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LES AVENTURES

D’UNE FOURMI ROUGE

ET LES

MÉMOIRES D’UN PIERROT

Bourloton.—Imprimeries réunies, B.


L’attaque d’une fourmilière.


LES AVENTURES

D’UNE

FOURMI ROUGE

ET

LES MÉMOIRES

D’UN PIERROT

PAR

H. DE LA BLANCHÈRE

ILLUSTRATIONS DE MESNEL ET DE GIACOMELLI

PARIS

THÉODORE LEFÈVRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

RUE DES POITEVINS


LES AVENTURES
D’UNE FOURMI ROUGE


I
UNE RAZZIA D’ESCLAVES.

—Il est temps de partir! Taratantara!!...

—Alerte! Taratantara!!!

La fourmilière est couverte de soldats qui brandissent au soleil leurs mandibules brillantes et acérées. C’est un va-et-vient indescriptible... Quelle belle mêlée!... Quel beau départ! Vive la guerre!...

Nous sommes au moins trois cents, tous animés du plus grand courage! Hourra!! Vive la guerre! au carnage!... au butin!!...

Mais il est temps de nous mettre en marche. Amis, à nos rangs! Taratantara!!...

Et l’armée se rassemble sur quinze, vingt de front; elle descend comme un fleuve qui s’épanche, elle quitte le monticule qui forme notre demeure et s’étend dans la plaine... La plaine, c’est un sentier formé par les hommes et qui passe à côté, en dessous de notre nid. Mais nous n’avons pas fait dix pas sur le chemin de la guerre, que nous rencontrons des éclaireurs qui ont reconnu le chemin et nous guident vers l’ennemi.

—Quel ennemi? me direz-vous.

—Quel ennemi? D’autres fourmis. Ne nous faut-il pas des esclaves? Sommes-nous donc destinées à tailler le bois, la pierre, à gâcher le mortier et donner à teter aux enfants? Nous, des guerriers de naissance!... Dieu, vous dis-je, ne l’a pas voulu. Voyez, il nous a gratifiées de mâchoires spéciales pour le combat. La longueur et l’acuité de nos mandibules en font des armes et non des outils. Vive la guerre!...

Il existe d’ailleurs de par le monde deux nations de fourmis qui sont destinées à devenir nos esclaves, à élever nos larves, à bâtir nos maisons; c’est pourquoi nous marchons à leur conquête. Il est temps que la fourmilière songe à multiplier; tous ici nous sommes frères, tous nous sommes fils de la même mère, de celle qui a fondé l’an dernier notre colonie, avec quelques fugitives échappées aux poursuites d’un faisandier, la colonie des Polyergues ou des Fourmis rouges. Mais, hélas! nous ne sommes pas assez nombreux pour résister à l’hiver, aux intempéries de l’automne; et puis il faut essaimer.

TARATANTARA!!!.....

Cette belle armée de trois cents guerriers n’est pas suffisante: il faut qu’elle se décuple. Remarquez comme nous nous ressemblons: on dirait un uniforme brillant recouvrant tous nos corps; et moi seule suis plus grande que les autres. C’est une exception; je passe pour un Hercule, et je crois que j’en suis un en effet. Cependant vous devez apercevoir quelques camarades noirs parmi nous, ce sont des mâles. Pauvres êtres qui ne vivront pas aussi longtemps que nous! Mais, comme ils sont armés comme les autres, ils viennent en expédition quand même...

EN UN CLIN D’ŒIL LES POLYERGUES EURENT ENVAHI LES AVANT-POSTES.

Attention, nous approchons de l’ennemi. L’ennemi, ce sont les Fourmis noires cendrées (Formica fusca). Nous les recherchons comme esclaves et nous allons les vaincre tout à l’heure, elles sont hors d’état de nous résister. Il en est de même des Fourmis mineuses (Formica cunicularia). Malheureusement ces dernières sont encore plus faibles que les premières.

Je sais bien que certains esprits atrabilaires trouveront—que ne trouve-t-on pas?—que, pour des guerriers éprouvés, il n’est pas brave d’attaquer des gens hors d’état de résister. Mais qu’y faire? Il faut, avant tout, prendre son bien où on le trouve. Tel est mon avis.

Et la troupe toute entière redouble d’ardeur; elle semblait voler à la surface des feuilles..., c’est qu’à ce moment apparaît la fourmilière des Noires cendrées, au milieu d’un buisson d’épine blanche. Cette fourmilière, beaucoup moins grande que celle des Polyergues assaillantes, était composée de petites bûchettes artistement entrelacées.

En un clin d’œil les Polyergues eurent envahi les avant-postes. Les Cendrées, averties par leurs éclaireurs, étaient cependant sur la défensive. Mais que faire? Chaque coup des terribles mandibules en faux abattait un membre; c’était un carnage affreux, et cependant les Cendrées se battaient bien. Elles assaillent à deux ou trois chacun de leurs envahisseurs; elles s’attachent à sa ceinture et souvent la coupent, laissant les deux tronçons du mutilé se tordre sur la terre...

Mais les Rouges pénètrent dans tous les recoins, en dépit de cette énergique défense; elles cherchent les réduits propres au pillage, c’est-à-dire les chambres d’élevage. Chaque assaillant emporte une larve blanche entre ses mâchoires et s’efforce de fuir avec son butin précieux. Les Noires cendrées ne peuvent résister; elles s’accrochent aux fauves, celles-ci les entraînent. Lassées, elles lâchent prise, le ravisseur fuit.

Taratantara!! Taratantara!!!

C’est le signal de la retraite! Vive le butin!!

Et me dressant sur mes pattes, je crie à mes camarades:

—En masse, serrez la colonne!... En retraite vers notre fourmilière!... Attention aux larves conquises!...

Et je revenais allégrement, tenant deux larves dans mes mandibules et marchant avec cela la tête haute, comme un cheval de carrosse, tandis que mes compagnons pliaient sous le faix d’une seule larve conquise.

C’EST LE SIGNAL DE LA RETRAITE! VIVE LE BUTIN!!

Cependant, j’avais une terrible estafilade à une jambe, une énorme taillade dans le dos... Bah! je ne daignais pas y faire attention. J’avais pris la tête de la colonne et marchais en avant. J’avais remarqué que deux hommes nous observaient, arrêtés à quelques pas. J’entendis l’un d’eux qui disait:

—Que vont-elles faire maintenant de ces larves qu’elles emportent? Un repas de cannibales?

—Vous êtes trop homme, répondit le plus vieux, vous croyez que tous les êtres vous ressemblent.

—Hé, hé!

—Point. Lorsqu’elles vont être revenues chez elles, leurs fourmis de ménage vont soigneusement emporter dans leurs chambres ces larves précieuses; bientôt celles-ci y naîtront en insectes parfaits de la classe ouvrière et, immédiatement, elles se chargent de tous les travaux de la maison... absolument comme elles l’eussent fait dans leurs propres demeures.

—Alors ces abominables pillardes ne savent pas travailler?...

—Vive Dieu! leur criai-je en me retournant; sommes-nous donc faites pour travailler, nous, des guerriers, comme de viles esclaves?

Mais ils ne m’entendirent pas; ils avaient les oreilles trop longues pour cela!...

—Mon cher enfant, reprit le vieux, voici le moment de vous rappeler l’expérience faite par un de mes amis. Un jour, il mit une certaine quantité de ces beaux Polyergues rouges, agresseurs si déterminés, dans une caisse de verre avec quelques larves; elles ne furent seulement pas capables d’élever ces jeunes. Bien mieux, elles ne surent même pas—cela me paraîtrait incroyable, si mon ami ne me l’avait affirmé—se nourrir elles-mêmes. De sorte qu’un grand nombre moururent de faim.

Pour continuer l’expérience, il introduisit dans la même caisse un seul individu de la famille des esclaves (F. fusca), alors que l’état des affamés n’était pas brillant. Tout allait de mal en pis; la mort était imminente...

Cette petite créature se chargea du soin de la famille entière, donna à manger aux grands dadais de fourmis amazones à demi mortes de faim, et prit soin, tout cela en même temps, des larves qui restaient, jusqu’à ce qu’elles fussent développées en insectes parfaits... Ainsi, une seule intelligence avait suffi à sauver toute cette famille vouée à la force brutale.

—Noble exemple!

—Ainsi donc les Polyergues sont incapables...

Tout le monde comprendra que je ne m’arrêtai pas à entendre des anecdotes aussi ridicules. Je laissai là les deux hommes et rentrai allégrement chez nous, contente de ma journée, et prête à recommencer le lendemain, si le grand conseil le jugeait utile...

Vraiment ces hommes sont bien étranges, qui croient que la servitude est odieuse à nos esclaves autant qu’aux leurs.

Rien n’est plus aisé, en les observant, que de se rendre compte qu’il ne faut avoir aucune compassion de nos ilotes—si l’on peut, par souvenir, les appeler ainsi;—leur sort est précisément celui pour lequel ils sont faits.

Les travaux que ces petites créatures entreprennent et conduisent chez nous ne sont point inspirés par l’arbitraire, par la crainte d’un châtiment, mais bien par l’instinct qui réside en elles. Elles travaillent précisément de la même manière et avec la même assiduité dans leur propre maison que dans celle de leurs ravisseurs, et les travaux dont elles sont chargées sont les mêmes dans un cas que dans l’autre.

En fait, elles n’ont pas connaissance—puisqu’elles ont été enlevées larves—de leur propre famille. Elles se trouvent parfaitement chez nous, et sont, à tous égards, les égales de leurs soi-disant maîtres. Bien mieux, si l’on y regarde attentivement, les réels maîtres du logis sont les esclaves, dont les actions sont bel et bien dépendantes depuis le premier jusqu’au dernier jour de leur vie. Que leur demandons-nous? De nous faire vivre et de vivre en même temps. Elles savent que sans elles la communauté aurait bientôt péri, et elles travaillent en conséquence.

En vérité, il faut avoir l’esprit aussi mal fait que l’ont les hommes pour y trouver à redire.

Ce qui doit frapper dans la manœuvre de nos compagnies conquérantes, c’est qu’elles ne rapportent jamais que des larves propres à donner des neutres. Quel besoin aurions-nous de mâles et de femelles? Aucun. Aussi, nous avons un moyen de les reconnaître... Mais ceci est inconnu des hommes et nous ne leur dirons jamais. Ce qui leur suffit, c’est de voir que les Polyergues ne se trompent jamais dans leurs expéditions successives, car une seule ne suffit pas; à mesure que la colonie augmente, il faut plus de serviteurs; on est donc obligé d’en aller conquérir à nouveau pour réparer les pertes faites par la mort et les accidents journaliers; il faut pourvoir à ce recrutement. Nous y pourvoyons.

II
ARCHITECTURE.—PLUIE CORROSIVE.

Mais il est temps, je crois, de parler un peu de moi.

Je suis grand, je suis fort, je suis courageux, je suis beau! Mes membres, élégamment et solidement attachés, ont la fermeté de l’acier, dont ils empruntent la couleur mordorée; ma taille est svelte, ma poitrine large, mes yeux vifs et mes pinces formidables.

Tous ces avantages se résument dans le surnom d’Hercule que, d’une commune voix, tout un clan m’a donné.

Les Polyergues roussâtres, les plus puissantes des fourmis de la France par leur courage dans les combats, forment un peuple composé de quatre ordres de citoyens: les mâles, les femelles, les neutres ou guerriers... et les esclaves, ouvriers conquis sur des espèces convenables.

Je suis neutre, moi, et m’en fais gloire.

Est-il une vie plus noble, plus chevaleresque que la mienne: combattre, vaincre ou mourir!

Les mâles me font pitié, malgré leurs ailes gracieuses. Comment! ils vivent plus de quatre mois pour s’envoler un beau soir et mourir au point du jour! Fi!... nous, nous vivons des années, et, tout ce temps, nous le passons à servir la patrie et la nation, à contribuer à sa grandeur, à sa puissance; à nous faire servir comme des rois... et à jouir du soleil!

Une reconnaissance malheureuse.

Les utiles femelles ont un sort terrible... terrible!... Combien je les estime beaucoup plus malheureuses que nous, malgré les ailes dont leur corps est muni dans leur jeune âge! Et cependant il est certain qu’au moins une fois dans leur vie le chemin de l’air leur est ouvert, tandis que nous, nous resterons toujours attachés au plancher des vaches!...

C’est au moment où elles deviennent adultes, ces utiles femelles, qu’elles s’élancent dans les espaces; elles y rencontrent les mâles qui tourbillonnent... et retombent sur la terre... à laquelle, désormais, elles appartiendront toujours Plus de courses folles au milieu des feuillages, plus de danse fantastique au bord de l’eau! Elles tombent... et leurs ailes aussi! à moins que nous ou des ouvrières attentives à leur recherche ne les débarrassions, en les coupant, de ces organes dont elles n’ont plus besoin désormais.

Si, par bonheur, cette femelle a été trouvée par nous, elle est emportée dans notre fourmilière et y demeure à jamais prisonnière, occupée à pondre nuit et jour, du matin au soir, du soir au matin!... Est-ce vivre, cela?... Non! mille fois non!... Vive le beau soleil, le grand air, les batailles et la liberté!...

Si une pauvre femelle tombe seule, isolée, dans un coin, la tâche immense de fonder une nouvelle colonie lui incombe. Alors, que de peines! que de soins! C’est une œuvre de géant que, seule, cette femelle va créer. Elle rencontrera une fissure en terre, une cavité naturelle: elle s’y blottira, puis, isolée, livrée à son labeur urgent—car il faut qu’elle soit, à elle-même, son esclave!—elle creusera une cellule pour les premiers œufs qu’elle pondra. Puis, il faut qu’elle soigne seule ces quelques larves et les amène à l’âge adulte, les premiers soldats qui l’aideront ou l’accompagneront...

Si elle ne réussit pas, isolée qu’elle est, la mort vient la saisir, sans secours!... Combien meurent ainsi! Sans cela, les Polyergues envahiraient la terre!

Fi des mères! je suis neutre et j’en remercie chaque jour le ciel!

Parlerai-je, maintenant, de mon caractère? Pourquoi pas? Est-il donc défendu de se montrer actif, alerte, d’aimer le nouveau, de ne jamais tenir en repos, de rôder sans cesse?... Mais non, cela est le propre des chercheurs et des grands observateurs. C’est comme cela que j’ai appris à connaître les mœurs des tribus voisines de la nôtre, à la lisière de la lande. Car il y a des fourmis de bien des espèces, comme il y en a de beaucoup de couleurs. Il y en a même de très intelligentes. Ainsi, il ne faudrait pas croire que ces pauvres fourmis noires cendrées, que nous avons si bien pillées la dernière fois, soient dénuées d’esprit. Non! elles ont beaucoup d’adresse et de talent: je serais presque disposé à accorder qu’elles en ont plus que nous... tout en constatant que c’est leur métier! Leur habitation est fort bien faite; elles élèvent non seulement étage sur étage, mais en creusent autant qu’il est besoin les uns au-dessous des autres. Je les vois renouveler ce travail chez nous; une fois un étage creusé, elles le couvrent d’une voûte d’argile molle et humide, qui, en durcissant, devient le plancher de l’étage supérieur. La seule chose qu’il leur faut, c’est de l’humidité pour pétrir leur terre: le temps sec empêche absolument tout travail.

Moi, je suis fort, c’est vrai, ce n’est pas pour rien qu’on m’appelle Hercule. Cependant, je m’étonne vraiment de la vigueur de ces petites créatures. Lorsque j’entends les hommes se vanter de leur habileté, de leur force, je ris... Si un être humain, même aidé de tous ses outils, pouvait accomplir en un jour ce qu’une simple fourmi achève sans outils, il serait l’étonnement du monde!

Voici ce que j’ai vu faire à une fourmi:

Elle commence par ouvrir et creuser un fossé dans le sol, sur environ six à sept millimètres de profondeur, pétrissant la terre qu’elle en retire en petites boulettes qu’elle place de chaque côté du fossé, de manière à former une sorte de mur. L’intérieur du fossé est fait parfaitement uni et poli, de sorte qu’une fois terminé il ressemble à une vraie tranchée de chemin de fer. Mais ce n’est pas tout; la fourmi, regardant autour d’elle, vit qu’il y avait encore tout à côté une autre ouverture de la maison à laquelle il convenait de construire une route, et immédiatement elle se mit à travailler à un second chemin semblable au premier, parallèle à lui, et les sépara l’un de l’autre par un simple mur qui avait huit à neuf millimètres de haut.

Telles étaient mes réflexions et mes études en parcourant les environs de notre lande. J’arrivai ainsi à une colonie de Fourmis brunes (Formica brunea) et, ma foi! je tombai dans une véritable admiration en les regardant travailler. Nos esclaves ne sont pas encore de cette force-là, et je compte proposer, à la prochaine assemblée générale de la nation, de pousser une expédition vers ces travailleuses et de les substituer à nos anciennes esclaves. Évidemment, nous y gagnerons, et il n’est pas plus difficile—je le suppose—d’emporter les unes que les autres.

Je n’avais jamais vu cette fourmi travailler, parce que je passais toujours par là au milieu du jour; mais, cette fois, le soir venait, j’avais perdu beaucoup de temps à examiner les brunes cendrées, une légère brume tombait, je fus tout surpris de voir une telle animation dans une fourmilière qui m’avait jusque-là semblé à peu près abandonnée.

C’est ainsi que j’ai appris que la lumière du soleil, que nous aimons tant, nous autres, incommode ces hiboux-là. Trop de pluie ne leur plaît pas non plus, parce qu’elle endommage leurs constructions savantes et compliquées. Croirait-on que leur maison a souvent plus de quarante étages? O homme! où en es-tu? toi qui avec les caves n’en peux élever dix!... et qui encore ne sais les faire que horizontaux, tandis que nos architectes les bâtissent inclinés. Et ils tiennent! et ils sont solides, sains, secs!...

Cependant ces étages ne sont point divisés en cellules régulières comme les gâteaux des abeilles, des guêpes et des frelons; ils sont formés de chambres et de galeries de formes et de dimensions tout à fait irrégulières, admirablement polies à l’intérieur, et d’environ un demi-centimètre de haut. Les murs ont un peu plus d’un millimètre d’épaisseur. Maintenant, quel est le but de ces subdivisions nombreuses? C’est de régulariser la chaleur et l’humidité dans tout le bâtiment, en vue de l’éclosion des larves. Si, par exemple, le soleil, comme aujourd’hui, n’a pas été très ardent, et si l’instinct de ces braves petites gens—car ils sont si petits auprès de nous!—les avertit que les larves ont besoin de chaleur, eh bien! ils les emportent dans les chambres de l’étage supérieur: la chaleur y est plus forte qu’en bas. De même, s’il tombe une pluie épaisse qui coule dans le sous-sol, rien n’est plus aisé que de se porter, ainsi que les larves, dans la série des chambres supérieures, où tout le monde est à l’abri de l’inondation.

ON LES EMPORTE A L’ÉTAGE SUPÉRIEUR.

Dans les jours d’été où le soleil est particulièrement brûlant, les Brunes s’assurent une température très convenable en rapportant leurs jeunes couvées aux chambres centrales, tandis que si elles ont besoin d’humidité, elles sont sûres d’en trouver autant qu’il en faut dans les parties les plus basses, où la chaleur ne pénètre jamais. Cette réserve d’humidité est des plus importantes; elles ne pourraient rien construire pendant la sécheresse, qui dure quelquefois longtemps, si elles n’avaient dans les caves cette réserve, où elles trouvent assez d’argile pour leur travail moyen de chaque jour.

Quant au mode de construction de nos cousines, je ne fais aucun doute que c’est sur lui que les hommes ont pris modèle pour apprendre à bâtir en briques. Seulement, comme ils sont trop maladroits pour savoir cimenter avec leur salive des boules comme celles qu’elles emploient, ils ont imaginé de pétrir des briques carrées, afin qu’elles s’empilent toutes seules, et de les coller avec un ciment ou un mortier artificiel. Hélas! tout s’amoindrit et se rapetisse par l’imitation.

LES MYRMIQUES FAISANT DE GRANDS BRAS.

Les fourmis brunes sont tellement habiles à confectionner ces boulettes de glaise, qu’on pourrait regarder cette fabrication comme leur occupation normale. Les briques servent non seulement à élever les murs, en les plaquant avec les pieds de devant, mais encore à bâtir les voûtes ou plafonds. Cela semble une œuvre difficile, presque impossible sans échafaudages: les hommes ne le feraient pas! Or les Brunes bâtissent des plafonds en voûte de cinq centimètres de diamètre, avec une certitude absolue.

Ce qui prouve bien que nous sommes bien les plus habiles constructeurs du monde, c’est que nous savons tirer parti de tout. Lorsqu’un homme veut bâtir une maison, il fait un trou et élève dedans sa fourmilière, à matériaux neufs. Nous, nous employons tout ce qui se trouve sous la main: une, deux, dix poutres sont mises à profit; la pente du terrain est employée pour tirer les eaux, que sais-je? tout sert à nos habiles architectes.

PESTE SOIT DE CES ARTILLEURS DU FEU GRÉGEOIS!.....

En rentrant, sous les derniers rayons du soleil, je passais près d’une colonie de fourmis dont la couleur se rapprochait de la nôtre. C’étaient des fourmis jaunes (Formica flava), qui me parurent être aussi d’excellentes mineuses. La fourmilière, peu apparente au dehors, s’enfonçait sous une énorme pierre, et je ne fus pas peu surpris de voir que cette espèce est sociable. Quelle singulière idée, comme si on n’était pas bien mieux tout seul chez soi!

Pas du tout! à côté de la Jaune, je reconnus le nid de la Myrmica scabrinodis, une belle fourmi qui ne m’était pas si familière que l’autre.

Je voulus m’en approcher, d’autant plus que j’avais cru apercevoir, dans une des chambres, par la porte d’une avenue, un animal brun luisant, couvert d’une carapace, et que deux Myrmiques semblaient soigner, comme nous nos larves en éducation...

Mais comme j’étais trop près, sans doute, des fortifications, une dizaine de Myrmiques vinrent au-devant de moi, d’un air menaçant, et ouvrirent les mandibules en faisant de grands bras... Comme je n’ai pas peur, je m’acculai à un rocher et me mis sur la défensive; mais ces enragées, arrivées à quelques pas, se tournèrent vers moi et par leur abdomen m’envoyèrent une bordée d’acide, une pluie corrosive... Quelques gouttes seules m’atteignirent, mais me brûlèrent tellement que, sans essayer de riposter en les mettant à portée de mes mandibules, qui les auraient coupées en deux, je pris mes jambes à mon cou... et cours encore!

Peste soit de ces artilleurs du feu grégeois!...

III
DÉTAILS D’INTÉRIEUR.

Hélas! hélas! je m’aperçois que je roule d’inconnu en inconnu et que, après avoir expliqué qui nous sommes, nous, une des grandes nations parmi les fourmis, il me faut maintenant expliquer ce qu’est une expédition de vaches. Cette explication est d’autant plus nécessaire, qu’il y a vaches et vaches, et que nous savons varier nos ressources en réduisant en domesticité un beaucoup plus grand nombre d’animaux différents qu’on ne s’en est longtemps douté; par conséquent, chaque clan formicien a ses raisons particulières pour rechercher telle vache et négliger telle autre.

A quoi bon les intrus dans la fourmilière? dira-t-on. Ne pouvez-vous pas trouver plus facilement au dehors, et en mille endroits différents, le produit que vous demandez aux animaux confinés chez vous? Cela semble évident, car les vaches que vous captivez naissent sauvages et vivent sauvages avant de subir votre réclusion.

Pour comprendre tout cela, il est indispensable de descendre dans notre fourmilière et d’assister aux scènes de notre vie de famille. Quant à moi, elles me sont encore très familières, car il n’y a pas longtemps, je puis l’avouer, que je suis sorti de page. Malgré ma taille et le surnom que m’ont attiré mes exploits, il n’y a pas encore deux ans que j’ai déchiré ma première enveloppe entre les bras des Polyergues qui me soignaient.

Oh! bonnes nourrices! quelle inépuisable complaisance vous m’avez montrée! quelle patience vous avez prodiguée autour de mon enfance souvent maussade et grincheuse! Combien je sens aujourd’hui ce que vous avez fait pour votre jeune frère!

C’est maintenant que je sais ce que coûte de soins une fourmi naissante! Et bientôt mon tour va venir de montrer aux larves nées d’hier le même dévouement dont on a accompagné mes premiers pas. Tel est le seul moyen que j’aie d’en témoigner ma reconnaissance.

Les soins que les ouvrières donnent aux larves ne consistent pas seulement à leur procurer une température convenable et une nourriture appropriée, mais différente, selon la classe à laquelle elles appartiennent; bien d’autres soucis nous incombent. D’abord, il nous faut les entretenir dans la plus extrême propreté. Les enfants sont partout les mêmes!... Avec nos palpes, nous savons les nettoyer parfaitement, et nos larves n’ont jamais le plus petit grain de poussière sur le corps!

LES ENFANTS SONT PARTOUT LES MÊMES.

Lorsque les larves naissent, il y a déjà un long travail de fait, car les soins commencent à la naissance des œufs. Dès que la femelle a pondu, nous autres ouvrières prenons ces œufs un à un et nous les emportons dans des salles spacieuses qui leur sont réservées. Nous n’avons pas à les couver, loin de là; mais nous avons à les maintenir dans un état constant de chaleur et d’humidité; c’est bien plus difficile: car nous devons tenir compte à chaque instant des variations que le jour, la nuit, le soleil, la pluie, le vent produisent autour de nous. On pourrait dire que nous leur faisons subir une véritable incubation à l’air libre. Nous les transportons souvent, plusieurs fois dans un même jour, d’un étage à l’autre de l’habitation.

LES ŒUFS AUGMENTENT DE VOLUME.

Tandis que nous leur prodiguons nos soins, les œufs augmentent de volume d’une manière notable, nous les faisons passer de temps à autre entre nos mandibules et nous les enduisons ainsi d’un liquide sucré que nous dégorgeons et qui, absorbé par l’œuf, profite à l’embryon que celui-ci renferme. Ces soins durent au moins quinze jours: les œufs sont nombreux et nous avons beaucoup de mal! Mais la récompense ne se fait pas attendre. La larve brise la coquille de son œuf et sort, transparente comme un verre, mais incapable de se mouvoir. Elle ressemble aux maillots que les hommes font avec leurs enfants et pour lesquels ils ont certainement pris modèle sur les fourmis. Chez les uns comme chez les autres, on distingue une tête et les segments du corps, mais aucun vestige de pattes, de membres ou d’appendices articulés.

Mais le soleil vient de se lever sur notre vallée... Bonne chance pour les fourmis!...

Les coteaux qui forment l’enceinte de cette vallée, dorés par la lumière, resplendissent, montrant chaque détail des maisonnettes disséminées à leur base, découpant chaque arbre, chaque haie qui en couvre les hauteurs. Au fond s’étend, calme et profonde, une mer de brume blanche et épaisse de laquelle surgit, de place en place, comme un écueil isolé, la tête d’un grand arbre.

Brrr!... qu’il fait froid!... Mais, bien lentement, à mesure qu’augmente la chaleur, la brume oscille et roule en longues vagues moutonneuses; elle ressemble à une mer de laine blanche... peu à peu, insensiblement, sans qu’on en ait conscience, elle s’évanouit, devient transparente et disparaît, enlevée, invisible désormais, au plus haut de l’air.

Ah! la belle chose qu’un matin! espérance et joie.

Peu à peu, le soleil monte dans le ciel, la chaleur croît, le sang circule dans nos membres.

Allez, nuages sombres qui passez sur le soleil!... Remontez, ô brouillard blanchâtre qui paralysez les fourmis!... Soyez maudits!... Ne pourriez-vous arroser la terre sans suspendre partout ces énormes gouttes, vraies embûches tendues devant chacun de nos pas?... Arrivez, beau soleil, notre vie à tous; resplendissez et apportez-nous la vigueur, la force et la gaieté!...

Toute frileuse, je m’étais posée sur une roche voisine de notre fourmilière, et je me trouvais là bien en vue du soleil, qui me séchait de ses rayons bienfaisants, lorsque les voix de la nature, comme disent les poètes, se réveillèrent autour de moi... Oh! je les hais et je les crains, ces voix de la nature!... Elles se présentent à nous sous la forme d’oiseaux qui nous poursuivent presque tous et nous dévorent en toute circonstance! Or, j’ai beaucoup réfléchi à cela, et je suis convaincue que Dieu n’a certainement donné à ces oiseaux leur voix perçante que pour nous avertir. Par exemple, le plus terrible ennemi de notre race, le pic-vert, ne quitte jamais un arbre sans glapir d’une voix qui s’entend à travers toute la campagne. C’est le signal!... Pour nous cela signifie:

—Cachez-vous! C’est le pic-vert qui part en guerre! Il quitte un arbre pour voler sur un autre!...

De même la mésange, aussi dangereuse, quoique plus petite. Voyez-la avec ses compagnes dans un arbre, parmi les buissons, elle pipite sans cesse, et comme elle ne marche jamais seule, nous sommes averties à temps par le bon Dieu, qui veut que toutes ses créatures vivent et prospèrent en ce monde! Ah! j’ai bien remarqué tout cela; et quand j’entends les hommes dire que les oiseaux sont créés pour animer les campagnes, je hausse les épaules. On n’est pas plus naïf que cela!... Tout prouve que les oiseaux n’ont été créés que pour faire la guerre aux fourmis!

Mon Dieu! que d’ennemis vous nous avez suscités!

LES INVALIDES.

Mais le temps a marché et, sur l’appel des surveillants en chefs, je descends précipitamment de mon rocher et vais rejoindre mes camarades sur la fourmilière.

En peu d’instants, toutes les issues sont encombrées de fourmis qui se pressent vers le dehors; les larves sont apportées en même temps par des ouvrières pour être placées au sommet de la fourmilière et y ressentir la chaleur du soleil. Les larves des femelles, plus grosses que celles des mâles et des neutres, sont transportées avec plus de difficulté à travers les passages étroits de l’habitation. Mais on redouble d’efforts, on s’y met à plusieurs, on parvient toujours à les faire passer et à les déposer auprès des autres à l’endroit convenable.

Cette besogne faite, il ne nous est point interdit de demeurer quelques instants réunies en groupe à la surface de la fourmilière, soit pour causer avec les invalides et nous réchauffer comme eux au soleil, avant qu’ils rentrent à l’infirmerie, soit pour nous reposer du rude labeur que nous venons d’accomplir. Mais notre tâche n’est pas finie: nous ne pouvons laisser longtemps les larves exposées à une chaleur directe aussi forte. Il faut les retirer pour les rapporter dans des loges peu profondes, où arrive jusqu’à elles une chaleur suffisante. On les descend ainsi à mesure que le soleil monte. Si la pluie vient, on les emporte au fin fond de la maison, dans des caves bien sèches, où la température est constante.

Lorsque le moment de nourrir les larves écloses est venu, chaque fourmi adulte s’approche de l’une des nouvelles et lui donne la nourriture qui lui convient. Il ne m’est malheureusement pas permis de dévoiler ici si chaque nourrice prépare une substance particulière, comme savent le faire les guêpes et les abeilles; tout ce que je puis dire, c’est que ces nourrices dégorgent des fluides qu’elles préparent dans leur estomac et qu’elles déposent dans la bouche même des jeunes, en écartant les mandibules de ceux-ci avec les leurs.

—Quels sont ces fluides? me demandera-t-on. Et encore: où les ouvrières puisent-elles la matière de cette sécrétion?... et puis?...

Franchement, nous n’en savons rien nous-mêmes. Nous préparons, d’une certaine façon, la nourriture pour chaque caste de larves, selon une habitude tellement naturelle à notre organisation, que tout le monde, chez nous, sait l’employer. Il me semble que les matériaux en sont fournis à nos organes par les objets qui nous servent de nourriture. Or, il y a peu d’animaux, à ce que je crois, plus franchement omnivores que la fourmi.

Cette qualité rend impossible d’expliquer ce que mangent et ne mangent pas mes pareilles, mais elle ne nous défend pas de dévoiler notre préférence. Nous aimons le sucre et tout ce qui est sucré.

Pauvres fourmis que nous sommes! Ce goût si innocent est souvent cause de notre perte! C’est un grand malheur que l’homme ait le même goût; lui, prépare du sucre pour satisfaire sa passion; nous, nous sommes attirées... invinciblement! et nous mourons sans murmurer, mais non sans nous défendre.

IV
LES VACHES DE LA MÈRE ANILLE.

Nous aimons donc le sucre, l’aveu est fait! mais nos jeunes élèves l’aiment autant et plus que nous! Il faut y pourvoir!

A défaut de sucre, ils ont besoin—ceci est plus respectable—d’une nourriture douce et sucrée. Il faut y pourvoir!

Tel est le but atteint par nos troupeaux.

Telle est l’origine des expéditions de vaches.

En ce moment, l’automne, qui s’avance à grands pas, nous invite à nous pourvoir pour l’hiver des bestiaux nécessaires: nous allons partir en expédition, je le sens; mais, auparavant, il faut que je décrive le pays où nous pouvions les trouver et celui où nous avions notre demeure.

La lande est là, devant cette demeure, étendant au loin son manteau de fougères brûlées et de bruyères dont les fleurs violettes et rosées sont en partie passées. Maigre et inhospitalier tapis s’il en fut jamais, car la trame en est faite d’ajoncs nains dont les tiges, drues et couchées, tressent de rudes épines que ne leur font point pardonner quelques bouquets épars de fleurettes d’or. Pour nous, ces épines sont inoffensives; nous sommes si adroites et si sveltes, que nous passons entre elles sans jamais nous heurter à leur pointe aiguë. Mais que de malédictions j’ai entendues des hommes et des animaux qui passaient parmi elles!

Au lieu de maudire nos ajoncs, nous les regardions comme une admirable défense naturelle, véritables chevaux de frise gardant, au couchant, notre fourmilière. Jamais je n’ai trouvé, d’ailleurs, dans mes courses lointaines, logis mieux placé et mieux entendu!

Cette construction était le chef-d’œuvre d’une de nos grand’mères, reine du plus haut mérite.

Assise sur la lisière extrême d’un taillis, en pente au soleil couchant, notre fourmilière était défendue de ce côté par la lande épineuse, à perte de vue, et derrière, au levant et au nord, par le taillis aux épais fourrés d’épines et de ronces qui nous garantissaient de la brise d’automne et des frimas d’hiver lorsque les feuilles étaient tombées. Vrai paradis; pas un rayon de soleil n’adoucissait la température sans venir caresser notre toit de chaume et de brindilles hachées.

Non loin de la fourmilière s’étendait un champ de fèves et dans la haie poussaient des rosiers sauvages aux longues branches courbées et traînantes. Toutes ces plantes, rosiers ou fèves, étaient couvertes de pucerons: les uns noirs, les autres verts, les autres jaunes. Oh la bonne aubaine!

Et voilà nos fourmis qui montent et qui descendent le long des tiges, elles harcèlent les pucerons attablés à sucer, avec leur trompe recourbée, la sève de ces plantes; elles les excitent de leurs antennes et de leurs palpes pour les forcer à dégorger, par les cornicules qui terminent leur abdomen, les gouttelettes de liquide sucré. Peu à peu, les gouttelettes apparaissent, les fourmis les boivent et passent à la traite d’une autre vache.

Pas de crainte à avoir que le troupeau s’égare. Le puceron est immeuble par état. Une fois né, il cherche le dessous des feuilles ou des branches pour être à l’abri du soleil ou de la pluie, puis il enfonce dans l’écorce, ou parenchyme, sa trompe longue et recourbée le long de son corps; alors il reste immobile, pompant la sève. Ces sucs s’assimilent très aisément, paraît-il, en passant dans un intestin de la plus grande simplicité, si simple même qu’il offre cette anomalie, chez ce seul insecte, de n’avoir aucun appareil biliaire. C’est peut-être pour cela que le puceron rend une sécrétion sucrée par les deux tubes qui se voient sur son abdomen.

OH LA BONNE AUBAINE!

Quoi qu’il en soit, ces troupeaux ne fuient jamais; on voit, de temps à autre, un puceron lever une jambe, puis celle d’à côté, puis les autres; il remue de temps en temps une antenne, mais c’est tout. Il est cloué par sa trompe!...

On parlait vaguement, dans la république polyergique, d’une grande expédition à diriger, avant l’hiver, contre des fourmis voisines qui savent emporter, élever et nourrir d’admirables insectes, vaches excellentes, qu’elles conservent dans leur fourmilière, sans jamais leur permettre d’en franchir le seuil. On disait qu’il y avait non seulement des pucerons de race, mais d’autres insectes, tels que des Coléoptères, des Hémiptères, que sais-je? Mais—il y a toujours un mais entre nos désirs et le bien du voisin!—mais certaines de nos compagnes, plus âgées et plus expérimentées, ne nous cachent pas que l’expédition est lointaine, dangereuse et meurtrière, parce que ces populations-là ont bec et ongles, même aiguillon empoisonné, et savent s’en servir avec acharnement pour défendre leurs précieux troupeaux.

Il faudra livrer de terribles combats, et beaucoup déjà, dans semblables rencontres, sont restés sur le champ de bataille. Hum!... mes récents exploits à la conquête des esclaves me désignent certainement à faire partie de cette expédition. Ne vaudrait-il pas mieux devancer l’appel?

Si nous essayions de nous renseigner?... Personne ne peut trouver mauvais que je m’informe où il faut aller pour le bien général de la chose publique.

Je me dirigeai immédiatement vers les gardiennes de la mère pondeuse, les plus vieilles fourmis de la fourmilière et les plus expérimentées.

—Mère Anille, dites-moi? on veut donc aller chasser aux vaches?

—Oui, mon enfant.

—Ah!... eh bien!... vieille mère, qu’est-ce que c’est que cela? Est-ce qu’il y en a beaucoup?

—Jour de Dieu, mon enfant! s’il y en a... Les hommes prétendent qu’ils connaissent plus de trois cents espèces, rien que de Coléoptères qui vivent chez nous ou chez nos cousins!... On en connaît aussi parmi les Orthoptères, parmi les Homoptères...

—Tu peux te taire, ça m’est égal! On m’a dit que les staphylins formaient un excellent bétail, donnant un sucre exquis par une saillie à poils soyeux qu’ils ont sur l’abdomen.

—On a eu raison de te dire cela, mon fils. On appelle ces insectes-là des Myrmédonies, et ils ont des cousins appelés Loméchuses, qui fournissent une délicieuse liqueur. Ce sont les Myrmiques à aiguillons qui conservent ces précieux bestiaux qu’elles savent capturer. Aussi vivent-elles dans l’abondance et les festins continuels. Mais il y aura un rude combat à livrer!

—Ah!...

—Certes, mon fils. Il vaut mieux nous procurer des Loméchuses, ce sont là de vrais animaux domestiques, à la bonne heure!

—Et pourquoi cela, mère Anille?

—Mon enfant, c’est que ces animaux-là ne savent pas manger seuls; par conséquent, ne se sauveront guère de chez nous. Si cette fantaisie leur prenait un jour, grâce à leurs ailes, eh bien, nous les laisserions aller. L’impossibilité où ils sont de manger nous les ramènerait forcément...

—Bravo!... et comment sont-elles?

—Noires, larges, épaisses; un peu plus longues que nous. Elles ont de gros yeux saillants, l’abdomen grand et lourd, cependant très mobile, qu’elles portent dressé en marchant. Lorsque vous en aurez récolté, elles viendront vous palper la tête avec leurs antennes et la frapper de petits coups. Cela voudra dire qu’elles ont faim. Vous leur dégorgerez de la nourriture comme vous le faites pour nos jeunes. Alors, vous les verrez étendre leur large abdomen qu’elles portent habituellement, même à l’intérieur de la fourmilière, relevé sur leur dos, et vous pourrez lécher et presser entre vos mandibules leurs poils mis ainsi à découvert. Vous y trouverez une succulente sécrétion.

—Et comment, mère Anille, prend-on ces bonnes bêtes-là?

—Mon ami, on les pousse, on les porte à cinq ou six, on les fait entrer ainsi dans la fourmilière, sans leur faire de mal.

—Convenu!... Et où les trouve-t-on?

—Ah! c’est le plus difficile. Cependant, cherchez bien, j’en ai entendu voler ces jours-ci, vers le soir, aux environs de notre maison. Elles aiment, d’ailleurs, notre nation et aussi celle des Fourmis Rouge et Jaune (Formica rubra et Formica rufa). Vous en trouverez peut-être dans le taillis, aux environs des champignons en décomposition, près des vieux bois pourris, sous les mousses: c’est là qu’elles se métamorphosent et arrivent à l’état parfait. Cherchez!

—Mère Anille! vous m’ouvrez les yeux!

—Pourquoi, mon ami?

—C’était donc cela!... maladroit que je suis! voici ce que j’ai vu... à notre dernière expédition chez les Noires cendrées pour l’enlèvement des esclaves: j’ai aperçu des ouvrières qui, averties de notre approche par leurs sentinelles, fuyaient, emportant des paquets noirs dans leurs mandibules...

—C’étaient leurs Clavigères qu’elles mettaient en lieu sûr, mon enfant! Ce sont les meilleurs bestiaux que puisse trouver une fourmi. Ah! lorsque vous en aurez récolté une quantité suffisante, notre dessert sera assuré pour tout l’hiver.

—Ainsi, j’ai bien pu manquer une telle occasion! Malheur, trois fois malheur!... Mais nous recommencerons!

—Recommencez, mes enfants, je ne demande pas mieux. Vous trouverez les Clavigères chez la fourmi Noire, la Jaune, la Rouge et chez les Myrmiques des souches (Myrmica cespitum). Dame! ils ne sont pas gros! à peu près, vis-à-vis des fourmis, ce que sont les moutons vis-à-vis des hommes. Ils sont roux-bruns ou noirs, marchent lentement et font le mort si on les tourmente, ce qui vous permettra de les saisir et de les enlever facilement. Quoique dépourvus d’yeux...

—Ils sont aveugles?...

—Je n’ose l’affirmer, car ils savent fort bien se diriger et éviter les obstacles, à la façon des chauves-souris, volant sans jamais se heurter, dans les grottes les plus obscures, soit par un tact exquis, soit par une impression lumineuse perçue à travers un mince tégument. La petite bouche des Clavigères ne peut prendre qu’une nourriture liquide: ils ne savent pas manger seuls et se promènent dans la fourmilière sans pouvoir goûter aux provisions. Ils te rencontreront, toi et tes camarades, lorsque tu seras repu, et ils sauront se servir, aussi bien que toi, de leurs antennes en massue pour te demander à manger. Tu n’auras qu’à ouvrir la bouche et le Clavigère humera une goutte liquide que tu lui amèneras entre tes mandibules.

—Et puis?...

—Service pour service, mon enfant. Tu lècheras aussitôt les poils des élytres du Clavigère, tu les presseras légèrement entre tes grandes mandibules, et tu aspireras une liqueur délicieuse.

—Tous sont bons à prendre?

—Tous! Tu trouveras le Longicorne chez la fourmi Noire, et le Faveolatus chez la Rouge. Tous deux s’apprivoisent également bien chez nous.

—En voilà assez, mère Anille; j’ai mon projet! merci.

Je retournai en toute hâte vers mes compagnons et leur expliquai ce que nous devions faire. Il nous fallait, à tout prix, des Clavigères, des Myrmédonies et des Loméchuses.

—Sus!... aux autres fourmis!... Sus!... avant tout, aux Noires cendrées, qui nous ont volé nos Clavigères!

Ce fut une fête dans la république que l’annonce d’une expédition semblable. On allait donc posséder un troupeau de friandises pour passer gaiement l’hiver, car nul ne doutait du succès.

Je réunis mes compagnons en un conciliabule secret:

—Que personne ne sorte! qu’aucune démonstration intempestive ne donne l’éveil aux espions que les Noires cendrées et les Rougeâtres peuvent avoir envoyé rôder aux environs! Nous n’avons qu’une très médiocre réputation comme bons voisins; montrons que, malgré leur lâche espionnage, nous savons nous dérober à leurs yeux lorsqu’il le faut. A la dernière razzia des esclaves, nous avons été vendus: les Noires-cendrées ont emporté les Clavigères qui nous appartenaient!... Cela crie vengeance!...

—Oui! oui! à mort les Noires cendrées!

—Bien, mes amis! j’aime à vous voir animés de ces sentiments de justice... Un procédé semblable au leur ne mérite point de ménagements.

—Marchons! marchons!

L’ÉTABLE AUX VACHES.

—Un instant! marchons... En colonne, c’est le moyen d’être découverts, vendus, trahis encore! et de ne point avoir de Clavigères. Voici mon plan d’attaque. Nous allons sortir un à un, nous séparer immédiatement. Chacun décrira un circuit aussi long qu’il sera nécessaire pour arriver, avec un compagnon tout au plus, près des éclaireurs ou des sentinelles. Chacun de ceux-là sera mis à mort, silencieusement et sans merci! Cela est nécessaire, songez-y bien! Si un seul échappe, adieu les bonnes vaches à sucre! Et maintenant, prudence et décision!... La colonne vous suivra, lentement, à deux heures de distance.

Nous partîmes en silence, un à un.

Toutes les sentinelles furent tuées! Une heure après, la cité des Noires cendrées était en notre pouvoir. Tout fut pillé, tout fut enlevé: quarante Clavigères tombèrent entre nos mains, j’en rapportai deux pour ma part! Plus de deux cents esclaves vinrent remplir nos magasins.

Ce fut une magnifique razzia: nous rachetâmes cependant par cinquante-deux camarades morts et autant de blessés. Mais qu’y faire? on ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs!

La mère Anille fut enchantée. Désormais elle avait, comme autrefois, au bon temps, des vaches à soigner.

V
MORT DE MON FRÈRE.—JE ME SAUVE.

Depuis quelques jours nos esclaves, en creusant au fond des caves de notre fourmilière pour les agrandir, avaient rencontré un amas de matières bizarres. C’était comme un amas de tissus épais; s’il eût été fait en soie, en laine ou en lin, nous en eussions tiré parti en le déchiquetant et en le mangeant; mais il était composé évidemment d’une fibre étrangère à nos pays, fort dure, et présentant un goût diabolique.

En présence de cet amas, toutes les esclaves tinrent conseil. Personne ne savait ce que ce pouvait être. Il est vrai que toutes étaient fort jeunes et manquaient d’expérience; aussi, quand une des plus fortes têtes des Polyergues demanda si cette couche particulière de matière ne se trouvait pas dans toutes les fourmilières, personne ne put lui répondre avec certitude, et il fut décidé, séance tenante, qu’on détacherait une fourmi sûre et de grande intelligence pour aller s’informer de cela.

Je fus choisie, et je crois que l’on ne pouvait mieux choisir. On m’adjoignit un de mes frères comme aide de camp, et voilà comment, à peine rentrée d’une expédition, il me fallut en recommencer une autre. En attendant, il fut décidé que les morceaux de tissus gênant les travaux souterrains seraient découpés, portés au dehors et jetés aux résidus sans emploi.

Ainsi fut fait, malgré la répugnance que les esclaves éprouvaient à couper cette matière qui possédait un goût horrible. Mais que ne peuvent le courage, la patience et l’abnégation des bons citoyens!

Nous cheminions donc de compagnie, mon frère et moi, passant avec précaution, aussi près que possible, des fourmilières du canton; mais pas assez près cependant pour motiver des attaques et des assauts des colonies, qui ne sont pas toujours de bonne humeur.

Tout en causant, nous traversions une grande plaine sablonneuse, absolument nue. Au-dessus de nos têtes, à d’énormes hauteurs, s’étendaient les branches épaisses de plusieurs arbres qui empêchaient depuis bien des années l’eau du ciel de tomber sur le sol et de le raffermir. Aussi, enfoncions-nous jusqu’au genou dans cette terre semblable à de la cendre, et étions-nous exténués de fatigue.

Nous avancions cependant avec courage, car il fallait sortir de ce mauvais pas, et nous nous dirigions vers un endroit qui semblait libre et dont les alentours étaient comme barrés par des collines abruptes, des racines colossales et des herbes entrelacées.

—Vois, dis-je à mon frère, cela ressemble à un défilé dans les montagnes Noires!

—C’est vrai! Heureusement, le sol est uni à perte de vue.

A peine mon frère avait-il terminé ces paroles, que nous arrivions au défilé; mais, là, un spectacle inattendu nous était réservé. Au lieu de continuer à perte de vue devant nous, comme un tapis de cendres, ainsi que nous le supposions, le sol s’enfonçait brusquement en un entonnoir immense... Rien que des parois abruptes, glissantes, d’aspect peu rassurant...

Nous nous arrêtâmes sur le bord, nous retenant à grand’peine, tant le terrain était mauvais...

—Qu’allons-nous faire? me dit mon frère. Nous ne pouvons pas descendre dans cet entonnoir; outre que le sol est impraticable pour la descente, nous le trouverions encore bien pire pour la remonte.

—Cherchons un passage entre le précipice et le rocher...

—Soit! Toi, reste là et attends-moi...

—Sois prudent!...

Le malheureux partit avec toute la circonspection nécessaire en cette difficile occurrence... Tout alla bien d’abord; le sol était plus compact qu’on ne l’avait supposé au premier coup d’œil, et je me disposais à le suivre; mais arrivé à peu près à moitié route, c’est-à-dire à l’endroit le plus étroit, voilà que son pied heurte un grain de terre qui roule rapide au fond du gouffre... O prodige! ô terreur! soudain, le fond du précipice semble s’animer; une éruption de cendre et de sable s’en élève, retombant sur mon brave compagnon comme une averse pressée...

SOUDAIN LE FOND DU PRÉCIPICE SEMBLE S’ANIMER.....

Moi-même je reçois quelques éclaboussures et je rétrograde sous leur impression; mais mon frère, aveuglé, terrifié, meurtri par ces matériaux qui pleuvent sur sa tête, hésite, chancelle... Il fait des efforts effrayants pour se retenir... puis il roule au milieu des pierres et du sable jusqu’au fond du volcan...

Horreur!... Tout en bas, dans le gouffre, je vois deux énormes pinces pointues, tranchantes, acérées, sortir du sable, s’ouvrir et, saisissant mon frère infortuné, se dédoubler, le couper et le découper, lui suçant le sang en un clin d’œil et rejetant sa carapace vide au dehors...

Un souvenir horrible me revient à la pensée des histoires racontées à la veillée quand j’étais petit...—le fourmilion!!!...

C’était lui, en effet, qui achevait de dévorer mon pauvre frère.

Il s’agissait pour moi de lui échapper au plus tôt. Quoique je susse qu’il n’était pas ingambe, je le craignais instinctivement autant qu’il mérite de l’être, et je m’efforçai immédiatement de sortir du danger dans lequel je me trouvais. M’éloigner n’était pas facile, enfoncé comme je l’étais dans le sable mobile.

Cependant j’agis avec précaution, je rampai à rebours, et, malgré les projectiles qu’il m’envoya, je pus gagner un terrain moins dangereux et où ma fuite pût s’accélérer.

En m’éloignant je vis au pied d’un arbuste le cadavre d’une malheureuse fourmi, victime comme mon pauvre frère du terrible animal.

Je l’avoue, je retournai droit à la fourmilière, autant pour prendre un repos dont j’avais grand besoin que pour prémunir mes frères contre les dangers du défilé que j’avais reconnu. Là, je pris des renseignements sur notre terrible ennemi.

Tout ce que j’en avais entendu raconter jusque-là m’avait semblé si incroyable, que je n’y avais attaché qu’un intérêt très secondaire, comme à des contes de bonnes femmes; mais maintenant!...

Or une de mes compagnes m’affirma qu’elle avait vu, du haut d’un brin d’herbe, le fourmilion se métamorphoser en une sorte de Libellule, de Demoiselle d’une grande élégance de forme, et douée d’ailes de gaze transparente sur lesquelles elle partit au travers des airs... Le fourmilion s’était enveloppé dans un cocon arrondi au fond de son trou. Soudain, il découpa un trou sur le côté et sortit son corps à moitié par cette ouverture. La peau de la chrysalide se fendit alors, et l’insecte parfait en sortit. A peine eut-il fait sa première aspiration d’air, que son abdomen, qui naguère était court pour entrer dans le cocon, s’étendit, se gonfla et s’allongea d’au moins trois ou quatre fois sa longueur. Ses antennes se déroulèrent toutes seules, comme les ailes... Ma compagne vit tout cela pleine d’étonnement et sans oser bouger.

JE VIS LE CADAVRE D’UNE MALHEUREUSE FOURMI.

Le fourmilion est avant tout carnassier. Il nous a voué, à nous, une haine à mort, ainsi qu’aux autres insectes les plus agiles, tandis que lui est cul-de-jatte! Aussi est-t-il absolument incapable de chasser noblement sa proie comme nous: il lui faut une lâche embuscade! Où se cache-t-il, sinon dans le sable, pour y ensevelir son vilain corps qui ressemble à une hideuse araignée de jardin! Si faibles sont ses pattes, qu’à peine il peut marcher, il se traîne...

J’appris ainsi beaucoup de particularités sur le monstre, et j’en vins à me familiariser avec l’idée de le revoir: je n’en avais même presque plus peur; aussi je résolus de retourner à la plaine des sables, d’arriver par un détour en suivant le haut des collines boisées, et de me placer assez près, de là-haut, pour l’observer à l’abri et sans danger.

Je partis donc, malgré les remontrances de mes compagnons; mon caractère décidé et aventureux se dessinait déjà. Hélas! où devait-il bientôt me conduire? Mais nul ne peut fuir sa destinée!...

Mon projet était bon; j’avoue que les difficultés furent grandes pour le mettre à exécution, parce que les chemins n’étaient nullement frayés sur les montagnes, et je courus beaucoup de dangers à traverser ces forêts vierges. Cependant à cœur vaillant rien d’impossible..., c’est ma devise. Du haut d’une roche, je cherchai le théâtre du fatal événement qui avait terminé la vie de mon frère...

Plus d’entonnoir! A sa place, un bouleversement complet: des terres éboulées, un chaos en miniature... Mon noble frère avait lutté jusqu’à la fin, faisant crouler le sable sous ses pieds, s’attachant à chaque aspérité... Le fourmilion avait abandonné un travail aussi compromis, et reportant son embuscade un peu plus loin dans le même défilé, était en train de creuser son entonnoir. Je le vis travailler, et chaque fois il repoussait la terre dans l’ancien trou, qui ainsi se comblait grossièrement, peu à peu, de façon à ne pas interrompre le chemin d’arrivée par ce côté-là.

Le fourmilion commença alors, devant moi, à tracer son entonnoir. Il aplatit d’abord son abdomen comme un soc de charrue; puis, rampant à reculons dans une direction circulaire, il traça une tranchée peu profonde, mais qui marquait un cercle de cinq centimètres au moins de diamètre. Comment parvient-il à tracer ce sillon en cercle régulier, à tâtons, puisqu’il marche à reculons?... C’est un vrai miracle... Une fois le premier cercle fait, les autres ne sont plus rien; c’est comme le laboureur qui suit son premier sillon. Toujours est-il que l’affreuse bête reprend un second cercle en dedans du premier, chassant toujours le sable avec sa tête et le lançant en dehors de la limite de sa tranchée.

J’étais émerveillé, et je demeurais attentif et immobile, assistant à ces manœuvres nouvelles pour moi, et me demandant qui avait pu dire au premier fourmilion: Tu feras comme cela!... Pendant ce temps, l’ouvrage avançait; les cercles, de plus en plus petits, devenaient plus profonds, le sable s’en allait en gerbe au delà des limites, et, tout à coup, je vis le fourmilion se cacher au fond du trou, dans le sable, et demeurer immobile. C’est pour cela que nous n’avions rien vu de suspect en approchant du piège où mon pauvre frère avait trouvé la mort!

Cependant, si nous avions été moins inexpérimentés, nous y aurions regardé avec plus de soin, et nous aurions aperçu, au fond, les pointes aiguës des mandibules largement ouvertes de la bête!...

J’avais perdu beaucoup de temps à mon observation, aussi je me hâtais vers notre fourmilière. Malheureusement, le chemin était long et le soir se faisait lorsque j’en découvris le faîte; au même moment, un croassement sinistre s’éleva dans les airs, et un oiseau s’envola dans la direction de notre nid...

C’était le pic-vert qui chantait sa maraude en regardant le trou d’arbre où il allait passer la nuit. Au même instant, une de mes camarades, sortant de dessous une feuille sèche et me barrant le chemin, m’apprit que, pendant mon absence, le pic-vert était venu audacieusement attaquer la fourmilière, bouleverser quelques avant-postes pour introduire dans les avenues sa langue immonde, chargée de bave gluante, sur laquelle il ramasse les malheureuses fourmis qu’il touche, puis, retirant le tout dans son bec, les avale...

J’avoue que je ne comprends pas encore comment cet oiseau peut loger dans son bec une langue aussi longue que son corps. Cependant, à force de m’informer, je trouvai une vieille, bien vieille fourmi, qui m’assura avoir jadis mangé un pic-vert tué par un chasseur qui avait ensuite dédaigné un aussi mince gibier. Or la vieille m’affirma qu’elle avait mangé de la tête et qu’elle avait vu, en dedans de la boîte osseuse, la langue de l’oiseau qui s’y enroulait, en faisant tout le tour, comme du fil dans une boîte.

Je veux bien y croire, mais je n’ai pas vu!

VI
VILLÉGIATURE.—LE TRÉSOR.

Si vous me demandiez compte de mes journées, je vous dirais que je les laissais passer au milieu des courses les plus charmantes dans les bois, la lande et les environs. Mes esclaves fonctionnaient parfaitement: nos larves étaient bien soignées, les bâtiments entretenus en bon état, la saison douce et clémente; jamais je ne fus si heureux, aussi chaque matin imaginai-je une excursion nouvelle.

C’est ainsi que je découvris les fourmis charpentières, que je ne connaissais pas, et auxquelles on donne, je crois, le nom latin de Formica fuliginosa. Leurs travaux sont merveilleux et bien autrement considérables que ceux de plusieurs autres insectes charpentiers que j’avais vus à l’œuvre, et cependant, de même que les guêpes et les abeilles charpentières, elles n’ont pour outils que leurs mandibules. Mandibules toutes simples et qui n’approchent cependant ni de la construction de la tarière ou lime des Cicadées, ni de la scie des Tenthrédinés.

Ces petites charpentières ont l’air, au contraire de nous, d’être un peuple de nature inférieure et qui ne connaît de plaisir que travailler. Elles sont dans un mouvement perpétuel: il est vrai que la vie doit être si pénible pour elles, que je ne puis que les plaindre de s’entêter à se cacher comme elles le font dans le bois des arbres, au lieu de se faire bâtir un palais au grand air par des esclaves asservies.

Je m’approchai de la porte, histoire de parcourir l’intérieur de ce logis d’une nouvelle espèce. Je n’avais aucune mauvaise intention, mais voilà une sentinelle qui me barre le chemin. Ce serait une erreur de ne pas les croire courageuses et fortes pour leur taille.

Comme je ne voulais pas lui faire de mal, je la prends délicatement par la taille et, la faisant passer par-dessus ma tête, je la jette tout bonnement derrière moi... Ah bien! ce fut alors l’occasion d’un tapage infernal. En moins de rien, j’en avais dix, vingt sur les bras! Au loin le rappel battait, je vis bien que j’allais avoir toute la séquelle après moi...

Je voulus parlementer: impossible; ces forcenées parlaient un patois informe et n’entendaient pas raison. Je ne pouvais pas, décemment, reculer devant de tels pygmées avant d’avoir vu ce que je voulais voir. J’en pris donc, un peu brusquement, une demi-douzaine l’une après l’autre et les envoyai, à la volée, rejoindre la première...

J’avançais toujours au milieu de la multitude qui me pressait de toutes parts et j’atteignis ainsi le fond du vestibule; mais là une amère déception m’attendait... la porte était trop petite pour moi!...

Ce n’est pas étonnant, ces peuples bornés n’ont pas l’habitude de recevoir des gens de notre importance!

Je rétrogradai donc noblement, non sans avoir jeté un coup d’œil prolongé sur l’intérieur de l’habitation par la porte et par les fenêtres du premier étage, auxquelles j’atteignais très facilement.

Le peuple me suivit quelques pas en dehors de la souche du saule dans laquelle la république était établie, mais je m’arrêtai, et tous se hâtèrent de rentrer: ils craignent et le grand jour et le grand air. Néanmoins j’avais acquis quelques connaissances de leur organisation.

D’un côté, je découvris des galeries horizontales, mais le regard ne pouvait en embrasser longtemps le développement, parce que les murs suivaient la direction circulaire des couches du bois, et, d’un autre côté, parce que les galeries parallèles étaient séparées par de très minces cloisons n’ayant de communications entre elles que par de rares ouvertures ovales. Je dois avouer que ces travaux étaient remarquables par leur délicatesse et leur légèreté.

Au premier, j’avais eu le temps d’apercevoir des chambres séparées, faites dans les galeries au moyen de petites cloisons transversales élevées çà et là. Je vis des portes préparées par un trou rond encaissées entre deux piliers découpés dans le mur. Mais, plus loin, les sculpteurs étaient à l’œuvre: les piliers, à l’origine courbés aux deux bouts, devenaient des colonnes régulières. Ce qui me semble le plus remarquable à cet étage, c’est la manière dont sont ménagés les piliers qui doivent le supporter et qui sont pris dans les cloisons des galeries parallèles, que l’on réunit pour faire une grande halle.

Ce qui m’a étonné au dernier point, c’est que tout le bois que ces fourmis taillent est teint en noir, comme par de la fumée. D’où cela vient-il?... Ma foi, je n’en sais rien. Est-ce un gaz émané des fourmis? Est-ce une teinture fournie par leur salive?

Depuis quelque temps déjà j’entendais résonner des pas d’hommes autour de moi, car nous avons l’oreille si fine que nous les entendons, ainsi que les autres animaux, bien avant qu’ils puissent nous apercevoir. Je me retourne et j’aperçois deux hommes qui semblent chercher des yeux quelque chose dans le bois, regardant sur le sol, comptant un certain nombre de pas dans des directions différentes.

—Peste soit du vieux podagre, dit l’un, il avait perdu la tête de frayeur, et nous ne retrouverons jamais rien!...

—Qui sait? reprend l’autre, il n’était pas si sot que vous le croyez.

—Peuh! prendre pour indice un arbre, c’est déjà stupide.... Il peut être coupé... mais ne pas le marquer, ne pas le désigner d’une manière sûre, c’est insensé!

—Le fait est...

—Où veut-il, à présent, que nous trouvions son arbre?...

—C’est vrai,... cela n’est pas facile...

—Pas facile!... Impossible! voulez-vous dire. Il y en a dix ici qui répondent au signalement voulu.

—Remuons un peu ces buissons...

—Ah!!!...

—Quoi?...

—Le tapis!!!...

—Quel tapis?

—Le voilà!!! Les fourmis l’ont amené à la surface du sol!!!