COLLECTION MICHEL LÉVY


OEUVRES COMPLÈTES

DE

HENRI CONSCIENCE

LA TOMBE DE FER

PAR

HENRI CONSCIENCE

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE


1878


[PROLOGUE]

Chapitres: [I,] [II,] [III,] [IV,] [V,] [VI,] [VII,] [VIII,] [IX,] [X,] [XI,] [XII,] [XIII,] [XIV,] [XV,] [XVI,] [XVII,] [XVIII,] [XIX,] [XX,] [XXI,] [XXII,] [XXIII,] [XXIV,] [XXV,] [XXVI,] [XXVII,] [XXVIII,] [XXIX,] [XXX,] [XXXI,] [XXXII,] [XXXIII]

[CONCLUSION]


PROLOGUE

La classe du village était finie....

Voilà Mieken, la jolie enfant blonde, qui s'en retourne à la maison avec son ardoise sous le bras. Son voisin Janneken, tête frisée aux cheveux noirs, marche à côté d'elle.[1]

[Note 1: Mieken et Janneken, petite Marie, petit Jean.]

Chemin faissant, ils cueillent dans le seigle des bluets bleus et des coquelicots rouges.

Ils s'asseoient sur le seuil de pierre fruste à l'entrée du cimetière.

Janneken tresse une couronne avec les fleurs. La petite fille trouve que cela dure trop longtemps et témoigne son impatience de posséder la couronne....

Mais Janneken travaille avec une attention sérieuse. Sans savoir ce qui le pousse, il arrange et entremêle les fleurs, cherche l'harmonie des couleurs et essaie de temps à autre la couronne sur la tête de sa gentille compagne.

Un sentiment d'amitié ou d'amour a-t-il fait déjà de l'enfant un artiste précoce?

Derrière ces innocents amis s'étend le champ de l'éternel repos, avec son silence que rien ne trouble, avec ses tombes verdoyantes et ses croix renversées....

L'humble petite église s'élève au-dessus du champ des morts. Sa vieille tour, lourde et massive à la base, ressemble à un vieillard pleurant sur ses enfants qui ne sont plus; mais bientôt ses formes deviennent plus sveltes, et elle s'élance vers le ciel comme une aiguille et montre l'étoile d'or de l'espérance scintillant au-dessus des générations qui dorment dans le sein de la terre.

Le soleil répand sa joyeuse lumière sur le cimetière; les fleurs se balancent sur les tombes au souffle du vent chaud du midi; les oiseaux chantent dans les tilleuls qui ombragent le gazon bénit; des papillons bigarrés voltigent au-dessus des petites croix de bois.... Mais rien ne trouble le silence solennel ni la religieuse solitude du jardin des morts.

Janneken a achevé son oeuvre. Sur la tête de Mieken rayonne la couronne rouge et bleue qu'il a tressée pour elle.

Tous deux entrent dans le sentier qui serpente à travers le cimetière.

Janneken voit une marguerite blanche briller comme une étoile d'argent sur une tombe. Il fait un saut de côté, arrache la fleur de sa tige et la fixe sur le front de son amie.

C'est le joyau le plus précieux dans le diadème d'une reine,—reine dont la royauté naissante est la vie, dont le sceptre est la beauté, dont les trésors sont la candeur et la foi....

Mieken s'avance toute joyeuse, ses yeux bleus brillent d'un orgueil enfantin et mêlent leur doux éclat à celui des bluets qui s'agitent sur son front.

Mais elle s'arrête et regarde en souriant une petite croix de bois dont la fraîche guirlande de fleurs indique une tombe nouvellement fermée.

—La couronne que tu portes est bien plus belle, dit Janneken.

—C'est là qu'est enterrée la petite Lotte, du charron, dit la petite fille, rêveuse.

—Malheureuse petite Lotte! répond le petit garçon; elle ne pourra plus aller à l'école avec nous.

—Mais elle est au ciel, n'est-ce pas?

—Oui, elle est au ciel, la pauvre fille!

—Pourquoi es-tu donc triste de ce que la petite Lotte est au ciel? demanda Mieken étonnée. Elle est si bien au ciel! On peut s'y promener du matin au soir avec les jolis petits anges, on y reçoit des friandises à plein tablier, tous les jours y sont des dimanches, on y joue et on y chante sans cesse; et quand on est fatigué de jouer, la bon Dieu vous prend sur ses genoux et vous endort en vous embrassant!

—Oui, oui, il doit faire bon au ciel, soupire Janneken, absorbée dans ses pensées.

—J'ai vu Lotte, lorsqu'elle était déjà devenue un petit ange, et qu'elle dormait un long sommeil avant d'aller au ciel, reprend Mieken. Ah! qu'elle était belle! Elle avait une belle robe blanche, et sa figure et ses mains étaient encore plus blanches que sa robe; elle portait sur ses cheveux une couronne de fleurs d'or et d'argent, avec des petites étoiles et des perles, comme l'Enfant Jésus dans l'église.[2] Et Lotte souriait si doucement dans son sommeil, qu'on eût dit qu'elle rêvait déjà du ciel. Je ne vis pas ses ailes, mais sa mère me dit qu'elles étaient repliées sous son dos afin de se reposer pour le long voyage.... Car le ciel est bien loin, bien loin d'ici, Janneken!

[Note 2: Dans certaines parties de la Belgique, c'est la coutume de parer d'une couronne de fleurs artificielles le front des enfants mort.]

—Viens, Mieken, murmura le petit garçon en l'éloignant avec la main de la petite tombe. Je ne voudrais pas mourir tout de même, car je ne pourrais plus jouer avec toi.

Mais, si nous pouvions aller au ciel ensemble, ce serait bien ainsi, n'est-ce pas?

—Non, non, ne parle plus de cela, répliqua Janneken avec tristesse. Cela me fait peine. Ah! Mieken, n'es-tu donc pas contente sur la terre?

Ils s'approchèrent de l'autre côté de l'église.

Il y a là, contre le mur, un petit enclos fermé d'une grille de fer établie pour protéger une tombe contre les pieds des passants. Une porte à serrure est ménagée dans la grille, et, à deux pas de là, est un banc en bois de chêne dont la surface est polie par un long usage.

Dans l'enclos, pas de pierre portant le nom du mort chéri; mais le sol est couvert de fleurs délicieuses. Il est visible qu'une main pieuse les soigne et les arrose; car, tandis que dans le reste du cimetière, le gazon est à demi grillé par la chaleur de l'été, les fleurs de la tombe montrent une fraîcheur et une vitalité surprenantes.

—Tiens! s'écrie la petite fille, encore de nouvelles fleurs sur la tombe de fer.... Des fleurs sorties de terre et écloses en une seule nuit; c'est étrange, n'est-ce pas? Des fleurs qu'on ne trouve nulle part, ni dans les prés, ni dans les champs, ni dans les bois!

—O innocente Mieken! c'est toujours l'ermite qui les plante là!

—Oui. Alors, que signifie ce banc usé? c'est la dame blanche qui vient s'asseoir toutes les nuits sur le banc, prés de la tombe de fer, jusqu'à ce que les coqs chantent?

—Non, c'est le vieil ermite qui vient prier tous les jours sur le banc.

—Mais qui peut être enterré là, Janneken? Ma mère na le sait pas.

—Je l'ai demandé à mon père. C'est une vilaine histoire que je ne puis comprendre. Je crois que l'ermite a été marié avec une femme qui était déjà morte....

—Vois, Janneken, la belle fleur! interrompit la petite fille en admiration; avec des feuilles jaunes comme de l'or et un cœur rouge comme du sang....

Le petit garçon regarda de tous côtés avec défiance et dit:

—Je cueillerais bien cette fleur pour l'ajouter à ta couronne, Mieken; mais j'ai peur que l'ermite ne me voie.

—Non, non, ne la cueille pas, dit l'enfant effrayée. La dame blanche le saurait.

Mais Janneken se pencha au-dessus du grillage de fer et s'allongea pour saisir la belle fleur.

—Fuis, fuis, voilà l'ermite! s'écria Mieken.

Et les deux enfants s'élancèrent effrayés hors du cimetière.


I

Par une belle journée d'été, je cheminais, le bâton de voyage à la main, le long d'une des chaussées, qui, d'Anvers, se dirigent vers la Campine. J'étais las de rêver et de jouir du spectacle de la nature; car la longue route avait fatigué mes membres, et la chaleur étouffante avait émoussé la sensibilité de mon cerveau.

Ce n'était pas que j'eusse fait une longue journée de marche, ni précipité mon pas de manière à épuiser mes forces. J'étais parti de la ville le matin de bonne heure et j'avais marché, je m'étais assis au bord de la route, j'avais causé avec des gens de l'auberge; j'avais cueilli des herbes et effeuillé des fleurs, et, ainsi rêvant, flânant et jouant avec un plaisir enfantin, je n'avais fait que trois lieues de chemin quand le soleil commençait déjà à descendre vers l'horizon.

Ce fut avec use véritable satisfaction que j'entendis derrière moi un bruit lointain de roues, et que je distinguai, dans un nuage dépoussière lumineux, la gigantesque masse noire qui m'annonçait l'arrivée de la diligence.

Lorsque la lourde voiture s'approcha enfin de l'endroit où je me trouvais, je fis un signe au conducteur qui, de loin, m'avait déjà envoyé un salut amical, comme à une vieille connaissance.

Il arrêta ses chevaux, ouvrit la diligence et répondit à ma question télégraphique:

—Il y a encore place dans le coupé. Où allons-nous par ce temps étouffant?

—Descendez-moi au chemin de Bodeghem.

—Bien, monsieur.... En route!

Je sautai dans la diligence, et, avant que je fusse assis, les chevaux avaient repris leur trot cadencé.

Il n'y avait qu'un voyageur dans le coupé; un vieillard à cheveux gris qui avait répondu à mon salut par un «bonjour, monsieur», prononcé à voix basse, presque sans me regarder, et semblait peu porté à la conversation.

Pendant un certain temps, je regardai par la portière, contemplant distraitement les arbres qui défilaient rapidement les uns après les autres devant les glaces delà diligence.

Mais bientôt un retour de curiosité reporta mon attention sur mon compagnon de voyage, et, comme il tenait la tête et le regard baissés, je pus l'observer et l'examiner à loisir.

Il n'y avait rien de bien remarquable en lui. Il paraissait avoir passé la soixantaine; ses cheveux étaient blancs comme l'argent, et son dos me parut légèrement voûté. Les traits de son visage étaient doux et portaient les traces d'une beauté flétrie. Ses vêtements simples, mais riches, étaient ceux d'un homme qui appartient à la bonne bourgeoisie.—L'immobilité de ses yeux grands ouverts, un sourire qui se jouait parfois sur ses lèvres, et le pli de la réflexion au-dessus de ses sourcils indiquaient qu'il était préoccupé en ce moment d'une pensée absorbante.

Ce qui attira plus particulièrement mon attention, c'est un petit bloc d'albâtre placé à côté de lui sur le banc. Comme cet objet, encore informe, ressemblait assez bien au socle d'une pendule, et que je voyais trois ou quatre instruments en acier d'une forme particulière sortir en partie d'un papier placé près du morceau d'albâtre, je crus ne pas me tromper en concluant que mon compagnon de voyage devait être un horloger.

Après un long silence, je me hasardai à lui adresser cette phrase banale:

—Il fait bien chaud aujourd'hui, n'est-ce pas, monsieur?

Il sursauta comme s'il s'éveillait d'un rêve, se tourna vers moi et répondit avec un sourire aimable:

—En effet, il fait très-chaud, monsieur.

Puis il détourna les yeux de nouveau et reprit sa position première.

Je ne me sentais pas grande envie de faire plus ample connaissance avec un homme qui était si avare de ses paroles et si peu porté à la conversation. D'ailleurs, son visage, que je venais seulement de voir entièrement, m'avait inspiré une sorte de respect, à cause de la majesté empreinte dans tous ses traits, où se lisaient les signes du génie et du sentiment.

Je me blottis dans un coin de la diligence, je fermai les yeux, et je rêvai tant et si bien, que je finis par m'assoupir.

—Les voyageurs pour Bodeghem! cria le conducteur en ouvrant la portière.

Je sautai sur la chaussée et payai ma place. Le conducteur remonta sur son siège, fouetta ses chevaux, et me cria en guise d'adieu:

—Bon voyage, monsieur Conscience! et ne racontez pas trop de fables sur la tombe de fer.

Tout étonné, je suivis des yeux le conducteur. Qui pouvait avoir révélé le but de mon voyage, puisque, tout le long de ma route, je n'en avais dit mot à personne?

Une voix qui prononçait mon nom derrière moi me fit retourner la tête.

Je vis s'approcher, le chapeau à la main, le sourire aux lèvres, et son bloc d'albâtre sous le bras, mon singulier compagnon de la diligence. Il était sans doute descendu après moi sans que je l'eusse remarqué.

Il me salua d'un air cordial, et me dit:

—Vous êtes M. Conscience, le chantre de notre humble Campine? Excusez mon importunité et permettez-moi de vous serrer la main; il y a si longtemps que je souhaitais de vous voir....

Je balbutiai quelques paroles pour remercier le bon vieillard de son amabilité.

—Et vous allez à Bodeghem? demanda-t-il.

—Oui; mais je n'y resterai pas longtemps; je compte être à Benkelhout avant ce soir, pour y passer la nuit.

—J'aurai du moins le bonheur d'être votre compagnon de route, et peut-être votre guide jusqu'à Bodeghem; car vous n'êtes pas encore venu dans notre pauvre petit village oublié?

—Non, monsieur, pas encore, et c'est avec plaisir que je profiterai de votre obligeance, à condition que vous me permettrez de vous décharger de cette pierre.

—N'y faites pas attention: mes cheveux son blancs, et mon dos commence à se voûter, mais les jambes et le cœur sont encore bons.

J'insistai pour porter la pierre, en invoquant son grand âge, mes forces plus juvéniles et le respect que l'on doit à la vieillesse; mais il s'excusa et se défendit avec ténacité; enfin, je lui pris son fardeau presque de force et l'obligeai ainsi de me suivre sur la route sablonneuse.

Pour mettre un terme aux témoignages de son regret, je lui demandai:

—Ce bloc d'albâtre est destiné, sans doute, à la base d'une pendule? Monsieur est probablement horloger?

—Horloger? répondit-il en riant. Non, je suis sculpteur.

—Vraiment! je suis donc en compagnie d'un artiste? J'en suis charmé.

—Un amateur, monsieur.

—Et vous demeurez à Bodeghem depuis longtemps déjà?

—Depuis au moins quarante ans.

—Peut-être votre nom ne m'est-il pas inconnu.

Le vieillard secoua la tête, et répondit après une pause:

—Vous êtes encore trop jeune, monsieur, pour connaître mon nom. Ce n'est pas que, dans le monde des arts, on n'ait fait quelque bruit autour de ce nom; mais cela ne dura pas longtemps; plus de trente ans se sont écoulés depuis.

—N'avez-vous jamais exposé quelqu'une de vos œuvres? demandai-je.

—Une seule fois. C'était en 1824. Il y avait un grand mouvement dans le domaine des arts, parce que la paix donnait l'essor à toutes les forces vives de la nation. Malheureusement, chacun était assujetti à ces règles étroites que la prétendue école de David avait tracées comme des conditions de la beauté; on voulait imiter en tout l'antiquité grecque, mais on ne lui avait emprunté que l'apparence et les formes matérielles, et, faute d'une âme qui pût animer les créations de la nouvelle école, on avait eu recours aux poses théâtrales et aux gestes exagérés. Toute figure, peinte ou sculptée, qui n'était pas roide, solennelle et sans âme, ne pouvait trouver grâce aux yeux d'un public dont le goût était perverti. C'est dans ces circonstances que j'exposai ma première œuvre.

—C'était une statue couchée, en marbre: une jeune fille, étendue sur son lit de mort, tenant encore le crucifix dans des mains jointes, comme la mort l'avait surprise. J'avais éclairé les traits sans vie de ma statue d'un joyeux sourire, d'une expression de confiance, d'espoir et de béatitude. Mon but était de fixer sur le marbre le moment suprême où l'âme quitte le corps et le force cependant encore à manifester la joie que lui fait éprouver la certitude d'une vie meilleure. Cette œuvre, que j'avais nommée le Pressentiment de l'éternité, souleva une sorte d'émeute parmi les artistes. La plupart se déchaînèrent contre moi avec une espèce de fureur et critiquèrent ma statue comme le fruit d'un esprit malade, et comme une hérésie contre les préceptes alors en honneur. En effet, les formes de ma statue étaient maigres, délicates, fines et rêveuses: la forme matérielle était sacrifiée à l'expression morale d'une idée ou d'un sentiment. Il y eut aussi beaucoup de personnes qui parurent admirer mon œuvre, et qui m'encouragèrent en me disant que j'étais prédestiné à faire une révolution dans l'école, et à élever l'art chrétien au-dessus de l'art païen; mais plus je trouvai de défenseurs, plus je vis s'élever contre moi d'ennemis acharnés. Si la lutte s'était bornée à la discussion des défauts et des mérites de ma statue, je n'y eusse point succombé; mais mes adversaires, aveuglés par la passion, se mirent à chercher dans mon passé des prétextes pour me livrer à la risée du public. Ils firent, sans le vouloir, saigner mon cœur par de profondes blessures, et profanèrent des souvenirs qui m'étaient plus chers que la vie. Depuis ce moment, j'ai eu peur de la publicité, et je n'ai plus jamais rien exposé.

Il y avait dans les paroles du vieillard, un calme touchant et une émouvante sérénité. En ce moment, sa figure me parut si noble et si majestueuse, que j'en fus profondément ému, et ce ne fut qu'après un moment de réflexion que je lui demandai:

—Et ne travaillez-vous plus du tout, maintenant?

—Je travaille encore de temps en temps, dit-il. Il me serait impossible de m'en abstenir, lors même que je le voudrais. L'art est devenu pour mon cœur un besoin impérieux, parce qu'il est la baguette magique avec laquelle j'évoque les plus douces pensées de mon passé, et me transporte dans le printemps de ma vie.

Le chemin était devenu très-sablonneux, et nous avancions à grand'peine. Cela interrompit notre conversation pendant quelques minutes. Lorsque je pus reprendre ma place à côté du vieillard, je lui demandai:

—Si je ne me trompe, vous avez lu quelques-uns de mes ouvrages. Vous aimez donc la littérature?

—Je ne lis pas beaucoup, répondit-il; cependant Je possède la plupart de vos œuvres.

—Et ont-elles su vous plaire?

—Vos récits de la Campine, et vos esquisses morales surtout; oui, plus que vous ne sauriez vous l'imaginer. Il en est que j'ai relus plus de dix fois. Ce ne sont pas les histoires mêmes qui me font encore plaisir après plusieurs lectures; c'est le ton, une sorte d'harmonie secrète qui s'accorde avec mon humeur et qui me ravit.

Je regardai le vieillard d'un oeil interrogateur pour obtenir de plus amples explications.

—Dans les récits dont je veux parler, dit-il, régnent une sorte de simplicité naïve, de douce sensibilité et d'inébranlable espérance: un sentiment sincère d'admiration de la nature, de reconnaissance envers Dieu, et d'amour de l'humanité. Ces lectures m'ont souvent touché vivement, mais elles ne me fatiguent pas; et quand j'ai fini un de ces ouvrage, je me sens consolé, je suis plus croyant, plus aimant, et je me réjouis au fond du coeur en découvrant que des cordes si tendres et si pures, qu'on croirait propres aux seuls enfants, vibrent et résonnent encore dans mon âme. Je bégayai quelques excuses et m'efforçai de faire avouer au vieillard qu'il louait mes ouvrages plus qu'ils ne le méritaient, probablement par un sentiment de bienveillance ou de sympathie. Mais il repoussa cette excuse et reprit en forme de conclusion:

—C'est vrai, chaque homme sent d'une manière qui lui est propre, qui peut être innée en lui, mais qui provient cependant des sensations de sa jeunesse et des événements qui ont dominé sa vie. Je ne puis donc pas prétendre que chacun doit nécessairement sentir comme moi. Quoi qu'il en soit, n'eussé-je trouvé dans vos ouvrages que la religion du souvenir et la loi dans un avenir meilleur, cela aurait suffi pour me les faire aimer. Il y a, en outre, des raisons que je ne puis vous dire.

Nous nous trouvions en ce moment près de deux ou trois paysans qui venaient à notre rencontre sur la route. Nous gardâmes le silence jusqu'à ce qu'ils nous eussent croisés. Alors le vieillard me demanda:

—Vous ne ferez que traverser Bodeghem, pour aller ce soir loger à Benkelhout? Ce n'est donc pas un dessein particulier qui vous amène dans notre petit village?

—Si fait. J'avais l'intention de prendre, en passant, quelques renseignements sur une chose qui m'a été racontée; mais, puisque vous êtes si bon et si serviable, pourquoi ne vous demanderais-je pas ce que je désire savoir? Il y a dans le cimetière de Bodeghem une tombe de fer, n'est-ce pas?

—Il y a, en effet, une tombe que les villageois naïfs appellent la tombe de fer, parce qu'elle est entourée d'un grillage; mais cette tombe n'offre rien de remarquable.

La voix du vieillard me parut avoir tout à fait changé de ton; elle était retenue et sèche comme s'il avait voulu éloigner ou abréger la conversation.

—Il pousse toujours des fleurs nouvelles sur cette tombe? demandai-je.

—Il y pousse toujours des fleurs, répéta-t-il.

—Il y a un banc de bois près de la tombe, et ce banc est usé, parce qu'un esprit, la dame blanche, vient s'y asseoir toutes les nuits depuis des années?

—Un conte d'enfant, dit le vieillard avec un sourire sur les lèvres.

—Je sais bien, monsieur, que ce ne peut être qu'un conte; mais, du moins, il y a quelqu'un qui soigne les fleurs sur la tombe; car c'est sans doute aussi une fable que ces fleurs sortant d'elles-mêmes de terre?

Comme mon compagnon ne répondait pas immédiatement à ma question, je lui dis:

—Il y a quelques jours, une paysanne de ces environs vint me demander conseil pour obtenir la grâce de son fils, qui avait été condamné à une forte amende pour un délit de chasse. Je la fis causer.—C'est ainsi que j'ai surpris toutes les particularités de la vie simple des paysans.—Elle m'a parlé de la tombe de fer, des fleurs qui se renouvellent toujours, de la dame blanche, et d'un ermite qui reste à prier des journées entières près de la tombe. Soyez assez bon pour me dire ce qu'il y a de vrai dans le récit de la paysanne.

—La chose est toute simple, répondit mon compagnon. L'homme que l'on appelle l'ermite, parce qu'il vit solitaire, soigne et orne la tombe d'une personne qui lui fut plus chère que la lumière de ses yeux. En vivant ainsi, depuis la séparation fatale, près d'un tombeau, et en concentrant toute son affection sur ce tombeau, il triomphe de la mort même; car qui peut dire que l'épouse que la tombe croyait lui ravir l'ait quitté réellement, quand il la voit à chaque instant, quand elle renaît cent fois par jour dans sa pensée?

Je regardai le vieillard avec étonnement: ses yeux brillaient d'un éclat étrange et soc visage rayonnait d'enthousiasme.

Il remarqua l'impression que ses paroles avaient faite sur moi et surmonta son émotion. Il montra du doigt le chemin et me dit d'un ton plus calme:

—Voilà notre petite église. Si nous avions suivi la traverse, nous pourrions déjà apercevoir de loin la tombe de fer.

Je ne fis presque pas attention à ce qu'il me montrait, et je demandai d'un air rêveur:

—Une épouse, dites-vous, monsieur? C'est donc une femme mariée qui repose sous la tombe de fer?

—Une vierge pure comme les lis avant de se faner, murmura-t-il.

—Mais mariée?

—Vierge et épouse, en effet.

Je ne savais que penser du ton solennel avec lequel le vieillard avait prononcé ces derniers mots. Je commençais à être en proie à une singulière émotion. Je m'imaginais que la tombe de fer devait cacher une histoire touchante, et ma curiosité était piquée au plus haut point.

Assurément, le vieillard devina que j'allais insister pour obtenir une explication plus précise, il me prit le bloc d'albâtre avant que je pusse soupçonner son intention; et, comme je m'efforçais de continuer à porter le fardeau, il m'assura que, du moins dans le village, il devait refuser mon aide, et échappa, à mon grand dépit, aux questions qui se pressaient déjà sur mes lèvres. Il marcha vers l'entrée du cimetière en disant:

—Venez, je vous montrerai la tombe de fer. Voyez là-bas, près du mur de l'église, ces fleurs derrière ce grillage, c'est la tombe de fer.

Je, m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque qui m'apprît le nom de cette morte tant regrettée. Rien que des fleurs, mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable que l'ermite—si réellement un ermite veillait sur la tombe—devait être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie. Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à revenir de ma première idée.

—Depuis combien de temps ce banc est-il là? demandai-je au vieillard.

—Depuis quarante ans.

—C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y agenouillant pour prier?

—C'est l'ermite, répondit mon guide.

—Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration. S'asseoir pendant, quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour, quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dévouement, la fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une âme qui habite déjà le ciel! On pourrait appeler cela de i'idolâtrie, si cette aspiration vers le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte!

—Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.

—Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces fleurs?

—Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec un accent calme et profond; votre coeur m'a pourtant si bien compris! Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit, j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; «Le temps devient court: j'attends, j'attends!»

—Elle vous attend! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez usé ainsi ce banc de bois?

—Nul autre que moi.

—L'ermite?...

—Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez là, derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que vous allez les savoir.

Je me laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin faisant, le vieillard reprit:

—Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les sentiments de mon coeur dans le sein de personne. Je vous aime parce que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle vaille la peine d'être écrite.

Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous entrions, le vieillard dit:

—Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert.

La servante s'éloigna sans mot dire.

Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna. J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les pareils des centaines de fois.

—Jetez un rapide coup d'oeil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions fastidieuses.

Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord, et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et d'argent avec des rubans verts fanés.

En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs toutes les études ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers: des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières; plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis aussi en plâtre.

Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver.

Après avoir regardé quelque temps en silence cette oeuvre singulière, je dis à mon hôte:

—Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit pas conçue non plus d'après les règles classiques. La nature seule a été le modèle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu?

—Elle a vécu, répéta le vieillard avec un soupir dont le son étrange me surprit.

—Quoi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?

—Qui repose sous la tombe de fer;

—Elle était donc belle?

—Belle comme le rêve éternel des poètes.

Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions indiscrètes.

Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit:

—Jusqu'à présent vous n'avez vu que les études de l'élève: souvenirs qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste. Ce serait une véritable joie pour lui si ses oeuvres pouvaient lui assurer votre approbation ou du moins votre sympathie.

La salle où il me fit entrer était éclairée par le haut un grand nombre de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au premier coup d'oeil.

Toutes ces oeuvres étaient évidemment l'expression d'une même pensée reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne parlât de la mort et de la résurrection à une vie meilleure. C'était un ange aux ailes déployées qui portait vers sa céleste patrie une jeune fille endormie;—c'était le génie de l'immortalité ouvrant une tombe et montrant à l'âme réveillée le chemin de la lumière;—c'était cette même jeune fille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un;—c'était un jeune garçon agenouillé sur une pierre tumulaire, et tenant embrassée une ancre symbolique;—c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille vieillie;—c'étaient enfin beaucoup de figures représentant sous une forme saisissante l'image de la vie future après la mort.

Toutes ces compositions respiraient la sincérité profonde du sentiment de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur forme corporelle, mais par quelque chose de plus élevé, par l'empreinte de l'âme que l'artiste avait imprimée dans toutes les parties de son oeuvre, en y versant un reflet de sa propre âme. Les formes des statues étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble de ces créations une expression de pensée si parfaite, des proportions si harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les regardant je me sentis comme transporté dans un monde de pensées mystiques et presque surhumaines.

—Que tout cela est beau! m'écriai-je enthousiasmé. Monsieur, vous ne devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'oeuvre sublimes. Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un brillant fleuron à sa couronne artistique!

Il sourit à mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération.

—Je dis la vérité, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins plastiques; l'art se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande de si parfaits modèles.

Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en se parlant à lui-même:

—Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, tous les battements de mon coeur? Permettre à la malveillance de soulever le voile de ma vie, et appeler la raillerie sur tout ce qui est sacré pour moi?...

En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annonça que le dîner était servi.

—Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets recherchés; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme qui, comme vous, aime la vie de campagne.

Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la présence de la servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit.

Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui croissaient sur la tombe de fer.

Après avoir traversé cette, serre, nous entrâmes dans un jardin délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en riant que bien des gens voudraient être ermites dans un pareil ermitage.

Mais le vieillard, sans répondre à ma, plaisanterie, me conduisit sous un berceau de clématite et de chèvre feuille, s'assit sur un banc, me montra une place à côté de lui et dit:

—Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en dormirez pas plus mal qu'à l'Aigle, où vous aviez l'intention de passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hôte de l'ermite. Armez-vous de patience, et pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot, souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé. Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule.


II

À un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute petite ferme nommée la Maison d'eau et entourée de bois et de prairies.

Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de bois qu'il savait tailler. Son état, lui procurait, à la sueur de son front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas âge.

Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la maison, du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance.

Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six enfants, il y en avait un,—un garçon de onze ans,—qui se faisait remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remarquable pureté.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tête en avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre la mort. On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de paralysie; car, quoiqu'il ne pût articuler aucun son distinct, il entendait cependant fort bien.

Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous parle en ce moment.

Mon père m'aimait et me plaignait de tout son coeur. Souvent, quand je me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs, comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé.

Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et soeurs me croyaient innocent, c'est-à-dire à peu près idiot; les enfants du village avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.

Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières; parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité.

Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais, je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; mais si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous mon couteau, je laissais tomber mon oeuvre avec découragement, et je me tordais les bras de dépit et de chagrin.

Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence.

Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon travail, que mes soeurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en faire autant.

Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;—Mais alors il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela, du moins, était reconnaissable au premier coup d'oeil.

De crainte que mes soeurs ne voulussent jouer avec ma petite statuette, je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis.

Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant mon chef-d'oeuvre, et plongé dans de douces pensées.

Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma mère, mes frères et mes soeurs étaient à la maison et parlaient du propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété.

Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou crier comme un possédé.

Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une année de moins que moi.

Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari, possédait dans les environs.

Mes frères et soeurs écoutaient curieusement ce que disait cette dame.

Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon coeur battait violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait ne se manifesta point par des cris sauvages.

L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux. Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges.

Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.

La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce sourire pénétra dans mon coeur comme un rayon de lumière et m'arracha un cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit perdre l'esprit.

Mon cri étrange attira l'attention de la dame.

—Qu'a donc ce petit garçon? demanda-t-elle à ma mère.

—C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait, madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.

En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout mon bon sens, et que j'étais innocent.

Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables faits par mon père ou ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la créature angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme si j'avais été frappé au coeur d'un coup de couteau. Aussi le son qui s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête et me mis à pleurer.

—Un si joli petit garçon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la dame.

Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta:

—Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main, Rose; une marque de pitié le consolera.

Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tête. Je vis venir à moi la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si profondément ému.

Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique céleste.

Je jetai sur mes frères et mes soeurs un regard de fierté; cette marque d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de leur dédain et avait rempli mon coeur de joie et de courage.

Assurément, la compatissante enfant sut lire dans mon regard étincelant l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de tous mes membres:

—Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous ne sachiez point parler!

L'émotion m'arracha quelques cris confus.

—Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid. N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais?

Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce moment je me fusse laissé couper la main pour pouvoir dire un mot un seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui, deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié.

Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose! retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.

Épuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise, et j'y restai étendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la figure.

—Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé! s'écria ma mère, les larmes aux yeux.

Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si violente tension de mes forces.

Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma vie, et je la remerciai comme un ange envoyé de Dieu pour rapporter l'espoir et la délivrance.

Rose était visiblement touchée de ces marques de reconnaissance, et une joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à son coeur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait pour un pauvre enfant comme moi.

Elle tira sa mère par son châle pour l'obliger à se baisser, lui dit quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha de moi.

Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte d'une pierre blanche, transparente et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant:

—Tenez, Léon, ceci est pour vous. Il y a là-dedans du sucre qui vous plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler, et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore.

L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et comme une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une impression plus profonde qu'elle n'eût pu s'y attendre. Ses paroles tombèrent une à une, comme une rosée bienfaisante, sur mon coeur oppressé, et se gravèrent en traits ineffaçables dans mon souvenir. J'en fus si touché, que je continuai à tourner et à retourner machinalement dans mes mains sa jolie petite boîte, et je ne remarquai même pas que ma mère me la prit pour l'admirer à son tour.

Alors je revins à moi, et j'essayai de faire comprendre à la jolie demoiselle combien j'étais triste de ne pouvoir rien faire pour la remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du curé et la mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je l'avais taillée moi-même et que je la lui donnais en échange de sa boîte.

La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité. Ma mère m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers à tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que cela valait quelque chose. Mes frères et mes soeurs se mirent à rire de ma présomption.

Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser beaucoup.

Que m'importait que tout le monde se moquât de mon ouvrage, si elle seule, qui s'était faite ma protectrice, le jugeait digne de son attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon coeur lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du curé par ma mère, et dit à la sienne:

—Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garçon l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon père, et je jouerai avec, ce soir.

—Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en haussant les épaules. Donnez-leur des jouets et des poupées qui ont coûté beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'amuser d'une chose sans valeur; puis, au bout de quelques heures, le joujou est oublié et abandonné, et ils n'y pensent plus.

Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Rose si tel serait aussi le sort de mon humble présent. Un signe de tête me tranquillisa. Elle m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon petit curé.

—Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M. Pavelyn nous attendrait. Peut-être la voiture est-elle déjà prête. Vous comprenez que, cette année, nous n'habiterons pas le château; car il est tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera prêt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime à me trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que pour visiter le château.... Rose, nous partons. Donne encore ta main à ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès de ton père.

Il était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ précipité m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit à l'oreille:—Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour moi; j'en serai bien contente.

Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir.

Je restai si longtemps dans cette position, que ma mère se mit à me gronder durement de mon impolitesse, et me menaça de faire connaître à mon père ma conduite déraisonnable.


III

Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents mêmes avaient peine à reconnaître en moi leur petit sauvage. Mes idées avaient pris une certaine gravité, et il était bien rare qu'un de ces cris sans nom qui m'échappaient si souvent autrefois, sortît de ma bouche. Quand j'étais à la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement à mon oreille: «Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai.»

Je ne jouais presque plus avec mes frères et mes soeurs, je fuyais les autres enfants du village. Penser à elle était l'unique occupation de mon esprit, répéter sans cesse dans mon coeur ses douces paroles suffisait à ma vie.

Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération. Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous paraît assurément pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez avoir reconnu que le coeur d'un enfant se laisse toucher plus facilement et plus profondément que celui d'une personne chez qui la raison et l'expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que les émotions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi, l'absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de la parole.

Quoi qu'il en soit, les témoignages de tendre pitié que m'avait donnés la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et—que ce fût l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me troublât—toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit, l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les forces de mon âme semblaient s'être concentrées sur cette seule pensée.

Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne doutaient pas que ma raison ne fût menacée d'une faiblesse incurable.

Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforçai de leur faire comprendre qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et, comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.

Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu'avant la visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s'occupa presque plus de moi; et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant des journées entières.

Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison. Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice m'avait dit deux choses: «Apprenez bien vite à parler, et faites-moi encore des figures.»

Ce dernier voeu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier! apprendre à parler!

Son désir était une loi dont l'inflexibilité m'effrayait et à laquelle, pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts.

Pendant deux longs mois, je m'efforçai constamment de répéter encore une fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlât sur mon front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni distinctement, ni plus ou moins mal articulé.—Chose étonnante, j'entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix humaine que je fusse incapable d'exécuter quelquefois par hasard, aucune lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de l'appareil vocal s'étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait d'autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que, cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois j'étais frappé de la même déception amère.

Je n'exagère point en vous disant que cent fois j'ai versé des larmes, que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète.

Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément tout espoir d'apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et languissant. Le sentiment de fierté qu'avait fait naître en moi la compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse perspective s'était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait voilé l'étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais éternellement le muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient.

Je restai près d'un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin, lorsque la dernière étincelle d'espérance fut éteinte en moi, j'acceptai mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme.

Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des autres enfants; non, je n'étais mû que par un sentiment passif de reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à la charitable petite demoiselle; c'était là le seul mobile de mon activité.

En peu de temps, j'avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux, de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes singulièrement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des églises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce que je regardais avec complaisance, c'était une figure de garde champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant dans la main.

J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'oeuvre, pour ne les en retirer qu'au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût touchés.

Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l'hiver qui devait précéder son retour.

Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme échu de notre fermage. A force de prières et de supplications, je la décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me promettre qu'elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire.

Durant l'absence de ma mère, je fus étrangement agité: je courais autour de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;—car ce ne pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix compatissante: «Pauvre petit Léon!»

Dans l'après-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que je l'aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et les yeux étincelants, comment on avait reçu là-bas mon petit garde champêtre.

M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de bon coeur; Rose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de mon cadeau; elle avait ajouté qu'au printemps prochain, elle viendrait au château avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup de ces petites figures pour s'en amuser.

Ma joie était inexprimable; emporté par mon émotion, je me mis à sauter et à crier comme je le faisais autrefois....

Quelques paroles de ma mère me calmèrent subitement, et firent tomber toute ma joie. Rose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et à la conscience de mon malheur.

Hélas! la bonne Rose m'avait dit: «Vous devez apprendre à parler»; et moi, pauvre déshérité de ce monde, j'étais toujours aussi muet que lors de sa visite chez nous. J'eusse sacrifié la moitié de ma vie pour pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'était pas donné de lui offrir cette preuve de ma gratitude.

Je courbai la tête, et marchai silencieusement dans le sentier sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon courage, elle me racontât beaucoup d'autres choses de la gentille petite demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler.


IV

Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées.

Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille, gage de leur confiance dans le retour du beau temps.

Après beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du midi: les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de pâquerettes firent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, le fraisier et la lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche atmosphère du mois de mai.

Le moment si longtemps attendu n'était donc plus loin; chaque jour, Rose pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s'aller promener aux champs.