HENRI BACHELIN

LA BANCALE

ROMAN

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
78, RUE D’ASSAS, PARIS
1910

DU MÊME AUTEUR :

  • Horizons et Coins du Morvan. — Mercure de France. 1904. Cahiers Nivernais. 1909.
  • Pas-comme-les-autres. — Floury 1906.
  • Les manigants. — Floury 1907.
  • Jules Renard. — Mercure de France. 1909.
  • Robes noires. — Grasset. 1910.

POUR PARAITRE :

  • Les Sports aux Champs, fables.
  • Contes Timides.

EN PRÉPARATION :

  • Le Fils du Charpentier, roman.

A L’AUTEUR DE MARTHE BARAQUIN.

I

Elle attend avec impatience les Dimanches clairs et chauds. Ils tombent du ciel comme des fruits mûrs, et parfument les rues de la petite ville. Langueurs de l’après-midi. Le soleil brûle l’herbe des chemins, fait éclatantes de blancheur les façades des maisons crépies à la chaux. Les papillons, les guêpes volent, bourdonnent autour des chardons rouges, des sauges bleues. Ils ne se reposent pas ; le soir, il doit leur en coûter de replier leurs ailes.

Elle reste, toute seule, dans un coin frais. Les volets joignent mal. Un rayon de soleil s’allonge. Elle a envie de se lever, pour le casser par le milieu, comme une baguette.

Elle feuillette de vieux livres de prix dont elle sait par cœur les illustrations. Elle frissonne un peu, venu le moment de tourner cette page : d’étranges arbres se dressent, des tentes triangulaires se succèdent ; devant l’une d’elles, toute blanche, un nègre élève, plantée au bout d’une pique, une tête sanglante.

Vers cinq heures, la chaleur commençant à tomber, elle sort avec sa mère. On va sur la route où s’arrondit l’ombre des arbres. A des tournants, on se trouve en plein soleil. N’ayant point d’ombrelle, elle fait, de sa main ouverte, une œillère. Elle ne peut pas regarder l’eau de l’étang, pourtant d’un si joli bleu, à cause de la réverbération. Des carpes, brusquement, bondissent, avides d’air. On a juste le temps de les apercevoir. Que deviennent-elles, ensuite ? Elle n’en sait rien. Parfois, des vieux, qui ne peuvent pas bouger, les arrêtent. Ils disent :

— Où que vous allez comme ça, madame Panainnin ? Entrez donc : il fait plus frais chez nous que dehors.

Ou bien, on rend visite à d’autres pauvres laveuses de lessives. On dit :

— Quel temps, aujourd’hui ! De l’année, on n’a pas encore eu aussi chaud !

Et l’on ajoute :

— Ça ne peut pas continuer : il va sûrement faire de l’orage cette nuit !

Elle se sent, là, dépaysée. Ces maisons, qu’elle connaît pourtant, lui sont hostiles. Elle se demande ce qu’il y a dans les armoires, si les placards ont trois rayons. Le linge, les rideaux des lits n’ont pas la même odeur que chez elle. On s’en revient par des ruelles désertes et chaudes. Il lui semble que les coqs ne chantent pas comme les jours de semaine. Elle aperçoit la place de l’Hôtel-de-Ville. Leurs devantures ouvertes, les commerçants sont assis, sur le trottoir étroit, à l’ombre. Des enfants jouent. Elle entend des rires et des cris. Elle voudrait les rejoindre, mais elle n’ose pas : elle est pauvre. Ils se moqueraient d’elle, à cause de sa jambe. On passe devant des maisons où les carreaux sont cirés et vernis : beaux tapis, fauteuils rouges, carrés de dentelle blanche sur les édredons.

Les jours d’orage, le ciel jaunit, pareil au couvercle d’une immense casserole de cuivre. L’air doit être si épais, si lourd, que les poules, ouvrant le bec le plus qu’elles peuvent, respirent comme si elles avalaient d’énormes vers. Dans le quartier, c’est presque de l’épouvante. En hâte, des femmes rentrent, le tablier à peine gonflé de l’herbe qu’elles commençaient à ramasser dans leurs champs. Madame Leprun dit :

— Je crois que nous allons avoir « une orage » comme il y a longtemps qu’on n’en a vu de pareille.

Et la mère Boussard fait deux pas dans la rue, regarde, les mains sur les hanches, le clocher, et dit :

— Pour sûr ! Le « poulet » est tourné en plein vers le midi.

Elle se tient debout sur le pas de la porte, avec Augustine, son aînée. La mère Panainnin est au lavoir, à l’abri sous l’auvent de tuiles. Des nuages arrivent de l’horizon. Une étrange clarté se répand : on croirait regarder le paysage à travers un verre jaune. Puis voici le premier coup de vent, qui brûle. D’autres lui succèdent qui, peu à peu, fraîchissent. Les feuilles ne cessent plus de frissonner. Les sapins font un bruit effrayant. Des volets battent. Des portes s’ouvrent : la poussière entre dans les maisons. Il va faire nuit. Des bougies, des lampes, à trois heures de l’après-midi, s’allument.

— Je crois qu’il est temps de rentrer ! dit Augustine. Elle qui ne va jamais à la messe, elle tire, du fond de l’armoire, une vieille bougie bénite, va et vient. La Bancale reste assise près du lit, derrière les rideaux. Elle a peur de l’orage. Si la foudre venait à tomber sur la maison, ce serait du joli ! Elle pense à ce qu’il faudrait faire tout de suite : sauver le linge, les meubles. Le premier coup, sec, claque. Augustine dit :

— Ça n’a pas dû tomber loin d’ici !

Ce n’est que le commencement. De larges gouttes de pluie s’écrasent dans la poussière. On les entend. Puis c’est un brusque déluge. Les éclairs, les détonations redoutables se multiplient. Elle envie le sort des bêtes des bois qui peuvent se réfugier sous terre. Elle voudrait pouvoir se fourrer dans un trou de souris.

Les soirs d’automne et d’hiver, vêtus de gris, s’arrêtent longtemps à souffler dans leurs doigts. Certains s’enveloppent de brumes semblables à de longs suaires : quand les volets ne sont pas encore fermés, on les aperçoit, qui regardent aux fenêtres. Assise au coin du feu, elle a soin de leur tourner le dos. Presque toujours, lorsqu’elle rentre de l’école, Augustine est là. Augustine est-elle bien disposée ? On s’amuse, pendant que la soupe cuit, à dire des devinettes. Toutes les deux sont accroupies devant la cheminée. On allume la bougie seulement quand il fait, dehors, nuit noire. Ou bien, l’une près de l’autre, elles restent sans rien dire. Elle revoit la journée qui vient de finir, teintée de bleu quand les problèmes ont été simples, les règles de grammaire faciles à comprendre, toute grise, si elle n’a rien entendu à la division des poids, des mesures. Elle n’a pas pu réciter la moitié des stations de Paris à Marseille : en un clin d’œil, elle arrivait, comme par le rapide, de Dijon à Lyon.

Elle aime mieux qu’il n’y ait, dans la cheminée, que des charbons. La flamme lui fait peur, qui anime d’une vie fantastique toute la maison : les deux alcôves, formées par les rideaux des lits, se creusent tout-à-coup en cavernes qu’habitent des fantômes mélancoliques, des monstres prêts à bondir. La porte de la cave, qu’on a oublié de fermer, s’ouvre comme une gueule menaçante, et la table semble danser sur le mur du fond, avec ses quatre pieds, la sarabande.

Elle n’ose pas dire à Augustine :

— J’ai peur !

Augustine, qui est grande, se mettrait à rire.

Ni :

— Attends un peu, pour sortir, que le père soit revenu.

Il y a toujours quelque commission à faire : un soir, c’est le pain, un autre du sel, de l’huile, de la graisse. Augustine lui recommande :

— La soupe va bientôt bouillir. Fais attention qu’elle ne se sauve pas !

et s’en va.

Elle reste seule, un instant. Mais elle n’y tient plus. Elle sent ses cheveux se dresser. Elle se précipite, tête baissée, dans la rue, et, la porte ouverte, surveille de dehors le feu sous la marmite.


Ce n’est jamais bien amusant, d’aller voir la grand’mère l’après-midi du Jeudi, ou le Dimanche à l’heure des vêpres. Une rue qu’elle n’aime pas, sombre, bordée, à droite, de maisons silencieuses, à gauche de jardins dont les murs suintent. Le champ de foire, avec ses châtaigniers. Des maisons, le long de la route, toutes pareilles, avec une seule fenêtre, une porte pleine, et l’ouverture, sous le chaume, du grenier. Quelques-unes, les plus riches, ont une treille. Dans les cours, des tombereaux, des charrettes, des tas de fagots, du fumier. Du purin coule sur la route.

C’est une bien vieille maison, celle de la grand’mère ! On dirait la « grand’maison » de celles d’alentour.

Elle demande en entrant :

— Le grand-père n’est donc pas là ?

Ah ! C’est toi, ma p’tiote Marie-Louise ? Tu viens me voir ? Non : il est dans le bois depuis ce matin. Et chez vous, comment que ça va ?

— Ça va bien. Merci.

Toutes les deux sont assises près du feu, la grand’mère dans un vieux fauteuil tout rafistolé de bouts de tapis et de rideaux, rembourré de chiffons, elle sur une petite chaise basse. Dans la cheminée, même en Juillet, il y a toujours quelque tison qui brûle.

— Tu vois, ma Marie-Louise ! Je ne peux plus guère marcher. Je ne peux même plus aller à la messe les Dimanches. Car voilà que je vais sur mes soixante-seize ! Ton grand-père est plus solide que moi, mais il se fait vieux aussi. Et j’ai toujours la crainte, quand il part au bois, qu’on me le rapporte sur une civière !

Elle écoute, attristée. Certainement, ça ne l’amuse pas de venir ici, mais sa grand’mère est si seule ! Elle ne reçoit pas dix visites dans l’année. A quoi peut-elle penser, toujours assise dans son fauteuil ? Autrefois, on la voyait tous les Dimanches, avec son cabas jaune à carreaux noirs, puis ce ne fut plus que pour les grandes fêtes. Maintenant, c’est à peine si elle peut sortir dans la cour en s’appuyant sur son bâton. Les vieux, comme les chats avant de s’endormir, tournent autour d’un point où ils vont se pelotonner pour mourir. Hier, c’était la route où l’on faisait quelques pas au soleil. Aujourd’hui c’est la cour que, bientôt, l’on ne pourra même plus traverser. Puis ce sera le coin du feu. Du lit, on regardera flamber les fagots. Puis on ne verra presque plus. On ne verra plus du tout.

— Je ne peux plus coudre, ni repriser, ni tant seulement tricoter. Jamais je n’ai su lire. Toi, tu es savante : tu vas à l’école des sœurs. Toute la journée, je dis mon chapelet.

Elle regarde, au-dessus de la cheminée, une grande image qui représente la vie, en ses différents épisodes, du curé d’Ars. Un Christ tout noir, une vieille statue de la Vierge avec des fleurs artificielles grises de poussière. D’autres images encore : un cœur de Jésus surmonté d’une flamme en forme de grenade, un cœur de Marie-des-Sept-Douleurs, percé de glaives, un « souvenir » de première communion faite vers 1830.

Il n’y a d’autre bruit que celui de l’horloge.

La cour est silencieuse : plus de poules, de canards. L’écurie de l’âne est vide, dépeuplé le toit des lapins. Le grand-père et la grand’mère sont trop vieux pour s’occuper des bêtes. La grand’mère est là. Ses lèvres remuent continuellement.

On entend passer sur la route des bœufs. Deux chariots cahotent. Dans les champs, les feuilles des châtaigniers tremblotent au vent d’un crépuscule d’Automne. Une bande de corbeaux s’envole, va se poser sur les premiers arbres du bois proche.

La barrière s’ouvre, puis la porte : c’est le grand-père qui revient. Il jette son fagot près de la cheminée, voit la Bancale, mais ne lui dit rien. Il bougonne. On va manger tout de suite : la soupe est sur le feu depuis ce matin.

Posée près de la terrine, la bougie fait vaciller sur le mur la silhouette du grand-père silencieux. Quand il se penche trop, les pointes de sa barbiche trempent dans la soupe. La grand’mère a tiré son fauteuil : elle tourne le dos au feu. La Bancale est restée assise sous le manteau de la cheminée. Elle voudrait s’en aller, mais elle remet de minute en minute.

Dehors, c’est la nuit. Ici le silence. On n’entend que le bruit des deux cuillers de plomb. Elle va s’endormir. Mais le vent d’Automne frappe à la porte comme quelqu’un qui vient vous réveiller en disant :

— Il est temps de partir !

Partir où, mon Dieu ?

Le vent d’Automne que l’on n’a jamais vu, qui fait peur…


C’est difficile à trouver, une camarade de première communion ! Il y en a qui cherchent jusqu’aux derniers jours : ce sont d’habitude les plus pauvres. Les parents conviennent que l’on ne fera qu’un repas, celui du soir, où chacun paiera son écot. Il y aura du vin, deux plats de viande, de la salade, des fruits, le café. A midi, l’on mangera comme d’habitude. Les hommes iront travailler. Ils ne rentreront que pour le repas du soir.

La mosaïque du chœur a disparu sous les tapis. L’autel est orné de fleurs dorées, de chandeliers en bronze massif supportant de gros cierges. Toutes les bougies du grand lustre sont allumées.

Incommodée de rester à jeun, elle se sent près de défaillir. Ses bottines lui font mal. Elle a peur de froisser sa robe, son voile. Ses gants la gênent. Quelques-unes les ôtent en cachette : il leur semble que leurs doigts sont emmaillotés, malades. Elle garde les siens, de peur qu’on ne la voie les enlever. Elle essaie de lire dans son livre. La couverture de cuir sent bon. Chaque page est encadrée d’un filet rouge. Elle lit, ne comprend pas. Elle tremble un peu.

Les bas-côtés de l’église sont occupés par les parents. Les mères ont sorti leurs très vieux châles à ramages, leurs bonnets de dentelle noire. Quelques-unes seulement ont des chapeaux. Celles qui sont pieuses restent à genoux et prient. Plusieurs ont les doigts humides, parce qu’elles gardent leurs mains trop près des yeux. Les hommes sont en noir. Ceux des villages qui ne possèdent pas de redingotes sont venus avec leur plus belle blouse bleue. Ils se tiennent debout, cherchant à distinguer leur fils dans le chœur, leur fille à l’entrée de la nef. Il y en a qui regardent plus loin encore, par delà les murs de l’église, dans les temps anciens.

Un bourdon va donner de la tête, bruyant, contre un vitrail.

De ses camarades, celles-ci sont joyeuses : elles sont bien habillées, la couronne et le voile leur vont à merveille ; leurs bottines sont toutes neuves, et leur livre, mignon, a une couverture de nacre où se dessine en relief une croix. Elle, tout ce qu’elle porte a servi, voici quatre ans, pour Augustine, et son livre, relié en maroquin ordinaire, serait aussi bien entre les mains d’un garçon. Celles-là, les yeux baissés, ce sont les ferventes. Elles ont l’habitude des cérémonies de l’église. Au catéchisme, monsieur le curé pour elles n’avait que des attentions. Leurs familles sont réputées « bien pensantes », et leurs mères, même en semaine, ne manquent jamais la messe. De l’église, elles connaissent, elles aiment tout, et l’on dirait qu’elles ont l’habitude de converser familièrement avec la Vierge. Elle, elle n’est qu’une pauvre fille dont les parents n’ont pas le loisir d’entrer à l’église, à qui le curé n’a jamais pris garde, au catéchisme, que pour la réprimander, au confessionnal, que pour l’épouvanter.

Elle tremble davantage encore, le moment venu de s’approcher de la grille du chœur pour communier. On leur a répété, pendant la retraite, la fameuse phrase :

— Le plus beau jour de ma vie fut celui de ma première communion.

Elle voudrait se sentir heureuse infiniment. A peine est-elle émue, et encore n’est-ce que d’une vague frayeur.

Elle marche comme elle peut, en boitant. Sur sa langue, l’hostie se recroqueville. C’est tout. C’est fini. Il y a des âmes, autour d’elle, en qui fleurissent des roses miraculeuses. En elle, c’est une pauvre fleur, comme une de ces roses artificielles, en papier doré, qui luisent sur l’autel, entre les cierges.


Fais donc attention de ne pas emporter la nappe avec ta scie, bon Dieu !…

Pour rien au monde, la mère Panainnin ne s’abstiendrait de jurer, même en ce soir paisible et chaud que parfume l’encens de la première communion. Elle a, sur le chignon, un bonnet blanc dont les brides caressent ses joues enflammées.

Pour rien au monde non plus, le père Panainnin ne cesserait de traîner sur les carreaux, aujourd’hui propres, ses sabots sales, ni de tenir par la corde sa scie qu’il balance et qui menace de déchirer, d’entraîner la nappe déjà chargée d’assiettes et de verres. Il répond simplement :

— Fous-moi la paix !

traverse la pièce, ouvre la porte de la cave et pose sa scie dans le coin réservé aux outils.

— En voilà, une façon de dire bonjour au monde !

Il y a, en effet, les Boussard, assis et cachés à moitié par les rideaux de l’un des deux lits. Insoucieux, ou peut-être préoccupé, Panainnin ne les a pas aperçus. Dès l’aube, il part dans les bois avec sa scie et sa cognée ; les jours de grande neige, il travaille chez les bourgeois, fendant et rangeant les souches dans les bûchers. C’est un petit homme qui porte de gros sabots, les pieds un peu rentrés en dedans. Été comme hiver, il apparaît coiffé d’une casquette de laine. Un collier de barbe blanche lui encadre les joues. Il sort de la cave. Boussard lui demande :

— Tu ne nous avais donc point vus, en entrant ?

— Ma foi, non !

La Boussard, aigre, réfléchit tout haut :

— Pour un jour de fête, il n’a pas l’air de bonne humeur !

— Lui ! dit la mère Panainnin. On ne sait jamais par quel bout le prendre.

A l’évier, il se rinçait la figure et les mains. Quand ce fut fait, il dit :

— On boirait tout de même bien un coup !

On releva un coin de la nappe. On trinqua.

Le lapin cuisait sur un fourneau dressé dans la cheminée. Le pot-au-feu allait son petit train dans la braise, entre les chenets. On entendait, sur les promenades, se disputer les joueurs de quilles. Le soleil allongeait, en dents de scie, l’ombre aiguë des toits. On dirait que les maisons sont tuées par la chaleur : on leur a fermé les volets, comme on ferme les yeux à des morts.

Le père Panainnin, entre deux bouffées de pipe, murmura :

— Il a fait rudement chaud aujourd’hui, dans le bois !

Les Boussard se sentent un peu dépaysés. Ils viennent rarement à la ville. Ils vivent, dans un tout petit village, à six kilomètres d’ici, récoltant, pour eux, des pommes de terre et du blé, du foin pour la vache et l’âne, de l’avoine pour les poules, du trèfle pour les lapins. Tous les ans, ils tuent un cochon, et ils disent avec orgueil :

— Jamais nous ne mettons les pieds à la boucherie !

Aujourd’hui, Boussard n’a pas travaillé : Marguerite est fille unique. Elle est venue lorsqu’on ne comptait plus sur elle. Au contraire, il y a eu déjà chez les Panainnin quatre premières communions. Trois filles parties à Paris, depuis des années. Sont-elles mortes ? On n’en sait rien. Mais s’il fallait, chaque fois, chômer, on ne pourrait bientôt même plus payer son pain. Il y a longtemps que Boussard et Panainnin se connaissent : ils ont fait ensemble la campagne de 1870. Cela ne les rajeunit pas. Boussard est grand et maigre. Quand il parle, ses favoris bouffants remuent comme deux petits buissons. Sa femme a la figure osseuse, le nez aigu, la poitrine plate.

De temps en temps, la mère Panainnin va soulever le couvercle de la cocotte : le lapin sent bon. Elle écume le pot-au-feu. Le soleil disparu, elle sort dans la rue, ouvre les volets. On voit des femmes, maintenant, sur le pas des portes. Il y en a qui s’installent dans les courettes, avec leurs boîtes à ouvrage. L’horloge de la ville vient de sonner six heures. La fraîcheur du soir devrait bien sortir des bois.

Tout-à-coup, il y eut des voix puériles, des rires, des cris. Et l’on entendit, indéfiniment répétés, ces deux mots :

— La bancale ! La bancale ! La bancale !

Une douzaine de gamins la suivent. Elle donne le bras à Marguerite qui songe :

— C’est amusant, d’avoir une pareille camarade de première communion !

Mais la Bancale s’accroche à elle ;

— J’y suis bien habituée, va !

Cela ne l’empêche pas de baisser les yeux. Si elle en avait la force, elle dirait aux gamins :

— Est-ce que c’est ma faute, si je suis bancale ?

Elles sont allées, nu-tête, porter des morceaux de brioche de leur première communion. Même les pauvres comme elles leur ont donné deux sous. Quelques bourgeois, chez qui travaille le père Panainnin, ont mis dans l’assiette cinquante centimes.

La mère Panainnin est sortie, criant :

— Attendez-moi un peu, tas de vauriens !

Augustine, ensuite, est arrivée.

— Qu’est-ce que tu faisais donc ? lui dit sa mère.

Il fut facile de voir qu’elle avait préparé sa réponse. Les mots étaient rangés en bataille sur ses lèvres ; elle les fit avancer en bon ordre pour détruire les soupçons.

— Les vêpres finies, je suis allée faire un tour du côté de la cascade, avec la Clotilde Penaud.

Elle est nu-tête. Elle regarde devant elle avec certitude. Elle n’est pas bancale. On sait qu’elle n’a point froid aux yeux. Elle travaille chez une des trois couturières de la ville, quand il y a de l’ouvrage. Les belles dames, maintenant, se font expédier de Paris leurs costumes tout faits. Parfois, pourtant, un deuil inespéré. La mère Panainnin avait dit :

— On n’est pas riches, mais faisons-lui toujours apprendre la couture. Après, ce sera bien le malheur si l’on ne trouve pas à la caser !

Mais elle va sur ses dix-sept ans, et l’on attend encore.

On est au complet. Les pauvres festoient entre eux parce que jamais il n’y a place, pour eux, à la table des riches qui donnent à leurs poules les miettes de leurs repas.

Ils ont peur que l’on ne dise dans le quartier :

— Eux qui sont toujours à crier misère, ils ne crachent pas sur les bons morceaux !

Si l’on n’était pas en Juin, on clouerait au mur une longue banderole blanche :

FERMÉ POUR CAUSE DE PREMIÈRE COMMUNION.

On mange la soupe sans plaisir, uniquement parce que c’est du bouillon, et que l’on ne peut pas mettre souvent le pot-au-feu. L’hiver, c’est excellent. Toute l’après-midi, pendant que, dehors, il bruine, il neige, on l’a regardé se faire sur les tisons. L’eau s’est agitée. Il a fallu écumer. On a repris son feuilleton. Les vêpres ont sonné. Des poules, qui gloussaient, sont allées se coucher. La nuit venue, à la lumière de la lampe, c’est la douceur de cette après-midi silencieuse que l’on mange, en une espèce de communion. Le pot-au-feu est l’âme d’une après-midi de Dimanche, l’hiver, dans une humble ville.

La Bancale est assise n’importe où. Ce n’est pas un dîner à cérémonies, Dieu merci ! Elle mange à peine. Les autres avalent. Personne ne parle encore : le bouillon, chaud, brûle les langues. Tout le monde écarte les coudes. Elle n’a pas beaucoup de place. D’habitude, ils boivent de l’eau. Mais aujourd’hui, c’est fête. Le vin fortifie, colore la vie.

Les plats se succèdent ; on ne change ni de fourchettes, ni d’assiettes. Panainnin se sert de son couteau à multiples lames, toutes, à force d’avoir été frottées sur la meule, usées par le milieu, pareilles à de petites serpes.

On parle beaucoup. Seule, elle reste taciturne. Quatre litres vides sont debout au pied du lit ; le pain de cinq livres, tout rond tout-à-l’heure, n’est plus qu’une demi-lune.

La lune apparaît. Elle regarde, anxieuse, l’horizon opposé en se demandant si elle y arrivera jamais. D’avance, elle est fatiguée du chemin qu’il lui faudra faire une fois de plus dans un ciel trop familier. Ces paysages, ces maisons, ces églises, elle les connaît trop. Pourtant, ce soir, elle observe avec intérêt la maison des Panainnin : il y a du nouveau. Et voici qu’un de ses rayons, par la porte, glisse sur les carreaux, monte le long de la nappe, et, sans avoir l’air de rien, s’arrête sur la table comme pour demander sa part.

Au bout d’une phrase courte, Panainnin pose son poing fermé d’où le couteau monte tout droit, pareil, avec sa lame usée, à un point d’interrogation.

De temps en temps, des mots se dressent, verts de sève, comme ces arbres au tronc marqué qu’on laisse debout dans les bois, et qui défient la cognée des bûcherons.

— Ce n’est pas pour lui reprocher ce qu’elle mange, mais, ma foi, il serait grand temps qu’Augustine trouve une place !

— Je n’avais pas six ans, dit Panainnin, que j’aidais déjà mon père à scier notre bois.

— A quoi que ça sert, leur instruction ? demande Boussard. A lire des journaux de Paris ! Un tas de menteries qu’on y raconte !… Vaut mieux passer son temps, le soir, à écosser des haricots.

— Marguerite ? Pour sûr, dit la Boussard en regardant Augustine, qu’on n’en fera pas une demoiselle. Maintenant que voilà sa première communion faite, elle va travailler avec nous. C’est pas déshonorant de cultiver la terre, pourvu qu’on y trouve sa vie.

— J’ai jamais eu la curiosité d’aller voir l’église ! affirme Panainnin. On s’est mariés dans l’ancienne, qui est démolie depuis plus de vingt ans.

La nuit est venue. Le rayon de lune est parti.

Pour fumer, on y voit toujours assez clair. On est à table depuis plus de deux heures.

Pour servir le café, il faut bien allumer la lampe, une vieille lampe qui, depuis bien longtemps, préside aux veillées d’hiver. Délaissée à partir de Pâques, elle semble, aujourd’hui, malade, et rote, comme sur le point de vomir. Mais, très vite, elle se réhabitue. Elle sait ce que l’on attend d’elle.

La Bancale a envie de dormir. Heureusement, elle peut s’appuyer contre le lit. Personne ne prend garde qu’elle laisse refroidir son café, sans même y avoir goûté. Elle entend des voix, comme en rêve. Le jour de la première communion a été pareil aux autres. Elle a porté sa robe blanche comme un linceul.

Augustine rit d’un rire sonore. On remue des chaises. On sort sur le pas de la porte. Des cors de chasse se répondent, de très loin. Les échos doivent se rencontrer, se saluer.

Elle est restée derrière les rideaux du lit, avec la vieille lampe pour compagne. Si elle allait les rejoindre, ils lui diraient :

— Tiens ! Tu n’étais donc pas là ?

Ils viennent de tirer la porte. Elle n’entend plus, des cors, qu’un murmure étouffé comme une plainte. Augustine, rêveuse, dit :

— C’est joli, comme ça, la nuit, la musique des cors de chasse !

II

Toute une année encore, les autres iront à l’école, jusqu’à ce qu’elles aient leur certificat d’études. Pourtant, elles aussi sont filles de travailleurs, mais est-ce qu’elles sont bancales ! Leurs parents disent :

— Allez ! Un peu d’instruction ne peut pas leur faire de mal !

Et même les plus misérables espèrent les voir entrer un jour ou l’autre dans le commerce. La vie des ouvriers est trop dure. C’est tout juste si l’on arrive à joindre les deux bouts. En hiver, il y a le chômage forcé. Au contraire, les boutiques ont toujours une porte ouverte sur la fortune. Lorsque l’on sait s’y prendre, on attire, on garde la clientèle. Seulement, il ne faut pas s’embrouiller dans les chiffres, et une bonne écriture est utile.

Ce n’est pas elle qui peut songer à cela. D’abord, elle n’est point « parlante » ; on dirait toujours qu’elle va pleurer. Puis, avec sa « patte folle », jamais aucun garçon ne voudra d’elle. Toute sa vie, elle sera sans doute la servante des autres. Elle ira de maison en maison. Dès que l’on ne voudra plus d’elle, on lui fera signe, et elle partira comme un chien que l’on chasse. Elle ira de soupente en soupente : d’autres, avant elle, y auront couché, d’autres lui succéderont. Il y a juste la place d’un petit lit, d’une chaise, et d’une table couverte de bougie. Elle n’aura rien qui lui appartienne, que deux ou trois chemises, quelques mouchoirs, une robe, et deux tabliers. S’il n’y a plus d’ouvrage pour elle, il faudra qu’elle marche longtemps avant d’arriver au chef-lieu de canton voisin, car elle n’est pas assez forte pour se louer dans les fermes. Elle ira frapper à des portes, toute honteuse. Il faudra pourtant qu’elle se décide à parler :

— Vous n’auriez pas besoin d’une servante ?

Mais c’est une servante qui sera venue lui ouvrir.

Même ici, les « places », comme on les appelle, sont rares. Celles qui les ont s’y tiennent. La mère Panainnin a beau chercher : elle ne trouve rien.

Et voici venir « les Parisiens ». On s’occupe d’eux avec respect. Il y en a qui ont, là-bas, de magnifiques situations. Ils sont valets de chambre, et parlent, familièrement, de l’Arc-de-Triomphe, comme d’un vieil homme inoffensif au nez duquel, chaque matin, ils secouent les tapis. D’autres sont employés dans des bureaux où ils gagnent jusqu’à cent vingt-cinq francs par mois, et l’on dit :

— En voilà, qui ont de l’avenir devant eux ! Et, en attendant, ils peuvent mettre de l’argent de côté.

Ceux qui se sont mariés là-bas ramènent avec eux leurs jeunes femmes, toutes très distinguées. Il y en a qui travaillent dans des maisons de couture où elles se font, en hiver, des trois francs par jour. Et c’est joli, n’est-ce pas ? une jeune femme qui, par elle-même, en travaillant de huit heures du matin à huit heures du soir, arrive à gagner trois francs ! Ce n’est pas comme dans nos pays où l’on peut tout juste manger des pommes de terre, et boire de l’eau du puits. Et les hommes se retournent au passage des pâles, des jolies Parisiennes qu’ils voudraient sentir ; et les jeunes filles dévisagent les jeunes gens qui arrivent de là-bas. Il y en a qui demandent à un valet de chambre :

— Comme ça doit être intéressant, d’aller au théâtre, de rentrer tard !

— Pour ça, oui, Mademoiselle. Ainsi, le Châtelet, c’est magnifique, ce qu’on y joue !

On leur dit encore :

— Est-ce que c’est vrai, ce que les journaux ont raconté du premier Mai, place de la République ?

Des vieux, qui n’ont pas revu Paris depuis le Second Empire, demandent gravement, la tête branlante, s’il y a quelque chose de changé.

Il y a aussi les touristes. Ils arrivent en voiture, ou tassés dans des autos qui font trop de bruit, et qui sentent le pétrole.

Les Boussard ont, eux aussi, leurs « Parisiens ». La « Glaudine » est une dame importante, — qui n’a pas l’air de se rappeler qu’elle est la sœur de Boussard, — grasse, et qui parle en grasseyant ; elle porte un jupon de soie, des bottines vernies, et un chapeau à fleurs. « Monsieur Glaudine » est un petit homme au visage rasé, aux mains blanches. Eux aussi ont à Paris une belle situation : ils sont valet et femme de chambre, et jamais on ne parle d’eux sans ajouter :

— Pour sûr qu’ils n’ont pas à se tourmenter ! Ils ont du pain assuré pour jusqu’à la fin de leurs jours, et même plus longtemps encore.

Boussard était venu les prendre, au saut de la diligence, dans sa minuscule voiture à âne. Ils s’y tassèrent à trois en plus des paquets et d’une énorme malle. Par amour-propre, l’âne trotta tout le long de la grand’rue et tant que la route qui menait au village fut bordée de maisons ; mais son allure se ralentit dès qu’apparurent les premiers taillis, et bientôt il refusa d’avancer, malgré les coups, autrement qu’au pas. Boussard et monsieur Glaudine descendirent, faisant en sorte de ne pas marcher trop vite, de peur de laisser derrière eux la voiture. La Glaudine, étalée à son aise sur la banquette, exagérait la joie qu’elle éprouvait de revenir au pays.

Lui, en grand seigneur, offrait à Boussard, tout confus, des cigarettes couchées dans un étui.

On les voit tous les Dimanches à la grand’messe, car ils sont très distingués ; il n’y a que les gens de peu qui se moquent de la religion, et monsieur Glaudine ne manque jamais de donner deux sous à la quête. Elle, elle a fait cadeau à Marguerite d’une robe neuve admirable, quoique non ajustée. Les manches sont à la dernière mode, et deux mains rougeaudes en sortent qu’égratignèrent les ronces, les épines. Au-dessus du col de dentelle blanche, se dresse une tête brûlée par le soleil et coiffée d’un chapeau de paille à trente sous, car la tante n’a apporté que la robe. Au sortir de la grand’messe, ils s’arrêtent chez les Panainnin. La Bancale n’a point, elle, de tante qui lui apporte des robes.

On commence à parler du départ d’Augustine, à qui les Glaudine ont trouvé une place à Paris. Augustine ne cache point sa joie : enfin, elle va donc voyager ! On ne la voit presque plus dans les rues : toute la journée, elle travaille à son trousseau. Quinze jours avant son départ, elle sort, du fond de la cave, une vieille malle moisie qui eût peut-être mieux aimé, elle, rester ici, la nettoie, l’essuie. Et les bancales sont faites pour rester dans les petites villes, à porter de pauvres robes : à Paris, tout le monde se moquerait d’elles.

Les Dimanches de Septembre sont venus, avec un peu de brume, le matin, dans les rues et sur les prés. Les feuilles frissonnent continuellement, comme si elles avaient peur de la mort qu’elles sentent rôder ; on ne recherche plus l’ombre qui sort des maisons et des arbres : on se moque du soleil comme d’un vieux qui tremble. Dans les prés sont des bœufs pour qui c’est Dimanche : ils se reposent des fatigues de la semaine, et, comme ils sont loin de l’église, les clochettes des vaches sonnent pour eux.

Les Parisiens, eux aussi, commencent de songer à leurs malles. La grande ville leur a fait signe. Elle leur a écrit :

— J’ai besoin de vous, et vous ne pouvez vous passer de moi. Les petites villes, dès l’automne sont mornes, et chaque jour, dès le crépuscule, sont mortes. C’est alors que je commence à vivre, à resplendir. J’ai des milliers d’yeux qui luisent, qui flamboient à l’heure où, dans des milliers de petits bourgs, on allume, au coin de quelques rues, d’invisibles réverbères. J’ai des milliers de voix qui bruissent lorsque, dans vos bois, on n’entend que siffler le vent. Bien avant de m’avoir retrouvée, vous me reconnaîtrez à l’immense lueur qui, déferlant comme une mer le long de mes boulevards, de mes avenues, va mourir, loin de moi, sur la grève de mes banlieues, ou, montant à l’assaut du ciel nocturne, s’arrête pour m’entourer le front d’une gigantesque auréole. Laissez vos villages avec leurs étangs silencieux, et vos bois avec leurs petits ruisseaux où les merles et les geais criards viennent tremper leurs pattes jaunes et lustrer leurs ailes bleues.

On entend moins d’autos. Les vieilles maisons, qui tremblaient à leur passage, se rassurent peu à peu : elles se disaient bien, aussi, que cela ne pouvait pas durer. Les poules, dans la grand’rue, picorent à leur aise, en dames que l’on a, un instant, dérangées, heureuses de reprendre leurs habitudes. Les jeunes filles rentrent chez elles ; les hommes écoutent disparaître, un à un, les jupons bruissants.

Voici, réunis autour de la diligence, tous les Boussard, tous les Panainnin. Les Glaudine passent au conducteur, qui les empile sous la bâche, des sacs, des caisses, des cartons à chapeaux. Le père Panainnin, qui a posé sur le trottoir étroit sa scie et son carnier, les ramasse, se dépêche d’embrasser sa fille et de partir au bois. Augustine se sent tout de même le cœur gros. Marguerite, hébétée, regarde sa tante. Boussard donne un coup de main au conducteur. La mère Panainnin va de l’un à l’autre. Il n’y a que la Bancale qui pleure.


Ensuite, à cause du brouillard, tous les jours sont un peu des jours des morts. A cause de la rentrée, les rues sont encore plus silencieuses. Quand on passe près de l’école, on entend les petits épeler ensemble l’alphabet, ou une voix qui dicte aux plus grands la donnée d’un problème. On entend aussi tomber des marrons sur le sol durci de la cour. C’est elle, maintenant qu’Augustine est partie, qui fait toutes les commissions. Et, ma foi ! quand elle se souvient des difficultés qu’elle avait à apprendre ses leçons, elle est tentée de sourire de joie. Elle est débarrassée de l’école, comme si elle était une grande fille de quinze ans. Tout autour de la ville, les champs sont déserts. A peine si, dans les prés, quelques bœufs encore font tache. Parfois, à la lisière d’un bois, brusquement un chasseur apparaît : un coup de feu éclate, un peu de fumée se dissipe, va se confondre avec les fumées de l’automne. Et l’on voit des pauvres qui reviennent à la ville ou s’en vont vers leurs villages, portant des fagots de bois mort. Voici venu le temps des veillées, du vent contre les portes, du feu clair sous les marmites noires de suie.

Elle reste des après-midi entières au coin du feu, sous le manteau de la cheminée. Un pâle rayon de soleil n’a pas la force de traverser les rideaux de la fenêtre. Elle sent la présence réelle de l’automne, aux poules qui se hérissent dehors, aux branches des tilleuls qui, fatiguées d’avoir porté des feuilles tout l’été, se secouent, aux capelines des vieilles, aux lourdes casquettes des vieux.

De temps en temps, la mère Panainnin lui dit :

— Marie-Louise, tu vas venir au lavoir avec moi.

Mais c’est seulement lors des lessives importantes pour les gens huppés qui ne regardent pas à salir du linge, ou pour des familles de petits bourgeois riches d’enfants. Il faut, en arrivant, casser la glace, qui, les jours de grand froid, tout de suite se reforme. Elle hésite à tremper ses mains dans l’eau. Elle n’a guère la force de tordre les draps. Les chemises que l’on étend sur la perche sèchent immédiatement : elles deviennent raides, comme empesées. On a beau emporter un fourneau, avec de la braise, sur lequel on garde constamment de l’eau chaude : il n’en faut pas moins tremper ses mains dans l’eau du lavoir. Celles qui ont des engelures, des crevasses, sont bien malheureuses, mais elles ne se plaignent pas. Elles n’ont été créées que pour laver. Les riches ont besoin de linge propre. Il faut des laveuses qui gagnent vingt sous par jour. Sans doute, à ce métier, on met du temps à se faire des rentes ; on n’y arrive même jamais. Seulement, on n’y songe pas.

Le père Panainnin, qui ne va plus au bois à cause de la neige, fait des journées chez les riches. Il fend et scie les bûches qu’il empile ensuite dans les caves. A force d’abattre et de scier du bois, toujours plié, pour ainsi dire, en deux, il se voûte, et marche de plus en plus péniblement. Il rentre manger à midi ; il trouve la soupe qui l’attend, en fumant, sur la table. La Bancale ne lui demande rien. Il n’a rien à lui dire. Le soir, il arrive un peu après le crépuscule. Pour ne pas user inutilement de la bougie, il s’asseoit près du feu ; à la lueur de la flamme dansante, il écosse des haricots, rafistole des paniers usés. C’est un vieil homme de plus en plus taciturne, que l’on ne voit jamais se fâcher ni sourire. Il continue, malgré l’âge et la fatigue, à travailler, parce qu’il faut que les pauvres gagnent leur pain de chaque jour. Il n’a pas de regrets. Il ne dit point :

— J’aurais pu m’arranger d’une autre façon, et maintenant je me reposerais en fumant ma pipe et en buvant la goutte.

Ces vieux-là n’ont jamais voyagé. Ils ne peuvent pas lire les journaux, parce qu’ils ne sont pas allés, jadis, à l’école. Lorsqu’ils voient, sur la couverture violemment illustrée du Supplément du Petit Journal, un homme poignardant une femme dont le sang gicle, ils secouent la tête en murmurant :

— Ah ! Il s’en passe, des drôles d’affaires, à Paris !

Il va rarement à l’auberge, ce café des pauvres, où ils peuvent fumer, cracher par terre, les coudes sur la table, comme chez eux, mais en buvant du vin, eux qui, d’un bout à l’autre de l’année, ne connaissent que le goût de l’eau des puits, ou des sources dans les bois. Les jours d’auberge, il aime dire :

— Aussitôt que j’ai été en âge de gagner ma vie, vers six ans, on m’a mis dans une ferme, à garder les cochons. Maintenant, c’est plus ça. On va en classe jusqu’à des douze ans !

Il disait aussi :

— Dans le temps, j’ai été bête : j’aurais pu aller à Paris. Je devais entrer chez… Comment donc que vous l’appelez ? C’est, sauf votre respect, pour vider les cabinets…

— Chez Richer, sans doute ?

— Oui, c’est ça, mon cher monsieur : chez Richer. Paraît que c’est une maison sérieuse, qu’on s’y fait de bonnes journées, et qu’on ne chôme jamais. Seulement je venais de me marier, et ça nous embêtait de partir.

Ces minutes de retour en arrière étaient rares. Il avançait dans la vie comme un bœuf placide, patient, que l’on ne dételle jamais.

La mère Panainnin ne finissait pas ses journées de bonne heure. Il fallait laver jusqu’à la nuit, puis charger le linge sur une brouette, le ramener, et l’étendre, lorsqu’il pleuvait, qu’il neigeait, dans un grenier, sous un hangar. Puis on mangeait dans la cuisine des riches et, entre laveuses, on s’attardait, et l’on savait bien distinguer les bonnes maisons où l’on vous donne, pour deux, un litre de vin, à chacune le café et la goutte, de celles où l’on a l’air de dire : C’est bien bon pour elles ! ou : Elles en auront toujours assez.

C’était une vieille femme bavarde comme toutes les laveuses. Entre deux coups de battoir, elle disait :

— Allez ! On a rudement de la chance que l’Augustine soit partie ! Elle est on ne peut mieux. Son monsieur et sa dame sont aux petits soins pour elle.

Et la mère Lécrevisse, une autre vieille laveuse, ripostait :

— Ma foi, à t’entendre, ils lui portent tous les matins son chocolat au lit. Ils vont peut-être prendre une bonne pour la servir !

— Est-ce que je sais, moi ? disait la mère Panainnin. Il y a du si brave monde sur terre !

Février, en même temps qu’il agita les grelots de son Carnaval, — un pauvre mardi-gras de petite ville où quelques gamins masqués s’efforcent, en pure perte, de semer par les rues la gaîté ou l’effroi, — mit en branle la cloche de l’église pour appeler, aux premières prières du carême, les âmes pieuses. Et ce fut, chaque soir, une procession de vieilles femmes aux mantes noires. Elles faisaient craquer, sous leurs galoches, la neige durcie ; parfois, manquant de glisser, elles se retenaient au bras l’une de l’autre, en poussant de petits cris. De grandes filles profitaient, chaque Vendredi, du chemin de la croix, pour s’en aller le soir, dans l’ombre, du côté de l’église où les attendaient leurs amoureux. Elles partaient, emmitoufflées. Pour faire acte de présence, elles allaient s’agenouiller au fond de la nef obscure. Tout le temps que durait la cérémonie, elles pouffaient de rire. Elles étaient dehors avant que ce ne fût fini. La Bancale n’avait ni amoureux, ni amie. D’ailleurs, elle ne tenait pas à sortir. Après la soupe, elle se couchait. Pour s’endormir plus vite, elle se tournait du côté du mur. Elle se faisait petite dans le grand lit où elle avait toutes ses aises depuis le départ d’Augustine. Panainnin ronflait. Toute seule sur la cheminée, la bougie attendait, comme quelqu’un qui s’ennuie, cligne des yeux et voudrait bien dormir aussi, que la mère Panainnin rentrât.

Dans la vie aussi, elle se faisait petite, pour que le Destin passât à côté d’elle sans la voir. Elle avait ses habitudes, ses manies d’enfant de douze ans qu’elle retrouvait, chaque matin, au saut du lit. Elle ne s’estimait plus malheureuse, maintenant. On n’avait pas le temps de la battre.

C’était entendu depuis des mois : le Lundi de Pâques, avec sa mère, elle alla chez les Boussard. Elles partirent de bon matin. Elle n’aurait pas demandé mieux que de partir encore plus tôt, tellement elle avait attendu ce jour. Le ciel, d’un bleu infini, comme récemment lavé, s’étalait au-dessus des tilleuls déjà verts, des toits de tuiles rouges, et s’accordait avec la cime des bois qui limitent l’horizon. Elle éprouvait une grande joie à respirer le parfum des violettes, à écouter courir dans les fossés l’eau des ruisseaux. Mais elle eut bien du mal à ne pas rester en chemin. Elle traînait la jambe. Son ombre s’inclinait en de successifs petits saluts. La mère Panainnin avait son panier au bras. Ce fut une belle journée. La matinée passa vite. Elle n’avait jamais vu le village, qui lui parut bien petit, beaucoup plus petit que la petite ville. Il n’y avait même pas de grand’rue. L’après-midi, elle eut un peu mal à la tête. Marguerite lui faisait tout voir ; elle disait :

— C’est notre maison. Elle est à nous.

Elle était déjà sage, pratique comme une vieille paysanne. Elle savait ce que, bon an, mal an, le champ rapportait de boisseaux de blé, ce que coûtaient à nourrir les vaches et l’âne. Elle savait aussi que, plus tard, elle vivrait dans ce village, chez elle, qu’elle travaillerait pour son compte. Elle disait à la Bancale :

— Moi, je n’aurai jamais besoin de me placer chez les autres.

III

Elle alla, comme on dit, de place en place.

Elle fut la servante de tout le monde, pour très peu d’argent, autant dire pour rien, pour ses repas de midi et du soir. Pourtant, à la maison, elle se contentait de quelques cuillerées de soupe, et d’un morceau de fromage sec sur du pain dur. Elle n’était pas de ces petites filles gourmandes qui ont toujours besoin de confitures, de gâteaux, qui vont jusqu’à boire du vin. Mais elle ne se sentait pas beaucoup de forces, et la ville lui faisait peur. La ville, pour elle, était peuplée de gens riches, de « maîtres », commerçants ou bourgeois, qui n’ont été mis au monde que pour faire travailler les autres, les pauvres. Ils sont durs. Ils savent tout. Il ne faut pas essayer de leur en conter.

Elle aurait pu dire à ses parents :

— Laissez-moi rester ici. Je ne tiens pas beaucoup de place. Depuis qu’Augustine est partie, la maison est bien assez grande pour nous trois.

On ne sait pas s’ils l’auraient écoutée, mais elle ne songeait même point à le leur dire. Il fallait qu’elle travaillât. Il eût fait beau voir qu’une gamine pareille restât à la maison ! Tout le monde en aurait parlé. On aurait dit :

— Eh bien, pour le coup, les Panainnin ne se mouchent plus du pied ! Voilà qu’ils gardent leur Bancale chez eux, à ne rien faire !

On les aurait montrés du doigt. Dans les trois lavoirs, on en aurait fait des gorges chaudes. Et la Lécrevisse aurait apostrophé la mère Panainnin :

— Et ta Bancale, est-ce que tu ne vas pas aussi lui faire apprendre le piano ?

Les Panainnin avaient leur dignité : la Bancale travaillerait.

Elle apprit à connaître les bourgeois, leurs femmes surtout, ou, pour mieux parler, les dames. Il ne lui venait même pas à l’idée qu’elles aussi, autrefois, avaient pu être de petites filles, tant leurs gants, leurs chapeaux, leurs voilettes, lui en imposaient. Pourtant, elles étaient allées, comme elle, à l’école chez les sœurs. Mais les sœurs avaient, pour les filles des bourgeois, des attentions spéciales. Elles dirigeaient, en plus des deux classes pour les filles pauvres et de l’école maternelle, le pensionnat. C’est du pensionnat que sortent toutes les vertus, toutes les intelligences. Elle en avait connu, elle en connaissait encore, des demoiselles du pensionnat. Car ce n’étaient pas des petites filles : c’étaient des demoiselles, s’il vous plaît, qui apprenaient beaucoup plus, beaucoup mieux que les filles du peuple. Et puis, leurs manières distinguées les mettaient à l’abri du contact des garçons qui courent les rues. Elles avaient des bottines, des tabliers exprès pour les heures de classe. Surtout, elles apprenaient le piano. La musique est ce qu’il y a de plus difficile au monde. N’importe qui peut lire le feuilleton du Petit Journal, mais tout le monde ne peut pas jouer une polka. Il n’y a que les demoiselles. Et les demoiselles se mariaient pour devenir des dames ; et les pauvres filles se mariaient pour devenir des femmes. On disait :

— Madame Geffroy, la pharmacienne ? Mais vous ne la connaissez donc pas ? C’est une demoiselle Renault.

Et de la mère Panainnin :

— C’est une fille Bourg.

Elles étaient toutes riches. On citait Madame Morizot dont le mari, clerc de notaire, gagnait des cent cinquante francs par mois. Cependant, elles allaient en personne au marché, elles ne se gênaient pas pour marchander indéfiniment avec les femmes qui, des villages d’alentour, apportaient du beurre et de la crème qu’elles avaient eu bien du mal à réussir. Toutes les idées d’économie leur étaient familières, leur étaient communes. Il y avait entre elles une sorte d’émulation à tout payer le moins cher possible. Si l’une se vantait, à la fin du marché, d’avoir eu son beurre à vingt-deux sous la livre, les autres, qui l’avaient payé vingt-trois, même vingt-quatre sous, la regardaient avec admiration, avec jalousie. Elle les accompagnait. Elle portait le panier qui, à la fin, devenait bien lourd. Elle était heureuse quand « madame » marchandait, parce qu’elle pouvait le poser à terre, tout en veillant bien à ce que personne ne le renversât. Heureusement, le marché se tenait sur la place, au centre de la ville. Et les maisons bourgeoises ne seraient pas allées se compromettre dans ces quartiers que l’on appelle les faubourgs. Elles y auraient été dépaysées comme des dames à chapeaux au milieu de femmes à bonnets.

Il y en avait de sévères dont on ne voyait que la façade, comme un dur visage de pierre. Elles avaient beaucoup de fenêtres à chaque étage, et certaines avaient jusqu’à deux étages : c’est une belle hauteur dans le ciel pour une petite ville. Les ouvriers, les malheureux passaient devant elles avec respect, avec crainte. Seuls, quelques braillards comme Poitreau, qui avait rapporté du régiment des idées anarchistes, criaient que, le grand jour venu, elles appartiendraient à tout le monde, qu’elles deviendraient la propriété du peuple, et qu’ils ne se gêneraient pas pour coucher dans le lit de Madame Camille, la rentière, et de Madame Geffroy, la pharmacienne. D’ailleurs, en attendant, ils n’en saluaient pas moins bas Madame Camille et Madame Geffroy qui leur donnaient du travail. Mais les ouvriers, les malheureux se rendaient bien compte que, plus on a d’argent, plus on a besoin d’avoir ses aises. Dans ces hautes, dans ces spacieuses maisons, il y avait quelquefois jusqu’à trois habitants : Monsieur, Madame et la bonne. Les enfants étaient dans des collèges, dans des lycées. Chez les ouvriers, le grenier tenait lieu de premier étage, et l’on s’entassait un grand-père qui n’a plus que la force de se chauffer, un homme, une femme et trois ou quatre enfants, dans une pièce où il avait bien fallu, bon gré, mal gré, trouver la place de trois lits et d’un berceau.

Il y en avait de gaies qui, tout de suite, offraient aux regards de grands jardins plantés d’arbres, avec des pelouses si soignées que pas un brin d’herbe ne montait plus haut que les autres. Elles avaient des vérandahs, des tourelles à la pointe desquelles des girouettes tournaient au vent du jour et se reposaient lorsque le vent était fatigué.

Sévères ou gaies, elles étaient toutes, pour la Bancale, habitées par des maîtres. Les maîtres ne veulent pas d’un grain de poussière sur leurs meubles, d’une tache sur leurs parquets : c’est bien leur droit. Madame veut que, dans la cuisine, tout soit toujours luisant. Alors, la mère Panainnin se présentait, et disait :

— Madame Maugras, il paraît que vous avez besoin d’une petite bonne. Voici ma fille Marie-Louise, qui va sur ses treize ans. Je crois qu’elle ferait bien votre affaire.

Madame Maugras regardait Marie-Louise, qu’elle connaissait déjà pour être la fille des Panainnin. Mais elle la voyait aujourd’hui, pour la première fois, comme servante, et elle disait :

— Est-ce qu’elle est assez forte ? C’est qu’il y a beaucoup à faire, chez nous !

— Elle n’en a pas l’air, répondait la mère Panainnin. Mais ce n’est pas le travail qui lui fait peur, n’est-ce pas, Marie-Louise ?

Elle se donnait beaucoup de mal. Elle voulait dompter les cuivres, les parquets, les carreaux de faïence, les vitres, le dessus des meubles, mais elle n’arrivait pas à se multiplier. Ils étaient trop nombreux contre elle trop seule. Il fallait aussi tirer de l’eau dans les puits, et c’était une rude besogne pour une gamine comme elle. Ah ! L’eau n’était pas à portée de la main. Autrefois, les soldats de Gédéon n’avaient qu’à s’agenouiller pour en boire. Maintenant, ce n’est pas seulement le pain, c’est l’eau qu’il faut aussi gagner à la sueur de son front, à la sueur de tout son corps.

Sans doute, elle allait sur ses treize ans. Elle alla, ensuite, sur ses quatorze, sur ses quinze ans, mais sans joie, mais avec sa jambe d’infirme. Il semblait qu’elle ne pût grandir, qu’elle ne pût grossir. Elle ne gagnait pas un pouce, parce que le travail pesait sur elle comme un couvercle de plomb ; elle restait toujours aussi menue, parce qu’elle était trop fatiguée pour pouvoir manger. Elle fut tellement fatiguée qu’elle était obligée de se reposer à la maison, des huit, des quinze jours de suite. Mais la ville n’avait rien à dire, puisque les Panainnin se rendaient bien compte qu’elle ne pouvait pas vivre comme une demoiselle. Elle retrouvait les meubles qui, eux, gagnaient leur vie à se rendre utiles dans la maison, sans bouger de place. La table était bien rayée, bien entaillée de coups de couteaux, mais elle ne s’en plaignait point, parce que cela faisait partie de sa vie de table dans une maison de travailleurs qui ont la main lourde et qui n’ont pas le temps de prendre des précautions pour couper leur pain dur. L’armoire n’était pas élégante, mais elle était massive, solide. Elle gardait toujours ses portes closes. On sentait qu’elle avait conscience de renfermer, de protéger ce qu’il y avait de plus précieux dans la maison : le linge. La Bancale, parfois, enviait le sort de la table, de l’armoire. Elle ne se lassait pas de regarder sa maison, de s’y trouver bien. La vie, chez les ouvriers des petites villes, n’est pas compliquée. A Paris, le plus petit ménage a besoin d’une chambre et d’une cuisine. Ce sont des chambres où l’air fait tout son possible pour entrer par une fenêtre étroite, où l’on ne peut guère tenir plus de quatre autour de la table ronde, des cuisines où l’on mange d’habitude près de l’évier que l’on s’évertue à tenir constamment propre, sans odeur ; mais ce sont des logements ; mais quand on dit, à ceux des provinces :

— Nous avons à Paris un logement que nous payons trois cents francs par an !

Ils s’exclament :

— Pour ce prix-là, vous devez être rudement bien. Nous, ici, nous payons quatre-vingts francs, le jardin compris.

A Paris, le jardin n’est pas compris dans les trois cents francs.

Ici, l’on se contente d’une grande pièce, sans cloisons, sans alcôves, avec un ou deux placards seulement. On fait la cuisine dans la cheminée, l’été, sur un fourneau, quand on a pu s’en payer un ; l’hiver, on profite du feu. Le feu n’a pas été créé uniquement pour réchauffer les pieds transis, les mains gelées. On le pousse, on l’active. On le pique à coups de pincettes comme un bœuf à coups d’aiguillon. Et il se hâte ; il va et vient autour de la marmite où la soupe tarde bien à bouillir. On est chez soi. On ne fait pas de frais pour les voisins. On dit :

— Nous sommes toujours assez bien logés comme ça ! Ce n’est pas le Président de la République qui va nous faire une visite, n’est-ce pas ?

Elle connut aussi les commerçants. Presque tous se tenaient dans la grand’rue, la seule qui fût pavée. Les voitures, qui roulaient ailleurs sans bruit, n’y pouvaient passer qu’avec fracas ; mais les vitres des devantures avaient pris l’habitude de trembler, et, à la fin, elles n’y faisaient même plus attention ; elles tremblaient quelquefois sans qu’une voiture vînt à passer. On voyait, d’un bout à l’autre de la grand’rue, deux pharmaciens qui ne s’accordaient que pour mettre à leurs devantures de grands bocaux rouges, verts et bleus, des épiciers, des mercières, des boulangers, des bouchers, des marchands d’étoffes, jusqu’à des tailleurs qui n’avaient pas beaucoup de clients parce qu’ils faisaient payer leurs complets un peu trop cher, trente-cinq francs ; on voyait encore des menuisiers, un maréchal-ferrant chez qui toujours il y avait du feu avec des étincelles, et un sabotier qui ne connaissait point l’art de varier son étalage : il n’exposait que des sabots. Elle alla chez tous, suivant que ses maîtres se fournissaient chez l’un ou chez l’autre. Elle n’avait, quant à elle, de préférences pour aucun. Tous étaient solennels, imposants, et se retranchaient derrière leur dignité comme derrière un comptoir. Ils avaient, certes, besoin de leurs clients, mais on eût pu se dire qu’on avait beau leur payer leurs marchandises le prix qu’ils en demandaient : on leur était encore redevable. Ils n’avaient jamais l’air satisfait. Quand Madame Camus, l’épicière, se levait de sa chaise haute pour la servir, la Bancale était toujours tentée de lui dire :

— Madame Camus, ne vous dérangez donc pas, je vous en prie. Je commence à connaître votre magasin. Je me servirai bien toute seule : j’y suis habituée. Après, je vous apporterai l’argent sur le comptoir. Est-ce que ça ne vous fatiguera pas trop, de me rendre la monnaie ?

Quand elle était chez les bourgeois, c’est ainsi qu’elle allait chez les commerçants. Quand les bourgeois l’avaient remerciée, — c’est une façon de parler — elle servait chez les commerçants, les jours de presse. Et elle avait encore plus peur d’eux, parce qu’elle était, alors, tout-à-fait sous leur dépendance. Les jours de presse étaient, chaque semaine, le Dimanche avec sa grand’messe où l’on venait des villages, le Jeudi avec son marché, et, une fois par mois, le jour de la foire.

Le Jeudi et le Dimanche, il y avait affluence surtout dans les épiceries. Si l’on n’y vendait que des épices, il n’y aurait guère qu’à se croiser les bras. On n’a besoin, dans les villages, pour donner du goût à la soupe, ni de poivre, ni de gingembre. Une longue journée de travail, qui creuse l’estomac, suffit à l’assaisonner. Mais on a besoin de clous pour ferrer les sabots, — les sabots bien ferrés sont inusables, à moins qu’on ne les fende en deux, — de graines pour semer dans les jardins, de cordes, de couteaux, d’étrilles, de balais. Tout cela se trouve dans les épiceries. Elle allait de l’un à l’autre, essayant de se rendre utile, voulant à toute force gagner ses dix sous et son repas de midi. Elle disait :

— Attendez un peu, Madame. Ça ne sera pas long. On va vous servir tout de suite.

Les jours de neige, elle s’occupait avec un torchon et un balai. Elle essayait de tenir le moins de place possible.

Les jours de foire, la vie se concentrait, se tassait dans les auberges. Du matin au soir, elles étaient pleines, tant il venait de monde ici. Des gars de vingt-cinq ans se bousculaient pour se distraire, des hommes mûrs portaient dans leurs yeux le souci des récoltes et de leurs familles à nourrir. Des vieux s’appuyaient des deux mains, totalement, sur des bâtons lisses, luisants à force de servir : ils portaient sur leurs épaules l’inquiétude de se sentir à charge et de n’être plus bons à rien. Ils ne venaient aux foires que pour ne pas en perdre l’habitude : ils n’avaient rien à vendre, rien à acheter. Mais ils tournaient autour des bœufs en connaisseurs, simplement pour le plaisir. Les plus pauvres avaient de gros sabots jamais cirés, des pantalons qui, à force de s’élimer par le bas, ne leur venaient même plus à la cheville. D’autres, moins gênés, marchaient dans des souliers à lacets de cuir jaune. On distinguait entre tous trois ou quatre gros marchands de bœufs que tout le monde connaissait : ils faisaient sonner l’argent dans leurs poches. Leur blouse enlevée, ils apparaîtraient vêtus comme des bourgeois. On entendait des rires lourds, des plaisanteries grasses, des discussions surtout : les intérêts différents fonçaient les uns sur les autres, avec force et bruit, comme les bœufs énervés qui se donnaient, sur le champ de foire, des coups de cornes. Ils arrivaient dans les auberges, l’un après l’autre ou plusieurs à la fois, en fumant des cigarettes, des pipes. Ils crachaient sur le seuil, puis avaient l’air de se décider brusquement à entrer. Des cris se heurtaient aux plafonds bas, tandis que des poings frappaient sur les tables.

— Un litre et deux verres !

C’étaient deux gars qui avaient l’habitude de la bousculade des cantines, tandis que trois vieux, terrés dans un coin près de l’horloge, leurs bâtons entre les jambes, n’arrivaient pas à se faire servir. Elle n’était ni assez leste, ni assez avenante pour qu’on la fît circuler entre les tables. Elle aurait à coup sûr cassé des bouteilles. On l’employait, dans la cuisine, à rincer les verres, à laver les assiettes. N’étant guère habile, elle n’avait pas une minute à perdre. Autrefois, les jours de foire, elle allait se promener sur la place où toujours les mêmes baraques étaient installées. Elle reconnaissait les figures des marchands. Elle se disait :

— Certainement, s’ils reviennent ici, c’est qu’ils doivent bien y faire leurs affaires.

Et elle passait et repassait devant leurs étalages, en petite fille importante qui est d’ici même, et qui contribue, sans en avoir l’air, à l’accroissement de leurs fortunes. Il n’y avait même pas besoin qu’elle leur achetât quelque chose.

Il ne s’agissait plus, aujourd’hui, de désirer avoir un sou pour le donner aux marchands contre un bâton de guimauve. Il fallait gagner vingt sous pour toute une journée de fatigue, d’ahurissement, de tête qui tourne, vingt sous qu’elle rapportait, le soir, à la maison, en les serrant dans sa main, de crainte de les perdre. On ne sait jamais si une poche n’est pas percée. L’argent est si vite perdu ! Mais les journées de travail sont bien longues.

Une année, au milieu de l’été, Augustine arriva, un Dimanche matin. Elle n’avait pas écrit. On ne l’attendait pas. La diligence l’amena, s’il vous plaît, jusque devant la vieille maison des Panainnin qui n’était pas habituée à si grand honneur. Quelquefois, pour aller chercher jusqu’à l’extrémité du faubourg quelque voyageur, elle passait, mais ne s’arrêtait jamais devant leur maison. Elle se disait :

— A quoi bon ? C’est une maison de malheureux qui n’ont pas besoin de moi, qui ne peuvent pas voyager, faute d’argent.

Augustine avait l’air tout-à-fait d’une grande dame. Elle sentait bon. Pour traverser la cour rarement balayée, elle se retroussa en riant. On entendit le bruissement de son jupon rose. Cependant, le conducteur posait à terre une grande malle à clous dorés, — la vieille malle avait dû partir, toute seule, pour un bien long voyage ! — une valise en cuir souple, et des cartons à chapeaux. Tout cela donna à la mère Panainnin une haute idée d’Augustine, qu’elle embrassa quatre fois de suite, en répétant :

— Mais ce n’est pas toi ! C’est pas possible que ça soit toi ! Ma foi, les grandes dames d’ici ne sont pas aussi bien mises que toi, Dieu me pardonne ! Et pour combien de temps que t’es venue ?

Du seuil, la Bancale regardait sa grande sœur. Elle vint à elle, et lui dit en l’embrassant aussi :

— C’est que tu es rudement belle, tu sais !

Augustine parlait en grasseyant. Cela lui donnait un air distingué, un air de Parisienne.

Elle était venue avec de l’argent. Ce furent huit jours de fête, pendant lesquels la mère Panainnin se reposa, pour la première fois peut-être de sa vie. Elle était gourmande à sa façon. Elle s’occupait moins de la qualité que de la quantité de ce qu’elle mangeait et buvait. Elle aimait mieux un litre de vin à huit sous qu’une demi-bouteille de Bourgogne. Le meilleur repas était celui de midi. Elle avait cuisiné quelque plat solide. Le premier litre s’était, tout-à-coup, trouvé vide, mais d’autres étaient là, qui n’attendaient que leur tour. Après le café, après l’ample goutte de marc, elle s’attardait, les coudes sur la table, écoutant parler Augustine. Elle oubliait sa vie de laveuse de lessives. Elle regardait l’avenir avec certitude, avec force, comme pour le défier. Augustine était riche. Augustine avait bon cœur, et ne laisserait point ses vieux parents mourir à l’hospice quand ils ne pourraient plus travailler. Il y eut quelques après-midi où, les joues rouges comme le soir de la première communion, elle dut s’appuyer la tête sur le lit pour dormir. Mais, le soir, Panainnin était là. Lui, l’arrivée d’Augustine n’avait point modifié sa vie. Il ne se sentait à l’aise qu’au milieu des bois. Il ne rentrait, en été, que très tard, pour manger la soupe, fumer une courte pipe en prenant le frais, et se coucher. Les bavardages, les rires d’Augustine ne le touchaient point. Il la laissait dire. Ce fut tout juste s’il remarqua que, sur la table, le litre de vin avait pris la place du pot d’eau.

Elle sortit quelquefois avec la Bancale. Elles allaient voir des amies d’enfance, un peu plus âgées qu’elle, les unes déjà mariées avec de pauvres ouvriers, les autres femmes de petits commerçants pas assez riches pour vivre dans la grand’rue : celle-ci était mercière, celle-là aubergiste. Entendant ouvrir la porte, elles arrivaient du fond de la pièce attenante à la boutique. Elles souriaient déjà, se disant :

— Enfin, voici de la clientèle !

et se préparaient à demander :

— Que désirez-vous, Madame ?

Mais elles reconnaissaient tout de suite la Bancale, puis Augustine, et, quelque peu déçues :

— Tiens ! C’est toi, Augustine ? disaient-elles. C’est gentil, de venir me voir !

et gardaient quand même leur sourire de bon accueil.

Ce sont de petites boutiques où il passe très peu d’argent. Chaque matin, on se lève de bonne heure, parce que l’avenir est à ceux qui se lèvent tôt. Le premier rayon du soleil trouve tout en ordre. Mais c’est à croire que les clients, eux, se moquant de l’avenir, passent leur journée au lit.

On dit à Augustine :

— Ah ! le commerce ! Ça ne vaut plus rien ici ! C’est la concurrence qui nous tue ! L’Épicerie Parisienne, qui vient de s’installer dans la grand’rue, nous fait bien du tort : ils donnent des primes à tous les acheteurs. Il va falloir que nous nous y mettions aussi. Et toi, qu’est-ce que tu deviens à Paris ? Tu as toujours une bonne place ? Voilà bien longtemps qu’on ne t’avait vue !

Elles l’examinaient avec de la défiance, de la jalousie. Mâtin ! Pour une femme de chambre, elle était rudement bien mise ! On en avait vu d’autres qui étaient parties à Paris ! On avait vu la Louise Fichot, la Célestine Bailly, qui ne faisaient pas, elles, tant d’embarras, et qui s’habillaient simplement. Il est vrai qu’elles n’étaient pas jolies, tandis qu’Augustine… Mais ce n’est quand même pas une raison ! Et l’on se demandait ce qu’elle pouvait bien faire à Paris. C’était bien ennuyeux que les Glaudine fussent partis en Allemagne avec leurs maîtres, depuis deux ans. On aurait pu leur faire écrire par les Boussard, pour se renseigner. Car la petite ville avait la prétention de surveiller, de diriger la vie d’Augustine, comme celle de la Bancale. Et les bonnes langues marchaient :

— Savoir ce qu’elle fait à Paris, maintenant ? Jamais une femme de chambre ne pourrait se payer des toilettes comme celles qu’elle a ! Moi qui vous parle, madame, je suis restée bonne vingt-deux ans dans la même maison : eh bien, je vous assure que jamais je ne me suis mis sur le corps le demi-quart de ce qu’elle a ! Ce n’est pas pour dire, mais la jeunesse d’aujourd’hui…

Et l’on ajoutait, en levant les yeux au ciel :

— Mais la mère Panainnin, elle, ça lui est bien égal. Elle n’y voit pas plus loin que le bout de son nez !

La Bancale n’en cherchait pas si long. Elle était heureuse de la présence de sa sœur. Partout où elles allaient ensemble, on lui offrait une chaise, à elle comme à Augustine. Elle n’était pas habituée à tant de prévenances. Elle n’osait pas s’asseoir. Il fallait qu’on lui dît :

— Allons, Marie-Louise ! Tu peux bien t’asseoir aussi !

Pour elle, Augustine résumait toutes les élégances. Augustine était belle, sentait bon, entre toutes les jeunes filles. Mais aussi elle était grande, svelte ; mais elle appuyait sa jeunesse sur deux jambes dont aucune ne tremblait. Qu’Augustine fût ainsi, la Bancale trouvait cela tout naturel. Pourtant, lorsque des jeunes gens, des hommes mûrs, les abordaient dans les rues avec des yeux luisants qui ne regardaient, ne dévisageaient qu’Augustine, elle rougissait malgré elle. Elle eût voulu se jeter sur eux, les mordre, les chasser.

On a eu beau dire, par vantardise :

— Il n’y a encore rien de tel que la vie de Paris !

On a eu beau médire de la petite ville où les gens se couchent de bonne heure, en même temps que les poules. Il y a toujours, — que l’on soit une petite fille ou une jeune femme, — le déchirement du départ. On a, tout le temps de son séjour, renoué d’anciennes relations ; au coin de toutes les ruelles, des groupes de souvenirs se sont dressés soudain. Des milliers d’heures mortes ont fait signe. A Paris, on est trop loin d’eux. Ils ont beau, de temps en temps, agiter les bras : ce sont des gestes vagues, qui se confondent dans la brume. Mais, le matin des départs, tous sont là réunis, autour de la diligence, parce que c’est peut-être la dernière fois qu’ils nous verront.

Cette fois, il n’y a pas que la Bancale qui pleure. La mère Panainnin a tiré son mouchoir.

Il n’y a pas jusqu’au père Panainnin, qui, — c’est bien extraordinaire, pourtant ! — ne se sente envahi par une émotion qu’il ne connaît pas. Qu’est-ce qu’il y a donc, dans l’air, ce matin ?

IV

Personne, pour ainsi dire, ne s’y attendait, le père Panainnin pas plus que les autres. Ce matin-là de Décembre, il se leva la tête vide, et pourtant si lourde, qu’elle l’entraîna, qu’il chancela, qu’il serait tombé, s’il ne s’était rattrapé au bois de lit. La mère Panainnin dormait encore. Mais lui, bien qu’il n’allât plus au bois à cause du mauvais temps, du froid et de la neige que l’on attendait d’un moment à l’autre, il ne pouvait, après cinq heures du matin, rester couché. Il alluma le feu, comme d’habitude ; seulement, au lieu d’ouvrir la porte et d’aller dans la cour ou dans la cave où il y a toujours à bricoler, il s’assit près de la cheminée, et se soutint la tête avec les mains. Il y sentait des tourbillons, comme si tout le vent d’hiver y était entré ; il avait froid, comme si ses veines eussent été pleines, au lieu de sang, de grésil, de neige fondue. Il se disait :

— C’est drôle, tout le même ! Jamais, depuis que le monde est monde, je ne me suis senti comme ça ! Qu’est-ce qui va m’arriver ?

Ensuite, il réfléchissait :

— Oh ! ça ne sera rien ! Au petit jour, ça sera passé.

Il grelottait. La maison, comme tous les autres matins d’hiver, était glaciale, mais d’habitude il n’y faisait pas attention. Il eût voulu, pour se réchauffer aujourd’hui, s’asseoir au milieu du feu. Quand la mère Panainnin se réveilla, ce fut pour être toute surprise de le voir là, immobile. Elle lui dit :

— Quoi que t’as donc, que tu restes comme ça au coin du feu ?

Il murmura, d’une voix un peu changée déjà :

— Je me sens tout drôle. Ça ne va pas. C’est comme si j’avais du vent dans la tête. Mais ça passera.

— Si tu te recouchais ?

Il ne répondit même pas : jamais la lumière du jour ne l’avait trouvé au lit. Ce n’est pas aujourd’hui que cela commencera.

— Je vais toujours te faire du tilleul, dit-elle.

Le tilleul est le thé des pauvres. Il y a, dans toutes les petites villes, de ces braves arbres, trapus, solides, noueux comme des paysans, et qui ne demandent pas mieux que de donner pour rien leurs petites fleurs qui sentent bon, et qui peuvent guérir des maladies.

L’infusion le réchauffa, le ranima un peu. Le petit jour vint. On vit, à travers les carreaux, sa figure grise, blafarde. On avait plus froid rien qu’à le regarder, rien qu’à voir, devant soi, les champs couverts de gelée, et les branches des arbres, depuis longtemps dépouillées de leurs feuilles, couvertes de glace. Mais Panainnin ne pouvait déjà plus rester immobile. Il dit :

— Maintenant, ça va tout-à-fait bien. Je vais aller scier du bois chez M. Morin.

Et il partit.

C’était dans une cave humide, sombre, où l’on ne pouvait travailler qu’avec une bougie allumée dans une lanterne. Il scia, de huit heures à midi. Il scia, sans penser à rien, la tête de plus en plus lourde. Machinalement, ses deux bras poussaient et ramenaient la scie parce que, depuis des années, ils en avaient l’habitude. La sciure, de chaque côté du chevalet, s’accumulait en deux tas inégaux. M. Morin était un petit rentier qui avait toujours fait travailler le père Panainnin. Vers dix heures, en pantoufles, il vint le voir.

— Eh bien, vieux, comment ça va-t-il ce matin ?

— Ma foi, Monsieur Morin, comme ci comme ça ! Je me sens tout drôle depuis que je suis levé.

M. Morin n’attacha point d’importance à ce que disait le père Panainnin. Ces vieux-là ne peuvent pas être malades. Ils sont solides comme des rochers, et il faut un fameux coup de mine pour les ébranler, pour les faire sauter. Il répliqua :

— Dame, ce temps-là n’est sain pour personne. Moi, je ne vais pas fort non plus.

M. Morin se portait mieux que vous et moi, mais il ne cessait pas de se plaindre. Chez lui, le moindre malaise était élevé à la dignité de maladie à peu près incurable.

— Ah ? C’est pas possible ? dit le vieux. C’est pas possible que monsieur Morin soit malade ?

En vieux misérable, il s’oubliait lui-même pour ne plus songer qu’à ce richard qui avait autrement d’importance, pensait-il, que lui.

A midi, il grignota deux bouchées de pain et de fromage. Puis, il fallut qu’il se sentît bien mal pour défaire le lit, pour se coucher à cette heure. C’était justement pendant une période où la Bancale travaillait dehors. Il essaya bien de fermer les yeux pour s’endormir, mais, le sommeil ne venant pas, il regardait la maison qui, vue du lit, semblait toute changée. Pour la première fois de sa vie, il était couché bien avant qu’il ne fît nuit.

La mère Panainnin, qui lavait, vint voir, vers une heure, comment ça allait. Elle fut bouleversée quand elle aperçut, avant même que d’entrer, le lit défait. Elle se précipita :

— Mais enfin, quoi qu’t’as donc ?

Il bougonna :

— C’est toujours la même chose que ce matin. J’ai froid aux pieds. Mets-moi quelque chose de lourd dessus.

— Si j’allais chercher le médecin ? dit-elle.

A cela encore, il ne répondit pas. Il se tourna du côté du mur. Aller chercher le médecin, pour payer une visite trois francs ? Il faut toute une journée d’été pour gagner trois francs. Et on irait les donner à un médecin qui n’a que la peine d’entrer chez vous, de vous regarder cinq minutes, et d’écrire sur un bout de papier des mots qu’on ne peut même pas lire ? Puis, c’est le pharmacien qui vous vend très cher des denrées qui ne valent pas une livre de bon pain blanc. Elle ne tenait pas non plus à aller chercher le médecin, mais elle ne retourna point laver. Elle avait peur. Il s’agitait dans le lit.