HENRI BACHELIN
L’HÉRITAGE
ROMAN
PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
1914
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset 1914.
DU MÊME AUTEUR
- Horizons et Coins du Morvan.
- Pas-comme-les-autres.
- Les Manigants.
- Jules Renard et son Œuvre.
- Robes Noires.
- La Bancale.
- Les Sports aux champs.
- Juliette la Jolie.
- Sous d’humbles toits.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
12 exemplaires sur Hollande Van Gelder
numérotés de 1 à 12
A JÉROME ET JEAN THARAUD
Mes chers amis,
Avec nos sympathies instinctives et nos répugnances irraisonnées ne jouons-nous pas un peu comme au boomerang ? Je crains qu’elles ne nous reviennent avant d’avoir touché ceux qu’elles pensent atteindre, et je ne me flatterai point de forcer votre amitié. Mais depuis le jour où j’ai lu La Maîtresse Servante, l’estime consciente et — si le mot ne vous offusque pas, — admirative que j’ai pour vous n’a point varié, et il n’y a que cela qui importe. Je devine dès maintenant que nous ne suivrons point la même route. Je n’ai réalisé jusqu’à présent, au point de vue de l’expression de mes sentiments personnels, que la partie négative de mon œuvre, si ce mot ne vous semble pas trop ambitieux. Tenterais-je de le faire directement que j’écrirais en polémiste des romans de revendication sociale de valeur esthétique nulle, ou peu s’en faudrait. J’attends de me sentir mûr pour les écrire en artiste. Et je vous sais trop intelligents et trop artistes, vous, pour conclure à l’identité des sentiments de mes personnages et particulièrement de Vaneau résigné, et des miens. Mais je souhaiterais que tout le monde vous ressemblât.
L’HÉRITAGE
Il faut que tu renonces à cette vie extraordinaire qui n’est pleine que de soucis : il n’y a de bonheur que dans les voies communes.
René.
PREMIÈRE PARTIE
I
« Il apprend tout ce qu’il veut ! » disait-on, sans se rendre compte que pour lui c’était peut-être un malheur. C’est bien d’être toujours le premier à l’école, d’avoir beaucoup de prix à la fin de l’année et de descendre de l’estrade avec une couronne verte ; mais plus tard sera-t-il le premier dans la vie ? Aura-t-il le front ceint de lauriers ? Les vieux certificats d’études, couverts de signatures, jaunissent sous verre. Personne ne peut les emporter avec soi, collés sur sa poitrine, comme font les aveugles, les victimes d’accidents. Personne ne peut dire : « Et puis j’ai eu mon certificat d’études à onze ans, l’année d’avant ma première communion ».
Il doit exister des gens que cela ferait éclater de rire.
Dans la cour il jouait avec les autres, sans se souvenir qu’il était le seul à n’avoir pas fait une faute dans la dictée de tout à l’heure. Mais il n’était pas le plus habile aux barres ; il lui arrivait de se laisser prendre, vexé lorsque ceux de son camp ne se pressaient pas de le délivrer, comme s’il leur eût été inutile. Il n’était pas le plus fort aux billes, où il perdait plus souvent qu’à son tour, ni au jeu de saute-mouton où plus d’une fois il lui fallait tendre l’échine. Il aurait préféré se tenir à l’écart, mais il était obligé de jouer.
Même avec sa cour où les marrons à la rentrée rebondissent sur le sol dur, même avec son hangar ouvert à tous les vents et sous lequel les jours de pluie ils s’entassaient en se heurtant, en poussant des cris, l’école lui plaisait. Elle lui plaisait davantage encore avec ses salles décorées de cartes où l’eau bleue épouse si exactement les terres multicolores, pourtant déchiquetées, qu’il ne reste pas un vide. Les tables se suivaient, violettes de coulées d’encre. Ils y étaient bien, l’hiver, toutes les fenêtres fermées. Il fallait allumer les lampes à trois heures de l’après-midi. Dehors, à cause de la neige, aucun bruit ; ici la respiration du poêle ronflant tout rouge. Ils y étaient bien, l’été. Par les fenêtres grandes ouvertes le jour entrait, vert à cause des feuilles des hauts platanes ; ils entendaient sur le colombier roucouler les pigeons, et dans une maison proche trotter une machine à coudre et rire des couturières. Parfois, lorsque de jeunes hommes passaient en sifflotant, les rires ressemblaient aux roucoulements. Parfois aussi, cédant à la torpeur de l’après-midi, le cher frère s’inclinant sur son bureau ronflait, congestionné, rouge comme le poêle en hiver. Des coqs s’interrogeaient, se répondaient. Il les reconnaissait. Le coq des Bide avait une voix enrouée ; le coq des Dumas chantait net. Celui de Mme Leprun était un peu ridicule avec son filet de voix : il fallait qu’il fît un grand effort et qu’il se dressât sur ses ergots. Il entendait encore d’autres coqs, inconnus, dispersés dans les villages d’alentour, dont il devinait plutôt le chant, comme en un rêve d’été, quand on s’imagine voir un homme velu, aux pieds de bouc, qui joue d’une flûte bizarre, assis à l’ombre près d’une source, en regardant la plaine blanche de soleil.
L’école était un monde à part. Aussitôt qu’il avait poussé la porte de la cour il respirait un autre air. Par les livres il y était en contact avec toute la terre.
En Afrique les lions dorment sous des palmiers, et les chameaux ont l’air de collines qui marchent. L’Australie est habitée par les ornithorynques, les émeus. Au pôle Nord les ours blancs voyagent sur des glaçons qu’ils rayent de leurs griffes. Les tigres miaulent dans les jungles de l’Inde. Un condor plane au-dessus de l’Amérique.
Tout cela n’est rien à côté de la France. Des cinq parties du monde une vue d’ensemble suffit. La France mérite qu’on la connaisse dans ses détails. Les ruisseaux font les fleuves qui tout de suite partent pour la mer, bleus comme l’eau quand il n’y a point de nuages : en géographie le ciel est toujours pur. Les lignes de chemins de fer sont noires de la fumée des locomotives, des poussières du charbon. La Bresse est peuplée de poulets. On rencontre beaucoup de poulardes par les rues du Mans. Des chevaux galopent dans le Perche ; des bœufs ruminent dans les pâturages du Nivernais. La Beauce est jaune de blé, le Midi bleu de raisins, les Alpes blanches de neige, les Ardennes vertes de forêts.
L’histoire de la terre est si compliquée qu’il n’essaie pas de s’y retrouver. Depuis que l’épée de l’Ange les a tenus hors du Paradis terrestre, les hommes sont partis dans tous les sens, chacun à la recherche de son paradis. Des rois les ont menés, poussés. Ils se sont battus, blessés, tués, à coups d’épieux, de massues, de catapultes, de francisques, de couleuvrines, d’arquebuses. Des trônes se sont effondrés dans les flammes. D’autres, vermoulus, se sont affaissés d’eux-mêmes, mais comme de vieux saules dont l’écorce ne meurt jamais sans transmettre sa force à quelque vivace bourgeon. Le bonheur cependant, effrayé, fuyait à tire-d’aile sous les nuages, comme une colombe qui cherche un coin paisible où se poser, et que l’on ne verra peut-être jamais revenir avec le brin d’olivier.
Il y était en contact par les autres avec ce que la vie a de familier dans un rayon de six kilomètres. Les gamins des villages arrivaient avec des carniers de toile bise à l’intérieur des quels se trouvaient un morceau de pain dur, un chaudron plein de soupe froide, des noix sèches. Il y en avait de si malheureux que même les jours de soupe étaient pour eux des dates dans une semaine. Ils apportaient de l’odeur sauvage des bois qu’ils traversaient et que fréquentaient les renards, les chevreuils et les sangliers. Ils disaient que lors des grandes neiges ils rencontraient des loups dont ils n’avaient pas peur. Car ils s’en retournaient à la tombée de la nuit, petites formes grises qui se mouvaient sur les grandes routes pendant que la bise gémissait entre les arbres dépouillés. Ils parlaient des champs et des prés, des semailles et des moissons. A dix ans ils étaient rudes et portaient déjà de gros sabots ferrés.
Parce qu’il ne travaillait pas la terre et qu’il vivait dans ce bourg de trois mille âmes, il avait l’air à côté d’eux distingué, délicat comme une demoiselle. Il avait l’air d’un petit riche. Pourtant plusieurs d’entre eux plus tard posséderaient les fermes, les champs et les prés de leurs pères. Lui il n’hériterait jamais de rien, parce que son père ne possédait que ses deux bras.
Sa maison était proche de l’école. Tandis que ceux des villages restaient sous le hangar, les pieds dans la poussière, à manger sur leurs genoux, en deux minutes il arrivait. Le repas attendait sur la table. Presque en même temps que lui son père s’asseyait. Le repas de midi était le point culminant de la journée. Ce n’était pas en vain que toute une matinée ils avaient l’un et l’autre travaillé, puisqu’ils trouvaient sur la table lui la récompense, son père le fruit de sa peine. Le repas n’était guère varié : ils mangeaient du bœuf une grande partie de la semaine ; c’est la viande qui coûte le moins cher et l’on commence par vivre sur le pot-au-feu deux jours entiers, le dimanche et le lundi. Ce n’en était pas moins délicieux. Ils ne faisaient pas que manger, ni que boire un peu de vin : ils savouraient le calme, faisaient provision de courage pour l’après-midi qu’ils envisageaient avec plus de sérénité. Puisque la matinée avait eu sa raison d’être, il en serait de même de l’après-midi.
Pourtant le repas du soir ne ressemblait pas à celui de midi. D’ailleurs ce n’était point un repas : c’était « la soupe ». Qu’elle fût à l’oignon, aux pommes de terre, à l’oseille, elle ne coûtait pas cher. Il y avait plus d’eau que de beurre, que de lait. Elle durait un quart d’heure à peine. En été il fallait profiter de ce qu’il restait de lumière dans le ciel pour s’occuper du jardin où il y avait plus de légumes que de fleurs, du carré de champ où il n’y avait pas un centimètre de terre qui ne fût ensemencé. En hiver ils se couchaient de bonne heure, parce que le pétrole coûte cher et qu’il ne faut pas brûler trop de bois. La soupe n’était point comme le repas de midi une halte en pleine marche. Elle était le commencement d’un repos qu’ils avaient sous la main, du repos de toute une nuit. La chaise n’était rien, à côté du lit.
Pour lui, que ce fût sur le pas de la porte quand les pierres étaient encore chaudes du soleil de toute une journée, à la table à peine desservie quand le poêle qu’on laissait s’éteindre commençait à se refroidir, il apprenait ses leçons ou lisait de merveilleuses histoires.
Il y avait des animaux assez intelligents pour écrire de délicieux mémoires, d’autres, terribles, à qui les chasseurs dans les Indes dressaient des pièges. Des enfants quittaient leur chaumière bretonne pour tenter la fortune à Paris, et ne manquaient pas de rencontrer, chemin faisant, toutes sortes de bons génies ; d’autres dormaient au bord d’une route sous un chêne. « Il faisait froid, il faisait sombre ; la pluie tombait fine et serrée. » Ils auraient pu mourir ; mais passait, retour de Sébastopol, un brave sergent accompagné de son chien Capitaine. Hommes, femmes et bêtes, ah ! qu’ils étaient donc tous de braves gens, généraux russes et soldats français, honnêtes chemineaux, douces et distinguées comtesses, paysannes délicates ! Et il fallait avoir huit ans pour trembler quand Bournier enferme Dourakhine pour le tuer ! Ce n’étaient plus les menus incidents dont se tissait la trame de sa vie. Toute préoccupation mesquine était écartée. Les papas et les mamans savaient réprimander selon la juste mesure, et les enfants même, lorsqu’ils désobéissaient, ne le faisaient que d’accord avec une volonté supérieure.
Puis il lia connaissance avec un monde différent. Son imagination se posa sur les cimes de l’espace et du temps. Elle allait des Flandres où luttait Jacques Artevelde aux montagnes de l’Est où « Le Taureau des Vosges » tentait d’arrêter à lui seul l’invasion allemande. Il s’enthousiasmait tour à tour pour les chevaliers bretons qui la lance au poing galopaient sur les landes, et pour les hardis ingénieurs qui pouvaient faire vingt mille lieues sous les mers. Il descendait jusqu’au centre de la terre où il rencontrait, avec quel fantastique effroi, un géant pasteur de mammouths. Ce n’étaient plus les indications sèches de la géographie, ni les dates mortes de l’histoire. Tout était vivifié par le vent du large et des siècles ressuscités. Il ne rapetissait point les héros à sa taille : il rêvait de les égaler en force, en sagesse et en loyauté.
Le jeudi par des chemins détournés il s’en allait, quelquefois avec un ou deux camarades, presque toujours seul, jusqu’à l’entrée des bois qui encerclent la petite ville. Au printemps, les talus étaient fleuris de violettes et les prés de marguerites. L’été des libellules grésillaient au-dessus des étangs, et le chèvrefeuille parfumait les haies où les prunelles bleuissaient aux approches de l’automne. L’hiver le sol des routes sonnait creux comme la dalle d’un tombeau : dessous la terre était morte de froid. Tantôt, assis au pied d’un hêtre centenaire, dont les racines apparentes ressemblaient à de grosses veines de vieillard, il écoutait gémir le vent d’Octobre et regardait se disperser la fumée qui monte des tas enflammés de mauvaises herbes, d’épines et de bois de pommes de terre ; un petit oiseau sautillait en poussant de faibles cris, et le chant du grillon était triste comme un gémissement. Tantôt il allumait lui-même un feu de branches sèches, rêvant d’être perdu dans une île déserte où il lui aurait fallu subvenir à tous ses besoins et s’occuper de sa propre cuisine : ce ravin au fond duquel coulait la cascade n’était-il pas à une infinie distance de toute habitation ? On n’y sentait que l’odeur du buis, du houx et du sureau. Il y avait des fourrés inextricables de ronces, de lierre et de longues plantes enchevêtrées, qui faisaient penser aux lianes des forêts de l’Amérique. Un énorme serpent n’était-il pas enroulé là-bas autour du fût lisse de ce bouleau ? Tantôt il entendait meugler des bœufs qui paissaient dans les prés voisins ; tantôt au crépuscule des voix mystérieuses se répondaient dans la vaste plaine qu’il savait peuplée de fermes et de villages et dont il reprenait conscience. La nuit entrait dans le bois plus vite qu’ailleurs. Il grimpait le long des sentiers abrupts, retrouvant un peu plus de lumière à mesure qu’il atteignait les rochers les plus hauts.
Chaque saison revenait avec ses joies et ses ennuis invariables. Les rudes hivers lui valaient des heures exquises au coin du feu. S’il étouffait les après-midi d’été, que les matins étaient beaux et claires les nuits !
II
Sa maison ne ressemblait pas aux chaumières des villages avec leurs toits de paille qui descendent jusque devant les fenêtres comme s’ils voulaient voir ce qui se passe au-dessous du grenier. Elle pouvait paraître riche à cause de ses tuiles, de sa porte, de ses volets peints en blanc, de son armoire luisante, de sa table ronde recouverte d’un tapis et de sa cheminée garnie de bibelots sur lesquels à huit heures du matin il ne restait plus un grain de poussière. Mais elle ne leur appartenait pas. Il y en avait sur les seuils desquelles il eût été dangereux de s’essuyer les pieds parce qu’on se les serait salis, d’autres dont les carreaux n’avaient jamais été cirés ni même lavés, avec des tables encombrées de bols à moitié pleins de lait, avec des lits sans rideaux et des fenêtres à rideaux qu’on ne changeait pas tous les ans. Mais des hommes et des femmes y vivaient qui, possédant des biens au soleil, n’avaient qu’à travailler pour leur compte ; ils n’étaient pas à la merci des riches puisqu’ils récoltaient plus de blé, de légumes qu’il n’en avaient besoin, et qu’ils ne pouvaient boire avec la meilleure volonté du monde tout le vin de leurs vignes. Ils connaissaient les solides repas qui commencent en hiver à six heures du soir pour se terminer le lendemain matin. C’étaient de bons vivants à qui l’avenir ne faisait pas baisser les yeux. Ils n’avaient pas besoin de chercher à économiser, puisque leurs terres ne s’en iraient pas pendant la nuit.
Il avait l’air encore d’un petit riche parce que sa mère le tenait propre. La propreté ne coûte rien ; elle est même une économie. Puis il y avait chez elle une pointe d’orgueil à ce que son petit eût le moins possible de taches, de poussière, pour qu’on lui dît :
— Ah ! madame ! comment faites-vous donc pour qu’il soit toujours si propre ? Moi avec le mien je ne peux pas y arriver. Et puis c’est un brise-tout.
Ses sabots étaient toujours luisants, ses souliers du dimanche aussi parce que le cirage conserve le cuir et le bois.
Mais elle l’empêchait de courir avec les autres l’été, parce qu’on a vite fait de ramasser un chaud et froid et que les visites du médecin se payent ; de glisser avec eux l’hiver sur ces interminables glissoires qui usent en une après-midi de jeudi des paires de sabots. Autour du vieux puits dont le treuil grinçait et dont se descellait la grille, gamins et gamines dansaient la ronde en chantant :
Il court, il court, le furet,
Le furet du bois mesdames.
Et il se demandait en quel pays peut être situé ce bois qui s’appelle « mesdames ».
Mais il n’avait pas beaucoup de fois dans une année deux sous à lui. Il ne manque pas de choses plus indispensables qu’un bâton de sucre d’orge, qu’un tour de chevaux de bois, les jours où c’était fête, le premier dimanche de Mai, le lundi de la Pentecôte. Il enviait les autres qui sortaient avec des pièces de vingt sous. Il s’arrêtait devant toutes les baraques. Aux approches du crépuscule il errait encore, la gorge serrée, ses deux sous dans son poing fermé. Il y avait trop à choisir : il ne pouvait se décider. Il lui semblait qu’avec vingt sous il aurait pu se payer toute la fête. Les autres profitaient de tout, criant, essayant même de fumer des cigarettes. La vie était simple et naturelle pour eux. Leurs parents savaient que les jours de fêtes sont rares et qu’ils sont faits pour tout le monde. Leurs pères allaient dans les auberges et dans les cafés où sont installés des billards.
Du moins les fêtes religieuses étaient à la portée de tout le monde. L’entrée de l’église était gratuite ; les chantres avaient des voix assez puissantes pour que tout le monde les entendît. Surtout chacun de ces jours de fête était entouré d’une auréole lumineuse. Si la Toussaint s’appuyait mélancoliquement sur un bâton pour visiter les bois jonchés de feuilles jaunes et tout gris de brouillard, si Noël se chauffait dans une chaumière entourée de neige, Pâques s’annonçait majestueux par les voix de ses cloches assez puissantes pour que la terre toute entière les entendît. Il venait des profondeurs du ciel d’où il tirait le soleil qui étincelait dans l’azur comme la face même du Christ ressuscité. C’était une grande fête pour tout le monde, pour les enfants surtout, parce que c’est le dimanche de Pâques qu’ils mettent un beau costume neuf qui servira tout l’été, avec des souliers vernis qu’ils ne craindront plus de salir dans la neige. Ils étaient heureux aussi à cause des œufs de Pâques, si beaux que l’on dirait qu’ils n’ont pas été pondus par des poules ordinaires. Ils sont de toutes les couleurs. Il y en a de rouges comme des pantalons de soldats, de plus bleus que le ciel d’aujourd’hui, de violets comme des violettes qui sentent bon, de verts comme les feuilles nouvelles des tilleuls. Il n’avait ni costume neuf ni souliers vernis. On sait ce que coûtent les couleurs chez l’épicier. Alors on lui teignait ses œufs dans du marc de café. C’étaient de pauvres œufs qui roulaient timides, grisâtres, au milieu des autres qui lui semblaient prodigieux. Il n’osait pas les lancer trop fort, parce qu’on lui avait dit de les rapporter, parce qu’on en avait besoin pour le repas du soir.
Il savait trop, pour l’entendre répéter, que les travailleurs n’ont que le pouvoir d’économiser, puisqu’il est juste qu’ils ne gagnent que ce qu’on veut leur donner. Il paraît que dans des villes d’usines toutes noires de fumée, que même à Paris ou pourtant les maisons doivent être bâties en pierres rares, les ouvriers mécontents réclament des augmentations de salaires. Ici ceux qui lisent cela dans les journaux se contentent de hausser les épaules.
Au-dessus des maisons, des jardinets, des tilleuls et des sapins, le ciel est tendu comme une grande toile bleue solidement clouée aux bords de l’horizon et retenue très haut en son centre. L’automne et l’hiver, ses attaches faiblissant de partout elle se salit soudain, se transforme en une multitude de petits torchons grisâtres qui viennent frôler à certaines heures ce paysage d’arbres et de maisons. De ce ciel clair ou sombre toujours le même calme tombe. Torpeur des après-midi, apaisement des nuits de Juillet quand on fume sa pipe sur un banc de pierre jusqu’à onze heures du soir en regardant les étoiles. Ensevelissement des jours d’automne quand il pleut, des jours d’hiver quand il neige. Mais c’est en été que les jours contiennent le plus d’heures de travail. Le tabac ? De l’argent qui se dissipe en fumée. Les cafés ? Des abîmes où s’engloutissent en une heure les économies de toute une semaine. Rien n’est plus sain comme nourriture que les légumes que l’on récolte dans son propre jardin. Il faut aller le moins souvent possible dans les boucheries. Nous sommes tous appelés à vivre très longtemps : mettons pour notre vieillesse de l’argent de côté. Des mines d’argent à certains endroits se cachent sous le sol. Ici le moindre coin de terre recèle de gros sous qu’il faut arracher un à un à la fatigue de ses bras. Quand on les tient on les garde.
Dans cette atmosphère de contrainte son enfance montait comme rabougrie. On avait beau le tenir propre : il avait l’air quand même d’un petit malheureux. Il avait beau les jours de distribution de prix s’en aller chargé de livres : il n’en était pas moins le gamin des Vaneau, celui dont le père était à la disposition des bourgeois, dont la mère n’entrait jamais dans les salons des « dames », les belles dames encore jeunes qui sortent avec des chapeaux, des ombrelles, des jupons bruissants. Leurs fils, du même âge que lui, n’allaient pas tarder à partir pour le collège. Ils avaient moins de prix que lui. Ils ne connaissaient pas bien l’orthographe, rataient des problèmes, mais ils n’avaient peur de personne. Ils faisaient du tapage dans les rues, occupaient leurs vacances à des voyages qui les menaient hors du canton, hors du département, quelquefois jusqu’à Paris. Personne ne doutait que, parce qu’ils étaient riches, ils ne fussent destinés à accomplir de grandes choses. Il aurait dû rester ici comme les fils d’ouvriers. Mais à l’école il apprenait tout ce qu’il voulait : il partit comme les fils des riches.
III
C’est son premier voyage, qui n’en finira peut-être jamais. Après le train, une voiture, non plus la bonne diligence où l’on est assis entre des gens du pays, mais un char-à-bancs où l’on se serre, qui ressemble à une voiture de boucher. Il suit des rues, puis une longue route plantée d’arbres.
C’est une après-midi d’Octobre où les rayons du soleil n’ont point la force de venir jusque sur la terre : ils s’arrêtent très haut dans l’air, au-dessus du vent qui a le champ libre. Il n’aura plus pour se moquer du vent le coin du feu. La cheminée ne lui offrira plus, pour l’abriter, son manteau.
Sur le même banc, sur le banc d’en face, d’autres enfants sont assis qui portent déjà l’uniforme : casquette à visière vernie, veste à boutons dorés. Ils sont heureux de se retrouver.
Pour lui, ce n’est pas « la rentrée » qu’il faut dire, mais « l’entrée ». Il avance dans l’inconnu dont il a peur. Comme un croisé sur la route de Jérusalem, il tressaille dès qu’il aperçoit entre les arbres une grande maison couverte d’ardoises. S’il n’était pas si hésitant il demanderait : « Est-ce que nous arrivons ? » avec la crainte que ce fût déjà la pension.
Il faut pourtant que les chevaux s’arrêtent.
Jetés pêle-mêle à l’entrée de la cour, jusque sous le trapèze, des malles, des caisses, des colis de toutes formes. Ici un édredon que l’on devine, là une paire de sabots ficelés sur le couvercle d’une malle. Cela vient de tous les coins du département. Il se promène entre ces caisses et ces malles, cherchant les siennes du coin de l’œil. Si elles étaient perdues ? Il les découvre au pied d’un arbre. Il s’assoit. La tête lui tourne. Il se rappelle ; c’est comme s’il voyait tout ce que sa malle contient de menus objets que sa mère a voulu qu’il emporte.
Voici deux caisses qui renferment l’une des provisions, l’autre une partie de l’humble trousseau ; voici dans un sac de calicot le petit édredon fait exprès pour lui. Il voudrait pouvoir fermer les yeux, s’endormir là pour longtemps au milieu de tout ce qu’il lui reste de son pays, de sa maison. Mais il faut qu’il voie auprès de lui dans la cour, qu’il entende traversant avec bruit les couloirs et montant des escaliers, d’autres enfants, des élèves qui seront peut-être méchants. Il faut qu’il voie beaucoup de fenêtres dont aucune n’a de rideaux : dans les villages c’est seulement chez les misérables que les fenêtres sont sans rideaux. Par delà la cour que limite une terrasse les cimes des arbres d’un bosquet qui dévale vers une plaine immense, vers un horizon où fument de noires usines.
C’est un soir d’Octobre, un soir de fin de vacances où, lorsqu’il était encore « là-bas », il rentrait à la maison. Un feu clair pétillait entre les chenets. L’angélus tintait dans la brume. Il se recroquevillait heureux, parcouru d’un frisson à penser à ceux qui s’en allaient sur les routes parmi le brouillard et le vent, à ces petits qui fatigués s’assoient sur des talus en pleurant. Plusieurs ne rentraient pas chez eux, parce qu’ils n’avaient pas de maison, ou bien ils en étaient partis depuis tant de jours qu’il leur faudrait marcher beaucoup avant de la retrouver. Aujourd’hui c’est lui qui, comme un enfant égaré, songe douloureusement.
Ensuite que s’est-il passé ? Quelqu’un a dû venir lui frapper sur l’épaule et lui demander :
— Qu’est-ce que vous faites là, mon ami ?
Il a dû se lever, s’en aller au hasard, suivant l’un, suivant l’autre, de l’étude où vaille que vaille il a rangé ses quelques livres, à la lingerie où il a donné son trousseau. Il a dû monter au dortoir faire son lit, redescendre au réfectoire où bien qu’il n’ait pas faim il a été forcé de manger au milieu du bruit que font cent cinquante voix. Après la prière à la chapelle, il s’est couché, juste sous une veilleuse qui lui fait mal aux yeux. Il se sent malade et ne se plaint pas. Est-ce qu’on a le droit d’être malade en pension ? Les autres se moqueraient de lui. Il se cache du mieux qu’il peut la tête dans le traversin ; isolé, dans ce lit que sa mère n’a pas arrangé il pleure sans bruit, sans oser chercher son mouchoir, parce que le surveillant qui fait sa ronde le punirait certainement : on ne doit pas avoir en pension le droit de pleurer.
C’était une maison où les dortoirs sont perchés tout en haut des murs, comme des nids au faîte des arbres que le vent secoue. Huit jours durant, aux heures des récréations, il erra de corridor en corridor parce qu’il ne voulait pas jouer dans la cour avec les autres. Ils verraient tout de suite qu’il était timide, qu’il portait une culotte rapiécée. Ils se moqueraient de lui, le feraient souffrir.
Les soirs, dans la salle d’étude, à l’heure où les lampes à pétrole charbonnent, il se tenait immobile devant son pupitre, la tête brûlante.
Le jeudi c’étaient des promenades dans les bois jonchés de vieilles feuilles, des bois sans ronces qui ne ressemblaient pas à ceux de son pays. Son cœur se serrait lorsque vers quatre heures quand le soleil se couche et que durcissent les ornières, il passait devant quelque maison isolée où, debout derrière une fenêtre, des enfants de son âge mordaient dans des tartines. Il rentrait, le sang aux poings d’avoir beaucoup marché. Il mangeait un morceau de pain sec après avoir bu un plein gobelet d’une eau froide que le moins fatigué allait chercher à la pompe. Il se couchait les pieds gelés, et trouvait en se réveillant, dans sa cuvette un bloc de glace. Lorsque la cour était couverte de neige il fallait qu’il courût bon gré mal gré, se faisant petit, tâchant de se mêler à des groupes, — qui n’avaient guère souci de lui, qui même le rejetaient, — pour ne pas devenir le but vers qui toutes les boules de neige eussent convergé. Car il n’aurait pas été de force à la lutte ; ses mains boursouflées d’engelures lui faisaient trop mal pour qu’il les pût plonger dans la neige.
Les « grands » l’effrayaient. Il en connaissait de beaucoup plus âgés que lui qui avaient jusqu’à dix-huit ans. Parmi eux l’on trouvait les rhétoriciens. Il faut tout connaître pour être rhétoricien ; il lui semblait que jamais lui ne pourrait le devenir. Il ne traversait leur cour, leur étude, que pénétré de respect en baissant les yeux. Ils lançaient avec une telle force des balles en peau rembourrées de chiffons que d’un seul coup ils l’eussent anéanti. Ils avaient tant de livres, de gros dictionnaires, que, l’intérieur de leurs pupitres ne suffisant pas, ils en entassaient entre les pieds des tables.
Heureusement il faisait partie des petits et des moyens ; il n’y avait que deux divisions. Mais là encore il avait peur de tout le monde. Il en voyait d’habiles à tous les jeux, pour qui la barre fixe, le trapèze n’avaient pas de secrets, de riches, qui ne mangeaient pas comme les autres. Au lieu de l’innommable soupe du matin, — eau claire où nageaient de gros haricots rouges, — ils déjeunaient d’œufs sur le plat et buvaient un verre de vin pur. D’autres avaient la supériorité d’être nés à Nevers ; c’est une grande ville avec sa cathédrale, sa caserne, sa rue du Commerce, toutes ses autres rues dont chacune a un nom, et ses maisons dont chacune a un numéro. Il avait du respect même pour de plus jeunes que lui, parce qu’ils étaient entrés ici deux ou trois ans plus tôt ; il prenait garde de les froisser. Surtout il en voyait dans sa classe qui, eux aussi sans doute, avaient été les premiers à l’école dans d’autres pays. Là-bas personne ne pouvait lutter avec lui. Il trouvait ici avec qui se mesurer ; il lui arrivait de ne pas être le plus fort. C’était un pauvre petit qui ne demandait pas mieux que de travailler, mais il n’était pas le seul à avoir son amour-propre, sa bonne volonté. La vie déjà commençait-elle ?
Les professeurs étaient inaccessibles, impeccables. Ils dominaient le peuple des élèves comme des chênes qui regardent de haut les jeunes pousses. Ils n’avaient pas pour lui d’attentions spéciales parce que personne ne le leur avait recommandé. Au réfectoire ils s’asseyaient à une table surélevée vers laquelle il n’osait pas diriger ses regards.
Il vécut ainsi tremblant et travaillant à l’écart, se tenant dans les coins de la cour sous le hangar à poteaux de fonte près du petit pavillon où chacun dans une case rangeait ses chaussures, son cirage et ses brosses, se blottissant vite dans son lit et fermant les yeux pour s’en aller en rêve vers son pays, vers sa maison où jamais la nuit on n’allume de veilleuse.
Pourtant il eut des heures d’enthousiasme certains soirs où l’étude était tiède. Le menton appuyé sur la paume de ses mains, il partait en d’autres rêves pour d’autres pays.
Toute l’antiquité se levant de son sommeil, se dressait devant ses yeux éblouis d’enfant qui ne s’étaient reposés jusqu’alors que sur des paysages réels. D’entre les îles aux doux noms que caresse une mer harmonieuse et bleue, elle se levait pareille à Vénus qu’il voyait moins pâle que la Vierge Marie, elle montait comme une vapeur embaumée, tout entourée de nymphes en robes blanches. Dans une plaine grise de roseaux secs, des hommes d’un prodigieux héroïsme s’entre-tuaient à l’aide de glaives courts ; d’autres drapés dans leurs toges debout sur leurs seuils, d’un doigt levé désignant la voûte du ciel, prononçaient d’admirables sentences. Des temples carrés jaillissaient du sol dur. Dans d’humbles maisons à toits plats les laboureurs s’inclinaient devant les statuettes de bois des dieux Lares, à l’heure où les bergers sous un hêtre jouaient sur leurs pipeaux, en regardant glisser le soleil, des airs déjà bien vieux.
Sa maison ? Il la revit lors des vacances de Pâques qui durent presque deux semaines, avec de la neige encore dans les chemins creux et un beau soleil déjà sur les violettes. Il la revit lors des grandes vacances ; aussi loin que l’on regarde elles apparaissent telles qu’une plaine à l’horizon de laquelle ne s’aperçoit même pas le dernier jour, comme une colline d’où descend entre deux rangées de platanes le chemin du départ. Les grandes vacances commençaient bien avant le jour de la distribution des prix. Il semblait que dès le premier Juillet elles fussent une réalité. Mais, lorsqu’ils faisaient leurs malles dans la poussière de la cour, nu-tête, en plein soleil, c’était d’une impatience, d’une fièvre si délicieuses, si aiguës que la joie du jour définitif s’en trouvait à l’avance comme diminuée. Écouter le discours et les chœurs, aller et revenir de sa place à l’estrade avec des couronnes et des livres, en se disant que tout à l’heure ils prendraient le train, ce n’était presque rien à côté du marteau qu’ils se disputaient pour clouer une caisse, des cordes qu’ils s’arrachaient pour ficeler la vieille malle longue et plate.
Mais il n’était plus le même. Il lui arrivait de rencontrer de ses anciens camarades de l’école primaire ; ils travaillaient, apprenant chacun le métier de son père. Les uns portaient des blouses blanches de plâtre et de chaux, d’autres avaient les mains noires du charbon des forges où l’on ferre chevaux et bœufs. Il les retrouvait grandis, avec de grosses voix, forts comme des hommes, ne connaissant ni les tressaillements des jours de départ, ni l’angoisse de s’endormir chaque soir à trente lieues de son pays. D’eux aussi il avait peur à cause de leurs rires quand ils rencontraient les filles. Même pendant les vacances il y avait entre eux et lui beaucoup plus de trente lieues.
Il retrouvait à la maison plus d’économie que jamais. Il fallait que l’on vécût de privations pour qu’il restât au collège. On lui disait :
— Ainsi tu t’imagines que tu ne nous coûtes rien ? Regarde seulement le total de ce qu’on a dépensé pour toi cette année.
Ne pouvant passer ses après-midi à des promenades, des journées entières à des excursions avec les fils des riches qui comme lui revenaient en vacances, il vivait solitaire, replié sur lui-même.
Quand il entra dans sa quinzième année il retourna souvent se promener dans les bois qu’enfant il avait fréquentés, où il n’avançait encore qu’avec crainte, comme dans une forêt vierge. C’était par de chaudes après-midi d’été : on n’entend que les sauterelles et les grillons. Devant lui çà et là, dans la plaine, des maisons dont le chaume avait dû brûler étaient coiffées d’ardoises étincelantes. Des sensations en lui s’associaient à des réminiscences de phrases lues et relues là-bas certains soirs de rêves. Ce n’était pas la torpeur des après-midi qui s’abattait sur lui ; mais leur âpre beauté faite de silence et de lumière le maintenait, jusqu’aux approches du crépuscule, debout contre un chêne à regarder ces paysages où pas une feuille ne palpitait.
Il connut les premiers troubles de l’adolescence. Sa voix mua. Il prit soin de sa personne à cause des jeunes filles qu’il pouvait rencontrer. Les beaux livres de la Bibliothèque Rose et ceux qui racontaient les exploits de héros comme le Lion de Flandre et le Taureau des Vosges dormaient leur éternel sommeil, enfouis dans le placard sous des journaux jaunis. Il peuplait d’autres figures idéales l’amère solitude de son adolescence. Il ne regardait qu’à la dérobée les jeunes filles de son pays, trop timide pour s’avancer à leur rencontre avec, comme hérauts, les feux de son regard : leurs rires le déconcertaient. Elles étaient pour ceux qui vivaient toujours ici ; pour ceux même qui, revenant aussi en vacances, les éblouissaient par leur assurance, leurs belles paroles et leur richesse. Mais il s’en allait le long des sentiers qui se cachent dans les bois. Il allait beaucoup plus loin, errant avec Atala dans les forets du Nouveau Monde, avec Amélie par ces landes où toujours un vent de Novembre gémit sur la bruyère, buvant avec Virginie aux fontaines de l’Ile-de-France. Parfois il rêvait de mourir près de Graziella, bercé sur les flots bleus d’une mer admirable.
Il vivait dans l’espace, loin des villages dont l’unique rue est un chemin bordé de chaumières qui n’ont ni le temps de se nettoyer, ni l’argent nécessaire pour se soigner ; aussi sont-elles bien malades. On hésite entre deux portes presque semblables et, croyant entrer dans la chaumière, c’est dans l’écurie que l’on pénètre. A l’écurie il n’y a personne. L’âne travaille dur et la vache est aux champs ; loin de la petite ville où un peu avant midi le quartier de l’église d’habitude silencieux s’anime. Des laveuses rentrent le tablier trempé. Elles laissent leur porte grande ouverte, rapprochent les tisons dans la cheminée, ou bien allument leurs fourneaux. Elles viennent au puits et s’en retournent, leur seau plein, avec un balancement de leur bras inoccupé.
Il vivait dans le temps, hors des histoires que les femmes se racontent sur le pas des portes : des Letourneur qui ont des dettes partout, à qui si cela continue le boucher refusera de la viande et le boulanger du pain ; du père Papon qui ne peut plus marcher qu’avec deux béquilles et qui n’ira pas loin maintenant ; du gamin des Clergot qui fait les quatre cent dix-neuf coups à Paris.
Il vivait dans ses rêves, dans sa solitude. Qu’eût-il fait d’argent pendant ses vacances ? Il ne fumait pas, n’allait pas au café. C’étaient les deux seuls plaisirs coûteux et possibles dans cette petite ville où il n’y avait pas de place pour un théâtre. A peine si une fois l’an deux chanteuses inévitablement comiques donnaient une soirée au Café de Paris. Elles partaient le lendemain matin ; peut-être même ne se couchaient-elles pas.
A dix-huit ans la vie lui paraissait aussi simple qu’une route à suivre depuis longtemps tracée. Ce n’est pas en vain qu’il s’était développé dans le triple isolement d’une famille qui ne voit pas plus loin que sa maison ; d’un collège enfoui entre des arbres dans le calme d’une province où des maîtres indolents ne se soucient point de diriger les enthousiasmes précoces ; d’une petite ville qui ne voit pas plus loin que son horizon de montagnes et ne s’occupe pas de la bataille des idées à Paris où croit-elle toutes les portes s’ouvrent d’elles-mêmes devant les jeunes bacheliers.
Il n’avait pas de but. Lorsque rêvant d’amour il s’essayait à écrire des vers, il se voyait à Paris, logeant sous les tuiles dans une mansarde étroite mais claire. Devant la fenêtre flottaient aux soirs de Juin des plantes grimpantes ; l’hiver assis près de son poêle rouge, il regardait le ciel gris. Il fréquentait des poètes, des artistes ; tous portaient les cheveux longs.
Bachelier il aurait pu continuer ses études ; mais cela eût coûté trop cher. Son père l’avait mené jusqu’au haut de la côte en soufflant : il était à bout de forces.
Il avait maintenant, disait-on, tout ce qu’il fallait pour réussir. Il ne lui restait plus qu’à se lancer dans la vie. Mais il devait d’abord passer par la caserne.
C’était une ville de trente mille âmes où la caserne est reléguée à l’extrémité d’un faubourg. Il se dirigea vers elle, sa légère valise à la main. Il était trois heures d’une après-midi d’Octobre. Un vent froid soulevait des restes de poussière de l’été et faisait tomber les dernières petites feuilles des acacias plantés le long de la voie ferrée. Le soleil pâle rougeoyait sur les vitres de quelques maisons. Vaneau marchait sans enthousiasme, comme un bœuf piqué pour la première fois par le dur aiguillon de la vie. D’un seul coup d’œil il embrassa les trois grands corps de bâtiments à cinq étages, percés de centaines de fenêtres. D’autres locaux moins importants s’apercevaient de-ci de-là. La cour lui parut immense. Il n’y poussait pas un brin d’herbe.
Vaneau portait bottines, veston et chapeau de paille. Un feutre eût convenu davantage au commencement d’Octobre, mais c’était un vieux chapeau dont la paille avait jauni comme les feuilles mortes et qu’il jetterait. Devant le poste de police des gradés, les mains dans les poches de leurs pantalons rouges, fumaient et ricanaient en dévisageant ce « civil » imberbe dont le veston jaunâtre ne valait pas une bonne blouse. Il entra dans une chambrée vers quatre heures du soir à l’époque où les doux rêveurs marchent mélancoliques parmi les feuilles mortes. Six ans auparavant presque jour pour jour il était assis sous le trapèze, la poitrine gonflée de sanglots. Il vit les lits rectangulaires à couvertures brunes, les hauts paquetages protégés par des mouchoirs bordés de rouge, les équipements accrochés à la tête des lits, et le râtelier d’armes où tous les fusils avaient exactement les mêmes dimensions.
A l’arrivée des bleus il vit la caserne transformée en caravansérail où se rencontraient des hommes qui parlaient des patois fort différents. Ils venaient avec des valises de tous prix et des baluchons de toutes formes, avec des souliers à lacets, des bottines à boutons et des sabots sans lacets ni boutons, avec des chapeaux melons, des chapeaux mous, des casquettes « cycliste » et des casquettes de vrais paysans, avec des blouses, des vestons, des pardessus, effarés ou crâneurs, silencieux ou bruyants, grands et petits, maigres et gras, bruns, blonds, roux, s’éparpillant, ondulant pour se rassembler à des commandements dont ils devinaient le sens, happés par des hommes de garde, par des fourriers, par des « pays » qui cherchaient à les reconnaître.
Il vécut là des jours de corvées, d’exercices, de nourriture rance, de lavages de loques dans des eaux sursaturées de savon bon marché. Les autres, joyeux, se bousculaient sur les lits, astiquaient avec ferveur, entouraient de plus de soins leur fusil que leur propre corps, paysans venus de Saintonge et d’Auvergne avec des têtes carrées et des fronts étroits. En bourgerons sales dont leur torse et leurs bras avaient pris l’habitude, ils jouaient aux cartes le soir, accroupis ou, lorsqu’ils avaient reçu de l’argent, traversaient la nuit de la grande cour pour aller boire un litre à la cantine en fumant des pipes. Nul doute que les gamins des villages avec qui jadis il avait fréquenté l’école, ne dussent, sonnés leur vingt et un ans, vivre des jours pareils dans des casernes identiques. Mais il avait mené une vie trop différente de la leur pour pouvoir fraterniser avec eux, trop jeune encore pour les accepter tels qu’il les voyait, obscènes et brutaux.
Les gradés maniaient le règlement comme une arme redoutable. Ils passaient enivrés de leur puissance sans limites, de leur gloire. Deux galons rouges cousus sur les manches d’un bouvier le rendaient infaillible et inviolable. Vaneau ne demandait pas mieux qu’il en fût ainsi. Mais il les vit mauvais, rancuniers comme de simples mortels, ignorants, quelques-uns stupides. Alors il se révolta, timidement d’abord, puis avec certitude. De leurs galons que le premier venu pouvait porter, il ne voulut pas. Et Vaneau apprit à connaître la salle de police, les repas que l’on y fait assis sur le dur rebord du lit de camp, sa gamelle entre les genoux, et les après-midi de dimanches que l’on passe à récolter des brins de paille dans la cour.
Il sortait souvent le soir après la soupe. C’étaient presque quatre heures de liberté dans une ville qui avait l’air de mettre à sa portée tous les plaisirs du monde dans des rues brillamment illuminées ; de petites ouvrières sentimentales y passent qui tout le jour ont chanté des romances. Mais pour les éblouir il n’avait point de galons qui étincellent comme des miroirs à alouettes. Il n’avait pas assez d’argent pour s’asseoir dans les cafés luxueux où parmi la musique et la fumée des cigares on peut oublier que l’on est soldat. Et il ne pouvait pas non plus s’attarder avec les autres dans les gargotes louches. Trois et quatre heures durant il se promenait seul, préférant les rues désertes, les ruelles obscures. Il allait inconnu, anonyme, mais vêtu d’effets matriculés, armé d’une baïonnette qu’il n’aurait jamais eu l’audace d’enfoncer dans la poitrine d’un homme. Il marchait vite comme pressé d’arriver quelque part, mais sans but. Le dimanche il errait dans les prairies qui entourent la ville, suivant les bords du fleuve et du canal sous les coteaux plantés d’arbres et de vignes, mais traînant avec lui l’idée de sa servitude comme un âne attaché par une corde à un bateau. De l’entrée du vieux pont de pierre il s’attardait à regarder la ville avec ses maisons qui grimpent vers la cathédrale dont la tour les domine, et vers le palais des Ducs qu’elles masquent. La Loire coulait sur du sable fin entre des îles dont les dimensions varient au gré des saisons et des crues. Il se souvint longtemps d’un splendide dimanche de Pâques où les cloches de la cathédrale et des églises chantaient la résurrection du Christ et le retour du printemps. Des jeunes gens avec des jeunes filles en robes claires passaient ironiques devant la caserne, s’en allant rire dans les guinguettes. Lui, de faction, immobile, l’arme au pied, les regardait.
Il fit des marches et des exercices de nuit, brûlant des cartouches contre un ennemi que représentaient soit une haie bien taillée, soit de vieux saules difformes, des feux de guerre dans une plaine sinistre brûlée par le soleil, plus vaste à elle seule que cent cours de casernes, de grandes manœuvres avec le sac chargé réglementairement ; la sueur tombait de son front dans la poussière stérile. Comme autrefois lors des promenades d’hiver, quand il voyait avec envie des enfants de son âge derrière les vitres de leurs maisons mordre dans des tartines, il eût voulu être un des paysans qui debout sur leurs seuils ombragés regardaient passer les soldats. Mais il pensait surtout aux jeunes gens riches qui ont assez de relations pour se faire exempter du service militaire. Il les devinait à cette heure assis sous des tentes au bord de la mer, se balançant dans des hamacs accrochés aux arbres de parcs délicieusement frais. L’eau dans les bidons secoués par la marche tiédissait vite. Il était si fatigué qu’aux haltes il ne se sentait pas la force de courir jusqu’à la voiture de la cantinière autour de laquelle les autres se bousculaient. La vie commençait si rude que parfois il croyait rêver.
De ce cauchemar il se réveilla pourtant. Il se secoua comme un arbre que l’on vient d’émonder d’inutiles branchettes, mais qui frissonnera longtemps encore d’avoir été blessé par la serpe.
IV
Dès huit heures du matin c’était grande tranquillité sur les toits de vieilles tuiles et d’ardoises neuves. Les maisons pouvaient paraître dispersées, en désordre, tant on en voyait un peu partout, à la file, isolées, groupées autour de l’hôtel de ville. Mais ceux qui connaissaient les noms des routes et des rues et les chemins qui n’ont pas de noms, savaient que chaque maison était fidèle à sa rue, à sa route, à son chemin.
Un cheval prenait son temps pour paître : il avait devant lui toute l’étendue du pré. Des vaches, n’ignorant pas que c’était joli de produire du lait qui se vend cher, se reposaient mollement sur cette herbe qu’elles semblaient dédaigner. Des oies s’en allaient avec leurs larges pattes sans s’inquiéter des traces qu’elles pouvaient laisser de leur passage. Sur les haies on aurait pu mettre à sécher beaucoup plus de linge encore. Le coq du clocher presque invisible dans l’azur, tournait comme une simple girouette à tous les vents.
Des villages d’alentour il n’était pas question. Chaque matin les retrouvait à leur poste, Sonne à l’est, la Vallée à l’ouest, Sommée au sud, Richâteau au nord, comme des sentinelles sur la lisière des bois, comme des travailleurs éparpillés dans les champs. Aucun d’eux n’avait entre ses chaumières le centre que constituent le clocher d’une église, le clocheton d’une mairie. Mais ils étaient beaucoup plus paisibles que la petite ville pourtant silencieuse. Ils n’entendaient même pas toujours sonner l’angelus : cela dépendait du vent. Et ils ne s’occupaient pas beaucoup de politique. Qu’elles fussent en bordure d’une route départementale ou dispersées le long de chemins que n’entretenaient pas les cantonniers, leurs chaumières depuis plus d’un siècle voyaient chaque année le blé mûrir et fleurir les pommes de terre : c’était pour elles une certitude préférable à toutes les disputes. Et sur les toits de chaume c’était encore plus grande tranquillité que sur les toits de tuiles et d’ardoises.
Ce n’était pas une mince affaire pour Vaneau que de se trouver là une situation. Les places de barbouilleurs de papier n’y abondaient pas : on en connaissait seulement cinq ou six. Peut-être même étaient-elles encore plus difficiles à chercher qu’à trouver, tant il se sentait sûr à l’avance de l’inutilité de toute démarche. Pourtant il fallait qu’il fît preuve de bonne volonté. Un jeune homme qui sorti de la caserne rentre dans son pays, ne peut rester inoccupé même s’il n’a pas de quoi vivre. Il s’en manquait de si peu que ce ne fût son cas ! Son père n’aurait pas été jusqu’à lui dire :
— Te voici en âge de gagner ta vie ; tu apprenais tout ce que tu voulais, il faut que ça te serve maintenant. Tu ne mangeras que le pain que tu pourras payer toi-même.
Ils savaient qu’il faut attendre ; mais ils n’auraient pas pu attendre des années.
Il frappa à l’étude du notaire, au bureau du banquier, sonna à la grille du receveur de l’enregistrement. Sans doute ils avaient entendu parler de ses succès au collège ; ils se souvenaient de l’avoir couronné jadis lors des distributions de prix à l’école des frères, toujours le premier dans chaque classe ; mais cela n’avait plus aucune importance. Vaneau n’était plus qu’un jeune homme qui avait besoin de travailler pour vivre. Certainement ils songeaient au fond d’eux-mêmes :
— Mon pauvre garçon, tu aurais mieux fait de te mettre à bêcher nos jardins aussitôt obtenu ton certificat d’études.
Ils n’allaient point jusqu’à le faire asseoir. Ils le recevaient le plus vite possible. Chacun d’eux employait à peu près la même formule :
— Vous savez, ceux qui sont ici tiennent à y rester. Mais on ne peut jamais tout prévoir. Comptez que la première place libre sera pour vous.
Ils parlaient avec une assurance d’hommes de qui dépendent beaucoup de vies. Vaneau les écoutait avec l’humilité de quelqu’un qui ne peut pas faire lui-même sa destinée.
Il ne s’agissait plus du collège où le réfectoire fait partie de la maison, de la caserne où il avait deux fois par jour une gamelle à peu près pleine à sa disposition. Ce n’était plus l’oisiveté des anciennes vacances dont il profitait complètement, parce qu’il avait pâli dix mois durant sur des livres qu’il n’est pas donné à tout le monde de comprendre ; ce n’était plus la béatitude de huit jours de permission, savourés entre une suite de corvées, de tirs et de marches forcées, pendant lesquels il n’était point réveillé par le brutal clairon de garde et ne passait pas pour aller se promener devant le sergent du poste de police. Les jours menaçaient de se succéder sans apporter la certitude des repas. Désœuvré, vêtu d’un complet gris fer, il retraversait les mêmes rues comme un rentier qui ne sait de quelle façon tuer le temps.
Des gens lui disaient :
— Eh bien, Louis, on est content d’avoir fini son service ?
Il était obligé de répondre :
— Oui.
Ils ajoutaient :
— Et qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?
Il était obligé de ne rien répondre. Ils l’interrogeaient avec une tranquillité de gens habitués à leurs maisons qui leur appartiennent, ou dont ils payent régulièrement le loyer. La plupart d’entre eux n’avaient pas des budgets de ministres, mais ils arrivaient à joindre les deux bouts.
Il n’avait pas de chambre où se retirer pour rêver, une jambe repliée sur l’autre, en essayant de faire avec ses cigarettes des ronds de fumée. Il ne disposait dans l’une des deux pièces que d’une table, sur laquelle quelques livres étaient empilés. S’il cherchait à se recueillir dans le silence, sa mère allait et venait obstinée à ne pas rester tranquille. Elle lui disait :
— Qu’est-ce que tu fais donc là ? Si tu retournais voir chez M. Auribault ?
C’était le nom du banquier. Vaneau ne répondait pas. Mais pour avoir l’air de ne pas perdre son temps il fallait qu’il ouvrît un des livres qu’il connaissait par cœur, et qu’il fît semblant de lire. Il se rappelait avec amertume le collège où l’automne et l’hiver il pouvait rêver librement sans entendre de bruits de voix.
A la caserne il avait pris l’habitude des cantines, les soirs où l’on n’a ni le temps ni le courage de se mettre en tenue pour sortir ; quelquefois il était allé au café, les après-midi de dimanches qui semblent longues à qui ne dispose que de six sous pour prendre un bock ou une absinthe qui fait oublier une heure durant la vie grise. Maintenant il avait moins d’argent encore qu’à la caserne. Il fallait qu’il demandât cinquante centimes pour s’acheter un paquet de tabac ; on trouvait qu’il fumait trop.
Trois mois passèrent ainsi. Puis une place se présenta : celle sur laquelle il comptait le moins. Pourtant celui qui la laissait, un des trois commis du banquier, le père Rouland, mourait septuagénaire, mais on ne voyait pas de raison à ce qu’il ne vécût point jusqu’à plus de cent ans. Vieux bonhomme, grand, mince, droit comme un peuplier, il n’avait jamais vu, pas plus que d’autres, se réaliser son idéal. Il aurait voulu être un des employés d’une grande maison de banque de Paris. Leur vie telle qu’il se l’imaginait de loin devait être délicieuse. Elle commençait chaque jour par le classique croissant du matin, et se terminait par une longue promenade nocturne sur les grands boulevards. Personne n’aurait pu le détromper. Il avait l’habitude de dire aux jeunes gens qui travaillaient avec lui, ou qu’il rencontrait :
— Ne restez donc pas à moisir ici ! Dépêchez-vous de partir pour Paris ! Ah ! si c’était à refaire, pour moi ! Au lieu de gagner cent francs par mois, j’en gagnerais aujourd’hui trois cents, là-bas.
On aurait pu lui répondre :
— Ce n’est pas sûr, père Rouland. Et puis, à Paris vous seriez mort depuis des années. Vous n’y auriez pas eu vos aises comme ici.
Il possédait une petite maison, — rez-de-chaussée, cave, grenier, cour et jardin — où il vivait en vieux garçon. Ses appointements lui servaient à se nourrir et à payer ses nombreux apéritifs. Sorti du bureau il était plus souvent au café que chez lui. Trois absinthes de suite ne lui faisaient pas peur. Mangeant et buvant comme quatre, il fallut un coup de sang pour que la mort eût raison de lui.
Aux appointements de quarante francs par mois Vaneau lui succéda.
Dans le petit bureau trois employés pouvaient ne pas trop se sentir les coudes, en écrivant. Il n’y avait qu’un guichet, devant lequel jamais les clients n’avaient l’occasion de se bousculer, qu’une fenêtre donnant sur une cour sablée. Le commis principal travaillait seul dans une pièce voisine.
Un bachelier peut ne pas connaître l’A B C de la banque. Vaneau dut apprendre ce que sont un effet, un titre, un coupon, écrire des lettres d’affaires, répondre, quand c’était son tour ou qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, aux clients. Il travaillait de huit heures et demie du matin à six heures du soir et le dimanche jusqu’à midi.
Son père lui avait dit :
— Te voilà maintenant le pied à l’étrier. Tâche de ne pas répondre si M. Auribault te fait une observation : c’est son droit puisque c’est lui qui te paye. Tu nous donneras trente-cinq francs par mois pour ta nourriture et ton entretien. Ça fait un peu plus de vingt sous par jour ; tu peux être sûr que nous n’y gagnerons pas. Ce n’est pas une situation magnifique, mais tu auras toujours moins de mal que moi. Tu garderas cinq francs pour toi. C’est déjà beaucoup puisque tu n’auras rien à dépenser pour te nourrir ni pour t’habiller. Certainement je ne te suivrai pas dans les rues pour t’empêcher d’aller au café si tu en as envie, mais moi je n’y ai jamais mis les pieds et je ne m’en porte pas plus mal. Une fois sur la pente ce n’est pas vingt sous par jour qui suffisent avec les parties de cartes, les parties de billard. C’est comme le tabac : je ne pense pas à t’empêcher d’en acheter mais c’est un vrai poison. L’année dernière le juge de paix est mort d’un cancer dans la bouche pour avoir trop fumé. Tout le monde te le dira.
N’importe : Vaneau fut heureux le jour où dans sa poche il sentit cette grosse pièce ronde, — la première qu’il eût gagnée ! — qu’il ne devait à personne, dont il pourrait faire ce que bon lui semblerait. Mais il fallut d’abord qu’il payât l’apéritif à ses collègues.
Les cafés des petites villes ont beau paraître luxueux à ceux qui n’y pénètrent jamais, aux vieux des villages qui traversent de temps en temps la grand’rue : ils sont simples ; on y a toutes ses aises ; on n’a jamais de pourboire à donner au garçon puisque l’on est servi par le patron ou, en son absence, par sa femme. Ils allèrent au Café de Paris transformé depuis peu ; par les deux glaces de sa devanture il répandait beaucoup de lumière sur la neige dont la place était couverte, car on était en Janvier.
C’étaient trois hommes d’une quarantaine d’années, depuis longtemps mariés et pères de famille. Jeunes hommes ils avaient connu Vaneau tout gamin. Ils n’étaient jamais allés qu’à l’école primaire ; il avait fallu un concours de circonstances spéciales pour les orienter vers un bureau plutôt que vers les champs, que vers une boutique de commerçant. Ils ne se plaignaient pas : ils tenaient, chacun, de leurs parents, quelques biens au soleil dont les revenus joints à leurs appointements leur permettaient de vivre mieux que des ouvriers. Quant à M. Dumas, le commis principal, il avait épousé une femme qui ne lui apportait pas moins de vingt-cinq mille francs : à quatre pour cent cela fait chaque année un billet de mille que l’on empoche sans se tourmenter. M. Dumas ne buvait jamais d’absinthe par principe. Il prit un vermouth-cassis. Pour les deux autres et pour Vaneau on apporta trois absinthes. Et, ma foi ! l’on parla de n’importe quoi. Vaneau songeait :
— C’est déjà bien assez de vivre avec eux toute la journée. Mais ce soir je ne pouvais pas faire autrement.
Et puis n’était-il pas mieux ici que chez lui ? Par un temps pareil il ne fallait pas penser à se promener dans la nuit, dans la neige. Il rentrait, secouait ses souliers sur la pierre du seuil ; on n’attendait que lui pour se mettre à table, le dos au poêle. Et ils se couchaient le plus tôt possible, avant huit heures. Mais ce soir il avait prévenu qu’il rentrerait un peu plus tard, étant obligé d’offrir « quelque chose » à ses collègues.
Il se trouvait bien dans ce café : il y faisait chaud, il y avait beaucoup de lumières ; on y parlait haut dans la fumée des cigarettes. Il y voyait les messieurs les plus importants de la petite ville : un des pharmaciens, le notaire, quelques gros commerçants se dérider, rire même. Le notaire n’était plus le même qu’à son étude. Il semblait à Vaneau qu’il pouvait maintenant traiter avec lui d’égal à égal. Pour la première fois il s’asseyait dans un café de sa ville natale avec un verre d’absinthe et un paquet de tabac à peine entamé devant lui. C’était comme une consécration officielle qu’il devait à ses mérites personnels. La vie serait douce désormais. M. Dumas avait bien trouvé une femme dont la dot était de vingt-cinq mille francs ! Mais cela même ne suffisait pas à Vaneau : des rêves au fond de lui-même battaient des ailes. Ce n’était qu’un début. Il commençait à se suffire à lui-même, puisque à vingt-deux ans il gagnait quarante francs par mois, ce qui est un joli chiffre pour quelqu’un qui a toujours coûté beaucoup trop d’argent. Mais il se développerait. Il faudrait que la petite ville reconnût sa valeur, que le banquier, que le notaire, que les commerçants s’inclinassent devant lui, puis qu’il s’en allât à Paris avec des volumes de vers, et que tout de suite du haut du ciel d’où elle le guetterait la célébrité s’abattît sur lui. Comme un riche, il fit sonner sur le marbre son unique pièce de cinq francs pour payer les quatre apéritifs.
Les jours se suivirent nombreux. Il dut rabattre de cet enthousiasme d’une heure. Il ne fut plus qu’un employé, du matin au soir, et du soir au matin qu’un jeune homme obligé de rentrer à heure fixe à la maison paternelle où il lui fallait manger et se coucher. Sa véritable vie était ailleurs.
Après le repas de midi qui ne durait pas plus d’une demi-heure, il prenait son chapeau et, sur une route qui allait trop loin pour qu’il pût la suivre jusqu’au bout, il marchait, une cigarette aux lèvres. C’était le moment le plus délicieux de la journée. La route serpentait dans un bois à l’entrée duquel chaque premier dimanche de Mai s’installaient quelques baraques pour les enfants et un parquet pour les danseurs. Mais maintenant la neige craquait comme de la glace sous ses pas, trop durcie pour que le pâle soleil la pût faire fondre. Il ne rencontrait âme qui vive. Les autres, jeunes et vieux, restaient tapis dans leurs maisons à la chaleur des larges cheminées, des poêles ronds. Lui seul marchait sur une route dont le vent et la neige faisaient ce qu’ils voulaient. Toute la terre jusqu’à l’horizon lointain était blanche comme une morte. Seuls, sous la route, dans le ravin, des sapins faisaient tache, s’obstinant à profiter du moindre coup de vent pour secouer leurs branches qui souffrent d’être chargées de neige. Se tournant vers la petite ville il voyait des maisons bâties sur des rochers ; des champs montant vers le ciel derrière les maisons et plus haut qu’elles ; et l’église, avec des ardoises qui devaient être gelées, dominant les maisons, les rochers et les champs. Toutes les fenêtres étaient closes. Toutes les cheminées fumaient. L’air froid, il le respirait à pleins poumons. Jusqu’à deux heures de l’après-midi il était son maître. S’enthousiasmant encore sur des rimes toutes trouvées, il bâtissait des strophes qu’il gardait pour lui.
Dès les approches du printemps il commença de n’être plus seul sur « sa » route. La petite ville, se secouant comme les sapins, éprouvait le besoin de voir le ciel bleuir, la neige s’en aller et de respirer le parfum des violettes. De vieux petits rentiers venaient à pas comptés s’asseoir sur un banc peint en vert : ils s’ennuyaient un peu de ne plus travailler, mais la faute en était à leur commerce qui avait trop bien marché. Il revit M. Despert, un ancien marchand de parapluies, qui s’en allait à grands pas dans de solides souliers ferrés : il avait l’habitude des longues marches, ayant fait pendant plus de trente années toutes les communes du canton, portant sur son dos ses parapluies, sa grosse canne au poing. Des jeunes femmes en chapeaux ouvraient leurs ombrelles parce que les premiers rayons du printemps sont traîtres. Quelques-unes poussaient de petites voitures dans lesquelles des enfants ne pouvaient pas s’endormir. Beaucoup d’entre elles, Vaneau les avait connues jeunes filles. Autrefois elles lui faisaient peur. Maintenant, lorsqu’il passait à côté d’elles, il n’était guère plus hardi ; il n’osait seulement pas les saluer. Enfin quelques petites couturières venaient de temps en temps ; joyeuses elles éclataient de rire. Il les redoutait. Elles le regardaient en face. Il se disait :
« Ce sont des jeunes filles qui doivent continuellement rêver d’amour. Oui : les ouvrières de Paris leur sont supérieures, étant toujours en contact avec des artistes, poètes et musiciens. Mais celles-ci telles quelles sont jolies, et je voudrais pouvoir me promener avec l’une d’elles. Je lui réciterais des vers. Seulement, pour elles non plus je ne suis rien. »
En ce printemps qui était celui de sa vingt-troisième année, Vaneau commençait à languir. Comme par une grâce spéciale il ne concevait l’amour qu’en rêveries au clair de lune, qu’en promenades dans de jolis sentiers, si jolis et menant si bien au royaume de l’idéal que l’on ne pense même pas à y tomber soudain, comme il est écrit dans les romans, dans les bras l’un de l’autre. Il ne connaissait ni les jeunes filles ni les jeunes femmes. Pour les captiver, pour qu’elles vinssent d’elles-mêmes à lui qui n’osait pas aller à elles, il eût voulu déjà être célèbre, et que sa ville natale lui élevât par anticipation une statue.
En attendant il n’était qu’un des quatre employés de M. Auribault. Il ne descendait pas de ce qu’il croyait être le sommet de l’inspiration avec deux cornes de lumière au front. Il avait beau passer par les rues avec des sourires qu’il affectait de rendre dédaigneux à l’adresse de ceux qui ne voyaient pas plus loin que le jour présent ; il n’en devait pas moins saluer le premier le médecin, le pharmacien, le notaire et les plus gros commerçants et faire bonne figure à Mlle Geneviève, une vieille fille ignorante, qui venait au guichet de la banque l’assaillir de questions au sujet du placement de ses économies, à M. Prévôtal, un gros homme apoplectique, rogue, qui étalait de telle façon ses billets de banque que l’on eût cru qu’il en avait assez pour en couvrir la terre. Il n’en devait pas moins rentrer à l’heure. Il n’allait plus au café que rarement, avec crainte, depuis que sa mère lui avait dit :
— C’est malheureux pour nous d’avoir un enfant comme toi. M. Bailly m’a dit hier : « Est-ce que votre fils va prendre l’habitude d’aller au café comme un rentier ? Il ferait mieux de vous donner l’argent qu’il y dépense. »
Ainsi on se chargeait de lui rappeler qu’il était l’aboutissement de plusieurs générations de soumis. On ne pensait même pas à ce qu’il pouvait porter au dedans de lui-même. On ne voyait en lui qu’un employé qui n’était même pas libre d’user d’une pièce de cinq francs comme bon lui semblait.
Cette solitude et cette dépendance lui pesaient. Il lui tardait de sortir de l’obscurité. Pour avoir un sonnet imprimé dans un journal local, dans une revue de dixième ordre, il eût donné la moitié de sa vie. Nul doute que tout le monde ne le lût, ne l’appréciât et que Vaneau ne dût être, immédiatement, mis hors de pair.
Il n’y avait ici ni jeunes gens de son âge, ni personne de quelque âge que ce fût, avec lesquels il pût parler littérature, ni jeunes filles qu’il pût aimer.
Il se prit à douter de lui-même et du monde. Toute sa vie il serait condamné à se rendre de bon matin à ce bureau d’où il ne sortirait que vers six heures du soir. Il se fatiguait de se promener seul sur une route ; il avait honte de passer à côté des jeunes filles qu’il n’osait pas saluer en souriant. Ses jours couleraient monotones, sans gloire. Il se fatiguait aussi d’écrire des vers que personne ne lirait et qu’il lui serait impossible de faire imprimer.
Les soirs d’été voluptueux vinrent avec leurs frissons dans les feuilles. Comme aux soirs de son enfance il s’asseyait sur le seuil frais. Son âme était pleine de désespoir quand elle eût dû déborder de bonheur. Il entendait à quelques maisons de distance des hommes rire, en fumant leur pipe, avec des femmes et des jeunes filles. Il eût voulu se mêler à leur groupe, mais on l’en empêchait. On lui disait :
— Reste donc ici. Tu es mieux qu’à écouter les bêtises qu’ils racontent.
A vingt-trois ans il ne lui était pas permis de désobéir à ses parents. Peut-être même que libre il fût resté là à se morfondre, tant il aurait eu peur de paraître ridicule au milieu de cette joie.
Mais c’est toujours de Paris que vient le salut.
Vaneau n’attacha guère d’importance à l’arrivée de son oncle, un dimanche de Juillet. C’était un gros homme, avec de gros doigts et une grosse chaîne de montre. Il avait l’habitude de venir tous les trois ou quatre ans respirer un peu l’air du pays entre deux trains, de neuf heures du matin à cinq heures du soir. Vaneau se souvenait d’anciennes années où, devant cet oncle qui venait de Paris où, disait-on, il gagnait beaucoup d’argent, il se sentait pénétré de respect.
— Et toi, qu’est-ce que tu deviens donc ? lui demanda son oncle.
— Il fait ce qu’il peut ! répondit-on pour lui. Nous ne connaissons personne. Il travaille chez M. Auribault et gagne quarante francs par mois.
L’oncle, levant les bras au ciel, dit :
— C’est tout de même une dérision !
On avait chez Vaneau d’autres idées. C’était déjà bien joli, que M. Auribault eût consenti à le prendre et lui donnât quarante francs par mois. Ils ajoutèrent :
— Oh ! toi, nous savons bien ! Avec tes idées de grandeur !… Mais les quarante francs qu’il gagne valent peut-être mieux qu’un billet de cent cinquante francs — on disait « un billet de cent cinquante francs » parce que cela représente une grosse somme qu’il ne faut pas penser gagner en un mois dans nos pays, — qu’il toucherait à Paris. Ici on ne le mettra pas à la porte ; tandis que là-bas pour un oui pour un non l’on vous remercie.
— Ta ! Ta ! Ta ! fit l’oncle. Vous n’y connaissez rien. Laissez-moi faire. Je vais m’occuper de lui, dès demain. J’ai des relations. Je connais des gens qui ne peuvent rien me refuser. Avant trois mois il sera casé, je vous en réponds.
Ce gros homme d’oncle, Vaneau l’eût embrassé sur les deux joues.
V
Du quai de la petite gare où il attendait le train, il voyait les deux rails se rapprocher l’un de l’autre, finir par se toucher. Mais tout à l’heure les roues de la locomotive allaient les forcer à s’écarter à la distance réglementaire. Septembre s’ajoutait à l’automne perpétuel des bourgs où les feuilles jaunes dorment tranquilles dans les ruelles vertes de mousse humide, sauf quand arrive une rafale qui les fait tournoyer, comme de vieilles femmes qui bien à contre-cœur danseraient. Il partait la poche légère, l’âme lourde d’incertitude et d’impatience. Autour de lui des hommes d’équipe poussaient des brouettes sur lesquelles des malles, des caisses entassées faisaient effort pour conserver leur équilibre.
Le train aspira les voyageurs. On put ensuite compter à loisir les petites stations où vainement il s’arrêta. Mais aussi c’étaient des gares de villages solidement plantés au milieu des champs et des vignes. Le blé, le raisin poussaient en abondance. Les jours se succédaient pacifiques sous les solives enfumées des plafonds, près des âtres où le feu clair ne mourait jamais. On n’y éprouvait ni le désir ni le besoin d’aller à Paris. Clamecy apparut, dominé par des collines noires dont la désolation faisait penser aux paysages de l’Écriture plantés de cyprès et semés de cailloux. Une grande rivière, qui peu à peu et sans le savoir devenait un fleuve, traversait des prairies et baignait des bosquets ; sur des rives, de distance en distance, étaient entassées des piles de bois de moule. Sous des huttes recouvertes de fagots et pour jusqu’au lendemain matin désertées, des hommes gagnaient leur vie à fabriquer des margotins.
Puis des villes se présentèrent avec des églises, des cathédrales même. D’autres voyageurs se précipitaient pour avoir une place, un coin peut-être s’il en restait.
Vaneau contemplait des horizons toujours pareils. Le ciel s’appuyait sur la ligne onduleuse des collines d’où les vignes descendaient vers la plaine à la rencontre des champs moissonnés. Des bourgs se suivaient de distance en distance, avec des églises à clochers trapus, carrés, d’où les angélus devaient tomber secs et lourds.
La nuit ne se fit que sur la terre. Les étoiles étaient claires. Il sommeilla.
Des voyageurs dès Villeneuve-Saint-Georges se levèrent. Ils tiraient des filets cartons à chapeaux, paquets de toutes formes, valises. Une grosse femme secoua deux gamins dont les lèvres étaient restées jaunes de confitures de prunes. Une vieille à bonnet noir sortit de dessous la banquette un panier dans lequel était enfermée une oie qui se mit à cacarder. Ce fut comme une dernière évocation des villages qu’ils venaient de quitter. Tandis que se succédaient des villes de banlieue propres, blanches, avec des maisons à concierges le long de quais soigneusement entretenus, tous pensaient à des chaumières qui vacillent au bord de chemins creux ou perdues dans les champs sous des châtaigniers.
A la fin, quelqu’un s’écria :
— Tout de même, voilà les fortifs !
Ils étaient fatigués de ce voyage. Puisqu’ils avaient tant fait que de partir, ils étaient pressés maintenant de retrouver des habitudes laissées dans leurs logements de Paris. Plus on approchait et plus Vaneau frissonnait à l’idée de tout l’inconnu où il allait donner de la tête.
Pour économiser deux francs il ne voulut faire signe à aucun des cochers de fiacres qui d’un œil somnolaient sur leurs sièges. Sorti de la gare il hésita : devait-il aller à gauche, à droite, en avant, faire volte-face ? Il avait cependant trouvé tout simple le long itinéraire, à s’en pénétrer d’après un plan minuscule : la rue de Lyon, la place de la Bastille, les boulevards jusqu’à l’Opéra. Mais les plans doivent être trompeurs ; il était désorienté. Sa petite ville lui revint à la mémoire avec sa grand’rue et quatre ou cinq sentiers, qu’il eût suivis les yeux fermés, qui finissent entre des jardins. Ce n’était pas davantage la ville du collège ni de la caserne, avec beaucoup de rues sans doute, mais que l’on a vite fait de connaître chacune par son nom, des rues qui prennent de grands airs tant qu’elles sont dans la ville, mais n’ont pas honte de finir chemins, sentiers, routes, dès que les maisons ne veulent plus les suivre. Paris s’étendait à l’infini avec ses toits qui semblaient se chevaucher, aveugles, dans le brouillard d’un des premiers matins de l’automne. Il voyait les maisons se suivre soudées les unes aux autres. Il y a peut-être au milieu d’elles des églises avec leurs clochers, mais elles montent si haut vers le ciel qu’elles les cachent. Elles ont jailli du sol comme une végétation de pierre. Il a fallu en abattre pour pouvoir respirer ; sinon elles auraient envahi Paris. De-ci de-là des clairières qui sont des places publiques.
Au hasard il marcha lentement. Parce qu’il n’osait point lever les yeux pour regarder les plaques indicatrices, il eut un brusque mouvement d’épaules, rejetant la tête en arrière comme pour se délivrer d’une pensée obsédante.
— Ah ! tout de même ! se dit-il.
Il se trouvait à l’entrée de la rue de Lyon.
Son ventre sonnait creux.
— J’aurais mieux fait, songea-t-il, de manger dans le train.
Il n’avait pu s’y décider : tirer d’un papier blanc graisseux une cuisse de poulet, attendre pour boire qu’une gare veuille bien se trouver sur le parcours, étendre une serviette sur ses genoux, prendre soin de jeter sous la banquette les pelures de fruits, lui avait semblé indigne de lui. Il portait son costume gris fer. Sa cravate bleue semée de lunules blanches faisait penser à de l’étoffe coupée dans un pan de ciel nocturne. Le col et les poignets de sa chemise, empesés, remplaçaient faux-col et manchettes.
Pourtant on le lui avait recommandé :
— En arrivant, tu prendras quelque chose de chaud.
Mais quelques cafés seulement étaient ouverts à l’entrée de la rue de Lyon ; d’autres, plus humbles, où volontiers il se fût assis, étaient bouleversés. Il craignait de déranger de leur nettoyage les garçons et se demandait si on a l’habitude de prendre à Paris dès le matin « quelque chose de chaud ».
Il traversa la place de la Bastille, le regard horizontal, et ne vit de la célèbre colonne que la grille et le soubassement. Il dédaigna le petit bonhomme d’or à la pensée que derrière lui quelqu’un pût se dire :
— Tiens ! encore un provincial qui ne connaissait pas le Génie de la Bastille !
Sa valise bourrée de linge commençait à lui peser. Il suait déjà malgré la fraîcheur du matin.
Pour s’éponger le front il s’arrêta près d’un banc, posant son bagage devant lui de peur qu’un filou — on lui avait tant répété d’y prendre garde ! — ne le lui dérobât. Des histoires circulaient chez lui de naïfs débarquant à la gare de Lyon, accostés par des « individus » qui se prétendant chargés de les conduire les laissaient n’importe où, délestés de leur porte-monnaie. Il avait mis le sien dans la poche intérieure de son paletot, plus sûre que celle du pantalon, et concevait une certaine fierté de ce que personne à la sortie de la gare ne l’eût abordé. A la hâte il s’assura sur son plan que c’était bien par le boulevard Beaumarchais qu’il devait passer pour aboutir au quartier de l’Opéra.
De se savoir dans le bon chemin Vaneau fut heureux. Mais la faim un instant oubliée se fit de nouveau sentir. Il revit tous les cafés ouverts dans les environs de la gare, les deux premiers surtout, postés aux angles de la rue de Lyon, et songea :
« Suis-je bête, tout de même ! J’aurais dû aller là. On doit y être habitué à voir du monde à toute heure du jour et de la nuit ! »
Ici toutes les devantures étaient encore fermées. Il se dit :
« Le premier que je vois ouvert, je ne le rate pas ! »
Il regardait à droite, à gauche. Il traversa posément, — parce qu’il n’y avait encore ni voiture, ni omnibus, — pour montrer à l’univers entier qu’il avait l’habitude de Paris.
Un café Biard. Deux ouvriers boivent le vin blanc et parlent d’un accident survenu hier soir rue Amelot.
— Un café ! demande Vaneau. S’il s’écoutait il dirait :
— Madame, voulez-vous me servir un café ?
Mais bien qu’il lui en coûte, il n’ose pas être timide cette fois suivant son naturel. Il commande un café, sèchement, en s’efforçant d’affermir sa voix. A Paris il ne faudrait jamais trembler.
Dans une corbeille des croissants sont entassés mais il ignore si l’on peut en prendre… Un des ouvriers étend le bras et se sert… Vaneau affecte de n’avoir pas vu le geste, regardant les petits carreaux verts des mosaïques où des femmes aux cheveux flottants, en robes blanches et bleues, tiennent sur des soucoupes roses des tasses fumantes. Il attend une minute puis, l’air dégagé de tout souci vulgaire, étend à son tour le bras pour prendre un croissant… On commente l’accident… Il écoute, heureux d’être enfin à Paris, au centre du monde. Désormais lorsqu’il lira dans un journal : le crime de la place du Tertre ou le vol de la rue des Pyrénées, il pourra se dire :
« Tiens ? Avant-hier j’ai passé là ! »
Ou bien :
« Je connais quelqu’un qui habite cette maison. »
Est-ce qu’en province il arrive jamais quelque chose ? Les vols s’y réduisent à quelques poignées de haricots verts que l’on s’approprie la nuit dans les jardins. De temps en temps une poule, un lapin disparaissent. Tout s’y résume en disputes entre voisines, en algarades sans importance ; les crimes n’y sont que des crimes de village.
Les ouvriers sont partis. De manière à ce que l’on ne s’aperçoive de rien Vaneau tire de son paletot le porte-monnaie et, le glissant dans la poche droite de son pantalon, le dégonfle des gros sous qu’il fait tomber sans bruit sur le mouchoir. Maintenant il peut payer avec une pièce sans que l’on fasse tout bas cette réflexion :
— Pourquoi donne-t-il une pièce, quand il à des gros sous à n’en savoir que faire ? C’est donc qu’il a peur de ne pas en donner assez ? Encore un provincial !
Certes il y a sur la vitre en lettres blanches : « Café, 10 c. » Mais le croissant lui semble quelque chose de supérieur, hors de prix. La croûte dorée craque sous les dents ; la mie, aussi douce que la moelle de sureau, est beaucoup moins fade… On lui rendit dix-sept sous, ce qui le stupéfia. Vraiment il fait bon vivre à Paris ! Il eut envie d’allumer une cigarette avant de sortir, mais l’appareil où dormait une petite flamme lui sembla d’un maniement difficile et qu’il ignorait ; ou bien, s’il se servait d’allumettes, son incompétence sauterait aux yeux. Il préféra s’abstenir, attendre, prit sa valise et continua son chemin.
Uniformes se succédaient les kiosques où se pliaient et s’installaient les journaux. Des voitures déjà commençaient à rouler. Toutes les trois minutes, sa valise lui coupant les doigts, il la changeait de main. Les platanes maigres avec leurs pieds entourés de grilles avaient déjà perdu presque toutes leurs feuilles ; les autres jaunies recroquevillées tombaient sur le ciment des trottoirs comme des cosses de haricots secs.
Si peu de bruit l’étonnait. A la campagne dès le matin tout le monde est debout. Si l’on se couche avec les poules, on se lève en même temps qu’elles.
En passant devant la rue Rougemont il prit le « Comptoir National » pour une église.
Le renflement du boulevard Montmartre lui parut extraordinaire. A Paris, pensait-il, toutes les rues sont au même niveau. Paris est plat du nord au sud, de l’est à l’ouest. Quand on dit « la butte Montmartre », c’est une façon de parler.
Enfin il arriva. Un instant il chercha, des yeux, puis découvrit au-dessus d’une devanture encore fermée :
Lavaud. Restaurant.
Déjeuners et diners.
Cuisine bourgeoise. On porte en ville.
Précisément de l’intérieur la porte s’ouvrait. Lavaud apparut sur le seuil, les yeux encore brouillés de sommeil, le gilet non boutonné.
— Tiens, c’est toi, Louis ? Tu es donc parti aussitôt ma dépêche reçue ? Tu es content ?
— Certainement. Je vous remercie beaucoup. Mais vous ne vous attendiez pas à ce que j’arrive si vite ? Je vous dérange peut-être ?
Il a envie d’ajouter :
— Alors je vais reprendre le train.
— Mais non, tu ne nous déranges pas. Seulement nous nous demandions si tu arriverais ce matin ou ce soir. Et chez toi, tout le monde va bien ?
— Oui. Merci. Ils vous envoient le bonjour.
Lavaud va et vient, enlevant les volets numérotés de la devanture.
— Et ma tante ? Et ma cousine ? demande Vaneau. Car il faut être poli dans la vie avec tout le monde mais surtout avec ceux dont notre sort dépend.
— Elles vont bien aussi. Tu les verras tout à l’heure. Je descends toujours le premier pour aller faire mes achats aux Halles.
Il entre et regarde. C’est un des petits restaurants du quartier Saint-Georges qui, blottis entre une teinturerie et une boutique d’antiquités, regrettent de ne pouvoir écarter davantage les coudes pour faire signe de loin à la clientèle. A midi, grâce à quelques employés de banque, on débite quelques biftecks, des omelettes au jambon, du veau marengo et l’on écoule deux ou trois douzaines de demi-setiers. Quelques ouvrières s’y hasardent aussi qu’allèche cette promesse de « cuisine bourgeoise » ; mais, les plats étant un peu chers, elles se mettent à deux pour manger un bifteck aux frites. Le soir c’est autre chose. A partir du crépuscule le quartier devient morne ; à peine si de minute en minute on entend rouler un fiacre. Les passants se hâtent vers les boulevards ou vers Montmartre. Les employés de banque ont regagné leurs domiciles au fond de Batignolles, les ouvrières rentrent chez elles dîner d’une soupe ou de charcuterie. Tout cela Vaneau l’apprendra plus tard. Maintenant il voit la salle rectangulaire garnie sur trois rangs de tables de marbre ; tout le côté gauche est occupé par le comptoir en acajou. Des serviettes de la veille traînent.
— Veux-tu prendre un verre de vin blanc, Louis ?
Sans doute il a soif, d’avoir marché vite, sa lourde valise à la main. Il voudrait accepter mais il hésite. Il vient d’arriver. Il faut que l’on ait bonne opinion de lui, surtout que l’on ne fasse pas de dépenses pour lui.
— Non. Je vous remercie. Je n’ai besoin de rien ! dit-il. J’ai mangé, bu, en route.
Heureusement pendant ce temps Lavaud lui remplit son verre.
— Oh !… Pour trinquer seulement ! dit Vaneau tout confus.
Puis c’est la tante qui descend, peignée, tout habillée, elle, pour jusqu’au soir. Elle embrasse son neveu qui l’embrasse aussi.
— Lui as-tu montré sa chambre ? demande-t-elle à Lavaud.
— Tu es bonne, toi ! Il est là depuis un quart d’heure à peine ! Je vous laisse. Je vais aux Halles.
— Oui. Tu comprends, Louis ? Ton oncle va tous les matins en personne faire ses achats aux Halles, parce que tout y est meilleur. C’est que nous avons une clientèle choisie de vieux employés, et qui préfèrent payer un peu plus cher pour avoir meilleur. Ton oncle choisit lui-même sa viande… Maintenant je vais te montrer ta chambre.
C’est un cabinet noir compris entre la salle, la cuisine, le corridor de la maison et le mur de l’escalier, et meublé d’une armoire, d’un canapé, d’une table. Derrière un rideau sont dissimulés deux hauts coffres en bois blanc.
Enfin voici la cousine Jeanne. Elle aussi est habillée. Elle est fraîche et sent bon. Vaneau l’embrasse sur les deux joues.
— Tu vois, Jeanne. Je lui montre sa chambre. Nous mettrons sa malle au grenier. A propos où est-elle ?
— Elle me suit à petites journées. J’ai dans ma valise tout ce qu’il me faut. Il ne me manque que des draps.
— Jeanne, tu lui en descendras une paire… Si tu veux faire ta toilette, nous avons mis cette petite table dans le coin. Là-haut nous ne nous en servions pas.
Ils occupent, dans la maison même, l’appartement du cinquième.
— Si tu as besoin de quelque chose, tu n’auras qu’à ouvrir la porte de la cuisine. Tandis que Jeanne fait les menus, je prépare le déjeuner.
Vaneau est heureux. Il n’a jamais eu de « coin » à lui, ayant passé brusquement des salles d’étude et des dortoirs aux chambrées qu’encombrent les lits. Ce cabinet le satisfait pleinement. Beaucoup de jeunes gens entrent à Paris avec leur situation dans la poche. Ils s’en vont au Quartier Latin où la vie est agréable à cause des cafés, des brasseries et des tavernes où l’on peut s’asseoir près de jolies femmes qui ne demandent qu’à rire, et du Luxembourg qui est pour Paris aussi vaste que la campagne ; où la vie est facile grâce aux deux ou trois cents francs que jamais, au commencement du mois, la famille n’oublie d’envoyer, et passionnante lorsque dans la solitude d’une chambre on a toutes ses heures pour lire, rêver, écrire.
D’autres, un beau matin, quittent une chaumière et viennent au hasard y tenter la fortune. Dans les grands magasins ils apprennent à sourire aux belles clientes, même aux vieilles femmes qui ne trouvent jamais rien à leur goût. Ils passent leur vie à courir d’un rayon à l’autre ; ils ne rentrent chez eux que pour se coucher et ne se lèvent que pour aller travailler. Mais ils n’ont pas d’autre but que de dépenser moins d’argent qu’ils n’en gagnent. Ils ont apporté à Paris l’esprit d’économie de leur village.
Et les indépendants ! Et les réfractaires ! Eux-mêmes ne se font pas faute de nous raconter jour par jour leurs années de misère dans des greniers qui vraiment ne font point partie des maisons ; nous connaissons leur pain vieux, leur fromage durci, leurs courses en bottines percées. On ne saurait jamais payer trop cher son indépendance.
C’est comme eux que Vaneau, encore inexpérimenté et pour longtemps naïf, voudrait vivre. Mais on ne lui eût pas donné l’argent du voyage. Il ne faut point de départs pour l’inconnu. On se raconte, dans les petites villes, que des légions de bacheliers, de licenciés, à Paris meurent de faim. C’est comme eux qu’il voudrait vivre, puisque le Quartier Latin avec les trois cents francs par mois de la famille n’est pas pour lui. Peut-être eût-il mieux valu qu’il partît comme ceux à qui la vie d’un grand magasin suffira. N’est-ce pas dommage qu’à l’école des Frères il ait appris tout ce qu’il a voulu ?
Plusieurs fois il se trempe la tête dans la cuvette. Il pousse sous le canapé sa valise fermée à clef. Vers huit heures on se met à table. Il voudrait déjà être dehors, dans les rues de ce Paris qu’il ignore. Ce déjeuner n’en finit pas, au gré de son impatience. On lui demande beaucoup de détails qu’il ne peut se refuser à donner. On lui répète :
— Tu peux être tranquille. Nous connaissons beaucoup de monde.
Il se lève, en allumant une cigarette.
— Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?
— Un tour… par là…
C’est ainsi qu’il renseignait sa mère lorsque, partant pour le petit bois tout proche, elle lui demandait :
— Où est-ce que tu t’en vas donc encore ?
Du chemin qui conduisait à ce bois il connaissait tous les accidents. Même aveugle pour s’y diriger il n’aurait pas eu besoin de bâton.
— Fais bien attention de ne pas t’égarer !
Cette recommandation superflue le choque. Il vient sans broncher de traverser la moitié de Paris, et on lui dit !… C’est un peu fort qu’après un pareil exploit, dont il reste lui-même étonné, on le prenne encore pour un provincial !… Il a envie de répondre que… Mais il se contente de dire :
— Oh ! je n’irai pas loin ! Je ne m’écarterai pas des boulevards !
VI
Pourtant Vaneau s’éloigne des boulevards ; il se dirige vers Montmartre, et c’est à peine si de l’entrée de la rue Laffitte il aperçoit le fameux dôme blanc qu’entourent de légers brouillards. Mais il ne se précipite point. Il marche posément, avec des envies de s’arrêter aux devantures où sont des tableaux, des livres qui ne demandent qu’à être regardés ; derrière les livres et les tableaux il y a, de quelque nom que l’on veuille les ennoblir, le marchand et la marchande qui ne demandent qu’à vous voir entrer cherchant votre porte-monnaie. Mais Vaneau n’est pas riche.
Il croise des jeunes filles qui ne ressemblent pas à celles que jusqu’à présent il a vues. Elles parlent, elles rient très fort et sont aussi bien mises, aussi importantes que de grandes dames. Vaneau devine cependant qu’à cette heure elles vont travailler, mais ce doit être uniquement pour se distraire. Il y en a qui s’en vont toutes seules en lisant un feuilleton. Il se dit :
— C’est très bien ! Sans doute ce n’est qu’un feuilleton, mais elles lisent. Vraiment toutes ces jeunes filles ont des âmes d’artistes et sont éprises comme moi de littérature.
Il voudrait leur dire :
— Vous êtes depuis longtemps la lumière de mes rêves. Je n’ai guère plus de vingt ans. Je veux devenir célèbre, ô jeunes filles, pour que vous m’aimiez.
Mais elles passent et Vaneau continue son chemin.
Il y a aussi des jeunes gens, vêtus de noir, qui, l’air sérieux, se dirigent vers des bureaux en mangeant leur croissant. Vaneau ne doute pas que leur besogne n’y soit compliquée. Ce sont des Parisiens, donc tous d’une intelligence supérieure. A songer que demain il devra travailler comme eux, il éprouve quelque inquiétude. Mais qu’importe demain ! Aujourd’hui mérite d’être vécu.
Vaneau débarque à Paris comme avant lui Rastignac, les Lorrains de Barrès, le Petit Chose. Mais qu’il en diffère ! Il ne songe pas à se jeter dans le gouffre ouvert par Balzac : il ne connaît point de Mme de Beauséant qui lui ouvre les portes des salons. Son activité ne fut point par Bouteiller orientée vers la politique : il s’est développé par lui-même. Aussi pauvre que le Petit Chose, il n’aura pas comme lui de mère Jacques qui travaille pour deux. Il ne pourra point en écoutant les angélus de Saint-Germain-des-Prés écrire des vers : il sera tout à la fois le Petit Chose et la mère Jacques. Mais il travaillera. Il se sent robuste. La légende du Chat-Noir le ravit d’aise. A lui qui depuis longtemps la voit dans ses rêves, la Butte apparaît comme un terrier percé d’innombrables trous où gîtent de fameux lapins, des « artistes » à pantalons bouffants, à cravates noires, à chapeaux pointus. Ils ne vivent que pour l’Art dont ils discutent continuellement, soit en prenant des bocks et des absinthes, soit quand ils s’en vont par bandes galoper dans les bois de Clamart, s’asseoir près des étangs de Ville-d’Avray, manger des fritures au bord de la Seine. Vaneau les voit à travers Mürger et Manette Salomon.
Il n’arrive pas en fondateur d’école. Il n’apporte pas, pliées entre deux douzaines de mouchoirs, de théories nouvelles qui doivent bouleverser le monde. Tout en montant la rue des Martyrs, il soliloque :
— Si j’avais, à ma droite ou à ma gauche, un peintre qui pour la postérité m’exposât ses idées sur la peinture, tandis que je parlerais littérature !… Mais ce serait un chapitre de roman, non une page de vie. Il est exact que j’arrive à Paris un matin de Septembre, seul, plus inaperçu encore que dans les bois qui entourent ma ville natale. Je soliloque, — je le sais et il est inutile de me le faire remarquer, — comme Durtal sous les feuillages de cette forêt de pierre qu’est la cathédrale de Chartres. Mais est-ce ma faute ? Je ne demanderais pas mieux que de parler très haut pour qu’on m’entendît. Car je viens ici pour tâcher de construire, sur ce terrain déjà si encombré, ma bicoque dont j’ai à peine jeté les premières fondations. J’aperçois des palais, des maisons bourgeoises, des villas sous la verdure, des fermes, de petites maisons semblables à celles de ma petite ville. Or tout cela est étiqueté, conservé, gardé, défendu par les critiques. Pourtant je vois, tombant en ruines, des demeures jadis fastueuses que personne ne visite plus. Que j’aille, ici, cueillir en passant un brin de chèvrefeuille, ou respirer même de loin, une rose ; que je ramasse là quelque branche morte ou une pomme tombée sur le chemin ; que je fasse le geste de mettre dans ma poche une ardoise ou un morceau de marbre brisé, tout de suite l’on me criera :
— Hé, l’ami ! Que faites-vous donc ?
Je me bâtirai ma bicoque comme je pourrai, avec des débris de zinc, des tuyaux de poêle que j’irai ramasser dans les coins vierges, s’il en reste, de Paris, avec de la glaise et des pierres que je déterrerai dans quelque carrière ignorée de province.
Vaneau a traversé un boulevard. Il monte maintenant les marches d’un escalier qui n’en finit pas. Et voici brusquement tout Paris encore couvert de brume à ses pieds.
Attention, mon ami Vaneau ! Tu vas pénétrer si tu n’y prends garde dans les propriétés réservées. Tu ne t’imagines pas, je pense, être le premier à regarder, de cette altitude, Paris ? Tu ne vas point nous offrir comme régal nouveau des tartines sur la multitude d’êtres assemblés là, qui souffrent, rient, s’agitent et meurent, l’antithèse entre Notre-Dame et la tour Eiffel, entre les doux appels des cloches et les cris rauques des sirènes. Rastignac, quand il lança son défi, ne posait pas pour la galerie et les morts du Père-Lachaise n’ont pas souri. Mais toi, essaie un peu de prononcer pour ton compte ces trois syllabes :
— A nous deux !
Paris n’entendra pas. Mais s’il t’entendait il éclaterait de rire. Tu veux être quelqu’un. Et tu n’es rien, qu’un jeune homme inconnu en qui s’agitent des forces obscures que tu ne peux diriger. Tu es quelqu’un, mais sur qui pèsent des années de servitude et d’humiliations. Que peux-tu dire à la grande ville ? Que veux-tu trouver aujourd’hui de nouveau ? Sans doute elle est tout entière à tes pieds, mais c’est une façon de parler. Elle a l’air plutôt de te dire :
— Descends donc un peu et tu verras !
Voici qu’elle s’étire de son sommeil, qu’elle se découvre. Des monuments, comme fatigués de dormir, surgissent de terre d’un coup de reins. Un rayon de lumière tombe sur leurs vitraux luisants comme des yeux de fauves qui te guetteraient du fond de la brousse. La brume se retire peu à peu comme les flots de la mer au reflux chassée par le soleil. Elle te laisse voir debout, enracinés dans la grève, des quartiers énormes de rochers qui sont des maisons. Des églises émergent dont tu ne sais même pas les noms : tu ne reconnais que Notre-Dame et Saint-Sulpice. Tu reconnais aussi la tour Eiffel. Tout le reste est un fouillis de cheminées, d’ardoises et de zinc, de fenêtres. Il te semble, tant les maisons se pressent les unes contre les autres, que tu pourrais traverser Paris en marchant sur les toits. La brume n’est pas encore arrivée au bout de l’horizon. Il te semble que Paris n’a pas de fin, qu’il va comme cela jusqu’au bout du monde. Aussi loin que tu puisses voir ce sont toujours des maisons que tu ne distingues plus qu’à peine. Pourtant, regarde. Là-bas, sur ta gauche, ces îlots de verdure que n’a point submergés la houle des pierres ni des ardoises : ce sont les Buttes-Chaumont et le Père-Lachaise d’où Rastignac, près d’un siècle avant toi, découvrit la grande ville. Trois millions d’êtres humains grouillent à tes pieds en une cohue où bientôt il te faudra jouer des coudes. Il ne t’en arrive qu’un bruissement confus, comme de crabes qui remuent sur le sable. La trompette de l’Archange sonnant au-dessus de cette vallée ne leur ferait point lever la tête, absorbés qu’ils sont par leurs soucis quotidiens. Tu en aperçois quelques-uns, gros comme des fourmis qui cherchent une brindille, une paille, un grain de blé, mais tu ne les vois pas tous. Il y en a dans les églises et dans les casernes, dans les couvents et dans les lycées, dans les rues et dans les égouts, dans les grands magasins et dans les petites boutiques, dans les banques et à l’Université, dans les ateliers de couture et dans les cafés, dans les hôtels de Passy et d’Auteuil et dans les mansardes, sur les berges de la Seine et sous les ponts et jusque sur les toits. Ils sortent de partout. Par toutes les portes de toutes les maisons c’est un flot humain qui se répand, toujours égal, mais que creuse parfois le souffle des émeutes. Il y en a qui, comme toi, sont venus d’un pays où il eût été pour eux meilleur de vivre à l’ombre des chênes, sur les bords d’un étang fréquenté par les paisibles poules d’eau. Ils y retournent la nuit au gré de leurs rêves et ne se réveillent qu’en soupirant. De pauvres femmes se lamentent dans les cours, tandis que les coupés électriques glissent le long des avenues, accompagnés du frisson des platanes poussiéreux. Et c’est tout cela que tu veux conquérir ? Vaneau, mon ami, prends garde ! Tu exagères ! Redescends vers Paris.
Vaneau descend, ni mélancolique, ni enthousiasmé, simplement heureux. Il fume cigarette sur cigarette. Demain il faudra se réduire, mais cette matinée de Septembre vaut d’être pleinement vécue. Boulevard Rochechouart, — il va bientôt être onze heures, — il pénètre dans un café, demande un « Pernod sucre ». Le sucre posé sur la cuiller, il l’arrose de quelques gouttes d’eau. Il songe :
— Je me souviens d’absinthes semblables prises dans des cafés de cette sous-préfecture où, lorsque je parvenais à m’évader de la caserne, le train qui s’arrêtait fatigué m’obligeait à errer deux heures durant. Il faut avoir sué au cours de marches et de manœuvres sur des routes où les arbres trop savamment espacés ne dispensent qu’une ombre rare ; il faut avoir après de prétendus repas absorbés à la hâte sur des coins de tables puantes encore de cire et de cirage défilé des gardes à dix heures du matin, sous un soleil qui dénonce, impitoyable, aux fureurs d’un adjudant de semaine le moindre trou sur les bretelles de suspension et les cartouchières, pour savourer le bonheur d’être assis tout seul dans un café silencieux quoique sur une banquette dont le cuir usé, mourant, laisse à plusieurs endroits à la fois s’échapper son âme de crin. Mais aujourd’hui cette paix, cette tranquillité de jadis me pèsent. Les mouches seules étaient vivantes. En province les toits sont posés sur les maisons comme des éteignoirs : sous eux les enthousiasmes vite étouffés meurent. Et les guêpes inutilement se cassent la tête contre les vitres.
On peut se rendre compte qu’il commence à divaguer. Est-ce l’effet de la nuit blanche, de l’arrivée à Paris, des premières gorgées d’absinthe ?
— Oui. J’ai lu des tas de romans archifaux. Je dois m’avouer à moi-même que j’ignore si j’en écrirai jamais un, et s’il sera meilleur. Mais j’espère qu’à quarante ans, si Dieu me prête vie, j’écrirai mieux, ou plus du tout. Ils taillent leurs personnages comme les gamins leurs bonshommes de neige : à coups de pelle. Les épaules, les jambes sont vaguement indiquées, et la tête fait une de ces têtes !… Les joyeux ajoutent une pipe ; les lugubres creusent les yeux, allument sous le crâne une chandelle. Mais qu’il y ait du feu dans la pipe, et laissez faire la chandelle : en même temps que le visage rudimentaire, le bonhomme s’en ira vite. Il n’y a pas besoin d’attendre le soleil.
De temps à autre Vaneau regarde dehors. Il espère voir des files d’artistes, mais rien, que des tombereaux, des fiacres et des tramways. Des femmes mal peignées se rendent au marché ; des bonnes, dès le matin coiffées, passent avec des filets et des paniers. Vaneau invoque mentalement le Dieu de Hugo :
Modérateur des sauts de l’anse du panier.
D’artistes, point. Sans doute ils travaillent.
— Chercher à quelle date, songe-t-il, donc à quel âge un tel a écrit son chef-d’œuvre, pour se dire : « Oh ! j’ai encore huit mois pour faire l’équivalent ! » Et puis, que m’importe ! J’ai moi aussi de l’infini sur la planche ! J’ai l’avenir à ma disposition.
Oui. Songe toujours. Mais pas d’illusions ! Attends un peu, et tu verras. C’est toi qui es à la disposition de l’avenir. Si tu te laisses entamer par la vie quotidienne, tu es perdu. Il te faudra continuellement te ressaisir, rentrer en toi-même, et de l’intérieur recimenter la petite tour du haut de laquelle tu regarderas. Ce premier contact avec Paris t’enfièvre. Tu ne doutes plus ce matin de personne, ni de toi-même. Tu arrives d’une bourgade inconnue où tu marchais dans les derniers ; ici tout de suite tu seras classé parmi les premiers, le premier peut-être comme autrefois à l’école des Frères ? Tu vas laisser tomber, comme un vieux manteau, de tes épaules, plus de vingt années de soumission ? Tu vas cesser de trembler pour te dresser tout droit, d’hésiter pour affirmer ? C’est bien ce que tu penses, n’est-ce pas, confusément ? Aujourd’hui tu ne doutes de rien. Demain tu hésiteras. Bientôt tu reculeras peut-être.
DEUXIÈME PARTIE
I
Tout de suite Vaneau se perdit dans des formules inutilement barbares. A tâcher de s’y retrouver il gagnait cinquante francs par mois. Avec lui deux saute-ruisseau qui n’avaient pas à eux deux trente ans, faisaient de leurs droites malhabiles les copies de peu d’importance en essayant de gâcher le moins possible de ce précieux papier timbré. C’étaient des gamins de Paris que l’on voit, dès qu’ils sortent de la première enfance, coiffés de melons, vêtus de pantalons et de vestons noirs jamais faits sur mesure, courir pour rattraper des tramways, des autos en marche, et s’y installer, mais à l’arrière, jambes pendantes et bras tendus, où contrôleur ni chauffeur ne s’aviseront de les trouver. On n’a pas assez d’argent pour les envoyer à l’école jusqu’à dix-huit ans. Il faut tout de suite qu’ils apprennent à gagner leur vie.
L’expéditionnaire, petit homme chauve, beaucoup plus vieux à lui seul que les deux gamins réunis, venait par le bateau d’Alfortville, apportant son déjeuner dans un sac de cuir. C’était un des innombrables employés auxquels une femme et des enfants interdisent de vivre à Paris dans des logements étroits, et qui ne seront jamais assez riches pour pouvoir se payer leurs aises dans des appartements de douze cents francs. La banlieue avec son fleuve ou ses rivières, avec ses maisons à jardins du terreau desquels jaillissent des arbustes, les attire. Elle leur promet des dimanches paisibles, malgré les balançoires des guinguettes et les orgues des manèges de chevaux de bois : dès le matin ils peuvent sortir en savates, en chemise de nuit. Il suffit de quelques pas pour marcher sur de l’herbe ; de faire la dépense d’une ligne et de beaucoup d’asticots pour prendre de temps en temps une maigre friture, mais bien plus savoureuse que s’il avait fallu l’acheter. Ici toute la semaine les enfants respirent meilleur air que dans les squares de Paris où la foule se presse, où chaque banc a ses clients attitrés.
Le deuxième clerc, jeune homme riche, offrait des cigarettes toutes faites, et, toutes les trois minutes, hystérique, se frappait la poitrine d’un violent coup de poing comme un pécheur repentant. Il vivait avec sa famille à Meulan, dans une villa qui gardait grâce à ses fondations son équilibre sur le flanc d’un joli coteau vert au pied duquel s’attarde indolente et bleue la Seine.
Quant au premier clerc, imberbe, avec de longs cheveux formant touffe sur la nuque, il se faisait, affirmait-il, des mois de cinq cents francs alors qu’il entrait à peine dans sa vingt-cinquième année. Parisien de naissance il avait l’habitude des rues, des cafés et des théâtres. Sa ville natale n’avait pas de secrets pour lui.
Vaneau ne connaissait point la procédure. Ses cinquante francs devaient servir à payer sa pension. Il aurait comme argent de poche l’unique louis mensuel que sa famille avait promis de lui envoyer pendant quelque temps. Il faudrait songer au tabac, au blanchissage. Pourtant il ne se tourmentait pas. Il savait que les hautes situations n’étaient pas faites pour lui. Et son oncle ne lui répétait-il pas :
— Tu n’es là qu’en attendant que nous te trouvions mieux.
L’essentiel était qu’il eût de nouveau le pied à l’étrier, qu’il fût à Paris. Il y a des maisons — avec des recommandations on finit par y entrer, — où l’on gagne jusques à quatre francs par journée de travail. A la fin du mois cela fait un chiffre tout rond de cent francs. Mais Vaneau souriait de pitié, car il croyait que ces vers ébauchés qu’il recopiait tels quels sans les corriger, ces quelques nouvelles dont il avait vaguement conçu le plan, ces romans dont il avait juste les titres lui ouvriraient tout de suite des portes. Il suffisait de quelques mois de patience. Mais il ne faisait que se répéter une expression consacrée. A la rigueur une porte pourrait s’ouvrir sur un somptueux cabinet de travail où un monsieur décoré ferait asseoir Vaneau dans un fauteuil de cuir et lui dirait à peu près ceci :
— Vous êtes tout jeune, mais j’admire votre talent. Vous viendrez travailler chez moi, aux heures qu’il vous plaira. Et je m’engage à vous donner cinq cents francs par mois.
En attendant, il était troisième clerc dans une étude d’avoué, ce qui est tout à fait distingué. L’étude se trouvait au fond d’une cour ornée de statues plus mutilées que si elles avaient été très anciennes. Les après-midi s’écoulaient tranquilles. Il n’y avait dans la pièce commune, — le premier clerc jouissant d’un bureau particulier, — que l’expéditionnaire, Vaneau et un des gamins : l’autre était au Palais avec le deuxième clerc, ou à flâner dans les rues avec ceux de son espèce, à éclater de rire devant quelque respectable dame ou à suivre quelque trottin. Ce n’était pas un bureau où des douzaines d’employés se sentent les coudes et, surveillés par un chef maussade, quelquefois hargneux, sont obligés de ne pas s’endormir sur leurs gros registres. C’était un endroit agréable, où ils avaient la sensation d’être presque libres. L’expéditionnaire ses rôles achevés lisait son journal, faisait des jeux de mots en fumant des cigarettes ; Vaneau fumait aussi tout en recopiant ses œuvres sur un carnet de poche, et le gamin allait de l’un à l’autre, agaçant comme une mouche mais pas dangereux. Quelle paix, après la vaine agitation de la caserne ! Quel repos après les longues marches sur des routes qu’aucune tranchée ne coupe.
Quelle joie aussi de pouvoir s’en aller tout à fait libre alors, à six heures du soir, par les rues, le long des boulevards envahis par les passants ! Dans les petites villes, le printemps, l’été, l’automne et l’hiver sont des personnages qui s’installent avec leur suite pour trois mois. Ce sont les feuilles nouvelles, les cerises, le raisin, les noix sèches. Octobre venu les petites villes commencent à sommeiller au coin du feu. Si les portes restent entr’ouvertes, c’est à cause du courant d’air, de peur que la cheminée fume. Paris au contraire, surexcité, se réveille, se rue dans la nuit qui commence de plus en plus tôt mais jamais assez tôt, dans la nuit qui devrait durer toute la journée. Il ne s’agit pas de marcher sentimental parmi les feuilles mortes : elles sont, sitôt tombées, balayées.
Tantôt il s’en allait seul, les bras ballants, sans canne. Il ne pouvait se décider à en acheter une. La canne, lui semblait-il, est l’apanage des riches. Chez lui les bourgeois seuls en portaient. Ils auraient bien ri s’ils l’avaient vu, lui, Vaneau, passer dans les rues de la petite ville une canne à la main ; les ouvriers aussi, et leurs femmes, qui n’auraient pas manqué de dire :
— J’espère, pour le coup, qu’il en fait des embarras, le fils Vaneau ! Voici qu’il se promène avec une canne, comme les fils Rousset !
Il était tout naturel que les fils Rousset eussent droit à une canne, leur père étant notaire. Au poing de Vaneau, la plus mince badine eût été plus lourde qu’un outil.
Dans les rues de Paris aussi il se promenait en ayant conscience de n’être pas fils de notaire. Il passait vite devant les terrasses des grands cafés toujours encombrées de consommateurs, afin qu’ils n’eussent pas trop le temps de remarquer son complet gris fer. Il voyait des centaines de voitures rouler chacune vers un but différent, des omnibus chargés de voyageurs dont aucun ne devait descendre au même endroit. Les crieurs de journaux se hâtaient, le torse incliné, les pieds légers, comme autant d’annonciateurs de victoires imprévues ou attendues. Ils bousculent les passants qui, ne leur en gardant pas rancune, leur donnent un sou en échange d’une de leurs feuilles. Les becs de gaz, l’électricité dans des globes luttaient victorieusement contre la nuit. Personne ne pensait à lever les yeux vers le ciel. Il faisait plus clair qu’en plein jour. C’était autour de lui la ruée de tous vers des gloires éphémères, vers des plaisirs à fleur de peau. Tous, hommes et femmes, se précipitaient, yeux luisants, bras tendus, les uns courant à perdre haleine, les autres couchés dans des voitures sur de moelleux coussins, comme autrefois les rois fainéants. Toute la ville était dans les rues. Il ne remarquait même pas les lumières aux fenêtres des maisons : il n’y avait vraiment de lumières qu’aux devantures prodigieuses des magasins plus vastes que des univers. Il lui arrivait de subir la contagion. Il se sentait emporté vers d’irréalisables désirs. La grande ville fonçait tête baissée dans le rêve, comme une bête fabuleuse. Et le long des grands boulevards qui ondulent, il lui semblait marcher sur l’échine, chargée d’électricité, du monstre.
Tantôt avec le premier clerc et l’expéditionnaire, — qui n’était jamais pressé de regagner son bateau, — il entrait dans un café où les consommations sont apportées sur des soucoupes marquées de chiffres effrayants pour qui ne dispose même pas de dix francs par mois. Il n’osait pas profiter de toute la profondeur de la banquette, se voyait dans l’obligation de rire aux calembours de l’expéditionnaire et de prêter une oreille attentive aux récits que faisait de ses bonnes fortunes le premier clerc : ce n’était pour ainsi dire jamais lui qui payait.
Le soir il dînait en famille, vers huit heures et demie, lorsque des quatre ou cinq habitués qui s’obstinaient à venir la moitié étaient partis et que les autres, attaquant leur dessert, n’étaient plus inquiétants. C’étaient des messieurs pour qui Vaneau, bien qu’ils ne fussent guère plus âgés que lui, avait du respect. Ils ne dédaignaient pas lorsqu’il attendait que l’on se mît à table et qu’il errait dans la salle d’une chaise à l’autre de lui adresser la parole et de lui donner des conseils. Ils se proposaient en exemple. Qu’était-il à côté d’eux, pourvus d’emplois qui les faisaient, disaient-ils, largement vivre ? Il eût été d’ailleurs le dernier à en douter, lui qui les voyait dépenser jusqu’à deux francs pour ce repas du soir ! C’était une somme pour lui. Heureux de parler de leurs occupations, celui-ci était aux chemins de fer de l’État, cet autre à la compagnie de Mossamédès, celui-là au bureau des statistiques à l’Hôtel de Ville. Ils riaient de plaisir quand Vaneau confessait avec humilité les cinquante francs qui lui étaient alloués pour ses travaux. Mais il ne leur parlait pas de ses aspirations, du but indéfini vers lequel il se mettait en marche à tâtons dans l’obscurité. Ils avaient les certitudes de ceux dont le chemin depuis longtemps est tracé, qui ont le temps, leur journée finie, de s’attarder les coudes sur la table d’un restaurant et de s’inviter ensuite à prendre un bock, parce qu’ils ne rentrent chez eux que pour se coucher.