HENRI BACHELIN

Sous d’humbles toits

Éditions de l’Effort Libre
POITIERS & PARIS
MCMXIII

IL A ÉTÉ FAIT DE CET OUVRAGE
un tirage sur papier de Hollande Van Gelder
de vingt exemplaires numérotés à la main
et du prix de cinq francs

DU MÊME AUTEUR :

  • Horizons et Coins du Morvan.
  • Pas-comme-les-autres.
  • Les Manigants.
  • Jules Renard et son œuvre.
  • Robes noires.
  • La Bancale.
  • Les Sports aux Champs.
  • Juliette la Jolie.

POUR PARAITRE :

  • Le Résigné.

à Romain Rolland
qui aime « respirer le souffle des héros »,
ces âmes de résignés,
qui sont, à leur manière, des héros.

H. B.

A MON PÈRE.

I

Si de toi, jadis, il n’y a pas longtemps encore, j’ai pu médire, que je le regrette ! Mais je sais que tu me le pardonnes, toi qui jamais n’as dit « un mot plus haut que l’autre, » toi, le doux, le pacifique qui te réservais tes dernières années de souffrances muettes, et ta dernière heure avec ton cri :

— Mon Dieu, je vous donne ma vie pour qu’Henri devienne bon !

Tu me posais des questions, auxquelles je ne répondais que par monosyllabes, sur ma vie, mes occupations, mes repas. Tu n’as jamais su combien j’étais ému, à voir les efforts que tu faisais pour me montrer que tu t’intéressais à mon travail. Mais vivre à Paris nous rend autres que nous ne sommes : nous en venons avec ce que nous croyons être des idées sur notre supériorité intellectuelle et morale. C’était plus fort que moi : je ne pouvais te donner ces détails qui t’auraient fait si grand plaisir. Et tu es parti — qu’il en est souvent ainsi ! — sans me bien connaître, sans savoir ce qu’il y avait au fond de moi-même, puisque tu as demandé que je devienne bon. Mais ce n’est pas du tout ta faute.

Tu te tenais au coin du feu, dans un de ces vieux fauteuils en osier que ne vendent pas cher ces marchands ambulants que l’on appelle chez nous tantôt « bohémiens » tantôt « pacants ». Tu ne les aimais pas, ces hommes qui ne se fatiguent guère, toi l’acharné au rude travail, ces errants qui vont d’un bout à l’autre du monde, toi qui, de trente années, ne sortis point de ce bourg de trois mille âmes, où tu es encore maintenant. Mais tu ne les injuriais, ne les repoussais point. Tu ne me grondais pas lorsque tu apprenais qu’à une femme qui paraissait malheureuse j’avais donné deux sous.


Des jeunes gens traversent les salons, habiles à ne pas glisser sur le parquet luisant, précédés du renom de toute une race. D’avoir souvent regardé les portraits de leurs aïeux, peints à l’huile et accrochés dans les galeries des châteaux, ils auront toujours sur le front et dans les yeux comme le rayonnement d’une gloire impersonnelle. D’autres ont eu pour pères ces héros au sourire si doux, qui n’étaient suivis que d’un seul houzard. Mais c’est déjà beaucoup, de n’être, à la distance réglementaire, suivi que d’un serviteur. Tu n’étais pas accompagné, toi, respectueusement : tu fus de ceux qui suivent.

Que l’on ne s’y méprenne pas ! Ce n’est point par une espèce de forfanterie à rebours que je me réclame de toi. Les pauvres ne sont pas tout, et tu serais surpris, le premier, que je songe à m’en glorifier. Je dis seulement qui tu fus, qui je pourrais être : je ne le crie point par-dessus les toits. Pourtant je ne voudrais ni le cacher, ni le murmurer à voix basse. Mais on est allé si loin chercher des modèles de vie, — jusque chez ces héros d’exception dont l’âme ne pouvait se déployer que sur l’immensité du monde transformé en champ de bataille, — que je ne puis point ne pas penser à toi, héros obscur que n’environnent ni le fracas de l’artillerie ni les éclats des trompettes, saint qui jamais ne seras canonisé.


Tu devinais, tu savais que nous devons connaître chacun nos limites, que ce n’est point se résigner à la médiocrité que d’être satisfait de cultiver seulement son propre jardin, sans convoiter celui du voisin, ceux de la petite ville, ceux de la terre. Il suffit qu’il y pousse des légumes sains, que les arbres fruitiers ne soient pas improductifs, et que les rosiers, — même dans un humble jardin il y a place pour les fleurs, — soient, vers le mois de mai, si jolis avec leurs roses. Tu savais que les riches ont des raisons d’être ce qu’ils sont. Tu ne connaissais point la jalousie. Tu n’enviais ni ceux qui vivent de leurs rentes, ni ceux qui gagnaient beaucoup plus d’argent que toi en se fatiguant moins, dans des ateliers, dans des boutiques. C’est ainsi qu’un cercueil, que l’on fait en une nuit, coûte cinquante francs. Pour gagner ces cinquante francs il t’a fallu travailler plus d’un jour. C’était tout naturel.

Tu ne réclamais ni le partage des biens, ni le bouleversement de la société. Si tous les ouvriers devenaient riches du jour au lendemain, ce serait du joli ! Il y en a quatre-vingt-dix-neuf sur cent qui ne voudraient plus rien faire, car nous les connaissons bien : ils ne vont au travail qu’en rechignant. Nous connaissons aussi Lavocat, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, et dont les gamins vont voler, la nuit, dans les champs et dans les toits les légumes qui se laissent toujours arracher et les poules qui, parfois, effarées, résistent en gloussant. Cela ne vit que de rapine. Lavocat n’aura rien de plus pressé, lorsqu’il possèdera de l’argent, que de « faire » tous les marchands de vins d’ici, de l’Étang du Goulot à la route d’Avallon. Aussi bien Lavocat est-il un de ceux qui ne connaissent pas leurs limites.

Tu étais poli avec tout le monde. C’est toi qui saluais, toujours le premier, les commerçants et les rentiers.

Tu passais dans les petites rues, poussant une brouette ou les bras ballants, avec des chaussons de laine dans une paire de sabots que tu ne trouvais pas lourds. Il n’y a rien de tel que de ne pas prendre l’habitude des bottines vernies. Et j’ai beau faire, beau tâcher, quelquefois, de me répandre, de devenir quelque chose comme un jeune homme du monde, c’est toujours de toi que je viens, c’est toi qui me précèdes partout. Mes yeux, toute mon enfance, ne se sont reposés que sur ton front soucieux, sur tes mains déformées, à la longue, par le manche de la pioche, de la bêche, de la cognée. Si je songeais à mes aïeux, c’étaient d’autres fronts pareils au tien, d’autres mains pareilles aux tiennes, que je voyais, dans une pauvre ferme d’un pays de rochers et de bruyères.

Je t’ai vu rire quelquefois : je ne t’ai jamais vu sourire.


Dans les jardins des riches, les après-midi d’été tu portais le poids de la chaleur, sans te plaindre, puisque chaque heure de travail t’était payée cinq sous ; il te fallait rester penché douze minutes sur la terre pour gagner cinq centimes. Car tu n’étais pas de ceux qui flânent, s’en vont de droite et de gauche, bavardent avec les servantes, se dérangent même dix minutes pour boire un verre à l’auberge d’en face. Tu voulais en donner aux riches pour leur argent. Tu n’ignorais pas que gagner cinq sous par heure de travail oblige à ne pas se reposer une minute. Tu n’entrais ni dans les auberges ni dans les cafés, parce que tu savais le prix de l’argent, et que ni les cafetiers ni les aubergistes ne font cadeau de leur « marchandise ». Tu ne fumais pas : le tabac donne mal à la tête ; il empoisonne ; il faut travailler deux heures durant pour en gagner un paquet de cinquante centimes. C’est une grande force d’avoir, comme étalon, le prix d’une heure de travail. On n’a pas besoin de distractions : il faut que toujours la volonté soit tendue, qu’à pas un seul endroit elle ne fléchisse.

C’est surtout dans les petites villes que chacun devrait connaître son bonheur. Il n’y a guère, en elles, de ces arrogants, de ces moqueurs qui vous bousculent dans les rues, pas beaucoup de ces jalousies, de ces rivalités qui, dans les grandes villes encombrées d’ateliers et de bureaux, vous dressent l’un en face de l’autre, l’injure sur les lèvres, la menace dans les poings. Notre maison où tu rentrais chaque soir était le lieu de ta distraction en même temps que le lieu de ton repos, et le complément du bonheur qui consistait à consacrer au travail toutes les minutes de ta vie. Il n’y a rien de plus terrible, disais-tu, que de rester à ne savoir que faire de ses mains.

Beaucoup de ceux qui t’ont fait travailler ne t’ont pas connu. Tu étais pour eux un jardinier pareil aux autres. Quand la fin de ta journée venait avec le crépuscule, il leur arrivait de te dire :

— Pierre, donnez donc un coup de main pour rentrer le bois dans la cuisine.

Cela aussi te semblait si naturel que souvent, de toi-même, tu t’offrais avec tes deux bras pourtant fatigués. Je ne veux pas dire que tu ne te rendais pas compte de ta vie. Car tu étais heureux que j’aie trouvé une place à Paris, dans ce que l’on appelle un bureau. Tu me disais :

— Certainement, je vois bien que tu ne gagnes pas des mille et des cent. Mais, là, tu es toujours assis. Été comme hiver, tu es à l’abri du soleil, de la pluie et de la neige. Moi, il y a des fois où je ne suis plus qu’une eau, et des fois où j’ai les pieds glacés, les mains gelées, avec des crevasses qui me font mal.

Mais c’était notre vie. Maman aussi, de laver dans l’eau couverte de glace qu’il fallait casser à coups de pioche, ses mains n’étaient plus, comme tu disais, « qu’une crevasse ». C’était la vie de ceux à chaque jour de qui suffit sa peine, parce que le lendemain vient, lui aussi, avec sa peine.

Tu n’aimais pas les jours de réjouissances publiques. Le lundi de la Pentecôte ramenait sur les Promenades, — dont les tilleuls étaient à vingt pas de notre maison, — les baraques, les « ramées » sous lesquelles on boit de la bière, de la limonade et du vin, et les parquets sur lesquels danse, au son des violons et quelquefois d’une vielle, la jeunesse du pays. Tu disais :

— Ce n’est pas moi qui ferai seulement un pas pour voir ça !

Ce premier pas tu ne le faisais point. Tu n’aurais pas pu. Les dix-neuf autres t’eussent coûté bien plus encore.

L’hiver, on ne peut tout de même guère se coucher avant sept heures du soir. De la plume dont tu venais de te servir pour inscrire les heures de ta journée, sur les marges d’un journal tu me dessinais des oies que je trouvais jolies. Lorsque j’en avais à ma disposition tout un troupeau, tu te mettais à lire, avant de te coucher, des vies de Saints.


Car il ne suffit pas d’aimer son travail, ni d’aller avec une résignation joyeuse au-devant de la tâche de chaque jour. Il ne suffit pas de thésauriser pour la vie présente : il faut aussi mériter le ciel. Sans doute tu espérais en cette récompense, mais sans que cela te diminuât, bien au contraire, puisque ta douceur n’en était que plus grande.

Tu ne pouvais pas, tout de suite, t’efforcer d’imiter la vie de Dieu descendu, par son Fils, au milieu des hommes, mais tu pouvais te proposer en exemple ceux des hommes qui voulurent se rapprocher de Dieu, les Saints. Il y en a dont la condition ici-bas fut semblable à la nôtre. Tu pénétrais dans leur intimité. Tu les connaissais tous, depuis les exilés parmi les sables du désert, dans des cavernes faites d’un trou entre deux roches brûlantes, qui n’avaient pas tous les jours de l’eau à boire, jusques à ceux qui, dans des forêts sombres, sous des branchages arrangés en toit de cabane, estimaient que, pas plus que le Fils de l’Homme, ils n’avaient besoin d’une pierre où poser leur tête. Tu les connus tous pour les admirer, pour tâcher de te modeler sur eux, mais dans la mesure où tu sentais que Dieu te le permettait. Que serions-nous devenus, si tu étais parti dans ces bois où l’on finit toujours par rencontrer quelque silencieux monastère à la porte duquel il suffit de sonner ?

Le ciel est un beau pays, beaucoup plus grand que la terre, où tu serais heureux de vivre dans la société de Saint-Joseph qui n’avait pas, lui non plus, de temps à perdre avec son métier de charpentier, et de la Vierge-Marie qui s’occupait de son ménage. Tu la voyais, filant au rouet dans l’embrasure d’une fenêtre cintrée : et, tandis que l’Ange du Seigneur lui annonçait qu’elle serait la mère du Christ, le lys des champs n’avait pas un frisson.

L’église était pour toi beaucoup plus qu’un endroit où tu travaillais encore : tu n’y entrais jamais que comme dans la maison de Dieu. Ce n’était pas surtout pour gagner un peu d’argent que, chaque samedi, tu balayais les nefs et le chœur, secouais les tapis, rangeais les chaises, préparais les bougies, mais parce que la maison de Dieu doit être nette, et qu’on ne doit pas trouver un grain de poussière sur les autels, sur les dalles. Si, trois fois par jour, trente années durant, tu sonnas l’Angelus, ce fut pour rappeler à notre petite ville que l’heure était venue de songer à la prière. Tu partais, l’hiver, à six heures du matin, avec une lanterne, dans la neige que les rafales accumulent au tournant des chemins contre les murs.

Tu ne te contentais pas de sonner l’Angelus : tu le récitais en même temps.

Les dimanches étaient pour toi de beaux jours de repos et de prière. Tu te tenais dans le chœur, près de l’autel, et tu suivais les offices dans un petit livre. Je sais que tu aimais les paraboles des Évangiles, lorsqu’il est question du méchant homme qui part semer l’ivraie, et des ouvriers de la dernière heure, et de Lazare le pauvre qui repose dans le sein d’Abraham.

Tu connaissais aussi l’Apocalypse. Je n’étais guère rassuré lorsque tu prédisais l’avènement prochain de l’Antéchrist. Tu répétais que, venu le jour du Jugement dernier, tous les morts, nous tous, nous nous lèverons au son de la grande trompette de l’ange porté sur les nuées. Nous rejetterons les pierres de nos sépulcres pour attendre la sentence du Souverain Juge. Heureux alors ceux qui pourront suivre l’Agneau !


Tu n’étais point de ces apôtres brûlants qui vont confessant leur foi à tous les carrefours de la cité. Tu te résignais à ce qu’il y eût des hommes à ne pas penser comme toi, mais je suis sûr que tu ne les oubliais pas dans tes prières. Tu n’en voulais à personne ; tu implorais la miséricorde du Très-Haut pour toute la chrétienté. La rosée du ciel tombe sur le pré du méchant comme sur le pré du juste. Tu estimais qu’il était bon de vivre, puisque la vie tu la devais à Dieu, et telle que te l’avaient faite, non le besoin, non les nécessités quotidiennes, mais ses mystérieux desseins. Tu pensais que lui seul est la source de la vérité, et que tu ne risquais point de t’égarer en suivant la route qu’il t’indiquait. Tu savais qu’il intervient dans les affaires des hommes, qu’il a le droit de les punir ou de les récompenser, qu’il a à sa disposition le vent, le tonnerre, la grêle et la gelée, et le soleil et les pluies opportunes. Tu trouvais naturel que les saints fussent châtiés en même temps que les pécheurs. Car, si la rosée du ciel tombe aussi sur le pré du méchant, la foudre peut ne pas épargner la maison du juste. Cela ne te déconcertait point. Tu disais souvent :

— C’est tout de même le bon Dieu qui aura le dernier mot.

Plus d’une âme incertaine cherche sa raison d’être, qu’elle ne trouve pas toujours, dans un de ces héros glorieux qu’elle voudrait comme modèle, ou comme complément absolu d’elle-même. Tu avais trouvé Dieu. Tu as choisi la meilleure part : qu’elle ne te soit pas enlevée !


D’abord tu avais dû cesser de travailler dehors, et tu te morfondais au coin du feu. Tu ne te reconnaissais plus. Tes forces, peu à peu, s’en étaient allées. Puis tu avais dû cesser de t’occuper de l’église. Tu ne marchais plus qu’avec de grandes difficultés. Mais tu pouvais encore aller à la messe, le dimanche, jusqu’au jour où tu m’écrivis :

— Cette fois-ci, ça ne va plus du tout. C’est de pire en pire. Je suis allé à la messe le jour de la Toussaint, mais j’ai bien manqué y rester. J’ai cru que j’allais étouffer complètement. Aussi je n’y suis pas retourné depuis.

Jusqu’au jour où, te couchant, tu ne sus pas que tu ne te lèverais jamais plus. Je ne parlerai point de tes souffrances : là encore tu fus un résigné.

Mais tu es retourné à l’église. Devant le chœur ils t’ont posé. J’ai revu les tentures noires, et les têtes de morts. Toi qui avais assisté à tant d’enterrements, il me semblait te revoir aller et venir. Ma pauvre mère pleurait silencieusement. Et, comme lorsque j’étais enfant de chœur et que, moi aussi, j’assistais à des enterrements qui me déchiraient l’âme, je faisais effort pour ne pas fondre en larmes.

Tu étais là, tourné vers l’autel d’où montaient les prières, vers le chœur où les chantres imploraient pour toi la suprême pitié. Toi qui t’effaçais devant tout le monde, qui semblais toujours douter de toi-même, n’était-ce pas encore toi que j’entendais dire :

Judex ergo cum sedebit,

Quidquid latet apparebit :

Nil inultum remanebit.

Quid sum miser tunc dicturus ?

Quem patronum rogaturus

Cum vix justus sit securus ?

Ah ! C’est maintenant que je te voyais, les mains jointes, avec ton chapelet sur la poitrine, les pieds l’un près de l’autre, les yeux fermés, et tes trente années de vie exemplaire dont chacun des jours se tenait près de toi, riche de travail et de prières, disant :

— Celui-ci est un Juste, Seigneur ! Il a mérité d’entrer au Paradis.

Et c’était comme si je t’avais entendu protester :

— Non ! Je ne suis pas digne. Je ne suis pas digne !


Ils t’ont descendu dans la terre, non loin de notre ancien jardin où j’avais planté un marronnier qui est perdu pour moi, mais qui, dans dix ans, aurait eu des branches assez longues avec assez de feuilles pour que, sur un banc, tu puisses t’asseoir, te reposer à son ombre. Tu en es séparé par toute la largeur de l’étroit sentier qui rampe entre le mur du cimetière et la haie du jardin. Mais non loin de ta tombe se dresse une haute croix à l’ombre de laquelle tu dormiras longtemps.

II

Aujourd’hui me voici de retour. Mais je ne t’ai pas vu m’attendant, comme les autres années, à la barrière de la petite gare. Tu regardais si j’étais sur la plate-forme du wagon. Lorsque tu m’avais aperçu, tes yeux clignotaient un peu. Nous nous en allions par la route de l’Étang du Goulot. Des gens, que nous croisions, te disaient :

— Eh bien, vous voilà heureux que votre fils soit revenu ?

Tu te contentais de rire en hochant la tête. Tu voulais même porter ma valise, mais la dernière fois elle aurait été trop lourde pour toi qui t’étais habitué cependant aux fardeaux.

Je suis arrivé à la maison : tu n’y étais pas non plus. Je savais que tu n’y serais pas ; mais j’ai été ému, plus que je ne pourrais dire, de ne pas t’y trouver. Ce n’est plus celle où j’avais l’habitude de te voir, la maison aux deux grandes pièces carrées où tu étais heureux comme un roi dans son palais. C’en est une autre, plus petite, où tu n’as vécu que deux mois. Elle aurait fait plus que te suffire pendant des années, car tu étais content de l’avoir.

— C’est tant qu’il en faut pour nous, m’écrivais-tu.

Oui : c’était « tant qu’il vous en fallait ». Mais, maintenant que tu n’y es plus, la petite maison s’est tout-à-coup agrandie. Ton fauteuil est encore au coin de la cheminée, mais il tend les bras vers l’éternité.

Pour te voir il faut aujourd’hui aller plus loin que la gare, plus loin que la maison. Il faut suivre le sentier qui, entre des haies et des murs de jardins, monte au cimetière. J’ai dû attendre que la nuit fût venue, puisqu’il faut d’abord s’occuper de soi et des vivants, tout en pensant aux autres, je veux dire : à toi, et à ceux parmi lesquels tu es descendu. Les portes du cimetière étaient fermées, mais j’ai l’habitude d’escalader son mur bas. J’ai marché entre les tombes.

Un clair de lune admirable s’étendait sur le cimetière, sur la ville, sur les bois, sur les montagnes et sur la plaine ; un de ces clairs de lune comme on en voit en septembre, par les étés chauds, qui font croire que les champs moissonnés à ras de terre sont couverts de neige.

C’était une de ces nuits où la pensée ne peut que s’éparpiller en rêves. Il suffisait d’écouter un grillon dans une touffe d’herbe, un chien aboyer, au lointain, à l’entrée d’une cour de ferme.

Comme il était enfoui dans le passé, le jour de décembre où les talons de ceux qui te portaient enfonçaient dans la terre détrempée par les pluies d’hiver, où le vent emmenait jusqu’aux villages les plus reculés du canton le glas que sonnaient pour toi ces cloches que tant de fois tu avais sonnées !

Alors je t’ai retrouvé. Comme les tiens quand tu m’apercevais sur la plate-forme du wagon, mes yeux se sont mis à clignoter.


Un grand écrivain a dit d’un de ses maîtres, dans le château natal duquel il avait passé toute une nuit sans dormir :

— J’ai pensé à cet homme qui a commencé là, et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur. J’ai pensé à toi dont la vie commença et finit dans ce pays, dont la tombe même, à cette heure, ne se distingue que pour moi parmi les autres. J’ai pensé à toi qui n’as point demandé que l’on t’ensevelît dans le roc, la tête tournée vers un Océan que tu ne connaissais pas, et qui reposes ici, la tête tournée vers la grande croix de fer, et vers l’église.

Je n’avais rien, en ce moment, d’un de ces jeunes hommes romantiques qui, parmi les ombres ou sous le clair de lune, se drapent dans le manteau mouvant de leur mélancolie. Mes pieds étaient comme tellement enracinés, — pour quelques minutes et sans doute pour toujours, — dans cette terre dont tu fais maintenant partie, que je n’éprouvais le besoin ni de m’agenouiller ni même de me découvrir. Je ne te faisais pas une visite de cérémonie : j’étais ici chez moi.

Je pourrais dire qu’absorbé dans une muette douleur je restai longtemps yeux baissés, comme quelqu’un qui songe. Mais non. Je n’ai pas regardé que ta tombe.

Je les ai toutes vues, soudées d’en dessous les unes aux autres, et, de dessus, toutes également visitées par la lune. J’ai revu celle de ton père et de ta mère, que je n’ai connus que courbés par la vieillesse, lorsque j’étais encore petit : ils t’ont précédé là, comme tu m’y précèdes. Je les ai revus un instant dans leur maison couverte de chaume ; ils avaient une grande cour où l’herbe poussait abondante, et un jardin dans lequel, bien des étés avant celui-ci, on avait tué deux serpents qui sifflaient. Je les ai revus vieillis, mais s’accrochant à la vie comme des naufragés se cramponnent au bateau.

J’ai revu les tombes de tous ceux qu’ensemble nous avons enterrés quand nous étions, toi sacristain, moi enfant de chœur. Trente années de suite, tu as conduit les morts à leur suprême demeure. Tu disais familièrement :

— Quand on est couché là-haut, on est bien tranquille.

Tu t’étais habitué à regarder la mort en face. Mais peut-être, malgré tout, crierait-on d’épouvante si on la voyait, si on la sentait au moment précis où elle se dresse, où elle vous frappe.


Je n’ai pas vu que les tombes : j’ai aperçu quelques maisons de la ville dont les humbles toits de paille, d’ardoises ou de tuiles sous le clair de lune ne se différenciaient plus. J’ai songé à toi qui ne passeras plus devant elles, qui n’y entreras plus jamais comme autrefois lorsqu’il fallait porter aux mourants l’extrême-onction. Le prêtre disait :

— Pax domui huic, et omnibus habitantibus in ea.

Ceux-ci, je devine qu’ils sont assis sur leurs seuils, à prendre le frais : la journée a été très chaude. Maintenant encore on étouffe. Du moins ici je respire avec peine : pourtant le cimetière est exposé à tous les vents.


Je regarde plus loin encore devant moi. C’est toute la plaine que je vois, cette plaine que tu as tant de fois regardée, soit que dès l’aurore tu fusses au travail, soit que la nuit te trouvât bêchant, piochant.

Le matin tu marchais dans la rosée. Les alouettes chantaient au milieu des airs, et beaucoup d’oiseaux sur les haies. Tu rentrais manger la soupe en disant :

— J’ai entendu des oiseaux, des oiseaux !… C’en était un vrai concert.

Ce sont les seuls concerts que tu aies jamais entendus. Ce sont peut-être les plus beaux, dans la fraîcheur et la pure lumière des matins d’été.

Le soir tu marchais sur la terre chaude. Des chauves-souris passaient. Tu savais que, lorsqu’on entend la cloche de Magny sonner l’Angelus, c’est signe de pluie pour le lendemain. A ton tour tu allais sonner l’Angelus, et tu rentrais te coucher. Tu n’étais pas de ceux qui, bouleversant leur vie, mettent la charrue avant les bœufs. Tu savais que le jour est fait pour le travail et la nuit pour le sommeil. Tu n’ignorais pas qu’il est de bon ton, à Paris, de se coucher à cinq heures du matin, et que seuls ceux qui ont ainsi passé leur jeunesse connaissent ce qu’ils appellent la vie.

Je regarde la plaine avec ses bois confus, avec ses villages qu’il faut avoir vus bien des fois pour les reconnaître. Ceci qui luit, sous la lune, est-ce l’étang de Vaurins, un des toits d’ardoises de Marné ? Je sais que c’est l’étang. Les fermes, les villages, je les devine tous, ceux de la plaine, ceux des bois, avec leurs chaumières à fenêtres sans rideaux et leurs granges dont les aires sont plus propres que les carreaux des chaumières, avec leurs ruelles sales et leurs champs soigneusement entretenus ; je les devine tous, dispersés autour de la ville, et tous rayonnent pour moi, ce soir, mystérieusement vers le cimetière. Tu y allais, pendant les deux semaines d’après Pâques, marchant à cinq pas en avant du vicaire en surplis qui portait le bon Dieu aux vieux et aux vieilles sans forces pour venir faire leurs pâques à l’église. C’étaient, de toute l’année, tes seules promenades. Je me garderai d’exalter l’indifférence, autant que de mépriser l’enthousiasme de voir et le désir d’apprendre. Mais je ne puis m’empêcher d’aimer ta certitude. Tu devais penser que si loin que tu ailles, si avant que tu descendes, tu n’épuiserais le monde ni dans son étendue, ni dans sa profondeur ; qu’il est beau d’essayer de se répandre en tous sens, mais qu’il vaut mieux connaître la mesure de ses forces pour les appliquer à une tâche appropriée ; qu’il faut, pour atteindre un but, ne le placer ni trop loin ni trop haut ; que, si partir est bon pour les uns, rester est meilleur pour les autres. Ceux-ci pour se trouver doivent aller se chercher très loin, comme s’ils ne pouvaient sentir leur âme que souffrante et s’épanouir qu’en se contractant. Ceux-là ne se connaissent qu’en restant en contact avec la terre natale : si la vie les en arrache, ils en gardent pourtant l’image ineffaçable. Si, comme elle l’a fait pour toi, elle les y ramène pour toujours, vers la trentaine, rien ne peut plus les ébranler. C’est ainsi que l’on voit dans les petites villes et dans les villages des existences solidement assises que ne troublent ni les cris de fête, ni les clameurs révolutionnaires des grandes villes. Ces réflexions, je ne prétends pas que tu te les sois toutes formulées de cette manière, mais je sais que tu les portais en toi-même.

Pour voir l’église je n’ai pas besoin de me retourner : je sens derrière moi sa présence. Je n’ai même pas besoin que la lune, rebroussant chemin par miracle, allonge par delà ta tombe l’ombre aiguë du clocher. Je la vois avec ses piliers, ses vitraux et ses chapelles ; je la vois si pleine d’ombre et de silence que le craquement d’un confessionnal, la mince clarté de la veilleuse devant le tabernacle font penser à quelque surnaturel visiteur dont ce bruit et cette lumière dénonceraient la présence. Si j’étais aujourd’hui, à neuf heures du soir, par mégarde enfermé dans l’église, je ne jure point que je n’aurais pas peur. Sans doute, pour déjouer les attaques, m’adosserais-je au mur, face aux ténèbres et au silence ; mais, de ne voir et de n’entendre venir personne, ma nuit se passerait à trembler dans l’attente.

C’est la nuit que le voile du Temple se déchire. On aperçoit les étoiles innombrables, et l’on songe à toutes celles qu’on ne voit pas. La nuit, dans les campagnes, est l’heure de Dieu pour tous ceux qui ne s’endorment jamais qu’en pensant à leur salut et se réveillent en sursaut, avant le chant du coq, comme si les grandes vagues de l’infini venaient battre contre les volets clos de leur maison.

Je n’ai pas besoin de me retourner pour voir l’église. Je sais qu’elle est là. Ses fondations descendent dans la terre plus bas encore que tu n’y es descendu. Si son ombre ne s’étend pas vers moi, la lune la projette sur une partie de la ville, sur beaucoup de toits qui n’en ont pas conscience.

On dirait qu’elle a jailli vers le ciel comme un grand cri d’une âme en détresse ; mais elle demeure attachée à la terre par de puissantes racines qui sont de granit, de chaux et de ciment. Ni le vent ni les portes de l’enfer ne prévaudront contre elle. Elle s’élève si haut qu’on la voit de très loin. Elle est le lieu où se réunissent beaucoup de femmes qui éprouvent le besoin de prier, et quelques hommes, surtout ces messieurs de la fabrique, dont la place est marquée au Banc-d’Œuvre. Tu n’avais qu’une chaise dans le chœur, près de la crédence de marbre sur laquelle on voyait les burettes avec le manuterge, le bénitier avec son goupillon. Cette chaise te suffisait : tu n’avais pas besoin, pour prier, d’être agenouillé sur du velours.


Mais il me semble t’entendre me dire comme autrefois, les soirs où j’arrivais :

— Il est tard. Tu dois être fatigué de ton voyage. Couche-toi donc. D’ici quinze jours, nous avons le temps de causer.

Je ne suis pas fatigué, mais tu as raison.

J’arrivais de Paris. Tu t’inquiétais que je n’y fusse pas trop malheureux. Ils ne connaissent point ce sentiment, ceux qui envoient dans la grande ville leurs fils armés de toutes pièces pour la lutte et décidés à jouer des coudes au milieu de la cohue. Tu ne rêvais pour moi qu’une vie semblable à la tienne, et tu ne tenais guère à ce que j’écrive, comme tu disais, « dans les journaux ».

J’escalade de nouveau, en sens inverse, le mur du cimetière. Il fait toujours le même clair de lune : toute la terre en est ennoblie, jusqu’à ce sentier où je marche et que tant de fois tu as suivi : j’en compterais tous les brins d’herbe. Mais je vois aussi les maisons, les rochers et les bois comme fondus ensemble dans un doux apaisement. Oui : nous avons le temps de causer. Il n’y a même plus besoin que nous soyons, comme autrefois, assis à la même table. Je te vois, je t’écoute mieux maintenant. Ta mort, comme ce clair de lune fait de la terre, m’illumine ta vie tout entière.

Tu n’aimais ni la médisance, ni la calomnie, ni le mensonge, mais tu médisais de toi, tu te calomniais, tu te mentais à toi-même.

Tu étais riche de mérites, et tu t’en disais pauvre. Tu étais fort, et tu t’estimais faible.

Tu priais sans cesse, et tu trouvais que tu ne priais jamais assez.

Tu ne tenais pas à te reposer, mais tu te reposais le dimanche en travaillant pour Dieu. Tu ne doutais pas qu’il ne dût te tenir ses promesses, mais tu doutais que tu eusses assez fait pour en être digne.

Te priver des fêtes des hommes ? Il ne t’en coûtait pas, mais tu ne manquais pas de sanctifier les fêtes religieuses.

Tu ne tenais pas à connaître les joies de la terre, mais tu voulais avoir la joie de te sentir en règle avec le ciel.

Tu aimais le ramage des oiseaux, mais comme saint François d’Assise de la confrérie duquel tu faisais partie : parce qu’ils chantent les louanges de Dieu.

Tu faisais fi des joies extérieures, mais tu recherchais celles qui viennent de l’âme.

Ta vie, regardée du dehors, peut paraître grise : vue du dedans, elle est claire, brillante, pareille, dans sa sérénité, à ce solide rocher de granit couronné de bruyère rose, mais sur lequel se brise l’inutile et voluptueux clair de lune.

CEUX QUI RESTENT

Dès les premières rafales de septembre, lorsque le vent pousse par paquets la pluie contre les portes et, comme elles joignent mal d’en bas, jusque dans les maisons, les volets se ferment au crépuscule, les premiers feux s’allument, les lampes luisent. Alors ils commencent à clouer aux fenêtres, qu’ils n’ouvriront plus guère, des bourrelets de laine ; ils posent des nattes de paille dans la cabane des poules pour qu’elles aient moins froid.

Dès les premiers flocons de neige, ils se retranchent derrière les murs épais et se serrent autour des poêles sur lesquels l’eau bout. Quand il leur faut sortir, ils s’emmitouflent de capuchons, de cache-nez, de manteaux et marchent avec précaution sur le verglas. Ils couvrent les pommes de terre, les choux et les carottes dans la cave, à cause des gelées ; ils passent une grande partie de leur temps à fendre des bûches, à scier le bois de moule.

Dès que le premier perce-neige se montre, les portes s’ouvrent ; les visages sont éclairés du dedans par un soleil plus beau que celui qui brille dans le ciel. Alors ils écoutent carillonner les cloches de Pâques, et les merles siffler dans les bois. Ils se dispersent le dimanche sur les routes, les autres jours dans les jardins où les pommiers fleurissent, dans les champs où vont pousser les petits pois.

Dès les premiers souffles chauds, une langueur envahit les maisons et se reflète dans les yeux des jeunes filles ; les rues sont désertes ; les poules se perchent à l’ombre sur les branches des tilleuls. Alors ils apprécient la fraîcheur de l’eau de source ; ils attendent six heures du soir pour aller couper du trèfle, et onze heures — c’est bien tard, mais il fait si bon dehors ! — pour se coucher.


Quelquefois le jeudi, au marché, je tournais avec ma mère autour des femmes des villages ; les unes voulaient vendre leur beurre des prix fous : vingt-quatre sous la livre, pensez donc, madame ! les autres étaient disposées à le céder pour vingt, même pour dix-neuf sous, mais c’était du beurre qui ne valait rien, qu’on n’aurait pas pu faire fondre pour le garder. La vie des ménagères n’est pas exempte de soucis. Ceux qui ne font que traverser ces rues tranquilles où l’herbe pousse sans qu’on la contrarie, les voient sur le pas de leurs portes occupées à « jacasser » ; ils les voient — ou les devinent, — derrière leurs fenêtres, cousant, reprisant, tricotant, mais si peu pressées de besogne qu’elles ont le temps d’écarter leurs rideaux pour regarder qui passe. Ils ne savent point quels tracas elles ont. Ce sont les prix du beurre, du café, de la viande qui montent sur le marché, à l’épicerie, à la boucherie. C’est de la toile qu’il s’agit de ne pas payer trop cher pour une chemise, pour une demi-douzaine de mouchoirs. Ce sont les petits pois qui n’ont pas l’air de venir comme il faut. C’est la pluie qui ne cesse pas de tomber : je suis obligée, en plein mois de juin, d’allumer du feu pour faire sécher mon linge. Et encore, hier, je ne l’ai plié dans l’armoire qu’à moitié sec. C’est la vie de chaque jour qu’il faut surveiller du matin au soir, minute par minute, pour que l’argent ne s’en aille pas où il ne doit pas aller.


J’appris que des gens étaient en pourparlers pour louer la maison qui touchait à la nôtre. Ce n’est pas tout-à-fait exact, puisqu’elles étaient séparées par une étroite ruelle où, gamins, nous entrions avec peine, en effaçant les épaules. Elle était jonchée de tuiles cassées, de débris de boîtes en fer blanc. Quand j’arrivais au fond, je sentais des bouffées d’air humide qui, par un soupirail, venaient de notre cave creusée dans le roc, et je voyais pendre des herbes folles qui jaillissaient d’un jardin dont le sol était presque au niveau des toits des deux maisons. J’allais jusque là comme en un pays plein de périls et fréquenté par des bêtes redoutables, telles que grosses araignées, rats énormes, serpents peut-être, et avec la crainte de ne plus pouvoir sortir : que j’eusse tout à coup grossi, que les murs — sait-on jamais ? — se fussent rapprochés. Quand je tournais la tête vers l’entrée je ne voyais plus qu’une étroite bande verticale de lumière, mais qui s’élargissait — heureusement ! — à mesure que je revenais sur mes pas. Je me hâtais, pour échapper aux bêtes, aux bouffées d’air humide, pour revoir la lumière et sentir l’air doux.

Deux vieilles demoiselles, les deux sœurs, Mlle Annette et Mlle Mariette, avaient longtemps vécu dans cette maison. Mlle Annette étant morte, et en vraie sainte disait-on, Mlle Mariette avait transporté dans un logement du Bout-du-Pavé ses meubles, ses statues et images pieuses.

Depuis deux ans la maison était, elle aussi, comme morte, avec ses volets obstinément fermés. L’herbe poussait abondante entre les pierres enfoncées à fleur de sol devant la porte principale. Car c’était une belle maison à un étage, avec grenier au-dessus.

Un soir que je revenais de l’école, vers quatre heures, je vis tous les volets ouverts.

— On a donc loué ? demandai-je.

— Ça n’est pas fait encore, me répondit ma mère, mais ça ne tardera pas. On était pourtant bien tranquilles !

Mais elle regrettait que Mlle Mariette eût changé de quartier. Elle ne détestait point la société. Il est agréable, de temps en temps, lorsque l’on sort sur le pas de sa porte pour balayer la poussière ou pour arroser ses fleurs, d’avoir une voisine avec qui l’on puisse parler de l’état de la température et se plaindre de ces risque-tout de gamins qui sont toujours « pendus après la pompe » et qui finiraient bien par la vider si on n’y mettait pas bon ordre.

Elle avait raison. Le lendemain les ouvriers arrivèrent. Par les fenêtres grandes ouvertes du rez-de-chaussée je revis la cheminée près de laquelle se tenait Mlle Mariette lorsqu’elle pouvait laisser sa sœur seule au premier. Le papier des murs pendait, décollé. Les carreaux étaient blancs de moisissure. A midi, me dépêchant de manger, je profitai, pour revoir le premier étage, de ce que les ouvriers n’étaient pas aussi pressés que moi.

Les placards bâillaient. Je me souvins qu’il y avait sur la cheminée une haute pendule sous globe, et sur une table une réduction de la grotte de N. D. de Lourdes. Devant elle, tout le mois de mai, ces bonnes demoiselles allumaient de minuscules bougies dans de petits chandeliers de verre : la grotte en était resplendissante, et la Sainte Vierge paraissait plus blanche que pendant le jour. Je ne pouvais la regarder longtemps sans que mes paupières ne se missent à battre.

Je revis la place du lit où Mlle Annette était morte. Comme si j’avais été ébloui par la Vierge dans sa grotte, j’eus tout-à-coup les yeux brûlants.


Mlle Annette meurt. Mlle Mariette change de quartier. Pâturat ne fait pas de bonnes affaires : j’ai entendu dire en ville qu’il allait être obligé de vendre son moulin où il fait de l’huile de noix.

J’ai vu un temps où tous les samedis les cantonniers balayaient les rues. Maintenant ce n’est plus ça : ils font ce qu’ils veulent. Pour sûr qu’ils ne sont pas à plaindre : soixante francs par mois, et les médicaments pour rien quand ils sont malades.

Attendez. Je parie que c’est encore le chien de Maillard qui vient « ébuffer » nos poules dans la cour. La prochaine fois je lui casse les quatre pattes avec une bûche : j’ai averti Maillard l’autre jour.

Autrefois il y avait plus de piété qu’aujourd’hui, sous leur sale République !

Nous sommes arrivés ici en 78 : ça fait vingt-six ans ! Nous n’en avons jamais bougé, et nous ne nous en portons pas plus mal. Nous prenons La Croix tous les dimanches, de moitié avec M. Félon : ça nous représente vingt-six sous de dépensés dans une année pour les journaux. Et on en apprend encore trop sur toutes les horreurs qui se passent à présent.

Il y a déjà longtemps qu’il est question de renvoyer les chères sœurs qui ne font cependant que du bien. Et vous verrez que ça finira par arriver. Je me demande ce que les malades de l’hospice vont devenir quand elles n’y seront plus : est-ce que c’est des femmes ordinaires qui pourront les soigner comme elles les soignaient ?

Tous les dimanches elles conduisent leurs élèves à la grand’messe. Elles ont droit dans l’église à une chapelle spéciale, celle de Saint-Joseph, de même que les élèves des chers frères se tiennent dans la chapelle de la Sainte Vierge. C’est ainsi depuis que le monde est monde. Filles et garçons ont une tenue exemplaire. Pas un ne bronche. Il ferait beau voir qu’ils s’avisent de chuchoter, de rire, pendant que M. le Curé, qui prêche si bien, est en chaire ! On remarque aussi que les élèves de l’institutrice et de l’instituteur qui sont, les unes derrière le chœur, les autres à l’extrémité de la grande nef, ne se tiennent pas bien : personne ne les empêche de causer. L’institutrice n’a même pas de paroissien pour suivre la sainte messe ; tout le temps que dure la cérémonie l’instituteur se promène, mains croisées derrière le dos. Quels principes voulez-vous qu’aient des enfants à qui l’on n’enseigne le respect ni de Dieu ni de sa demeure ? Tous pourtant vont au catéchisme et font leur première communion, mais il semble bien que Dieu réserve ses plus grandes faveurs aux enfants des écoles libres. Car les élèves de l’instituteur se débauchent dès l’âge le plus tendre. La nuit ils cassent à coups de pierres les vitres des maisons, et n’ont-ils pas l’audace criminelle de jeter des poignées de sable contre les vitraux de l’église pendant les prières du carême, et d’essayer de démolir la grande porte à coups de sabots ? Quant aux filles de chez l’institutrice, il vaut mieux ne pas en parler.


Les maisons de la grand’rue et de la place sont soudées les unes aux autres. Leurs cours sont étroites. Ceux qui les habitent en sont flattés. Ils disent :

— Vous avez de la chance, vous, de pouvoir élever des lapins et tenir des poules. Nous, vous comprenez, il ne faut même pas que nous y pensions.

Ce sont de véritables citadins qui, le dimanche, vont boire du lait dans des fermes,… très loin,… à la campagne,… à cinq cents mètres de la petite ville. Mais c’est qu’ils vivent, selon eux, dans une vraie ville où ils finiraient par dépérir s’ils ne sortaient respirer l’air pur à pleins poumons dans les bois, sur les routes.


II n’y a pas que la grand’rue, ni que la place. Avez-vous vu ces ruelles qui ne sont pas toujours propres, et qu’il faut connaître pour ne point se casser le nez contre la grille d’un jardin ou la barrière d’un champ ? Avez-vous vu ces chemins qui ne sont pas tous bien tracés, et qui vont se perdre Dieu sait dans quels bois où il faut avoir bon pied et bon œil pour les suivre ?

Si oui, dans ces ruelles vous avez vu des tonneaux vides qui attendent d’être nettoyés à l’eau chaude ou remplis de vin frais ;

Des cordes de bois que l’on vient de décharger des chariots ;

Des piles de fagots sur lesquelles sèchent des mouchoirs à carreaux bleus ;

Des troncs de foyards que tout-à-l’heure le sabotier viendra scier en rondelles avec son ouvrier qui porte la grande scie horizontale et souple ;

Des peupliers et des sapins, ébranchés et écorcés, que les charpentiers vont couper en planches avec leur grande scie verticale et tendue ;

Des voitures à quatre roues les brancards touchant terre, des tombereaux les brancards levés comme des bras vers le ciel ;

Des échelles devant les portes des greniers ;

Des bancs de pierre immobiles sous les fenêtres ;

Des boutiques assez nombreuses pour que les commerçants se disputent la clientèle ;

Des maisons de toutes formes et presque de toutes les couleurs ;

L’hôtel-de-ville avec ses fenêtres cintrées garnies de rideaux, l’église avec ses fenêtres cintrées aussi mais sans rideaux.

Vous avez entendu les laveuses qui tapent fort sur le linge, mais elles font encore plus de bruit avec leurs langues qu’avec leurs battoirs ;

Les coqs qui n’arrêtent pas de chanter, et les poules qui ne chantent qu’après avoir pondu ;

Le marteau du maréchal-ferrant et le ciseau du tailleur de pierres ;

Le vent d’hiver dans les sapins et la brise d’été dans les tilleuls ;

Les glas pour les enterrements, les claires sonneries pour les grandes fêtes ;

Le treuil du puits qui grince, le balancier de la pompe qui, manœuvré trop fort, vient cogner, avec un bruit mat, contre le tuyau ;

Les gamins qui s’appellent les uns les autres, et Mme Leprun qui appelle le sien parce qu’elle ne veut ni qu’il se salisse, ni qu’il se déchire.

Comme si les maisons étaient trop petites pour la contenir, la vie se répand au dehors. Il y a des caves et des greniers : et l’on voit dans les rues des tonneaux et du bois. Les rues ne sont que dépendances des maisons : en elles se prolongent les gestes, s’amplifient les appels et les cris familiers. C’est pourquoi les femmes regardent avec plus d’irritation que de curiosité les étrangers qui passent, comme s’ils entraient sans frapper dans une longue chambre qui ne leur appartient pas.

Si oui, dans ces chemins vous avez vu des flaques de boue et des sources pures ;

Une taupe morte, sur le dos, ses courtes pattes en l’air, pareilles à des mains qui supplient ;

Un écureuil bien vivant qui ne fait qu’un saut de la haie du champ à la lisière du bois ;

Des bœufs qui s’avancent cornes écartées, pas méchants et dont on a peur tout de même quand on ne les connaît point par leurs noms ;

Un âne qui sait se conduire tout seul et que le père Tharé n’a pas besoin de tenir par la bride ;

Un rat qui se cache sous des brindilles crissantes ;

Trois corbeaux qui partent gênés, dirait-on, par leurs ailes lourdes ;

Deux pies qui dansent, légères, sur l’herbe du pré.

Vous êtes entré dans des bois de chênes et de hêtres en butant sur du granit et d’énormes racines. Vous y avez vu un étang desséché dont des roseaux et des joncs précisent encore l’emplacement ; au milieu s’éternise un peu de vase où sautent des grenouilles. Quelques aulnes, qui ne peuvent plus se mirer dans l’eau, continuent de pousser sur la chaussée ; la pelle, avec ses montants vermoulus et ses ferrures rongées par la rouille, ne va pas tarder à tomber en morceaux.

Vous y avez vu d’autres étangs pleins à déborder, entourés de verdure et d’un grand silence. Sans doute, à la nuit, les chevreuils y viennent-ils boire.

Vous y avez entendu les tourterelles en liberté ;

Des geais qui font plus de bruit que de besogne ;

Un ruisseau sur des cailloux vraiment polis ;

Le gland tomber du chêne et la faîne du hêtre ;

Sous votre semelle se briser une branche morte et ployer l’herbe souple ;

Le coup de feu d’un garde-chasse et le pas furtif d’un braconnier ;

Le glissement d’une couleuvre et le saut d’un crapaud gonflé ;

Et le vent — toujours le vent ! — dans les cimes des arbres.

Puis, vous reposant sur quelque rocher dur dont la masse pesante atteint la hauteur de l’arbre le plus grand, — sur un rocher pareil à un îlot immobile au milieu de la mer des feuillages remuants, — vous avez vu, devant vous, la petite ville que l’éloignement fait paraître plus petite encore, avec le clocher bleu de son église et les toits bruns de ses maisons.

Ces chemins et ces bois, ce sont dépendances encore des maisons. Les pauvres y vont ramasser de quoi ne point mourir de froid, l’hiver. Je sais de ces chemins qui se dissimulent aux étrangers ; de ces bois qui dressent devant eux une barrière de ronces, de buissons et de branches entrelacées.


Dans ces maisons, et presque dans ces rues, tout près de ces bois, des familles se succèdent depuis des générations. Les hommes n’ont pas tenu à conserver les monuments du passé : la vieille église a été remplacée. Mais c’est en eux que le passé se perpétue. Malgré les locomotives de la ligne d’intérêt local, malgré les élections et les touristes qui leur apportent un peu des habitudes de Paris, ils sont ceux qui restent où vécurent leurs pères, où leurs enfants mourront. Sans doute il y a des ruelles où l’herbe pousse drue et des chemins envahis par les ronces parce que personne n’y passe plus, des maisons qui tombent en ruines parce que l’on part, attiré à Paris où l’on fait fortune. Sans doute il y a les immigrés. J’ai connu Keller, un Allemand qui faisait des matelas et s’efforçait de perdre son accent. Mais on se moquait de lui parce qu’ayant été poursuivi par le chien de Maillard, — auquel les poules ne suffisaient pas, — il avait dit :

— La gien m’a mordi.

C’était un grand vieux à longue barbe blanche et à casquette plate, qui fumait une pipe de porcelaine ;

Un Polonais dont le nom, que je n’ai jamais su, devait se terminer en « ski ». Comme on n’aime pas les complications, on l’appelait le Polonais. Sa femme, évidemment, était : la Polonaise ; sinon il eût fallu changer le « ski » en « ska » : jamais on n’y serait arrivé ;

Des fonctionnaires qui débouchaient des quatre coins de la France, même du Midi, avec des barbes soyeuses et noires et un accent que l’on catalogue tout de suite, aussi bien que celui de Keller.

Mais les vrais fils de cette terre, comme le sont les arbres et les rocs, et qui ne s’en laissent pas arracher, forment un groupe aussi vivace que les hêtres, aussi compact que le grain du granit.

Je les ai tous connus :

Commerçants qui s’intitulent avec orgueil : négociants. De trente années, pas un jour ils n’ont fermé boutique. Ils n’auraient pas demandé mieux que de continuer longtemps encore, mais qu’auraient fait leurs fils ? Ils s’éloignent le moins possible, achevant de vivre dans une maison précédée d’un parterre : on les trouve moins dans leur nouvelle demeure que dans leur ancienne boutique. Après avoir tant travaillé pour vivre, ils ne peuvent plus vivre sans travailler ;

Ceux qui n’ont pas de fils et qui, dès qu’ils ont cédé leur fonds, trouvent, à manger leurs revenus, une saveur amère et imprévue. Les uns tuent le temps à porter de l’eau dans leur jardin, arrosoir par arrosoir ; d’autres s’en vont l’après-midi sur la grand’route comme pour découvrir à l’horizon le sens de leur vie ; mais, dès qu’ils ont marché dix minutes, ils s’assoient sur un banc en songeant à leur boucherie qui leur fait défaut ;

Les ouvriers qui partent de bonne heure pour rentrer tard. Dès l’aurore ils se dispersent sur tous les points où il y a de l’argent à gagner à la fatigue des bras : dans les jardins, les champs, les granges, les caves, les bûchers, les rues et les bois ;

Les vieux qui ne peuvent plus marcher qu’à l’aide d’un bâton et qui voudraient ne pas être à charge à leurs enfants ;

Les petits bourgeois qui font leur possible pour vivre de leurs rentes ;

Les jeunes filles du peuple qui, gamines, portaient sabots et bonnet, et qui veulent maintenant bottines et chapeau, qui se promènent quelquefois et travaillent presque toujours, qui ont l’air de rêver de magnifiques aventures mais se marieront, à l’âge de vingt ans, et recommenceront, vers la quarantaine, à porter sabots et bonnet ;

Les jeunes filles riches qui font quatre heures les unes chez les autres, jouent parfois des comédies innocentes et ne s’ennuient jamais ;

Celles dont les yeux rient à tous les jeunes gens qu’elles rencontrent et qui ont toujours l’air de s’offrir ;

Celles qui savent déjà qu’il faut mériter le ciel et que nous sommes ici-bas dans une vallée de larmes ;

Les vieilles filles qui vont tous les jours à l’église et les femmes qui n’ont jamais le temps d’aller à la messe le dimanche ;

La mère Charlotte qui gagnait sa vie à vendre des fruits : cerises en été, châtaignes cuites à l’eau en hiver ;

La mère Nadée qui, tous les soirs, quelque temps qu’il fît, allait chercher dans une maison bourgeoise un seau d’eaux grasses pour son cochon : il ne s’occupait, lui, ni qu’il y eût du verglas, ni qu’il plût à torrents. Il n’était pas le plus à plaindre, dans son toit.


Je les ai tous connus. Mais ils se connaissent bien plus encore, entre eux. Ce n’est pas seulement par leurs murs que les maisons de la grand’rue et de la place sont soudées : elles dépendent les unes des autres par les secrets que celle-ci — qui ne les garde pas pour elle, — possède de celle-là.

Ce ne sont pas seulement les maisons de la grand’rue et de la place : toutes se tiennent, même celles que séparent des ruelles, des cours, des jardins. Chacune a son histoire dont les autres savent les moindres détails.

Ce n’est pas encore à elles seules que les maisons de la petite ville forment bloc : elles sont liées à celles des villages, même si des champs, des prés et des bois les en séparent ; à celles des neuf communes qui ont, chacune, son église et sa mairie, mais dont aucune n’a gendarmerie, justice de paix ni grand’rue.


Une petite ville ? Mais non. C’est une ville plus grande que Paris, puisqu’au-dessus d’elle le ciel est immensément étendu, que ses bois sont vastes et profonds ses étangs, ses routes plus nombreuses que vos boulevards et ses chemins que vos rues. Elle est riche de passé. Si ses murs ne montent pas très haut, ils descendent bas dans la terre avec leurs fondations. Elle n’est pas à la merci des souffles de folie qui auraient beau venir jusqu’à elle : elle sait où finit sa force, où commence sa faiblesse. Elle ne cherche ni à s’accroître par artifice ni à se développer en dehors d’elle-même. Elle aime mieux être une que multiple, forte comme la pierre que souple comme l’acier, petite en apparence, grande en réalité. Puis, ayant accompli sa tâche, elle finira peut-être par mourir tout doucement, de sa bonne mort, comme une vieille, le jour où les trois cloches de son église se sonneront leur dernière heure.

CHUCHOT

I

Chuchot pourrait vivre en pleine campagne, dans quelque cabane isolée au coin d’un bois. C’est là qu’il trouverait, dans les champs voisins, trop éloignés des maisons pour qu’on regarde ce qui s’y passe, des légumes qui ne coûtent pas cher s’il voulait se donner la peine de les voler, et du bois qu’il aurait vite fait de rapporter chez lui. Les gens des villages ne sont pas assez riches pour installer, aux bons endroits, des pièges à loups, et les gardes forestiers ne peuvent pas être partout à la fois. Mais Chuchot est un monsieur. Il s’ennuierait là-bas, il y manquerait de distractions. Il lui faut la petite ville, la ville. Ce n’est pas dans un village qu’il trouverait cette grand’rue où il se promène comme chez lui, sans se presser, en regardant les devantures, cette place de l’Hôtel-de-Ville où il ne se gêne pas pour interpeller le « phormacien », comme il dit, où l’hôtel de ville est un monument tel qu’il ne peut en rêver de plus beau. Malgré son admiration, il lui arrive de s’asseoir familièrement sur les marches ; là il réfléchit à ce qui se passe.

Il couche, comme les Dégoit, sur un lit de feuilles sèches et de fougères qu’il renouvelle quand il en a le temps et le courage ; mais le temps lui fait souvent défaut, et toujours le courage. Il y a des années que son propriétaire a renoncé aux trente francs que Chuchot devait lui donner pour prix de son loyer. Du printemps à l’automne, il se repose au soleil, tantôt assis sur le mur des Promenades, à l’ombre des tilleuls, tantôt couché sur l’herbe à l’ombre du mur. Cela dépend de l’heure, du temps qu’il fait.

Il lui arrive d’essayer de travailler. Commence-t-il à scier une corde de bois ? Les premiers morceaux sont à peine empilés qu’il éprouve le besoin de se reposer, allume son brûle-gueule et rôde autour d’un verre de vin : le travail et la fumée dessèchent le gosier. Il flâne, regarde dans les toits, et dit que les lapins sont beaux. Il passe sa tête à la fenêtre de la cuisine, renifle les odeurs et dit :

— Ma foi, si vous avez un morceau de trop, ça ne sera pas de refus.

Par charité, les riches lui donnent tout de même les trente sous de sa journée, mais en lui disant :

— Vous savez, Chuchot, ce ne sera pas la peine de revenir demain.

Il ne s’en formalise pas.

Il travaille surtout pour les sœurs. Même il ne travaille guère que pour elles. Il a un poste officiel, puisqu’il scie le bois de l’hospice et que c’est « la ville » qui le paie, mais à forfait : douze francs pour huit journées de travail. Libre à lui — et il ne s’en fait pas faute ! — d’y passer un mois. Il commence vers le milieu de septembre, mais il y pense bien avant de commencer, sans joie, avec terreur. Quelle misère, d’être obligé de travailler pour vivre !

Sa plus grande utilité est de servir de terme de comparaison. On dit à un gamin :

— Tu es « feignant » comme Chuchot.

Et, quand il le faut, on ajoute :

— Tu es sale comme Chuchot.

Parce qu’il scie le bois de l’hospice et qu’il travaille pour les sœurs, il faut qu’il ait des sentiments chrétiens et qu’il aille tous les dimanches à la grand’messe. Mais il ne paie pas sa chaise, comme la Cécile Béraud. C’est une vieille chaise qui lui appartient en propre, si l’on peut, au sujet de Chuchot, parler ainsi, une chaise que le sacristain a trouvée sous les cloches, il y a longtemps, avec un pied cassé et de la paille en moins. Chuchot a lui-même arrangé le pied, mais il lui a fallu du temps pour s’y décider, pour en venir à bout. Quant à la paille qui manque, il n’est pas fier, et il trouve même que c’est une belle chaise et qu’il voudrait pouvoir emporter chez lui. On la lui a mise à l’entrée de l’église, à l’écart des autres, près du bénitier. Il est tout près de l’eau ; le dimanche est le seul jour où il y trempe le bout de son petit doigt. Il s’assied sur sa chaise. Il est chez lui : personne ne viendra lui disputer sa place, pas même la Cécile Béraud. Elle sent fort. Chuchot aussi, mais il faut compter en plus avec la vermine. Il se gratte toujours où ça le démange et ça le démange un peu partout. Les gamins ont peur de lui à cause des poux et des puces, et de la hotte dans laquelle, leur dit-on, il ramasse à la tombée de la nuit les mauvais enfants. Avec sa figure carrée encadrée de barbe, ses petits yeux bridés, sa haute casquette, surtout avec la bosse qui gonfle sa blouse, il ressemble à l’ogre des légendes.

Un jour qu’il est étendu les jambes au soleil et la tête à l’ombre, il m’appelle. Je vais faire une commission.

— Où que tu vas donc comme ça, petiot ?

— Chercher du savon, monsieur Chuchot, parce que ma mère n’en a plus.

— Ah !

Et Chuchot réfléchit tellement qu’il ne dit plus rien. Je continue mon chemin. Lorsque je reviens, Chuchot, évidemment, est encore là.

— Tu n’as pas mis longtemps, petiot !

— Oh ! non, monsieur Chuchot ! C’est pressé.

Heureusement, il fait clair : je n’ai pas peur de la hotte, mais j’évite quand même de trop m’approcher : je sais que les puces, et peut-être aussi les poux, sautent avec une merveilleuse aisance d’un endroit à un autre. Et, pour me concilier ses bonnes grâces au cas d’un enlèvement nocturne, hélas ! toujours possible, je lui donne du « monsieur Chuchot » gros comme le bras. Il grogne :

— Du temps que j’étais gamin, à Porquemignon, jamais on ne faisait de commissions. Tout le monde avait son manger chez soi.

— Mais, monsieur Chuchot…

— On n’avait pas tous ces tas de boutiques-là pour acheter des denrées. On faisait cuire son pain, chacun chez soi. On ne mangeait pas de la viande une fois par an.

— Qu’est-ce que vous mangiez, alors, monsieur Chuchot ?

— Des pommes de terre, des pois, du lard. Mais au jour d’aujourd’hui, c’est plus du tout pareil. De mon temps, est-ce qu’on connaissait le savon ? Ça doit être une drôle de nourriture, ça !

II

Chuchot agonisant presque, il fallut bien le transporter à l’hospice. Il promenait sur le drap blanc ses grosses mains velues, comme quelqu’un qui n’en a plus pour longtemps à vivre. Mais il était solide ; il ne perdait pas le nord ; il s’étonnait seulement de coucher, pour la première fois de sa vie, dans un vrai lit. Thierry, le menuisier, averti, rabotait grossièrement les planches du cercueil. Il disait :

— C’est un paletot pour Chuchot. Pas besoin que ça soit luxueux.

Il fallait tout de même les dimensions. Il les avait d’ailleurs. Chuchot était petit, mais bossu. Les deux planches latérales devaient donc gagner en hauteur ce qu’elles perdaient en longueur. Quand le cercueil fut fini, qu’il ne resta plus à faire que le couvercle, on ne put s’y méprendre : le bois blanc disait avec éloquence qu’il ne s’agissait pas d’un gros riche ventripotent, mais les pauvres étant maigres, il fallait que le mort fût bossu. Un gamin qui entra dans la boutique dit tout de suite :

— C’est le cercueil de Chuchot que vous faites là.

Certainement, c’était le cercueil de Chuchot. Mais quand Chuchot se fut habitué à la blancheur du drap, il cessa d’y promener ses mains, et ses yeux sous les cils touffus luirent comme deux petites flammes sous des buissons. Il grogna :

— Une drôle d’idée de m’avoir amené là-dedans. On veut donc me tuer ?

Près de son lit se tenaient le médecin et la sœur Joséphine. M. Germain ne put s’empêcher de rire, et ne put empêcher Chuchot de se lever, et de boire toute l’eau de la carafe qu’il vit sur la table de nuit. On envoya prévenir Thierry. On réussit à le garder deux jours encore. Puis il fallut qu’il partît. Dans un coin de son atelier, Thierry dressa le paletot.

Il reprit sa vie de paresse et de flâneries. Il touchait un bon, chaque semaine, pour un pain de cinq livres, et, chaque mois, pour de l’huile, du lard et des pommes de terre. Par ci, par là, il récoltait deux sous, et cela faisait pour la goutte. Les trente sous de ses rares journées lui servaient pour son tabac et ses sabots. Il estimait qu’il n’avait jamais été aussi malheureux qu’à l’hospice. Quand l’époque fut venue qu’il retournât y scier du bois, il eut vraiment besoin d’avoir conscience de l’importance de ses fonctions, et pour la première fois de sa vie, il eut fini au bout de huit jours. Ce n’était pas d’aujourd’hui, sans doute, qu’il connaissait l’hospice avec ses larges fenêtres cintrées à rideaux aussi blancs que les draps, mais il n’avait jamais mis les pieds dans la salle et n’avait pas encore été obligé de coucher dans un lit. Il connaissait l’hospice, mais comme un pays que l’on regarde sur la carte, en sachant bien qu’il est trop loin pour que l’on y aille jamais. On le vit de nouveau dans la grand’rue, sur les marches de l’hôtel de ville, tantôt seul, tantôt, le jeudi, entouré d’une bande de gamins qui n’avaient plus aussi peur de lui, parce qu’ils avaient grandi et qu’il venait d’être malade. Pourtant il n’était pas plus propre et, à quatre-vingts ans, il se tenait encore d’aplomb sur ses jambes courtes.

Un jour, il entra, en passant, chez Thierry.

— Regarde donc ton paletot ! dit-il à Chuchot.

— Mon paletot ?

Il aperçut le cercueil dans le coin, entre le mur et la cheminée. Il n’ajouta pas un mot, mais il fit une pauvre grimace. Peut-être en eut-il froid dans le dos ; en tout cas, il ne mourut pas longtemps après, mais chez lui, de sa belle mort, pas dans un lit d’hospice. Thierry voulut s’assurer par lui-même qu’il fût vraiment mort, avant de faire le couvercle, qu’il appelait les boutonnières du paletot.

Puis, comme personne n’aurait voulu se servir, après lui, de sa chaise, on la brûla non loin de l’église. Les gamins dansèrent la ronde comme autour d’un feu de joie ; on ne les menacerait plus de Chuchot. Quand elle ne fut plus qu’un petit tas de cendres, ils s’en allèrent. Mais longtemps ils le revirent dans leurs rêves avec ses petits yeux, ses gros sabots, sa haute casquette, et cette bosse qui gonflait sa blouse, comme une hotte…

LE PÈRE LUNETTES

Un surnom qu’il n’avait pas volé. Jamais on ne le voyait sans ses deux paires de lunettes. Il ne devait même pas les ôter pour dormir. Il gagnait sa vie, — si l’on peut ainsi parler, — à casser des cailloux. Comme il n’avait jamais eu de bons yeux, et que dans ce métier on a besoin, pour frapper juste, de voir clair, il portait d’abord une paire de lunettes ordinaires dont il avait soin comme de la prunelle de ses yeux. Pour protéger leurs verres, il avait, par-dessus, une autre paire de grosses lunettes où les verres étaient remplacés par deux petits grillages dont aucun éclat de pierre ne pouvait traverser les mailles serrées. Si ses yeux étaient fatigués, ses oreilles l’étaient presque autant, obligées de supporter, chacune, deux des branches de cette double paire de lunettes. Mais elles ne se plaignaient pas, sachant bien que le père Lunettes ne les aurait pas écoutées.

Lui, d’ailleurs, ne se plaignait pas non plus. Il allait jusqu’à trouver la vie douce. Il ne demandait qu’à pouvoir casser des cailloux jusqu’au jour de la mort. Dès l’aube, hiver comme été, sauf lorsqu’il pleuvait à torrents ou que la neige tombait en tourbillons, il venait s’installer tantôt sur une route, tantôt sur une autre, selon les besoins du service. Il ne perdait pas de temps à regarder autour de lui. Qu’il y eût des feuilles aux arbres, de l’herbe dans les prés, cela ne le gênait pas du tout. Seules les pierres l’intéressaient : pour lui, elles étaient toutes précieuses, puisque c’était d’elles qu’il tirait son pain et son fromage quotidiens. Il se mettait tout de suite à les casser. A ce métier, il se flattait de n’avoir point de rival. Il disait :

— Dans toute la commune, j’en connais pas un qui puisse en casser autant que moi dans une journée, pas plus le Jean Coutarnoux que le Madeleinat, ni que le Sacquet.

C’était là son orgueil, et à peu près son unique sujet de conversation. Il ne voyait pas au-delà de sa commune.

Les casseurs de pierres ne devraient pas vieillir. Ils ont besoin d’avoir toujours la main sûre, l’œil net. Or, après ses yeux, les bras du père Lunettes se fatiguèrent. Il n’en travaillait que davantage, ne levant même plus la tête quand une charrette passait.

Il fut bien obligé de la lever, le matin où il sentit que quelqu’un — qu’il n’avait ni vu ni entendu venir, — lui frappait sur l’épaule. C’était le chef cantonnier en personne. Le père Lunettes avait le respect des autorités. Il toucha la visière de sa casquette.

— Père Lunettes, lui dit le chef cantonnier, ça ne va plus, plus du tout. Tu casses de plus en plus mal tes cailloux.

Le chef cantonnier n’y allait point par trente-six chemins. On n’a pas besoin de se gêner avec les misérables. Et, lui qui n’avait pas tout-à-fait quarante ans, il tutoyait ce vieux qui entrait dans sa soixante-dix-neuvième année.

Le père Lunettes, qui tremblait déjà beaucoup lorsqu’il était au repos, laissa, de saisissement, tomber sa masse.

— Moi !… mon bon Monsieur ! dit-il… Moi !… Mal casser les cailloux !… Mais… c’est pas possible !… J’en crains pas un… dans la commune… pas plus le Jean Coutarnoux que…

Mais le chef cantonnier, qui connaissait la suite, l’arrêta :

— Ça, c’est des histoires du vieux temps, père Lunettes. Aujourd’hui, ça a changé… Tiens ! Regarde-moi ça !…

Il se baissa, prit deux gros cailloux que le vieux avait rangés dans le tas comme s’ils eussent été cassés. Il y en avait d’autres. Au fond, ce n’était pas très important, mais le chef cantonnier connaissait quelqu’un qui ambitionnait la « place » du père Lunettes. On n’y gagnait pas grand’chose, mais c’était fixe d’un bout à l’autre de l’année. Et puis, il faut que les vieux s’en aillent : c’est la loi. Que ne meurent-ils plus tôt !

Le chef cantonnier lui mit les deux cailloux sous les yeux.

— Qu’est-ce que tu en dis ? demanda-t-il.

Le vieux, comme un gamin pris en défaut, ne sut que répondre, balbutia des syllabes sans suite.

— On ne peut pas toujours travailler, continua le chef cantonnier. Faut se reposer. Je sais bien que tu n’es pas riche, tant s’en faut, mais la commune ne te laissera pas mourir de faim.

Le vieux ne répondit rien. S’il avait eu l’habitude de pleurer, nul doute que ses yeux ne se fussent mouillés de larmes. Eût-il même pleuré, qu’on n’eût pas pu s’en apercevoir, à cause de ses deux paires de lunettes.

— Allons ! Finis ta journée, puisqu’elle est commencée. Mais, demain, ça ne sera pas la peine de revenir.

Et le chef cantonnier s’en alla.

A midi, le vieux ne mangea pas. Il avait pourtant apporté, comme d’habitude, son pain et son fromage dans le sac de toile bise qu’il avait accroché à une branche d’arbre, mais il n’y toucha pas. Les bouchées n’auraient pas pu passer. Il rumina, jusqu’à la nuit, la même idée :

— A présent que me voilà vieux, je ne suis plus bon à rien. On ne veut plus de moi. Qu’est-ce que je vais devenir ?

A quelle porte allait-il pouvoir frapper ? Et puis jamais il n’aurait le courage d’aller chercher son pain.

Il avait soif. En arrivant chez lui il but un grand verre d’eau. Bien qu’il n’eût pas sommeil, il se coucha, parce que la nuit est faite pour que l’on dorme lorsque l’on n’a pas de soucis. Mais, jusqu’au chant du coq, il chercha de quelle façon il pourrait s’arranger. A la fin, il trouva.

Dans la matinée, les gens qui passèrent devant la maison du père Lunettes furent tout étonnés de le voir dans sa cour. Ils lui demandèrent :

— Vous ne travaillez donc pas aujourd’hui, père Lunettes ?

Ah ! si, il travaillait ! Il cassait des cailloux, non plus sur la route, mais dans sa cour ! A soixante-dix-neuf ans, il recommençait son apprentissage ! Il cassait des cailloux, méticuleusement. Lorsqu’il aurait fini, il irait chercher le chef cantonnier pour lui faire voir son travail…

LE DONJON

Lui non plus n’avait pas volé son surnom.

Pourtant nous ne songions guère à parler par antiphrase, Fèvre surtout, que ce seul mot eût fait rêver : toujours parmi les derniers à l’école, il aimait mieux le jeudi tuer des moineaux à coups de lance-pierres qu’apprendre ses leçons pour le lendemain. Mais pour donner des sobriquets il n’avait pas son pareil.

Dans notre manuel d’Histoire de France, au chapitre du Moyen-Age, une gravure représentait un château et une chaumière, avec cet intitulé :

« Le donjon et la cabane du serf. »

Si la cabane se faisait humble, le donjon, cela va sans dire, se dressait superbe sous la voûte du ciel dont il semblait être un des piliers. Fèvre regardait plus les dessins qu’il ne lisait les textes. Il avait le temps de réfléchir, de trouver des associations d’idées que nous ne soupçonnions pas.

Le père Petit n’avait pas davantage volé son nom.

Guère plus haut qu’un gamin, il n’avait qu’un soupçon de moustache. Ses favoris grisonnants, — ou plutôt ses pattes de lapin, car ils ne lui descendaient même pas à mi-joue, — était-ce de la barbe ou des cheveux ? On ne pouvait pas trop savoir. Le coiffeur seul aurait peut-être pu le dire, mais le père Petit n’était pas de ses clients. Il se faisait tailler les cheveux par sa femme : c’était, chaque fois, quatre sous d’économisés. Sans ses lourds sabots, il semblait que le vent, s’engouffrant sous sa blouse, l’eût emporté comme une plume. Il faisait penser beaucoup plus au serf et à sa cabane. C’est à cause de quoi, sans doute, Fèvre l’appela « le Donjon ».

Il avait un poste officiel qui, s’il lui valait l’aisance, l’astreignait à de multiples devoirs : le dimanche il aidait à couper et à distribuer le pain bénit, et à sonner les cloches. Aide-sacristain, aide-sonneur, il était obligé de mener de front plusieurs pensées : aussi gagnait-il cent francs par an.

Pour lui offrir cette fortune, on vint le chercher dans sa maison du Vieux-Château. Si abasourdi d’abord qu’il ne songeait pas à refuser, il accepta dès qu’il eut recouvré son sang-froid. Sobre par tempérament, et par manque d’argent économe, il n’entrait jamais dans les auberges. Pacifique, il ne blasphémait pas. De quoi se fût-il irrité ? Sa vie n’était-elle pas celle qu’il devait vivre ? Mais des hommes qui ne boivent ni ne jurent sont rares dans les petites villes, et ailleurs. Le Donjon fut jugé digne de devenir un des plus proches serviteurs de Dieu dans son église, bien qu’il habitât dans le Vieux-Château où l’on ne fait guère preuve de sentiments chrétiens. Mais il n’y a pas de sentiments qui tiennent : on se loge suivant ses ressources. Et celles du Donjon ne lui auraient permis de vivre ni sur la place, ni dans la grand’rue.

Sa maison, d’un loyer annuel de soixante-dix francs, lui suffisait. Elle avait quatre murs, parce que le vent peut venir indifféremment des quatre points cardinaux, et un toit, parce que la pluie et la neige viennent toujours d’en haut. Ni les murs ni le toit n’étaient neufs : ils perdaient celui-ci de ses tuiles, ceux-là de leur mortier. Ils résistaient de leur mieux, mais le vent s’attaquait aussi au toit, la pluie et la neige aussi aux murs. N’importe. Il s’y sentait bien chez lui, beaucoup mieux que dehors comme « les pacants », qui sont les mendiants des routes.

C’était une de ces maisons qui, sans leur horloge, leur bois de lit, leur armoire et leur arche, feraient penser aux huttes que les Gaulois se bâtissaient dans les clairières. Souvent pleines de fumée que le vent rabat à l’intérieur, il faut les voir avec leurs murs jaunis, leurs solives noircies, leurs carreaux enduits d’une poussière qui, mélangée à de l’eau, forme crasse ; surtout avec leur provision de bois entre la cheminée et l’arche : fagots entiers, avec leurs feuilles sèches, que l’on coupe à mesure sur le billot, bûches, avec leurs racines terreuses, que l’on jette telles quelles sur le feu. La serpe est là. La scie et le chevalet ne sont pas loin. Tout cela serait aussi bien à la cave ou au grenier. Mais il faudrait se déranger trop souvent. Et puis vous ne savez pas qu’ainsi le bois sèche mieux. Quant à ceux qui ne trouvent pas notre maison à leur goût, eh bien, ma foi, on ne les force pas à y entrer. Il faut, pour monter au grenier, sortir par tous les mauvais temps et dresser l’échelle lourde, quelquefois vermoulue. Un faux pas est vite fait. On a peur de glisser sur un barreau, ou qu’il se casse en deux. Pour aller à la cave, il faut sortir aussi, patauger dans la boue. Sans doute il ne manque pas d’ouvriers qui ont le souci d’être bien logés et chez qui l’on trouve, à défaut de luxe, de la propreté. Pour reluire, une armoire n’a pas besoin d’être en acajou. Les carreaux les plus ordinaires peuvent être rouges de leur teinte naturelle quand on les lave tous les matins. Mais il ne fallait pas en demander tant à ceux du Vieux-Château.

Le Donjon était satisfait de son logis comme de sa vie. Pas un roi dans son palais n’était plus heureux que lui lorsque, le nez de ses sabots dans les cendres chaudes, il écoutait gémir le vent et regardait la neige tomber. Qu’eût-il fait d’une maison propre et claire ? Il y aurait été tout dépaysé. Peut-être même n’aurait-il pas osé y entrer.


Même avant qu’il fût promu à cette double dignité d’aide-sacristain et d’aide-sonneur, il ne se créait pas d’inutiles tourments. D’autres, moins pauvres que lui, travaillaient tous les jours soit dans leurs champs, soit chez les riches. Lui, non. Il vivait à peu près comme un rentier qui, du moins, n’a pas le souci de surveiller les cours de ses valeurs. Il travaillait lorsqu’il en avait envie, beaucoup plus que lorsqu’il en avait besoin : sinon, il n’aurait pas cessé, du deux janvier à la Saint-Sylvestre. S’il allait au bois faire des fagots, c’est qu’il éprouvait le désir de respirer l’air pur. Il partait de bon matin si le temps était beau à sa convenance, avec sa serpe et son carnier. Ne se pressant pas, puisqu’il avait toute sa journée devant lui, il rencontrait beaucoup de monde, du pont des Canes à la Grange-Billon. Bonjour à l’un, bonjour à l’autre, il s’arrêtait ici un instant, là cinq minutes. Dans le bois il recherchait la compagnie des charbonniers, tournait avec eux autour des meules d’où montaient des filets de fumée grise ou bleue, suivant que la combustion était plus ou moins avancée. Avec eux il s’asseyait devant leurs huttes et les écoutait causer : on ne saurait jamais trop s’instruire. C’étaient trois, cinq fagots de moins. Mais il n’y regardait pas de si près, sachant encore que pour aboutir à la tombe on se donne toujours trop de mal.