HENRI ARDEL
MON COUSIN GUY
PARIS
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
1896
Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en juin 1896.
PARIS. — TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. — 1493.
POUR MARIE-LOUISE
De son très affectionné
H. A.
MON COUSIN GUY
I
— Voyons, Guy, tu n’oublieras pas mes instructions ?… Tu n’oublieras pas que nous attendons une dépêche de toi pour prendre le chemin de Douarnenez, de façon à y être la veille du Pardon, répéta encore Mme Chausey à son frère, un beau grand garçon d’environ vingt-huit ans, très élégant d’allures, plus jeune qu’elle d’une quinzaine d’années, et que, pour cette raison, elle considérait un peu comme son fils aîné.
Sur le seuil du grand hôtel de Pont-Aven, ils étaient, attendant la voiture qui devait conduire Guy de Pazanne à la petite station de Quimperlé. Il s’était mis à rire gaiement aux recommandations de sa sœur.
— Louise, je t’en prie, ne m’en dis pas plus. Tu m’humilies avec ton peu de confiance en ma mémoire. Je te certifie que je serai à la hauteur de ma mission de fourrier ; que vous aurez « logis et couche molle », comme l’on dit en poésie, voiture pour le Pardon, etc., etc. Fiez-vous à moi pour cela !
— Le pouvons-nous vraiment, oncle ? lui glissa malicieusement une jeune fille blonde, svelte dans sa blanche toilette parisienne.
Près d’elle se tenait son fiancé ; et rien qu’à les voir à côté l’un de l’autre, il apparaissait de toute évidence que leur mariage ne pourrait être rangé parmi les « unions de convenance ».
Comme un écho, dans le cadre de la fenêtre, une autre jeune fille répétait gaiement :
— Vraiment, nous le pouvons, oncle ?
En manière de plaisanterie, elle lui donnait ce titre, car, d’ordinaire, fraternellement, ils s’appelaient tout simplement par leur nom de baptême.
— Vous le pouvez, mes nièces, je vous en donne ma parole sacrée. Aussi, jouissez en paix de vos dernières heures à Pont-Aven.
Et, se tournant vers les fiancés, il acheva drôlement :
— Jouissez-en, heureuses gens, pour qui Pont-Aven restera synonyme de lieu de délices, tant il vous apparaîtra toujours rempli des plus délicieux souvenirs !
— Voyons, Guy, ne te moque pas d’eux, fit Mme Chausey en riant ; sans quoi, prends garde, quand ton tour viendra…
— Quand il viendra !!!… J’imagine que ce sera si tard que nous serons tous alors des gens trop rassis pour avoir la moindre tentation de plaisanter ou de nous moquer les uns des autres !
— « Ils sont trop verts », Guy, lança gaiement Charlotte, la fiancée. Si Jeanne d’Estève était ici, feriez-vous encore de semblables déclarations, mon oncle, mon cher oncle ?
— Chi lo sa ?… Peut-être, en effet, que l’occasion, la délicieuse verdure de Pont-Aven, l’influence du ciel breton, de toutes les coiffes bretonnes, de… que sais-je encore ? Peut-être que tout cela réuni opérerait sur moi de façon à me faire risquer une déclaration décisive à la belle Jeanne, mais…
— Mais, interrompit Mme Chausey, pour l’instant, tu dois songer, non à conquérir la dame de tes pensées, mais bien à nous faire tes adieux et à partir ; sans quoi, tu manqueras ton train, et tu sais que…
— Que je dois vous chercher à Douarnenez domicile, voiture et le reste. Louise, je t’assure que je n’ai pas besoin que tu me le répètes encore. Je me sauve… Voici justement mon véhicule qui approche.
Il était peu élégant ce véhicule, une espèce de petite carriole boiteuse et cahotante, conduite par un pâle Breton à face maigre sous son feutre à larges bords dont la brise faisait ondoyer les rubans. Peu élégant, en vérité ; et Guy l’enveloppa d’un coup d’œil amusé, tandis que, dans son esprit, passait, fugitive, la vision du fringant attelage qu’il conduisait au Bois, chaque jour, à Paris.
Mme Chausey répétait :
— Guy, dépêche-toi, si tu ne veux pas manquer le train ; ton équipage ne demande qu’à t’emporter. Promène-toi bien à Douarnenez en nous attendant. Si le temps te semble trop long en notre absence, va faire connaissance avec la famille que nous avons par là-bas.
— Ah ! oui, la famille que tu nous as découverte à Douarnenez !
— Découverte ! Pas le moins du monde !… Voyons, Guy, rappelle-toi… Hier encore, je t’ai expliqué que le docteur de l’endroit, Yves Morgane, était un cousin à nous, par sa première femme.
— Cousin à la mode de Bretagne !
— Mais non, un cousin authentique, à la mode de tous les pays… Guy, ne plaisante pas toujours ainsi… Tu es insupportable !
— Cousin authentique ou non, peu m’importe, dit-il avec un rire insouciant. Je n’ai nulle envie d’aller faire la connaissance de cet estimable Douarneniste. D’ailleurs, puisqu’il est aujourd’hui en puissance d’une nouvelle épouse, il ne m’est plus parent, non plus que la smalah d’enfants dont tu le dis gratifié par cette nouvelle épouse. Tu iras le voir si bon te semble, Louise, ma très aimable et très sociable sœur ; mais, pour mon compte, je laisserai cet Esculape, excellent, je n’en doute pas, à ses malades.
— Monsieur, il serait temps de partir, insinua timidement le cocher, qui, du bout de son fouet, caressait les oreilles de ses petits chevaux.
Guy regarda sa montre :
— Diable ! c’est vrai, l’heure avance. En route ! Louise, mes nièces, au revoir. Dans deux jours, donc, je vous attendrai.
Il serra cordialement la main du fiancé de Charlotte, Pierre Rivesaltes, un camarade d’enfance à lui, et il monta dans la carriole.
Quelques jeunes misses de la colonie anglaise, — très nombreuse à Pont-Aven, — assistaient au départ du jeune homme avec un sans-façon parfait, chuchotant entre elles dans leur caquetage anglais qui donnait à leurs paroles une sonorité de gazouillement, échangeant leurs remarques sur les brillantes Parisiennes, si gaies, si jeunes toutes les trois, qu’on aurait pu, sans peine, prendre Mme Chausey pour la sœur aînée de ses filles.
Elles avaient également produit un effet très sensible sur les artistes, toujours en grand nombre dans ce délicieux petit coin du Finistère.
— Des gens du monde ! avaient-ils murmuré entre eux la première fois qu’escortées des deux jeunes gens, elles étaient entrées dans la curieuse salle à manger du « grand » hôtel de l’endroit.
Et d’un œil connaisseur, ils avaient examiné discrètement les trois voyageuses : la mère, dans tout l’épanouissement d’une belle maturité de femme qui lui avait donné un buste superbe, tout en laissant au visage un éclat surprenant sous la caresse des cheveux châtain clair, savamment soignés, moussant avec art au-dessus des yeux bleus presque toujours rieurs comme les lèvres, qui se relevaient volontiers sur la ligne ivoirine de dents restées irréprochables.
En sa fille aînée, elle semblait revivre telle qu’elle avait été vingt ans plus tôt ; c’était la même beauté blonde, le même entrain joyeux et inaltérable qui s’était atténué chez sa seconde fille, une brune délicatement jolie, à la façon d’une statuette de Saxe dont elle avait l’élégance ; mais une élégance discrète, imprégnée d’une distinction extrême comme l’était sa nature même, très douce, naturellement éprise de calme et de correction, ennemie instinctive de toute originalité même, pour peu que cette originalité voisinât de trop près avec l’excentricité.
Ceux qui classaient Mme Chausey parmi les privilégiées de ce monde ne se trompaient point. Elle était, par caractère, absolument réfractaire à tout sentiment pessimiste ; et la perte d’un mari, pour qui elle éprouvait plus d’estime que d’affection, avait été la seule épreuve qui eût assombri son existence de femme. Ses filles ne lui avaient jamais donné nul souci sérieux, d’autant qu’elles avaient hérité de son heureux caractère. Très charmantes, elles avaient infiniment de succès dans le monde, ce à quoi leur mère était fort sensible. Enfin, elle allait marier l’une d’elles, de la façon qu’elle avait souhaitée, avec un homme qu’elle connaissait de longue date, comme ami de ce frère pour qui elle éprouvait une vraie tendresse maternelle, dont ses filles, Charlotte et Madeleine, se disaient, en riant, jalouses.
Fort séduisant, il est vrai, ce Guy de Pazanne, qui, chose rare, était également apprécié des hommes et des femmes ; des premiers, parce qu’il était un très galant homme, ami aussi dévoué que camarade sûr ; des secondes, parce qu’avec elles il se montrait d’une courtoisie chevaleresque, discrètement relevée d’une pointe de hardiesse donnant une saveur toute particulière aux hommages qu’il leur offrait en adoucissant l’éclair toujours un peu railleur de son regard, fait pour étudier les gens et les choses. Soldat, et en temps de guerre, il eût été de ceux qui accomplissent comme un jeu des actions d’une témérité héroïque et folle. Mais il n’était pas soldat, n’avait aucunement à faire dépense de courage militaire et n’accomplissait d’autres actions que celles à lui dictées par son bon plaisir. Pourtant, sous son scepticisme souriant, il cachait une très réelle et très chaude bonté de cœur, une puissance de dévouement qu’on n’aurait pas soupçonnée chez ce clubman élégant à qui la vie avait toujours été bonne et la fortune complaisante. Sans qu’il eût la peine de les gagner, celle-ci lui fournissait, en effet, des revenus allégrement dépensés, aussi bien à Paris, dont il n’eût pu longtemps se passer, que partout, en France et à l’étranger, où l’attiraient ses curiosités d’homme très intelligent, doué de goûts artistiques très sûrs.
Et c’est parce que la généreuse nature l’avait ainsi doté qu’il venait de trouver un plaisir aussi vif dans son excursion en Bretagne ; c’est pour cela que la perspective d’assister au Pardon de Kergoat lui était agréable ; pour cela que, dans le train qui l’emportait vers Douarnenez, il regardait, sans se lasser, fuir le paysage, l’œil distrait aux stations par le spectacle des costumes caractéristiques du pays, des coiffes blanches aux ailes relevées, frémissantes autour du visage des fillettes comme des vieilles ; distrait par tout ce qui révélait l’existence, dans cette extrême fin de la Bretagne, d’un petit monde à part, pittoresque comme la terre où il vivait ; encore fermé aux mœurs, aux usages, à la langue même qui était celle de tous les autres êtres nés sur la vieille terre de France…
Mais, après une courte station à Quimper, le train venait de s’arrêter définitivement avec un sifflement aigu, et sur la plaque bleu vif qui dominait le quai de la gare, en grosses lettres blanches, s’alignait le mot : Douarnenez.
II
Le soir maintenant. Une nuit tiède d’août à travers laquelle flottait, portée par la brise, une exquise odeur de chèvrefeuille et de verdure mouillée, ainsi qu’il arrive après les pluies chaudes qui font la terre odorante et le ciel limpide sous un ruissellement d’étoiles.
Dans sa chambre d’hôtel, Guy de Pazanne écrivait à la clarté de la lampe, et sa correspondance devait l’amuser, car un demi-sourire éclairait sa physionomie. Il écrivait :
« D’où pensez-vous que je sorte à cette heure du soir, tardive quant aux usages de Douarnenez ; d’où pensez-vous que je sorte, alors que j’arrive seulement dans le très respectable hôtel où vous aurez bientôt à établir vos pénates, ô ma sœur, ô mes nièces, ô mon futur neveu ?… Si, au lieu d’une simple lettre, je devais, sous les peines les plus graves, écrire un chapitre de doctes réflexions teintées de philosophie, je l’intitulerais, — et combien justement ! vous le reconnaîtrez tout à l’heure : — « De l’influence des orages sur les actions des hommes et sur les miennes en particulier… »
Oui, ma chère Louise, si le ciel n’avait pas été de plomb cet après-midi, lourd de nuages ; si ces nuages ne s’étaient pas ouverts sur ma tête et celles des Douarnenistes en averses formidables avec accompagnement d’éclairs et de coups de foudre, — sans métaphore : — si ma curiosité de touriste ne m’avait pas entraîné à ce moment même loin de tout asile ; si le grand, le puissant, le mystérieux Hasard enfin n’avait pas jugé à propos de s’occuper de mon infime personne, je n’entrais point là où je suis entré, où j’ai dîné même, pour ma grande distraction…
Charlotte, ma mie, d’ici je vous entends me jeter un impatient : « Où était-ce donc ? » Du calme, ma nièce. Un récit complet, vous l’aurez, un récit détaillé, tout comme pourrait l’être un roman de… Pour ne froisser personne, ne mettons aucun nom… Un récit dont l’étendue vous révélera que les plaisirs du soir brillent à Douarnenez par une absence totale, et que bienheureux sont les mortels qui savent se suffire à eux-mêmes. C’est une vérité de tous les temps que je prise fort à cette heure…
Et mon récit ?… Le voici, ô la plus curieuse des nièces.
Déjà, vous l’avez deviné, n’est-ce pas ? ce récit a une héroïne, une héroïne qui serait une petite créature unique en son genre, quand bien même elle ne serait pas mon héroïne. Enfant ou jeune fille, tout simplement fillette, peut-être ; je ne sais trop vraiment lequel de ces noms lui convient le mieux. Elle est le tout ensemble, et, selon les minutes, elle mérite particulièrement l’un ou l’autre. En toute franchise, — car nous sommes à cette heure fort bons amis, et cela sans qu’il y ait eu hardiesse dans son fait ou audace dans le mien, soyez-en sûre, sage Madeleine, — donc, en toute franchise, elle m’a confié qu’elle avait dix-sept ans fraîchement sonnés. Mais elle est si menue, non pas frêle, que, sur sa taille seule, on la rangerait parmi les très jeunes.
Où je l’ai rencontrée, maintenant ? Voici la chose :
Premier tableau. — Je descends de mon wagon en gare de Douarnenez. Je constate que l’air du pays est brûlant, peut-être par aventure, et que le ciel y est d’un bleu gris tout à fait menaçant. Je protège tant bien que mal ma valise contre l’empressement excessif des représentants de tous les hôtels, petits et grands, et je m’engage sur le pont majestueux qui s’allonge bien haut sur le Pouldavid. Devant moi chemine alertement un groupe composé de deux solides garçonnets, — pas beaux, ma foi, vus ainsi en profil perdu, mais de robuste carrure, — escortant l’un à droite, l’autre à gauche, une mignonne personne en robe rose, toute mince, dont je n’aperçois pas le visage. Il m’est donné uniquement de contempler la ligne souple d’une joue veloutée comme un beau fruit, une adorable nuque d’une blancheur dorée sous le retroussis de cheveux châtain foncé, à reflets de cuivre rouge, tordus à la diable, de façon à laisser en pleine liberté, tout juste effleuré par de petites mèches indisciplinées et frisantes, un cou de fillette supportant fièrement la tête fine dont je ne vois pas les traits. Mais, par instants, m’arrivent les éclats d’une voix jeune et d’un rire gai, à épanouir le plus sombre misanthrope de la terre… Charlotte, ne juge pas mal mon excellent ami ton fiancé Pierre ; lui, me comprendra si je vous dis que, poussé par une vague curiosité, je fais quelques pas en avant afin de dépasser le groupe qui continue à détaler devant moi, toujours aussi prestement. Je le dépasse, en effet ; mais ledit groupe, qui certes n’y entend pas malice, se détourne au moment même comme un seul homme ; et tout juste, j’entrevois, de mon inconnue, des lèvres qui rient et deux larges yeux noirs, très noirs, un peu enfoncés sous les sourcils, dont les larges prunelles flambent joyeusement de tout l’éclat de la vie jeune.
En ma qualité d’homme sérieux, je poursuis mon chemin sans commettre davantage le péché de curiosité, et j’arrive à l’hôtel réputé le plus agréable de l’endroit.
Deuxième tableau. — Au moment où j’y pénètre, l’atmosphère y est tout imprégnée d’allégresse, car le premier héritier de son propriétaire vient d’être baptisé à grand renfort de dragées et de sonneries de cloches. Le père exulte et m’invite à célébrer la naissance de son nouveau-né avec les hôtes actuels de la maison, auxquels il offre un punch de réjouissance. Les domestiques masculins rayonnent également, et les soubrettes de même, sous l’envolement de leurs coiffes, qui ont l’air de palpiter, toutes joyeuses, elles aussi.
Vous comprenez que je me sens un peu désorienté au milieu de ce rayonnement général. Positivement, je me produis l’effet d’un intrus dans cette demeure où les efforts les plus consciencieux ne sauraient me mettre au diapason voulu. Aussi m’en vais-je explorer la petite ville et ses environs les plus proches, en homme imprudent qui oublie que les orages ont, de toute éternité, fondu, à l’heure marquée, sur les mortels exposés à leurs effets. Loin de m’effrayer des nuages d’un gris lourd nuancé de tons roux qui s’amoncellent sans relâche ; loin de m’effrayer des éclairs encore fugitifs, des premiers grondements de la foudre, je m’arrête pour admirer plus à mon aise — ô imprudence ! — l’horizon superbe que forme le ciel tourmenté. Bien plus, je m’arrête sur une grande route, dite du Ris, là où s’en détache une ombre de sentier qui dévale presque à pic jusqu’à l’enchevêtrement des rochers hérissant la côte, et qui dévale de très haut, pittoresque à souhait dans sa bordure d’ajoncs et de bruyères, mais abrupt à l’avenant… Un sentier de chèvre, vous dis-je…
… Et cependant, au moment même où j’en jugeais ainsi, des promeneurs surgis des rochers, semblait-il, s’y engageaient… Ils étaient un… deux… trois. Et l’un de ces promeneurs était une promeneuse, habillée de rose, qui ramena dans ma pensée la vision déjà effacée de ma jeune inconnue du Pouldavid… Était-ce elle encore ? En guise de réponse, le grand vent qui s’élevait m’apporta l’écho lointain des paroles prononcées par une voix jeune, et je distinguai ces simples mots :
— Vite ! Corentin… L’orage est tout près… Qui de nous deux sera le plus tôt sur la route ?…
Tout uniment, voilà ce que j’entendis. Et j’avais bien entendu, car aussitôt je vis s’élancer et courir une petite forme rose, d’un mouvement si rapide qu’elle paraissait tout juste effleurer l’herbe poudreuse sur laquelle déjà, hélas ! s’écrasaient de larges gouttes de pluie. Elle grimpait sans relâche, ma foi, me donnant, je vous l’affirme, une haute idée de son agilité et de l’excellence parfaite de ses poumons… Elle grimpait aussi aisément que nous autres avançons dans notre allée des Acacias, bien sablée… Elle grimpait, pareille à un léger tourbillon rose, sans paraître se douter le moins du monde de l’incroyable rudesse du sentier.
Par exemple, derrière elle, à distance, le garçonnet qu’elle avait appelé Corentin trottinait lourdement, buttant de-ci de-là, les joues enflammées, ses robustes jambes de gamin trop gros incapables de lutter avec succès contre les pieds de jeune fée de sa compagne… Une seconde pourtant, elle s’arrêta pour se détourner, et elle aperçut, loin derrière elle, l’infortuné Corentin continuant à se démener pour avancer vite ; puis, plus bas encore, son autre compagnon qui se mettait en devoir de la rattraper. Il allait à grandes enjambées, sautant par-dessus les massifs d’ajoncs, piqué au jeu, sans doute, en apercevant cette vraie petite elfe presque en haut du sentier. Elle était déjà repartie, après avoir jeté au garçon un joyeux : « Impossible de m’atteindre ! » et elle arrivait le nez au vent, ses cheveux à demi dénoués s’envolant autour de son visage sous les rafales, devenues furieuses ; l’une d’elles, même, lui enleva son chapeau sans qu’elle parût s’en douter, et, triomphante, adorablement grisée par l’excitation de la course, elle apparut sur la grande route, juste devant moi. Ses joues étaient pourprées et la peau toute moite sous le frissonnement des petites mèches folles de sa nuque et de son front ; un souffle rapide entr’ouvrait ses lèvres, fraîches à faire rêver des folies, et dans ses grandes prunelles noires dansait une flamme de plaisir dont le reflet avivait l’éclat du visage, d’une irrégularité piquante, gamine et délicieuse.
Elle n’avait pas eu soupçon de ma présence jusqu’alors. Se trouvant subitement à quelques pas de moi à peine, elle fit un léger « Ah ! » de surprise qui s’étouffa tout de suite ; car au moment même, un éclair aveuglant déchirait les nuages massés sur nos têtes, suivi aussitôt par un formidable roulement de tonnerre. Elle eut un sursaut effaré et appela, tout en replantant au hasard son peigne dans l’épaisseur de ses cheveux ondés :
— Corentin, Yves, sauvons-nous ! Vite !… Nous allons être mouillés !
Ils allaient l’être — et moi aussi ! par ma faute, ma très grande faute, en punition de ma curiosité… Et mouillés d’importance. Cela ne faisait plus l’ombre d’un doute ; le ciel s’ouvrait pour jeter sur nos têtes une véritable trombe. Les garçons, à leur tour, surgissaient sur la route, le brave Corentin, sans rancune de sa défaite, apportant le chapeau abandonné par sa propriétaire, qui semblait n’en avoir cure. Mais l’averse s’abattant sur ses cheveux dut lui donner la pleine conscience qu’elle était nu-tête, car promptement elle replaça son chapeau au petit bonheur, tandis que j’ouvrais, avec une rapidité analogue, le parapluie que j’avais emporté, grâce à mon flair d’animal civilisé… J’en étais presque honteux en voyant ma jeune Atalante arrosée à la façon des fleurs dont elle avait l’éclat. L’aisance avec laquelle elle supportait l’assaut de cette formidable douche me remplissait d’admiration pour sa vaillance et de mépris pour le soin que je prenais de mon individu…
Entre nous, je me sentais positivement grotesque, cheminant d’un pas vif et digne, à l’abri de mon parapluie, moi homme ! tandis que ces trois enfants se faisaient tremper jusqu’aux moelles. Offrir mon parapluie tout entier était bien héroïque, car il pleuvait… oh ! combien ! sur cette route sans abri, bordée seulement de hauts sapins, insuffisants en la circonstance. En offrir une partie n’était pas sans charme, mon vieux Pierre. Mais savais-je comment je serais reçu ? Ma courtoisie, ma discrétion, et mon égoïsme se livraient une bataille acharnée pendant que, devant moi, mon inconnue courait entre ses deux gardes du corps. Je voyais l’eau marbrer peu à peu le corsage rose… Alors je pensais qu’il est des moments où les convenances doivent s’effacer devant les lois de la simple humanité, et, à l’aide de quelques enjambées considérables, je rattrapai le groupe et appelai :
— Mademoiselle !
Elle se détourna. Je vis les grands yeux faits d’ombre et de lumière s’arrêter sur moi tout étonnés, avec un regard d’enfant.
— Mademoiselle, la pluie tombe avec une telle force que je vous prie de me faire l’honneur d’accepter l’abri de mon parapluie.
L’expression de surprise devint plus accusée encore. En même temps, elle eut un geste d’épaules insouciant :
— Merci, monsieur. Ça m’est égal d’être mouillée !
Je m’en doutais déjà depuis quelque temps. Mais je n’eus pas même le loisir de lui répondre, car un coup de tonnerre éclata, tellement strident que tous les quatre nous tressautâmes. Corentin, qui n’était pas la vaillance même, se rapprocha de sa sœur, et j’entendis vaguement la voix du grand Yves prononcer :
— Arlette, tu ferais mieux d’accepter la proposition de monsieur, car mon père sera tourmenté de savoir que tu as reçu l’orage !
Arlette ! Que vous semble de ce vieux nom appliqué à cette toute jeune créature ?
Probablement, le père de Mlle Arlette était une puissance pour elle, — encore qu’elle eût une bouche volontaire tout à fait significative, car à sa seule évocation, elle vint docilement se ranger à mes côtés. Et de plus belle, nous nous mîmes à courir sur la route, au bas de laquelle on distinguait, enfin ! la bonne ville de Douarnenez, noyée sous ce nouveau déluge.
Près de moi, Mlle Arlette volait silencieusement, son regard vif errant de droite et de gauche, sans d’ailleurs s’arrêter sur ma chétive personne, mais bien, de temps à autre, sur quelques brins de chèvrefeuille, glissés dans sa ceinture, dont le parfum m’arrivait par bouffées. Je la voyais seulement de profil ; une mèche rebelle, toute dorée, retombait bouclée sur sa tempe gauche, balancée par le vent, et à toute minute elle la rejetait en arrière d’un geste impatient.
Les deux garçons galopaient à grandes jambes.
Dans notre course échevelée, je demandai à ma compagne :
— Veuillez me dire, mademoiselle, où je dois vous conduire.
— Nous arrivons… Là !… Dépêchons-nous ; dans une seconde, nous allons être à l’abri !
Se dépêcher devait lui être familier, car elle s’en acquittait à merveille. Je la suivais tout juste, moi qui n’avais pas sa légèreté de petite fille. Les garçons s’engouffrèrent dans l’allée d’un jardin enserré par une grille. Mlle Arlette s’élança, et moi à son exemple, m’efforçant de la protéger de mon mieux contre la grêle, qui nous cinglait maintenant. Elle gravit d’un bond les marches ruisselantes d’un petit perron, atteignit le seuil d’une porte étroite et haute. Là, je m’arrêtai discrètement. Mais sa voix résonna presque impérative :
— Entrez, monsieur, entrez donc vite !
Et j’obéis, poussé d’abord par l’instinct qui nous porte à chercher un abri quand il pleut, et ensuite par la curiosité de savoir qui était cette jeune sylphide. Alors, je me trouvai en présence d’une grosse bourleden aux joues de pomme d’api qui, en langue bretonne, fulminait d’importance contre le grand Yves et l’infortuné Corentin, leur montrant d’un geste courroucé la trace de leurs pieds boueux sur les dalles du vestibule. A ma vue, elle s’arrêta court avec un air de se demander quel était l’audacieux personnage qui se permettait de pénétrer ainsi tout trempé dans un logis étranger ; et sa mine était tellement significative, que j’eus envie de lui adresser bien platement des excuses et de filer vers Douarnenez.
Mais Mlle Arlette me répétait :
— Entrez donc, monsieur.
Et sans plus d’hésitation, j’entrai. Elle avait fait un mouvement pour ouvrir une porte près d’elle, — un sanctuaire que je devais être indigne de connaître car la farouche matrone eut un geste d’indignation et prononça en breton quelques mots de ce ton furieux qui semblait lui être familier ; sans que d’ailleurs Mlle Arlette en parût le moins du monde troublée. Une ondée pourpre monta seulement vers ses joues rosées, le pli volontaire de ses lèvres s’accentua et, redressant sa petite tête, elle dit, la main sur le bouton de la porte :
— Je veux, moi ! Mon père est-il là ?
— Non, grommela en français, cette fois, cette terrible bourleden. Non, M. le docteur n’est pas rentré.
M. le docteur ! Je dressai l’oreille. J’étais chez un docteur ! à Douarnenez ! Louise, les Turcs sont éminemment sages : on n’échappe pas à sa destinée, et la voix du sang n’est pas ce qu’un vain peuple pense… J’interrogeai aussi respectueusement que possible :
— Veuillez m’excuser, mademoiselle, de vous adresser cette question ; mais ne serais-je pas chez le docteur Morgane ?
— Bien entendu ! fit Mlle Arlette, me regardant avec de grandes prunelles curieuses.
— Et n’est-ce pas Mlle Arlette Morgane qui a la bonté de m’offrir l’hospitalité en ce moment ?
— Oui ! fit-elle encore, du même accent de surprise extrême. Je suis sûr qu’en ce moment ma petite apparition du Pouldavid commençait à croire que l’orage avait troublé ma cervelle. Oui, je suis Arlette Morgane.
Et, sans cérémonie, elle acheva naïvement :
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Pour avoir l’honneur, mademoiselle, de me présenter à vous comme votre cousin, Guy de Pazanne…
— Mon cousin !!! Vous êtes mon cousin ? Quel cousin ? Pas de Châteaulin, parce qu’alors vous sériez cousin de ma belle-mère, mais pas de moi… Oh ! non, pas de moi !
Pourquoi diable me parlait-elle de Châteaulin ? Mystère ! A tout hasard, je répondis :
— Non, pas de Châteaulin, de Paris. Je suis de passage seulement à Douarnenez, et ma sœur, Mme Chausey, y arrive après-demain avec ses filles. La connaissez-vous au moins de nom ?
Je me faisais positivement l’effet d’un intrus, d’un de ces cousins de fantaisie qui surgissent dans les comédies ; et une terrible envie de rire me prenait à la gorge devant l’air effaré de la grosse bourleden, d’Yves et de Corentin, mes cousins aussi, mais qui ne ressemblaient en rien à leur délicieuse petite sœur. Je ne sais quelles pensées s’agitaient dans sa cervelle de fillette ; mais, les dieux en soient loués ! elle paraissait avoir accepté déjà tout simplement, comme je le lui offrais, ce parent inconnu trouvé sur une route pendant un orage, quand, sur le seuil du vestibule, une grande silhouette se détacha, celle du docteur lui-même. Dans le trouble de cette présentation impromptu, nous ne l’avions pas entendu approcher. Avant que j’eusse pu articuler un mot, Mlle Arlette avait bondi vers lui, s’était pendue à son cou d’un mouvement caressant et s’écriait :
— Oh ! père, figurez-vous une chose très drôle ! Monsieur m’a prêté son parapluie ; il s’appelle M. de Pazanne, et il est notre cousin !
— Monsieur qui ?… Qu’est-ce que cette histoire ? fit le docteur, abasourdi.
Je m’avançai, recommençant une présentation sérieuse au docteur, nommant mes tenants et mes aboutissants, ressaisi de la crainte que cet homme, de physionomie très intelligente, de visage triste et fatigué sous les cheveux presque blancs, que cet homme ne me prît pour une façon d’aventurier, désireux de s’introduire dans son home. A Paris, j’eusse, il est probable, éveillé cette crainte peu flatteuse ; mais, à Douarnenez, l’on est plus confiant et plus hospitalier. Le docteur ne douta pas de mon identité, se souvint de toi, Louise, de moi-même au temps où j’étais un peu plus jeune que le grand Yves, me tendit la main et, finalement, m’ouvrit, non la porte du sanctuaire, mais celle de son cabinet, une grande pièce dont le bureau était encombré de papiers et de livres. Les deux garçons avaient disparu ; Mlle Arlette, seule, était entrée à notre suite et, bien vite, s’était pelotonnée près de son père, comme une jeune chatte câline ; mais il sentit aussitôt qu’elle avait sa chevelure et sa robe trempées, et, bien qu’elle trouvât « que ça ne lui faisait rien d’être mouillée », il l’envoya vite se sécher. — Et avec quel accent de sollicitude tendre !
Nous restâmes tous les deux dans la vaste pièce assombrie par l’orage, et le docteur, comme si c’eût été pour lui une douceur extrême, se mit à me parler du passé, du temps où toi, Louise, étais si liée avec sa jeune femme, qu’il paraît avoir adorée, comme il adore aujourd’hui le seul enfant qu’elle lui ait donné, son Arlette. Les autres, les deux garçons et sa seconde fille, en ce moment à Châteaulin avec Mme Morgane, il les aime, je n’en doute pas, mais autrement ; Arlette doit être la seule vraie joie de son existence. On le devine rien qu’à la façon dont il la suit des yeux. Elle seule paraît avoir le pouvoir d’éclairer la sombre expression de ses traits.
Dans son second mariage, il n’a pas l’air d’avoir rencontré le parfait bonheur ; à chaque instant, un mot dans sa conversation trahit, en lui, une effrayante intensité de désespérance, de scepticisme et d’amertume. Il donne l’impression d’un homme qui aurait un jour été frappé d’une blessure inguérissable dont il garderait le secret, mais qui le minerait peu à peu, lentement et sûrement. Son visage pâle et creusé m’aurait à lui seul paru révélateur ; une parole de lui a confirmé mon sentiment.
Comme il venait de rappeler les jours où, toi et lui, vous rencontriez souvent, il m’a dit tout à coup avec un sourire triste :
— Votre sœur ne me reconnaîtrait pas. La vie a fait de moi un vieillard avant l’âge. Dès le début de mon existence d’homme, j’ai été frappé par un coup dont je n’ai pu jamais me remettre.
A son accent, j’ai deviné qu’il faisait allusion à la mort de sa jeune femme. Il est resté un moment silencieux, le regard perdu dans quelque vision intérieure… Moi, je pensais à ce que tu nous avais raconté, il y a quelques jours, du mariage du docteur Morgane avec ta cousine, Reine de Pazanne. Aucune fortune ni d’un côté ni de l’autre, n’est-ce pas ? mais un mariage d’amour, qui fit deux heureux pendant quelques années à peine. Je pensais aussi à cette seconde union du docteur à laquelle il s’était décidé, dis-tu, pour que la petite Arlette ne se trouvât pas abandonnée, tandis que son père était absorbé par ses malades. Non pas un mariage d’amour, celui-là ; je puis en jurer sans avoir vu la deuxième Mme Morgane. Il est vrai que j’ai entendu parler d’elle !
Le docteur a repris soudain :
— Vous n’avez pas connu la mère d’Arlette ? Vous étiez un enfant quand elle s’est mariée !
— Mlle Arlette lui ressemble ?
— Non pas de traits, peut-être… Mais, dans son ensemble, elle est pour moi la vivante image de sa mère… Vous allez en juger. Avec votre présence, il me semble, mon Dieu ! que le passé ressuscite un instant… Cette résurrection m’est terriblement douloureuse, et pourtant elle m’apporte aussi une joie inattendue dont je vous remercie !
Il a pris, dans un tiroir fermé de son secrétaire, un portefeuille, l’a ouvert et l’a tendu vers moi, sans le quitter, sans en détourner les yeux ; et j’ai vu, sur une miniature, une adorable tête brune, des yeux étincelants, une bouche d’enfant comme celle d’Arlette, des épaules rondes émergeant d’un nuage de draperies blanches…
Le docteur m’a indiqué, la voix brève :
— L’année de notre mariage !… Elle était coiffée ainsi, habillée de blanc ainsi, la première fois que je l’ai vue… C’est l’image d’elle que j’aime le plus à revoir !
Il la regardait avec une sorte d’avidité, le visage plus creusé encore, une contraction douloureuse autour des lèvres, n’entendant même pas, j’en suis certain, les mots de sympathie profonde qui me venaient pour lui. Un silence est de nouveau tombé entre nous, si absolu, que m’arrivait très fort le bruit des gouttes de pluie ruisselant des branches sous le ciel éclairci… Puis tout à coup, la voix fraîche d’Arlette s’est élevée, coupée par un éclat de rire. Le docteur a tressailli. Sans un mot, il a refermé le portefeuille. Et il m’a dit, avec son même sourire d’indéfinissable amertume :
— Je dois vous paraître bien faible, n’est-ce pas ? et bien étrange aussi de me laisser de la sorte dominer par les souvenirs… d’autrefois, alors que je me suis créé une nouvelle existence… Mais, à mesure que l’on approche de sa fin, on aime à retourner en arrière, vers le temps, le beau temps de la jeunesse !… Et, d’une minute à l’autre, ma fin peut venir… J’ai, au cœur, un mal avec lequel je ne vivrai plus de longues années… Moi, médecin, je ne puis m’illusionner…
Il s’est arrêté une seconde ; puis, changeant de ton, il a achevé :
— J’ai été très heureux de vous voir, comme je le serai de revoir madame votre sœur. Si votre soirée est inoccupée, voulez-vous nous faire le plaisir de nous la donner ? Dînez avec nous. Je regrette que Mme Morgane soit à Châteaulin, dans sa famille, pour quelques jours encore, car, ni Arlette ni moi nous n’entendons grand’chose aux réceptions ; mais vous voudrez bien excuser la simplicité de la nôtre…
J’allais répondre. Je n’en ai pas eu le loisir.
La porte du cabinet s’était ouverte devant une svelte petite personne qui, ayant entendu l’invitation, s’écriait, d’un accent où la prière et le commandement s’amalgamaient de la façon la plus drôle :
— Oh ! oui, monsieur, restez, ce sera si amusant !
Puisque c’était « si amusant » que je vinsse, j’aurais été tout bonnement un trouble-fête en me dérobant à l’invitation de M. Morgane, appuyée avec tant de chaleur par ma cousine Arlette. Je suis seulement retourné à l’hôtel pour quitter ma tenue de touriste malmené par un orage. Puis, comme Mlle Arlette avait pris la peine de me le recommander, je n’ai pas tardé beaucoup à reprendre le chemin de la maison.
Quand je suis arrivé, elle arpentait le jardin d’un air de souveraine dans son royaume, et, après m’avoir accueilli avec le plus charmant des sourires, elle m’a glissé d’un ton plein d’insinuation :
— Voulez-vous que nous restions dans le jardin ? On y est si bien !
— Je suis tout à vos ordres, mademoiselle, ai-je commencé.
Elle m’a arrêté.
— Ne dites pas comme cela solennellement « mademoiselle », puisque vous n’êtes plus un monsieur quelconque, mais un parent…
— Je dirai « ma cousine » alors ! Est-ce mieux ?
— Oui, c’est mieux, et quand vous me connaîtrez plus, vous direz tout simplement « Arlette », n’est-ce pas ? Ce sera tout à fait bien.
La chose entendue, a commencé entre ma jeune compagne et moi, dans le jardin qui embaumait le réséda, la plus fantaisiste, la plus piquante, la plus amusante, — pour votre serviteur, — des conversations, étant donné que Mlle Arlette Morgane, élevée loin du monde, n’a pas la moindre idée qu’on puisse jamais déguiser sa pensée. Aussi elle exprime ses sentiments, ses opinions, ses impressions avec une spontanéité et une candeur d’une drôlerie savoureuse, sans s’inquiéter une seconde du jugement que le ciel et la terre pourraient s’en former.
Grâce à cette franchise imperturbable, je sais maintenant à merveille quel est l’état de son cœur, une façon de sanctuaire où n’entre pas qui veut… Diable ! elle n’y admet que bien peu d’élus ! Le dieu tout-puissant du sanctuaire est son père, qu’elle adore uniquement, exclusivement, avec tous les trésors de tendresse qu’elle paraît posséder en abondance. Bien loin en arrière, mais encore dans le temple, sont les deux garçons, Corentin et Yves. A la porte même, se trouve la grande fille de Mme Morgane ; et derrière la porte, m’a tout l’air reléguée sans pitié Mme Morgane elle-même, qui, à travers les naïves réflexions d’Arlette, m’apparaît comme une espèce de tyran domestique régentant son monde sous des règles inflexibles ; je l’ai jugée telle, bien plus encore quand j’ai vu son portrait dans la pièce de la maison qui est son domaine sacré, le salon !… Et quel salon !
— La pièce la plus sotte de la maison ! m’a prestement expliqué Arlette.
— Vraiment ? Comme vous êtes dure pour cette pauvre pièce !
— Pas du tout ! Vous allez voir !… Les meubles y sont rangés correctement les uns près des autres. Ils ont l’air de vieilles personnes désagréables, laides et immobiles qui s’ennuient. Papa est comme moi : il déteste le salon et y entre seulement quand il ne peut faire autrement. Moi, lorsque j’y vais trouver mon piano, je ferme les yeux pour le traverser… Vous comprenez que comme les chaises et les fauteuils y ont été, y sont et y seront éternellement à la même place, je ne risque pas de les rencontrer sur mon chemin !
J’ai demandé curieusement :
— Vous êtes musicienne ?
— C’est-à-dire que je chante ce que j’aime. Mais à ma manière… Et cette manière vous semblerait peut-être très laide, car je n’ai jamais pris de leçon.
De plus en plus intrigué, j’ai interrogé :
— Est-ce que je n’aurai pas le plaisir de vous entendre ?
— Quoi ? Chanter ? Oh ! ce soir tant que vous voudrez !
J’ai dû me contenter de cette réponse et écourter mes remerciements, car Arlette ouvrait devant moi la porte du fameux salon… Ah ! elle n’avait pas trop sévèrement qualifié la pièce favorite de Mme Morgane. Alignés les uns à côté des autres avec une correction géométrique, il y avait là une file de fauteuils et de chaises, sans oublier un vaste canapé, tous également recouverts du plus aveuglant des reps verts, semé de pivoines rouge ponceau ; sur la cheminée, des vases de porcelaine décorés de roses d’un pourpre incandescent, et dans ces vases, Louise, des fleurs en papier !… Ah ! certes non, ma cousine Arlette n’avait pas mal jugé le salon de sa belle-mère. Elle me regardait malicieusement, un sourire retroussant sa lèvre :
— J’avais raison, n’est-ce pas ?… Dites-le ! Cela me fait tant de plaisir quand on est de mon avis ! Vous ne trouvez pas cette pièce bien séduisante ?
— Non, pas précisément, ai-je avoué, tandis que mes yeux, qui erraient peu charmés autour dudit salon, trouvaient sur leur passage deux portraits enserrés dans des cadres dignes de tout le mobilier.
Arlette, dont le regard vif avait suivi le mien, m’a glissé d’un ton expressif :
— Mme Morgane et sa fille, ma sœur Blanche. Voulez-vous voir leurs photographies ?
Et avant que j’eusse répondu, elle avait, en tourbillon, traversé le salon et, revenant avec les deux portraits, elle s’arrêtait devant la fenêtre grande ouverte par laquelle nous arrivait la même odeur fraîche de réséda. Alors, au premier regard jeté sur Mme Morgane, j’ai compris pourquoi entre elle et sa mignonne belle-fille les affinités doivent être tout le contraire d’excessives. Les traits du visage étaient assez réguliers, lourdement tracées, mais une ligne dure marquait le dessin des lèvres, comme celui des sourcils, allongés sous un front étroit, — un front têtu, — et des cheveux plantés bas, lissés en bandeaux bien tendus, bien corrects… En résumé, un ensemble vulgaire et une physionomie de femme impérieuse pénétrée de son importance… Sa fille, pour sa part, jouissait, tout en lui ressemblant beaucoup, d’une figure ronde et placide, de deux petits yeux quelconques et d’un buste si majestueux, qu’il me fallut vraiment les assurances réitérées d’Arlette pour être persuadé qu’elle avait seulement quatorze ans, non dix-huit ou vingt comme sa… robustesse me l’aurait fait croire sans peine.
— C’est qu’elle est très grande et très grasse ! m’a expliqué Arlette. Moi, j’ai l’air d’une pauvre mouche à côté d’elle !… Aussi elle me trouve tout à fait un avorton ! Est-ce que vos nièces sont grandes aussi ?
— Mais oui, assez !
— Et elles sont jolies tout de même ?
Mes nièces, par égard pour votre modestie, je ne rapporte pas ma réponse. Mais Arlette en tira cette conclusion, échappée de sa bouche, avec un profond soupir d’envie :
— Comme ce doit être délicieux d’être jolie !
Ma foi, elle était si charmante avec cette expression de naïf désir dans les yeux, sur les lèvres, qu’une exclamation m’a échappé :
— Mais, ma cousine, vous devez à merveille connaître ce plaisir-là !
Elle a dressé la tête :
— Pourquoi me dites-vous cela ?
— Parce que je le pense.
— Vous pensez quoi ?… Que je…
Elle s’est arrêtée, une flambée pourpre aux joues.
— Que dame Nature a été très généreuse à votre égard !… Certes oui, je le pense ; et j’imagine que tout le monde le pense comme moi.
— Je ne sais pas… Personne ne m’a jamais rien dit de pareil… Et Mme Morgane, même, répète toujours le contraire ! Alors, vous parlez pour de bon ?
— Pour de bon, certainement !
— Vous ne parlez pas seulement par politesse, pour me faire plaisir ?
— Mais pas le moins du monde… Je ne vous dis que la vérité vraie !
Son visage s’est éclairé d’un plaisir d’enfant, et elle a pirouetté avec sa légèreté de fée :
— Oh ! quel bonheur ! quel bonheur ! Ainsi, Mme Morgane ne pourra plus me faire croire que les petites femmes ne sont que des monstres, puisque vous, qui habitez Paris, vous me trouvez jolie ; et vous devez vous y connaître ! Que je suis donc contente que vous soyez venu !
Tout cela dit avec une joie juvénile et sans ombre de vanité. Mais je ne sais quelles révélations sur Mme Morgane m’aurait encore values notre conversation, si le docteur qui rentrait ne nous avait emmenés dîner.
Arlette avait été dure pour les assiettes de sa belle-mère, qu’elle m’avait annoncées comme affreuses. Elles étaient laides, sans conteste, mais moins encore que le meuble du salon. Le couvert brillait par une absence totale d’élégance ; toutefois, une admirable botte de chèvrefeuille s’épanouissait au milieu de la table, dans une jatte de cristal, de par les soins de Mlle Arlette, qui paraissait ravie, d’ailleurs, de cet embellissement et l’enveloppait, à la moindre occasion, d’un œil satisfait tout à fait amusant. Ce qui ne l’empêchait point de causer avec sa joyeuse vivacité, insatiable de détails sur vous toutes, ma sœur et mes nièces ; détails qu’elle écoutait en dévorant son dîner de ses jolies dents de chatte, laiteuses et fines, tandis qu’à ses côtés les garçons engloutissaient silencieusement le leur.
Mais s’ils étaient figés dans leur mutisme, ils paraissaient pénétrés d’admiration pour l’animation de leur jeune sœur, dont ils me font l’effet d’être les dévoués serviteurs. Le docteur Morgane lui-même subissait l’influence de sa rieuse jeunesse, car son visage s’était un peu éclairé, et il se révélait causeur très intéressant, au courant de tout ce qui caractérise le mouvement scientifique, comme le mouvement artistique contemporains ; tellement, que je me demande encore comment un homme de sa valeur a pu accepter de s’enfouir sa vie entière dans une petite ville de pêcheurs…
Entre lui et Arlette, j’avais tout ce qu’il fallait pour passer une soirée charmante de causerie, — sur des tons différents, — mais ma jeune cousine me réservait, sans le soupçonner, une surprise exquise. Cette surprise, elle me l’a procurée après le dîner, pendant que nous étions dans le jardin à jouir d’une nuit incomparable. Tout à coup, en l’écoutant parler, j’ai été frappé de la richesse de son timbre de voix ; et aussitôt m’est revenue en mémoire sa promesse de me faire un peu de musique. Je la lui ai rappelée. Elle s’en est souvenue de très bonne grâce ; mais comme je me levais pour rentrer à sa suite dans la maison, elle m’a arrêté :
— Si vous êtes bien ici, restez… A la place où vous êtes, on m’entend très bien. Tous les soirs, c’est là que se met papa quand je chante pour lui !
J’ai accepté, tant le conseil était séduisant à suivre. Je vous répète que la nuit était digne de Charlotte et de son fiancé Pierre.
Dans le cadre de la fenêtre, faiblement éclairée, la forme svelte d’Arlette s’est découpée.
— Mon cousin, que désirez-vous entendre ? Du triste, ou du gai ?
— Du triste et du gai !… Tout ce que vous voudrez, car j’aime la musique avec passion et sous toutes ses formes, pourvu qu’elles soient belles !
— Moi, je l’adore ! m’a jeté Arlette disparaissant.
Louise, tu entendras chanter cette fillette et tu reconnaîtras qu’il n’y a pas le moindre « emballement » dans mon fait si je déclare qu’elle est merveilleusement douée. Ce qu’elle chante et la façon dont elle le chante ne ressemblent à rien de ce que nous avons coutume d’ouïr ; ce sont de vieilles poésies bretonnes, des ballades, des rondes, les unes plaintives, les autres d’un entrain endiablé ou encore follement passionnées. Elle les dit comme elle les sent, — et elle sent très vivement, — leur donnant un accent, un relief, une intensité d’expression qui sont tout bonnement stupéfiants. Elle les chante « à sa façon », selon son mot, n’ayant jamais pris ombre de leçon, d’une voix tout ensemble fraîche et grave que la bonne nature lui a donnée pleine, souple, étonnamment timbrée. Elle les chante avec des accompagnements très simples qu’elle a presque tous imaginés elle-même, selon le caractère de la poésie à laquelle ils étaient destinés. Pour certaines ballades, elle a trouvé des accords qui ont des sonorités d’orgue…
Ah ! certes, je comprends que son père demeure des instants et encore des instants, le soir, à l’écouter… Quand elle s’est tue, un instinctif : « Encore ! » m’est monté aux lèvres. Mais elle ne m’a pas entendu. Revenue à la fenêtre, elle me criait gaiement :
— Quel silence ! Mon cousin, est-ce que je vous ai endormi ?
— Endormi ? Dites que vous m’avez tellement charmé, que j’ai peine à revenir sur la terre et que je ne trouve pas de mots pour vous remercier.
— Ne me remerciez pas. C’est un immense plaisir pour moi de chanter ! Je suis seulement contente de ne vous avoir pas ennuyé en vous obligeant à m’écouter si longtemps !
Avait-elle donc chanté longtemps ?… Juste à ce moment, une horloge, — celle de l’église sans doute, — a sonné dix coups. Ce devait être une heure tardive pour Douarnenez, car je me suis aperçu alors, revenu du monde enchanté où m’avait emporté la musique d’Arlette, que le gros Corentin sommeillait, le nez dans sa cravate, et que le grand Yves était violemment tenté de l’imiter.
Bien vite, je me suis levé, prenant congé du docteur, qui paraissait sensible au plaisir que m’avait fait Arlette ; mais, à mes paroles enthousiastes, il a simplement répondu :
— Comment ne serait-elle pas musicienne !… Sa mère l’était à un point que vous ne pouvez imaginer !
Quant à la jeune personne elle-même, elle ne semblait pas se douter le moins du monde de la somme de talent dont l’a gratifiée le ciel. Suspendue au bras de son père, de cette manière câline qui lui est propre, elle m’accompagnait jusqu’au seuil du jardin ; la flamme de la lampe baignait de reflets capricieux sa blanche figure, son regard de feu, sa bouche de petite fille… Dans la nuit, comme je laissais retomber la grille derrière moi, j’ai entendu sa voix fraîche me crier une dernière fois : — Bonsoir, Guy. A demain.
Et c’est ainsi, dans une mémorable journée, que j’ai fait la connaissance de ma cousine Arlette… »
III
Sur la grande place de Douarnenez, il y avait une petite boutique basse, bien connue non seulement des ménagères du pays, mais encore des artistes et des hommes de lettres venus là en séjour d’été, car ils faisaient volontiers de fréquentes stations pour causer avec la propriétaire de ladite boutique, Mlle Catherine Malouzec. C’est qu’elle avait vraiment sa personnalité, cette solide Bretonne, frôlant la soixantaine sans que sa haute taille robuste en subît, même de loin, l’effet ; à peine quelques rides sillonnaient le visage d’un ton de cire blonde, où luisaient des yeux très vifs qui éclairaient une indiscutable laideur, — mais une laideur souriante et aimable. Éternellement habillée de même, elle avait un air de nonne, ses cheveux gris allongés en bandeaux plats sous la coiffe plissée, sa robe unie, toujours noire, tombant en plis rigides le long de son grand corps sans grâce.
Dans la petite boutique vieillotte, vitrée de carreaux étroits derrière lesquels s’alignaient, en la saison, des pots alternés de géraniums et de fuchsias, non seulement elle vendait de tout, — les pelotes de laine voisinant avec les images bariolées de couleurs vives, les faïences de Quimper, le chocolat et les plumeaux à l’usage des ménagères douarnenistes, — mais encore elle accueillait, avec une dignité singulière et innée, les visiteurs de choix qui venaient chercher auprès d’elle les détails sur les coutumes, les légendes, les poésies du pays. Ces détails, elle les leur donnait dans une langue originale de femme intelligente, d’un tour d’esprit bien personnel, puisqu’elle n’avait jamais subi aucune influence intellectuelle.
Ni riche ni pauvre, elle était de fort honorable famille et aurait pu vivre « en dame » dans sa maison. Mais, avant tout, elle était observatrice rigoureuse de la tradition ; et sa grand’mère et sa mère ayant été successivement les souveraines maîtresses de la petite boutique basse, elle avait tout naturellement suivi leur exemple, mais en restant fille, car elle s’était jugée, sans pitié, trop laide pour tenter avec succès l’aventure conjugale.
Son frère, non moins respectueux des usages de la famille, où les hommes étaient marins de père en fils, avait longtemps navigué, faisant le commerce un peu sur toutes les côtes, jusqu’au jour, — très long à se lever, — où, fatigué enfin de sa vie errante, il était revenu se fixer dans ce coin de terre où il avait joué gamin, avec de vigoureux petits gars, aujourd’hui hommes vieillis comme lui. Il avait retrouvé la maison filiale telle qu’il l’avait vue tout jeune ; il avait repris possession de la chambre qu’il occupait garçonnet, celle-là même où il avait fait ses premiers rêves de vie aventureuse et dont les murs, par endroits, portaient encore la trace des tatouages qu’il leur infligeait pour représenter les scènes décrites dans ses chers livres de voyage.
Maintenant, M. Malouzec ne lisait plus, ses souvenirs lui formant désormais un livre qui suffisait à le charmer ; et son occupation préférée était devenue le soin de son jardin, qu’il entourait d’un véritable culte, en compagnie d’une jolie fleur humaine, sa favorite, Arlette Morgane, qui faisait de lui tout ce qu’elle voulait, comme Mme Morgane le remarquait aigrement en toute occasion. En effet, ce vieux loup de mer de taille athlétique, au demeurant l’homme le plus paisible, le meilleur, le plus doux qu’on pût souhaiter rencontrer, était le docile serviteur de la fantasque Arlette Morgane. « Elle est la seule passion de sa vie ! » affirmait en riant Mlle Catherine, qui ne s’en montrait point jalouse. Elle-même adorait l’enfant, qu’elle avait vue naître, de toute la tendresse inemployée qu’enfermait son cœur de vieille fille. Et l’enfant le savait bien…
Quand elle était bébé, la boutique basse de la grande place lui faisait l’effet d’un monde un peu mystérieux, tant elle y apercevait de choses dont elle ne devinait pas bien l’usage. Aussi elle y arrivait tout ensemble craintive et charmée, sans rien perdre toutefois de son assurance drôle, sa petite bouche fière, qui n’avait point de baisers pour tout le monde, allant chercher, caressante, la grande figure maigre de Mlle Catherine, toujours éclairée pour elle par un bon sourire… Et puis, là, elle était souveraine maîtresse, ce qui convenait fort à sa jeune indépendance ; elle était reçue comme une reine par Mlle Catherine, ravie de la voir promener sa mignonne personne dans la boutique sombre, amusée de l’adresse des doigts menus fourrageant de droite et de gauche, même dans les profondeurs des boisseaux pleins de lentilles sèches, pour le seul plaisir de disperser ensuite les innocentes lentilles aux quatre vents du ciel, d’un mouvement vif de la main.
Quelquefois pourtant, si les fantaisies d’Arlette devenaient trop audacieuses, Mlle Catherine perdait patience et morigénait un peu la petite reine, qui ne se troublait guère, mais cessait tout de suite son jeu. Avec ceux qu’elle aimait, elle était docile, pliant son impétuosité au joug pour répondre à la tendresse qu’on lui donnait ; — d’ailleurs, vite cabrée devant l’autorité des autres. De là, ses rébellions plus ou moins accentuées devant Mme Morgane, incapable de comprendre une nature prime-sautière, ardente comme celle de l’enfant ; irritée de ne pouvoir la transformer en une fillette quelconque, docile, calme, travailleuse, une espèce de machine vivante bien facile à faire mouvoir.
Travailleuse, Arlette l’était, certes, mais à sa manière, passionnée pour ce qui l’intéressait, d’une indifférence totale pour tout le reste ; son esprit étant un personnage d’humeur fort indépendante qui habitait un palais très précieux, tout neuf encore, aux murailles de cristal, lumineuses et irisées, hermétiquement closes pour les intrus… De ce nombre, en première ligne, la propriétaire du brillant palais mettait sans hésitation l’arithmétique, science fort estimable sans doute, mais à la façon du grimoire des sorciers ; bonne, déclarait-elle dédaigneusement, pour les marchands et les vieilles gens qui ont fait beaucoup d’économies, — non, certes, pour les petites filles à l’aube de leur vie.
En revanche, les portes s’étaient ouvertes bien grandes devant deux illustres sœurs, l’histoire et la géographie ; mais elle les avait accueillies à sa manière, les interrogeant sur cela seul qui la charmait, tirant sa révérence à ce qui était chronologie, dates, administration ; laissant de côté, avec une désinvolture parfaite, les listes des fleuves, montagnes et autres accidents géographiques, qu’elle abandonnait là où ils devaient rester jusqu’à la fin des siècles. Cependant, elle était captivée par les visions que certains d’entre eux, parfois par leur nom seul, évoquaient dans son imagination, déjà préparée à goûter le pittoresque des contrées lointaines par les récits du capitaine. Lui, avait navigué par là-bas, dans les pays charmeurs qu’Arlette ne connaîtrait jamais, où poussaient de grandes fleurs étranges sous des ciels d’un bleu insondable, à l’ombre d’arbres splendides, tels qu’il en existait dans ces contes, ces légendes qu’elle aimait tant à lire.
Car elle avait, comme tous les êtres très jeunes, le goût du merveilleux. Elle adorait les histoires de saints accomplissant des miracles, qui la transportaient d’admiration et ne semblaient jamais surprenants à sa foi naïve et ardente. Elle avait plein la mémoire de vieilles chansons, de vieilles poésies celtiques qui la faisaient vivre dans un monde charmant, inconnu aux profanes, peuplé d’enchanteurs, de saints, de fées, de héros échappés d’un peu partout. Légende et histoire s’étaient, en effet, si bien amalgamées dans ce jeune cerveau, indifférent à l’ordre des siècles, que bien impossible eût été de lui faire distinguer le domaine propre de chacune. Pour Arlette, étaient contemporains tous les personnages qui lui plaisaient. C’est ainsi qu’elle faisait vivre en excellent voisinage, le vaillant Arthur, Henri IV, Roland le paladin, Marie Stuart ; voire même la belle et fatale Dahut, la fille maudite du roi Gralon, dont, toute petite fille, elle écoutait l’histoire avec un effroi charmé, pour s’en aller ensuite, à la marée basse, chercher à entrevoir, dans l’infini blond des sables, les ruines saillantes encore de la ville d’Ys, — racontait-on… Quant aux héros qui n’avaient pas le don de la séduire, elle les rejetait pêle-mêle dans le chaos très sombre où jamais ne s’aventurait le lutin qu’elle avait pour esprit ; et, à la tête des victimes reléguées dans cet abîme ténébreux, trônait l’infortuné Louis XIV. Ce grand roi majestueux, casqué d’une encombrante perruque, paraissait à Arlette tout crûment un sot d’avoir enseveli son visage sous un pareil édifice, et sa liberté sous les mille liens de l’étiquette.
C’est que la liberté lui semblait le plus grand des biens, à elle, vrai farfadet, sœur de ceux que les bonnes gens croyaient voir, le soir, danser éperdument dans la lande ; comme eux, toute de flamme, éprise de mouvement, pétillante de malice rieuse, le cœur infiniment tendre, la pensée d’une clairvoyance destinée à devenir sans merci quand sa candeur extrême n’y mettrait plus une sourdine ; ayant en elle tout un monde de sentiments, d’idées, d’impressions qui s’unissaient, se succédaient de façon à faire d’elle une petite créature singulièrement vivante.
Une petite créature qui tenait donc une très grande place dans l’existence actuelle du bon capitaine Malouzec ; lequel, tout bas, la considérait bien un peu comme son enfant, par cela seul qu’il l’avait vue pouponne et qu’elle avait toujours été sa favorite, depuis le temps où il prenait tant de plaisir à soutenir sa marche chancelante de bébé…
… Et vraiment si, ce jour-là, M. Malouzec ne goûtait pas davantage la paix radieuse de cette matinée de dimanche, c’est qu’il attendait inutilement la visite de cette petite amie. Il l’avait à peine entrevue depuis que cette famille Chausey avait surgi tout à coup, réclamant le droit de faire ample connaissance avec elle et l’accaparant complètement.
Rencontre providentielle dont il y avait lieu de se réjouir, déclarait Mlle Catherine. De la sorte, l’enfant connaîtrait les parents de sa mère.
Oui, c’était très bien, le capitaine l’avouait ; mais, à part lui, il songeait avec un secret plaisir, tout en se jugeant très égoïste, que cette brillante famille d’Arlette allait seulement faire une apparition à Douarnenez.
Et il se le répétait encore, tandis qu’il contemplait, assis à l’ombre d’un noyer bien feuillu, les perspectives verdoyantes de son jardin. Autour de lui, dans les allées, le soleil épandait une clarté intense, tachée çà et là par l’ombre crue de quelque branche autour de laquelle des insectes bourdonnaient, ivres de lumière ; et dans l’infini bleu de ce ciel d’été, des hirondelles tournoyaient avec des courbes folles, de larges envolements d’ailes qui semblaient les emporter vers la mer palpitante.
La brise chaude qui errait chargée d’une indéfinissable odeur de fraises mûres et de lis, apporta tout à coup au capitaine le bruit d’une lointaine sonnerie de cloches dans l’église qu’on ne voyait pas, et il pensa :
— Tout à l’heure, Catherine, en revenant de la grand’messe, me donnera des nouvelles d’Arlette, puisque l’enfant me délaisse !
Cette accusation était un jugement téméraire. Voici que, soudainement, le capitaine en recevait la preuve, car sur le seuil de la maison apparaissait, en cette minute, une mince personne qui descendait en courant les marches du perron et traversait de même le jardin inondé de soleil.
— Capitaine, bonjour ! criait-elle gaiement.
— Comment ! c’est vous ? bien vous, petite reine ? Je croyais que vous m’oubliiez tout à fait, que vous alliez partir pour le Pardon sans faire la charité d’un bout de visite à votre vieil ami !
Et, dans ses deux grosses mains, il emprisonnait toute la main d’Arlette.
— Si vous avez cru pareille chose, capitaine, vous êtes un ingrat ! Seulement, je suis bien sûre que vous ne l’avez pas cru, ce serait trop mal ! Tout à l’heure, nous partons pour Kergoat… Mais je me suis échappée pour venir vous trouver. Il y avait trop longtemps, vraiment, que je ne vous avais vu ! Aussi, regardez comme j’ai chaud de m’être tant dépêchée pour courir jusqu’ici !
Elle levait vers lui son jeune visage qu’une ondée de sang empourprait plus vivement aux joues. Vers la racine des cheveux fous, moussant autour des tempes, la peau était toute moite. M. Malouzec en fut inquiet.
— Mon petit enfant, il ne fallait pas vous mettre à cause de moi dans un pareil état ! J’aurais bien attendu un jour de plus pour que vous ayez recouvré toute votre liberté. C’est demain, n’est-ce pas, que repart la famille Chausey ?
— Je ne sais pas bien au juste ! Oh ! capitaine, je voudrais les voir rester ici toujours ! C’est si charmant de les avoir ! Et surtout pendant que Mme Morgane est absente !
— Comme vous vous éprenez vite, Arlette ! fit-il, remué par un vague sentiment de jalousie.
— Mais, capitaine, ils sont tellement aimables pour moi ! même le fiancé de Charlotte !… Un officier, vous savez, et tout à fait bien !… Il a l’air enchanté d’épouser Charlotte !
— Je le crois bien !… A distance, le mariage est toujours une histoire amusante !
— A distance ?… Et de près ?…
— De près… de près… C’est selon les goûts ! bredouilla le capitaine, saisi du sentiment qu’il s’était aventuré sur un terrain délicat.
Aussi, pour détourner le cours des réflexions d’Arlette, il interrogea :
— Et votre tante ?… Vous ne dites rien d’elle !
— Ma tante ? Elle est excellente… Et je l’aime déjà beaucoup !
— Allons, c’est complet ! Vous adorez toute la famille, y compris le fiancé et votre beau cousin.
— Je ne les adore pas, je les aime !… C’est si bon d’aimer !… Mais, d’eux tous, c’est encore Guy, je crois, que je préfère… Capitaine, il est très bien !
— Très bien ?… Mon petit enfant, que vous êtes donc enthousiaste pour rien !
Arlette bondit hors du fauteuil-berceuse où elle se balançait allégrement.
— Pour rien ! Si vous voyiez Guy, je vous assure qu’il vous ferait le même effet qu’à moi !… Il est délicieux ! Il serait parfait si…
— Si quoi ?
Elle reprit sa place dans le fauteuil, attrapant au passage une fraise dans laquelle mordirent ses petites dents fines.
— Si j’étais sûre qu’il ne se moque pas de moi !
— Il se moque de vous ! Mais c’est un homme fort mal élevé alors… Comment peut-il vous plaire ?
— Je ne suis pas bien certaine qu’il se moque de moi… Il a seulement des yeux qui m’examinent comme une curiosité… Est-ce que j’ai quelque chose d’extraordinaire ? Regardez-moi bien… comme si vous ne me connaissiez pas…
Consciencieusement, le capitaine regarda. Elle s’était redressée devant lui, bien droite dans sa svelte petite taille, aux proportions si harmonieuses qu’on ne songeait pas à en remarquer l’exiguïté. Le sang courait sous la peau transparente, empourprant les lèvres, et les yeux étincelaient d’un noir de velours, interrogeant, large ouverts, le vieillard qui poursuivait son examen.
— Eh bien, capitaine, ai-je quelque chose d’extraordinaire ?
— Rien du tout, mon enfant. Mais peut-être que les demoiselles de Paris sont différentes de vous ! C’est peut-être pour cela qu’il vous accorde tant d’attention…
— Oui, c’est peut-être pour cela ! fit-elle pensivement. Enfin, j’espère que ses yeux indiscrets n’ont pas vu dans ma pensée que…
— Que ?…
— Que je le trouve tout à fait à mon idée !… Oh ! capitaine, je comprends qu’on déclare les jeunes gens charmants, quand ils sont si vifs, si gais, si aimables, quand ils vous baisent la main en arrivant et en partant, quand ils ont vu d’autres villes que Douarnenez, quand ils connaissent des quantités de choses que vous ne connaissez pas ! Car je suis sûre que mon cousin Guy sait beaucoup de choses que je ne sais pas !
— Naturellement, ma petite fille, naturellement ; il a bien plus étudié que vous…
— Mais, capitaine, je ne parle pas de ce qu’il a appris dans les livres ! Je parle de ce qu’on apprend dans… dans la vie, de tout ce que je ne peux pas deviner…
— Heureusement, car ce sont des choses qui ne vous regardent pas, Arlette.
— Mais c’est justement pour cela que j’ai tant envie de les savoir ! Dans les yeux de Guy, quand il m’écoute bavarder, toutes sortes d’idées passent, je le vois bien. Aussi, il y a des minutes où j’ai une envie folle de lui crier : « A quoi pensez-vous ?… » Et puis je n’ose pas…
— Par bonheur, ma petite fille, car il vous trouverait très indiscrète !
Le visage souriant du capitaine s’était rembruni devant la pluie d’éloges qui tombait sur ce Guy, et, la mine un peu déconfite, il demanda :
— Mais, enfin, comment est-il, votre cousin Guy ?
— Ni trop gros ni trop mince, et très grand ! plus que vous ! Et bien plus que moi ! Quand je lui parle, il faut que je lève le nez très haut pour voir s’il m’écoute !
— Arlette, je croyais que vous détestiez les personnes grandes !
— Les femmes, oui ; mais pas les hommes ! C’est même très amusant de se sentir toute petite près d’eux et de voir que, cependant, ils en passent par tout ce que vous voulez !
Le capitaine écrasait rageusement une légère motte de terre.
— Et vos cousines ? Êtes-vous aussi pénétrée d’admiration pour elles ?
Naïvement, elle dit :
— Figurez-vous qu’elles m’intimident beaucoup ! Elles sont tellement bien, élégantes, gracieuses, aimables, parfaites, enfin ! que je me produis l’effet d’une espèce de sauvage auprès d’elles ! Je me demande comment Guy, habitué à les voir, peut me trouver jolie !
— Comment savez-vous que ce monsieur vous trouve jolie ? fit M. Malouzec, fronçant ses gros sourcils blancs.
Triomphante, elle répliqua :
— Parce qu’il me l’a dit !
— Comment, il vous l’a dit ?… Mais c’est un insolent que votre cousin !
— Pourquoi ? fit-elle effarée ; pourquoi ?
— Parce que ce n’est pas l’usage… parce qu’on ne doit pas faire de compliments aux demoiselles bien élevées… D’ailleurs, mon enfant, les jeunes gens disent cela à toutes les femmes qu’ils rencontrent… C’est une bêtise à laquelle il ne faut pas faire attention !
— Une bêtise ?… Alors, capitaine, vous me trouvez un avorton comme Mme Morgane prétend toujours que je le suis ? Oh ! non, ne me dites pas cela !… Je suis si contente de penser que je puis être jolie même étant petite et brune, même en ayant les cheveux ébouriffés ! A Paris, on n’a pas les mêmes goûts qu’à Douarnenez ! Tant mieux !
— Arlette, ma chère enfant, savez-vous que vous êtes abominablement coquette !
— C’est de la coquetterie d’être contente qu’on vous trouve bien ?
— Mais oui ! affirma doctement le capitaine.
— Alors, tant pis ! je suis coquette, car je suis ravie de n’être pas laide comme je le croyais ! Capitaine, ne me grondez pas ; vous seriez tout à fait content comme moi si, depuis votre enfance, vous vous étiez entendu traiter de personne insignifiante, ne valant rien du tout, bonne seulement à faire des sottises et à être grondée ensuite !… Vous trouveriez délicieux d’apprendre que vous n’êtes rien de tout cela, et vous diriez avec moi : « Vive la coquetterie ! »
Et Arlette, de plus belle, se balança triomphalement dans son vaste fauteuil.
Mais au même moment s’élevait dans le jardin une voix de femme, forte et timbrée :
— Dieu juste ! Qu’est-ce que j’entends ? Yves, écoutez-vous votre fille ?… Elle va scandaliser M. de Pazanne.
En sursaut, Arlette se retourna. A quelques pas d’elle arrivait Mlle Catherine ; portant sa plus belle coiffe, ayant sous le bras son livre de prières, et accompagnée non seulement du docteur Morgane, mais de Guy lui-même.
— Comment, mon cousin, vous voici ? fit-elle stupéfaite, — et point fâchée.
— Oui, moi-même en personne ! M. Morgane m’a arrêté au passage, et Mlle Malouzec a été assez aimable pour m’autoriser à venir vous chercher avec monsieur votre père.
— Me chercher ?
— Parfaitement. Nous venons vous enlever pour déjeuner avec nous avant d’aller au Pardon.
— Père, vous viendrez aussi à Kergoat ? interrogea-t-elle, déjà joyeuse.
— Non, chérie, cela ne m’est pas possible… Je vous retrouverai ce soir. C’est ta tante qui te fait demander.
Il posait sa main sur la jeune tête brune. Mais Arlette, se dégageant très vite, attira d’un geste tendre cette main sous ses lèvres. Puis elle se prit à causer avec Guy ; et le capitaine étouffa un soupir résigné.
Il ne soupçonnait guère que ce Parisien redoutable allait, quelques instants plus tard, le conquérir à son tour, en admirant ses fleurs.
Le miracle se fit pourtant ; et quand, un quart d’heure après, Guy de Pazanne sortit du jardin qui fleurait bon les lis et les fraises, le brave capitaine ne considérait plus comme un ennemi ce beau grand garçon, surgi tout à coup de Paris pour occuper une cervelle de fillette. Aussi ne trouva-t-il rien à répondre quand, au moment du départ, son amie Arlette lui glissa d’un ton entendu :
— N’est-ce pas, capitaine, que vous aussi, vous trouvez bien mon cousin Guy ?
IV
Assise entre ses deux cousines, Arlette était emportée sur la route de Kergoat dans un break qui filait bien, ayant été choisi par Guy, un connaisseur s’il en fût.
— A vous, Arlette, de nous présenter votre Bretagne, avait dit gaiement Mme Chausey, conquise dès la première rencontre par la rayonnante jeunesse de cette petite fille dont elle avait réellement beaucoup aimé la mère et qu’elle se sentait toute prête à aimer aussi, — d’autant qu’elle était tout ensemble très sensible et foncièrement bonne. En souriant, elle l’écoutait causer, raconter drôlement les menus faits de son existence quotidienne, livrant ainsi à toutes les questions le secret de sa jeune pensée, avec cette franchise naïve et originale que Guy trouvait si savoureuse et qu’il dégustait avec un plaisir de blasé rencontrant sur son chemin un régal inaccoutumé. Sans en avoir l’air, il faisait en sorte de la contredire un peu, de mettre en doute l’orthodoxie des légendes qu’elle racontait, de s’étonner de sa grande sympathie pour les marins, « ses marins », comme elle les appelait ; tout cela discrètement, mais assez pour qu’il eût la jouissance de la voir s’insurger et défendre ardemment ses opinions. D’ailleurs, tout à coup, à un mot de lui qui faisait dévier sa pensée, elle interrompit ses plaidoyers pour le questionner à son tour, sur Paris surtout, dont le nom semblait éveiller dans son esprit la vision de quelque ville splendide pareille à une ville de rêve. Guy le devinait, elle n’eût pas été autrement surprise d’y voir, en guise de maisons, des palais entourés de jardins féeriques, décorés de fontaines d’eau jaillissante, aux reflets irisés, des allées ombragées de ces arbres qu’elle aimait tant, où circulaient des hommes et des femmes tous fortunés, tous heureux, trouvant tous la vie une fête exquise, digne d’être jugée telle.
— Je suis sûr, dit-il en riant, que vous supposez qu’à Paris il n’y a jamais ni pluie, ni boue, ni autres désagréments du même genre ?
— Il y en a ?… Je n’avais jamais pensé à cela ! fit-elle d’un accent déçu d’enfant devant qui l’on assombrirait une image lumineuse.
— Oui, il y en a… Comme il y a partout des hommes et des femmes détestables, des enfants qui pleurent, des cheminées qui fument, des…
— Mon Dieu, Guy, quelle énumération ! interrompit Mme Chausey, qui s’amusait autant du sérieux affecté de son frère que de la mine d’Arlette. N’enlève pas les illusions de cette enfant.
— Le fait est que les illusions ne sont pas au nombre des objets susceptibles d’être retrouvés, une fois perdus. Ma cousine, soyez donc très prudente et très sage en gardant soigneusement les vôtres… Après tout, je serais un véritable ingrat de médire de Paris !… C’est une ville délicieuse, aussi délicieuse que vous vous l’imaginez, et elle surpasse votre Bretagne de je ne sais combien de coudées !
— Oh ! cela non ! fit-elle indignée. Votre Paris peut être beau, mais pas plus que ma Bretagne !… Regardez-la ici même, et osez me dire le contraire ! Regardez la mer, mon amie la mer ! Car elle est vraiment mon amie. Nous nous entendons si bien toutes deux !… Comme une personne, elle me comprend. Je lui parle de tout ce que j’aime, je lui raconte ce que je désire, ce que j’attends, ce que j’espère ou je voudrais… Et elle me répond, dans le chant de ses vagues, toujours comme je souhaite qu’elle me réponde… Ah ! la mer, je l’adore !
Madeleine regardait Arlette, un peu surprise. Cette petite créature enthousiaste et vibrante, non coulée dans le moule habituel des jeunes filles, la déroutait légèrement ; et elle sourit de l’entendre répondre du même accent convaincu à un mot de Guy :
— Vous verrez, ce soir, ce qu’elle est au soleil couchant, mon amie la mer ! Vous verrez…
— Eh bien, nous verrons tous ! intervint Mme Chausey. Mais, pour le moment, ne serait-il pas temps d’aller voir le Pardon ? Guy, dis au cocher de se hâter. Si nous tardons ainsi, nous arriverons quand il sera fini !
La mésaventure n’était pas à craindre, affirma Arlette, pleine d’expérience sur ce point. D’ailleurs, Kergoat n’était plus loin. Encore quelques villages laissés de côté, puis, indécise d’abord, mais plus distincte d’instant en instant, apparut la masse verdoyante du bois minuscule qui enveloppait la chapelle de Kergoat. Déjà se détachaient plus nettement ses cimes feuillues, ses branches qui jetaient des découpures d’ombre sur la foule encombrant non seulement la route, non seulement le bois, mais encore le petit cimetière, tout voisin de la chapelle, où les tombes disparaissaient sous l’herbe haute.
Car les pèlerins étaient nombreux, de tout âge, de tout sexe, de tout costume, emplissant le couvert des arbres d’une rumeur joyeuse où se mêlaient fraternellement, — l’heure de la procession n’ayant pas encore tinté, — les sonorités gutturales des mots bretons, les exclamations des buveurs attablés devant l’unique auberge, le piétinement des chevaux et des ânes attachés de-ci de-là, auprès des carrioles, les appels des marchands qui vendaient des jouets pour les petits, des bonbons et des cierges pour tous.
Dans le cimetière, comme dans les allées baignées de soleil, c’était une foule bariolée ; les hommes, tous coiffés du chapeau de feutre à larges bords ; ceux de Douarnenez vêtus de la veste bleu pâle, ourlée de velours noir, le pantalon gris rayé de carreaux d’un dessin effacé ; ceux de Pont-l’Abbé portant la veste courte de drap noir, brodée en couleur d’or ; ceux de Plougastel ayant, dessiné au dos de leur veste, un grand « Saint Sacrement… ».
Il y avait là des pèlerins qui, venant de villages très éloignés, avaient marché toute la nuit afin de pouvoir assister à la messe du matin ; et lassés, maintenant que le désir d’arriver ne les soutenait plus, ils s’étaient assis partout où ils pouvaient trouver place, sur les tertres gazonnés du bois, sur les marches du porche. Même, sur les tombes faites d’une longue pierre plate, des mères allaitaient leurs tout petits, tandis qu’autour d’elles de plus grands, drôles dans leurs jupes tombant aux pieds, très bouffantes à la suite d’un corsage très étroit, dévoraient de belles pommes carminées, leurs figures rondes épanouies sous le béguin pailleté qui couvrait les cheveux. Des jeunes filles, le visage nimbé par la coiffe, riaient doucement avec les garçons qui se tenaient devant elles ; et, à travers les groupes, erraient des mendiants infirmes, d’une laideur monstrueuse, étalant bien haut leur misère sous le ruissellement de lumière qui tombait de ce ciel clair d’août.
Conduites par Arlette, qui connaissait son monde et glissait habilement sa mince personne dans la foule, Mme Chausey et ses filles avaient pu, malgré la présence de très nombreux touristes arrivés déjà, trouver place sur une sorte de talus qui dominait l’entrée même de la chapelle. Grâce aux sièges que leur avaient procurés les jeunes gens, elles attendaient sans aucune fatigue le moment où allait sonner la procession, amusées par le pittoresque de la scène qui les ravissait. Guy, tout le premier, y était sensible, et, d’un crayon alerte, il croquait au passage les silhouettes curieuses, considérant le Pardon à un point de vue qui étonnait un peu Arlette ; car pour elle, Bretonne dans l’âme, le Pardon était vraiment une fête religieuse.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi ? fit-il, intrigué de l’expression des yeux d’enfant attachés sur lui.
— Parce que vous avez l’air de vous préparer à voir une représentation ! avoua-t-elle spontanément.