas abattre tous les habitants de l’Iowa qui ont le dos rond. Cela ferait trop de bruit. » Il sourit faiblement.
« Je vais vous poser une autre question, dis-je. Si un astronef a atterri hier dans l’Iowa, combien se poseront demain dans le Dakota du Nord ? Ou au Brésil ?
— Évidemment, murmura-t-il, encore plus troublé. Je vais te la résoudre, moi, ton équation.
— Hein ?
— Toutes ses solutions nous sont également néfastes ! Allez vous distraire, mes enfants, vous n’en aurez peut-être plus souvent l’occasion. Mais ne quittez pas les bureaux. »
Je repassai à l’atelier de cosmétique, où je retrouvai ma couleur de peau et mon apparence habituelle. Je pris un bain, me fis masser et retournai à la buvette, à la recherche d’un drink et de compagnie. Je jetai un coup d’œil autour de moi ; je ne savais pas si je devais chercher une blonde, une brune ou une rousse, mais j’étais bien sûr de reconnaître le châssis qui m’intéressait.
Mary était restée rousse. Je la vis assise à une table, occupée à savourer un drink. Elle n’offrait pas une apparence très différente de celle qu’elle avait la première fois où je l’avais vue.
« Bonjour, sœurette, lui lançai-je en m’installant à côté d’elle.
— Salut, frérot, répliqua-t-elle avec un sourire. Vous prenez quelque chose ? » ajouta-t-elle en me faisant une place à côté d’elle.
Je commandai un bourbon à l’eau au serveur automatique.
« Ressemblez-vous vraiment à ce que vous êtes actuellement ? demandai-je.
— Pas du tout, dit-elle en secouant la tête. Normalement je suis rayée comme un zèbre et j’ai deux têtes. Et vous ?
— Moi, ma mère m’a noyé dans mon bain quand j’étais bébé, ça fait que je n’ai jamais bien pu savoir quelle tête j’avais ! »
Elle me dévisagea de nouveau de son même air de cliente qui examine un morceau de viande chez son boucher.
« En un sens, je la comprends ! dit-elle. Mais je suis plus coriace que cela. Vous n’êtes pas mal, frérot.
— Merci, continuai-je. Pendant que nous y sommes, nous pourrions peut-être laisser tomber ces histoires de frère et sœur. Ça me donne des complexes d’inhibition.
— Je ne suis pas sûre que vous n’en ayez pas besoin !
— Moi ? Je ne suis pas un violent, vous savez. Tout à fait le type “Barkis veut bien[1] ”. »
J’aurais pu ajouter que j’étais sûr, si je portais la main sur elle sans son consentement, de me retrouver manchot. Les poulettes du Patron ne sont généralement pas des poules mouillées.
« Vraiment ? dit-elle en souriant. Eh bien, Miss Barkis, elle, ne veut pas. Pas ce soir, en tout cas. »
Elle reposa son verre. « Finissez le vôtre et commandez-en un autre », conseilla-t-elle.
C’est ce que je fis. Nous étions confortablement installés, nous nous sentions bien au chaud et d’excellente humeur. Il n’y a pas beaucoup de moments pareils dans notre métier. C’est ce qui vous les fait savourer d’autant plus.
Je me disais qu’elle ne ferait vraiment pas mal en face de moi, devant l’âtre familial. Le métier que je faisais m’avait toujours empêché de penser sérieusement au mariage. Après tout, une fille n’est qu’une fille. Il n’y a pas de quoi se monter le bourrichon.
Mais Mary appartenait aussi à la Section ; avec elle, je pourrais parler sans avoir l’impression de crier dans le désert. Je m’aperçus soudain que j’étais seul dans la vie depuis un sacré bout de temps.
« Mary…, dis-je.
— Oui ?
— Vous êtes mariée ?
— Hein ? Pourquoi me demandez-vous ça ? À vrai dire, non. Mais en quoi… enfin, je veux dire, quelle importance cela a-t-il ?
— Cela pourrait en avoir », insistai-je.
Elle secoua la tête.
« Je suis sérieux, poursuivis-je. Regardez-moi : j’ai deux bras et autant de jambes. Je suis encore jeune, et je m’essuie toujours les pieds en rentrant. Vous pourriez plus mal tomber. »
Elle se mit à rire, mais sans méchanceté. « Et vous, vous pourriez trouver une meilleure méthode d’approche. Je suis sûre que vous venez d’improviser.
— C’est exact.
— Je ne vous le reproche pas. Écoutez-moi, don Juan : votre technique est déplorable. Ce n’est pas parce qu’une femme se refuse qu’il faut perdre la tête et lui offrir un contrat de mariage. Il y a des femmes qui seraient assez rosses pour vous prendre au mot.
— J’étais sincère, dis-je avec dépit.
— Ah oui ? Quel salaire offrez-vous ?
— Vous êtes impossible. Mais si c’est ce genre de contrat qu’il vous faut, c’est d’accord ; vous garderez votre traitement pour vous et je vous donnerai la moitié du mien… jusqu’à ce que vous vous décidiez à prendre votre retraite. »
Elle secoua la tête.
« Jamais je n’exigerais un pareil contrat d’un homme que j’aurais vraiment envie d’épouser…
— Cela m’étonnait aussi !
— Je cherchais seulement à vous faire comprendre à vous-même que vous ne parliez pas sérieusement. »
Elle me dévisagea. « Je me trompais peut-être, après tout, ajouta-t-elle d’une voix douce et chaude.
— En effet.
— Des agents secrets ne devraient pas se marier, dit-elle en secouant de nouveau la tête.
— Des agents secrets ne devraient se marier qu’entre eux », rectifiai-je.
Elle allait répondre, mais s’arrêta soudain. Mon téléphone parlait à mon oreille. C’était la voix du Patron, et je savais qu’elle l’entendait en même temps que moi. « Venez dans mon bureau », ordonna-t-il.
Nous nous levâmes sans un mot. Mary m’arrêta à la porte et me regarda dans les yeux. « Vous comprenez maintenant pourquoi il est stupide de parler de mariage ? Nous avons une tâche à terminer. Pendant toute notre conversation, vous n’avez pensé qu’à cela. Moi aussi du reste.
— Moi ? Pas du tout.
— Ne me racontez pas d’histoires ! Voyons, Sam, supposez que nous soyons mariés et qu’un beau jour, en vous réveillant, vous trouviez un de ces êtres posé sur les épaules de votre femme et la possédant ? »
Ses yeux s’étaient emplis d’horreur. « Et supposez que j’en trouve un sur vos épaules à vous ? poursuivit-elle.
— C’est un risque que j’accepte. D’ailleurs je ne les laisserais pas arriver jusqu’à vous. »
Elle effleura ma joue. « C’est vrai, dit-elle doucement. Je le crois. »
Nous entrâmes chez le Patron qui leva la tête en nous entendant.
« Venez, dit-il, nous repartons.
— Où cela ? demandai-je. Est-ce un secret ?
— À la Maison Blanche, voir le Président. Tais-toi ! » Je me tus.
CHAPITRE III
Lorsqu’un incendie de forêt ou une épidémie prend naissance, il existe toujours une brève période où un minimum d’action appropriée peut enrayer le fléau. Ce que le Président devait faire, le Patron l’avait déjà compris : il fallait proclamer l’état d’urgence, isoler la région de Des Moines, et abattre toutes les personnes cherchant à en sortir. Après cela, il fallait les filtrer une à une et voir si elles portaient des parasites. Entre-temps, il fallait se servir du réseau radar, des engins téléguidés et des satellites artificiels, pour déceler tout nouvel atterrissage d’astronefs et les anéantir aussitôt.
Il fallait alerter toutes les nations du globe et s’assurer leur concours, mais sans s’embarrasser des lois internationales. L’enjeu de la lutte était la survie de l’espèce humaine, menacée par des envahisseurs extraterrestres. Peu importait qu’ils viennent de Mars, de Vénus, des satellites de Jupiter ou même d’en dehors du système solaire. Il fallait repousser l’invasion.
Le seul don vraiment exceptionnel que possédait le Patron était de pouvoir raisonner logiquement sur des faits extraordinaires, ou peu croyables, avec autant d’aisance que sur des données banales. Ce n’est pas grand-chose, direz-vous ? Détrompez-vous ; la plupart des cerveaux s’enraient net quand ils se trouvent en présence de faits contraires à leurs croyances fondamentales. « C’est impossible, je ne peux pas y croire », est une phrase commune aux intellectuels et aux crétins.
Mais pas au Patron ! Et il avait l’oreille du Président.
Les sentinelles du Service secret nous épluchèrent en détail. Un appareil à rayons X donna un signal d’alarme et je dus me défaire de mon pistolet à rayons. Je constatai que Mary était un véritable arsenal ambulant ; l’appareil de contrôle lança quatre « tops », et un hoquet, alors qu’apparemment Mary n’aurait pas pu cacher sur elle une simple feuille de papier. Le Patron abandonna sa canne sans attendre qu’on la lui demande.
Nos capsules téléphoniques furent décelées à la fois par les rayons X et par les détecteurs à métaux, mais les sentinelles n’étaient pas outillées pour procéder à des opérations chirurgicales ; après une conférence précipitée le chef décida qu’un objet encastré sous la chair ne pouvait être considéré comme une arme. Ils prirent nos empreintes, photographièrent nos rétines et nous firent passer dans une salle d’attente. Le Patron fut seul introduit devant le Président.
Au bout d’un moment, nous fûmes invités à les rejoindre. Le Patron nous présenta. Je balbutiai je ne sais quoi et Mary s’inclina. Le Président nous dit qu’il était heureux de faire notre connaissance et nous gratifia de son célèbre sourire, popularisé par la téléstéréo. Il donnait l’impression d’être vraiment heureux de nous voir. Je m’en sentis tout ragaillardi et oubliai ma gêne.
Le Patron m’ordonna de raconter tout ce que j’avais fait et vu au cours de notre mission. Quand j’en vins à l’exécution du pauvre Barnes, je cherchai à me guider sur son expression, mais il n’en avait aucune. J’omis donc de dire que j’avais agi sur son ordre, et laissai entendre que j’avais tiré pour défendre un autre agent quand j’avais vu Barnes prendre son pistolet.
« Ne passe rien », m’ordonna le Patron.
Je précisai donc que c’était le Patron qui m’avait dit de tirer. Le Président lui jeta un coup d’œil en coin. C’était la première manifestation d’intérêt qu’il se permettait. Je continuai en parlant du parasite, et je m’arrêtai quand je fus arrivé à l’instant où nous nous trouvions, personne ne m’ayant dit de le faire plus tôt.
Le tour de Mary vint ensuite. Elle bafouilla pas mal en essayant d’expliquer au Président pourquoi elle s’attendait à une réaction spéciale de la part des hommes normaux en face desquels elle pouvait se trouver et comment elle ne l’avait constatée ni chez les MacLain, ni chez le flic motorisé, ni chez Barnes. Le Président vint à son aide avec un sourire cordial.
« Ma chère enfant, dit-il, je comprends sans peine. »
Mary rougit. Le Président l’écouta gravement pendant qu’elle terminait son récit. Il resta ensuite plusieurs minutes immobile avant de s’adresser au Patron. « Andrew, dit-il, votre Section nous rend des services inestimables. Les renseignements que vous avez fournis ont parfois fait pencher la balance de l’histoire du bon côté à des moments cruciaux.
— Donc, c’est “non” ? grommela le Patron.
— Je n’ai pas dit cela.
— Mais vous allez le faire ! »
Le Président haussa les épaules. « J’allais seulement suggérer que ces jeunes gens se retirent. Vous êtes un génie, Andrew, mais les génies eux-mêmes peuvent faire des erreurs.
— Écoutez-moi bien, Tom : je m’attendais à votre réaction. C’est même pourquoi j’ai amené des témoins avec moi. Ils ne sont pas drogués et je ne leur ai pas fait la leçon. Appelez vos services psychologiques, essayez de les faire se démentir, et vous verrez. »
Le Président secoua la tête.
« Je suis convaincu que vous êtes plus expert en ces matières que tous les gens que je pourrais faire venir pour les mettre à l’épreuve. Prenez ce jeune homme par exemple : il était prêt à risquer une inculpation de meurtre, rien que pour vous couvrir. Vous avez le talent d’inspirer un dévouement total à vos subordonnés. Quant à cette jeune femme… franchement Andrew, je ne peux pas prendre une décision qui équivaut à déclarer l’état de guerre, à cause d’une simple intuition féminine. »
Mary fit un pas en avant. « Monsieur le Président, dit-elle avec conviction, je sais ce qu’il en est. Je l’ai su à chaque fois. Je ne peux pas vous expliquer comment je le sais, mais je vous affirme que ces hommes n’étaient pas des mâles normaux.
— Vous oubliez une explication assez plausible, répliqua-t-il. Si c’étaient véritablement des… euh… des eunuques, le hasard vous en a fait rencontrer quatre le même jour, voilà tout. »
Mary se tut. Mais pas le Patron.
« Enfin, bon Dieu, Tom…» commença-t-il.
Je frissonnai. Ce n’est pas comme cela qu’on s’adresse au Président.
« Je vous ai connu quand vous présidiez une commission sénatoriale d’enquête, continua-t-il. J’étais votre principal enquêteur. Vous savez bien que je ne vous aurais pas dérangé pour une pareille histoire de brigands, s’il y avait eu la moindre possibilité d’expliquer autrement les choses. Et l’astronef ? Que contenait-il ? Pourquoi n’ai-je même pas pu atteindre le point où il a atterri ? »
Il sortit la photo prise par la station satellite Beta, et la fourra sous le nez du Président.
Celui-ci n’en parut pas troublé. « Ah ! oui, dit-il, les faits… Vous et moi, Andrew, nous avons la passion des faits. Mais j’ai d’autres sources d’information que votre Section… Cette photo, oui, je sais… Vous avez insisté sur son importance en me téléphonant. Les limites de la ferme des MacLain, telles qu’elles sont enregistrées au cadastre correspondent exactement avec la latitude et la longitude de l’objet photographié ici. Il leva la tête. Un jour je me suis perdu à deux pas de chez moi. Vous ne connaissez pas cette région à fond, Andrew.
— Tom…
— Oui, Andrew ?
— Vous n’êtes pas allé là-bas vérifier vous-même le cadastre ?
— Évidemment non !
— Dieu merci ! Sans quoi vous porteriez déjà trois livres de tapioca vivant entre les épaules… et alors pauvres États-Unis ! Soyez bien sûr d’une chose : l’employé du cadastre et le fonctionnaire que vous avez envoyé là-bas sont à l’heure actuelle “possédés” l’un et l’autre. Oui. Parfaitement “possédés”. Comme le chef de la police de Des Moines, comme les journalistes de la région, les télégraphistes, les flics, bref tous ceux qui occupent des postes clés. Tom, je ne sais pas à quoi nous avons affaire au juste, mais eux savent ce que nous sommes ; tantôt ils coupent les filaments nerveux de notre organisation sociale avant que des informations authentiques n’aient le temps de nous parvenir – tantôt ils contredisent des informations exactes par des fausses, comme ils l’ont fait en se servant de Barnes. Monsieur le Président vous avez le devoir de décréter que la zone infectée sera immédiatement soumise à une quarantaine rigoureuse. C’est notre seule chance.
— Ah, oui, Barnes…, répéta doucement le Président. J’aurais bien voulu vous épargner cela, Andrew, mais…»
Il pressa un bouton sur son bureau. « Passez-moi la station W.D.E.S. à Des Moines. Je veux le directeur en personne. »
Un voyant s’éclaira bientôt sur le bureau. Le Président pressa un autre bouton et toute une partie du mur s’illumina. Nous avions sous les yeux la pièce où nous nous étions trouvés quelques heures plus tôt.
Dans cette pièce, il y avait un homme qui occupait la presque totalité de l’écran. C’était Barnes.
Ou son frère jumeau. Quand j’abats quelqu’un, je ne m’attends pas à le voir ressusciter. J’éprouvai donc une stupeur bien naturelle, mais je n’en gardai pas moins confiance en moi et mon pistolet à rayons.
« Vous m’avez demandé, monsieur le Président ? dit notre homme, qui semblait abasourdi de l’honneur qui lui était fait.
— C’est exact, monsieur Barnes. Reconnaissez-vous ces personnes ? »
Il parut surpris. « Je ne crois pas. Pourquoi ?
— Dites-lui d’appeler tout son personnel », coupa le Patron.
Le Président prit un air narquois, mais fit ce qu’on lui demandait. Le bureau s’emplit de gens – des femmes pour la plupart. Je reconnus la secrétaire qui défendait l’entrée du bureau de Barnes. Une femme poussa un petit cri. « Mais… c’est le Président ! »
Personne ne nous reconnut. En ce qui concernait le Patron et moi-même, cela n’avait rien d’étonnant, mais Mary n’avait pas changé d’aspect, et je suis prêt à parier que son physique se grave en lettres de feu dans la mémoire de toute femme qui l’a vue, ne serait-ce qu’une fois.
Pourtant une chose me frappa : tous ces gens avaient le dos rond.
Le Président nous mit gentiment à la porte. Il plaça sa main sur l’épaule du Patron. « Sérieusement, Andrew, la République n’est pas en danger… Nous nous en sortirons. »
Dix minutes plus tard, nous nous retrouvions en plein vent sur le quai de Rock Greek. Le Patron semblait tassé et vieilli.