HENRI ARDEL

L’ÉTÉ DE GUILLEMETTE

PARIS
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Published 29 July 1908.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.

L’ÉTÉ DE GUILLEMETTE

I

Dans la fournaise du grand magasin que chauffe, à travers les stores baissés, un ardent soleil de juillet, Guillemette Seyntis, d’un air de personne très raisonnable, trotte allègrement, de comptoir en comptoir, pour remplir les diverses missions d’achat que sa mère lui a confiées.

L’atmosphère est étouffante, malgré les vitres ouvertes, et pâlit le visage des infortunées vendeuses qui, depuis le matin, s’appliquent à répondre fructueusement aux désirs variés de clientes toujours renouvelées… Qui donc a prétendu, qu’en juillet, il n’y a plus personne à Paris ?

Elle, Guillemette, est seulement un peu plus rose qu’une demi-heure plus tôt quand, sous l’escorte de miss Murphy, elle est descendue de voiture devant le trottoir encombré par la foule des acheteuses qui s’affairent, coude contre coude, autour des étalages discrètement ennuagés de poussière, mais combien riches d’occasions !

Dans le dédale des galeries où, en multiples aspects, la tentation s’épanouit, elle a glissé de son pas souple de créature très jeune ; amusée d’acheter, car ignorant, de par la grâce du ciel, la valeur de l’argent, elle trouve aussi charmant que naturel de s’offrir tout ce qui lui plaît.

Guillemette Seyntis est une enfant gâtée de la vie. La destinée a fait d’elle une précieuse héritière, l’a pourvue d’une mère parfaite et lui a donné pour père un grand financier qui se trouve être, en même temps, un très honnête et très galant homme dont l’honorabilité est aussi indiscutable qu’enviée de beaucoup, dans le monde des manieurs d’argent où il est une puissance.

De là, chez elle, une fort riante conception de l’existence qu’elle goûte avec une âme frémissante et une pensée vive, indépendante, curieuse ; avec l’agréable certitude d’avoir reçu de la nature une silhouette qui resterait élégante et fine sous des guenilles ; un visage délicatement modelé d’un trait spirituel — comme en dessine Helleu… — où fleurit le sombre iris des grands yeux d’un bleu violet ; une onduleuse chevelure châtain, ombrée de moires d’or. De telle sorte qu’elle paraît, selon les caprices de la lumière, très blonde ou presque brune…

Certes, Guillemette aime beaucoup mieux être, sans conteste, une jolie créature… Mais cela étant vérité reconnue, elle accepte comme toute naturelle cette favorable situation et n’en tire nulle vanité.

A ses heures, elle est coquette comme une autre, — sans un brin de perversité, — parce qu’elle a dix-huit ans et que ça l’amuse de plaire, fût-ce à des indifférents… Elle l’est de manière discrète, car c’est une petite fille fort bien élevée et, dans le monde, elle ne se montre pas de ces jeunes personnes qui s’affichent par des flirts audacieux et scandalisent les mères de famille en allumant de leur mieux les vains désirs des jeunes hommes. Aussi Mme Seyntis déclare-t-elle, — bien sincère ! — que sa fille est encore une gamine qui ne pense qu’à la danse.

C’est vrai, elle y pense, quand l’occasion s’en présente… Mais elle pense encore à tant d’autres choses ! Dans le cœur et le cerveau des fillettes du nouveau siècle, s’agite tout un monde que ne soupçonnent pas les mères qui ont gardé leur âme d’autrefois.

Et Mme Seyntis — la candeur même ! — serait tout bonnement horrifiée si elle entrevoyait quelle créature déjà compliquée, clairvoyante, pensive, avec d’inconscientes audaces, vit ardemment dans sa Guillemette, élevée selon les sages vieux principes qu’elle a vus régir sa propre jeunesse ; saupoudrée de bons conseils, de catéchismes, — voire même de retraites, au temps du Carême, — de cours sans nombre… Régime qui a procuré à la jeune personne des « clartés de tout » et un étonnant bagage d’idées personnelles, résultant du choix qu’elle a fait parmi les copieux enseignements qui lui étaient prodigués.

— Guillemette, tu te livres à des achats ?

Guillemette tourne la tête et rencontre les yeux bruns, chaudement passionnés, de sa cousine Mme de Miolan qui lui sourient sous l’ombre de la capeline fleurie.

Tout de suite, elle se rapproche de la jeune femme, sans souci de la foule qui les heurte, de l’employé qui, devant elle, s’achemine, tête baissée, vers la caisse. Elle serre la main de Mme de Miolan.

— Je faisais des commissions pour maman. Elle déteste les magasins ; mais j’ai fini.

— Alors, reste un instant avec moi ; j’ai une étoffe de blouse à choisir, tu m’aideras.

Guillemette ne demande pas mieux, d’abord parce qu’elle aime à voir de jolis chiffons ; mais surtout, parce que Nicole de Miolan exerce sur elle cette attraction que les « grandes » possèdent souvent sur les « petites ». Or Nicole est une grande pour Guillemette ; non pas tant à cause de leur différence d’âge, — six ans à peine ; — mais Nicole a traversé des années qui ont accrû la distance. Et Guillemette le sait bien, malgré la prudente discrétion de Mme Seyntis. Elle a fait, envers et contre tous, un mariage d’amour avec un beau garçon, — attaché d’ambassade, célèbre en son monde par ses aventures et folies sentimentales, — qui l’a adorée, puis trompée ; du moins, elle en a la conviction. Volontaire, passionnée, très fière, elle n’a pas pardonné et, orgueilleusement, a prétendu à un droit de représailles. Les scènes ont succédé aux scènes jusqu’au jour où Nicole, sans phrases ni explications, a quitté mari et ambassade, pour venir à Paris demander son divorce.

En attendant qu’elle l’obtienne, elle mène une existence de mondaine, vaguement chaperonnée par son père et sa mère, excellentes et dignes personnes que sa situation désespère, mais qui ont toujours été incapables d’avoir une volonté autre que la sienne. Tous les membres sérieux de la famille déplorent un tel état de choses et se confient, avec émoi, qu’on parle de Nicole bien plus et bien autrement qu’il ne faudrait… Que ne dit-on pas d’une très jolie femme seule, courtisée et qui ne se refuse pas à l’être !…

Aussi, Mme de Seyntis fait-elle des prodiges de diplomatie pour rendre rares les rencontres de sa fille et de Nicole. Comme elle est bonne et soucieuse de pratiquer la charité, elle s’efforce de ne pas trahir son sentiment. Mais Guillemette est bien trop fine pour ne l’avoir pas deviné… C’est pourquoi elle éprouve un léger scrupule à s’attarder avec sa séduisante cousine…

La tentation est trop forte pour qu’elle n’y succombe pas. Après tout, il ne s’agit que de quelques instants à passer ensemble, dans la cohue d’un magasin. Sûrement, sa mère elle-même jugerait la rencontre bien inoffensive !

— Guillemette, hasarde timidement miss Murphy, il faudrait aller à la caisse. Voyez, l’employé vous attend.

— Pauvre homme, il attend !… Eh bien, miss Murphy, soyez un amour, allez payer pour moi, voici mon porte-monnaie. Et puis, vous viendrez me retrouver aux soieries où j’ai quelque chose à voir avec Mme de Miolan.

Guillemette dit cela avec un sourire auquel miss Murphy est d’autant plus incapable de résister qu’elle a, de vieille date, abdiqué toute autorité sur son indépendante élève. Et derrière le commis, elle s’en va, boitillante et raide, ses yeux de myope attachés à l’employé qui déambule devant elle, aspirant à la liberté de courir vers de nouvelles clientes.

Cependant Nicole et Guillemette bavardent et attendent que le monsieur en cravate blanche dont l’occupation est de faire manœuvrer le régiment des vendeurs, leur ait annoncé que leur tour d’être servies est enfin arrivé.

— Ce sera dans un instant, mesdames, leur assure-t-il de l’air le plus encourageant ; car il témoigne une bonne grâce toute particulière aux clientes que sa compétence lui révèle de fortunées femmes du vrai monde.

Nicole répond à ces paroles par un vague signe de tête et elle demande à Guillemette, tout en considérant les plis soyeux d’un satin drapé près d’elle :

— Vous ne partez donc pas encore pour Houlgate ?

— Si, bientôt !… Mais nous attendons qu’André en ait fini avec son bachot.

— Période agitée, alors !… C’est pour bientôt ?

— Dans quatre jours.

— Ah ! Ah !… Et a-t-il des chances de succès, ce bon André ?

— Ce sera au petit bonheur, fait Guillemette avec philosophie, étant donnée son ardeur au travail. S’il ne réussit pas, il y aura scènes de désolation de cette pauvre maman, scènes de colère du côté de papa…

Mme de Miolan a un indéfinissable sourire :

— Ton père s’intéresse tant que cela aux examens d’André ?

En l’intimité de sa pensée très éclairée, elle s’étonne qu’avec les profanes distractions qui reposent Raymond Seyntis de ses affaires, il trouve encore des loisirs pour certaines de ses attributions paternelles.

Guillemette aussi s’est mise à rire.

— Papa, quant au travail d’André, ressemble aux panthères qui bondissent tout à coup sur les paisibles voyageurs. Il reste des semaines sans demander à André quel est l’état de ses notes ; et puis, tout à coup, quand André est dans une parfaite quiétude, il fond sur lui pour l’interroger, questionner les professeurs ; ce qui a, en général, un résultat désastreux pour la tranquillité de mon cher frère !

Mais ici, la conversation est interrompue par les paroles obligeantes du monsieur en cravate blanche qui avertit Nicole qu’un vendeur est à sa disposition.

C’est un garçon à la face poupine, enserrée dans une cravate 1830. Il croit devoir accabler Nicole de questions pour s’enquérir de ce qu’elle désire. Elle lui répond qu’elle n’en sait rien et demande à voir beaucoup d’étoffes souples. Comme elle lui fait cette déclaration avec un sourire, qu’il devine en elle une de ces clientes qui n’ont pas souci du bon marché, il s’en va aimablement puiser dans les rayons, et, sans se lasser, apporte pièce après pièce, à Nicole qui n’est jamais satisfaite.

Seulement, elle a une manière de demander : « N’avez-vous pas encore autre chose ? » si encourageante, que le gros garçon continue à subtiliser à ses confrères les plus séduisantes étoffes pour les lui soumettre.

Elle et Guillemette regardent, comparent, s’amusent du jeu chatoyant des coloris qui s’harmonisent ou se heurtent. Devant elles, il y a maintenant des jaunes safranés, blonds comme des épis, aux reflets roux, de pain brûlé ; des bleus verdissants ainsi qu’un ciel de crépuscule ; des roses nacrés, ou d’un ton violent de corail rouge ; des verts d’opale, et aussi, des mauves pareils à des pétales d’hortensia…

Elles s’attardent à choisir parce qu’elles causent.

— Je prends ceci, monsieur, dit enfin Nicole. Elle s’aperçoit tout à coup que la chaleur est étouffante dans la galerie où circule, incessamment, le flot des acheteuses.

Mais tandis que le gros jeune homme mesure les mètres demandés, elle reprend, un peu distraite, car elle regarde l’étoffe :

— Alors rien de nouveau dans la famille que les exploits intellectuels d’André ?

— Mais si… mais si… Il y a le retour de l’oncle René !

— Ah !… René revient de Madagascar…

Une expression profonde a soudain changé le regard de Nicole. Son accent a quelque chose de rêveur…

— Oui, il arrive à la fin du mois et il passera l’été avec nous à Houlgate. Maman est dans le ravissement. Cela fait près de cinq ans qu’il n’est pas rentré en France !

— C’est vrai… cinq ans… Je venais d’être fiancée quand il est parti…

D’où naissent les intuitions ? Est-ce la voix, le regard de Mme de Miolan qui font jaillir dans la pensée de Guillemette, la certitude instinctive qu’il y a eu quelque coïncidence entre le mariage de Nicole et la longue absence de René Carrère dont sa famille s’est désolée. Et parce qu’elle a très envie de savoir, sans réfléchir, elle laisse échapper :

— N’est-ce pas, Nicole, il était amoureux de toi, l’oncle René ?

La jeune femme, qui est restée immobile, avec des yeux songeurs, fermés au décor papillotant du magasin, répète du même ton un peu lent, et ses lèvres onduleuses ont une expression presque railleuse, mais si triste :

— Très amoureux !… Aussi amoureux que pouvait l’être un garçon raisonnable et… sage comme lui !…

— Si raisonnable que cela ?… Oh ! Nicole, qu’il devait être ennuyeux ! fait, avec conviction, Guillemette, dont les dix-huit ans goûtent les cavaliers très fringants, très flirts, et enveloppent, à l’avance, d’un juvénile dédain cet oncle si sage dont sa mère célèbre toujours les nombreuses qualités.

— Non, il n’était pas ennuyeux, mais effrayant de bons principes… Tout à fait le frère de ta mère !… Je ne me suis pas sentie à la hauteur… Et j’ai été, d’ailleurs, bien mal récompensée de mon humilité !… Là-dessus, allons donner mon adresse, qu’on m’envoie mon satin. Il est joli, n’est-ce pas ?

Nicole a secoué la tête comme pour en rejeter toutes les pensées, tous les souvenirs qui se mêlaient d’y tourbillonner tout à coup comme des oiseaux tristes et elle paraît occupée seulement d’en finir avec son achat. Guillemette la suit, devenue distraite, écoutant vaguement les explications que croit devoir lui donner miss Murphy qui s’embrouille dans le compte de sa monnaie.

Toutes trois sortent enfin du « temple des vanités ». Dehors, un ardent soleil ruisselle sur l’asphalte brûlant, où les arbres poudreux allongent des ombres dures.

Des femmes passent en robe claire, chaussées de cuir pâle, les épaules nues sous la dentelle du corsage, le teint fouetté de rose par l’éclatante chaleur.

— Quelle odieuse température ! soupire Nicole. Veux-tu venir prendre une glace ? Guillemette. Nous nous voyons si peu et si mal que pour une fois que je te tiens, j’ai envie d’en profiter…

Ah ! la tentation encore ! Mais Guillemette, élevée comme son oncle, dans les « bons principes », n’ose pas faire sciemment ce que sa mère lui interdirait, sans doute.

— Chérie, je te remercie, mais il faut que je rentre. Nous nous verrons bien à Houlgate… Car tu y viens ?…

— Oui, correctement escortée de ma famille, avant d’aller seule à Dinard retrouver des amis. Peut-être ton oncle sera-t-il arrivé… Cela m’amusera de le revoir… Nous nous trouverons vieillis !

— Nicole, que tu es encore coquette pour une dame qui a vieilli ! Lui, est déjà un peu, un monsieur d’âge… c’est vrai… à trente ans !… Un capitaine, et qui revient de si loin ! Les années de campagne comptent double…

— Et les années de mariage triple, quadruple, alors ! murmure Nicole. Petite Guillemette, marie-toi le plus tard possible !… Comme on dit en musique : « Profite bien de ta jeunesse ! »

— Nicole chérie, je t’assure que je fais de mon mieux !

Cela, c’est bien la vérité. Nicole le sent, et un sourire d’affection, — un peu aussi de pitié pour les illusions de cette enfant, — adoucit un instant la flamme de ses yeux.

— Comme tu as raison ! Au revoir, mon petit. Ah ! tu n’es pas une Carrère, toi, mais une vraie Seyntis…

Sur son ordre, le chasseur a fait un signe à son cocher. Des passants se retournent pour regarder monter en voiture cette très jolie femme, habillée avec un goût raffiné en sa simplicité apparente ; — elle porte un « tailleur » de grosse toile bise… Et, en une seconde, elle est tout ensemble admirée, désirée, enviée, — elle qui, à cette heure, n’est qu’une vivante épave, emportée à la dérive par le grand flot de la vie.

Guillemette aussi est restée une seconde à la regarder, avec des yeux de gamine qui se connaît déjà fort bien en grâce féminine et a beaucoup entendu parler…

Mme de Miolan a raison, Guillemette est une Seyntis. Elle est la vraie fille du financier spirituel, hardi et galant, épris de tout ce qui est beauté, — femmes et œuvres d’art, — s’offrant les unes et les autres avec une somptuosité de fermier général du temps jadis ; au demeurant, un très aimable mari qui voile, d’une délicate discrétion, ses promenades ultra-conjugales et éprouve la plus sincère affection, avec une estime très haute, pour la femme dont il possède absolument l’être, corps et âme. En effet, vingt années de mariage n’ont pu altérer chez Mme Seyntis, une confiance de jeune épousée. Confiance dont Guillemette pourrait bien ne pas faire si généreux hommage à son futur mari, toute saturée qu’elle ait été de bons exemples et conseils. Les petites filles du vingtième siècle ont respiré d’autres souffles et trop entendu célébrer le nouvel évangile de leurs droits !…

Quoi qu’il en doive être de l’avenir, pour l’heure, ladite petite fille chemine pédestrement vers l’hôtel Seyntis, insouciante de la chaleur et de la poussière, des regards qui caressent au passage son éblouissante jeunesse. Elle trotte d’un pas vif, suivie tant bien que mal par miss Murphy ; et elle ne s’en aperçoit pas, tant sa pensée est absorbée toute par la soudaine révélation qu’elle vient d’avoir d’un roman inachevé entre l’oncle René et Nicole.

Comment jamais un mot ne lui en avait-il donné le soupçon ?… Est-ce un secret entre eux ?… Ou la famille le sait-elle ?

Que Nicole ait eu peur d’un mari sérieux comme l’oncle René, elle le comprend bien !… Mais combien lui, si sage, devait être pris profondément pour demeurer tant d’années hors de France… Sans doute afin de se guérir… Puisqu’il revient aujourd’hui, c’est qu’il n’a plus peur de la retrouver… D’ailleurs, ainsi que dans les livres, il est vengé puisqu’elle a eu un détestable mari, choisi, voulu par elle seule…

En est-elle malheureuse ? Regrette-t-elle d’avoir misérablement gâché sa vie ?… Qui le sait ?… Pour tous, l’âme de Nicole demeure close. Jamais elle ne se plaint ni ne parle des dernières années qu’elle a vécu. Il semblerait qu’elle se contente désormais d’être une créature délicieuse dont les hommes s’affolent, que les femmes jalousent. Elle va beaucoup dans le monde et s’habille mieux que nulle autre… Elle cause, elle rit… Mais, par instant, son rire sonne à l’oreille comme un sanglot bref, douloureux à entendre, et ses beaux yeux, qu’on dirait faits d’une ombre brûlante, regardent souvent vers l’Invisible…

Mme Seyntis s’illusionnait bien quand elle s’imaginait que ne parlant pas devant Guillemette des malheurs conjugaux de sa cousine, elle endormirait, sur ce point, la jeune pensée si vite en éveil. Les quelques mots de Nicole ont ressuscité pour Guillemette l’image de Guy de Miolan, grand, svelte, d’allure patricienne ; le visage barré d’une moustache fauve… Et mieux encore, elle revoit les yeux gris dont l’expression, jadis, lui faisait trouver si naturel que Nicole allât, quoi qu’on lui dît, à celui qui savait ainsi la regarder. Tous deux, d’ailleurs, lui donnaient l’impression d’êtres enfermant en eux quelque brûlant foyer…

Donc ils sont brouillés. Nicole attend son divorce et lui ne tente rien pour l’apaiser et la ramener. L’oncle René revient ; il va revoir Nicole… Ici, la pensée de Guillemette s’arrête devant une conclusion impossible. Même arrivât-il que la jeune femme obtînt son divorce, même l’oncle fût-il encore amoureux, tout mariage serait impossible entre eux, puisque la loi seule lui rend sa liberté. Et Guillemette, élevée par une mère rigoureusement religieuse, ne conçoit même pas un mariage hors de l’Église… Alors… quoi ?

— Oh ! Guillemette, comment pouvez-vous marcher si vite par cette chaleur ! soupire la voix plaintive de miss Murphy.

Guillemette tressaille ; et, un peu saisie, confuse, parce qu’elle est habituée à prendre souci des autres, elle regarde la pauvre miss, essoufflée et cramoisie, sous son ombrelle.

— Ma pauvre Murphy ! je vous demande bien pardon !… Je réfléchissais et je ne m’apercevais pas que je vous faisais ainsi trotter ! Nous allons marcher bien lentement pour vous remettre.

— Ah ! maintenant, nous arrivons…

C’est vrai, devant elles deux, apparaît la voûte ombreuse de l’avenue de Messine, et plus loin, se montrent les cimes feuillues du parc Monceau sur lequel s’ouvrent les fenêtres de l’hôtel Seyntis.

II

Un quart d’heure plus tard, Guillemette, toute rose de sa course rapide, pénètre dans la salle d’étude où sa jeune sœur Mad peine sur les devoirs que lui fait faire consciencieusement Mademoiselle, — M’selle, comme dit André, et tous à sa suite.

— Bonjour, les travailleuses ! jette joyeusement Guillemette. Quel beau temps, n’est-ce pas ?… Ah ! j’aime l’été !

— Pas moi, en ce moment, gémit Mad qui est sans ardeur devant ses problèmes. Je l’aimerai seulement quand les vacances seront venues.

— Pauvre, chérie ! Ce ne sera plus long, va… M’selle, si vous lui accordiez congé ?

— Oh ! Guillemette, c’est impossible ! Ne lui donnez pas de mauvais conseils. Il faut faire ce qui doit être fait…

— M’selle, vous êtes la sagesse même !

Mademoiselle devient toute rouge, de pâle qu’elle est d’ordinaire. Elle est timide, douce, savante et scrupuleuse jusqu’à la minutie dans le souci de son devoir.

— Ah ! Guillemette, pourquoi vous moquez-vous de moi ?

— Ma petite M’selle, je ne me moque pas du tout, je constate ! réplique Guillemette avec un sourire d’amitié à la jeune institutrice qui, son aînée de plus de dix ans, lui donne souvent l’impression d’une créature à protéger.

— Aimez-vous l’été ? vous ? M’selle.

— Oh ! non ! je ne l’aime pas ! laisse échapper Mademoiselle, avec une telle conviction que les prunelles de Guillemette la contemplent, surprises.

— Comme vous dites cela ! M’selle. Pourquoi donc ne l’aimez-vous pas cette jolie saison, odorante, lumineuse, dorée… A cause de la chaleur ?

— Non, oh ! non ! La chaleur m’est indifférente !…

Guillemette voit bien que Mademoiselle pense quelque chose qu’elle ne veut pas dire ; et, discrètement, elle n’insiste pas. Mais cette lueur mélancolique qui a, tout à coup assombri les yeux clairs de l’institutrice de Mad, dissipe brusquement l’espèce de griserie jetée en elle par la féerie de cette journée de juillet. Parce qu’elle est très heureuse, elle voudrait tant que tout le monde le fût !

Que peut bien avoir Mademoiselle ?

Elle y songe, tout en enlevant sa toilette de sortie, dans la grande chambre, ouverte sur l’horizon frais des pelouses du parc Monceau, qui est son domaine ; un riant domaine, tendu de vieux Jouy, fleuri comme un reposoir, décoré de quelques toiles de maître, de bibelots précieux, rassemblés par ses désirs de fillette riche et gâtée.

Quand elle entend, dans le petit salon, le piano résonner sous les doigts résignés de Mad, elle rentre, d’un élan instinctif, dans la salle d’étude où elle est sûre de trouver Mademoiselle, remettant en ordre livres et cahiers, avant de s’en aller regagner son logis familial, tous les jours, à six heures.

L’institutrice est, en effet, devant la table de travail, une plume en main. Sans doute, elle prépare les devoirs de Mad. Mais elle n’écrit pas ; elle réfléchit… La même expression soucieuse altère son visage un peu fatigué et ses yeux regardent fixement loin devant elle, vers les cimes vertes des arbres.

Guillemette lui effleure l’épaule et interroge, très douce :

— M’selle, je ne voudrais pas être indiscrète, mais vous avez l’air d’avoir un souci… Est-ce que… je ne pourrais rien pour vous aider, un peu, à le porter ? Dites-moi pourquoi vous n’aimez pas l’été ? C’est cette simple petite question qui vous a attristée…

— Parce que l’été est une saison dure à passer pour moi !…

Guillemette la regarde sans comprendre ; et Mademoiselle se sent loin, — oh ! si loin ! — de cette jeune créature que la vie a comblée.

— L’été vous est dur ?…

— Oui, c’est un temps pendant lequel je ne gagne pas, murmure Mademoiselle. Il m’apporte des vacances forcées ; et… il ne m’en faudrait pas !

Guillemette serre inconsciemment ses deux mains l’une contre l’autre. Quelque chose qui ressemble à une angoisse l’a fait tressaillir ; car si les paroles de Mademoiselle sont pour elle dépourvues d’un sens précis, elle les devine cependant lourdes d’inquiétudes… Et sa jeunesse heureuse se cabre, en un sursaut de révolte, devant la loi cruelle qui pèse sur certaines existences. Misérablement, elle se sent impuissante pour venir en aide à la petite institutrice de Mad.

Il y a, entre elles deux, un léger silence ; Mademoiselle est toute à son tourment ; et, Guillemette qui, de tout cœur, souhaiterait le lui enlever, se demande, sans trouver de solution, ce qu’elle pourrait bien faire… Le piano frémit, torturé par Mad qui s’impatiente devant un passage hérissé d’imprévu. Guillemette suggère, encourageante :

— Mais puisque vous gagnez toute l’année, Mademoiselle, vous pouvez bien vous reposer un peu pendant les vacances !

— Il faut vivre aussi au temps des vacances, articule humblement Mademoiselle. C’est pourquoi je ne peux pas me réjouir, comme vous, de les voir arriver !

— Oui, je comprends ! fait Guillemette sérieuse.

Pour la première fois, elle vient d’avoir la conscience nette de ce qu’est la lutte pour ceux qui travaillent afin de gagner leur pain quotidien. Comment, jusqu’à cette minute, lui a-t-il paru si naturel qu’elle n’eût, elle, qu’à se laisser vivre, alors que d’autres doivent peiner sans relâche… Comment a-t-elle pu trouver tout simple que Mademoiselle vienne, chaque jour, faire faire d’insipides devoirs à Mad, passe des instants monotones aux Champs-Élysées à la regarder jouer, trotte pour la conduire à ses cours et soit à tous, sauf à elle-même, de neuf heures du matin à six heures du soir ?…

Pourtant, Mademoiselle n’avait pas été élevée pour cette existence de manœuvre. Son père possédait, dans l’armée, un haut grade quand il est mort, il y a cinq ans. Maintenant elle et sa sœur doivent travailler pour leur mère qui est demeurée sans fortune.

Tout cela, Guillemette le sait depuis que Mademoiselle a été placée auprès de Mad ; et elle a, sans y prendre garde, accepté une situation dont l’intéressée ne se plaignait pas.

Et voici que soudain, comme si quelque voile mystérieux venait de se déchirer en sa pensée, elle se sent honteuse, au plus profond du cœur, de son luxe, de son existence facile, honteuse de n’être, dans la vie, qu’un inutile petit bibelot. Ardemment, elle souhaiterait faire quelque chose pour alléger la tâche de Mademoiselle. Elle voudrait pouvoir lui offrir tout le contenu de sa bourse, lui assurer des revenus, la mettre à l’abri des soucis d’argent.

Désirs de bébé, elle le sait bien ! Ses maigres économies, — elle ignore le secret d’en faire ! — seraient une goutte d’eau pour Mademoiselle et lui donner de bonnes rentes est tout aussi impossible… Alors ?… Comme c’est peu de chose, le seul désir d’aider !

Guillemette sort toute grave de son entretien avec Mademoiselle. De sa fenêtre, elle la voit quitter l’hôtel, s’en aller d’une allure discrète de souris trottant menu, la tête un peu penchée. Sans doute, elle s’ingénie de nouveau à résoudre le problème qui la trouble et rend Guillemette songeuse.

Se peut-il que l’été, lumineux et fleuri, synonyme pour elle de joyeuses villégiatures, d’excursions, agrémentées de flirts amusants qui rendent exquises les flâneries sur la plage ou par les chemins verts…, ce même été soit, pour d’autres, une saison d’inquiétudes, d’épreuves ; si difficile à traverser, que même de pauvres filles, fatiguées comme Mademoiselle par des mois et des mois d’incessant labeur, ne peuvent accepter comme un bienfait le repos qu’il leur apporte… Et parce qu’elle vient de se heurter à cette implacable nécessité, Guillemette ne peut jouir, comme chaque soir, du décor charmant aperçu de sa fenêtre, des jeux de la lumière sur les arbres où tous les verts se fondent en harmonies d’ombres et de clartés, du velours frais des pelouses sous la pluie irisée des jets d’eau… Elle ne voit que les humbles qui, en cette saison d’été, envahissent l’aristocratique jardin, les mères assises, tête nue, sur les bancs — qui, elles aussi peut-être, souffrent d’avoir des loisirs d’été… — les petits, barbouillés de poussière qui jouent avec le sable, en attendant que, dans l’avenir, devenus des hommes, des femmes, ils doivent vivre courbés sous la servitude du travail…

Et le même sentiment de confusion l’étreint parce qu’elle a été comblée par la destinée, sans avoir rien fait pour le mériter… Il lui semble qu’elle ne pourra retrouver sa joyeuse sérénité tant qu’elle n’aura rien tenté pour Mademoiselle, tout au moins.

Le dîner de famille ne la distrait pas des idées qui la hantent. Elle songe que tant d’autres trouveraient aussi agréable qu’elle-même, de croquer des plats très fins, autour d’une table fleurie, dans une salle à manger tendue de tapisseries célèbres, de manier de délicats cristaux, de fines porcelaines, une argenterie artistique, d’être servie par un maître d’hôtel vigilant…

Elle entend son père raconter avec enthousiasme une somptueuse acquisition qu’il vient de faire chez un antiquaire qui possède de coûteuses merveilles. Elle écoute sa mère parler de ses projets d’invitation pour Houlgate, afin d’y amener de jeunes héritières, d’éducation accomplie, à l’intention de son frère, dont une dépêche vient de lui annoncer la très prochaine arrivée…

Ici, elle dresse la tête et oublie un instant Mademoiselle et ses laborieux frères et sœurs… Ah ! l’oncle René ne tardera plus à apparaître… Alors il est certain que Nicole et lui vont se retrouver à Houlgate… Mme Seyntis ne paraît pas le redouter… Peut-être après tout, elle n’a ni su, ni deviné… Cela voit si peu clair, les parents quelquefois !

— Marie, je vais faire un tour au cercle, dit M. Seyntis qui a fini de fumer son cigare ; et, tout en parlant, il caresse les cheveux de Guillemette laquelle songe à mille choses, debout dans le cadre de la fenêtre, ouverte sur la nuit d’été.

Chaque soir, si aucune invitation n’appelle les Seyntis hors de chez eux, — c’est rare, il est vrai ! — Mme Seyntis entend cette phrase de son mari. Et elle l’accueille avec une simple bonne grâce.

— Bien, mon ami, à tout à l’heure !

Ce « tout à l’heure » viendra tardivement. Mais Mme Seyntis est si habituée à ce qu’il en soit ainsi, qu’elle ne pense même pas à s’en étonner, certaine que son mari est au Cercle, comme il le lui dit.

Elle prend son ouvrage, car elle est remarquablement adroite pour les travaux inutiles ; et chez elle, il lui faut toujours, entre les doigts, un crochet ou une aiguille, créatrice d’incomparables broderies.

Il n’y a pas de soirée qui lui paraisse meilleure que celles qu’elle passe ainsi…

Les arbres du parc répandent, avec une bonne odeur de verdure, une fraîcheur bienfaisante dans le petit salon où la lampe rayonne une lueur d’or, sous l’abat-jour de soie jaune. Mme Seyntis lève la tête, son aiguille piquée dans la soie de son métier :

— Guillemette, ne reste donc pas ainsi inoccupée à la fenêtre ! Prends ton ouvrage. Tu sais que j’ai en horreur les rêvasseries.

Guillemette se détourne. Sa svelte silhouette, habillée de blanc, se découpe sur l’obscur velours du ciel constellé.

— Mère, je ne rêvasse pas… Je réfléchis…

— Et peut-on, ma fille, te demander à quoi ?…

Guillemette se rapproche et s’assoit sur une chaise basse, près de sa mère, les coudes sur les genoux, le menton appuyé sur ses mains croisées.

— Maman… je pensais que vous devriez emmener Mademoiselle à Houlgate…

— Emmener Mademoiselle ! répète Mme Seyntis stupéfaite. Quelle idée as-tu là ? Guillemette. Je n’ai aucun besoin d’elle. Pourquoi l’emmener ?…

Au hasard, Guillemette lance :

— Pour faire un peu travailler Mad !

— Oh ! Guillemette, en voilà une invention ! fait Mad bondissant d’horreur.

Guillemette ne se laisse pas troubler et continue :

— Et puis… et puis… elle se promènerait avec moi ! Vous savez bien, maman, que vous regrettez toujours, dans l’été, que je n’aie personne pour m’escorter sur les routes, puisque miss Murphy ne marche plus ! M’selle serait un chaperon parfait !

Mme Seyntis considère sa fille avec une surprise grandissante. Où Guillemette veut-elle en venir ? Qu’est-ce que cette fantaisie d’emmener Mademoiselle que, d’ordinaire, elle déclare trop austère…

— Mon enfant, tu ne manqueras pas de société à Houlgate ; et vraiment, la villa est trop vite remplie pour que je perde inutilement une chambre en amenant une personne de plus à loger…

Ça, c’est le grave de la question ! Si la maîtresse de maison parle impérieusement dans la pensée de Mme Seyntis, il n’y a rien à faire. Et alors, Guillemette prend résolument son parti… Jusqu’alors, par délicatesse, pour ne pas trahir la confidence faite dans une minute de faiblesse, elle a essayé de taire le motif vrai de sa demande… Mais si elle veut le succès, il faut dire la vérité, lui semble-t-il.

— Mère, je crois que vous feriez une bonne œuvre en emmenant M’selle !

De nouveau, Mme Seyntis laisse tomber son ouvrage et regarde Guillemette comme si elle venait de s’exprimer en une langue étrangère.

— Comment, une bonne œuvre ?… Mais Mademoiselle n’est pas dans la misère, que je sache !

— Non, maman… Mais elle n’est pas très fortunée… Et je m’imagine qu’elle regrette — pour cause ! — les mois de vacances où elle ne gagne rien…

Guillemette répète les propres paroles de Mademoiselle afin qu’elles produisent sur sa mère l’impression qu’elles lui ont faite. Mais Mme Seyntis n’a plus dix-huit ans ; elle est un peu blasée sur le chapitre des difficultés et infortunes de la vie, d’autant qu’elle ne les connaît pas par expérience. Si charitable et bienveillante qu’elle soit, elle vit enfermée dans l’étroite chapelle où règnent les objets de son culte, son mari et ses enfants ; et du reste des humains, elle s’inquiète avec le secret détachement que nous avons pour ce qui nous est étranger. Aussi réplique-t-elle, paisible :

— Ma petite fille, j’ai déjà beaucoup de bonnes œuvres à soutenir ; et celle-là ne me paraissant pas d’une nécessité évidente, je trouve plus sage d’en faire la petite économie.

— Oh ! maman, Mademoiselle n’est pas riche, nous avons la chance de l’être beaucoup !… Alors, nous n’avons pas le droit de faire des économies avec elle !

Les mots ont jailli de ses lèvres, avant même qu’elle ait réfléchi. Une imperceptible rougeur effleure, telle une flamme, le visage calme de Mme Seyntis. Mais comme elle juge tout à fait inadmissible que sa fille émette un propos qui ressemble à une observation, elle dit, un peu sèche :

— Tu parles comme une enfant, Guillemette, de ce que tu ignores. Il n’est pas de petites économies, retiens-le bien. C’est justement parce que nous avons de la fortune que nos charges sont très grosses… Et elles vont encore s’accroître, puisque la situation faite au clergé de France oblige tous les chrétiens à des sacrifices pécuniaires.

Guillemette regarde la pointe luisante de ses souliers et pense, — non sans un vague remords, — que les soucis de Mademoiselle la touchent beaucoup plus que les épreuves du clergé de France, auxquelles elle compatit avec une involontaire sérénité.

Mais un tel aveu serait d’un déplorable effet auprès de Mme Seyntis qui en serait scandalisée au dernier chef. Le front penché vers son métier, elle pique l’aiguille avec une sorte de nervosité ; et, sans que Guillemette ait dit un mot, un brin découragée de si mal réussir en sa diplomatie, elle reprend pour convaincre sa fille, pour se convaincre elle-même qu’elle a raison :

— En somme, Mademoiselle gagne honorablement sa vie. Elle n’a pas besoin que nous lui fassions la charité, j’en suis persuadée ; et, quoi que tu t’imagines, je ne sais à quel propos, elle est certainement très contente d’avoir un peu de liberté.

Guillemette serait ravie de pouvoir partager ces opinions optimistes ; mais elle garde, trop vif encore, le souvenir du regard, de l’accent de Mademoiselle. D’autre part, elle a l’intuition qu’il est sage de ne pas insister davantage pour ce soir. Et, d’un ton raisonnable, elle dit seulement :

— Maman, bien entendu, vous avez plus d’expérience que moi… Tout de même, j’ai l’idée que si vous pouviez faire du bien à Mademoiselle, cela porterait bonheur à André pour son examen !

Guillemette a jeté cela d’un air innocent. Mais, entre les cils, elle observe sa mère et voit que ses paroles ont enfin porté. Cet examen d’André, dont tout son amour maternel désire la réussite, est, en ce moment, le cauchemar des jours et des nuits de Mme Seyntis. Elle sait trop bien à quel point son cher petit cancre a besoin des lumières de l’Esprit-Saint, pour n’être pas prête à tous les sacrifices afin de les lui assurer, autant qu’il dépend d’elle. Guillemette s’en doute bien, et c’est pourquoi, en l’intimité de son cœur point égoïste, elle se réjouit d’avoir eu l’inspiration géniale de mettre en avant l’intérêt d’André.

III

Ce jeune personnage est certes très loin de partager l’inquiétude de sa mère. Il appartient à l’espèce des nombreux petits hommes qui tiennent à se laisser vivre pour leur plus grand agrément et sont toujours convaincus que leur bonne chance les fera réussir, sans qu’ils aient à se préparer de favorables atouts.

Il s’est donc mis en route d’un cœur tranquille pour le lieu de son épreuve. Mais les événements paraissent avoir altéré cette aimable quiétude, si Guillemette en juge d’après les apparences, alors que, rentrée de ses pérégrinations quotidiennes, elle pénètre dans le petit salon où sa mère brode, devant son métier, très rouge, le visage un peu contracté. André, assis à califourchon sur une chaise, près de la fenêtre, a les yeux braqués sur un livre dont il ne tourne pas les pages.

Elle interroge, pressentant la réponse :

— Eh bien !… Es-tu content ?

Les yeux toujours sur son livre, André grogne, maussade :

— Pas du tout !… Je vais être retoqué

Il a une mine furieuse de chat battu qui serait comique si le frémissement des lèvres ne trahissait une enfantine envie de pleurer, comme font les petits dans leur détresse. Et c’est là la révélation d’un état d’âme tout à fait anormal chez ce garçon insouciant.

— Mon enfant, pourquoi dis-tu que tu ne réussiras pas… Tu ne peux pas le savoir ! proteste Mme Seyntis dont la voix est tremblante.

Elle pique fiévreusement son aiguille dans sa broderie et fait, sans en avoir conscience, des points irréguliers qui tombent, comme des notes fausses, dans l’harmonie du dessin.

— Il me semble que ta version est presque tout à fait conforme au texte que nous avons acheté.

— Oui, aux contre-sens près ! gémit André, dont l’humeur rappelle le dos d’un porc-épic.

— Et ton devoir français ? questionne encore Guillemette qui, vu la circonstance, ne se laisse pas rebuter par le ton d’André.

— Il est idiot comme le sujet donné !

En effet, la situation, en ces conditions, est mauvaise, et le résultat apparaît probable. Guillemette le regrette surtout pour sa mère, qui a l’air aussi lamentable que si André était en route vers l’échafaud.

— Maman, est-ce que vous avez demandé au professeur d’André si vraiment ses compositions sont mauvaises autant qu’il le dit ?

— Non, je ne pourrai trouver M. Rochet qu’après le dîner. J’irai aussitôt, puisque ton père n’est justement pas à Paris. J’ai une dépêche. Il ne sera de retour de Londres que demain soir.

— Alors, maman, ne vous tourmentez pas à l’avance. Peut-être que M. Rochet va vous tranquilliser…

Guillemette se penche et met un tendre baiser sur le visage désolé de sa mère ; puis, pour la distraire, elle entreprend de lui raconter sa promenade. Mais Mme Seyntis ne peut pas être distraite. Les paroles de sa fille sont, à son oreille, un bourdonnement de mouche joyeuse. Elle est hypnotisée par l’échec probable de son cher rejeton. Elle a cependant fait tout ce qui était en son pouvoir pour attirer sur lui la faveur du ciel. Elle s’est répandue en neuvaines, messes, prières, pour que les clartés de l’Esprit-Saint viennent en aide à sa cervelle juvénile et mal lettrée. Et voici qu’elle semble ne pas du tout devoir être exaucée.

Elle est trop bonne chrétienne pour murmurer. Mais, tout en ombrant de mauve un iris, elle fouille dans sa conscience pour découvrir comment elle a pu indisposer le ciel contre elle. Pourtant, elle a obéi, par pure générosité, aux suggestions de Guillemette et, après maintes réflexions, demandé à Mademoiselle de venir à Houlgate faire travailler Mad et se promener avec Guillemette… Cela, alors qu’elle n’avait, en vérité, nul besoin d’elle et voulait seulement lui rendre service, — à l’intention du succès d’André.

Donc… pourquoi ne va-t-il pas réussir comme tant d’autres ni plus savants ni plus travailleurs ?…

Comme elle rentrait avec lui, qu’elle était allée cueillir à la sortie de l’épreuve, elle a rencontré son digne ami, le curé de sa paroisse, qui habite la maison voisine de l’hôtel Seyntis. Il s’est répandu en phrases réconfortantes pour la mère et le fils, et finalement a invité André, en guise de distraction, à venir, le lendemain, déjeuner chez lui avec quelques-uns de ses vicaires.

André, peu séduit, a sournoisement imprimé à la jupe de sa mère des secousses expressives pour qu’elle refuse. Mais il semble à Mme Seyntis que la protection du ciel descendra mieux sur André s’il a reçu de pieux encouragements ; et elle accepte, avec des mots de reconnaissance qui achèvent d’exaspérer la victime du sort.

Le dîner est plutôt morose. Mme Seyntis est rongée d’impatience. André, fatigué, nerveux et affamé. Mad a tellement versé de larmes sur la malchance de son frère bien-aimé, que ses yeux et son nez ressemblent à des pelotes d’un rose accentué ; mais, tout de même, elle aussi mange avec un triomphant appétit. Quant à Guillemette, elle ne peut échapper au sentiment de justice qui lui fait penser qu’André s’est vraiment acquis tous les droits pour mériter son ajournement. Bien entendu, elle garde pour elle cette malencontreuse conviction.

Dès que le dessert a circulé autour de la table, Mme Seyntis se hâte de mettre un chapeau pour aller recevoir l’arrêt de M. Rochet ; et dans la voiture que lui a fait avancer le concierge, galonné comme un fonctionnaire, elle se laisse emporter vers la paisible rue des Ternes où s’épanouit la science de M. Rochet.

C’est une soirée lourde d’orage. A travers le ciel obscur, courent de fugitives lueurs d’éclairs. Aux branches, les feuilles sont immobiles. Devant les grand’portes et les boutiques mi-closes, de modestes groupes sont assis, soupirant après un peu de fraîcheur ; les hommes fument, la veste enlevée ; les femmes ont des corsages flottants et les mains inactives. Sous la clarté des réverbères, des gamins fouettent leur toupie dans les pieds des passants. De nombreux dîneurs sont attablés aux petites tables qui encombrent les trottoirs ; ils sont humbles, satisfaits et mangent avec entrain des mets très ordinaires.

Tout ce Paris populeux, Mme Seyntis le distingue à peine et n’en a cure ; elle est toute à l’idée que M. Rochet va lui rendre l’espérance ou justifier sa crainte. Et elle escalade rapidement les cinq étages du professeur, bien que cette montée hâtive la rende haletante. Elle s’en aperçoit seulement, tandis qu’elle attend devant la porte close, après un coup de sonnette bien nerveux.

— M. Rochet est chez lui ?

— Oui, Monsieur et Madame sont à table.

Mme Seyntis est si absorbée par sa préoccupation qu’elle répond machinalement.

— Cela ne fait rien ! Je puis très bien lui parler tandis qu’il dîne.

Et derrière la jeune bonne qui n’ose l’arrêter, elle entre dans la salle à manger où le jeune ménage Rochet prend le repas du soir. La lumière, sous le voile de porcelaine de la suspension, flambe gaiement sur les cristaux et l’argent des couverts, sur les bois clairs de la pièce modern style. Madame est en robe de maison de batiste rosée ; près d’elle, est son poupon, très affairé à recueillir des miettes de pain sur la nappe. M. Rochet tient en main le couteau à l’aide duquel il allait trancher dans le rosbif qui saigne devant lui. Au spectacle de cette scène familiale, Mme Seyntis s’arrête, saisie, ses instincts de femme du monde réveillés ; et elle se sent accablée de l’incorrection de sa conduite.

— Monsieur Rochet, je vous fais toutes mes excuses d’avoir ainsi envahi votre salle à manger ! Je n’ai vraiment plus la tête à moi, après toute cette journée d’émotion.

— Je comprends, madame… Mais si vous voulez passer dans le salon, nous causerons mieux de ce qui vous amène.

Mme Seyntis voit le rosbif qui attend et, confuse derechef, elle dit hâtivement :

— Non, monsieur, je vous en prie, continuez votre dîner. Je voulais seulement vous demander votre avis sur la version et le devoir français d’André dont il n’est pas content.

L’évocation de ce fâcheux événement ranime tout l’émoi de Mme Seyntis, qui se désintéresse complètement du rosbif, de la petite Mme Rochet, laquelle en son for intérieur maudit cette visite impromptue, du bébé qui prend une mine très fâchée parce que sa mère l’empêche de culbuter un verre. M. Rochet, lui-même, soupire d’être poursuivi par les examens jusqu’en son home. Mais le moyen de ne pas accueillir bien la mère d’un élève aussi fructueux qu’André Seyntis ! Aussi il s’exécute bravement, abandonne couteau et rosbif, prend le brouillon de la version et commence à lire.

Anxieuse, Mme Seyntis le regarde. Il n’a pas l’air enthousiasmé, loin de là ! Le cœur battant, elle écoute les commentaires, plutôt décourageants, dont il ponctue les phrases. M. Rochet est un homme consciencieux. Ce qu’il juge mauvais, il le dit d’un ton doux et aimable, mais très net. Trompé par le calme apparent de sa visiteuse, il lui dévoile tous les méfaits littéraires commis par André, sans soupçonner que le cœur de la pauvre mère se gonfle de chagrin, quoiqu’elle fasse bonne contenance, disciplinée par l’éducation mondaine.

— Alors, monsieur Rochet, vous pensez qu’André ne sera pas reçu ?

— Madame, je le crains fort.

Il y a une seconde de silence ; Mme Seyntis lutte contre son émotion, contemplant, sans le voir, le rosbif de plus en plus froid. La jeune Mme Rochet devine son chagrin et la plaint ; mais, puisque le mal est fait, souhaite qu’elle s’en aille pour que le dîner s’achève… M. Rochet, lui, repris par l’engrenage, réfléchit aux sottises écrites par son élève. Quant au bébé, il lance triomphalement sa cuiller dans l’assiette de sa mère. Tous tressautent, et Mme Seyntis, rappelée à elle-même, se lève aussitôt, avec des mots d’excuses, dont sa pensée est absente.

Maintenant, elle a hâte d’être seule, tant elle sent ses paupières chargées de larmes qu’elle craint de ne pouvoir longtemps retenir. Et sa dignité lui interdit de se trahir. Elle remercie M. Rochet de sa consultation, serre machinalement la main de la jeune femme, caresse d’un geste distrait la tête ronde du bébé… Puis la porte retombée derrière elle, enfin ! elle se trouve seule dans l’escalier où luit la flamme crue d’un bec Auer. Par la fenêtre entr’ouverte sur la nuit, on entend des rires qui viennent de la cour et le heurt des assiettes que range une ménagère invisible.

Cette fois, les larmes jaillissent des yeux de Mme Seyntis et elle, — le decorum fait femme ! — elle s’assoit, au hasard, sur une marche et pleure, pleure, pleure… autant que si une irréparable catastrophe s’était abattue sur elle.

Pour la rappeler à elle-même, il faut, en bas, dans le vestibule, le bruit de la porte d’entrée qui se ferme. Quelqu’un monte.

Vite, elle se dresse, tamponne son mouchoir sur ses yeux, et se met en devoir de descendre. Un monsieur la croise, et, sous la lumière, voit la trace des larmes sur le visage altéré. Il salue avec respect, se disant que cette dame si affligée vient, sans doute, d’apprendre quelque douloureuse nouvelle, et il lui offre l’hommage de sa compassion silencieuse.

Elle ne le soupçonne guère et remonte en voiture, accablée par toutes les conséquences de cet examen manqué… Irritation de son mari qui fut jadis un brillant élève, ignorant des échecs… Mauvaise humeur d’André, contraint de travailler pendant les vacances. D’où, tiraillements, scènes, séjour d’Houlgate troublé, alors qu’elle souhaitait tant jouir du retour de son frère !… Ah ! qu’a-t-elle fait pour mériter une telle épreuve ?

Et son regard interroge le ciel sombre, toujours strié de lointains éclairs. Mais une averse a mis un peu de fraîcheur dans l’air. Un souffle tiède erre sur les feuilles. La nuit devient charmeuse. Des couples flânent paresseusement ; et, dans l’ombre, les mains se cherchent, les lèvres se rapprochent…

Sur le balcon, dressé haut vers le plein ciel, le jeune ménage Rochet veut jouir de la douceur du soir. Mais Monsieur reste assombri des fâcheuses révélations apportées par Mme Seyntis ; et sa petite femme est dépitée devoir que, par sa seule présence, elle ne le distrait pas de ses réflexions. Pour le ramener à de meilleurs sentiments, elle appuie la tête contre son épaule.

— Ah ! Paul, je t’en prie, ne t’inquiète plus de ce garçon et occupe-toi de moi qui ne t’ai pas vu de la journée !

Monsieur sourit et se penche très volontiers sur le visage levé vers le sien… Alors, bien vite, et sans peine, il oublie André, ses contre-sens, son piteux devoir français, et trouve exquis de murmurer de tendres et douces folies à la charmante jeune dame que la loi et l’Église lui ont donnée pour compagne.

Au bout d’un instant, certaine de sa victoire, c’est elle qui reprend d’un ton de confidence :

— Il est plutôt stupide, ton André, n’est-ce pas ?

— Mais non ! mais non ! fait-il, paternel. C’est un gentil petit cancre. C’est rare même qu’il me fasse un devoir aussi idiot que celui-ci ! Aussi, c’est… embêtant tout de même qu’il rate cet examen !

Gamine, elle répète drôlement :

— Embêtant pour lui ?

— Et pour moi !… Les parents sont des êtres bâtis de telle sorte qu’ils nous rendent invariablement responsables des insuccès de leur progéniture.

Madame mordille sa lèvre, et, d’un ton raisonnable, approuve :

— Ça, c’est vrai !… Enfin, tant pis, puisque nous n’y pouvons rien… Et penser que notre Jacques nous donnera peut-être, un jour, des émotions comme celles de la pauvre Mme Seyntis ! Il est vrai que, sûrement, ce sera un bûcheur comme son papa !

Et elle a un regard caressant vers son seigneur et maître. Ce regard glisse ensuite vers la chambre, riante en ses tentures de voiles de Gênes, où le poupon sommeille sous le tulle de ses rideaux, près du grand lit conjugal, préparé pour la nuit.

M. et Mme Rochet, rapprochés sur leur balcon, oublient, cette fois, tout à fait André et son bachot.

Cependant, Mme Seyntis, lamentable, roule vers sa somptueuse demeure… La voiture s’arrête. La mort dans l’âme, elle rentre dans le petit salon où Guillemette fait vaguement du filet, — c’est la mode, — gagnée par l’agitation d’André qui se meut, tel un écureuil dans une cage, l’air si bourru, que Mad n’ose plus lui faire part de sa tendre sympathie.

Tous trois ont la même interrogation :

— Eh bien ? mère.

— Ah ! mon pauvre enfant, tu avais raison : ta version est pleine de contre-sens, et ton devoir français est un des plus mauvais que tu aies faits !

Tableau ! André est furieux contre les examens, les professeurs, les travaux supplémentaires qu’il entrevoit… — pas contre lui-même. Mme Seyntis est très émue. Mad repleure. Guillemette pense que les garçons semblent avoir été créés pour jeter la perturbation dans les familles.

....... .......... ...

Ils sont pénibles, les jours qui suivent, en attendant que le jury ait définitivement décidé du sort d’André. M. Seyntis, retour d’Angleterre, a fulminé contre son héritier, justement responsable de la catastrophe. Sans grand espoir d’un miracle, Mme Seyntis a pieusement redoublé ses invocations aux saints, protecteurs des examens. André est allé déjeuner avec les vicaires de sa paroisse ; et il a été gratifié de si paternels encouragements qu’il est tout prêt à croire que, par pure malice, M. Rochet lui a découvert des contre-sens. M. le curé lui-même, — à qui depuis sa tendre enfance sa mère l’envoie déverser les secrets de sa jeune conscience, — n’a pas semblé, du tout, considérer la partie comme perdue.

Tout de même, il voudrait bien avoir la certitude que la bonne chance l’a favorisé, si peu qu’il l’ait aidée. Or, cette douce espérance, un entretien avec M. Rochet la lui enlève et son dernier mot, alors qu’il part chercher son arrêt, est celui-ci :

— Vous savez, maman, ne vous attendez à rien de bon ! Je suis fichu !

Mme Seyntis en a terriblement peur. Aussi, c’est avec une vraie fièvre que, ce matin-là, elle donne ses ordres et remplit, avec son habituelle conscience, ses devoirs quotidiens de maîtresse de maison. A toute minute, ses yeux vont à la pendule… André arrive… Il va savoir… Et elle aussi saura… Maintenant, il est inutile d’invoquer les puissances célestes !

Une sonnerie au téléphone. Sûrement, c’est la nouvelle ! Elle est toute blanche et sent, en tout son être, que les examens sont un supplice pour les mères. Elle se répète, dans une crainte nerveuse de la déception :

— Il est refusé ! Certainement, il est refusé !

Et elle reste immobile devant son téléphone, ayant une peur lâche, aussi bien d’entendre que d’interroger…

Pourtant, à quoi bon hésiter davantage ? Il faut bien accepter les épreuves, les supporter…

— Allo !… Allo !…

Quelqu’un parle dans le téléphone. Instinctivement, elle écoute. Mais elle est si troublée que les mots lui arrivent vides de sens, en un bruit confus. Elle demande :

— Parlez plus nettement ! Je ne comprends pas !

— Reçu ! Il est reçu ! articule la voix de M. Seyntis.

Une bouffée de joie monte, étourdissante, au cerveau de Mme Seyntis.

Elle répète, n’osant croire qu’elle ne se trompe pas :

— Il est reçu ?… Vous dites qu’il est reçu ?

— Oui, reçu ! fait encore la voix lointaine de M. Seyntis. Je ne sais par quel miracle. Mais l’évidence est là !… Notre gamin passe en ce moment l’oral. Je retourne l’entendre. J’espère que la chance sera pour lui jusqu’au bout !

Mme Seyntis ne demande pas autre chose. Ah ! oui, André reçu avec les devoirs dont il est coupable, c’est un miracle ! Elle en est si convaincue qu’elle n’a plus une seconde d’inquiétude sur le résultat définitif. Ses ferventes prières ont été exaucées ; et comme le lui avait prédit Guillemette, il lui a porté bonheur d’avoir rendu service à Mademoiselle.

Ah ! la joyeuse matinée, après ces trois jours d’angoisse. Mme Seyntis se sent la légèreté d’un papillon ; et son âme pieuse se répand en actions de grâces. Vite, elle fait prévenir M. le curé.

A midi, André arrive en coup de vent :

— Je suis reçu ! reçu !… J’ai dit des inepties en allemand et dans le cours du Rhône !… Mais ça n’a rien fait !

Il exulte et, dans la sincérité de son âme, trouve sa réussite toute naturelle. Comme lui pense Mad qui témoigne son allégresse par une danse de sauvage.

— Mère, je suis un peu en retard. J’ai voulu annoncer à M. le curé le bon résultat qu’il m’avait prédit.

— Tu as bien fait… Je lui avais déjà envoyé un mot…

Nouveau coup de timbre. C’est M. Seyntis. Lui aussi est satisfait, quoique fort surpris de cette conclusion inespérée ; et, tout en posant sur la table son chapeau et ses journaux, il explique gaiement à sa femme :

— Quelle diable d’idée avait eue Rochet de nous tourmenter ainsi ? M. le curé avait été un plus aimable prophète, j’ai passé chez lui pour le lui faire savoir…

Décidément, M. le curé n’ignorera pas qu’André Seyntis a été reçu à son bachot par un heureux coup du sort dont le pourquoi demeurera un mystère.

IV

Sous la nacre du ciel, les vagues poudrées de lumière ont des courbes molles d’où jaillissent des aigrettes d’argent. Une senteur de mer et de fleur monte des eaux qui ondulent sur le sable, de la floraison des massifs, épandus sur les terrasses, dans les jardins brûlants, ivres encore du soleil d’août qui s’abaisse lentement vers l’horizon clair. Devant les fenêtres de sa sœur, André clame :

— Guillemette, es-tu prête ? Maman dit qu’il va être l’heure de partir pour la gare, si nous ne voulons pas manquer l’oncle.

— Je viens, je viens ! annonce Guillemette qui, sans nulle hâte, achève de se mettre en tenue de sortie.

Par amour de l’art, — est-ce pour cela vraiment ? — elle a fait de son mieux à cette fin d’offrir à son oncle, dès l’arrivée, un agréable spécimen de jeune Parisienne. A-t-elle réussi ? Pour s’en assurer, malgré les appels sonores d’André, elle demeure encore une seconde, debout devant la psyché qui occupe un des angles de la chambre, sous la pleine clarté tombant de la fenêtre. Elle tire, puis relève quelques petites mèches folles de cheveux, sous sa grande capeline de paille, arrange dans sa ceinture, où se fanent des roses, les plis de la blouse de mousseline, inspecte la peau immaculée de ses souliers de daim blanc… Tout cela n’est pas mal, pas mal du tout !…

Encore un appel. Cette fois, c’est Mme Seyntis qui, à son tour, jette un « Guillemette ! » presque impatient.

— Me voici, maman. J’accours !

Guillemette saisit au vol ses gants, son ombrelle, et comme un tourbillon blanc, apparaît sur le perron, histoire de ne pas faire attendre sa mère, en fillette bien élevée, car elle sait que l’heure du train n’est pas encore toute proche.

En effet, comme d’ordinaire, Mme Seyntis, aiguillonnée par la crainte d’être en retard, est de beaucoup en avance. La gare est encore à peu près sevrée de voyageurs. André en profite pour observer, à son aise, les manœuvres des employés et se campe mal à propos sur leur chemin, quand ils évoluent avec des marchandises à charger. Mad le suit comme toujours. Guillemette, frottant l’asphalte du bout de son ombrelle, se demande, curieuse, si elle va retrouver le sérieux oncle René d’autrefois… Et Mme Seyntis songe à s’asseoir, car son émotion lui donne une soudaine lassitude.

Un voyageur a encombré le banc de ses paquets et a l’air très mécontent que Mme Seyntis manifeste l’intention d’y prendre place. Elle, d’ordinaire, est la mansuétude même ; mais l’arrivée de son frère lui donne des nerfs très vibrants. Comme ce voyageur n’a pas l’air de se douter qu’il devrait écarter son chargement, elle repousse les paquets sans plus de cérémonie.

L’homme tressaute.

— Mais, madame, prenez garde ! Ce sont des marchandises qui payent…

Mme Seyntis regarde de haut en bas cet inconnu qui se permet de lui parler ; et elle réplique vertement, — le sans-gêne lui est odieux :

— Les bancs sont pour les voyageurs, non pour les marchandises !

Et elle s’assied à la place qu’elle s’est faite. Elle est un peu rouge, parce qu’elle déteste se voir en évidence et vient de remarquer que des voyageurs ont entendu le colloque et sourient. D’elle ? de ce malotru ? Pendant une seconde, Mme Seyntis est si contrariée de l’incident qu’elle en oublie son cher voyageur.

Mais André revient affairé.

— Le train est signalé. Vous entendez ? maman.

Mme Seyntis n’entend rien du tout. Mais cependant elle se lève comme si la locomotive entrait en gare. Guillemette vient près d’elle. D’un geste machinal, elle relève de petits cheveux sur sa nuque.

Un sifflement aigu, un panache de fumée, un bruit sourd qui grandit et le train arrive en grondant. Des portières s’ouvrent ; Mme Seyntis est toute pâle et mordille sa lèvre qui tremble.

— René ! Ah ! voici René !

Et oublieuse de sa réserve coutumière, elle court vers le voyageur qui saute de wagon, et l’embrasse avec effusion, sans souci des regards.

Discrètement, Guillemette, Mad, André sont restés un peu en arrière ; mais tous trois contemplent leur oncle avec un juvénile intérêt.

II est grand, brun, a des yeux très noirs, un teint brûlé qu’accentue l’éclair d’ivoire de très belles dents et la blancheur immaculée du col qui enserre le cou ; une tenue de clubman élégant et correct, — aucune recherche de chic, — avec ce quelque chose qui trahit l’officier en civil.

C’est à peu près ainsi que Guillemette se le rappelait. Pourtant, elle ne le voyait pas si bronzé et elle lui croyait l’air plus froid, plus sévère. Il est vrai qu’en ce moment, il sourit en tenant les deux mains de Mme Seyntis, dont les joues, maintenant empourprées, sont humides.

Elle est tellement toute à la joie de ce retour, qu’elle en accepte sans contrariété l’annonce que son mari, retenu pour affaires, ne pourra arriver que le lendemain. Elle répète, comme le cri même de son cœur :

— René ! mon René !… Quel bonheur de te retrouver !… Mais j’oublie de te présenter tes neveu et nièces !… pense-t-elle soudain.

— Laisse-moi les reconnaître ! Marie… Ce grand garçon, c’est André… Et celle-ci, ce doit être la jeune Mad… Et… est-ce que vraiment cette belle demoiselle est ma nièce Guillemette ?… Ah ! le temps !… le temps !… Il y a décidément bien des années que je suis parti… Je peux embrasser ? Marie.

— Mais bien entendu ! Quelle question !

— Vous permettez aussi ? Guillemette. En l’honneur de mon arrivée.

Elle lui tend ses joues fleurant l’œillet et la jeunesse ; et elle éprouve une bizarre impression de surprise, à sentir sur son visage l’attouchement de ces lèvres masculines, le frôlement de la moustache qui garde un parfum vague de bon cigare.

C’est qu’aussi l’oncle René ne la tutoyant plus, la traitant en grande personne, lui paraît un étranger, un oncle tout neuf dont elle ne sait rien, si ce n’est qu’il a l’air de la trouver gentille à voir. Cela ne lui est pas désagréable du tout ; et avec une bonne grâce parfaite, elle accepte le regard attentif, étonné, pénétrant des yeux noirs, qui semble vouloir aller jusqu’au fond de l’âme.

— Laissez-moi vous contempler un peu, Guillemette. Je ne sais pourquoi, je n’avais pas pensé que je vous retrouverais une jeune fille. Quel âge avez-vous donc ?

Elle a un rire léger, amusée de la question qui lui rappelle le temps où elle était une petite fille très indisciplinée, souvent morigénée par l’oncle si sage.

— J’ai pris des années, mon oncle. J’ai passé les âges qui s’avouent en dehors de la famille. Mes dix-huit ans sont venus en janvier dernier.

— Mes compliments, ma nièce. Vous êtes décidément entrée dans le clan des personnes sérieuses.

— Hum ! hum ! fait, avec un peu de malice, Mme Seyntis chez qui l’arrivée de son frère semble ranimer la gaîté de sa jeunesse.

— Maman, maman, ne soyez pas taquine et reconnaissez que vous pourriez avoir une fille beaucoup plus détestable ! Je m’applique à être si gentille !

— Ah ! tant mieux, ma nièce, car j’espère que votre gentillesse voudra bien se faire sentir jusqu’à moi !