HENRI ARDEL

IL FAUT
MARIER JEAN !

PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS — 8, RUE GARANCIÈRE, 6e

Tous droits réservés

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1921.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

A
MADAME J. PONSIGNON

Affectueux hommage

de son tout dévoué.

H. A.

IL FAUT MARIER JEAN !

I

« Ma chère amie, je pense tout à fait comme vous, sans tarder il faut marier Jean. Cela ne vaut rien pour les jeunes gens de prendre des habitudes de célibataires qui les conduisent nécessairement à regimber devant le lien conjugal et ses belles obligations.

« Donc, comme je trouve votre Jean un garçon charmant, j’ai pensé pour lui à une très gentille enfant que vous avez peut-être rencontrée dans le monde et que j’ai moi-même beaucoup vue cet été, à Vichy, où sa mère prenait les eaux. Fille unique. Dot superbe. Famille des plus honorables. M. de Serves est conseiller-maître à la Cour des requêtes. Dix-huit ans ; jolie, avec la fraîcheur d’une églantine ; très bien élevée, selon les bons, les sages principes ; rien de ces abominables gamines vingtième siècle, dont vous et moi exécrons le genre. Éducation religieuse parfaitement comprise, sans excès mystiques. A suivi des cours de premier ordre ; pratique les sports, patine, danse à merveille le tango permis et autres danses modernes. Quelques phrases, incidemment jetées, m’ont révélé que Mme de Serves tenait votre fils en particulière estime et serait disposée à accueillir un projet le rapprochant de Madeleine.

« C’est pourquoi je veux vous entretenir d’une idée qui me semblerait de nature à vous agréer aussi. »

Dans le silence de son petit salon Directoire, Mme Dautheray a lu, bénévole, en personne habituée à de pareilles lettres. Puis, pensive un peu, elle appuie, au dossier de la bergère, sa tête de jeune douairière, très élégante, presque svelte encore. Sous ses cheveux de neige soyeuse, elle a la grâce d’un pastel aux yeux tout ensemble vifs et candides. Le visage a gardé un éclat juvénile. La vie a sûrement été indulgente à cette femme…

Encore une fois, elle parcourt la lettre.

Depuis que la fin de la guerre a fait jaillir le flot des mariages, Jean Dautheray est, sans relâche, assailli, en sa qualité de garçon très fortuné, par la vague matrimoniale qui s’abat sur la jeunesse masculine.

En effet, les Dautheray sont riches, terriblement riches ! et de vieille date ; non des « nouveaux riches » !

M. Dautheray, mort au début de la guerre, était le directeur et le plus gros actionnaire de la Société métallurgique du Val d’Or, créée par son père, dont la réputation est mondiale.

Jean est appelé à prendre sa succession. D’où la recherche dont il est l’objet de la part des mères de famille, en quête d’un gendre financièrement bien pourvu.

Mme Dautheray ayant fini la missive de sa vieille amie de la Vrillère, va vers le petit bureau où, dans un portefeuille spécial, voisinent les propositions qui s’accumulent. La brise printanière frôle les papiers qu’elle effleure d’un coup d’œil. La dernière lettre classée est celle de l’abbé Ouchy, qui lui présente une candidate de tout repos.

Mme Dautheray en est arrivée, peu à peu, à considérer comme un devoir strict, autant que comme une joie, de marier Jean. En communion avec l’Écriture, elle est convaincue qu’« il n’est pas bon que l’homme soit seul ». De plus, elle désire ardemment avoir des petits-enfants. La bru l’enchante beaucoup moins. Mais comme c’est une personne inévitable, il lui faut, tout au moins, l’avoir à son gré, autant qu’à celui de Jean.

Si absorbée, elle est par cette pensée de l’avenir de Jean, qu’elle ne voit même pas le joli matin d’avril qui nimbe de clarté blonde, les ramures, les pelouses, les massifs fleuris du parc Monceau, sur lequel s’ouvrent les fenêtres du somptueux hôtel Dautheray.

Tant de candidates parfaites, et si peu d’enthousiasme de la part de Jean ! Qu’il est donc difficile de le mettre en goût !… En principe, il ne repousse presque jamais les projets qu’elle lui communique, inlassable, sans se laisser désemparer par l’aimable force d’inertie avec laquelle il se prête à ses soins. Car il a l’horreur des discussions, des scènes de famille, menues et grandes. C’est pourquoi, sans nécessité absolue, il ne prononce pas le « non » péremptoire. Avec une souriante indifférence, il laisse les gens, sa mère en tête, aller et dire à leur guise… Puis, sans éclat, sans phrases, tranquillement, il fait ce que lui-même a décidé.

Pour l’instant, il est tout à fait résolu à reléguer le plus longtemps possible, dans les brumes de l’avenir, le jour de ses justes noces. Mais il écoute toujours les offres que sa mère lui présente, parce qu’il déteste la voir mécontente et a besoin, autour de lui, d’une quiète atmosphère. Même, de-ci de-là, il se prête aux entrevues qu’elle réclame de lui… Ce après quoi, il se dérobe quand, mise en goût par sa docilité, elle insiste pour accentuer les négociations ; il fait alors surgir, tels des diablotins moqueurs, des objections, des critiques, des fins de non-recevoir si justement trouvées qu’elle en demeure vaincue ; mais non abattue.

En effet, depuis son veuvage, elle éprouve une sorte d’ivresse à pouvoir faire librement tout ce qui lui plaît ; car, pour son sérieux et autoritaire époux, elle était une enfant très gâtée, mais qui ne devait avoir d’autre volonté que la sienne — et obéir toujours…

Donc, Mme Dautheray, encore une fois, considère la liste des propositions qui lui sont journellement adressées, quand elle est interrompue par un léger coup frappé à sa porte. Est-ce Jean qui vient lui faire la visite matinale à laquelle il l’a accoutumée ? Elle a un coup d’œil vers la pendule :

— Onze heures.

Trop tôt, pour qu’il soit rentré du Bois où il monte chaque matin. Et, désintéressée, elle répond :

— Entrez !

Lentement, les portières pékinées de jaune pâle et de bleu s’écartent devant son frère, M. Desmoutières, que le valet de chambre introduit ; le président actuel de la Société du Val d’Or, en remplacement de son beau-frère mort et de son neveu absent. C’est un vieux garçon d’une remarquable capacité en matières administratives — et qui ne l’ignore pas ; par suite, un peu pontifiant, toujours prêt à saupoudrer les gens de ses conseils, son neveu tout le premier. D’autant qu’il considère celui-ci comme le fils qu’il n’a pas eu. Il est encore très bel homme et se plaît à entendre dire qu’il ressemble à feu le comte de Chambord. Dans sa jeunesse, il a eu de nombreux succès qui l’ont détourné du mariage. Aujourd’hui, il est, en somme, un vieux monsieur sage, un brin maniaque, et un peu ennuyeux.

Il baise au front sa sœur et s’installe confortablement dans un fauteuil :

— Bon matin ! Marthe. Je passais tout près de chez toi, ce qui m’a incité à une petite visite. Rien de neuf ?… Jean est à la Société ?

— Pas à cette heure ! déclare Mme Dautheray, candide. Il monte au Bois.

— Vraiment !… C’est ainsi qu’il s’occupe des affaires de sa maison ? mais quand donc ce garçon prendra-t-il la vie par le côté sérieux !

— Quand il se mariera, prétend-il, glisse Mme Dautheray, contrite pour son fils bien-aimé.

— Alors… alors, Marthe, dépêche-toi de le mettre en ménage. A vingt-sept ans, il est grand temps !

— Mais, mon ami, je ne pense qu’à cela ! Sans succès, hélas ! Pourtant, les demandes pleuvent. Hier soir, j’en ai reçu une nouvelle de l’abbé Ouchy. Ce matin, une autre de ma bonne amie de la Vrillère, qui me plairait… Veux-tu voir la lettre ? Tu me donneras ton impression.

— Oui, montre-moi… Raconte-moi.

Il ajuste son lorgnon cerclé d’or, tandis que Mme Dautheray va quérir le portefeuille où s’abritent, pour Jean, les invites du Destin. Elle avance devant son frère une table volante, car elle sait qu’il tient toujours à être bien installé, et s’assied près de lui pour lui passer les diverses feuilles.

— Celle-ci est la dernière lettre reçue, ce matin, de Mme de la Vrillère.

— Bien… bien… Mais procédons par ordre. Ne sois jamais brouillonne, ma bonne Marthe ! Voici donc…

Méthodique, il se met à lire, prenant des notes, aussi précis qu’en son cabinet, alors qu’il vérifie les comptes qui établissent l’entrée, au Val d’Or, de nouveaux millions.

Puis, ayant lu et écouté les explications abondantes de sa sœur dont sa parole brève endigue le flot, il conclut, reprenant les deux missives de l’abbé et de Mme de la Vrillère :

— La proposition de l’abbé n’est pas à rejeter, vu la famille, la fortune, les qualités sérieuses de la jeune personne. Seulement, notre excellent ami termine son panégyrique en nous glissant que cette fille supérieure n’est pas jolie. Étant donnée son indulgence, je suis enclin à craindre qu’elle ne soit fort laide !

— Alors, il est inutile de la présenter à Jean, fait Mme Dautheray avec une spontanéité convaincue. Jamais il n’épousera une femme laide ou popote !… Il n’aime, malheureusement, que celles qui sont fringantes.

— Je le comprends ! marmotte M. Desmoutières, qui a gardé son faible pour les jolis visages. C’est pourquoi tu pourrais, d’abord, voir toi-même la jeune fille. En principe, j’opinerais plutôt pour le projet de la Vrillère. Les Serves appartiennent au meilleur monde… Je les connais bien… Mais je ne croyais pas que leur fille fût déjà en âge d’être mariée… Ah ! comme le temps passe ! Enfin, ma bonne Marthe, use de moi autant qu’il t’est nécessaire pour être renseignée, bien à fond, sur les partis présentés. Dans ces questions-là, l’expérience masculine est un facteur très important, que tu ne dois pas négliger.

Mme Dautheray incline la tête, sans songer même à se rebiffer. Depuis sa jeunesse, elle s’est entendu répéter, jusqu’à saturation, que la femme n’a qu’à se laisser guider par l’autorité de l’homme, devant laquelle, docile et reconnaissante, elle doit s’incliner. Et, n’ayant plus son mari pour remplir près d’elle cette mission de phare, elle s’attache à son frère, devenu sa lumière dirigeante.

— Oh ! je compte bien sur toi pour guider Jean dans son choix, mais je commence à désespérer qu’il le fasse jamais !

— Évidemment, il n’a pas l’air très pressé. Mais ne te lasse pas, Marthe, car plus tard, tu ne pourrais peut-être plus l’amener dans la bonne voie ! J’en sais, hélas ! quelque chose. Aux belles heures de la jeunesse, j’ai trouvé incomparable de rester la bride flottante sur le cou. Et maintenant, il est bien des jours où je me dis que mieux eût valu suivre le chemin traditionnel et ne pas finir dans un foyer solitaire !

— Tu n’es pas isolé, Charles. Nous sommes avec toi, Jean et moi ! s’exclame Mme Dautheray apitoyée.

— Oui, oui, je sais et vous en ai beaucoup de gratitude. Mais il ne s’agit pas de moi, seulement de notre garçon que je désire, autant que toi, voir heureux. Pressons-le, mais ne le bousculons pas pour entrer dans le mariage. Qu’il ne puisse nous considérer comme des empêcheurs de danser en rond. Après tout, nous ne voulons pas la mort du pécheur mais qu’il se convertisse.

M. Desmoutières, ici, regarde sa montre et se dresse aussitôt.

— Midi moins le quart ! Je te quitte bien vite, ma chère Marthe. Je vais être en retard, et que dira mon maître-queux dont j’exige tant de ponctualité ! A demain, ma bonne sœur.

— Tu dînes avec moi, n’est-ce pas ?

— Avec vous, j’imagine.

Elle a un sourire confus et ravi.

— J’espère que Jean sera là, mais je n’en suis pas sûre du tout. Il est si recherché ! Le monde l’accapare absolument.

— Pas d’excès en cela non plus, Marthe. Il faut qu’il s’habitue à mettre dans sa vie des heures de travail. Que diable ! son père et moi nous lui avons donné l’exemple ! Je pense que tantôt il sera à la Société ?

— Oh ! certes, affirme Mme Dautheray qui n’en sait rien du tout, mais sent la nécessité de relever la réputation de Jean.

— Veilles-y, Marthe. Il est tout à fait mauvais qu’un garçon de cet âge vive uniquement pour le plaisir. Le travail est l’indispensable contrepoids.

— Oh ! Charles, je t’assure que je fais tout ce que je puis, dans le sens que tu m’indiques.

— Oui… J’en suis persuadé… Tu es une femme de devoir. Je regrette de n’avoir pas vu Jean.

— Tu vas peut-être le rencontrer. Il ne saurait tarder à rentrer.

Tout en parlant, elle le reconduit à travers la galerie qui est une des beautés de l’hôtel Dautheray.

Mais Jean est encore invisible et Mme Dautheray revient seule dans le salon Directoire, qui est son séjour favori.

II

A peine, elle a attiré son tricot qu’elle le laisse retomber. Dans la cour de l’hôtel, a sonné un sabot de cheval. Et bientôt, derrière la porte, une voix interroge joyeusement :

— Je puis entrer ?… Je ne vous dérange pas ? mère…

La portière est soulevée. Et Jean apparaît, encore en tenue de cheval, un peu poudreux, mais tout de même très élégant, comme un garçon habillé par le premier tailleur en renom, mince et robuste, ainsi que l’a fait son métier d’aviateur. Il est grand, souple, rasé à l’américaine, des yeux rieurs, couleur de noisette, la bouche ferme et câline, les cheveux châtains, coupés court. En résumé, donnant l’impression d’un beau garçon, très chic.

L’admiration de sa mère ne s’égare pas.

Il se penche vers Mme Dautheray et, tendrement, embrasse son front, tandis qu’elle s’exclame, l’attirant :

— Bonjour, mon grand. Quelle belle mine tu as ! Tu n’as pas rencontré ton oncle ?

— Non.

— Il sort d’ici. Et… il n’est pas très content d’apprendre que tu n’avais pas été à la Société ce matin…

— Par cet admirable temps ?… Il ne pensait pas sérieusement que j’aurais la stupidité d’aller m’y enfermer !… Mais, ma scrupuleuse maman, soyez rassurée. Je ne mérite pas les foudres de mon oncle. J’ai paru à la Société. J’y ai signé au moins quatre lettres préparées par son secrétaire. J’en ai lu un nombre à peu près égal, intéressantes particulièrement, arrivées par le courrier de ce matin. Puis, ayant, une fois de plus, constaté que ma présence ne servait à rien du tout, le torrent des affaires coulant à merveille sans moi, j’ai annoncé que je reviendrais tantôt. Et j’ai filé vers mes propres occupations. Je ne tenais pas à jouer la mouche du coche.

— Jean, oh ! Jean… Si ton père t’entendait !

— Il est vrai que je recevrais un abattage. Père avait le culte des Affaires, avec majuscule. Le Val d’Or était son paradis. Le mien, à cette heure, est perché ailleurs, c’est positif ! Si vous saviez, comme le matin était adorable au Bois, vous comprendriez que j’ai regretté de n’avoir pas abandonné le cheval pour l’aquarelle.

Jean a toujours eu le goût passionné de la peinture. Professionnels et simples connaisseurs s’entendent à dire qu’il est remarquablement doué, mais son père s’est — avec son inflexible volonté — refusé à le laisser orienter vers les beaux arts, lui permettant tout juste d’acquérir un joli talent d’amateur — seul autorisé pour le futur directeur du Val d’Or. D’ailleurs, depuis qu’il est libre de ses actions, il succombe sans scrupule à toutes ses tentations en peinture.

— Beaucoup de monde au Bois, ce matin ? interroge Mme Dautheray, qui le contemple extasiée.

Il a pris possession du fauteuil douillet où, une demi-heure plus tôt, trônait M. Desmoutières, et, par la fenêtre ouverte, contemple, d’un œil d’artiste, dans le ciel printanier, la course des frêles nuages, ourlés d’argent.

— Oui, beaucoup de monde ! Des poignées de jolies femmes, entre autres Marise de Lacroix qui montait avec son mari et son amie Mlle de Champtereux. Nous avons fait un temps de galop. C’était exquis ! Dieu ! que la vie est bonne en terre de France, et que vous avez eu raison de m’en faire le don ! maman.

Mme Dautheray est enchantée de cette joie juvénile. Mais elle se souvient des recommandations de son frère, et, en écolière docile, elle répond :

— Mon grand, je suis bien aise que tu sois ravi ! Mais, tout de même, tu ne dois pas oublier que la vie ne peut être une fête perpétuelle. Le travail doit y jour un rôle de contrepoids.

— Oh ! mère, que ce « contrepoids » est donc lourd ! Sûrement, ce n’est pas vous qui l’avez mis en branle !

— Mon Jean, tu n’es jamais sérieux ! Pourtant, j’aurais grand besoin que tu le sois, au moins un moment… J’ai à causer avec toi…

— De…? questionne-t-il distraitement. Il étudie un jeu de lumière sur la branche que la brise agite devant la fenêtre.

— De…

Elle s’aventure avec précaution.

— De nouveaux projets matrimoniaux qui viennent de m’être soumis pour toi…

— Ah ! encore ! Mais pourquoi diable l’humanité s’acharne-t-elle ainsi contre ma liberté, à peine reconquise ? Pourtant, après quatre années de guerre, j’ai bien le droit de vivre un peu à mon gré !

Il a l’air sérieusement révolté, et Mme Dautheray se sent toute contrite. Sa mine est si malheureuse que l’impatience de Jean s’évanouit ; d’autant qu’elle questionne, timide :

— Alors, tu ne veux pas savoir ?…

— Mais si, mère, je veux bien savoir tout ce que vous avez envie de me faire savoir ; dites, de quoi s’agit-il ?… Vous avez encore preneuse pour votre fils ?

— Preneuse ! Oh ! Jean, quel langage !… J’ai reçu ce matin une lettre de ma bonne amie de la Vrillère, qui me parle d’une jeune fille me donnant, ce me semble, toutes les garanties de bonheur pour toi !

— Comme les autres, marmotte-t-il. Et alors ? mère.

— Alors, je voudrais… je désirerais que tu la voies… pour commencer… avant les autres, nouvellement présentées…

— Les autres !… Comment, il y en a encore d’autres ?

Jean a l’air horrifié.

— Oui… hier, l’abbé Ouchy m’a soumis un projet…

Cette fois, Jean se dresse hors de sa bergère et se met à marcher, tel un lion en cage, que l’on a irrité. Puis il vient se camper devant Mme Dautheray.

— Écoutez-moi, maman ; expliquons-nous une bonne fois. En toute occasion, je vous entends déclarer : « Il faut marier Jean !… » Donc, il m’est impossible d’oublier l’avenir qui m’attend fatalement. Et que je ne repousse pas, en principe… Seulement, je suis bien résolu à ne devenir prisonnier du mariage que le jour où j’aurai rencontré la femme qui me plaira assez pour que la prison me paraisse charmante. Voilà tout !… Et c’est moi qui la choisirai !

Mme Dautheray n’ose pas protester.

Quand elle entend Jean s’exprimer, par exception, avec cette nette et ferme décision, elle a l’impression que son mari est ressuscité ; le maître absolu en ses volontés, devant qui tout et chacun devaient plier.

Jean, étonné de ne recevoir aucune réponse, regarde Mme Dautheray, ne pouvant croire à une si facile victoire. Elle paraît tellement consternée qu’il regrette un peu sa sortie. Il s’approche d’elle, prend sa main et la porte tendrement à ses lèvres.

— Maman, n’ayez pas cet air désespéré. On dirait qu’une catastrophe vient de s’abattre sur votre tête. Soyez tranquille, un jour ou l’autre, vous me verrez arriver chez vous, flanqué de la fiancée que vous me souhaitez si fort ! Vous le savez, je pratique le monde éperdument. J’accepte les thés, je joue la comédie, je danse avec nombre de jeunes personnes dont quelques-unes sont certainement charmantes… Vous-même, en avez une légion en réserve. Par conséquent, il est impossible que l’étincelle ne jaillisse pas à son jour.

— Tu crois ? Jean.

— Mais oui, je crois. Mère, ne vous désolez pas et soyez patiente, je vous en supplie. Si vous voulez bien avertir honnêtement les mères qui me pourchassent que je ne me sens pas du tout mûr pour le sacrement, je verrai vos protégées puisque vous en avez très fort envie. Êtes-vous satisfaite ?

— Oh ! oui, s’exclame Mme Dautheray avec effusion. Quand tu le veux, mon Jean, tu es un amour de garçon ! C’est vrai, je dois fort t’ennuyer… et pourtant ton oncle me recommandait tout à l’heure de bien m’en garder.

— Vraiment !

Jean est stupéfait de cette mansuétude imprévue dans la sentencieuse cervelle de M. Desmoutières et en cherche, une seconde, la raison, tandis que Mme Dautheray continue :

— C’est que je voudrais tant ne pas mourir sans avoir vu ta femme et mes petits-enfants !

— Mais pourquoi, mère, ne les verriez-vous pas ? Il n’est nullement question, pour vous, de mourir !

— Cela peut m’arriver.

— Naturellement, comme à tout le monde… Ma maman, que votre imagination ne complique donc pas à plaisir, pour vous et pour moi, l’existence qui ne se montre pas trop dure pour nous, reconnaissez-le. Profitons des bonnes heures qui nous sont accordées par la destinée.

Pieusement, elle corrige :

— Par Dieu !

— Et soyez bien gentille… Ne me tarabustez pas pour entrer dans la sage confrérie… Comprenez-moi bien…

Elle l’écoute, ses yeux candides redevenus un peu effrayés.

— Qu’est-ce que tu vas encore me dire ?

— Rien de terrible ! Ceci, tout simplement… Quand la guerre a éclaté, je n’étais qu’un gosse qui commençait à bien s’amuser. Pendant quatre ans, j’ai peiné comme les camarades et, par conséquent, je n’ai pas joui du tout de ma belle, de ma précieuse jeunesse… Eh bien, maintenant, il faut que je me rattrape. Mettez que je suis un vieux jeune homme. Je reprends ma vie, au point où je l’ai laissée en 1914… Je vous assure qu’après avoir vécu pour les autres pendant ces lugubres années, j’ai besoin de vivre un peu pour mon agrément personnel, avant de m’enserrer dans les devoirs… Je croyais qu’il vous était agréable d’avoir retrouvé votre grand garçon… Et vous ne pensez qu’à le donner à une autre ! Je suis froissé, mère.

— Mon chéri, tu ne parles pas sérieusement, n’est-ce pas ?… Je ne songe qu’à ton bonheur et à mes devoirs envers toi… L’abbé Ouchy me le répétait encore ces jours-ci : « Ma chère fille, il faut marier Jean ! »

— Bon Dieu ! maman, laissez, je vous en supplie, les conseils de l’abbé Ouchy au fond de son confessionnal. Ma pauvre maman, vous avez la rage de l’obéissance ! Je suis sûr que si l’abbé vous commandait de vous asseoir sur un poêle à pétrole en fonction, immédiatement, vous vous croiriez obligée de le faire !

— Oh ! Jean, peux-tu dire de pareilles insanités ! s’exclame Mme Dautheray, scandalisée. Mais, tout de même, elle rit, tant l’idée lui paraît bouffonne.

— Et, là-dessus, est-ce que nous ne déjeunons pas ?… J’ai une faim de cannibale… Je vais me mettre en tenue. A tout à l’heure, mère.

Et il disparaît, au moment même où le maître d’hôtel annonce :

— Madame est servie !

III

Dans l’après-midi, Jean est, en effet, repassé à la Société pour y faire acte de présence. Et cette présence a, d’ailleurs, été aussi brève qu’il le pouvait souhaiter. Après avoir un peu écrivassé, paperassé, s’interrompant pour faire, de mémoire, les croquis de silhouettes séduisantes entrevues le matin au Bois, il a pris congé, pour ce jour-là, du somptueux cabinet d’où, jadis, son père surveillait la prospérité du Val d’Or, dont il était l’admirable cerveau dirigeant.

Jean est rentré chez lui pour s’habiller, à cette fin d’accompagner au « Dancing-Palace » — le plus select de Paris ! — la jeune femme de son excellent ami, Henry de Lacroix, lequel déteste les plaisirs frivoles, et une amie de celle-ci, avec laquelle il est sur le pied d’un flirt savoureux, la belle Sabine de Champtereux.

Il est probable que si Mme Dautheray connaissait l’existence de ce flirt, elle en serait quelque peu inquiète ; car Sabine de Champtereux est une jeune personne infiniment moderne à tous égards et ne constituerait guère la bru de ses rêves… Seulement, elle n’en sait à peu près rien, Jean ayant pour principe de ne jamais se raconter ; et Mme Dautheray n’ayant que des relations mondaines, assez espacées, avec Marise de Lacroix — chez qui elle pourrait rencontrer Sabine — vu leur différence d’âge.

Donc, Jean peut, avec une entière quiétude, s’offrir l’agrément d’un flirt qui le conduira… Où ?… Il ne s’en préoccupe guère, ayant la sagesse de vivre dans le présent et d’en savoir profiter, s’il est bon… Et il le fait avec un juvénile appétit. En attendant d’aborder au port du mariage, il s’accorde généreusement tout le plaisir, sans consistance et sans conséquence, que peuvent lui fournir le monde qui s’amuse et le monde tout court, le vrai monde ; fréquentant l’un avec discrétion, car il déteste s’afficher, l’autre avec une franche ardeur. Dans l’un comme dans l’autre, il reçoit l’accueil que ne manque pas de rencontrer un beau garçon millionnaire ; nimbé, de plus, par la réputation d’avoir montré « beaucoup de cran », lors de la guerre.

De son pas vif, il a franchi la distance qui sépare l’hôtel Dautheray du logis de Marise de Lacroix, avenue Marceau.

Le domestique l’introduit dans le hall où Marise se tient volontiers, après s’y être organisé un coin particulier bien confortable : paravents, bergères, divans chargés de coussins, table portant les bibelots familiers et objets à écrire, livres nouveaux, fleurs…

Au bruit des pas, elle relève la tête, du coussin où elle l’appuyait, nonchalamment allongée sur le divan, et pose la revue qu’elle parcourait tout en fumant une cigarette.

— C’est vous ? Sabine. Arrivez vite, chère, Dautheray va nous emmener ! Tiens ! non, ce n’est pas Sabine. Jean, vous venez nous chercher pour le Dancing ? Sabine n’est pas encore arrivée. Mais, comme elle est plutôt exacte, elle ne peut tarder. Aussitôt qu’elle sera là, nous partirons, je suis habillée.

Plus justement, elle pourrait dire « déshabillée », car elle montre vraiment tout ce qu’impose la mode actuelle : cou cerné de perles, gorge naissante, bras fins et ronds, jambes moulées par le bas de soie transparent.

Le tout étant fort agréable à voir, Jean approuve Marise d’être si docile aux exigences de la mode.

Il s’est incliné sur la main qu’elle lui tendait et s’apprête à approcher une chaise du divan où elle s’est, de nouveau, allongée, tapotant les coussins autour d’elle.

Mais elle l’arrête avec un sourire joyeux de petite fille :

— Vous savez, Dautheray, si le cœur vous en dit, allongez-vous aussi. Le divan, frère du mien, est à votre disposition.

— Merci ; du moment que l’allongement n’est pas sur votre propre divan, je préfère la verticale.

— Quel drôle de goût !… Eh bien ! tous ne sont pas comme vous. Tantôt, j’avais ici Dubelles, vous savez, le plus jeune des académiciens, qu’Henry avait amené déjeuner. Il s’est installé aussi confortablement que moi, pour fumer, sur le divan que vous dédaignez. Les enfants sont venus se rouler sur le tapis. Seul Henry, qui nous contemplait d’un œil discrètement courroucé, est resté campé dans son fauteuil. Et puis, là-dessus, patatras ! est arrivé le correct et savant François de Laisan… Si vous aviez vu sa mine, en nous trouvant ainsi affalés… C’était d’un comique !

Elle rit avec une gaieté moqueuse qui lui va délicieusement. Qui étudierait les seules lignes du visage, déclarerait sans hésitation que Mme de Lacroix n’est pas jolie, presque laide. Et pourtant, elle est charmante : d’une fraîcheur d’enfant, une bouche rieuse ; des yeux gamins, étonnés et câlins, sous les cheveux clairs, de soie floconneuse, relevés avec un artistique laisser-aller, qui lui va si bien !

A l’égard de Jean, elle est sur le pied d’une camaraderie, mâtinée de coquetterie chez elle et de galante courtoisie chez lui. Cette jeune Marise, mère de trois mioches, dont l’aîné a sept ans, est, tout ensemble, dix-huitième d’aspect et vingtième de mentalité.

Jean regarde avec plaisir le corps charmant, moulé par la soie qui l’enroule et il confesse, sincère, sous le badinage du ton :

— Ah ! Marise, pourquoi faut-il que vous soyez l’épouse sacrée de mon excellent ami Henry !

— Parce que…

— Parce que je crois, nous pourrions connaître des minutes infiniment plus délicieuses encore que celles qui nous sont accordées… par nos relations mondaines et amicales !

— Vous croyez cela ?… Homme fat et insolent ! Pour quelle espèce de femme me prenez-vous donc ?

— Pour une femme adorable ! Marise.

— Bien, mon ami, adorez… Cela n’est pas pour me déplaire !… Mais, une fois de plus, je vous préviens que vous aurez toujours à vous contenter de l’adoration…

— Marise, je me le répète consciencieusement… Mais que vous êtes coupable et imprudente de vous montrer aussi coquette ! Faites-vous relire l’histoire du « Petit Chaperon rouge », par votre fille Miette !

Elle rit et hausse un peu les épaules. Puis, la mine naïve, elle interroge :

— Suis-je vraiment si coquette ?… Je ne le fais pas exprès. J’aime qu’on m’aime. Alors, je suis gentille d’instinct avec les personnes pour qu’elles me donnent l’atmosphère qui m’est indispensable !… Voilà !… Mes flirts, imaginez cela, ce sont des petits fours que je croque, parce que je suis gourmande… Mais la manne nourrissante, c’est Henry qui la représente… Vous comprenez ?…

— Je comprends… Alors, moi, je suis « un petit four » ?

Elle incline la tête avec une moue de bébé-femme si séduisante, que Jean a vraiment du mérite à demeurer d’une invincible fidélité à son amitié pour Henry de Lacroix.

— Marise, je suis froissé et vous me donnez la tentation horrible de vous prouver que les « petits fours » ne sont pas tous d’humeur à se laisser croquer… et veulent croquer, eux aussi.

— Dautheray, mon petit, ne soyez pas froissé, mais compatissant, car vous trouvez en moi une femme bien ennuyée.

— Vraiment ? Cela ne se voit pas du tout. Quelle force d’âme ! chère madame. Êtes-vous bien sûre que vous êtes ennuyée ?

— Jean, vous parlez en « petit four » ironique et non en bon ami… Vous ne vous doutez pas que j’ai beaucoup de mérite à demeurer une épouse impeccable !

— Comment ! Henry…

— Henry devient insupportable quant aux questions d’argent. Ce matin, il a entrepris de me chapitrer sous prétexte que, paraît-il, vu les circonstances, je dépense trop. Il m’a ressassé l’antienne de la vie chère, du loyer doublé, des domestiques hors de prix, des rentes que les Russes et autres peuples ne lui payent pas…

— Ce n’est pas une spécialité qu’il a là ! remarque Jean, sympathique toutefois.

— N’est-ce pas ? C’est ce que je lui ai dit ! réplique-t-elle triomphante. Mais il m’a déclaré que les tracas des autres ne changent rien aux siens. Évidemment, tout ce dont il se plaint est très ennuyeux. Mais je n’y peux rien. Il m’est impossible de rien modifier dans notre modeste petit train de vie.

Modeste ! Pour qui connaît la maison luxueusement montée des Lacroix, le mot est imprévu. Mais il est certain que tout est relatif…

— Ma petite amie, ne vous tourmentez pas ! fait Jean, aisément philosophe, mais soucieux de se montrer pitoyable. Tout s’arrangera, soyez-en sûre. C’est un moment de crise à passer.

— Soit, mais un moment très désagréable ! Henry ne veut pas que je donne de bal. Il s’insurge contre le prix de mes robes. Comme si j’étais responsable de ces prix ! Je paye ce qu’on me demande. Si c’est plus cher qu’autrefois, je n’y suis pour rien. Et certes, par le temps qui court, je peux dire que plusieurs de mes costumes sont « donnés ». Mais Henry n’est pas de cet avis. Et avec cela il tient à ce que je sois toujours très élégante. Aussi je ne sais plus comment faire… C’est-à-dire…

— Quoi ? Marise.

— C’est-à-dire que je vais être obligée de prendre une grande résolution…

— Laquelle ? interroge Jean très intrigué et un peu inquiet à l’endroit de son ami Henry.

— Eh bien ! je vais me mettre à travailler.

Jean la regarde ahuri.

— Travailler ? Travailler à quoi ?

— Travailler pour gagner de l’argent. De l’argent qui sera bien à moi… dont je pourrai faire ce que je voudrai, sans qu’Henry ait le droit de se rebiffer si je dépense sans compter.

— Alors, ce sera le tonneau des Danaïdes !

— Le tonneau de qui ? Ah ! oui, un tonneau sans fond, n’est-ce pas ? J’ai entendu Bob, je crois, raconter cela un jour à son prof. Comme vous êtes calé ! Jean. Et quel esprit d’à-propos ! Mais ce n’est pas ce tonneau qui m’intéresse, il faut absolument que je trouve un moyen de gagner de l’argent, comme les autres !

— Les autres ?…

— Oui, les autres femmes de notre monde.

— Marise, je savais qu’elles en dépensent, mais qu’elles en gagnent…

— Ah ! vous n’êtes pas au courant ? L’autre jour, chez la comtesse de Piernes, au thé, on ne parlait que de cela. Alors je me suis souvenue, après les lamentations d’Henry qui en était venu à me déclarer que ses préoccupations financières l’empêchaient de dormir et que nous devions enrayer, si nous ne voulions entamer notre capital… Moi, cela me serait égal. Mais, puisque ça l’ennuie, je cherche une autre solution…

— Et vous avez trouvé ?

— Celle que je vous indique : faire comme les autres. Yolande de Saint-Prix commandite une maison de modes et fabrique elle-même des chapeaux très chics… Mme de Laigle dirige des ateliers où se confectionne de la bonneterie de luxe. La princesse de Jordannes et ses filles font des coussins épatants, paraît-il, et qu’elles vendent très cher… Jeanne de Trayes, vous savez, la si jolie femme de Maurice de Trayes, avec un fort profit, elle lance les modes nouvelles et fait des achats pour ses amies étrangères !

Marise s’arrête, un peu essoufflée de sa fougue.

— Vraiment ?… Eh bien, j’aime mieux n’être pas le mari de ces dames !

— Pourquoi ?… Ce n’est pas déshonorant de gagner de l’argent ! C’est encore mieux que de recourir à un amant ou de végéter comme je suis menacée de le faire, si Henry s’entête dans ses réformes économiques !

Mais Jean est toujours révolté.

— Ce n’est pas moi qui supporterais que ma femme se livre à de pareils trafics !

— Des trafics !… Eh bien, vous êtes poli !… Où prenez-vous que ce soit une tare pour une femme de travailler ?… Les couturières, les blanchisseuses, les… les crémières le font bien ! Et vous les respectez.

— Je pense bien ! Les malheureuses, je les plains et les respecte, parce qu’elles ne peuvent faire autrement que de peiner. Mais vous et vos sœurs, Marise…

— Nous non plus, nous ne pouvons pas faire autrement. Pourquoi prétendez-vous nous condamner à rester des poupées de luxe si nous n’en avons plus les moyens ? Vous parlez de tout cela bien à votre aise, monsieur le propriétaire du Val d’Or !

Elle le regarde mi-fâchée, mi-rieuse.

Jean, une seconde, est vaguement embarrassé de ses millions et il marmotte avec une grâce contrite :

— Si j’osais, Marise, mon amie, je vous dirais : « Tout ce que j’ai est vôtre. »

— Vous faites bien de ne pas oser, car vous m’amèneriez à croire que vous me prenez pour une grue ; et vrai ! je ne le mérite pas. Je grogne mais je ne demande rien à personne et je suis désolée de ne pas savoir comment m’y prendre pour me procurer des capitaux. Que voulez-vous, Jean, jamais Henry ne me faisait d’observations sur mes dépenses… Et puis, tout à coup, le voilà bourré de réflexions désespérantes, hérissé de sévères conseils, de considérations lamentables sur notre avenir, celui de nos mioches, celui du pays ! Du pays !… S’il faut encore qu’il se tourmente pour l’avenir de son pays dont il n’a pas la responsabilité, alors de quoi ne se tourmentera-t-il pas ?

Jean a très envie de rire de cette conclusion : mais il craint de froisser Marise toute pénétrée de son sujet et qui s’exclame convaincue :

— Les parents sont vraiment coupables de ne pas apprendre toujours un métier à leurs filles ! Aussi, comme je suis instruite par l’expérience, je suis résolue à en donner un à Miette.

La jeune personne a cinq ans et demi.

— Un métier pour Miette ! Lequel ?

— Celui de pharmacienne, déclare Marise très sérieuse. C’est un métier propre, intéressant, minutieux ; et Miette est justement très soigneuse. Ce sera parfait pour elle. Il est dommage que moi je sois trop vieille pour apprendre à être pharmacienne… Jean, il y a une chose que je trouve exaspérante en ce moment…

— Quoi donc ? Marise.

— C’est de penser que nous avons gagné la guerre. Donc ce serait aux Boches d’en supporter les conséquences, pas à nous, les vainqueurs ! Et nous pâtissons autant, peut-être plus qu’eux ! Henry m’a annoncé que nous étions abreuvés d’impôts. Pourquoi est-ce que les Boches ne payent pas les dépenses dont ils ont été cause ? Ce serait la plus élémentaire justice.

Dans son indignation, Marise s’est redressée, quittant ses coussins, et a posé, sur le tapis, de petits pieds volontaires, cambrés dans leurs souliers vernis.

Jean approuve, secrètement très amusé :

— Marise, vous êtes la sagesse même. Hélas ! nos dirigeants ne savent pas, comme vous, simplifier les questions.

Ici, un coup de timbre résonne à travers l’ouate des portières et rejette au loin les préoccupations financières et politiques de Marise de Lacroix.

— Ah ! nous allons pouvoir nous élancer au Dancing. C’est Sabine ! Je suis gentille, n’est-ce pas, de vous réunir ainsi à votre flirt ? C’est que j’espère bien qu’un jour le flirt deviendra une fiancée.

Jean a une exclamation d’horreur :

— Oh ! Marise ! Comment, vous aussi ! Je vous en supplie !…

— Quoi ?

— Se peut-il que, vous aussi, vous trouviez : « Il faut marier Jean » ? Mais ça devient une obsession ! Alors, à l’heure présente, il n’est plus permis d’être célibataire en paix, même en payant l’impôt ?

— Bien sûr que non, mon cher ! Il faut repeupler, songez donc ! Et avec Sabine, avouez que la repopulation serait agréable !

Elle s’interrompt, car Sabine elle-même écarte la portière ; haute, svelte, très élégante, une allure de patricienne. Le visage, d’une éclatante beauté, a les lignes d’un camée qui aurait été dessiné d’après un modèle bien français, voire même parisien, de par l’expression du sourire, des yeux, ombrés par le volant de tulle, la capeline de velours.

Marise la salue d’une exclamation accueillante.

— Bonjour, chère ! Venez vite, que nous partions.

— Je suis en retard, et je m’en excuse. Mais maman m’avait demandé de l’accompagner à son essayage chez Lévain… Et la séance s’est prolongée.

— Eh bien, maintenant, nous allons filer ! Je mets mon chapeau et nous partons. Vous m’excuserez tous les deux de vous laisser un instant.

— Nous excusons !… riposte gaiement Sabine.

Jean ne dit rien. Mais Marise sait très bien que non seulement il excuse, mais apprécie. Et, avec un clignement malicieux à son adresse, elle s’éclipse.

Jean, qui s’était levé à l’arrivée de la jeune fille, se rapproche aussitôt de la bergère où elle s’est assise. Elle le regarde évoluer, une lueur dont l’expression est indéfinissable, au fond des yeux de velours, sombres comme les cheveux.

— Qu’est-ce que vous faites donc ? Dautheray.

— Je viens pécher par gourmandise.

Et il se penche sur la main dégantée qui, ivoirine, longue et parfumée, joue avec les plis de satin du manteau. Ses lèvres la couvrent de baisers doux qui, insensiblement, remontent vers le bras, nu très haut, en obéissance à la mode. Elle a écarté son large col de fourrure et, dans l’échancrure, apparaît le cou parfait qu’enserre un étroit cordon de perles.

Elle n’a pas un mouvement pour se dérober ; mais elle dit, avec un accent d’ironie caressante qui répète l’expression du regard :

— Vous avez raison, vous êtes très gourmand.

— Cela vous contrarie ? interroge-t-il, hardiment.

Elle avoue avec une aisance provocante :

— Non, cela m’amuse.

— Moi aussi, cela m’amuse… Ou plutôt, non, le terme n’est pas juste… Cela m’enivre… et ne me vaut rien ! Je frôle du satin blanc qui embaume, tout tiède de vie ardente… C’est exquis et cruel !

Un fugitif éclair court dans les yeux veloutés. Mais elle riposte, moqueuse :

— Quelle poésie !

— C’est vous qui m’inspirez… D’ordinaire, je ne m’exprime qu’en vulgaire prose.

— Je suis très flattée !… Mais… est-ce que vous voudriez bien me rendre ma main ?… Vous avez une façon d’en faire votre bien !

— Si vous l’exigez absolument… Je n’en ai pas la moindre envie… Au contraire.

L’un après l’autre, il baise les doigts tièdes qui frémissent sous ses lèvres.

— Quel avide garçon, vous êtes parfois ! Jean. Tâchez donc d’être plus raisonnable.

Les paroles prêchent la sagesse, mais l’attitude ne les soutient pas ; l’indéfinissable sourire flotte sur la bouche, un peu railleuse, comme les yeux dont le regard est tout ensemble curieux, amusé — et calme.

Cette fille de race et de mince fortune, pour son milieu et ses goûts, — grâce au dédain de l’argent, absolu chez ses parents, marquis et marquise de Champtereux, — cette vierge avertie et ambitieuse sait fort bien qu’il est nécessaire de faire quelques frais, point désagréables d’ailleurs, pour conquérir les jeunes hommes pouvant leur assurer l’indispensable luxe. Dans ses aïeules, il y a eu des maîtresses de roi…

Cette fois, elle n’a pas le loisir de discuter avec elle-même sur la conduite à tenir. D’un mouvement vif, Jean s’est redressé à la voix de Marise :

— Me voilà, mes petits. Sauvons-nous !

Elle soulève la portière.

Jean est debout devant la cheminée, à une correcte distance de Sabine qui, toujours maîtresse d’elle-même, a tiré de son sac, sa houppette et poudre la roseur plus vive de ses joues.

En même temps, à l’autre extrémité du hall, surgit Henry de Lacroix, un garçon maigre, distingué et sérieux, l’air très bon.

— Comment ! Vous êtes encore ici ? Mademoiselle Sabine, mes hommages ! Bonjour, vieux. Alors, je te confie ces jeunes femmes. Vous allez au Dancing ? J’irai peut-être vous y voir un instant. Amusez-vous bien, les enfants !

— Nous ferons de notre mieux. Au revoir !

Et tous trois disparaissent, laissant Henry de Lacroix retourner dans son cabinet, à ses chères études historiques.

IV

L’auto les emmène. Les femmes papotent gaiement, Marise ne pense plus du tout à ses soucis. Sabine écoute surtout, répond un peu, son regard indéchiffrable errant volontiers au dehors.

Et Jean est, de nouveau, envahi par une intense satisfaction de la vie. Il jouit d’être jeune, d’avoir, devant lui, deux très jolies femmes et, autour de lui, l’atmosphère lumineuse d’une fin d’après-midi printanière qui sent les violettes dont il a fleuri ses deux compagnes.

L’auto monte l’avenue des Champs-Élysées, d’une allure à écraser les plus prudents, puis stoppe devant le Palace où les équipages, allongés en une file imposante, annoncent la réunion select qu’abrite la coupole.

Jean saute à terre, fait descendre les jeunes femmes ; et tous trois, le majestueux escalier étant gravi, pénètrent dans le hall où, parmi les plantes vertes et les fleurs, au son d’une voluptueuse musique, devant les spectateurs immobilisés aux petites tables de thé, des couples très nombreux ondoient lentement avec cet air d’application qui caractérise les danses actuelles.

Les hommes, pour la plupart, sont très jeunes ; les plus âgés, de toute évidence, appartiennent à la phalange des inoccupés, parmi les gens du monde. Quelques uniformes évoluent avec une conviction recueillie. Mais jeunes femmes et jeunes hommes semblent accomplir une fonction sérieuse ; le plus grand nombre, avec infiniment de grâce et une sensibilité extrême du rythme suggestif de la musique.

Le tango triomphe pour l’instant.

Jean a introduit ses compagnes dans leur loge où, lentement, elles écartent leur manteau et attirent regards, saluts, sourires de bienvenue.

Ce dancing est devenu une sorte de cercle, à l’usage des femmes du vrai monde qui tiennent à s’amuser et y viennent, à l’heure du thé, se retrouver, se recevoir, s’offrir les tours de tango et autres danses qui les tentent ; voire aussi se critiquer, se jalouser et flirter, oh ! combien ! A cet effet, le hall du Dancing-Palace est le temple même de la coquetterie.

De la main, Marise répond à des amies qui lui font signe, tandis que l’orchestre répand le flot d’une harmonie grisante et berceuse qu’accompagne la voix passionnée d’un chanteur tonitruant.

— Ce n’est pas mal, ce qu’ils jouent là ! remarque Jean.

— Oui, c’est tentant, approuve Sabine. Voulez-vous que nous le dansions ?

Marise, un brin gourmande, proteste :

— Mais… mais nous allons goûter d’abord. Il est tard. Je meurs de faim. Vous, pas ? Sabine.

— Chère, le plateau n’est pas encore apporté. Nous avons le temps de faire un tour, n’est-ce pas ? monsieur Dautheray… Et voici justement Givres qui vient vous faire sa cour. Vous n’allez pas vous ennuyer !

En effet, un garçon plutôt laid mais infiniment chic, est au seuil de la loge, tout souriant d’arriver bon premier auprès de la jolie baronne de Lacroix. Il s’assied à la place laissée vide par Sabine ; cependant que les deux danseurs descendent les quelques degrés qui les amènent au parquet où glissent les couples.

Et, tout de suite, ils s’enlacent étroitement, comme l’exige le tango ; également souples pour suivre le dessin de la musique, sur laquelle, en perfection, se modèlent leurs mouvements.

La main de Jean s’appuie sur l’étoffe soyeuse et mince sous laquelle il sent le jeune corps autant que si Sabine était nue. Contre sa poitrine d’homme, frôle la délicate poitrine, libre de l’étreinte du corset. Les visages sont si proches qu’un imperceptible mouvement mettrait, sous les lèvres de Jean, la peau fraîche qui fleure le muguet, et dont un rose plus vif aux joues, souligne le triomphant éclat.

Ils n’échangent pas une parole, tout au plaisir des mouvements rythmés qu’ils goûtent intensément, l’un comme l’autre… A ce point qu’ils ne remarquent même pas l’attention flatteuse qui les suit, car ils sont, certes, parmi les meilleurs des danseurs de tango présents. Harmonieusement, ils déroulent leur marche lente, la jupe étroite de Sabine attachée à la silhouette masculine. Un étrange sourire erre sur sa bouche un peu entr’ouverte ; l’expression est lointaine des noires prunelles de velours…

Et lui, Jean, se livre tout entier à la jouissance de tenir entre ses bras une forme charmante et de s’abandonner au rythme d’une musique qui agit sur lui à la manière d’un parfum, violent et doux.

Au passage, son regard, un peu voilé, effleure le drap bleu pâle d’un uniforme. Et, soudain, un bizarre réveil se fait brutalement, une seconde, en son cerveau, des jours tragiques qu’il a vécus pendant plusieurs années…

Ces jours — dont il ne parle jamais — ont-ils vraiment existé ?… Y a-t-il si peu de temps qu’il se battait sans penser à rien d’autre, qu’il a connu les souffrances de la captivité, pendant sept longs mois ?… Dans cette atmosphère de plaisir, tout ce passé lui paraît invraisemblable… A ce point, qu’il secoue la tête, comme pour écarter un cauchemar…

Et la sombre vision disparaît.

Cependant, l’orchestre jette ses derniers accords. La voix du chanteur se tait sur une note ardente comme un appel.

Alors, Jean et Sabine s’arrêtent lentement, à regret, encore grisés un peu, reconnaissants du plaisir qu’ils viennent de se donner l’un à l’autre.

Une seconde, leurs prunelles se confondent ; mais déjà, ils reprennent l’entière possession d’eux-mêmes. Et Jean s’exclame, avec sa vivacité joyeuse :

— Oh ! Sabine, c’est un rêve du paradis de Mahomet de danser avec vous !

Elle rit un peu, écartée de lui, revenant vers la loge de Marise.

— Le compliment peut vous être renvoyé. Oui, nous venons de goûter des minutes charmantes que nous retrouverons tout à l’heure…

— Pourquoi pas tout de suite… Entendez-vous ? l’orchestre reprend déjà !

— Oui, mais Marise nous attend pour goûter !… Vous êtes insatiable de danse ! J’ai très soif de mon thé…

— Et moi, j’ai soif de vous, Sabine…

Sans répondre, moqueuse, elle hausse un peu les épaules ; mais son sourire est caressant et une lueur, discrètement triomphante, luit au fond de ses prunelles.

Jean la suit, l’œil charmé par son allure de nymphe qu’aurait habillée un couturier parisien.

Littéralement, ce qu’il lui a dit est la vérité. Elle le grise par sa beauté dont elle distille le charme avec une coquetterie savante. Et il y a plus d’un moment où il se demande, presque surpris, pourquoi il ne prononce pas les paroles décisives qui lui donneraient, il le sent, cette patricienne exquise.

Peu lui importe que les Champtereux dissipent avec insouciance leur patrimoine familial ; — le père au jeu, surtout ; la marquise, la belle marquise de Champtereux, par ses toilettes et ses réceptions ; leur héritier, Hugues, dans les plaisirs de toute sorte qu’il s’accorde sans compter, certain que le jour où il voudra, son nom et sa personne lui apporteront la dot réparatrice.

Pour Jean, la question d’argent n’existe pas. Jamais il n’a eu à en tenir compte, et il l’ignore.

Alors quoi ?… Comme flirt, il goûte infiniment la belle créature qui a l’art d’exaspérer son attrait vers elle, en accordant peu… très peu.

Mais, il s’agit d’épouser ?… Aussitôt, surgissent, en lui, d’obscures et singulièrement fortes résistances. En somme, il ne connaît d’elle que la mondaine dont la hautaine liberté d’allures le charme et — en son for intérieur — le choque. Avec son injustice masculine, il condamne tout bas ce qu’il est ravi de recevoir. En vain, il cherche à pénétrer ce qu’elle est. Sa personnalité intime demeure invisible… Quelle est la qualité de son cœur ? Quelle somme de délicatesse, de générosité, de droiture renferme son âme, dont les replis sont jalousement voilés ? Jusqu’à quel point a-t-elle les préjugés, les idées de sa caste ?…

Pas un brin poseuse, si intelligente soit-elle, naïvement, elle est snob. Elle a une façon de dire : « Il ou elle n’est pas de notre monde », que Jean note comme une faiblesse amusante et imprévue, à une époque de démocratie, mais qui met entre elle et lui, une imperceptible distance que son orgueil d’homme lui a, jusqu’alors, rendu impossible de franchir. Tenace, il a l’intuition que, s’il n’était pourvu d’une fortune considérable, Sabine de Champtereux, quoiqu’il lui plaise, qu’elle le tienne pour un garçon chic, s’arrêterait devant son nom sans titre qui le met, lui aussi, en dehors de « son monde »…

Et aussi fier qu’elle-même, il garde son entière liberté, tout en jouissant des avantages du flirt.

— Eh bien ! Dautheray, vous venez de faire un tour de tango ? jette une voix masculine.

Jean cesse de contempler Sabine. C’est Hugues de Champtereux qui l’interpelle, la main tendue, aussi séduisant que sa sœur.

Et tous trois, devisant, regagnent la loge où Marise grignote des gâteaux avec son cavalier servant et ses amies.

V

Chez Mme Dautheray, le déjeuner terminé.

Il est deux heures. Ce serait le moment d’une agréable flânerie. Mais Mme Dautheray ignore et ne prise pas — parce qu’elle ignore peut-être ? — les douceurs du farniente. Devant le bureau ancien de son petit salon, elle a déjà entrepris de revoir les comptes de l’œuvre des « Veuves isolées », dont elle est présidente ; et les sourcils froncés sous son lorgnon, elle s’applique dans ses additions, examinant le rapport que, dans la matinée, la secrétaire lui a apporté.

Jean, lui, installé dans le jardinet qui longe le Parc Monceau, parcourt les journaux, tout en fumant.

Un coup de timbre à la haute porte d’entrée qui grince un peu, en roulant sur ses gonds. Mme Dautheray et Jean, ensemble, dressent la tête, malencontreusement troublés par la crainte d’une visite ; et Mme Dautheray attend, la plume en l’air, impatiente et curieuse. Qui peut surgir si tôt ?

Une idée lui traverse la cervelle. Peut-être est-ce quelque intermédiaire dans les négociations matrimoniales, qui vient lui demander un renseignement, à cette heure où l’on est sûr de la rencontrer.

Un heurt discret résonne à la porte ; et la voix étouffée du valet de chambre explique :

— Mme Heurtal fait demander si madame pourrait la recevoir.

— Mme Heurtal !… Comment, Mme Heurtal ?… Comment, Hélène Heurtal serait à Paris ? Jean !