HENRI ARDEL
LE
RÊVE DE SUZY
PARIS
LIBRAIRIE PLON
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| La Nuit tombe. 82e édition. | Un vol. in-16. |
| L’Absence. 54e édition. | Un vol. in-16. |
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| L’Aube. 71e édition. | Un vol. in-16. |
| Le Chemin qui descend. 70e édition. | Un vol. in-16. |
| Le Feu sous la cendre. 78e édition. | Un vol. in-16. |
| L’Appel souverain. 64e édition. | Un vol. in-16. |
| L’Imprudente aventure. 70e édition. | Un vol. in-16. |
Les volumes dont le titre est précédé d’un astérisque peuvent être mis entre toutes les mains.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1914.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
LE RÊVE DE SUZY
I
Un souffle d’air vif passa soudain à travers les branches des tilleuls qui ombrageaient l’espace sablé du tennis, et quelques feuilles jaunes voltigèrent découpant leurs taches d’or sur l’horizon bleuté.
La jeune Mme de Berly qui parcourait une revue, nonchalamment assise dans son fauteuil de jardin, eut un petit frisson et, d’un geste de frileuse, serra sur ses épaules le châle de fine laine dont elle était enveloppée.
Elle avait relevé la tête et son regard s’arrêta sur les joueurs de tennis. Eux, ne paraissaient pas soupçonner que les fins de journées en septembre, si belles qu’elles soient, ont des fraîcheurs soudaines qui annoncent la prochaine venue des mauvais jours.
Avec son accent habituel d’indifférence, Mme de Berly interrogea :
— Avez-vous bientôt fini ?… Voici qu’il est quatre heures et demie et il commence à faire froid !
Un éclat de rire, des exclamations entrecoupées par les péripéties du jeu répondirent à la question.
— Froid !… Marthe, pourquoi n’avoir pas voulu jouer avec nous ?… C’est de la chaleur que vous vous plaindriez, alors !
— Attention ! Mademoiselle Suzanne, à vous !… Reculez-vous… Bien !…
— Hourra !… Trente à trente !…
— Nous allons gagner ! jeta Suzanne rayonnante à son partner, Georges de Flers, un beau garçon de vingt-huit à trente ans, mince et blond, d’une extrême distinction dans son costume de laine blanche.
— Mais je l’espère bien !… Quand nous sommes alliés, je me sens capable d’accomplir des merveilles, fit-il en souriant, les yeux attachés sur la balle qui lui arrivait après avoir décrit un arc savant sur le bleu du ciel.
— Avantage pour nous ! s’écria Suzanne dont les yeux bruns étincelaient de plaisir.
Mais soudain, un heureux coup releva la situation de l’autre camp où se défendait vaillamment la sœur de Mme de Berly, Germaine Arnay, en compagnie de son beau-frère, joueur semi-adroit, qui s’adonnait au lawn-tennis par mesure hygiénique, estimant que cet exercice… mouvementé est un préservatif contre l’embonpoint.
Alors la partie se poursuivit, chaudement disputée, car Suzanne était une terrible adversaire pour sa cousine Germaine.
Afin d’être plus libre, elle avait jeté loin d’elle son grand chapeau de paille. Le vent ébouriffait de petites mèches vagabondes autour de son visage d’une fraîcheur éclatante, où l’animation du jeu mettait une flamme plus chaude ; et insensiblement, la rapidité de son allure desserrait l’épaisse torsade de ses cheveux bruns, ondés et souples, qu’elle portait relevés très haut, dégageant la nuque.
Sa main nerveuse tenait très ferme la raquette qu’elle abaissait et relevait, la taille soudain cambrée en arrière. Et de tout son être se dégageait une intense impression de jeune vie, tandis qu’elle courait de côté et d’autre, entraînée par les évolutions de la balle, une légère contraction aux lèvres quand le succès se faisait douteux, de la gaieté plein le regard lorsqu’elle réussissait.
— Avantage partout ! cria Germaine. Suzy, Suzy, prends garde à toi !… Nous allons te battre !…
— Monsieur de Flers, c’est à vous le dernier coup !… Appliquez-vous, je vous en supplie… Il faut absolument que nous gagnions !…, riposta Suzanne qui suivait avec un intérêt ardent le jeu de son partner.
Une dernière fois, la balle partit, rebondit deux ou trois fois de l’un à l’autre joueur, au milieu d’exclamations anxieuses ou triomphantes et soudain alla rouler aux pieds de Germaine dont la raquette l’avait seulement frôlée.
Suzy eut un cri de joie.
— Gagné !… Nous avons gagné ! répétait-elle enchantée.
Un petit souffle haletant entr’ouvrait ses lèvres et elle porta ses deux mains fraîches vers ses joues brûlantes où le sang empourprait la blancheur de la peau.
— Vous êtes contente de moi ? demanda Georges de Flers le regard attaché sur ce jeune visage. Alors je suis amplement récompensé de mes efforts d’adresse.
Une expression de malice glissa dans les yeux de Suzy.
— Oui, je suis très satisfaite. Vraiment, vous êtes en passe de devenir un joueur distingué. Aussi vous accepterai-je toujours dans mon camp, désormais… du moins jusqu’à mon départ ! corrigea-t-elle, tandis qu’un léger soupir de regret soulignait sa phrase.
— Réellement vous partez ? Et dans deux ou trois jours, comme vous le disiez hier à dîner ?
Elle inclina la tête d’un air raisonnable, flattée au fond du cœur du ton d’intérêt de Georges de Flers qui était une célébrité dans la sphère très élégante et très parisienne où il se mouvait. Chez Suzanne, c’était un besoin instinctif de se sentir recherchée ou aimée ; de là venait sa coquetterie inconsciente et naïve.
— Oui, je partirai lundi prochain. Voilà trois semaines que je suis ici ! Il faut bien que j’aille retrouver mon home… Tous m’attendent !… Maman, surtout !
Sa voix avait pris une intonation caressante quand elle avait dit ce mot « maman » qui, sur ses lèvres, semblait tout vibrant de tendresse.
L’absence de sa mère était la seule ombre qui troublât le plaisir qu’elle éprouvait chez Mme Arnay, car elle jouissait comme une enfant de l’existence mondaine et joyeuse menée au Castel, qui contrastait avec la simplicité obligée de sa vie ordinaire.
Georges continuait :
— Y a-t-il réellement trois semaines que vous êtes arrivée ? Le temps passe si vite !… Vous resterez bien quelques jours de plus, par charité, pour m’apprendre à me montrer aussi fort que vous au tennis ?…
Elle secoua la tête. Un sourire relevait ses lèvres.
— Vous êtes en si bonne voie que tout professeur devient inutile ! dit-elle allant à la rencontre de Germaine qui arrivait, sans rancune de sa défaite. Non pas qu’elle jouît du caractère indifférent de sa sœur ; mais elle était incapable de se passionner comme Suzy ; et les distractions mondaines, seules, avaient le don de l’amuser, comme elles suffisaient au bonheur de sa nature frivole.
— Eh bien ! Suzy et Germaine, êtes-vous enfin décidées à revenir ? appela Mme de Berly, de plus en plus frileuse. Je suis littéralement gelée !
— Tout de suite, Marthe, nous voilà ! cria Germaine, fort occupée à remettre dans leur ordre les plis un peu froissés de sa jupe de tennis, tandis que Suzy allait prendre son chapeau, suspendu à un rameau des tilleuls. Elle le mit au hasard ; mais il est des hasards si heureux que Suzy, même mal coiffée, était tout uniment délicieuse, sa fine tête brune enfouie dans un immense chapeau digne d’une vignette de Kate Greenaway.
Les deux joueurs masculins revenaient aussi, armés de leurs raquettes ; et tous, vainqueurs et vaincus, se rapprochèrent de Mme de Berly, déjà debout et prête à regagner le château dont les petites tourelles apparaissaient dans une éclaircie de feuillage, savamment ménagée.
Suzanne avait glissé son bras sous celui de Germaine et toutes deux s’éloignaient, plongées dans une joyeuse causerie faite de mille riens, quand un bruit de voix, des aboiements de chiens les arrêtèrent. D’une allée venant du bois, débouchait M. Arnay en tenue de chasseur, l’air aimable d’un homme satisfait de lui-même, de l’existence en général et de sa chasse en particulier. Deux messieurs, frôlant l’âge mûr, grands financiers comme lui, l’accompagnaient et se découvrirent à la vue de Mme de Berly et des jeunes filles.
— Ici, Myrrha, Saladin, Tob ! appela M. Arnay, fort occupé à rassembler les chiens lancés dans une course effrénée à travers la pelouse.
— Eh bien, messieurs, avez-vous été heureux aujourd’hui ? Rapportez-vous de nombreuses victimes ? interrogea Mme de Berly de sa manière indifférente qui disait qu’elle ne s’intéressait aucunement à sa question.
Mais cette nonchalance lui était si habituelle qu’elle ne troublait personne, surtout M. Arnay qui, content de la soumission de ses chiens, se répandit, de concert avec ses compagnons, en exclamations enchantées sur les péripéties de la journée.
Il parlait la voix forte et gaie, le geste vif, reprochant à son gendre et à Georges de Flers d’être restés auprès des jeunes femmes.
— Comme Hercule aux pieds d’Omphale ! finit-il, satisfait de retrouver encore des souvenirs mythologiques au fond de sa mémoire, maintenant toujours remplie de chiffres.
Puis, interrompant ses réminiscences classiques :
— Ah ! à propos, nous venons de rencontrer le facteur qui faisait sa tournée du soir. Il nous a annoncé des lettres pour les hôtes du Castel.
Suzy, agenouillée dans l’herbe, jouait avec Tob et Myrrha. Elle se releva d’un bond.
— Pour tous ?… Pour moi aussi ? fit-elle repoussant les chiens qui sautaient autour d’elle, mordillant ses gants de Suède.
— Ma chère, je ne crois pas que notre aimable facteur t’ait comprise dans sa nomenclature.
Elle eut une mine désappointée. Georges de Flers la regardait en souriant.
— Mademoiselle Suzanne, que vous êtes exigeante ?… Hier encore vous avez eu une lettre, si je ne me trompe !…
— Oui, mais je devrais en recevoir une tous les jours, puisque… A bas ! Myrrha ! A bas !
Elle écartait le chien, trop expansif dans son affection.
— Puisque six personnes peuvent, à la maison, m’écrire !
— Six personnes ?
— Oui, six ! ni plus, ni moins !… Maman, d’abord ! Oh ! elle m’écrit très souvent ! Puis père… Puis les garçons…
— Les garçons ?
— Certainement, mes deux jeunes frères !… Puis mes deux petites sœurs, les jumelles ! Vous voyez six personnes ! le compte y est !…
Elle regarda Georges d’un air de triomphe. Il se mit à rire et elle aussi. Auprès d’eux, les chasseurs poursuivaient le cours de leurs récits cynégétiques.
— Je comprends alors que votre courrier puisse être aussi volumineux que celui d’un ministre ! dit Georges gravement.
Elle allait répondre, quand Germaine, édifiée sur le mérite des faisans, se lança à la traverse.
— Suzy, viens-tu ? Nous n’avons guère que le temps de nous habiller pour le dîner.
— Crois-tu ? répliqua Suzanne d’un air de doute.
Elle aurait autant aimé regagner le Castel en même temps que les autres promeneurs. Causer avec Georges l’amusait…
Mais Germaine insista et, comme le désir de Suzy lui paraissait difficile à exprimer, elle dut suivre sa cousine. Ce fut sans beaucoup d’enthousiasme.
Les rapports des deux jeunes filles avaient, d’ailleurs, toute la cordialité désirable. Suzy donnait beaucoup, et Germaine s’accommodait fort bien de recevoir ; ce qu’elle faisait, il est vrai, avec l’amabilité qui était chez elle un don naturel.
Tout d’abord, elle avait été un peu surprise et médiocrement charmée de voir combien Suzy attirait l’attention de ce beau Georges de Flers, dont les femmes du monde les plus séduisantes appréciaient fort les hommages. Mais sa nature assez indolente, plutôt bonne, toute de surface, la rendait aussi incapable de jalousie que d’affection véritable.
De plus, en sa qualité de jeune fille très moderne, élevée dans un milieu où la fortune était érigée en divinité, elle n’ignorait pas qu’entre une jolie fille pauvre et une riche héritière — fût-elle même sans beauté, et ce n’était pas son cas ! — aucune rivalité ne pouvait s’établir aux yeux des jeunes gens de son monde, y compris sans doute Georges de Flers.
Alors elle avait pensé que Georges, qui peignait avec un remarquable talent d’amateur, admirait Suzy en artiste, comme un joli modèle…
Et vraiment, il était bien heureux que la pauvre Suzy, sans aucune dot, puisque son père s’était ruiné, eût au moins pour elle son charmant visage !
… Les deux jeunes filles avaient regagné leurs chambres. Bien vite, Germaine se plongea dans les préparatifs de sa toilette du soir : car toute toilette prenait, à ses yeux, la proportion d’une grave affaire.
Suzy, elle, se mit à griffonner une épître à sa mère, toute pleine de mots tendres où elle mettait son cœur aimant, de récits faits avec une drôlerie malicieuse. Et elle était si bien absorbée par sa correspondance, qu’elle tressaillit en entendant Germaine lui crier de la pièce voisine :
— Suzy, es-tu prête ?… Le premier coup de cloche va sonner !
— Non, pas encore ! Mais je ne serai pas longue à me préparer ! fit-elle, enfermant vite sa lettre inachevée dans les profondeurs de son buvard.
En effet, un quart d’heure plus tard, Suzanne était habillée et, debout devant la glace, jetait un dernier regard d’inspection sur sa robe gris pâle, très simple, mais qui drapait sa jolie taille de jeune fille, souple et mince.
Et comme Suzy n’avait aucune raison pour se juger avec une excessive rigueur, elle eut un léger sourire d’approbation en contemplant l’image réfléchie par le miroir.
En réalité, elle attachait bien peu d’importance à son joli visage ; mais enfin, puisque la nature le lui avait donné, elle ne s’en trouvait pas autrement fâchée ; et il ne lui déplaisait pas outre mesure que les autres s’aperçussent qu’elle était fort… passable !
Quand Suzy et Germaine entrèrent dans le salon, Mme Arnay s’y trouvait déjà et parlait avec animation à Marthe de Berly qui paraissait presque un peu sortie de son calme coutumier.
— Ah ! Germaine, fit Mme Arnay, en voyant apparaître sa fille, tu me trouves bien embarrassée. Le courrier de ce soir m’apporte une lettre de lady Graham…
— Elle n’arrive plus après-demain ?
— Elle arrive fort bien au contraire, mais me demande la permission d’amener sa sœur Gladys Tuffton qui est chez elle pour quelques jours…
— Amener Gladys !… Oh ! maman, quelle délicieuse idée !
Mme Arnay eut un geste d’impatience et ses traits se contractèrent légèrement.
— Germaine, tu parles avec une étourderie inconcevable. Tu oublies que j’attends, en même temps que lady Graham, une douzaine d’autres invités qui vont occuper tous les appartements du Castel !… Où veux-tu que j’installe Mlle Tuffton ?… Une jeune fille habituée au plus grand luxe, à tout le confortable anglais !… Deux jours plus tard, la chambre de Suzy eût été libre, puisque ta cousine part lundi, mais je ne puis naturellement écrire à lady Graham de retarder son arrivée…
Suzy qui regardait, à travers les vitres, le ciel empourpré du couchant, se retourna d’un mouvement vif, secouée par une impression pénible. La pensée fugitive lui traversa l’esprit que, peut-être, elle eût dû offrir à sa tante d’avancer son retour à Paris… Mais le sacrifice lui semblait dur, car le programme des distractions réservées aux nouveaux hôtes du Castel s’annonçait fort séduisant ; et la petite Suzy avait bonne envie de jouir jusqu’au bout de « ses vacances », comme elle disait.
Elle n’eut pas d’ailleurs le loisir d’hésiter longtemps, car la colonie masculine du Castel entrait dans le salon, au moment même où retentissait l’annonce du dîner.
Durant tout le repas, Germaine se montra d’une animation qui la transformait, grâce à la perspective de voir Gladys Tuffton arriver au Castel.
Tous les étés durant la saison des eaux ou des bains de mer, Germaine s’improvisait une amie qu’elle ne nommait plus que « ma chérie », après deux jours de connaissance, adorait tout l’hiver suivant, négligeait un peu au printemps, et oubliait tout à fait, l’été revenu, pour une nouvelle affection. Le cœur de Germaine était une manière d’omnibus. Tous pouvaient y rentrer et tous en sortaient avec la même facilité qu’ils y pénétraient.
De Deauville, elle était revenue enthousiasmée de Gladys Tuffton. Aussi se prit-elle à vanter les mille et une perfections de la jolie étrangère, à dresser la liste des plaisirs qu’elle pensait lui offrir.
Suzy écoutait, forcément silencieuse, puisque l’on parlait d’une inconnue pour elle ; et elle éprouvait un soupçon d’impatience à voir combien Georges de Flers appréciait la beauté de Gladys Tuffton que, lui aussi, avait rencontrée et admirée à Deauville. Puis il lui restait l’appréhension irraisonnée que la question d’un appartement pour Gladys fût de nouveau soulevée ; car elle devinait, à un certain pli plus accentué des sourcils de Mme Arnay, qu’aucune solution agréable n’était venue calmer ses inquiétudes de maîtresse de maison, réputée impeccable.
Un mot de Germaine ramena ce malencontreux sujet, après le dîner, tandis que les hommes fumaient dans le billard.
— Eh bien, maman, avez-vous découvert une combinaison pour recevoir Gladys ?
— Certes non ! Je ne sais à quoi me résoudre !… Je ne vois aucun arrangement convenable !… Et j’en éprouve d’autant plus de contrariété que lady Graham est une femme charmante, une nouvelle relation pour moi, que je désire beaucoup lui être agréable… Mais la seule pièce possible à offrir était la chambre de Suzy et je ne puis en disposer !…
Elle avait parlé d’une façon irréfléchie, emportée par son impatience, sans songer que Suzy l’entendait. Mais l’aveu n’en était que plus expressif.
La jeune fille tressaillit. Une rougeur lui empourpra le visage ; et dans la révolte de sa fierté, toutes ses hésitations disparurent. Bravement, elle dit, forçant un petit sourire à éclairer ses lèvres :
— Ma tante, rien ne me serait plus facile que de partir demain. J’ai bien profité de votre bonne hospitalité et je serais très heureuse de pouvoir vous obliger aussi facilement…
Sa voix fraîche avait résonné très nette. Mme Arnay la regarda un peu embarrassée ; au fond du cœur, enchantée de voir qu’elle allait au-devant de son secret désir.
— Mais, mon enfant, je serais désolée de te voir revenir à Paris plus tôt qu’il n’était convenu…
Le ton de Mme Arnay était d’une parfaite politesse, car son instinct de femme du monde ne l’abandonnait jamais, mais il manquait tout à fait de conviction. C’était par pure convenance qu’elle n’acceptait pas, aussitôt faite, la proposition de la jeune fille.
Suzy le sentit, et ses paupières devinrent lourdes comme si des larmes s’y amoncelaient. Mais elle continua pourtant :
— Je vous en prie, ma tante, acceptez sans scrupule ma proposition. Maman, je le sais bien, sera fort heureuse de recevoir une dépêche lui annonçant que j’irai l’embrasser quelques jours plus tôt.
— C’est vrai ! C’est vrai… fit Mme Arnay qui ne protestait plus. Puis, ton oncle se rend demain à Paris pour une réunion d’actionnaires… Tu voyagerais avec lui. Ce serait…
Elle corrigea sans même s’en apercevoir :
— Ce sera très bien ainsi.
Des profondeurs du fauteuil où elle était pelotonnée, Mme de Berly approuva :
— C’est en effet la meilleure combinaison. Suzy est raisonnable, elle ne tient pas outre mesure à vos mondanités et ne se plaindra de retrouver son cher home !… N’est-il pas vrai ? Suzy.
— Oh ! certainement ! répliqua la jeune fille avec une imperceptible amertume dans la voix.
Sans doute, elle était raisonnable, comme le disait si bien Mme de Berly. Mais enfin elle possédait seulement la sagesse de ses dix-huit ans… Ce dont personne ne paraissait se douter.
Germaine, cependant, en sa qualité de jeune fille, eut l’intuition du regret que pouvait éprouver se cousine. Mais elle était trop insouciante pour s’y arrêter, et, de plus, la pensée de Gladys l’occupait toute. Elle dit avec étourderie :
— Quel dommage, Suzy, que tu partes juste au moment où nous allons avoir tant de plaisirs au Castel !
Suzy s’efforça de sourire gaiement.
— Que veux-tu ?… Il est mieux, je crois, qu’il en soit ainsi. Après tant de distractions, ma vie à Paris m’aurait peut-être paru bien monotone !
Georges de Flers, qui en compagnie de M. de Berly avait abandonné le fumoir, se retourna brusquement aux paroles de Suzy.
Et comme Mme Arnay appelait Germaine pour lui demander un renseignement, il se rapprocha de la jeune fille, restée un peu à l’écart.
Accoudée sur la table, elle feuilletait un album de vieilles gravures ; et la lumière de la lampe, rose à travers l’abat-jour, baignait d’une clarté douce son profil devenu pensif, où les lèvres avaient pris une petite contraction triste.
— J’ai mal compris, n’est-ce pas ?… Il n’est pas vrai que vous avanciez votre départ ? demanda-t-il d’un ton de vif intérêt qui détendit tout à coup le cœur de Suzy.
A aucun prix, elle n’eût voulu laisser supposer qu’elle quittait le Castel parce qu’elle s’y sentait gênante.
— Vous avez bien entendu, au contraire. Mais je ne puis le regretter : maman était désireuse de me revoir, et moi, je suis toujours heureuse auprès d’elle ! fit-elle sans lever les yeux, continuant de tourner les pages du livre.
— Suzy en moins, tout s’organise très bien ! fit tranquillement, à l’autre bout du salon, Mme Arnay, très occupée des arrangements qu’elle discutait avec ses filles.
Georges de Flers releva la tête, secoué par un tressaillement brusque, aussi froissé que si lui-même se fût senti importun, d’autant plus qu’à cette heure, il était réellement séduit par le charme délicieux de Suzy.
Elle n’avait pas bougé, le regard toujours attaché sur les gravures ; mais ses lèvres tremblaient un peu…
Il se pencha vers elle, et, respectueux, la voix légèrement assourdie, avec une intonation presque affectueuse, il dit :
— Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous assurer qu’il me semble très… dur, de n’avoir aucunement le droit d’insister pour que vous prolongiez votre séjour ici ?
Cette fois, elle leva vers lui son regard clair et un frêle sourire lui vint aux lèvres :
— Je vous remercie de me dire cela ! fit elle de sa jolie manière franche. C’est un enfantillage de ma part ; mais j’aime bien à me sentir regrettée !
— Vous le serez beaucoup ! répliqua-t-il avec une spontanéité qui amena une légère flamme sur les joues de Suzy.
Jamais Georges de Flers ne lui avait encore ainsi parlé, surtout avec cet accent. En cette minute, où une impression d’isolement l’étreignait, elle en éprouva une étrange douceur, presque une joie ; et dans un brusque élan de gratitude, son jeune cœur s’entr’ouvrit soudain à celui qui avait compris sa détresse.
Sur la prière de sa tante, tout à fait rassérénée et fort gracieuse, elle était allée, comme chaque soir, s’asseoir au piano ; et, comme chaque soir aussi, Mme Arnay, après avoir beaucoup insisté pour entendre de la musique, n’écoutait pas et causait avec ses filles.
Dans le billard, les hommes exerçaient leur adresse en des coups très savants et le bruit sec des billes qui se heurtaient troublait parfois le jeu de Suzy.
Georges de Flers, réclamé par M. de Berly, avait été les rejoindre. Mais quand résonnèrent les premières notes d’une romance de Schumann, il rentra dans le salon et vint prendre place dans le fauteuil placé à l’ombre du piano à queue.
Sans cesser de jouer, Suzy tourna un peu la tête vers lui, une question dans le regard.
— Accordez-moi la grâce de vous écouter ici, dans ce petit coin paisible… puisque c’est la dernière soirée ! J’aime infiniment à vous entendre interpréter cette mélodie ! fit-il d’un ton de respectueuse prière.
C’était chez lui une grande séduction que cette manière de toujours s’adresser à une femme comme il eût parlé à une souveraine.
Très beau aussi — d’une beauté élégante et finement régulière — il portait avec une aisance spirituelle ce qualificatif dangereux.
Vraiment, Georges de Flers avait beaucoup reçu pour sa part. Un sens artistique très développé comme en faisaient foi les toiles qu’il signait et dont la réputation était chose acquise, sans que sa grande fortune eût facilité beaucoup cette célébrité ; une imagination volontiers enthousiaste et généreuse — contenue, d’ailleurs, par une raison toujours maîtresse d’elle-même qui jugeait des choses avec un sang-froid fort imprégné de scepticisme ; une intelligence souple et vive, sinon profonde, le rendant capable de s’intéresser à toutes les questions qui restent lettre close pour le vulgaire.
Bien moderne par ses goûts de luxe raffiné, il l’était aussi par son dilettantisme délicat. Toujours curieux d’impressions neuves, il les recherchait avec une nonchalance de blasé, mais les appréciait en artiste quand elles venaient à lui et en subissait le charme, volontairement dédaigneux de l’analyser.
Au demeurant, un homme du monde, dont la supériorité d’esprit s’imposait, très séduisant sans effort et sans banalité.
Et ainsi le jugeait Suzanne — suivant en cela l’opinion générale.
D’un léger signe de consentement, elle avait accueilli sa prière. Elle continua de jouer ; mais de savoir Georges de Flers près d’elle, intéressé à ce qu’elle faisait, une sensation d’allégresse très douce l’enveloppait, dissipant la tristesse éveillée dans son jeune cœur par les froissements de la soirée. Et comme si la musique eût bercé sa confuse rêverie, tant que ses doigts errèrent sur les touches d’ivoire, Suzy se sentit heureuse et ne pensa plus à rien désirer ni regretter.
II
Suzy, distraitement, son chapeau mis, finissait d’attacher sa veste de drap, les yeux perdus vers la campagne qui fuyait vers l’horizon en un lointain lumineux. Et elle regardait toute sérieuse, avec un regret d’enfant à la pensée que, dans quelques heures, elle allait être enfermée entre les hautes murailles d’une maison parisienne. Seulement, elle pensait aussi que sa mère l’y attendait, et cette idée-là était pour son cœur aimant la meilleure des consolations.
Déjà arrivait jusqu’à elle le piétinement des chevaux qu’on attelait. Près de la voiture, elle apercevait ses bagages descendus, tout prêts à être emportés ; dans la pièce voisine de sa chambre, résonnait le pas de Germaine qui revêtait sa toilette de sortie. Car il avait été décidé que tous les hôtes du Castel accompagneraient Suzy au chemin de fer « comme une garde d’honneur ! » avait-elle remarqué en riant, et son rire était sans amertume.
Le sommeil de la nuit avait engourdi en elle les impressions pénibles éprouvées le soir précédent, et mis dans son cœur une singulière indulgence pour les gens et pour les choses.
D’ailleurs, Mme Arnay, satisfaite de la tournure prise par les événements, avait déployé à l’égard de Suzy toutes les richesses de son amabilité ; peut-être parce que, dans le secret de sa pensée, elle ressentait un vague remords d’avoir écarté avec tant de désinvolture l’enfant qui la gênait.
Puis, vraiment aussi, elle portait une certaine affection à Suzy qu’elle jugeait même une petite personne fort agréable à posséder chez soi, — sauf les circonstances imprévues ! — d’abord à cause de son charmant caractère toujours égal, puis de son délicieux visage, décoratif dans un salon : enfin de son talent de musicienne dont Mme Arnay usait volontiers pour la distraction de ses invités.
Aussi, durant toute cette dernière matinée de la jeune fille au Castel, à chaque occasion, s’était-elle montrée prodigue de sourires, de paroles aimables, si bien que Suzy, toujours avide de sympathie, avait facilement cru au regret exprimé par sa tante de la voir partir.
Maintenant, ses derniers préparatifs achevés, elle restait devant la fenêtre ouverte, le visage caressé par une brise tiède, et elle pensait à toutes sortes de choses.
Oui, Georges de Flers disait vrai, la veille : les trois semaines passées au Castel s’étaient écoulées bien vite, avec une rapidité de songe heureux !… Oh ! oui, très vite !…
Un à un, elle revoyait tous les incidents des derniers jours vécus : les causeries, les promenades, les réunions du soir et, pour la première fois, elle s’apercevait combien Georges de Flers était lié à tous ses souvenirs.
Jusqu’au jour où Suzanne s’était trouvée avec le jeune homme au Castel, elle l’avait surtout connu d’en entendre parler par Germaine qui le voyait sans cesse dans le monde et chez sa mère où, comme ami intime de M. de Berly, il était fort souvent reçu.
Et, habituée par son éducation — aussi par la force des circonstances — à tenir la vie pour une aventure sérieuse, Suzy avait toujours considéré, avec un étonnement où il entrait un peu de dédain, cet homme de trente ans, dont le seul plaisir était la règle, et qui dépensait au hasard de son caprice, avec une parfaite insouciance, sa fortune, son temps et son intelligence.
Mais soudain, elle l’avait rencontré au Castel où l’intimité de la vie de campagne les avait rapprochés. Et un beau jour, sans qu’elle sût comment la chose s’était faite, elle avait vu ses préventions évanouies et accepté, sans le moindre regret, d’être l’objet des attentions de Georges de Flers.
Sa petite vanité féminine s’accommodait fort bien des soins dont il l’entourait délicatement. Satisfaite, amusée, elle les accueillait sans y attacher d’importance, les trouvant même, après tout, très naturels, car dans l’idée de Suzy, c’était un principe fondamental que les hommes fussent les dévoués serviteurs des femmes.
Pourtant, voici qu’elle trouvait soudain un indéfinissable plaisir à se rappeler l’attitude empressée du jeune homme auprès d’elle ; à se rappeler surtout la façon dont il lui avait parlé la veille, le soir, dans le salon, quand elle était triste. Seul, il avait compris sa peine secrète ; comme seul, elle le devinait, il regrettait réellement qu’elle s’éloignât.
— Il a été bon, très bon !… Je ne l’oublierai pas ! murmura-t-elle.
Elle avait parlé presque bas. Cependant, le son de sa voix la fit tressaillir, l’arrachant à sa rêverie ; et elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle comme si l’on eût pu l’entendre. Puis, soudain, confuse de ce qu’elle pensait, elle sortit rapidement de sa chambre pour aller en bas, au milieu de tous, attendre l’instant du départ.
Mais ni Germaine, ni Mme de Berly n’étaient encore sorties de leurs appartements, et Suzanne vit seulement Mme Arnay qui, toute à ses préparatifs de réception, promenait à travers les galeries les plis de sa longue robe.
— Ah ! Suzy, te voilà prête !… Si cela ne te dérange pas, mon enfant, je donnerai l’ordre que l’on commence à arranger ta chambre pour Mlle Tuffton… Nous avons si peu de temps !…
— Faites comme il vous sera plus commode, tante, dit Suzy dominant la sensation désagréable éveillée en elle par cette prise de possession très prompte.
Mme Arnay eut un aimable sourire de remerciement et, comme elle pratiquait le système des compensations, elle poursuivit :
— Ma chère petite, fais donc demander au jardinier de te cueillir quelques fleurs. Je sais que tu les aimes beaucoup !… Ce sera pour toi un souvenir du Castel !
— Oh ! merci, tante. Mais il est inutile de déranger personne ! Je puis bien faire ma récolte moi-même !…
— Bien, bien, mon enfant, je te laisse alors. Dans un instant, j’irai t’embrasser pour te faire mes adieux !…
Suzy, heureuse d’occuper ses derniers moments d’attente, sortit de la maison après avoir pris, dans le vestibule, un panier pour y déposer ses fleurs.
Devant le perron, M. de Berly et Georges de Flers arpentaient l’allée, dégustant leurs cigares. Tous deux s’arrêtèrent en voyant apparaître Suzy.
— Vous avez l’air du petit Chaperon rouge avec votre panier, Suzanne. Il ne vous manque que le traditionnel pot de beurre !… Où allez-vous ainsi ? demanda M. de Berly.
— Chercher des roses !… Voire même toute autre fleur.
Georges jeta aussitôt son cigare et se rapprocha de Suzy.
— Est-il possible de vous aider dans votre moisson ? mademoiselle. Je vous serais très reconnaissant, dans ce cas, si vous daigniez accepter mes services.
Réellement, pour couper quelques tiges, Suzy n’avait pas le moindre besoin de Georges de Flers. Mais elle était douée d’un petit brin de coquetterie, et elle jugeait agréable de s’entendre prier. Vraiment aussi, depuis la veille, Georges ne lui paraissait plus un étranger ; presque un ami, au contraire.
Par acquit de conscience, elle commença pourtant, d’un ton d’indécision drôle, s’adressant à son cousin :
— J’ai peur, Charles, que vous ne m’en vouliez si je vous prive de la compagnie de M. de Flers.
— Suzanne, que votre délicatesse se rassure ! Un homme en société avec son cigare n’est jamais seul… Allez faire votre cueillette !… Mais dépêchez-vous, car dans dix minutes, il faut partir si vous ne voulez manquer votre train.
Tout bas, Suzy pensa qu’elle n’eût pas été très, très fâchée de ce contretemps… Ses regrets se réveillaient plus vifs à mesure qu’approchait le terme de son séjour au Castel.
Sa gaieté avait disparu. Elle ne causait plus, montrant, sérieuse, à Georges, les fleurs qu’elle désirait et qu’il coupait pour elle.
— Voulez-vous encore cette rose ?… Voyez comme elle est veloutée !
— Oh ! oui !… Je veux bien.
Elle pensait :
— Pourquoi cette Gladys Tuffton arrive-t-elle ?… Je serais encore restée trois jours !… Puisque maman le permettait…
— Comme vous êtes grave ! mademoiselle Suzanne, dit Georges de sa voix caressante.
Elle répliqua vite, confuse, comme s’il eût pu deviner à quoi elle songeait :
— Je suis toujours ainsi les jours de départ !… Je déteste les départs !… Je trouve le mot d’« adieu » très difficile à prononcer !
— Moi aussi parfois !… Mais il y avait longtemps que je ne l’avais aussi bien compris qu’aujourd’hui !
L’éclat rose du visage de Suzy s’accentua de cette fugitive rougeur que Georges aimait à y voir naître, car elle était une satisfaction pour ses yeux d’artiste.
Pourtant elle répondit un peu moqueuse — peut-être afin de cacher qu’elle était charmée :
— Quelle jolie chose que la politesse !
Il fit un geste pour l’arrêter, mais elle continuait, tout en rassemblant, d’un air raisonnable, ses fleurs en bouquet :
— C’est très aimable à vous de me parler comme vous le faites ! Mais je sais bien que les absents sont vite oubliés !… Toujours il en arrive ainsi !
— Êtes-vous déjà désillusionnée à ce point ? mademoiselle Suzanne.
— Je parle par ouï-dire, parce que je me souviens de ce que j’ai entendu déclarer par des personnes d’expérience !
Elle disait cela avec son joli accent malicieux, en revenant vers le perron où se montraient Mme de Berly et Germaine en tenue de promenade, tandis que la voiture approchait.
Georges s’inclina un peu vers elle et, souriant, de son grand air de respect chevaleresque :
— Mademoiselle Suzanne, dit-il, même les personnes d’expérience peuvent se tromper, faites-moi, je vous en prie, cette grâce de le croire… Au moment des adieux, aucune grâce ne se refuse !… Et veuillez être certaine que tous ici — moi le premier ! — nous sentirons très souvent votre absence… Accordez-vous un peu de confiance à mes paroles ?
— Oui ! répondit-elle toute rose. Et elle atteignit les dernières marches du perron où la société du Castel était rassemblée.
Alors ce fut l’agitation du départ, l’adieu aimable et banal de Mme Arnay. Puis, le trajet vers la gare parcouru sur la route bordée de peupliers, puis les serrements de mains vite échangés, avec des paroles rapides, à la vue du train qui s’avançait en grondant vers la petite station, enfouie dans la verdure de ses bois ; enfin un dernier regard de Suzy vers ceux qui restaient, au moment où la machine s’ébranlait sous un panache de fumée floconneuse… Ce fut Georges qu’elle vit le dernier…
— Ma chère, je te demanderai la permission de revoir quelques notes, fit M. Arnay, aussitôt qu’il fut installé dans le wagon avec la jeune fille. Si tu as un livre, ne te gêne aucunement pour en user, je te prie.
Mais Suzy ne désirait pas lire. Après avoir bien vite assuré son oncle qu’il pouvait sans scrupule examiner toutes les notes possibles, elle demeura immobile, bercée par le mouvement régulier du train, la tête un peu renversée sur le drap du wagon, regardant fuir la campagne.
Le soleil avait disparu sous un léger brouillard. Le bleu du ciel se fondait en des teintes gris de perle, très douces ; et d’un œil distrait, Suzy considérait les larges plaines soudain coupées par les bois dont la verdure s’ombrait de tons pourpre, jaune d’or, couleur de rouille.
A mesure qu’elle s’éloignait du Castel, les impressions qu’elle en emportait perdaient de leur intensité, prenaient peu à peu le vague du souvenir, et la pensée du home où elle était désirée, l’image de sa mère emplissaient tout son esprit…
C’est que pour sa mère, Suzy n’éprouvait pas seulement la tendresse spontanée de l’enfant, mais aussi un étrange sentiment d’estime, d’admiration même à la voir toujours vaillante en dépit des amertumes supportées, de l’avenir incertain.
Mme Douvry n’était pas de celles qui se reprennent après s’être données. Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, elle avait été la femme invinciblement dévouée de celui qu’elle avait choisi quand elle était une toute jeune fille, ayant dans le bonheur une aveugle foi. Et leur mutuelle affection avait été si profonde, que ni soucis, ni déceptions, ni chagrins n’avaient pu désunir leurs âmes confondues.
Il avait été un chercheur, aimant les entreprises aventureuses où l’entraînait son esprit curieux. Sa position d’ingénieur le lui permettant, il avait recherché de préférence les missions lointaines et difficiles à l’étranger. Elle l’avait suivi partout, l’entourant sans cesse de sa tendresse, cherchant à l’arrêter — inutilement d’ailleurs — quand elle le voyait séduit par une de ces affaires hasardeuses où, trop désintéressé, trop confiant, inhabile aux spéculations, il avait trouvé la ruine…
Puis quand ils étaient revenus en France, à la suite d’un désastre financier à New-York, où s’en étaient allés les débris d’une fortune jadis considérable, c’est elle encore qui, le voyant épuisé, malade, découragé, avait su, une fois de plus, relever son énergie. Par sa douce influence aussi, elle l’avait empêché de refuser, dans une première révolte de sa fierté, la modeste position que son beau-frère, M. Arnay, le pressait d’accepter, avec cette insistance protectrice de ceux qui ont toujours réussi.
De toutes leurs joies, de leurs rêves, de leurs espoirs, l’amour seul avait survécu. Mais chez Mme Douvry, il avait pris quelque chose d’involontairement maternel, comme si elle eût senti que pour son mari, elle était la force sereine où il allait retremper son âme irritée et malade.
Avec une infinie délicatesse, elle s’efforçait d’écarter de lui tous les froissements, de calmer les susceptibilités de son orgueil sensible à la plus légère blessure, d’adoucir la souffrance nerveuse qu’il éprouvait en s’astreignant à un travail de bureau, régulier et mécanique, lui qui avait si passionnément aimé les grands horizons.
Et ainsi, dans une atmosphère de douceur et de paix, les enfants avaient grandi, entourés d’amour maternel, à tel point que jamais ils ne s’étaient heurtés à aucune des rudesses de la vie.
Mais, par une singulière intuition, Suzy, qui n’était encore qu’une joyeuse petite fille ne connaissant pas le chagrin, devinait dans le sourire mélancolique de sa mère l’indicible tristesse, la lassitude des espoirs trompés, un profond détachement d’elle-même, de toute joie personnelle… Et une angoisse poignante saisissait son cœur, quand elle pensait que rien au monde ne pourrait rendre à Mme Douvry les illusions perdues, ne pourrait empêcher que sa vie n’eût été faite surtout d’épreuves.
Quand cette idée lui venait, réveillée en elle par un mot, un regard de Mme Douvry, jamais elle n’en disait rien ; mais alors elle se penchait vers sa mère, et dans un baiser, d’un petit ton d’enfant, elle murmurait bien bas : « Comme je vous aime ! maman, ma chérie… » ; ayant l’instinct que sa tendresse était un baume pour l’âme meurtrie de la pauvre femme.
— … Suzanne, ma chère, le temps ne te paraît pas trop long ? Je suis désolé, mon enfant, d’être pour toi un compagnon de voyage aussi peu agréable ! D’ailleurs, nous approchons.
Suzy avait tressailli aux paroles de M. Arnay, tant sa pensée était loin du wagon qui l’emportait.
— Je suis trop polie pour m’ennuyer jamais avec moi-même, mon oncle ! fit-elle gaiement.
Une impatience d’arriver la secouait, et son pied battait, nerveux, le tapis, tandis que son regard plongeait toujours au dehors par la vitre ouverte.
Ce n’était plus la campagne déserte qu’elle entrevoyait dans une vision rapide ; mais des habitations plus nombreuses, groupées les unes près des autres. Puis apparut la masse immense de Paris, d’abord lointaine et confuse, plus nette peu à peu, laissant distinguer les maisons grises, la ligne des rues, les arbres grêles, poudrés de poussière, dominés par les hautes cheminées dont le souffle montait vers le ciel assombri… Tout cela, jusqu’au moment où, enfin, avec un sifflement éperdu, la machine haletante s’engouffra dans la gare et s’arrêta.
Suzy avait bondi hors du train, plus qu’elle n’en était descendue ; et, à travers la cohue des voyageurs, elle se glissait, entraînant M. Arnay, étourdi de sa vivacité.
D’un coup d’œil, elle aperçut le doux visage cherché ; auprès, deux petites têtes blondes, telles des gravures anglaises, fraîches sous la paille sombre des grands chapeaux. Et avant que M. Arnay eût compris pourquoi sa nièce le quittait d’aussi brusque façon, Suzy était déjà au cou de sa mère, l’embrassant follement sans nul souci du monde qui l’entourait, s’arrachant de ses bras, seulement pour mettre, au hasard, des baisers sur les yeux, sur les joues, sur les cheveux des jumelles, partout où elle en trouvait la place.
La voix de son oncle, un peu railleuse, l’arracha à ses effusions.
— Mon Dieu, Suzy, c’est à croire que tu arrives d’un voyage de plusieurs années !… T’ennuyais-tu donc si fort avec nous ?
Elle tourna vers lui ses yeux brillants de plaisir, où glissait un reproche.
— Oh ! vous savez bien que non ! mon oncle.
M. Arnay, rapidement, de son allure d’homme toujours pressé, expliquait à sa belle-sœur pourquoi il ramenait Suzy plus tôt qu’il n’était convenu ; vantait la bonne grâce avec laquelle la jeune fille s’était prêtée à ce retour précipité. Puis, son rôle d’oncle rempli, il s’éloigna à la hâte, se précipitant dans son coupé qui l’emmenait à ses affaires.
— Mère, nous revenons à pied, n’est-ce pas ? demanda Suzy. Je voudrais refaire connaissance avec Paris !
Mme Douvry se prêta volontiers à ce désir. Et Suzy s’en alla à ses côtés, rieuse, animée, un peu étourdie par le mouvement et le bruit des voitures, le frôlement perpétuel des passants dont elle était déshabituée.
Sans cesse, elle levait les yeux vers sa mère, pour avoir le plaisir de rencontrer encore le regard singulièrement lumineux de Mme Douvry, un regard profond de femme qui a beaucoup pleuré. Mais en même temps, elle remarquait la pâleur délicate de ce cher visage et son cœur se serrait un peu. Tendrement, elle dit :
— Mère, vous auriez eu grand besoin de respirer le bon air du Castel !… Je suis honteuse de penser que moi seule, j’en ai joui !…
Mme Douvry eut un sourire.
— Ma chérie, j’ai passé le temps où l’on a de belles couleurs… Il faut laisser cela aux petites filles comme toi et les jumelles.
Suzy n’ose pas insister. Mais, caressante, elle glissa son bras sous celui de Mme Douvry et entama une série de questions sur son père. Semblait-il toujours triste, comme Mme Douvry l’avait écrit au Castel ?… Pourquoi était-il ainsi ?… Avait-il un sujet de préoccupation ?… Et les garçons, que disaient-ils de voir approcher le terme des vacances ?… Et les jumelles, qu’avaient-elles fait pendant l’absence de leur sœur aînée ?
Suzy interrogea jusqu’au moment où, satisfaite des réponses de Mme Douvry, elle commença les récits de son séjour au Castel, trouvant un plaisir si évident à en faire revivre les souvenirs assez mondains, que Mme Douvry dit tout à coup, avec un sourire amusé :
— Je ne savais pas ma Suzy désireuse à ce point de distractions ! Je commence à craindre qu’elle ne juge un peu dur d’être revenue au bercail, où une calme existence l’attend.
— Mère, ne parlez pas ainsi… J’ai beaucoup aimé mes vacances au Castel, oui, beaucoup !… Mais je suis très heureuse de me retrouver auprès de vous… Même, maintenant que je vous ai à côté de moi, je ne comprends pas comment j’ai pu rester trois semaines loin de vous, sans vous embrasser !
Et Suzy disait vrai… Sa jeune âme s’épanouissait dans la joie du retour. Elle ne regrettait plus le Castel. L’image même de Georges de Flers devenait, en ce moment, pour elle, incertaine et fuyante !…
Avec un plaisir d’enfant, elle revoyait son home, sa petite chambre, le salon où, le soir, de si bonnes heures s’écoulaient quand tous s’y trouvaient réunis. Elle y contemplait, les yeux ravis, l’aspect harmonieux des tentures, jadis rapportées de Stamboul, sur lesquelles se détachait, çà et là, le feuillage effilé d’un palmier dans une jardinière de bronze ; le piano à queue sous sa couverture drapée ; les bibelots et les livres disséminés sur les tables…
Sur un petit chevalet, elle aperçut soudain une toile qu’elle ne connaissait pas ; une mélancolique tête de femme, d’une étrange intensité d’expression.
— Maman, qu’est-ce que cela ?… Ce visage me fait tout de suite songer à la Melancholia, de Dürer, que j’aime tant !… Qui a peint cette toile ?
— Chérie, n’as-tu pas dit bien souvent devant André Vilbert que tu désirais posséder une œuvre du genre de cette Melancholia ?… Il t’a entendue et…
— Cher vieil André, que c’est aimable à lui !… Savez-vous, mère, que je suis fière qu’il ait employé pour moi les rares instants de liberté que lui laissent ses travaux d’architecture !
Une des jumelles intervint gravement :
— Suzy, pourquoi dis-tu « vieil André »…? M. Vilbert n’est pas vieux du tout… Il a déclaré l’autre jour à papa qu’il avait vingt-sept ans, et papa a répondu : « Que vous êtes heureux d’être jeune ! »
Suzy se mit à rire :
— C’est vrai ! Je me trompe, en effet… Mais M. Vilbert est si raisonnable, si sérieux, si grave, que la confusion est permise. Oh ! maman, l’avez-vous bien remercié pour moi ?
— Oui, Suzy, mais tu pourras le remercier toi-même, car je pense qu’il viendra ce soir nous faire sa visite de chaque semaine… Si toutefois sa timidité ne s’effarouche pas de l’idée que tu pourras louer son œuvre !…
— J’espère que non… Pourtant, mère, — c’est très mal ! je ne serais pas autrement fâchée de lui produire, pour une fois, l’effet d’un épouvantail, afin que rien ce soir ne vous enlève à moi !… Quand André Vilbert est là, vous êtes occupée à le faire causer et je ne puis plus vous avoir !…
En effet, Mme Douvry accueillait toujours affectueusement André Vilbert parce qu’elle avait, en même temps, de l’estime pour sa nature intelligente et sérieuse, presque austère, et de la compassion pour la vie solitaire qu’il menait à Paris où il ne possédait aucune famille.
Autrefois, M. Douvry avait beaucoup connu le père d’André qui était un homme très savant et très modeste. Puis son existence aventureuse l’avait entraîné au loin ; et c’était le hasard seul d’une rencontre qui l’avait mis en présence du fils de son ancien ami, cinq ans plus tôt, à son retour d’Amérique.
Le jeune homme étudiait alors l’architecture aux Beaux-Arts. Il eût passionnément souhaité de s’adonner tout entier à la peinture. Mais sa mère restait veuve, avec une très petite fortune. Craintive par nature, ébranlée par la mort de son mari, elle s’était épouvantée de voir André entreprendre une carrière qui n’en était pas une à ses yeux, mais seulement un passe-temps d’homme riche, dont M. Vilbert, d’ailleurs, s’était toujours efforcé de détourner le jeune homme. Et André, devant l’inquiétude de sa mère, avait cédé, parce qu’il lui avait semblé être de son devoir de le faire…
Il n’en avait pas moins poursuivi ses chères études. Dans l’architecture, le côté artistique ; et ses travaux avaient été si remarquables, qu’à peine sorti de l’école des Beaux-Arts, il avait trouvé place chez l’un des premiers architectes de Paris, qui était en même temps un archéologue de haute réputation.
Et depuis cinq années, André venait chercher l’illusion d’une famille auprès des Douvry ; toujours discret, silencieux par goût et par timidité, considéré par tous les enfants, à commencer par Suzy, comme une sorte de frère aîné, très bon, mais un peu froid, d’une excessive réserve.
Mme Douvry avait porté un jugement téméraire en supposant que la bravoure d’André faiblirait devant la perspective des remerciements de Suzy. Comme les derniers coups de neuf heures tintaient, le jeune homme fit son apparition dans le salon.
— Bonjour, André !… Bonjour, monsieur Vilbert !…
Les exclamations s’entre-croisaient tandis qu’il saluait successivement les hôtes de la pièce. Ce fut devant Suzy qu’il s’arrêta en dernier.
— Mademoiselle Suzanne !… Je n’osais pas encore espérer vous voir ce soir ! Il me semblait que l’on ne vous laisserait plus partir du Castel ! dit-il serrant la main menue qu’il enfermait toute dans la sienne.
— Vraiment ?… Cela ne vous est pas trop désagréable que je sois revenue vous tourmenter ? demanda-t-elle, rieuse.
Sa voix fraîche avait une intonation si gaie que M. Douvry laissa retomber la revue qu’il lisait, et son visage sombre et fatigué s’éclaira un moment.
— Oh ! monsieur Vilbert, poursuivit-elle, combien vous avez été aimable de peindre pour moi une œuvre telle que je les aime ! Votre Melancholia… vous me permettez de baptiser ainsi votre toile, n’est-ce pas ?… votre Melancholia est déjà une amie pour moi ! J’ai tant de plaisir à la regarder !
Une fugitive rougeur courut sur les traits rudement dessinés du jeune homme.
— J’ai profité de quelques moments de liberté et je suis tout récompensé si j’ai pu vous être agréable !
— Vous me l’avez été extrêmement ! Je voudrais qu’il me fût possible de faire quelque chose pour vous le montrer…
Sans doute André était dans un jour de courage, car il osa demander :
— Alors, si je vous adressais une requête, si je vous priais de faire un peu de musique dans le courant de la soirée, vous consentiriez peut-être…?
Et bien vite, timidement, comme pour excuser sa hardiesse, il ajouta :
— Il y a si longtemps que je ne vous ai entendue !
Tout de suite, Suzy se leva de la place qu’elle occupait près de sa mère et alla s’asseoir au piano. Puis, malicieusement amicale :
— Monsieur Vilbert, dit-elle, les désirs des artistes sont des ordres pour les humbles mortelles !… Me voici prête à vous exécuter tout ce que vous me demanderez…
André l’avait suivie. Adossé à la cheminée, il l’écoutait immobile, sa haute taille se découpant sur la lumière de la lampe. Toute son âme s’élançait vers cette enfant qui jouait sur sa prière, et dont il aurait voulu prendre, pour les retenir à jamais dans les siennes, les deux petites mains fines.
Mais jamais il n’eût osé avouer quelle folle demande lui montait aux lèvres maintenant, quand elle était près de lui. Il sentait bien qu’aux yeux de Suzy, il était tout juste un ami, rien de plus.
Et il devinait vrai.
En cette minute, elle avait même oublié sa présence. Dans un brusque retour en arrière, sa pensée l’avait ramenée au Castel. La veille encore elle jouait aussi, et quelqu’un l’écoutait solitairement. Mais ce quelqu’un-là n’avait pas la stature un peu massive, la gaucherie d’allures d’André Vilbert… Ce quelqu’un-là possédait, au contraire, une élégance hautaine et séduisante, il témoignait à la petite Suzy une courtoisie respectueuse, il savait bien comment lui parler !…
Et c’est pourquoi, tout en jouant les mélodies de Schumann qu’il aimait, elle prenait plaisir à se souvenir de lui, et eût été contente de le revoir, comme là-bas, au Castel, attentif près d’elle…
III
Suzy était trop aimante pour ne pas éprouver une grande jouissance à se retrouver au milieu de ceux qui lui étaient plus chers que tout au monde ; et elle avait été franchement, sincèrement heureuse de les revoir tous.
Mais cette première jouissance du retour épuisée, Suzy — elle ne pouvait se le dissimuler ! — Suzy s’ennuyait un peu…
Elle n’était plus tout à fait la petite fille insouciante qui était partie, un mois plus tôt, au Castel. Mme Douvry avait eu raison d’hésiter longtemps avant de lui laisser connaître la vie de villégiature telle qu’on l’entendait chez Mme Arnay.
Là-bas, l’enfant avait vécu d’une existence si facile et si riante, que l’idée qu’il existait de par le monde des devoirs austères, des responsabilités, des sacrifices, s’était enfuie de sa pensée, comme des nuées obscures s’évanouissent dans un chaud rayonnement de soleil.
Elle avait été remarquée, complimentée, admirée. Elle avait vu un homme, dont la présence était partout recherchée, lui témoigner une constante attention. Et elle était trop naïve, trop neuve dans la science mondaine, pour se demander si Georges n’agissait pas ainsi avec toutes les femmes qui intéressaient son dilettantisme ; pour apprécier à leur valeur les hommages qu’il lui adressait.
Aussi, une griserie délicieuse avait un peu troublé sa jeune raison ; et elle s’était laissé entraîner bien volontiers par le tourbillon des plaisirs qui charmaient ses dix-huit ans, avides de jouir.
Puis, tout à coup, la réalité l’avait ressaisie brusquement, et elle la trouvait un peu duré.
Au lieu de l’aimable insouciance qui était l’atmosphère du Castel, Suzy, à son retour, rencontrait l’inquiétude de sa mère devant l’air préoccupé de M. Douvry ; et une indéfinissable oppression pesait sur sa jeunesse, arrêtée dans un joyeux épanouissement.
Comme, après tout, elle était une vaillante petite fille, elle luttait de son mieux contre ce qu’elle appelait « sa lâcheté » ; elle s’absorbait de longues heures dans ses études musicales, le plus qu’elle le pouvait, honteuse, dépitée contre elle-même de se voir ainsi déraisonnable, de se sentir l’humeur capricieuse.
Mais malgré ses efforts, il se trouvait encore bien des instants où son esprit avait des envolées curieuses vers le Castel ; où un regret âpre la prenait d’en être loin, et aussi une sorte d’envie, de secrète révolte à l’idée que sa cousine Germaine, que Gladys Tuffton et tant d’autres jeunes filles, jouissaient des distractions dont elle ne pouvait plus avoir sa part. Puis, l’image de Georges de Flers demeurait singulièrement vivante dans son souvenir.
Ce jour-là, elle venait de rentrer d’une course à travers Paris, faite par un temps gris et maussade, tout imprégné d’une humidité d’automne.
A chaque instant, de grosses averses tombaient, lançant leurs gouttelettes contre les vitres, où elles ruisselaient avec un bruit monotone.
Lentement, les yeux assombris, Suzy ôtait sa toque de promenade, son manteau, ses gants, avec des gestes indécis qui disaient que sa pensée voyageait.
— Comme tout est triste quand il pleut ! murmura-t-elle avec une moue plaintive. Il y a huit jours, nous étions si gaiement au Castel ! Que peuvent-ils bien faire aujourd’hui ?
Sur la cheminée était encore une lettre de Germaine, toute pleine du récit des distractions que Mme Arnay offrait à ses hôtes.
C’était peut-être parce que Suzy l’avait lue et relue avec avidité qu’elle trouvait son sort aussi désagréable. Un passage surtout lui en revenait sans cesse. Elle le savait presque par cœur… Pourtant, elle reprit encore le griffonnage de Germaine et l’y chercha :
« … Gladys, écrivait la jeune fille, est délicieuse selon son ordinaire. Elle a des amours de robes qui éblouissent tous ces messieurs, à commencer par Georges de Flers. Lui, un connaisseur émérite, déclare qu’elle s’habille en artiste. Par moments, je te l’avoue, Suzy, je serais bien un peu tentée d’être jalouse de son succès ; mais par moments seulement, car j’adore Gladys… »
Ici, un malicieux sourire glissa sur les lèvres de Suzy. Dans bien d’autres lettres de Germaine, elle avait vu le même aveu de vive tendresse ; seulement l’objet de cette tendresse n’était jamais bien longtemps le même…
« C’est Gladys, continuait Germaine, qui est maintenant, au tennis, la partner attitrée de M. de Flers, et il n’en paraît pas du tout fâché… Elle est si belle ! et elle le gratifie, avec son air de statue grecque, de si charmants sourires !… Il m’a dit hier, en me demandant de tes nouvelles…
Le visage de Suzy s’éclaira une seconde.
« … Qu’il n’oubliait pas les bonnes leçons de tennis que tu lui as données et t’en était fort reconnaissant !… Tout simplement, parce qu’elles l’ont rendu capable de se mesurer avec Gladys, qui est une joueuse remarquable !… »