BIBLIOTHÈQUE RELIÉE PLON
— 25 —
LA
NUIT TOMBE…
PAR
HENRI ARDEL
PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS, 8, RUE GARANCIÈRE, 6e.
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DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE :
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Les volumes dont le titre est précédé d’un astérisque peuvent être mis entre toutes les mains.
Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1928.
PARUS DANS LA MÊME COLLECTION
(Décembre 1928)
| 1. Paul BOURGET, de l’Ac. fr. | Le Danseur mondain. |
| 2. Henry BORDEAUX, de l’Ac. fr. | La Maison morte. |
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| 18. Edmond JALOUX. | L’Éventail de crêpe. |
| 19. Paul BOURGET, de l’Ac. fr. | Le Démon de midi. I. |
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| 22. Jean AICARD, de l’Ac. fr. | Benjamine. |
| 23. Alphonse DAUDET. | Les Rois en exil. |
| 24. Léon TOLSTOÏ. | Katia. |
| 25. Henri ARDEL. | La Nuit tombe. |
| 26. Edith WHARTON. | Sous la neige. |
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Copyright 1923 by Librairie Plon
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris l’U.R.S.S.
LA NUIT TOMBE…
18 mars.
Une averse rageuse bat mes vitres, les cingle de gouttelettes haletantes, sous la rafale d’équinoxe… Une averse qui sera brève comme une colère soudaine et trop violente.
Déjà les nuées lourdes se déchirent et se cernent de lumière. Leurs flocons déchiquetés s’éparpillent vers les lointains d’un ciel très bleu, très pur, d’un bleu presque aigu, dans son intensité.
Et alors, je ne sais pourquoi, tout à coup, l’idée me traverse le cerveau que mon Moi intime ressemble à ce ciel tourmenté, où se heurtent des ombres, des clartés, des souffles de tempête ; où les pleurs de la pluie sont soudain dévorés par le feu d’un rais de soleil.
Cette âme houleuse, qui la devinerait — et je m’en amuse… — chez la jeune dame dont, en ce moment, l’image se reflète dans la glace du panneau qui me fait face ?
Cette jeune dame a la mine paisiblement nonchalante d’une créature étrangère à tout ce qui bouleverse, distrait ou passionne l’innombrable foule de ses sœurs. Elle ne paraît rien regretter ni souhaiter.
Je viens de la regarder un instant, toute mince en son kimono à grandes fleurs bizarres ; sa petite figure d’une pâleur chaude, coiffée de cheveux châtain doré dont les vagues aventurent un flot capricieux au-dessus des yeux sombres.
Les coudes dressés sur la table à écrire, elle avait le menton appuyé sur ses mains jointes, un air de parfait je m’en fichisme, le regard songeur et la bouche moqueuse… Moqueuse en cet instant surtout, où elle constatait à quel point sa forme périssable gardait bien les mystères de son jardin secret.
Chère petite forme périssable, de votre discrétion combien je vous ai de gré !
Mais, ce matin, vous m’intéressez moins que le large ciel où le vent entraîne des nuées éperdues. Pour le mieux contempler, j’ai laissé tomber ma plume sur le buvard qu’elle a strié d’un trait obscur. Et j’ai regardé l’eau gicler contre mes fenêtres closes, jouissant avec un plaisir égoïste d’avoir l’abri de ma grande chambre claire où, dans la cheminée, crépitaient les bûches, — j’ai l’horreur des calorifères ! — où flottait la senteur d’une botte de violettes dont la chaleur du foyer exaltait le parfum printanier.
Et les minutes ont coulé… longues ?… brèves ?… Je l’ignore. Qu’importe d’ailleurs ! A moi seule, je dois compte de mon temps, dont je n’ai que faire, hélas !
Ce m’était un délice de demeurer ainsi, sans obligation de vouloir, d’agir, ma pensée vagabonde ressuscitant la soirée d’hier.
Pour en noter les incidents, j’avais pourtant saisi ma plume ; puisque ce m’est devenu un besoin de causer avec moi-même Geneviève Doraines, mon unique confidente.
En vérité, cette soirée d’hier a été flatteuse à souhait pour l’orgueil du maître dont je porte le nom. La première de son nouvel opéra-comique, La Danaïde, a pris l’allure d’une manière de triomphe. Triomphe pour le compositeur. Triomphe pour l’interprète. Tous deux unis par les attirances souveraines de l’art et de l’amour… Est-ce de l’amour ?… Après tout, oui, c’est ainsi que cela s’appelle, en général… Tous deux, instruments ultra-sensibles qui ont réalisé, hier soir, l’un par sa musique, l’autre par sa voix, une œuvre de voluptueuse beauté.
Ah ! que la musique de mon mari est bien à son image ! Quand je l’écoute, il me semble pénétrer dans tous les replis de sa personnalité. Elle a ses caresses et ses violences, sa fougue capricieuse, sa sensualité tour à tour nonchalante, spirituelle, perverse ardemment, et cruelle aussi.
Sa musique ? C’est bien celle d’un être obéissant à toutes les impulsions qui bondissent en lui. Et c’est en même temps la musique d’un maître qui, ayant reçu le « don », connaît, de plus, tous les secrets de son art.
Si, en lui, je juge l’homme à sa mesure, je reconnais que l’artiste mérite une des premières places parmi les créateurs de notre époque.
Qu’y a-t-il donc dans cette musique, pour qu’elle accomplisse, tant que ses harmonies m’enveloppent, le miracle de me faire oublier tout ce qui nous a séparés et transformés, l’un pour l’autre, en deux étrangers ?… En ces moments-là, seul, l’artiste existe pour moi ; l’artiste que je comprends si bien, que souvent encore, il me dit — c’est un refrain :
— Personne ne chante ma musique comme vous, Geneviève.
Autrefois, au temps des vieilles lunes, il disait : « … Comme toi, Viva. »
Est-il possible que ce temps ait existé ? Ah ! que c’est loin en arrière dans le passé, la folie de nos premiers mois d’amour… — dix ans de cela… Et puis, peu à peu, les révélations du hasard, de l’intuition ; le désenchantement ; les scènes mauvaises, épuisantes, dont le seul souvenir m’épouvante.
Et dans ce chaos sombre, l’éclair des réconciliations ; exquises, les premières…
Puis les autres !… les mélancoliques, les décevantes, les misérables, qui me jettent encore au visage une brûlure de honte…
Enfin le lien dénoué, brisé définitivement. Quelle délivrance !… Trois ans bientôt.
Mais pourquoi donc, ce matin, est-ce que j’évoque mon lamentable passé ?
Parce qu’hier, pendant que j’écoutais, immobile dans l’ombre de la loge — une baignoire où Robert et moi étions seuls à ce moment — le sortilège des sons évoquait des fantômes qui erraient dans mon âme… Pauvres ombres, douloureuses et frémissantes, que le Moi maintenant détaché de tout — oh ! combien ! — regardait passer avec un calme mortel. Et de la pitié aussi…
C’était encore ce même Moi, désabusé autant que le vieux roi de l’Écriture, qui observait l’homme assis à mes côtés, dont tout l’être vivait son œuvre.
Lui aussi demeurait immobile. Mais que son masque, où les dents mordaient sans cesse la lèvre, était révélateur ! — pour moi, du moins. La lueur de la rampe, toute proche, heurtait la ligne du profil, accusait les meurtrissures du visage, creusées par tant de causes, allumait des éclairs d’or roux dans la barbe un peu longue, trahissant, sous la pleine lumière, l’altération des traits contractés par l’ivresse de la bataille engagée !
Avec une interrogation brève, il se penchait par instant vers moi :
— Ça va, ce me semble, Viva. Ne trouvez-vous pas ?
D’ailleurs, il n’attendait pas de réponse. Il sentait que « ça allait »… aussi bien que moi qui, par un bizarre dédoublement de personnalité, n’étais plus qu’une passionnée de musique, absorbée toute par la révélation publique d’une œuvre d’art.
Sa fièvre m’avait atteinte, me rendant vibrante à tous les sons, à toutes les nuances, à tous les remous d’impressions dans la salle capricieuse des premières dont il avait souverainement conquis l’attention.
Vraiment, cette représentation m’intéressait comme une partie à gagner, une partie artistique qui valait son prix.
Mais l’instant est arrivé où elle est entrée en scène, elle, la Danaïde, elle qui est, à la lettre, la maîtresse de mon mari. Et il est redescendu des hauteurs sereines de l’Art. J’ai vu l’éclair qui le brûlait et réduisait en poussière la conscience de ma présence près de lui, de la foule du public qui emplissait la salle, des confrères jaloux, des critiques aux aguets. Même son œuvre, il l’a oubliée, à cette minute…
Il la regardait, elle ; et au fond de ses prunelles, je sais quelle lueur flambait, pour l’avoir fait jaillir autrefois…
Puis, avec l’inconscience à laquelle je suis bien accoutumée, il s’est à demi incliné et m’a murmuré :
— Elle est admirablement belle, n’est-ce pas ?
C’était vrai. Et parce que je n’ai jamais su dire autre chose que ma pensée, j’ai répondu :
— Oui, très belle…
Orgueilleusement, je constatais aussi qu’en mon être aucune fibre douloureuse n’avait tressailli. Personne n’aurait pu découvrir, au fond de mes yeux, autre chose qu’une curiosité détachée.
Oui, en vérité, cette femme ainsi dévêtue par l’enroulement étroit de sa tunique, avait l’harmonieuse beauté de quelque nymphe antique ; mais cette nymphe était aussi une amoureuse dont les yeux, les lèvres, le geste, la gorge nue, le corps tout entier était prometteur des voluptés qui affolent les mâles.
L’orchestre préludait. Imperceptiblement, elle a tourné la tête vers la loge sombre où elle savait qu’il était.
Une seconde, ils se sont regardés.
Puis elle a commencé à chanter ; et dans son chant, elle se donnait toute, pour lui, pour son triomphe… Elle se donnait à lui, son maître qui écoutait, les yeux rivés sur elle. Ah ! ils étaient bien unis… Peut-être plus encore qu’en d’autres instants…
Et, de nouveau, avec une allégresse de captive délivrée, j’ai senti que cet homme avait perdu la puissance de me torturer. Je les observais, lui et elle, comme des étrangers qui ne pouvaient en rien m’émouvoir. Ah ! que c’était bon ! — et décevant… Être consolée du deuil de son amour !… De quel sable est donc fait notre cœur fragile ?…
Et l’acte s’est achevé dans un tumulte d’applaudissements. La salle, de toute évidence, était conquise. Alors Robert est revenu sur terre et a repris le sentiment de ma présence pour me dire, avec des yeux où luisait une ivresse :
— Elle a été admirable, n’est-ce pas ? Quelle artiste ! Il faut que j’aille lui dire combien je suis content. Sans quoi, elle va s’énerver !
Paisible, j’ai répondu, sans qu’il soupçonne même de quel dédain est faite ma condescendance :
— C’est cela, allez… Mais, si possible, ne vous attardez pas trop, car les visiteurs vont pleuvoir pour vous féliciter… Et je sens la menace d’une crise de sauvagerie qui me rendra incapable de les recevoir comme ils le méritent !
— Mais non… mais non… Vous n’aurez aucune crise de cette espèce !… Allons, Viva, faites-moi la charité de supporter, un instant, même les intrus… Je reviens.
Sans attendre ma réponse, il était déjà sur le seuil de la loge, impatient de s’enfuir avant l’apparition des visiteurs qui pouvaient le retenir. Lui, le maître, que toute cette foule venait d’acclamer, il avait une impatience de collégien lancé vers un rendez-vous. J’ai senti ma bouche devenir moqueuse. Mais il ne s’en est pas aperçu. Jamais il n’a rien compris de moi… que mes baisers !
Et je me suis détournée pour regarder la salle, transformée en un gigantesque salon, où bourdonnait la rumeur des conversations, scandée par le claquement sec des portes. Les hommes lorgnaient, appuyés aux fauteuils de l’orchestre. Et le coup d’œil en valait la peine ? Robert avait une brillante première, de celles où toutes les femmes mondaines, demi-mondaines, artistes, sont venues, soucieuses de leur réputation de beauté ou d’élégance. Partout des figures connues, dont, invisible dans l’obscurité de ma loge, je me suis amusée à surprendre les expressions. Ah ! que ces lustres éclairaient donc d’intrigues, de jalousies, de curiosités, de malveillance, de potinages…
Au balcon, j’ai aperçu ma savoureuse petite belle-sœur, Marie-Anne Abriès, dite Marinette, vêtue avec son habituel raffinement ultra-chic ; toute blonde, toute fine, des épaules rondes et une chair de bébé, ouvrant bien larges des yeux candides, qui voisinent drôlement avec un petit nez fripon et une bouche gamine et caressante. Un Greuze mâtiné de Fragonard.
Près d’elle, père plastronnait ; et son mari, l’excellent Paul, souriait, bénévole, confiant en elle comme en lui-même. A son ordinaire, il devait être fier — où la fierté va-t-elle gîter ? — de voir sa jeune épouse frôlée par le désir de tous les hommes qui l’approchent. Peut-être, tout de même, ne serait-il pas aussi charmé s’il avait entendu ce propos que j’ai surpris un soir, au passage : « Quand on voit Mme Abriès, on a tout de suite l’envie de coucher avec elle ! »
Marinette, elle, n’ignore pas du tout cet effet qu’elle produit et s’en amuse beaucoup ; secrètement dotée de ce pouvoir qu’elle a de révolutionner l’élément masculin, elle joue de sa séduction comme d’un éventail, avec une audace naïve d’ingénue, doublée d’une savante coquetterie de femme.
Au demeurant, une honnête petite créature, — jusqu’alors du moins !… Très bonne mère, sans s’absorber en rien dans ses deux poussins… Qui se laisse adorer par son mari et l’aime… bien. Ève avant le péché, regardant le fruit défendu avec des yeux gourmands et tentés, sans y oser mordre… Tout au plus, elle le grignoterait un peu. Car, de son éducation au couvent, il lui reste encore une terreur folle d’un certain enfer réservé aux jolies pécheresses. Et elle l’avoue avec la franchise primesautière qui est l’une de ses nombreuses séductions.
Hier soir, à côté de son grand diable de mari, habillée de blanc, elle avait seize ans, tandis qu’elle bavardait avec un inconnu que Paul semblait lui présenter.
Mais un choc léger a sonné contre ma porte. J’étais découverte. Et les visiteurs prévus ont commencé, discrètement, puis en flot impérieux, à envahir mon asile ; des intimes d’abord ; des critiques ; puis de vagues amis, voire même des inconnus venus à la remorque qui, tous, cherchaient le maître, toujours absent.
D’instinct, je remplissais mon personnage de femme du grand homme ; et accueillante autant qu’il convenait, je recevais félicitations, demandes, jugements sur l’œuvre, sur les interprètes et surtout la merveilleuse Danaïde qui a été célébrée avec un général enthousiasme.
Heureusement, j’ai pu garder l’orgueil de ne livrer rien au public du désastre de ma vie conjugale. Mais tandis que je joue mon rôle, un obscur mépris de moi-même gronde en ma conscience, parce que j’accepte ce rôle, tandis que, là-bas, l’homme qui, de nom, demeure mon mari, me trahit sans scrupule, d’intention, sinon de fait.
Marinette entre, m’embrasse câline, et me jette une de ces exclamations gentiment saugrenues qui lui sont familières :
— Viva, que l’émotion des premières te va bien ! Ce soir, chérie, tu ressembles plus que jamais à une nuit d’amour !
Je réponds par un ironique geste d’épaules. Pourtant, une seconde, une fibre s’est crispée en moi. Où cette petite a-t-elle été chercher son impertinente comparaison ?… Elle ignore cependant que son frère, au temps passé, se plaisait à m’appeler ainsi « Petite nuit d’amour… »
Machinalement, je glisse un coup d’œil vers la glace, curieuse de voir comment mon visage a pu provoquer pareille remarque… Il garde le reflet de l’ardente attention avec laquelle je viens d’écouter. Mais où Marinette y a-t-elle déniché de l’amour ; même, simplement, l’ombre de l’amour, comme dit l’autre… Absurdes, ces petites filles !
Tout de suite, autour de Marinette, s’est formée une cour que, de son mieux, elle s’applique à faire flamber, cependant que j’accueille son mari qui, lui aussi, demande :
— Le maître n’est pas là ?
— Non. Il faut pour l’instant vous contenter de moi seule.
De sa manière « régence », il me baise les doigts.
— Mais je ne puis rien désirer de mieux ; et je m’imagine que le monsieur que je vous amène est de mon avis… Jacques de Meillane, un bon camarade à moi que je viens de retrouver, retour du Japon, et que la Danaïde enthousiasme.
Près de lui, en effet, est un grand garçon, élégant, très brun, dont les yeux gris clair regardent bien en face ; — l’inconnu à qui, de loin, j’ai vu Marinette parler.
Il s’est incliné :
— Madame, je suis très confus d’être ici, croyez-le bien. C’est votre beau-frère qui m’a entraîné en causant, sans me dire où il me conduisait… Et puis, au seuil de la terre promise, j’ai succombé à la tentation d’entrer… Voilà…
L’aveu a été jeté drôlement, d’un ton mi-confus, mi-enchanté. J’approuve :
— S’il vous était agréable de le faire vous avez eu bien raison de pénétrer dans notre sombre petit réduit. Il y a si peu de choses distrayantes dans la vie qu’il est toujours prudent de s’offrir celles qui tentent au passage.
Et lui de riposter :
— Madame, oserais-je vous murmurer que c’est là, justement, le conseil que donne, à mon humble avis, la musique de Monsieur votre mari ?…
Tiens… tiens… tiens !… Fiez-vous donc à un masque plutôt froid, dont la caractéristique est une expression de volonté forte !
J’ai un peu la curiosité que mon visiteur s’explique ; et dans la rumeur des propos qui se croisent, j’insiste :
— … C’est-à-dire, monsieur ?…
— Mon Dieu, madame, est-ce parce que je reviens de très loin et ne suis pas au diapason ?… parce que je suis, en la matière, un profane ?… Mais cette musique se révèle à mon incompétence comparable à quelque forêt magique où je m’aventure ébloui, avec la conscience vague qu’elle doit être dangereuse.
— Dangereuse pour ?…
— Pour ceux qui l’écoutent, subjugués au point où je le suis. Elle est très capiteuse ! C’est incroyable ce qu’elle donne envie de faire ce que les gens vertueux appellent des sottises !
Ce monsieur est décidément perspicace ! Et amusée, j’interroge encore :
— Vous entendez pour la première fois la musique de mon mari ?
— Voici plusieurs années, madame, que je vis hors de France…
— Alors, je serais curieuse de connaître votre impression quand vous aurez entendu tout l’opéra ! Si vous ne craignez pas de prolonger votre soirée, après le théâtre, venez donc avec mon beau-frère et ma belle-sœur prendre chez moi une tasse de thé. En assez nombreuse compagnie, je vous préviens. Les soirs de première, mon salon est accueillant, non pas seulement pour les amis, mais pour les amis des amis…
Pourquoi ai-je dit cela ?… Ma phrase n’est pas achevée que cette invitation m’apparaît inexplicable et absurde. Pourtant, il en défile des passants, dans mon salon !…
Est-ce parce que je surprends une surprise, — charmée, il est vrai — dans les yeux qui posent sur moi un regard clair ? Ces yeux-là ne doivent jamais mentir.
— Madame, c’est sérieusement que vous parlez ?… Prenez garde, je vais dire « oui ».
— Mais je vous trouverais très impoli de dire « non ».
— Alors, bien vite, avec une infinie reconnaissance, je dis oui…
Et il se courbe, puis prend congé, car la sonnerie annonce la fin de l’entr’acte. Et Robert est demeuré invisible. Juste comme la loge se vide il surgit, nerveux et souriant, jette au hasard de rapides serrements de main, des réponses et des interrogations brèves, avide des impressions du public, après qu’il vient de recevoir celles des artistes.
Puis, tous disparaissent. Le rideau se relève. Il me murmure :
— Elle est en excellentes dispositions. Je pense que nous allons brillamment gagner la partie.
Et il ne s’est pas trompé. Elle est prodigieuse, la force d’envoûtement de sa musique ! Cette foule qui écoute vibre avec lui, comme lui, ainsi qu’il l’a voulu. Le torrent de l’harmonie emporte âmes et pensées dans son flot souverain. Demain, il y aura des critiques, des reprises, des attaques.
Mais, ce soir, le charme opère. Tous sont séduits et applaudissent furieusement.
Je me lève brisée, tant cette musique a résonné en moi qui en connaissais les plus fugitives modulations…
Père me ramène.
Juste le temps de rejeter ma pelisse dans ma chambre ; de glisser un coup d’œil d’inspection vers ma glace, pour voir quelle figure j’ai ; de constater que le frémissement de mes nerfs, toute la soirée, a fouetté de rose ma pâleur et allumé une seyante petite fièvre dans mes yeux…
Bien ! J’ai, ce soir, une figure qui me plaît… Ça me suffit, car l’opinion d’autrui… il y a beau temps qu’elle n’existe pas pour moi !… Mais, à ma honte, je l’avoue, quand je sais mon visage dans un mauvais jour, ce m’est désagréable autant qu’une note fausse et me rend stupide !
Un soupçon de poudre sur le bout de mon nez ; un coup de vaporisateur sur mes épaules ; et je rentre dans le petit salon, tout vivant de paroles, car mes hôtes m’ont suivie de près.
L’élément masculin domine. Mais tout de même déjà, quelques femmes sont arrivées ; de celles que j’appelle mes amies, les intimes. Et la pièce a l’aspect que j’aime. La lumière, voilée un peu, caresse, sur les murs, les boiseries pâles à guirlandes, pur Louis XVI, le satin pékiné des meubles d’antan, — authentiques, eux aussi, — mes bibelots précieux, les tableaux sertis d’or éteint ou de laque délicatement teintée, l’odorante floraison qui évoque les visions d’été.
Toujours frileuse, Marinette est campée devant la cheminée ; et la lueur des flammes rosit sa nuque blonde, la jeune ligne des épaules et de la gorge que les dentelles du corsage dégagent généreusement. Elle me lance un baiser au passage.
— Qu’est-ce que tu as fait de Bob ?… Il n’est pas encore là, ton illustre époux !
— Il félicite ses interprètes.
Personne, bien entendu, ne corrige : « son interprète ». Mais tous, aussi bien que moi, savent le petit mensonge de ma phrase, tombée de cet accent qui établit bien les distances. Seul peut-être parmi ces Parisiens, Jacques de Meillane est ignorant de la situation. Et encore !… Dans notre Tout Paris, les potins vont si vite !
Il cause debout devant le piano, avec père et le bon Paul, les seuls qu’il connaisse ici. Lorsque j’entre, son regard tout de suite, vient à moi ; et je le sens me suivre avec une attention imperceptiblement chercheuse, qui ne déplaît pas à mon pauvre petit amour-propre de femme, étant donné l’image aperçue, quelques minutes plus tôt, dans ma psyché.
En cette seconde, où donc est le je m’en fichisme ?
Je lui tends, comme aux autres, ma main qu’il baise, comme les autres ; et je le présente rapidement, il se laisse faire, mais je crois qu’il désire surtout rester en son personnage de spectateur, et je l’y abandonne, encourageante :
— Ici, chacun se distrait comme il lui plaît ! Faites votre choix, monsieur.
Il se met à rire.
— Mon choix ? Il est tout fait, madame. Ne pouvant avoir ce que je voudrais, je me contente sagement de ce qui m’est offert… Je regarde et j’écoute… Et c’est un régal pour qui arrive de pays lointains.
— Eh bien, monsieur, ne me prenez pas pour une sorcière…
— … Tout au plus pour une gitane, dispensatrice des secrets de l’avenir, madame.
— Une gitane, si vous voulez, c’est plus poétique…
— Et plus ressemblant…
— Soit… Donc, j’avais pressenti la distraction de votre goût… Pour la peine, dites-moi ce que vous auriez voulu d’autre ?
— Faire connaissance avec vous, madame.
— Mais… n’est-ce pas ce que vous faites ?
— Oh !… si peu !
— Avec moi, il ne faut pas être gourmand ; je rassasie très mal !… Vous voilà prévenu…
— Madame, je vous remercie et vous assure que je suis très discret.
Tous ces menus propos lancés en badinage. Et j’abandonne M. de Meillane pour accueillir d’autres visiteurs.
Toujours pas de Robert. Eu égard à sa qualité de triomphateur, j’ai donné l’ordre qu’on l’attende pour servir le souper dont les petites tables sont dressées, de mine si engageante, qu’elles exercent une évidente attraction sur les regards masculins et même féminins.
Mais, tout de même, ça n’empêche pas mes hôtes de bavarder ferme. Maurice Valbrègue, l’humoriste, tente de m’accaparer, selon son habitude. Il est tenace en ses espoirs ; et parce que je ne me donne pas la peine de dissimuler que, souvent, ses paradoxes m’amusent, il continue de rôder autour de moi, attendant une heure — qui ne sonnera pas. Ni pour lui ni pour personne. J’ai trop souffert de m’être donnée pour n’en avoir pas été guérie à jamais ! Mais cette vérité, ni lui ni bien d’autres ne peuvent l’admettre. Ils sont « bêtes », les hommes, même les plus intelligents !…
Seulement, ils peuvent être distrayants dans leurs dires ; et la causerie qui bondit à travers le salon, preste comme une balle de tambourin, est riche d’imprévu. Sur la Danaïde et ses interprètes, bien entendu, jaillissent pêle-mêle éloges, jugements, exclamations laudatives, voire même critiques. Certaines pages sont ardemment discutées. D’instinct, je me suis assise au piano ; et suivant le vol capricieux des propos, je reprends tel passage, telle phrase.
Les uns ou les autres me disent : « Ceci… Et encore ceci… »
— Viva, le chant de la Danaïde, au troisième acte… Je l’adore, me crie Marinette.
Moi aussi, je l’adore cette plainte sauvage et désespérée ; et docile, écoutant mon propre plaisir, je commence. Tout de suite le charme opère ; — et sur eux tous, qui se sont tus et groupés autour du piano ; sur moi, qui, au bout d’une mesure, les oublie et pénètre dans l’univers enchanté où je suis seule avec des êtres de rêve… A ce point que j’ai un sursaut effaré quand, ma voix se taisant, j’entends éclater, autour de moi, une folle rumeur d’exclamations ! Ah ! tous sont séduits autant que moi-même et ce qu’ils disent, c’est la vérité absolue !
Adossé au mur, devant le piano, je remarque alors Jacques de Meillane qui me contemple, avec sa même expression attentive, chaudement profonde. Et une question irréfléchie m’échappe, comme je me trouve auprès de lui :
— Pourquoi me regardiez-vous d’un air si… singulier ?
— Je ne sais pas, madame, comment je vous regardais, mais je sais comment je vous entendais. Vous êtes une redoutable magicienne… Je crois que je ferais bien d’avoir peur de vous !…
Il semblait plaisanter ; mais sa voix a un étrange accent de sincérité.
Une exclamation de Marinette m’empêche de lui répondre.
— Ah ! le voici enfin ! Eh bien, Bob, quel drôle de maître de maison tu es !… Nous t’attendons tous !… Et nous mourons de faim !
Elle tend son front ; et Robert l’effleure d’un baiser qui respecte la mousse blonde, ébouriffée autour du visage. Correct, il vient à moi, s’excusant de son retard. Lui aussi a de la fièvre dans les yeux, dans les nerfs, dans tout l’être, tandis qu’il salue ses hôtes. Je lui présente l’ami de Paul. Et alors brusquement, quand tombe, sur le couple que nous formons, le regard clair de cet étranger qui sait, sans doute, la griserie s’évanouit, que la musique m’avait jetée au cerveau. Il me paraît insupportable — et c’est ridicule ! — qu’un inconnu juge peut-être ma vie. Nous soupons. Mais je ne m’amuse plus ; je me sens très lasse. Je ne cause plus. J’ai envie d’être toute seule dans ma chambre — mon vrai home, et cependant je sais quelle sombre crise m’y attend où se ravivera la conscience de ma vie gâchée.
22 mars.
La Danaïde est décidément sacrée grand succès par le public et par la presse qui lui fait hommage d’innombrables articles, diversement panachés. Certains sont enthousiastes jusqu’au dithyrambe. D’autres, flatteurs avec des réserves ou même des sévérités imprévues. D’aucuns — assez rares — sont malveillants en toute franchise. Des phrases enguirlandées contredisent des critiques ingénieuses, ou d’une inintelligence de l’œuvre qui exaspère l’artiste ombrageux lequel est l’auteur.
D’un coup d’œil, il parcourt les coupures de l’Argue que chaque courrier lui que apporte ; et, en vertu d’une habitude d’antan, il me les communique.
Parmi les liens brisés entre nous, un seul a subsisté dans les ruines de notre vie conjugale, l’amour que, l’un et l’autre, nous avons pour la musique et qui nous a rapprochés jadis, quand il m’a rencontrée jeune fille.
Aussi, tantôt, le déjeuner fini, m’a-t-il suivie dans mon petit salon pour me montrer les derniers articles reçus.
Du fond de ma bergère je le regardais appuyé à la cheminée, déchirant les enveloppes qu’il jetait au feu d’un geste vif. Il supporte mal les critiques, en enfant gâté, avec une sensibilité d’artiste aussi prompte aux emballements qu’aux découragements. Certains entrefilets avivent sa nervosité ; et, à la façon dont il me les tend, je devine le besoin que je partage ses indignations contre ce qu’il appelle « l’ineptie » de la critique.
Tandis que je parcours les dits articles, je le sens qui cherche à pénétrer mon impression dont la sincérité lui est certaine. Je la lui livre toute franche. Dame ! si ce n’est pas la sienne, il se rebiffe ainsi qu’un gamin qui n’admet pas être dans son tort. La parole impatiente, il discute, autant pour se convaincre lui-même que pour nous prouver, au critique et à moi, combien errent nos jugements.
Dans ces moments-là, il m’intéresse extrêmement, car il parle en maître, connaisseur de toutes les ressources de son art et avec la passion qu’il lui a vouée… La seule passion qui ait pu le rendre constant !
A qui nous verrait en ce moment, nous offririons l’image de deux époux auxquels la communauté des goûts doit rendre la vie fort agréable.
Ironie des apparences !… Mais puisque jusqu’à nouvel ordre, j’ai renoncé à me libérer par une séparation légale, force nous est de continuer à vivre l’un près de l’autre, dans le troupeau des époux.
Ah ! nous constituons un bizarre ménage, et le mensonge de notre union de façade m’apparaît parfois si odieux qu’il faut, pour me le faire supporter, l’horreur de livrer au public par un procès l’intimité de ma vie conjugale. Ce que j’ai souffert, je veux être seule à le connaître.
En somme, le détachement ayant accompli peu à peu en moi son œuvre impitoyable et bienfaisante, nos rapports, très simplifiés, sont ceux d’étrangers bien élevés que la vie d’hôtel rapproche banalement à certaines heures. J’occupe un étage de notre maison du Cours-la-Reine, lui, un autre, les deux appartements tout à fait indépendants. Seul, le rez-de-chaussée, salle à manger pièces de réceptions, hall pour les auditions musicales, demeure en commun. Nous nous rencontrons, ou ne nous rencontrons pas, pour les repas, sur un avis donné en temps ; toujours comme à l’hôtel, courtoisie en plus. Nous pratiquons chacun à notre guise, ensemble ou séparément, les sorties mondaines, selon la loi d’absolue liberté d’action que nous avons, l’un et l’autre, reconnue indispensable pour rendre possible notre vie sous un même toit.
Je me suis reprise tout entière ; et il a très bien compris que je partirais, le jour même où il tenterait d’enfreindre le pacte de la séparation décidée entre nous, sans l’ingérence d’aucun homme de loi.
Grâce à Dieu, comme disent les bonnes gens, ses actes n’éveillent plus en moi l’écho qui me torturait et ne touchent plus mon misérable cœur qu’il n’a pas pu rassasier, parce que je cherchais désespérément en lui ce qui n’y était pas. Presque, je m’étonne maintenant d’avoir tant aimé, tant souffert, tant lutté, pour disputer et garder ce que j’appelais mon bonheur. Pauvre bonheur ! ce n’est plus qu’une loque salie d’avoir été traînée dans la boue. Jadis, ce fut un voile merveilleux, un tissu de lumière, à travers lequel je regardais la vie, les yeux éblouis… si je me rappelle bien encore !
Aujourd’hui, mon ivresse dissipée, je vois l’homme qui est mon mari tel qu’il est vraiment, je crois ; et j’en suis arrivée à le regarder, curieusement, vivre épanoui dans un égoïsme inconscient et superbe d’où émane son inaltérable insouciance pour tout ce qui ne lui est pas source de jouissance. En amour, pas de cœur ; mais des sens de raffiné, insatiable, et chercheur de voluptés rares et violentes. Très séduisant… Cruel sans y penser, point méchant ; élégamment amoral.
Après tout, sa mentalité n’est pas sensiblement inférieure à celle de la majorité des hommes, dans le monde où nous fréquentons. Et en plus, c’est un merveilleux artiste. Seulement par nature, et en toute chose, il est l’inconstance faite homme ! Donc la fidélité n’existe pas pour lui.
Et justement je lui en demandais, voulant, sur ce chapitre, recevoir autant que je donnais. Prétention naïve et absurde. Autant eût valu exiger de la mer que ses vagues fussent sans remous ! Mais, alors je ne savais pas, j’étais si jeune, sans mère ; et père absorbé par sa double vie de financier audacieux et d’homme armé pour la conquête.
Il a commencé par me griser d’amour parce que lui-même était grisé. Comment alors aurais-je deviné que cette ivresse était chez lui, seulement une crise, ne devant, ne pouvant être que passagère !
Et cependant il tenait à moi, c’est vrai. L’idéal pour lui, c’eût été de me garder, moi l’épouse, amoureuse autant qu’une maîtresse… Mais aussi de vagabonder partout où sa fantaisie l’attirait.
Si j’avais eu la lâcheté d’accepter, afin de le retenir, cette combinaison charmante pour lui ; de continuer à pardonner, comme aux premières fois je l’avais fait dans ma folle passion, croyant, d’ailleurs, à la durée de son retour ; alors notre union eût pu subsister, à travers les orages… Pareille à celle de tant d’autres où chacun sait s’accommoder raisonnablement de sa part, fût-elle pitoyable.
Seulement, voilà : à mesure que je le connaissais plus, les liens qui m’avaient si étroitement attachée à lui se déchiraient, mettant mon cœur à vif. Ma volonté n’y était pour rien. C’était l’amour qui se mourait. Et c’était atroce !… Avec quelle angoisse, quels sursauts, quelles révoltes il me quittait, laissant grandir le dégoût d’une vie où je me débattais, à la façon des pauvres oiseaux mortellement blessés qui essaient encore de voler — au prix de quelles douleurs !
Et puis, un jour est venu, où je n’ai plus rien senti. L’amour était mort.
Alors, mon cœur a connu la paix glacée du vide. J’avais atteint le repos ; et j’en ai joui comme notre bête humaine jouit de ne plus souffrir, au sortir de la crise qui l’a suppliciée. Mais c’était le repos, l’horrible repos de ceux qui n’attendent, ni n’espèrent, ni ne désirent plus rien. La nuit était tombée sur moi.
Du moins, je ne suis plus malheureuse ; et je finirai, je pense, par m’habituer tout à fait à vivre uniquement en spectatrice désintéressée d’elle-même.
C’est une question de temps.
Mon cœur, instruit par l’expérience, ne demande plus rien. Mais sous la tombe qui l’écrase, il se souvient encore de ce dont il avait soif et qui lui a été refusé.
A certaines heures, les heures noires, je l’entends qui pleure désespérément tout bas ; sans plaintes ni supplications, ni révoltes inutiles. Je me détourne alors, farouchement résolue à le laisser mourir, comme est mort l’amour en moi ; cela ne change rien de gémir parce qu’on souffre trop ! Tout au plus cela soulage. Du moins, voilà une faiblesse à laquelle, devant moi-même seulement, je me suis abaissée. Et encore, je suis en chemin de m’en guérir tout à fait, grâce à l’incommensurable je m’en fichisme qui m’apporte le bienfait de ne plus m’attacher.
Je ne suis plus que des nerfs et un cerveau, cachant des sens, un cœur glacé, sous le masque de l’usage du monde que je porte bien attaché. Précieux masque auquel je dois une physionomie très « sortable » de femme évidemment fort sceptique, indifférente à la passion jusqu’à l’invraisemblable, plus sauvageonne que sociable mais, en somme, très capable de gaieté, de gaieté moqueuse… gamine… voire même blagueuse, — c’est rare ! — en ses causeries avec ses semblables… A moins qu’une impérieuse soif de silence ne fasse d’elle une étrangère, même parmi des amis.
Car mon humeur a de ces voltes, — nées de causes si subtiles parfois ! — qui me rendent incompréhensible pour les trois quarts des gens que je fréquente.
D’ailleurs, après quelque résistance, ils se sont habitués à me prendre telle que je me montre à eux.
Même, ils ne s’étonnent plus de me voir si peu troublée par les fantaisies amoureuses de mon mari. Certains — les naïfs — pensent sérieusement : « Elle ne sait pas ! » D’autres, plus avisés, décrètent, et ceux-là devinent juste : « Il lui est trop indifférent pour l’émouvoir encore ! »
Et il en est aussi qui ajoutent : « Bah ! elle se console ailleurs ! »
Et ils disent cela parce que je vois, comme il me plaît et autant qu’il me plaît, les hommes qui me distraient ; même si je sais qu’ils attendent patiemment « l’heure… ». Pauvres hommes ! Quelle vaine attente ! Ils croient que je raille en déclarant que l’amour pour moi, c’est l’enfer ! Par suite, que je le redoute comme les croyants redoutent l’enfer. Ils ne peuvent savoir que Robert m’en a laissé la terreur et le dégoût.
Aussi, plus ou moins renseignés sur ses aventures anti-conjugales, ils se trouvent, comme de juste, en droit d’aller rôder autour d’une femme trop jeune pour « n’être pas avec quelqu’un ». Et tous, à peu près, parmi ceux que je reçois ou rencontre dans le monde, s’imaginent pouvoir être ce quelqu’un.
Or, n’arrivant à aucune victoire, ils en tirent l’ingénieuse conclusion que le « quelqu’un » est déjà venu ; et, très facilement, lui donnent un nom.
Car, si le monde s’est, bon gré mal gré, habitué à mon indépendance d’allures, il prend sa revanche en émettant sur mon compte une foule de potins — petits et grands — de suppositions, d’affirmations dont je n’ai cure et que je laisse tomber, là où est leur place.
Il se trouve toujours quelque amie pour m’avertir. J’écoute et, bien entendu, je ne me donne pas la peine de remettre les choses au point. Tout m’est désormais tellement égal !
A supposer que Robert ait connaissance de ces vains propos, il y répond par une indifférence à l’unisson avec mon dédain… Peut-être parce qu’il respecte la pleine liberté d’action que j’ai exigée ; peut-être, simplement parce qu’il a compris que je n’accepterais ni un soupçon, ni l’ombre d’une observation de lui, qui est le dernier à avoir qualité pour me juger.
Et maintenant, je me demande pourquoi je parle de ces vieilles choses ! Sans doute, pour savourer l’ironie de la conversation aux allures semi-conjugales, dont la Danaïde — opéra-comique — a été la cause.
Tandis que Robert vilipende un critique maussade, un coup de timbre sonne et le valet de chambre apparaît, lui présentant une carte. Il y jette un coup d’œil et se lève aussitôt.
— Viva, je vous laisse. Il s’agit de voir les épreuves de l’interview d’hier sur la Danaïde.
— Parfait ! Allez. Ne faites pas attendre.
Il sort ; et, avec cet obscur sentiment de délivrance qui m’envahit dès qu’il me quitte, je regagne, ravie, la solitude de ma chambre, où tout de suite, d’instinct, je vais trouver ma chaise longue. Est-ce donc le printemps qui me rend très lasse, me fait toute brisée, à certains jours, d’une fatigue inconnue ?…
Blottie dans la mollesse de mes coussins, je reste immobile, songeant à peine ; les paupières mi-closes, je contemple le visage ami de ma chambre dont le charme m’est un apaisement. Elle est vraiment mienne ; car je l’ai créée toute seule. J’en ai patiemment réuni les meubles, du dix-huitième authentique, pas du « truqué » !… qui forment une harmonie délicieuse avec les vieilles boiseries délicatement grises dont les murs sont revêtus, coupées de panneaux en pur jouy, comme les rideaux, les jolies fauteuils à oreillettes du vieux temps, les bergères douillettement souples… Tout cela, venu de la demeure familiale où, tout enfant, j’allais hors de Paris, jouer avec une fougue de petit animal ivre de liberté.
J’ai, autour de moi, des fleurs, beaucoup de fleurs, et mes bibelots préférés. Près de ma chaise longue, la petite table volante, toujours encombrée de livres, revues, journaux, — divers, à embrouiller tous les jugements sur mes goûts, — au milieu desquels, bien juste, trouvent place mon buvard, l’encrier et le frêle cloisonné, chaudement teinté, d’où jaillissent les palmes transparentes d’un asparagus. Au mur, quelques aquarelles, gravures, pastels, mes œuvres d’élection.
Par les hautes fenêtres, ouvertes sur le Cours-la-Reine, je vois fuir, au delà des arbres, à travers la mouvante dentelle des feuilles, l’eau laiteuse aux reflets de jade, que des remous moirent de gris tendre et de bleu passé, sous le sillage des hirondelles.
Et je jouis si fort de ce charme des choses que, un moment, je demeure à rêvasser, sans nul désir d’attirer ma table pour y prendre mon buvard et commencer à écrire…
29 mars.
Tantôt, vers la fin de l’après-midi, une averse éclate violemment tout à coup. J’étais près de chez Marinette. Je grimpe chez elle, non par crainte de l’eau, dont je savourais la senteur de verdure fraîche, mais avec l’espoir que cette grosse pluie aura fait revenir au gîte ses deux « petits », que j’aime avec toute ma tendresse maternelle inemployée.
En effet, inquiète des menaces du ciel, leur Anglaise, la prudente Agnès, les a ramenés plus tôt ; et je les trouve dans le hall, s’affairant autour d’un chemin de fer dont les rails s’allongent sur le parquet luisant. Guy dirige l’organisation du convoi avec l’assurance de ses six ans ; et, comiquement paternel et autoritaire, il se fait aider par Hélène, sa cadette, dont j’aperçois, sous la lumière de la fenêtre, la figure ronde et menue, la bouche en fleur, les yeux câlins et malicieux, — ceux de sa mère, — la mine volontaire de petite personne sûre de son pouvoir. Moi, la première, je suis sans défense devant l’appel caressant de ses bras frais, de ses lèvres, de sa voix d’oiselet…
Leur chemin de fer les accapare si fort qu’ils ne m’ont pas entendue arriver.
Guy a les joues en feu ; Hélène, attentive, est presque grave. Je jette :
— Bonjour ! les enfants.
Ils redressent la tête et, tout de suite, bondissent vers moi. Guy, en petit homme bien dressé, me baise la main, puis me tend ses joues, pendant qu’Hélène, suspendue après moi, crie à tue-tête :
— Bonjour, tante Viva !… Bonjour !
— Tante Viva, vous allez voir comme le train marche bien ! s’exclame Guy, fier de son rôle de chef de gare.
Et Hélène répète, serrant contre moi sa jolie forme câline :
— Vous allez voir ! tante Viva.
Agnès intervient :
— Hélène, ne pas grimper ainsi… Laissez Madame votre tante… Si Madame veut entrer dans le petit salon, elle sera mieux.
Je décline cette aimable et insolite proposition. Comment Agnès n’a-t-elle pas encore découvert que ces petits sont une de mes rares joies ! S’ils étaient mon bien propre, ils me réconcilieraient avec la vie…
Guy, agenouillé sur le tapis, dispose les wagons, règle l’allure du convoi. Hélène, sa tête bouclée penchée sur l’épaule, les mains croisées derrière le dos, suit les allées et venues de son frère, tenue à distance par son ordre péremptoire devant lequel sa petite volonté n’a pas osé regimber.
Hélène trépigne de joie. Guy a des yeux de mère poule contemplant son poussin qui s’éloigne.
Le petit train, lanternes allumées, file sur la longueur des rails, passe sous les tunnels, devant la gare minuscule… Puis, soudain, comme pour railler notre attention admirative, il s’arrête court.
Guy jette un cri d’émoi et interpelle le coupable :
— Mais va donc ! Va donc !… Il ne faut pas t’arrêter !
Naturellement, le petit train reste insensible à ces objurgations. Hélène a l’air terrifié et répète :
— Oh ! Guy, je ne lui ai rien fait, tu sais, rien du tout !
Mais Guy ne l’entend même pas. Il a une mine malheureuse, secoue les wagons, la machine, se livre bravement à des tentatives inutiles contre la panne qui s’obstine.
Alors, avec la foi adorable des petits, il me demande :
— S’il vous plaît, tante, faites marcher le train !
Hélas ! hélas ! je ne suis pas experte du tout en la matière ! Pour sauver les apparences, je prends la locomotive en détresse. Je cherche, si je ne puis deviner la cause du mal.
Guy me suggère :
— C’est peut-être, tante, parce que j’ai changé les ampoules ?
Les ampoules ! Dieu, que ces petits d’aujourd’hui sont donc savants !
Agenouillée auprès de Guy, Hélène accroupie à mes côtés, j’examine la malade que Guy couve d’un coup d’œil anxieux. Agnès, debout derrière nous, est non moins perplexe.
Une voix propose :
— Est-ce que je ne pourrais pas vous aider ?
Tous les quatre, nous tournons la tête, sursautant. Près de nous, une flamme d’amusement dans les prunelles, se tient l’ami de Paul, Jacques de Meillane, que le domestique a introduit sans que nous l’entendions, occupés par le train. Il y a peut-être déjà un instant qu’il est là, à se distraire de la comédie que nous lui offrions gratis…
La figure de Guy s’est éclairée.
— Tante, donnez la locomotive au monsieur, s’il vous plaît… Lui saura.
— Tu crois ?
— Oh oui ! les hommes savent toujours ces choses-là !
J’obéis, tout en répondant au salut profond du « monsieur » aux yeux gris.
A son tour, il a pris la locomotive. Attentive autant que Guy, je suis ses mouvements, son examen… Et je le contemple, moi aussi, comme une façon de Deus ex machina quand, après quelques essais, le miracle s’accomplit ; et, au milieu des sauts d’allégresse des deux petits, le train repart d’une allure pressée, tout à fait comique. Hélène se lance à sa suite, ce qui lui vaut un rappel énergique de Guy, d’autant qu’elle a failli se laisser choir sur la gare. Nous autres, les grands, nous regardons ; et comme l’espèce humaine aime la réussite, nous sommes très satisfaits de voir filer les wagons-joujoux.
— Guy, vous devez beaucoup remercier Monsieur, recommande aussitôt Agnès.
Guy met sa menotte dans celle de Jacques de Meillane. On dirait un lilliputien auprès de Gulliver.
Que cet homme est donc de haute taille ! Je m’en aperçois d’autant plus que, tout occupée des évolutions du convoi, je suis restée agenouillée pour mieux voir !
J’en prends tout à coup conscience et je me lève aussitôt, un peu agacée du personnage de gamine que je viens de jouer sans y penser. Je n’avais pas revu ce Meillane depuis le soir de la première. Il a déposé sa carte chez moi et j’étais sortie. Il m’a envoyé, ensuite, une botte de fleurs avec ces mots : Merci, madame. Comme je voudrais vous entendre encore !
Une ligne de réponse polie. Et nous en sommes là.
Il commence :
— Je m’excuse, madame, d’être ainsi arrivé en intrus. Mais Madame votre belle-sœur avait bien voulu m’indiquer la fin de l’après-midi pour le moment où j’aurais la chance de la rencontrer ; et j’espérais la trouver.
Cet infortuné qui se fie aux rendez-vous indiqués par Marinette !
Malgré moi, je ris.
— Ma belle-sœur a, en général, très vaguement la notion de l’heure ! Je crains fort, monsieur, que votre attente ne soit vaine.
— Est-ce mon congé que vous me donnez, madame ? Je serais bien fâché de le recevoir si vite. Mais peut-être, je ne devrais pas vous avouer cela… Ne m’en veuillez pas ! Ma carrière m’a obligé à vivre hors de France et j’ai un peu perdu la notion des usages parisiens.
Sa carrière ?… Ah ! oui, Marinette m’a dit qu’il avait été en Orient, attaché d’ambassade, consul… Je ne sais plus au juste.
Je lève le nez vers lui, dont la stature me domine ferme. Nous sommes devant la fenêtre ouverte.
Dans l’air tiédi par l’averse, une senteur de feuille mouillée se mêle au parfum des brins de muguet glissés dans la boutonnière de ma veste.
— Avouez, monsieur, tout ce que vous jugerez devoir avouer. J’ai le culte de la vérité.
— Alors madame, je m’aventure à vous confier que j’avais été très déçu de ne pas vous rencontrer, le jour où j’ai eu l’honneur de me présenter chez vous. Mais j’ai compris à quel point je l’avais été, au plaisir que m’a causé votre présence imprévue ici.
La confidence est débitée très simplement, avec une franchise tout ensemble hardie et respectueuse, comme s’énoncent les faits certains, et, par suite, devant être acceptés ainsi.
Ce monsieur m’a l’air de pratiquer la sincérité aussi naturellement que mon seigneur et maître use des subterfuges.
Sans relever ses paroles, j’interroge :
— Quand vous êtes venu, tout à l’heure, au secours de notre train en détresse, est-ce qu’il y avait longtemps que vous nous considériez d’un œil indulgent de grand-père ?
— Je ne sais pas : je n’ai pas regardé ma montre ! Vous formiez un si pittoresque groupe que je n’avais pas du tout envie de révéler ma présence…
Une lueur un peu malicieuse flambe au fond, tout au fond, des yeux gris. Comment y a-t-il des moments où ce garçon a l’air si froid ?
— Ce qui veut dire, n’est-ce pas, en traduction libre, que les petits étaient exquis et moi… un tantinet ridicule.
Ses yeux ont toujours une malice qu’il ne cherche pas à déguiser.
— Ridicule ? Oh ! non, madame, vous n’étiez pas ridicule ! Vous aviez l’air prodigieusement intéressée. Je ne me serais jamais imaginé que vous saviez si bien jouer !
— Je le comprends !… Je suis un peu mûre pour me livrer à de pareils plaisirs ! Mais…
— Madame, madame, ne me faites pas dire ce que je ne pense pas du tout. Voici tout uniment la vérité que je vous offre comme telle. Le peu que je connaissais de vous ne m’avait pas laissé soupçonner que vous puissiez être « joueuse » si joliment et avec tant de conviction ! Voilà tout !
L’adverbe flatteur a été articulé avec une parfaite simplicité, et si je le remarque, pour cause « d’imprévu », je le prends ainsi qu’il est venu. De bonne grâce, je reconnais :
— Quand je suis avec ces petits, je retourne à mon enfance. C’est une résurrection du vieux temps où je jouais avec passion. Ah ! qu’il était délicieux, ce temps-là !
— Délicieux, peut-être parce que vous le voyez à distance ?
— Oh non ! C’était un bonheur sans prix de n’être qu’une petite chose, joyeuse, folle, sans pensée ni crainte ni souvenir ! Ah ! être cela ! Rien n’existe de meilleur, rien !
Je vois apparaître une surprise dans les yeux gris. S’il savait tout ce qu’enferme ce « rien » !
Mais il ne sait pas, il ne peut pas savoir.
Et tout à coup, la présence de cet étranger m’est à charge et m’énerve. Pourquoi m’amène-t-il à me souvenir de ce que j’ai perdu ? Et puis, je trouve insupportable ce regard clair d’une vivacité attentive, trop pénétrant.
Il en a peut-être l’intuition… Ou bien mon visage, indiscrètement expressif, a trahi quelque chose de mon impression ? Car, reprenant un grand air correct, il s’incline pour prendre congé :
— Madame, puisque Mme Abriès ne revient pas, selon votre prédiction, il ne me reste plus qu’à espérer plus de chance une autre fois. Veuillez recevoir mes hommages.
Et je le laisse aller, parce que j’ai envie d’être seule avec mes poussins et que je n’ai que faire de ce passant qui raccommode si bien les chemins de fer en panne et s’amuse à me regarder jouer !
4 avril.
Une radieuse journée printanière pour mes trente ans qui viennent aujourd’hui. Je l’avais oublié. Le hasard d’un coup d’œil sur le calendrier me l’a rappelé.
Ai-je seulement trente ans ?… J’ai la sensation d’avoir si longtemps vécu déjà que j’en suis lasse… oh ? tellement ! Et d’après les prévisions humaines, que d’années encore devant moi !
Trente ans, que je suis arrivée, petite créature frêle, destinée à demeurer unique entre les deux êtres auxquels je devais d’être amenée dans le vaste monde.
En regardant vers ce passé tout blanc, j’y vois aussitôt le visage de ma douce maman, si étrangement unie à l’être de violente volonté, âpre à la jouissance, que mon père incarnait, autrefois comme aujourd’hui. Certes, elle lui était précieuse, et il avait pour elle une espèce de culte — dont mes souvenirs d’enfant gardent le parfum. Mais, je l’ai compris plus tard, sachant alors quelle nature était la sienne, je ne me suis pas étonnée, il n’était pas, il ne pouvait pas être le prêtre fidèle, absorbé dans son culte. Il lui fallait plus que la délicate créature, presque toujours immobilisée sur sa chaise longue.
En souffrait-elle ?… Aujourd’hui je le crois. Mais dans ma candeur de petite fille, je ne m’imaginais pas que son doux visage pût avoir une expression autre que celle qui éclairait le regard mélancolique, tendre et si profond, ce regard des êtres qui vivent beaucoup en eux-mêmes !
Ma frêle petite maman, je le devine, votre royaume était triste, bien que la flamme qui, secrètement, y brûlait, fût une âme d’ardente pureté, mystique et généreusement résignée. Mère, comme vous m’avez légué, avec votre intensité de vie intérieure, le hautain souci de n’en rien trahir aux indifférents !
De père, je tiens cette puissance de volonté qui désoriente les gens, trompés par mon apparence de statuette fragile. Lui, encore, m’a donné son indépendance dédaigneuse devant l’opinion, cette soif de bonheur, cette fougue impérieuse pour l’atteindre, que j’ai eues jadis… quand j’étais jeune, aux jours radieux de mes vingt ans !
Quelle ardente gamine j’ai été, jusqu’au moment où mère a disparu ! J’avais dix ans. Alors, je me souviens, sous le coup qui s’abattait sur moi, je suis devenue une sauvage petite fille, silencieuse, repliée sur elle-même, qui, dans le secret de son être, vivait passionnément.
Et puis, les années ont fait leur œuvre. Près de moi, il y avait désormais une amie de maman qui, sans fortune, avait accepté la tâche de m’élever ; car c’était une œuvre que père, à aucun point de vue, n’eût assumée. Et cette amie de maman était devenue la mienne, ma « grande amie », comme je l’appelais ; l’amie par excellence ; celle qui comprend tout, parce qu’elle est l’intelligence, la bonté, l’abnégation.
Que serait-il advenu de ma destinée si elle était restée près de moi ? Mais, après avoir vécu pour mon bien, tant qu’elle s’est jugée nécessaire à l’enfant qui lui était confiée, elle est partie vers la destinée qui était son étrange idéal, depuis sa jeunesse ; elle est entrée au Carmel. Et j’ai épousé l’homme que j’aimais… Pour mon malheur !…
Mais après tout… j’ai eu deux années environ d’ivresse folle ! Ai-je le droit de me plaindre, parce que je les ai cruellement payées ? Peut-être que non…
Seulement, je ne suis ni une sainte — pas même une chrétienne, moi qui n’ai plus de foi, — ni une stoïcienne, ni tout bonnement une sage résignée… Quand je cherche dans mon être moral, — comme on observe les images dans l’eau profonde d’un puits, — je trouve une isolée parmi la foule des êtres qui, par instants, éprouve, douloureuse à en crier d’angoisse, le sentiment d’une solitude où elle s’engloutit, ainsi que dans un abîme.
Mais cela, les gens que je coudoie n’en soupçonnent rien ; et il n’y en a guère — s’il y en a, même ! — qui découvrent, au fond de mes yeux, la mélancolie terrible de ceux qui n’espèrent plus rien. Car je suis demeurée la sauvageonne qui prétendait connaître seule les tempêtes de joie ou de chagrin dont frémissait son âme, palpitante comme une voile, à tous les souffles. A Robert même jadis, j’ai livré mon corps ; mais jamais mon âme — qu’il ne me demandait pas d’ailleurs.
Et ce n’est pas pour moi, que j’entends certains, des heureux, en général, proclamer que « la tristesse, c’est de la neurasthénie. Il n’y a qu’à n’y point faire attention, en s’occupant ».
Oui, les travaux forcés. Mais il y a mieux, le détachement sublime que prêche l’Imitation. Ou encore l’indifférence mortelle qui m’envahit peu à peu, ainsi que se forme la glace sous la morsure de l’hiver.
Que c’est vide, une existence où l’on n’a ni pain à gagner, ni but à atteindre, ni espoir ; ni rien de ce qui donne à la vie un prix merveilleux !
Ah ! bienheureuses, celles que le travail nécessaire arrache à la conscience de leur misère !
Bienheureuses, celles qui, tout le jour, peinent pour l’homme et les petits qu’elles aiment !
Bienheureuses, celles à qui suffit le culte de l’Art !
Bienheureuses, même celles que délecte le monde !
Bienheureuses, surtout, celles qui possèdent le trésor d’une foi divine où elles trouvent un viatique !
Moi, je n’ai pas ce refuge. J’ai trop supplié en vain…
Que je suis donc dénuée !
Plus de mari. Pas d’enfant. Pas d’amant. Quelques amis masculins, qui aspirent invariablement à être autre chose. A peine des semblants d’amitiés féminines ; car l’exigence amoureuse et jalouse de mon mari qui me voulait à lui seul, aux premiers temps de notre mariage, m’a écartée de mes amies de jeune fille.
Je n’ai que père qui m’aime fort. Mais en homme, et, à travers tant de choses ! Marinette, mon joli petit papillon, ne sait guère que « recevoir ». Et c’est un peu ma faute. Je l’y ai habituée ; à ce point qu’elle serait stupéfaite que je fusse autre à son égard. Quand j’ai épousé son frère, elle était orpheline, placée au couvent par une grand’mère trop impotente pour s’occuper d’elle. C’était une gamine de quatorze ans, la jeunesse même. Près d’elle, moi mariée, de cinq ans son aînée, j’étais une « grande ». Elle s’est attachée à moi, follement, avec cet abandon caressant qui lui donne tant de charme… Car elle en a autant que son frère.
Et, en retour, je l’ai vainement adoptée pour l’enfant qui ne venait pas.
Même dans mon ivresse de jeune épouse, même après, au milieu des tempêtes où mon bonheur croulait, je l’ai enveloppée de tendresse. J’ai pu arriver à la marier avec l’homme qu’elle souhaitait, domptant la résistance de la famille du fiancé élu que notre milieu artiste effarouchait.
Et maintenant, je compte dans sa vie à la façon d’une utilité, affectueuse et sûre. Les enfants n’aiment pas comme aiment les mères. Peu à peu il m’a fallu, bon gré mal gré, le comprendre.