DU MÊME AUTEUR
DANS LA «COLLECTION NELSON»
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LE MAL D’AIMER I volume
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Le Feu sous la Cendre Par Henri Ardel Paris Nelson, Éditeurs 25, rue Denfert-Rochereau Londres, Édimbourg et New-York 1935 |
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[PREMIÈRE PARTIE]
[DEUXIÈME PARTIE]
[JOURNAL DE MIREILLE]
[TROISIÈME PARTIE]: [ I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX. ]
Première édition
du «Feu sous la Cendre»: 1920.
Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
PREMIÈRE PARTIE
LE
FEU SOUS LA CENDRE
Ce qui a été.
—Mireille, tu ne prends pas de raisin? dit Mᵐᵉ Dabrovine, présentant à sa fille le compotier où les grappes blondes voisinaient avec les pêches duvetées comme une tendre chair.
La jeune femme eut un imperceptible tressaillement de créature soudain rappelée à la réalité; et ses paupières battirent une seconde sur les prunelles encloses dans l’iris de velours sombre, tandis qu’elle répondait:
—Je vous demande pardon, mère. J’étais distraite par ce beau ciel de couchant.
Son regard, encore une fois, à travers les vitres de la riante salle à manger d’hôtel, s’enfuyait vers l’horizon qui était d’or empourpré. La brise du crépuscule y entraînait quelques nuées errantes, cernées de lumière, et agitait les branches qui se découpaient en mouvantes arabesques d’ombre.
—Oui, le temps est magnifique, approuva Mᵐᵉ Dabrovine. Vraiment ce petit pays de Carantec est charmant!... Pas triste du tout... Tu as eu raison, Mireille, de nous y attirer.
—Je suis ravie, mère, que votre impression soit bonne, fit la jeune femme, tout en servant son petit garçon qui, placé près d’elle, attendait, très sage, qu’elle s’occupât de lui.
Il se distrayait à suivre, de ses yeux vifs, les allées et venues des servantes bretonnes à travers la vaste salle, bourdonnante des conversations; où, dans le clair décor des murs, bordés d’une frise de feuilles roussies par l’automne, s’allongeait la file des petites tables.
La jeune femme continuait:
—Père, espérez-vous que, vous aussi, vous pourrez vous accommoder de Carantec, vous le Parisien endurci?
M. Dabrovine sourit.
—Hors de Paris, toutes les résidences se valent pour moi!... Mais cela me fera du bien, évidemment, d’être un peu au vert!
—Mon pauvre papa!... Vous avez la villégiature résignée!... Je vous en supplie, dès que la Bretagne vous deviendra trop à charge, abandonnez-moi, sans scrupule. Je resterai facilement ici avec mes poussins. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre, je m’habitue à ne compter que sur moi-même...
—Le plus tard possible, ma chérie, dit M. Dabrovine, avec une douceur dans sa voix un peu brève.
Et son regard se posa, plein d’une compassion tendre, sur cette femme si jeune—elle avait à peine vingt-quatre ans—que la guerre avait faite veuve, près de dix-neuf mois plus tôt.
D’un geste d’affection, Mireille effleura la main de son père, de ses doigts minces, que, seul, l’anneau de mariage enserrait, avec la grosse perle des fiançailles.
—Je sais que vous me gâtez toujours... autant que lorsque j’étais enfant. Mère, êtes-vous bien installée?... Votre chambre vous plaît-elle?
—Oui... elle est assez grande... Elle donne sur la place où est l’église. Je vois des arbres... des passants... C’est très gentil...
—Tant mieux, maman, si vous êtes satisfaite!
Mireille, connaissant les goûts mondains de sa mère, son besoin de société, ses habitudes d’élégance et de confort, s’était effrayée de la voir résolue à venir aussi passer le mois d’août sur la tranquille plage bretonne où elle-même cherchait l’apaisante solitude.
Elle avait tenté de l’en dissuader. Mais Mᵐᵉ Dabrovine avait été, de vieille date, habituée, par un mari très épris et fier de sa beauté, à faire toujours ce qu’elle avait décidé; et il était dans ses vues actuelles de ne pas laisser sans elle Mireille et ses deux petits: Jean, un garçonnet de six ans bientôt, et le bébé, Françoise, dite France, née pendant la guerre, après la mort du père.
Aussi, elle était venue à Carantec, sans écouter aucune objection; quitte à en repartir et à en faire repartir les siens, si l’ennui l’y prenait.
C’est pourquoi Mireille eût bien préféré aller seule à la mer. Mais c’était là chose impossible à laisser même soupçonner; et elle avait, délicatement, tu son désir. D’ailleurs, par nature, elle se livrait peu; et son malheur avait encore avivé ce besoin inné de silence sur elle-même. Elle redoutait si fort les consolations banales, les vaines lamentations, les sympathies où il entrait beaucoup de curiosité! En silence, elle prétendait souffrir.
Toute à sa favorable impression d’arrivée, Mᵐᵉ Dabrovine poursuivait, son regard expérimenté enveloppant les hôtes de la vaste salle:
—La société de l’hôtel paraît très bien composée... J’ai remarqué plusieurs femmes vraiment chic... En somme, si ton frère a enfin son congé de convalescence, il me semble que dans ce joli trou, notre mois de mer pourra s’écouler agréablement, avec les relations que nous y avons... Ton père y a rencontré, tantôt, un de ses collègues du Conseil d’État, un homme charmant, le baron de Survières...
—J’en suis contente pour lui! Vous n’avez pas de lettre de Bernard, aujourd’hui, maman?
—Non, rien... Mais dans son mot d’hier, il disait que sa sortie de l’hôpital était imminente, sa blessure, prétend-il, étant bien cicatrisée.
—Mais il doit «prétendre» justement, remarqua M. Dabrovine, puisque, par bonheur! l’éclat d’obus ne l’a atteint que d’une façon légère.
—C’est pourquoi j’en suis arrivée à bénir la blessure qui a sorti, un moment, mon cher grand de la fournaise et va me procurer sa présence durant quelques semaines! s’exclama Mᵐᵉ Dabrovine, avec tant de conviction que son mari se mit à rire.
—Ah! Gabrielle, que vous avez donc peu l’âme romaine!
—Vous pouvez dire que je ne l’ai pas du tout... Ces tueries me font horreur!... Autant que les belles phrases sur la gloire de ceux qui pérorent bien à l’abri du danger!... Je ne songe qu’à la paix... Peu m’importe en quelles conditions... Si elle dépendait de moi...
—Chut!... chut! intervint M. Dabrovine avec une indulgence ironique un peu.
Il était habitué à ces sorties; mais il ne les supportait que dans le huis clos; et, pour détourner le cours périlleux de la conversation, il dit à Mireille qui, distraitement, entendait les diatribes de sa mère:
—Nous ne parlons que de nous... Mais toi, ma chérie, es-tu contente de ton gîte?
—Oh! oui. De ma chambre, j’ai une admirable vue de pleine mer... Celle-là même que je souhaitais tant retrouver...
Elle ne poursuivit pas et ses dents nacrées mordirent les lèvres, coupables d’avoir laissé échapper l’inutile confidence, que ne relevèrent ni son père ni sa mère, craignant d’effleurer sa blessure.
En effet, deux ans plus tôt, pendant une permission de son mari, alors au Dépôt, en Bretagne, elle était arrivée à Carantec au hasard d’une excursion sur la côte bretonne; et elle en avait gardé un si lumineux souvenir qu’après son malheur, longtemps, il lui avait semblé que jamais plus elle n’y pourrait revenir seule...
Et cependant, voici que cet été, volontairement, elle s’y retrouvait; amenée par le mystérieux besoin, ardent comme une soif, d’y revivre ce passé, que l’impitoyable fuite des jours refoulait déjà, si loin derrière elle...
Donc, sous l’égide de ses parents, elle était arrivée le matin même à Carantec; et toute la journée s’était passée en installation. Elle n’était pas logée dans l’hôtel, car elle avait voulu plus de tranquillité pour ses petits et plus de liberté pour elle-même; mais dans une grande villa, dressée au milieu d’un jardin un peu fruste, d’où la vue enveloppait un immense horizon de mer et de rochers fauves.
Elle avait hâte de se retrouver chez elle; et cependant, sans en témoigner rien, elle attendait, le dîner fini, que M. Dabrovine eût achevé de prendre son café. Mais son regard tomba sur Jean qui commençait à s’agiter sur sa chaise; et alors, elle dit, se tournant vers sa mère:
—Maman, je vous demande la permission de vous quitter; il faut que je conduise coucher ce jeune personnage!
—Certes oui, chérie... Va vite... Tu viendras ensuite nous retrouver...
—Pas ce soir. Je me reposerai aussi de notre nuit de voyage. Bonsoir, mère.
Elle se levait, et ses lèvres se posèrent sur le front sans ride de Mᵐᵉ Dabrovine.
Vers elle, les regards glissèrent, où luisait une curiosité sympathique et admirative. Partout, Mireille Noris éveillait cette même impression; et constamment, elle était qualifiée de «créature délicieuse». «Une Tanagra!» disaient les connaisseurs; et, en effet, l’harmonieuse finesse du visage et de la silhouette rappelait le type grec de certaines femmes d’Arles,—dont sa famille maternelle était originaire,—Arles, jadis colonie phocéenne.
Elle était svelte, pas très grande, avec de souples cheveux noirs, moirés de larges ondes; la peau d’une pâleur chaude que heurtaient le rouge éclatant—sans artifice—des lèvres, la ligne sombre des cils.
La main du petit garçon dans la sienne, elle traversa la salle où le reflet du couchant rosait la blancheur des nappes.
Indifférent, son regard effleurait les visages étrangers qui se levaient vers elle, touchante dans sa robe de deuil dont les doigts de Jean intimidé serraient les plis...
Elle sortit de l’hôtel et se trouva sur la place où se dressait l’église. Seuls, à cette heure de dîner général, dans les hôtels et les villas, y passaient des promeneurs attardés, ou les fervents du coucher de soleil qui se hâtaient pour aller contempler, sur la plage et sur la falaise, la féerie du ciel en flammes, derrière les clochers aigus de Roscoff, et le Creitzker de Saint-Pol de Léon.
Jean bondit de plaisir en se trouvant dehors; et, avide de mouvement, il lâcha la main de sa mère et se mit à courir devant elle, comme un chevreau qui s’échappe. La brise les enveloppait d’une senteur saline. A pleines lèvres, Mireille l’aspira; et son être jeune tressaillit d’une sorte d’allégresse.
Vraiment, pour quelques minutes, elle oubliait la misère de sa vie dévastée, désormais sans avenir; elle ne sentait plus le regret douloureux, pareil à un cilice, qui enserrait son cœur; le regret des joies finies, de la chère présence à jamais perdue...
Une seconde, ses lèvres tressaillirent au souffle vif qui les frôlait et, instinctivement, elle murmura:
—C’est bon!... Que c’est bon!
Avec ivresse, ses yeux contemplaient la mer violette, striée d’or, le ciel limpide, où, vers l’ouest, flambaient les dernières lueurs de la fête du couchant.
Mais Jean accourait... Et le charme brisé, elle sentit s’abattre sur elle le poids meurtrissant de sa solitude. Comme un choc fait jaillir l’eau en gerbe, la réalité heurtant sa fragile jouissance ouvrait la source vive des souvenirs.
Deux ans plus tôt, avec son mari, le soir, ainsi, ils avaient marché sur cette lande qu’aujourd’hui elle traversait seule... Comment, alors, pouvait-elle avoir cette confiance aveugle qu’il lui reviendrait; que, la tempête passée, ensemble, ils reprendraient la vie d’amour, soudain bouleversée par la guerre!...
Ah! qu’ils étaient gais, elle s’en souvenait bien, le premier soir où ils étaient arrivés dans le pays qui les ravissait; d’autant plus gais que la permission de Max commençait!...
Et alors, elle murmura, obéissant à son habitude tendre de lui parler comme si, même invisible, il pouvait encore l’entendre:
—Oh! Max, mon Max, que c’est cruel d’être ici sans toi!...
C’était cruel... Et pourtant, tout le jour, elle avait pu causer, sourire... Elle pouvait jouir, en tout son être, de la beauté de ce crépuscule d’été... Sa douleur ne l’écrasait plus au point de la rendre étrangère à tout ce qui n’était pas cette douleur... Quelle révolte elle éprouvait à en sentir s’atténuer la torture... Et à cela, elle ne pouvait rien! rien!
—Maman, laissez-moi encore courir, pria, près d’elle, la voix enfantine. Vous avez repris ma main et vous la tenez si serrée!...
Elle tressaillit. Puis, l’accent un peu assourdi, elle dit tendrement:
—Tu courras demain, Jean. Ce soir, il faut aller dormir. Je suis sûre que France le fait déjà... Voici notre maison, nous sommes arrivés.
En effet, devant eux, la villa se découpait toute blanche, au milieu du grand jardin d’où montait la senteur des œillets qui foisonnaient dans les massifs de la pelouse.
Mireille gravit le perron et entra. L’Anglaise, qui était la gouvernante des enfants, apparut au bruit des pas sur les dalles du vestibule.
Mireille demanda:
—Bébé dort?
—Oui, madame. Nounou est près d’elle.
—Bien, je vais la voir. Emmenez vite Jean coucher.
—Maman, vous allez venir m’embrasser, n’est-ce pas?
—Mais bien sûr, mon chéri... Sauve-toi pour te reposer et aller jouer de bonne heure sur la plage, demain matin.
—Si je dors, la nuit sera plus vite finie?
—Come, quickly! Make haste, master Jean, répétait l’Anglaise.
—Yes... yes... I am coming! Bonne nuit, maman chérie.
En tourbillon, il se précipitait sur sa mère, cherchant à attirer le doux visage qui lui souriait. Puis il disparut, entraîné par la gouvernante. Son pas bondissant fit sonner le bois du parquet, tandis que Mireille entrait dans la chambre où reposait le bébé.
La nourrice rangeait devant une armoire ouverte. Mireille s’approcha du berceau et écarta le rideau de tulle. Penchée, elle regarda la figure menue, où, obstinément, elle cherchait les traits du père qui n’avait pas vu naître cette petite; et ses yeux étaient graves et passionnés...
Elle effleura la menotte abandonnée sur le drap. Puis elle passa chez Jean qui, allongé sous sa couverture, déjà presque endormi, releva cependant sa tête bouclée.
—Maman, j’ai très sommeil et vous ne veniez pas!... Mais je ne voulais pas dormir avant de vous avoir embrassée, une fois pour moi et...
Ici, la voix claire se fit sérieuse, inconsciemment:
—...et une autre, pour papa.
La mère répondit, elle aussi, par un double baiser.
Tous les soirs, c’était ainsi. Mais ce soir-là, lourd de souvenirs, ne semblait pas, à Mireille, pareil aux autres. Le mot innocent du petit garçon réveillait des visions du passé, dans ce même Carantec; des baisers ardents donnés par le jeune époux que grisait l’ivresse de la réunion si longtemps désirée...
Et sa voix tremblait un peu quand elle répondit, soulevant les boucles du front:
—Bonsoir, mon Jean... Voici le baiser de papa, et voici le mien. Dors maintenant.
Déjà, les paupières se fermaient. Alors Mireille pénétra dans la pièce voisine, sa propre chambre. Les deux fenêtres en étaient grandes ouvertes; et, dans le double cadre, surgit un paysage de rêve. Sous une lueur d’un bleu transparent, le jardin s’allongeait; puis, plus bas, en un cercle immense, le pays breton, de grêles bouquets d’arbres, la lande sur les falaises, piquée d’ajoncs et de bruyères, dominant la mer, moirée de nappes lumineuses par le disque d’or pâle qui montait dans le ciel.
La brise souleva, autour du front, les cheveux de Mireille qui s’était approchée de la fenêtre.
Maintenant qu’elle était seule, son courage l’abandonnait; et si forte devenait, en son cœur, la soif de se rapprocher de l’époux disparu, que, brusquement, elle quitta la fenêtre et, sans réfléchir, d’un élan instinctif, elle prit le large portefeuille que, jamais, elle ne laissait derrière elle; parce qu’il contenait les feuillets où, fidèle à une habitude de jeune fille, elle avait noté, au hasard de ses impressions, l’histoire de sa vie de femme.
Ainsi, elle pouvait, dans son désastre, retrouver les jours de joie qui, quelques années, avaient été sa part...
Mais avec quelle âme différente de son âme actuelle elle avait écrit ces pages!... Comme une petite sœur joyeusement frivole, lui apparaissait la jeune fille, même l’épouse amoureuse qu’elle avait été, et qui jamais ne serait plus...
Cette Mireille-là s’était effacée devant la Mireille écrasée, des premiers jours de la guerre; puis révoltée contre l’épreuve; la Mireille que dévorait l’incessante inquiétude qui la tenait éveillée des nuits entières et qu’elle avait pu supporter seulement en se donnant toute à une mission d’infirmière, acceptée à Pau où ses parents l’avaient entraînée, dans la panique de septembre 1914.
Mais ce qu’elle voulait éperdument, en sa veillée de souvenir, c’était retrouver Max vivant; le compagnon charmant avec lequel, pendant quatre années, elle avait savouré le goût grisant de leur bonheur...
Devant elle, sur la table à écrire, il y avait son image; celle d’un beau garçon, aux yeux rieurs et câlins, d’allure très élégante sous l’uniforme; l’air d’un être que la vie enchante, fort d’une foi insouciante dans l’avenir...
En bas du cadre était attachée la croix de guerre, remise à la jeune femme toute tachée par les éclaboussures de sang; et, devant le portrait, des fleurs, comme devant un autel...
Quand, jadis, ils s’étaient connus, elle n’était encore qu’une gamine tout près de ses seize ans,—lui en avait dix-neuf,—avec laquelle il faisait de gaies parties de tennis, de pêche; des promenades, durant les mois d’été où la villégiature de leurs deux familles sur une même plage, en des propriétés voisines, les rapprochait; comme l’hiver, la vie mondaine les réunissait très souvent.
Chaque jour, il s’éprenait davantage de sa délicieuse petite amie; et elle, si ignorante fût-elle encore de l’amour, sentait bien le rayonnement de cette flamme qui s’avivait près d’elle et pour elle.
Avant même qu’elle eût entendu les paroles d’aveu, elle avait compris la merveilleuse vérité; et son cœur de fillette était devenu un vrai cœur de femme, avide de donner autant que de recevoir.
Soudain, un soir de bal, alors qu’au lieu de danser ils s’étaient réfugiés, pour causer, dans un petit salon que le hasard faisait presque solitaire, il avait laissé son secret lui échapper, parce qu’il la voyait si exquise qu’il avait peur qu’un autre ne la lui enlevât.
Et elle avait répondu sans coquetterie, avec toute son âme.
Mais la sagesse de leurs familles les ayant déclarés «encore deux enfants», des mois avaient dû s’écouler avant que leur rêve pût se réaliser. Seulement quatre années avant la guerre avaient été unis «les deux gosses», comme familièrement les appelait M. Dabrovine.
Les doigts de Mireille tremblaient en ouvrant au hasard un cahier,—le premier... Et ses yeux tombèrent sur une date qui arrêta son regard.
11 mars.
Aujourd’hui mon anniversaire. J’ai dix-huit ans. Que suis-je à cette heure?
Extérieurement, une vive et rieuse créature, ardente à tous les plaisirs qu’elle goûte avec une avidité gourmande.
Tant et si bien, que beaucoup de gens ne se doutent guère qu’avec la même fougue, je m’intéresse à ce que je lis...—et tout ce que je peux, je le lis!—à ce qu’on m’apprend—et mon cerveau est insatiable!—à tout ce que je vois de beau, de curieux, de neuf pour mes ignorances de petite fille...
Il me semble que je suis bonne amie, pas trop médisante; intransigeante, je l’avoue, pour ce qui est sincérité, à un point gênant même; car je suis incapable d’articuler un mot qui n’est pas ma pensée vraie...
J’adore tout ce qui est art; mais je n’ai moi-même aucun talent digne de ce nom. La musique que je fais n’est bonne que pour moi-même. Je travaille ma voix seulement parce que j’ai reçu de mère la formelle promesse que jamais le public ne m’entendrait... Et le reste à l’avenant!... C’est un régal pour moi de me réciter des vers; et je suis sûre qu’alors, comme je les sens, je les dis bien. Mais je serais incapable d’en articuler à peu près convenablement, si je me savais écoutée.
Ce besoin que j’éprouve, si vif, de demeurer dans ma coquille, est-ce donc de l’égoïsme, comme mon grand frère Bernard le prétend? Pour me taquiner, j’espère. Mère me reproche de vivre «porte close». Pourtant, il me semble, qu’à tous, je me prête autant que je puis leur être bonne à quelque chose.
Mais, c’est vrai, je n’ouvre mon cœur qu’à de rares élus dont la tendresse m’y invite... Non, certes, par dédain ou résolution; mais parce qu’il m’est impossible de laisser pénétrer les passants dans le sanctuaire où vit, retirée, la vraie Mireille;—celle qui possède des trésors pour qui lui paraît les mériter.
Et ce quelqu’un est là, bien près... A l’aube de mes dix-huit ans, je l’aperçois, dressé en pleine lumière devant mon horizon,—l’ami de ma toute jeunesse. Qu’il me tende la main, et je laisse tomber la mienne; sans que, ainsi, j’obéisse à ma volonté, à ma sagesse, à un choix raisonné, je le comprends bien! Mais parce qu’il est Lui!
Ce qui me trouble un peu, c’est que je sais bien qu’il ne me connaît guère... Car, c’est étrange, je lui parle très peu de moi. Peut-être, un jour viendra, où, sur son désir, je lui ouvrirai, large, le sanctuaire dont il deviendra la divinité. Mais à cette heure, il ne soupçonne pas en moi, je m’en aperçois bien, une Mireille différente de sa rieuse petite amie; une Mireille plus mystique que pieuse, exigeante sur la valeur de ceux qu’elle aime, qui se reproche de ne pas valoir plus...
Si je lui confiais ce regret, il me répondrait tout de suite, je l’entends:
—Valoir plus!... Mais telle que vous êtes, pour moi, vous êtes l’élue.
C’est une chose étrange, mais j’ai la foi absolue qu’il nous sera donné d’être à jamais l’un à l’autre.
Et l’attente même de ce bonheur m’est une telle douceur, que, par moments, je me demande... stupidement! si le demain qui approche pourra être meilleur que mon présent...
14 mai.
Sagement, j’ai essayé de dormir, mais je ne peux pas!
Ce soir, il m’a dit: «Mireille, je vous aime trop pour attendre plus longtemps que vous deveniez mienne... Vous voulez bien, n’est-ce pas, que je vous demande à votre père? Mireille chérie, vous le savez, dites, que je vous adore...»
Je le savais... Mais que ç’a été bon de le lui entendre dire!
18 mai.
Il a parlé. Nous sommes fiancés. Et c’est divin!... Je n’ai même plus envie d’écrire mon bonheur. Il est en moi, dans mon cerveau, dans mon cœur, dans mon âme. Les mots l’abîmeraient en le racontant. Que c’est délicieux de vivre! Comment des pessimistes moroses osent-ils prétendre le contraire!...
Il y a cependant une ombre sur ma joie. Mère trouve absurde qu’on ait même l’idée de marier «des enfants» comme nous. C’est elle qui parle. «Quand tu auras vingt ans, répète-t-elle, il sera temps.»
Malgré ma belle confiance, j’ai un peu peur de ces déclarations, car maman ne fait jamais que ce qu’elle veut. Père la laisse agir tout comme il lui plaît. Elle sait si joliment s’arranger pour qu’il soit impossible de lui résister!
Heureusement, cette fois, père est en très bonnes dispositions à notre égard... J’espère bien fort en lui. Tout bas, je le supplie, avec la tendresse que je lui ai toujours vouée et qu’il me rend si profonde!... Alors je ne me tourmente pas trop!...
15 août.
J’avais bien raison de me fier à lui. Il a triomphé des objections et de la résistance de maman, qui, d’ailleurs, a été aussi influencée par Bernard dont l’opinion a beaucoup de poids sur elle... Mon cher grand frère, qu’il a donc bien plaidé la cause des «deux petits gosses», comme nous sommes décidément baptisés!
28 août.
Alors, c’est chose maintenant entendue. A l’automne, nous serons mariés. Encore deux mois d’attente! S’il n’y avait pas tant d’occupations qui nous absorbent, cette attente nous paraîtrait interminable.
Quand je pense qu’il y a eu un temps où je considérais le mariage tel une espèce de confrérie solennelle où, tout de même, il me semblait devoir être un peu effrayant de pénétrer... Et maintenant, je l’aperçois comme l’éden vers lequel tout mon cœur s’élance... Car j’y entre avec un compagnon si cher que nulle crainte ne pourra m’assaillir quand, pour y avancer, je sentirai ma main blottie dans la sienne, ferme et tendre...
Maman me saupoudre de bons conseils. J’écoute. J’ai l’air d’écouter, devrais-je dire pour être bien vraie; et je garde, enfermée en moi, la joie brûlante et grave qui m’illumine le cœur. Ses paroles bourdonnent à mes oreilles et n’arrivent pas à ma pensée où résonne une musique de fête dont la chanson me grise.
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Mireille s’arrêta de lire... En cette veillée de deuil, c’était vraiment trop cruel de revoir les pages qui célébraient son jeune bonheur.
Et, comme elle se fût enfuie, elle tourna les feuillets... Puis d’autres encore... Mais, instinctivement, au passage, elle s’arrêtait à des notes brèves qu’elle avait griffonnées en cette période de sa vie où elle ne s’appartenait plus, vivant pour un seul être qui l’enivrait.
Oh! ces années de mariage, quand maintenant elle les regardait—quand elle avait le courage de les regarder!...—il lui semblait revoir un horizon splendidement lumineux, devant lequel Max et elle se mouvaient ainsi que jouent des enfants; avec le besoin de jouir de leur jeunesse jusqu’à en être grisés.
C’était le temps de leurs fugues d’amoureux, en voyage, à Paris; des incessantes parties carrées avec d’autres jeunes couples, leurs contemporains; des fantaisistes soirées dans les cabarets, les théâtricules de Montmartre; des continuelles sorties du soir, dans le monde, dont lui, bien plus qu’elle, avait l’insatiable goût.
Pendant ces quatre années, conduite, entraînée par son mari, elle s’était vue emportée dans une sorte d’étourdissante farandole où elle perdait la notion de la vie intérieure qui lui avait été si précieuse. Le mariage que lui révélait son jeune époux, avait éveillé en elle une ardente amoureuse, doublée d’une mondaine coquette.
Elle aussi, autant que ses amies, autant que sa mère, en était venue à prendre un très vif intérêt aux chiffons de toilette qui devaient, le mieux, mettre en valeur sa fine beauté que le bonheur faisait radieuse. Alors, il lui plaisait, non pas seulement pour son mari, mais aussi pour elle-même, d’être flatteusement remarquée partout où elle paraissait; frôlée par la flamme des convoitises dont elle s’amusait; d’être sacrée l’une des plus jolies femmes du Tout-Paris mondain.
Comment, de si peu, avait-elle pu faire sa richesse?... Comment lui avait-il suffi, cet amour de Max, capiteux et léger comme la mousse du Champagne,—jusqu’à l’heure où la guerre l’avait sacré et soudain élevé... Cet amour qui vivait, dans leurs deux cœurs, pêle-mêle avec tant de puérils soucis...
Lui, elle en avait l’intuition, ne le désirait pas autre. Il avait un tel besoin de plaisir et de mouvement!
Aussi, elle, avec la clairvoyance de son cœur plus profond, savait nécessaire de se montrer, pour lui, la femme qui ne pouvait lui en laisser souhaiter aucune autre.
Il le fallait... Il était si terriblement flirt! De-ci, de-là, elle retrouvait dans son journal, l’écho d’une impression jetée en elle par son attitude auprès de femmes qui, pour une raison ou une autre, retenaient son attention. Bien vite, elle avait vu qu’elle eût été aussi impuissante pour empêcher cela que pour arrêter le souffle qui dilatait sa poitrine d’homme de vingt ans.
Et, en elle, cette conviction avait sourdement insinué une déception qu’à peine, peut-être, elle s’était avouée... Pas plus que la sensation de vide qui, parfois, s’abattait sur elle dans le tourbillon de plaisirs où elle devait se mouvoir... Pas plus que son obscur regret que leur bonheur ne fût pas plus intime, moins différent de celui qu’elle avait rêvé dans la ferveur de ses dix-huit ans.
Une page portait la trace de cette préoccupation. Par hasard, elle venait sous ses yeux, datée du printemps de 1914.
Au début de mai, elle avait écrit:
4 mai.
Nous avons eu un hiver, puis un printemps si agités que, un peu fatiguée, sans doute, je suis devenue ridiculement nerveuse. Très vite, comme Max me le reproche avec une drôlerie gamine, à la moindre contrariété, je me montre crin. Ses flirts m’exaspèrent au lieu que j’en rie, comme d’ordinaire. Je m’irrite de ne pouvoir me délivrer des thés, parties, soirées... Je suis lancinée par une soif grandissante d’isolement avec Max et mon poussin.
J’ai essayé de taire ces fâcheuses dispositions. Mais, sans doute, je m’y suis mal prise; car, Max, stylé par mère, m’a envoyée chez notre médecin; lequel, malgré mes protestations, a jugé bon de m’ordonner une cure de repos à Fontainebleau. Je me suis révoltée. Max, sous l’influence de mère, a insisté, mis en branle son autorité conjugale. Et bref, vaincue,—sans regret vrai, même avec une sensation de délivrance...—je suis partie passer cette première semaine de mai à Fontainebleau, sous l’aile de mes parents, et avec mon petit, fou de joie de ce voyage.
Max, lui, n’est pas venu; ses fonctions chez son agent de change le retenant à Paris. Et, séparée de lui, je suis un corps sans âme, dans ce milieu étranger.
11 mai.
«Un corps sans âme», ai-je écrit ces jours-ci. Erreur que le temps qui fuit me révèle. Est-ce l’influence de la paix émanant de la belle forêt silencieuse, tout embaumée de verdure fraîche et chaude de soleil, qui, tout à coup, a ressuscité en moi l’âme de jadis. Une âme que j’avais oubliée... Une âme pensive qui cherche les profondeurs, consciente qu’il y a plus et mieux que la vie papillotante et vide!... à laquelle je m’abandonne depuis quatre ans.
Pendant mes flâneries solitaires dans les allées où, à travers le réseau des branches, le soleil lance des flèches de lumière, je me prends à réfléchir, comme je ne l’ai guère fait depuis quatre ans dans notre existence d’amour et de plaisir.
Ah! que cette atmosphère semble l’élément même de Max!
Quel appétit il a, dont je suis effrayée parfois, de savourer les multiples goûts de la vie!... Oui, effrayée!
Lui suffirai-je toujours?... En ce moment, j’en ai l’intuition décevante, il supporte aisément notre séparation pour laquelle il trouve force distractions... Alors que moi, sans sa présence, je sens mon cœur pareil à un enfant perdu dans un désert...
Oh! l’avoir, dans ce calme où nous serions l’un à l’autre, sans qu’il m’échappe, à tout moment, mon flirt époux. L’avoir ici, ce serait, pour moi, la réalisation d’un rêve divin...
Pour moi! Mais lui, mon Max, qui ne comprend la forêt que pour y chasser ou galoper à cheval, il trouverait vite insipides, je le crains, mes grandes allées désertes et soupirerait après l’asphalte de ses boulevards.
Ah! pourquoi donc ne suis-je pas... ne puis-je être comme lui? Pourquoi la sévérité involontaire et soudaine, avec laquelle je me prends à juger mon existence?... Pourquoi ce désir dont j’ai déjà entendu l’appel, d’une vie plus haute? Désir dont je suis presque épouvantée; car j’ai la conviction, qu’en cette période de notre jeunesse, Max, mon cher compagnon, ne le partagerait pas, ni même le comprendrait.
Je me souviens... Quelquefois, dans des instants de lassitude, il m’est arrivé de trahir mon impression sur l’emploi que nous faisons de nos heures. Il m’a regardée, si franchement stupéfait que, malgré moi, je me suis mise à rire... Et pourtant une espèce d’angoisse m’avait serré le cœur, de sentir combien sur certains points nous sommes loin l’un de l’autre...
Il m’a prise dans ses bras et m’a dit avec un effroi comique:
—Mireille, ma délicieuse Mireille, ne deviens pas une petite Minerve, je t’en supplie! Qu’est-ce que je ferais alors, moi, humble mortel, incapable de grimper, encore plus de me soutenir, sur les sommets!... Reste seulement une adorable amante, ma Mireille.
Il était si convaincu, sous son accent de badinage, que je n’ai pas insisté. J’avais bien compris que, à l’heure présente, il ne peut me donner un bonheur autre que celui qui m’est accordé depuis notre mariage,—le bonheur que j’avais souhaité d’ailleurs...
17 mai.
Max est arrivé à l’improviste. Et de cette surprise qu’il me faisait ainsi, tout mon cœur a bondi d’abord d’une joie folle et reconnaissante.
La première heure a été exquise; il était si tendre! Plus gravement que d’ordinaire. Ce n’était pas «l’amant» que je trouve presque toujours en lui, mais l’époux-ami qui cherche mon cœur; à qui ne suffit pas ce qu’il appelle ma beauté et que je lui abandonne comme son bien...
Et puis, je ne sais quelle bizarre impression, tout à coup, m’a troublé l’âme. Max n’était pas pareil à lui-même!
Alors qu’il me croyait distraite, je sentais ses yeux se poser longuement sur moi. Une ou deux fois, il a semblé prêt à me dire quelque chose... Tellement, que j’ai interrogé, sans réfléchir, d’instinct:
—Max, tu as une nouvelle à me confier?
Il m’a presque violemment attirée et, me caressant les cheveux,—nous étions assis seuls avec Jean, à l’orée de la forêt, mon chapeau jeté par terre, dans l’herbe...—il m’a répondu:
—Une nouvelle à te confier?... Non... Quelle idée as-tu là!... C’est à toi de me raconter ce que tu deviens, ici, Mireille chérie.
J’ai d’abord obéi, tant j’ai l’habitude de faire tout ce qu’il me demande. Mais soudain, interrompant le simple récit de mes journées à Fontainebleau, j’ai questionné à mon tour, sous une irrésistible impression:
—Max, à toi maintenant de me dire comment s’est passée la semaine, depuis ta dernière visite... Qui as-tu vu?... Où as-tu dîné?
Comment ai-je eu, si nette, la certitude d’une hésitation dans sa voix, d’une ombre sur ses traits?...
—Où j’ai dîné? Voyons... Lundi?... Ah! chez Maud qui, aimablement, m’avait recueilli, m’ayant rencontré dans la journée.
—Elle avait du monde?
—Non, c’était un dîner tout intime.
—Qui a été agréable?...
—Oui...
—C’est vrai, Maud est exquise.
Il ne me répond pas et regarde Jean qui trottine autour de nous.
Moi, je songe. Devant le regard de ma pensée, j’ai soudain l’image de Maud, ma jeune cousine «à la mode de Bretagne», comme disent les bonnes gens, mon amie d’enfance... Aujourd’hui, une étrange et capiteuse jeune femme qui, orpheline tout enfant, a été remarquablement mal élevée; gâtée à souhait par une grand’mère incapable de résister à son impérieuse petite volonté et, toujours malade, l’abandonnait à des institutrices de rencontre, sans cesse changées.
Père était son tuteur. De sorte que, bien malgré elle, maman qui l’observait, sévère et horrifiée, n’a pu m’empêcher de la voir; d’autant que la simple charité commandait d’aiguiller, le mieux possible, cette fougueuse petite créature qu’il était un devoir de ne pas abandonner.
Alors, ensemble, nous avons grandi, joué, travaillé, sous l’œil inquiet de maman. A dix-sept ans, en coup de tête, Maud a épousé un prince roumain qu’elle avait rencontré à Deauville, dans la colonie étrangère. Puis, après trois ans d’une union très orageuse, elle a obtenu la séparation; non pas le divorce, qu’elle ne souhaitait pas, car, jusqu’à nouvel ordre, il lui plaît de porter le titre de princesse Ypsilof. Depuis lors, il y a un an, elle vit seule, à sa guise; ayant dû, toutefois, sous l’énergique volonté de père, accepter un appartement dans l’hôtel de sa grand’mère. D’ailleurs, elle n’y séjourne guère; elle a la passion des voyages.
Je l’ai beaucoup vue aux premiers temps de mon mariage. Et, tout de suite, Max s’est occupé d’elle d’une façon qui, les jours où j’étais nerveuse, me donnait une sorte d’anxiété. C’est que je la sentais si bien une femme inquiétante et savoureuse, mon amorale petite amie qui ne connaît que son bon plaisir; si ardente pour le réaliser que, pas méchante certes! elle n’hésiterait pas à faire atrocement souffrir,—sans y penser!...—pour atteindre ce qui la tente...
Point jolie! disent les gens qui n’aiment que les beautés compréhensibles à tous... Mais si séduisante pour les connaisseurs, avec ses traits irréguliers, son teint de rose pâle, sa bouche un peu grande, ses lèvres un peu lourdes... Oui, mais d’un dessin délicieux; souples, caressantes, chaudes comme ses beaux yeux, longs et voilés.
En la sincérité de mon âme, je reconnais qu’il m’est de plus en plus désagréable que Max la voie... Surtout depuis que Pierre Ypsilof n’est plus là pour veiller sur son bien. C’est qu’aussi, Maud est si charmante avec Max!
Cette fois, donc, non seulement ils s’étaient rencontrés, mais il avait dîné chez elle... Moi, loin de lui... Par hasard, avaient-ils été seuls? Bizarrement, j’hésitais à interroger Max. Du bout de mon ombrelle, songeuse, je dessinais des arabesques fantaisistes sur la terre, blanche de soleil... Ai-je rêvé longtemps ou quelques minutes?... Je n’en sais rien... Tout à coup, une question sort de mes lèvres, sans que ma volonté l’ait permise:
—Qu’y avait-il, avec toi, chez Maud?
Il a un léger rire qui, illusion ou réalité, me paraît un peu forcé, et il baise mes doigts l’un après l’autre. Nous sommes toujours seuls dans le carrefour. Jean ne compte pas.
—J’espère que ma Mireille ne sera pas jalouse si, honnêtement, je lui raconte que j’ai dîné en tête à tête avec Maud qui n’avait aucun convive ce soir-là.
—Ah! vous étiez en tête à tête... C’est vrai, Maud ne craint pas pour sa réputation.
Je sens qu’à mon tour j’ai eu quelque chose de forcé dans l’accent. Mes yeux contemplent le lointain de l’allée qui fuit devant moi. Mais avec le regard de l’âme, je vois, dans la salle à manger que je connais bien, originale comme tout l’appartement, comme la maîtresse du logis elle-même, je vois Maud habillée ainsi qu’elle sait le faire, qui cause avec Max, qui lui sourit, qui l’enveloppe de la flamme caressante de ses yeux voilés.
Je la vois comme si elle était vraiment là, appuyant, du mouvement que je sais bien, son menton sur ses mains croisées où luisent les bagues; ses bras nus jusqu’au coude; leur pâleur veloutée faisant songer aux fleurs des magnolias...
Sans doute, le dîner fini, ils ont passé dans son petit salon, tout imprégné de cette senteur rare et violente dont elle-même est toujours enveloppée. Et il me semble qu’un étau me meurtrit le cœur. Pourtant je ne dis rien. Machinalement, je roule mon anneau de mariage autour de mon doigt...
Je ne regarde pas Max; et cependant, je vois que son visage est pensif. On dirait qu’il va parler; puis qu’il hésite à le faire...
Alors, encore une fois, les mots que j’ai déjà prononcés tout à l’heure m’échappent:
—Tu as quelque chose à me dire, Max?
Il secoue les épaules, ainsi qu’il laisserait tomber un fardeau; et il me caresse de son sourire câlin:
—Ce que j’aurais à te dire, si ce n’était une vérité trop connue de toi, mon amour, c’est que personne au monde ne vaut et ne peut être pour moi ma Mireille!
—Pas même Maud?
Les mots ont jailli à la façon d’un torrent qui culbute une digue. Heureusement, d’instinct, j’ai pu parler sur un ton tout naturel.
Max a un geste d’impatience... presque violent, sans souci de Jean qui, son petit nez en l’air, nous contemple bouche bée.
—Pourquoi parler de Maud?... Près de toi, elle n’existe pas!
Il est sincère, je le sens. Et cela m’est si bon que, soudain apaisée, je m’abandonne toute à la douceur de la certitude que son accent jette en moi. Il me semble qu’un poids est tombé de sur mon cœur qu’il oppressait. De nouveau, la forêt me paraît un éden enchanté, embaumé par la jeune verdure, le soleil, le bois gonflé de sève! Et je passe une journée incomparable. Mère est à Paris; et Fontainebleau est à nous deux, mon Max et moi... Le Max que je voudrais toujours trouver en lui!
Paris, 30 mai.
Tantôt j’ai rencontré Maud que je n’avais pas revue depuis mon retour de Fontainebleau. Et, à ma grande surprise, elle a eu, presque, le mouvement de continuer sa route, quoiqu’elle m’eût aperçue. Mais nous étions si près l’une de l’autre que, sans doute, elle s’est rendu compte qu’elle aurait ainsi un air de me fuir, tout à fait bizarre; et elle s’est arrêtée.
Elle était dans ses jours de beauté, sous sa capeline de paille; les yeux allongés par un cerne de bistre doré; sa peau laiteuse, à peine un peu rose aux joues, avivée par l’éclat sanglant des lèvres. Et je ne sais pourquoi, la pensée m’a traversé le cerveau que je n’aurais pas voulu que Max la vît ainsi.
Avait-elle ce visage quand, l’autre soir, il a dîné seul avec elle?... A cette interrogation, qui était soudain montée des profondeurs de mon âme, personne ne répondra, ni lui, ni elle... Je ne saurai jamais.
Et cet inconnu m’est pénible... Il est si aisément séduit, mon Max; et Maud n’est soucieuse que de son caprice. Elle le dit; et hélas! je crois que c’est vrai... De plus en plus, elle est incapable de renoncer à ce qui la tente...
Je sentais sur mes lèvres de folles et inutiles questions qu’un sursaut de raison m’a fait taire. Et j’ai remarqué simplement, me remettant à marcher près d’elle, car toutes deux nous suivions un instant la même direction:
—Tous les jours, Maud, j’attendais ta visite. Pourquoi donc m’as-tu délaissée? Tu étais sortie quand j’ai passé chez toi, après mon retour de Fontainebleau.
Elle a eu un geste d’épaules.
—J’ai été une vraie Benoiton, ces temps-ci! Tu le sais, il y a des périodes où la solitude me devient intolérable... Et aussi mon logis silencieux et vide... Dans ces moments-là, je n’ai plus qu’une idée, sortir, voir beaucoup de monde, pour ne pas penser!...
Sans réfléchir, inquiète pour elle, j’ai dit:
—Ma pauvre Maud!... Prends garde d’en venir ainsi à gâcher ta vie!...
—Qu’importe?... Et qu’est-ce que cela peut te faire, ce que je deviendrai!
—Maud, tu es mon amie, la chère petite amie de mon enfance... Je ne pourrais accepter que tu sois malheureuse par ta faute!
Elle a eu un tressaillement si vif que j’en suis restée stupéfaite. Son visage était devenu couleur de neige; même les lèvres avaient perdu leur éclat. La voix assombrie, elle a murmuré avec une sorte d’amertume railleuse:
—Tu es trop bonne, Mireille! Ne t’occupe pas de moi, cela vaudra mieux pour nous deux. Laisse-moi gaspiller ma vie comme je l’entends et comme je peux. Au revoir!
Nous étions au bout de la rue. Elle ne m’a pas même tendu la main; et, détournée brusquement, elle a traversé la chaussée.
Depuis ce jour-là, je ne l’ai pas revue. J’en ai fait l’observation à Max qui m’a répondu d’un ton bref et impatient:
—Ne t’inquiète pas d’elle!... Ce n’est pas une société pour toi.
Je l’ai regardé, presque indignée:
—Max, tu sais bien qu’elle est mon amie de toujours! Je ne pourrais l’oublier, même si elle me délaissait!
—Ne l’oublie pas, soit... Mais ne la mêle pas à ta vie! A l’heure actuelle, étant données vos situations réciproques, il est préférable que vous ne vous voyiez pas... Du moins, que ce soit aussi peu que possible!
Le ton de Max, sa décision, m’étaient incompréhensibles. Mais son accent était si absolu que, habituée à toujours lui obéir, je ne discute pas—pour l’instant, du moins—sa déclaration imprévue.
Lui, d’ailleurs, n’insiste pas. Et, à son exemple, je me tais sur cette situation nouvelle qu’il prétend établir entre Maud et moi.
Mais, pas une seconde je n’ai eu la pensée que je pourrais, sans plus de motifs, abandonner cette amie qui m’est chère, telle qu’elle est, avec ses défauts et son charme capricieux.
6 juin.
Ah! qu’elle est bien tombée dans le passé, ma douce vie de Fontainebleau, si paisible...
Pour suivre Max, j’ai repris rang dans la farandole mondaine qui nous entraîne, sans repos, vers la clôture de notre saison.
Ensuite, vont venir les villégiatures d’été, Deauville, les chasses; toujours en société nombreuse et trépidante, hélas!
Comme il me hante, ce désir d’une existence autre qui s’est insinué en moi si impérieusement. Je n’en dis plus rien à Max, toujours très satisfait de notre sort. Et sans doute, il a raison. Est-ce que je deviendrais misanthrope?... Pourquoi est-ce que je me replie ainsi sur moi-même et recommence à vivre en dedans, comme au temps où j’étais jeune fille?...
Il ne faudrait pas cela. Mon devoir, il me semble, pour le présent, du moins, est d’être telle que Max le souhaite; de le suivre dans le tourbillon pour qu’il ne m’échappe pas, mon cher, mon brillant époux, trop adulé par toutes les femmes qui ont l’intuition du pouvoir qu’elles possèdent sur lui.
Peut-être, après tout, les années passant, il éprouvera aussi la fatigue du vide où nous nous agitons. Peut-être, aussi, est-ce à moi de l’amener à désirer plus de la vie...
Mais que ce sera difficile!... Nous avons, je le comprends, maintenant, des natures tellement différentes... Chaque jour m’en donne une conscience plus profonde. Et c’est triste!
Ah! je ne veux plus penser à cela! Il me faut, comme Max, être convaincue que notre vie doit être une charmante et amoureuse aventure. Rien de plus!
29 juin.
Suis-je moins gaie que jadis?... Père, qui était venu me faire une petite visite, a interrogé, parce qu’il m’avait vue tressaillir à son entrée, ramenée d’une vague songerie:
—Quelle mine grave tu avais, Mireille, quand je suis arrivé! Est-ce que quelque chose te tourmente?
—Non, père, rien du tout... Mais c’est vous plutôt qui, ces jours-ci, je l’ai bien remarqué, avez l’air soucieux... Un air que vous n’avez pas d’ordinaire. Je ne voudrais pas être indiscrète. Mais vous n’avez pas d’ennui, n’est-ce pas?
Père m’a rassurée avec un bon sourire:
—Une préoccupation tout au plus, mon enfant. Une préoccupation politique.
J’ai ouvert de grandes prunelles, un peu effarées. La politique! Qu’est-ce que cela peut bien faire à père qui est tout à ses travaux du Conseil d’État...
Et j’écoute, sans comprendre, le pourquoi de son inquiétude.
—J’ai très peur que le conflit actuel entre les puissances n’amène...
—Quoi donc, père?
Ma question est un peu distraite, car, les yeux dans la glace, je relève une petite mèche qui frise sur ma nuque.
—...n’amène la guerre.
Je le regarde, stupéfaite, comme si je venais d’entendre un mot vide de sens. Je ne lis guère les journaux et Max ne m’a rien raconté.
Est-ce que vraiment, dans notre siècle civilisé, les hommes peuvent encore songer à vider leurs différends comme des brutes ou des sauvages?
—Père, que dites-vous là? C’est impossible, la guerre, de notre temps!... On en parle. Oui... Toujours! Mais jamais elle n’éclate. Tant de fois, déjà, il en a été question. Ce sera encore de même.
Père me contemple, je le devine, comme un bébé qui jase à tort et à travers; et il y a, cette fois, une indulgence ironique dans son sourire:
—Souhaitons que tu voies juste, enfant; car le conflit serait épouvantable. Et quel bouleversement pour tant d’êtres!
Je tressaille; les paroles de père m’ont atteinte en plein cœur, déchirant ma naïve quiétude. J’ai compris, chez lui, tant de grave anxiété...
La guerre! Max partirait! Et aussi Bernard!... Et tant d’autres, des amis, des étrangers...
En torrent, la vision surgit en moi. Mon visage a dû changer; car père met tendrement la main sur mes cheveux.
—Allons, enfant, ne vous troublez pas ainsi. Rien n’est sûr, chérie. Je t’ai parlé de mon souci, seulement parce que tu t’en étais aperçue et m’as interrogé... Aussi parce que je pense préférable que les gens soient avertis d’un danger possible... Surtout les heureuses petites femmes! afin qu’elles soient un peu préparées à la secousse qui pourrait les atteindre...
—Oui... oui, père...
Nous avons parlé d’autre chose.
Mais l’horrible crainte ne me quitte plus. Le soir, j’en ai dit quelques mots à Max qui, pour toute réponse, a répliqué allégrement:
—Mon amour, laisse donc la politique en paix et ne t’agite pas. Les diplomates arrangeront tout cela. Sois sans crainte! C’est leur métier.
Et comme nous allions dîner à Armenonville avec les de Permes, il a fini:
—Tu es prête, mon petit? Dieu! que tu es jolie ce soir!...
12 juillet.
Jamais je n’ai tant lu de journaux et avec un pareil intérêt...
Père ne me dit plus rien. Maman ne paraît pas du tout tourmentée par cette idée de guerre et organise paisiblement son été. Bernard, à qui j’ai laissé voir mon inquiétude, s’est exclamé:
—La guerre?... Tout est possible!... Eh bien! ce serait très intéressant, la guerre! Cette fois, j’espère bien que nous arriverions à flanquer une bonne pile aux Allemands... Quel délice!
..............................
Mireille, qui lisait avec toute son âme, releva un peu la tête, regardant autour d’elle, comme si elle allait, tant ces pages ressuscitaient le passé, revoir la chambre de jadis où elle avait écrit les dernières lignes qu’elle venait de lire,—la chambre toute parfumée par leur amour.
Son cœur battait à larges coups devant cette évocation des jours disparus. Instinctivement, elle joignit les mains; en elle, criait l’angoisse des heures précédant celle où avait éclaté l’épouvantable crise.
Quelques lignes seulement la mentionnaient:
31 juillet.
C’est la guerre! Et il part, mon Max bien-aimé... Comme partent Bernard et tous les autres. Le cauchemar est devenu une réalité...
4 août.
Alors, c’est bien vrai! Il est parti. Mon cœur s’est brisé, et cependant je vis... Il est parti avec le même entrain qui l’animait quand nous nous mettions en route pour Saint-Moritz ou Chamonix, au temps des sports d’hiver.
Après les instants affreux des préparatifs de départ, j’ai senti, une dernière fois, aux mortelles minutes de l’adieu, ses baisers caresser mon visage, mes cheveux, mes yeux, lourds de larmes que je ne voulais pas verser, mes lèvres que je ne pouvais détacher des siennes. Il avait l’air si sûr de la brièveté de la tempête que sa présence me soutenait. Un moment, j’ai cru vraiment que, bientôt, il reviendrait, comme il me l’a répété tant de fois.
—Une promenade de six semaines! Ne t’affole pas! chérie... C’est charmant pour nous de connaître, pendant quelque temps, une existence nouvelle relevée par une certaine saveur de danger... Cela me changera agréablement des financiers et de la Bourse!
Et qu’il était joyeusement convaincu, en me disant cela!
Mais depuis qu’il est loin, la confiance qui me galvanisait s’est évanouie en une poussière que la terrible tourmente emporte.
6 août.
Pas une dépêche. Pas un mot. Oh! ne rien savoir de lui! Quel supplice de toutes les secondes... Où est-il?... Que lui arrive-t-il?... Quatre jours, déjà, depuis qu’il est parti... Si gai! Il y avait en lui une bravoure joyeuse que je ne soupçonnais pas et dont je suis fière, dans ma peine; une sorte de curiosité pour cette vie inconnue qui s’ouvrait devant lui; un oubli absolu du danger, de la mort qui, désormais, va rôder autour de lui...
Ah! Dieu, à cette heure, je l’aime comme jamais, peut-être, je ne l’ai tant aimé!...
8 août.
Rien encore. Comment est-ce que je peux résister à l’angoisse qui me torture jour et nuit? Dans notre home, désert sans lui, je me meus, l’esprit supplicié par la vision des jours finis, de notre dernière semaine d’insouciance, si proche... Et pourtant, déjà si effroyablement lointaine!
Est-il possible qu’il y ait seulement quinze jours que nous vivions grisés par notre bonheur au point de ne pas croire à l’orage qui montait... Quinze jours seulement que nous dînions à Saint-Germain, avec des amis aussi peu inquiets que nous-mêmes. Quinze jours que nous sommes restés tard à écouter les tziganes dans un jardin qui embaumait les roses... Quinze jours que, pendant notre retour en auto, à travers la belle nuit d’été, Max se montrait si amoureux que, pour le taquiner, je prétendais qu’il allait nous faire arrêter par quelque agent pudique.
Et puis, sur notre puérile sécurité, la catastrophe s’est abattue...