LES
DERNIERS PEAUX-ROUGES,
(AMERIQUE DU NORD.)


LE TRESOR DE MONTCALM.

PAR

H. DE LA BLANCHÈRE.


I.--LE CHAMP-ROUGE.

Un peu à l'ouest du lac canadien d'Abbitibbé, entre le fleuve du même nom et le grand contrefort qui, partant des montagnes Rocheuses, vient aboutir au cap Charles, se trouve un petit vallon entouré de rochers et célèbre dans les traditions indiennes. Les Peaux-Rouges, restes des puissantes nations des Hurons, des Iroquois et des Algonquins, n'en prononcent encore aujourd'hui le nom qu'avec une sorte de terreur superstitieuse. Nous voulons parler du Champ-Rouge.

D'où vient ce nom? quel souvenir éveille-t-il dans l'imagination des tribus errantes? Nul Européen ne le sait, car les Indiens, défiants par expérience et taciturnes par tempérament, ne livrent pas volontiers aux visages pâles le secret de leurs traditions. Cependant, si vous interrogiez avec patience les plus vieux sorciers ou médecins des tribus, et si ces vénérables vieillards, dépositaires de la sagesse des aïeux, daignaient condescendre à desserrer les lèvres, voici à peu près ce que vous pourriez apprendre:

"Un jour--il y a bien des lunes de cela--une famille d'émigrants canadiens, poussée par le désir d'accroître son bien-être, parcourait le désert à la recherche d'une terre à défricher et d'un endroit convenable pour établir une nouvelle habitation. Elle était escortée par une troupe d'une trentaine d'Indiens hurons, sous les ordres d'un chef iroquois nommé Griffe-d'Ours. Celui-ci avait fait alliance avec les Canadiens et promis de leur céder une partie du désert à leur convenance sur les bords de l'Abbitibbé. En échange, les visages pâles s'engageaient à fournir à la tribu des Iroquois trente mesures de blé par an, à recevoir les peaux de bisons que les Indiens voudraient apporter, à les amener et à les vendre sur les marchés américains, et à en rapporter le prix soit en argent, soit en objets dont les Indiens feraient commande.

"Après quelques jours de marche, la petite troupe se trou va réunie au fond d'un vallon entouré de rochers et situé à quelque distance de l'Abbitibbé.

"--Halte! dit le chef de la famille canadienne. C'est aujourd'hui la Saint Eustache, fête de mon patron vénéré; nous célébrerons joyeusement ce grand jour."

"Les préparatifs de l'assiette du camp furent bientôt terminés; une dizaine de guerrier partirent en chasse, et quelques heures après deux quartiers de bison fraîchement tués se balançaient gaiement au-dessus d'un feu clair et pétillant.

"Au coucher du soleil, le Canadien adressa une fervente prière à son céleste patron et la fête commença; mais, avec sa générosité naturelle, l'émigrant défonça un petit baril d'eau-de-vie et le plaça debout devant ses amis les Indiens.

"Ceux-ci se précipitèrent à l'envi sur l'eau de feu et la burent à pleines gorgées. Dix minutes après, ils étaient tous ivres, tandis que seul, à l'écart, Griffe-d'Ours n'avait point goûté à l'eau de feu...

"Les Indiens, entonnant alors une mélopée nationale, se mirent à tourner autour du feu et bientôt leur danse chancelante t'anima, te changeant en une sarabande furieuse, au grand contentement des émigrants qui riaient à gorge déployée des contorsions burlesques de leurs amis les Peaux-Rouges.

"La raison complètement troublée par les vapeurs du whisky, excités en outre par la rapidité de la danse, par le rythme énervant de leur chant, les Indiens, pris de folie furieuse, oublièrent bientôt que les blancs qui les accompagnaient étaient leurs alliés... Tout à coup, brandissant leurs tomahawks, ils se ruèrent sur le squatter désarmé au milieu de sa famille.

"Griffe d'Ours suivait d'un oeil inquiet cette scène rapide dont il ne prévoyait que trop le dénouement. D'un bond furieux, il tomba devant les Peaux-Rouges affolés en poussant son cri de guerre. Mais que pouvait-il contre trente ennemis? Il tomba criblé de blessures... Sa chute fut le signal d'un massacre général, et bientôt ce vallon qui, quelques minutes auparavant, répercutait les cris joyeux d'un jour de fête, ne fut plus troublé que par les plaintes des blessés et les râles des mourants.

"Epuisés par leur oeuvre de destruction et ne trouvant plus d'ennemis à scalper devant eux, ivres, les Peaux-Rouges se couchèrent sur la terre sanglante et s'endormirent.

"Le lendemain, l'aube resplendissante les éveilla...

"Devant l'horrible spectacle qui les entourait, ils crurent d'abord que le camp avait été surpris et attaqué pendant leur sommeil; mais peu à peu leurs souvenirs revinrent et ils purent mesurer l'étendue de leur crime. Des Hurons avaient tué leur chef Iroquois!

"Tout honteux d'un pareil attentat contre la foi jurée, ils s'empressèrent d'effacer toute trace de la catastrophe et d'ensevelir les victimes, posant sur chaque fosse un fragment de rocher, afin de mettre les cadavres à l'abri des animaux de proie; mais vainement ils cherchèrent le corps de leur chef: Griffe-d'Ours avait disparu.

"Ce travail les occupa tout le jour; puis, à la tombée de la nuit, ils quittèrent ces lieux funèbres et regagnèrent leur tribu. Pour expliquer la disparition de leur chef, ils affirmèrent que Griffe-d'Ours s'était noyé en traversant le fleuve, et que son corps, emporté par la rapidité du courant, n'avait pu être retrouvé.

"En effet, Griffe-d'Ours ne reparut jamais.

"Mais à dater de cette époque, à tous les renouvellements de la lune, un guerrier de la bande des Hurons assassins disparaissait subitement. Le lendemain ses frères le retrouvaient gisant, le crâne ouvert, au milieu du vallon témoin du massacre du Canadien et de sa famille.

"Ces meurtres périodiques et mystérieux se renouvelèrent trente fois et ne cessèrent que quand toute la bande de Griffe-d'Ours eut disparu.

"Les Hurons donnèrent le nom de Champ-Rouge à ce vallon fatal à ceux de leur race, et peu à peu il devint pour eux l'objet d'une mystérieuse terreur. Ils le croient encore hanté par une puissance malfaisante, qu'ils espèrent fléchir en apportant une pierre et l'ajoutant au monceau qui couvre les cadavres. Cette crainte s'est transmise de génération en génération, et, au moment où commence notre histoire, pas un Indien, quelle que fût sa bravoure, n'eût osé s'aventurer seul dans ces lieux funestes."


Par une belle après-midi de juillet, la solitude habituelle du Champ-Rouge était animée par la présence de deux hommes assis sur l'amas de pierres composant le monument funèbre des Canadiens massacrés.

Ces deux hommes formaient entre eux le plus singulier contraste. L'un, jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avait une figure ouverte et franche, des yeux vifs, mais souvent rêveurs et mélancoliques. Une fine moustache noire, relevée galamment aux deux bouts, ombrageait sa lèvre supérieure, tandis que des cheveux de la même couleur, s'échappant de son feutre à larges bords, ruisselaient en boucles ondoyantes jusque sur ses épaules: admirable trophée de guerre pour orner le wigwam d'un Peau-Rouge.

Son costume était semblable à celui qu'ont adopté quelques chasseurs européens. Il se composait d'un feutre à larges bords surmonté d'une plume d'aigle, d'une tunique lâche serrée à la taille par une ceinture, d'un pantalon flottant s'arrêtant un peu au dessous du genou, tandis que des guêtres en cuir protégeaient le bas des jambes. Une carabine à deux canons superposés passée en bandoulière sur son épaule, une paire de revolvers américains et un long couteau de chasse armorié pendu à sa ceinture complétaient son accoutrement.

Cet homme était le marquis Raoul de Valvert, dont les salons parisiens commentaient depuis dix-huit mois la subite disparition.

Son compagnon, nègre du plus beau noir et de la plus belle venue, était remarquable par une haute taille et de larges épaules qui annonçaient une force musculaire peu commune. Rien de plus imposant et en même temps de plus burlesque que son accoutrement, exclusivement composé d'un pantalon de toile et d'une peau de bison; mais cette peau de bison mérite une mention particulière. Le nègre l'avait fixée à sa personne en attachant à son cou les pattes de devant et à sa ceinture les pattes de derrière; puis de la tête de l'animal il s'était fait une sorte de casque flanqué des deux cornes en croissant, au milieu desquelles il avait planté trois longues plumes de dindon sauvage. Ainsi placée, cette peau était nécessairement trop grande et trop ample; aussi, lorsque son propriétaire marchait, la queue du bison traînait et balayait le sol à deux pas en arrière, et si par hasard la bise venait à souffler, ce singulier vêtement se gonflait, s'arrondissait, et le nègre ressemblait à un mât de navire garni de sa voile, se balançant sous les efforts du vent.

Les armes de notre personnage n'étaient pas moins originales que son vêtement. Elles consistaient en une énorme hache de bûcheron, au tranchant brillant et dont le manche était passé entre les pattes du bison autour de ses reins; en face de cette hache, sur l'autre flanc, pendait un large et long machete ou bowie-knife. A la main, le nègre brandissait une branche de chêne noir, garnie de noeuds aigus et taillée en forme de massue, et, à en juger par la désinvolture avec laquelle l'hercule africain maniait cette badine d'une nouvelle espèce, on comprenait qu'elle devait avoir pour un ennemi la pesanteur irrésistible d'une montagne.

Par quel concours de circonstances l'élégant marquis de Valvert avait-il quitté l'asphalte du boulevard pour venir s'enterrer vivant dans ces déserts sauvages? C'est ce que l'avenir nous apprendra peut-être. En attendant, pour se remettre des fatigues d'une longue marche et reprendre des forces, les deux compagnons déjeunaient avec un appétit de voyageurs.

--Brrr! dit tout à coup Raoul en jetant un regard circulaire autour de lui, ces lieux ont un aspect sinistre. Qu'en dis tu, Thémistocle?

--Pauvre nègre n'a jamais rien vu d'aussi épouvantable; en pénétrant ici, il a pâli de frayeur.

--Vraiment, on ne le dirait pas, fit Raoul en riant.

--Riez, maître riez; mais, si vous m'en croyez, nous serons prudents et nous partirons sans retard.

--Pourquoi cela? Ce lieu a un cachet d'horreur, c'est vrai, mais il ne manque pas d'une certaine beauté. Vois ces montagnes aux flancs décharnés qui s'étagent devant nous; ne dirait-on pas des degrés taillés par les Titans pour escalader le ciel! Vois ce ruisseau aux flots troublés qui coule à nos pieds et va se perdre là-bas dans les sables, comme s'il se trouvait honteux d'étaler sous l'azur du firmament ses flots souillés par le limon. Vois ces rochers qui se dressent autour de nous comme des sentinelles..

--Et qui peuvent avoir l'inconvénient de servir d'embuscade à des Peaux Rouges convoitant nos chevelures.

--Poltron!

--Oh! fit Thémistocle avec reproche. Ma foi! maître, puisque vous semblez vous y complaire, restons-y. Si les Indiens viennent, j'ai de quoi les recevoir.

Et l'hercule africain posa la main sur sa massue.

A la bonne heure! je te reconnais!... Espérons que tu n'auras pas besoin de ton gourdin et qu'il nous sera permis de prendre quelque repos avant de nous remettre en marche.

--Qui sait si nous atteindrons jamais le but que vous vous proposez, surtout n'ayant que les vagues renseignements que vous m'avez confiés!

--Il existe un vieux proverbe, Thémistocle; La foi soulève les montagnes. J'ai confiance en toi et en moi-même. Du reste, je ne me dissimule aucune des difficultés de l'entreprise; mais il le faut!

Le jeune homme laissa tomber ton front sur sa main et absorba dans une méditation profonde. Quelques instants après, sa respiration calme et régulière apprit à Thémistocle que, Vaincu par la fatigue, il venait de céder au sommeil.

Le nègre le considéra quelques instants d'un oeil attendri.

--Pauvre maître! murmura-t-il, bon, brave, généreux! reverras-tu jamais le pays de tes pères?...

Et, sur cette réflexion mélancolique, Thémistocle plaça sa massue entre ses jambes pour être prêt à tout événement et se mit à surveiller les alentours en psalmodiant à voix basse une mélopée qu'il avait sans doute apprise parmi les nègres des plantations.

Tout à coup une légère rumeur s'éleva vers une des collines bordant le Champ-Rouge et fit expirer la chanson sur les lèvres du fidèle serviteur.

Sans bouger, il tendit l'oreille, puis, allongeant imperceptiblement le doigt, toucha son maître légèrement au bras.

--Qu'est-ce, Thémistocle? fit tout bas le marquis, qui, comme tous ceux qui ont vécu de la vie du désert, ne dormait jamais que d'un oeil.

--Attention! répondit le nègre en collant son oreille contre le sol. La poudre parle, reprit-il au bout d'un instant, et j'entends des pas d'homme escaladant la colline. Cachons-nous derrière une de ces roches et attendons; nous saurons bientôt à qui nous avons affaire.

Raoul de Valvert suivit ce conseil, et les deux hommes, l'oeil au guet, l'arme au poing, s'accroupirent derrière un des abris naturels répandus autour d'eux, prêts à tout événement.

Ils virent bientôt apparaître au sommet de la colline un homme de haute taille, portant le costume des trappeurs et brandissant une carabine qu'il chargeait avec une rapidité merveilleuse et une régularité mathématique.

--C'est un blanc! dit Raoul.

--Oui, maître, c'est un blanc. Il est attaqué par les Indiens qui cherchent à escalader la colline.

--Si chaque balle atteint son but, avant peu, le dernier Peau-Rouge aura vécu.

--Hum! les Indiens sont nombreux, et si le trappeur vient à être blessé, il est perdu.

--Nous verrons bien.

--C'est tout vu; maître, regardez!

En effet, le trappeur venait de chanceler et de tomber sur les genoux.

Ce moment de répit permit aux Indiens d'avancer, et quand le trappeur se releva cinq ou six de ses ennemis atteignaient le sommet de la colline, brandissant leurs tomahawks.

--Laisserons-nous massacrer cet homme comme un mouton? s'écria le marquis en serrant convulsivement la crosse de sa carabine. Vive Dieu I c'est un rude compagnon; montrons-lui ce que nous savons faire.

--Mauvaise affaire! fit Thémistocle. Bah! à la grâce de Dieu!

Les deux hommes s'élancèrent en courant.

--Courage! l'ami! cria Valvert; voilà du renfort qui vous arrive... Baissez-vous! Mais baissez-vous donc, morbleu!

Le trappeur obéit machinalement.

Un coup de feu retentit et un des Peaux-Rouges roula sur le sol, la poitrine traversée par la balle du marquis.

A cette agression inattendue, tel Indiens poussèrent un cri de rage et se ruèrent sur Raoul, qui, arrivé sur le lieu de la scène, s'était placé aux côtés du trappeur.

La mêlée devint aussitôt générale.

Les deux blancs, placés dos à dos, faisaient face à leurs ennemis dix fois supérieurs en nombre, et, se servant de leurs carabines en guise de massues, traçaient en l'air un cercle infranchissable. Chacun de leurs coups abattait un homme. Cependant, quelque grands que fussent leur courage et leur vigueur, une lutte aussi inégale ne pouvait durer longtemps. Le trappeur blessé au bras et au côté d'un coup de flèche, sentait tes forces s'épuiser, et déjà il prévoyait le moment où son arme deviendrait trop lourde pour son bras affaibli.

--Me voici, maître! s'écria tout à coup une voix stridente.

C'était Thémistocle qui, retardé dans sa course par le vent s'engouffrant dans sa robe de bison, arrivait sur le théâtre de la lutte et se précipitait tête baissée, comme une avalanche, dans la mêlée.

A la vue de cet être noir, au costume fantastique, qui semblait sortir de terre, les Indiens poussèrent un cri de terreur.

--Le démon du Champ-Rouge! s'écrièrent-ils avec un accent d'épouvante.

Et, tournant les talons, ils descendirent la colline au pas de course et se perdirent bientôt dans l'éloignement.

Le trappeur et ses deux libérateurs étaient maîtres du champ de bataille.?

II--L'HABITATION DU MARCHEUR.

--Ouf! dit le marquis lorsque le dernier Indien eut disparu, l'affaire a été vivement menée... Vous êtes blessé, monsieur?

--Une simple piqûre... J'ai perdu du sang... Dans quelques jours, il n'y paraîtra plus.

En disant ces mots, le trappeur cueillit une poignée d'herbes vertes qu'il imbiba d'eau-de-vie et qu'il appliqua sur ses blessures avec l'aide de Thémistocle.

--Messieurs, dit-il lorsque l'opération fut terminée, souvenez-vous qu'à partir d'aujourd'hui je vous appartiens corps et âme; mon coeur et ma carabine sont à votre service et ils n'ont jamais failli.

--J'accepte de grand coeur et mon compagnon aussi, dit le marquis; mais vraiment cela n'en vaut pas la peine. Tout le monde en eût fait autant à notre place.

--Hein? fit le trappeur en regardant le jeune homme avec surprise. Y a-t-il longtemps que vous parcourez le désert?

--Six mois à peine.

--Je m'en doutais rien qu'à votre inexpérience, qui, du reste, m'a été fort utile aujourd'hui. Mais sachez, monsieur, que le chacun pour soi est la loi de ces contrées, et que, tôt ou tard, l'homme qui a tiré son semblable d'entre les griffes des Peaux-Rouges risque fort de donner sa vie en échange de celle qu'il a sauvée.

--Bah! bah! jusqu'à présent, mon compagnon et moi, nous nous sommes toujours tirés d'affaire. J'espère que le ciel ne nous abandonnera pas à l'avenir.

--Hum! fit le trappeur d'un air de doute... Allons! je veillerai pour trois!... Maintenant pourrai-je savoir, si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion dans ma demande, le nom de mes généreux libérateurs?

--Raoul de Valvert, fit le marquis en s'inclinant.

--Thémistocle, dit le nègre agitant, en guise de salut, les trois plumes de dindon qui ornaient sa tête.

--Confidence pour confidence, dit alors Raoul.

--Non, répondit le trappeur en fronçant légèrement les sourcils; à quoi bon vous dire le nom que je portais chez mes compatriotes? Il y a si longtemps que j'ai dit adieu à la vie civilisée que ce nom est presque sorti de ma mémoire. D'ailleurs il ne vous apprendrait rien. J'aime mieux vous dire celui que m'ont donné les Indiens.

--A votre aise, monsieur.

--Appelez-moi le Marcheur. Ce nom est connu, craint ou respecté de tous ceux qui parcourent le désert. Maintenant, si vos instants ne sont pas comptés et si vous ne craignez pas d'en perdre quelques-uns, je vous offre l'hospitalité dans ma hutte, située à trois milles d'ici. Ce n'est point un palais; mais, dans ces solitudes, un toit de brandies a son prix.

--Et nous l'acceptons de grand coeur, n'est-ce pas, Thémistocle?

--Oui, maître.

--Alors, en route! dit gaiement le trappeur, et, de crainte de surprise, prenons la file indienne.

--La file indienne!... Que voulez vous dire?

Le Marcheur, qui avait déjà fait quelques pas, te retourna à cette question.

--Vrai! murmura-t-il, on ne voit pas souvent réunis tant de courage et tant d'imprudence!.. C'est miracle, mon cher monsieur, si votre crâne porte encore sa chevelure. Apprenez donc que, dans le désert, lorsque plusieurs hommes sont réunis, ils doivent toujours marcher l'un à la suite de l'autre, emboîtant leurs pas aussi exactement que possible. Trente hommes marchant ainsi laissent juste autant de traces de leur passage. Or, dans ces régions, la vie du voyageur blanc, dépend du plus ou moins de traces qu'il a laissées derrière lui.

--Très-bien! Je me souviendrai à l'avenir de la file indienne. Mettez-vous donc à notre tête et veuillez nous guider.

Après trois heures de marche silencieuse, les trois hommes arrivèrent en vue de la hutte du trappeur.

A l'extrémité de la plaine immense dont faisait partie le Champ-Rouge s'élevait une chaîne de hauteurs peu considérables, mais dont les flancs taillés à pic offraient l'aspect d'un mur.

Il était impossible de franchir cet obstacle, à moins d'être pourvu d'ailes comme les oiseaux; aussi pour passer sur le plateau supérieur, était-on obligé de longer la montagne jusqu'à un défilé situé à sept milles de la cabane.

Vers le milieu de cette chaîne et tout au pied de la paroi verticale, trois roches énormes que le temps avait sans doute fait tomber du sommet, s'étaient rencontrées par hasard et arc-boutées en voûte au faite d'un chaos de roches plus petites. C'est sous cette voûte que le trappeur avait construit sa hutte avec des troncs d'arbres et des branchages. Ainsi placé, il ne pouvait être ni tourné ni lapidé du haut de la montagne; ses derrières étaient complètement à l'abri des attaques et des surprises.

Cette sorte de forteresse n'était pas moins bien défendue du côté qui regardait la plaine. D'abord l'Abbitibbé, large et profond, coulant à une portée de carabine, représentait un premier rempart naturel; puis l'éboulis de rochers que nous avons signalé tout à l'heure se continuait jusqu'au bord du fleuve, formant comme deux murs parallèles séparés par un couloir très étroit qui menait directement à la hutte et dans lequel un homme seul pouvait passer. L'ennemi, s'il se présentait, devait nécessairement traverser d'abord le fleuve, sous le feu du Marcheur; puis, ne pouvant attaquer la hutte par derrière ni par les côtés, prendre le sentier entre les roches.

--Vous ne devez pas voir ma maison d'ici, dit le trappeur en se frottant les mains, et cependant c'est un vrai château fort. Un jour,--il y a bien des années de cela!--j'y soutins un siège en règle.

--Qui dura?...

--Plus d'une semaine, mais les Indiens furent si vertement repoussés qu'ils n'y revinrent plus. Ils ont préféré m'avoir pour ami, et voilà plus de dix ans que je vis en bonne intelligence avec eux. Je fais même, par adoption, partie de la grande tribu des Iroquois-Yakangs.

--Vraiment!... Et quels sont ceux qui vous ont si vivement attaqué aujourd'hui?

--Oh! ceux-là, dit le Marcheur en crispant le poing, je les retrouverai: j'ai un vieux compte à régler avec eux.

--A quelle tribu appartiennent-ils?

--A quelle tribu?... A aucune. Ils font partie d'un clan d'environ deux cents mauvais drôles, ramassés de la lie de toutes les tribus indiennes, de métis de la pire espèce, et même de quelques blancs qui auraient un compte sévère à rendre à la justice de leur pays. Les Peaux-Rouges des tribus les craignent et les haïssent; ils les connaissaient sous le nom d'Enfants perdus.

--Quel motif les poussait à vous attaquer?

--La haine instinctive que tous les brigands ont pour les honnêtes gens, fit le trappeur d'un air convaincu. Outre cela, je crois qu'ils me gardent rancune d'avoir logé une balle dans l'oeil d'un de leurs chefs.

--Vous m'en direz tant! fit Raoul de Valvert en souriant.

--Nous voici au fleuve; il s'agit de le traverser. Ce n'est pas difficile, mais encore faut-il savoir où poser le pied. Je vais passer devant et vous montrer le chemin.

Après avoir franchi l'Abbitibbé, les trois hommes s'engagèrent dans l'étroit sentier menant à la hutte, quand, aux deux tiers du chemin, un rauque grognement s'éleva, menaçant et répercuté par l'échu des rochers.

--Oh! oh! s'écria le marquis, vous avez du monde chez vous, mon compagnon. Voilà un maître ours gris, qui, pendant votre absence, a trouvé bon de s'installer ici: il va falloir en découdre!

Au mot d'ours gris, Thémistocle, heureux de jouer un peu de la massue, voulut s'élancer en avant; mais comme le sentier était trop étroit pour que deux hommes pussent passer de front le brave nègre saisit le Marcheur dans ses mains formidables l'enleva de terre comme un enfant, puis, pirouettant sur les talons et le faisant passer à la hauteur des trois plumes de dindon, il le déposa délicatement à terre derrière lui. Cette manoeuvre terminée, il s'avança, la massue haute, vers le grizzly, qui, assis à la porte de la hutte, remuait le museau et regardait venir les trois hommes d'un air assez indifférent.

--Morbleu! quel poignet! fit le trappeur avec admiration...--Arrêtez!

Mais Thémistocle avançait toujours.

--Arrêtez! arrêtez! morbleu! arrêtez-vous donc! cria le Marcheur en se cramponnant à la queue de bison que le nègre traînait derrière lui... C'est un ours apprivoisé, mon compagnon des mauvais jours et le défenseur de ma propriété.

--Bah! fit le nègre avec un accent si désappointé que le marquis ne put s'empêcher de sourire. Quel dommage!

--Vous voilà chez vous, messieurs, dit le Marcheur en écartant l'ours de la main et franchissant le seuil de la cabane.

L'ameublement de ce réduit était des plus simples. Une demi-douzaine de têtes de bison servaient de sièges; dans l'un des coins, un amas de fougère et de feuilles sèches, couvert de fourrures, faisait l'office du lit; quelques tasses de bois... et c'était tout! Par un contraste bizarre, si les objets de première nécessité faisaient défaut, en revanche les objets de luxe abondaient. Les murs étaient partout constellés de trophées de chasse merveilleux, que, dans nos pays civilisés, on se serait disputés au poids de l'or. Griffes et dents d'ours gris, bois de cerf et de renne servant de support au linge et aux vêtements de rechange du Marcheur, cornes de bison, plumes d'aigle, deux carabines, une demi-douzaine de poires à poudre, un arc indien avec ses flèches, un casse-tête, deux chevelures de Peaux-Rouges; tout cela fixé et groupé sur les murs dans un désordre si complet que parmi toutes ces richesse l'oeil ne voyait qu'un chaos sans nom.

--Nous avons le couvert, dit le Marcheur; il nous faut à présent le vivre. Si vous voulez bien, je vais y pourvoir.

--Vive Dieu! Faites vite: le combat de tantôt m'a mis en appétit.

Le Marcheur plaça vers le seuil de sa hutte trois branches d'arbre formant trépied.

--Voici la broche, dit-il... Allons! maître Martin, apportez-moi le rôti!

L'ours, ainsi interpellé, se dressa sur ses pattes, et, saisissant dans sa gueule un quartier de cerf accroché au mur, l'apporta à son maître.

--Pardieu! fit le marquis en jetant un regard de côté au grizzly, voici la première fois je que je vois un semblable animal en tête-à-tête avec un morceau de venaison sans qu'il fasse avec lui plus ample connaissance.

--Martin est incapable d'une mauvaise action et même d'une mauvaise pensée; il sait que tôt ou tard il aura sa part et il préfère l'attendre. D'ailleurs, quand mon absence se prolonge et que la faim le presse trop vivement, il n'est pas embarrassé de chasser pour son compte, et alors même il a soin de rapporter au logis ce qui lui reste après son repas.

--Un grizzly apprivoisé! Cela ne s'est jamais vu.

--Bah! cela se voit, puisqu'en voilà un devant vous!

--Mais si l'envie lui venait de goûter un peu du trappeur blanc?

--Bah! J'ai pris Martin tout petit. Je l'ai nourri, élevé, je l'ai vu grandir... Ma foi! depuis six ans que nous vivons ensemble, jamais un nuage n'est venu obscurcir notre amitié... Messieurs, le rôti est prêt. A table, reprit le trappeur.

Et comme Raoul jetait un regard autour de lui, cherchant le meuble en question, le Marcheur ajouta:

--Chez moi, les meubles et les assiettes sont remplacés par... une aimable cordialité.

Les trois hommes se mirent à souper en compagnie de Martin, et bientôt le silence de la hutte ne fut plus troublé que par le bruit régulier des mâchoires.

Lorsque le repas fut achevé, la nuit étendait déjà sur la terre son voile parsemé d'étoiles.

La lune se lèvera tard aujourd'hui, dit le Marcheur, et pour la remplacer je n'ai que quelques misérables flambeaux de résine.

--Gardez vos flambeaux, dit Raoul; après le souper, ce qu'il y a de meilleur, c'est le lit.

--Vous parlez de dormir, monsieur le marquis. Couchez-vous et dormez, dit le trappeur en indiquant les peaux de bison. Martin et moi, nous partagerons les quarts de veillée.

Ce conseil fut immédiatement mis à exécution.

Epuisés par les fatigues de la journée, Thémistocle et son maître ne tardèrent pas à s'endormir, et bientôt un silence solennel enveloppa le trappeur, qui, sa carabine entre les genoux, s'était assis à la porte de la hutte et surveillait l'obscurité. Seul l'Abbitibbé, déroulant avec lenteur ses ondes murmurantes, entonnait son hymne à la nuit, auquel se mêlait par intervalles la douce voix de la brise chantant parmi les roseaux de ses bords.

III.--L'ALLIANCE.

Une semaine s'était écoulée depuis que Thémistocle et son maître habitaient la hutte du trappeur.

--Mon hôte, dit un jour le marquis, nous sommes obligés de prendre congé de vous; mais ce ne sera pas sans vous remercier vivement de votre cordiale hospitalité.

--Que voulez-vous dire?

--Cher hôte, il nous faut partir.

--Monsieur de Valvert, voulez-vous me permettre de vous parler à coeur ouvert?

--Certes! Je vous écoute.

--Habitué comme je le suis à lire incessamment dans ce livre mystérieux que Dieu lui-même s'est donné la peine d'écrire et qu'on appelle la nature, un visage franc et ouvert comme le vôtre ne peut avoir longtemps de secrets pour moi. Ce n'est pas le simple attrait de la curiosité ni l'amour des aventures qui vous ont poussé dans le désert américain. En y entrant, vous poursuiviez un but sérieux et je ne crois pas me tromper en affirmant que, pour l'atteindre, vous êtes prêt à sacrifier votre vie s'il le faut. Ce but, je ne le connais pas, je ne cherche pas à le connaître; mais, quel qu'il soit, seul, livré à vos propres ressources, vous ne l'atteindrez jamais. Vous ne soupçonnez pas les dangers qui vous entourent! Je m'étonne comme de la chose la plus merveilleuse que vous ayez pu vivre six mois... ici...

--Où voulez-vous en venir?

--Pour réussir dans ce que vous avez entrepris, il vous faut un compagnon dont vous soyez sûr, un homme doué des qualités qui vous manquent, qui voie pour vous. Vous m'avez sauvé la vie, monsieur le marquis: si vous voulez, je serai cet homme!

--Merci! dit Raoul d'une voix émue en pressant la main du trappeur. Mais, vous l'avez dit, je poursuis un but difficile à atteindre et ce serait un éternel remords pour moi de vous entraîner dans les dangers qui ne manqueront pas de m'assaillir.

--Je n'ai pas fini, monsieur le marquis. Il y a bientôt trente ans que, vaincu dans la lutte de la vie, j'ai dit adieu aux espérances de ma jeunesse pour venir m'ensevelir vivant dans ce désert, continua le Marcheur en passant la main sur son front comme pour en chasser une douloureuse pensée. Pendant vingt ans, j'ai cru que la solitude et la contemplation guériraient mon coeur ulcéré. Mais, hélas! depuis huit jours que le ciel vous a mis sur ma route, tous ces doux rêves d'amitié, de patrie, de famille, que je croyais à jamais éteints dans mon coeur, se sont ranimés plus vivaces encore que par le passé. Vae victis! disaient les Gaulois, vos ancêtres, aux Romains vaincus. Vae solis! me crie aujourd'hui la grande voie de la solitude qui ne m'a jamais trompé. Croyez-moi, les voies de la Providence sont sages et mystérieuses: ce n'est pas pour rien qu'elle nous a mis face à face et qu'elle vous a permis de me conserver la vie...

--Le Marcheur a raison, maître, dit Thémistocle; c'est un brave homme. Restons ensemble.

--Je ne puis contredire mon fidèle Thémistocle, fit Raoul en souriant. Soit! ne nous séparons plus. Qui sait? c'était peut-être écrit et cela vaudra mieux ainsi.

Le Marcheur secoua énergiquement la main que lui tendait le jeune homme.

--Vive Dieu! monsieur le marquis, nous mènerons votre entreprise à bonne fin, espérons-le! Quatre valent mieux que deux!

--Comment quatre? demanda Thémistocle ouvrant de grands yeux.

--Martin, dit le trappeur s'arrêtant devant le grizzly et lui montrant le marquis et le nègre, à partir d'aujourd'hui, tu as trois maîtres. As-tu compris?

L'ours, ainsi interpellé, s'approcha du marquis et, se levant sur ses pattes de derrière, appuya son museau contre la joue du jeune homme; puis il répéta la même manoeuvre vis-à-vis de Thémistocle.

--Martin vous a reconnus pour ses seigneurs et maîtres, dit le trappeur; il vient de vous rendre hommage. A nous quatre, nous serons les rois du désert!

--Le courage, dans tous les cas, ne manquera à aucun de nous, dit Raoul en caressant la tête du grizzly. Mais, mon cher trappeur, ce n'est pas tout d'avoir conclu une alliance défensive et offensive dans laquelle je gagne tout et ne donne rien. Il est important que nos efforts soient raisonnés et dirigés vers un but unique. Ce but que je poursuis et que vous ne connaissez pas, il faut vous l'apprendre.

--Comme il vous plaira, monsieur Raoul, fit le trappeur en approchant un crâne de bison; je vous écoute.

-Mon nom, commença Raoul, a déjà dû vous révéler ma nationalité. Je suis Français. Lorsque la Révolution de 89 éclata, mon père, alors âgé de vingt ans, fit partie de l'émigration, sacrifiant comme tant d'autres, ses intérêts matériels à ses convictions, à sa fidélité à son Dieu et à son roi. Retiré en Angleterre, il supporta vingt ans d'exil et de misère, obligé pour vivre de donner tantôt des leçons de français aux commerçants de Londres, tantôt des leçons d'escrime dans les salles d'armes.

"Plus tard, en 1815, lorsque l'Europe coalisée chassa Napoléon et rendit le trône de France à ses anciens maîtres, mon père rentra dans son pays et fut remis en possession d'une partie de ses biens; puis, pour le récompenser de sa fidélité, le roi lui offrit une charge à la cour. Mais les longues épreuves de l'exil et de l'adversité avaient éteint chez l'ancien émigré toute idée d'ambition; il n'aspira plus qu'à vivre tranquille; il refusa. Retiré dans son château de Valvert, il se maria. Un an après, je venais au monde.

"A partir de ce moment, une transformation sembla s'opérer dans le caractère de mon père. Oubliant le monde entier, il ne vivait plus que par moi. On eût dit que la création se résumait pour lui dans un être unique, son cher Raoul. A mesure que je grandissais, tous dans le château subissaient mon ascendant. Mes désirs, mes moindres caprices avaient force de loi. Vainement ma mère, qui voyait le mal d'une semblable éducation, essayait parfois quelque; timides remontrances:

"--Madame, lui répondait mon père, n'oubliez pas que cet enfant doit un jour perpétuer mon nom et que j'entends qu'on le respecte à l'égal de moi-même."

"Hélas! mon ami, grâce à cette belle éducation, je devins un petit tyran, même vis-à-vis de ma mère et de ma jeune soeur. Enfin l'heure sonna de commencer mon éducation; mon père ne voulut jamais consentir à se séparer de moi et me choisit un précepteur... Je dois avouer que je ne lui donnais pas beaucoup de peine, car au latin je préférais monter à cheval, tirer à la cible ou faire des armes avec l'intendant du château, ancien prévôt dans un régiment.

"Je venais d'atteindre mes dix sept ans lorsque mon père mourut. Ma mère était incapable de me tenir en bride, et j'adoptai la vie d'oisiveté et de dissipation qui conduit tant de jeunes gens à la ruine, si ce n'est au déshonneur. Chaque jour, le mal faisait en moi de rapides progrès... A tous mes défauts j'ajoutai bientôt un vice: je devins joueur.

"Cette vie dura sept ou huit ans qui passèrent avec la rapidité d'un songe. Hélas! le réveil devait être terrible! Un beau jour, j'acquis la triste certitude que j'étais ruiné et que ma folle conduite avait réduit à la misère, non-seulement moi-même, mais encore ma mère et ma soeur, pauvres victimes de mes mauvais penchants.

"Cette catastrophe m'anéantit. Je fis un retour salutaire sur moi-même et mesurai l'étendue de mes fautes. Ne sachant que devenir, le coeur bourrelé de remords, la pensée du suicide s'offrit d'abord à moi comme une planche de salut. Mais bientôt, la raison prenant le dessus, je repoussai cette idée comme une lâcheté.

"--Non, me dis-je, ma dissipation fut la cause du mal; mon travail réparera tout."

"Un peu ranimé par cette pensée, je me mis en quête, espérant trouver un protecteur parmi les belles relations que je possédais. Un jour, en cherchant parmi les papiers de mon père les traces de relations de famille, quelques plis jaunâtres attirèrent mon attention. Je les ouvris et, jugez de ma surprise! c'était une liasse de lettres écrites à mon grand-père par son cousin, camarade et ami d'enfance, l'une des pures gloires de notre pays, le marquis de Montcalm."

--Montcalm, le défenseur du Canada?

--Lui-même; l'une de ces lettres était datée de 1758 et fut pour moi un trait de lumière. A cette époque, l'Angleterre faisait tous ses efforts pour nous ravir le Canada et bientôt elle allait réussir, malgré les incroyables traits d'audace et de bravoure de Vaudreuil et de Montcalm. Lord Chatham, ministre anglais, comprenant tout le parti que l'on pouvait tirer de cette belle contrée, armait ses flottes les plus puissantes et rassemblait sur les frontières du Canada une armée de soixante mille hommes. Pendant ce temps, le ministère français adressait au gouverneur de Québec, qui lui demandait des secours, cette incroyable lettre:

"Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir de troupes de renfort; outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage, et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent."

--C'est incroyable!

--Cela est... Et cependant, malgré cet indigne abandon de la France, les Français tenaient en échec, au Canada, toutes les forces de l'Angleterre. M. de Beaujeu gagnait la bataille de Monongahela: en 1756, Montcalm s'emparait du fort Oswégo; en 1757, de celui de W. Henry; en 1758, il défendait le fort de Carillon contre le général anglais Abercromby et le forçait à lever le siège... Malgré tout son courage, la misère et la disette devait venir à bout de lui!

"Un moment, Montcalm crut pouvoir continuer la guerre avec ses propres ressources, grâce à une révélation ignorée. C'est précisément à ce fait que se rapportaient les lettres que j'avais trouvées. Je puis vous lire un passage frappant de l'une d'elles."?

Et Raoul, prenant dans son portefeuille un papier jauni, le déploya lentement et lut ce qui suit:

--"J'ai fait tenir au ministre que s'il ne nous envoyait point de renfort les Anglais s'empareraient de Québec dans la campagne de l'année prochaine. Vous comprenez, mon ami, qu'on ne peut faire longtemps l'impossible... Tous nos hommes sont à la demi-ration, et je prévoit le moment où les vivres devront encore être réduits... Cependant je ne désespère pas... le ciel va me venir en aide puisque le ministère m'abandonne. Je suis peut être à la veille de posséder assez d'argent pour soutenir cette guerre encore pendant longtemps et même lui donner l'énergie et la rapidité qui lui manquent, à mon gré. Telle est la voie de la Providence. Ces jours derniers, on introduisit auprès de moi un pauvre diable de Français qui, parti de Québec depuis plus d'un an, s'était enfoncé dans les prairies de l'Ouest peuplées par les Indiens. Cet homme m'a assuré que vers le 83e degré de longitude et le 47e de latitude, dans une petite chaîne de collines au milieu d'une plaine immense, se trouve une grotte remplie de poudre d'or. Cette grotte, il l'a vue, il y est entré... Malheureusement pour lui sa curiosité lui a coûté sa chevelure, car les Indiens, qui veillent sur ce trésor, après une poursuite acharnée qui dura trois jours, l'atteignirent et le scalpèrent. Il me mènera au trésor et me l'abandonnera, pourvu que je lui en laisse la dixième partie; car seul, sans soldats, il ne peut le conquérir. Tel est le fait mystérieux dont je vous confie le secret, mon cousin. Maintenant cet homme a-t-il dit la vérité? Je n'en sais rien encore, mais le fait a assez d'importance pour que je m'en assure. Au premier moment de répit, j'organiserai une expédition que je conduirai moi-même, avec l'homme que j'ai gardé, vers la grotte bienheureuse."

"Or, mon cher ami, continua Raoul en renfermant la lettre dans son portefeuille, cette expédition ne fut jamais faite, car, l'année suivante, Montcalm tombait sur le champ de bataille en même temps que son adversaire le général anglais Wolf.

"Vous comprenez facilement que la lecture de cette lettre me causa une émotion extraordinaire. Vainement je me représentais que l'existence du trésor de Montcalm était problématique; qu'en supposant même qu'il eût jamais existé, il y avait de fortes probabilités pour qu'il eût déjà été visité depuis longtemps, une voix me criait de tenter l'aventure...

"Incapable de résister plus longtemps, je refusai une position qui m'était offerte à Paris, ramassai le peu qui me restait encore, et, malgré les pleurs et les supplications de ma mère et de ma soeur, je partis accompagné de Thémistocle, au service de ma famille depuis mon enfance et la sienne, car nous sommes frères de lait. Voilà six mois que nous parcourons le désert à la recherche du trésor.

"Maintenant, mon ami, répondez-moi franchement; nos recherches sont-elles fondées?"

Le trappeur réfléchit pendant quelques minutes.

--Ma foi! monsieur le marquis, je l'ignore... Seuls le chef ou le sorcier de la tribu des Yakangs pourront vous renseigner à cet égard Si vous voulez m'en croire, nous nous mettrons en route demain... je vous servirai de guide.

IV.--LE CAMP DES ENFANTS PERDUS.

Un de ces incendies que la main de l'homme est si prompte à allumer dans les forêts et les prairies américaines a détruit une grande étendue de bois et formé comme une immense clairière artificielle au milieu d'un océan de verdure. Deux sentiers se coupant en croix la traversent et vont se perdre dans l'ombre des massifs. A chacune des extrémités de ces routes se dresse une haute palissade qui défend l'entrée de la clairière.

C'est le camp des Enfants-Perdus, les écumeurs du désert.

Derrière chaque palissade, un Indien, le tomahawk au poing, se tient en vedette, droit et immobile comme une statue de bronze. Au centre de la clairière, sous l'ombrage projeté par une tente en peaux de bison trois hommes, assis, contrastent autant par leur costume que par la couleur de leur visage. L'un est un Indien du Far-West, l'autre un sang-mêlé du Sud, le dernier un blanc dont il serait difficile de deviner la nationalité avec le costume emprunté moitié aux coutumes de la vie civilisée, moitié aux moeurs des Peaux-Rouges. Ils fument en silence.

--Ainsi, chef, dit tout à coup le blanc en secouant la cendre de sa pipe, vous êtes sûr que vos hommes répondront à votre appel?

--Oeil-Sanglant est un sachem, fit orgueilleusement l'Indien. Dans quelques instants, soixante de mes fils seront ici.

--De quel côté viennent-ils?

--Mes fils sont partagés en deux bandes: les uns, commandés par le Serpent, viendront du nord; les autres arriveront par la porte de l'ouest, sous la conduite du Castor.

--Le chef a-t-il confiance dans le Castor?

--Le Castor est fort et courageux, dit Oeil-Sanglant sans répondre directement.

--Je sais que le Castor est un guerrier redoutable; mais sa conduite a éveillé mes soupçons...

--Mon frère est un sage, rien ne lui échappe!... J'y veille... dit l'Indien avec un mauvais sourire.

--Alors je suis tranquille.

--Si mes frères veulent m'écouter, dit à son tour le sang-mêlé, je leur apprendrai une importante nouvelle.

--Parlez, Scott, nos oreilles sont ouvertes.

--Cinq visages pâles demandent à s'affilier aux Enfants perdus.

--Je sais cela, dit l'Indien.

--Ah! fit le métis avec surprise.

--Oeil-Sanglant voit tout et sait tout: le vent apporte à ses oreilles les rumeurs du désert.

--Et que lui ont-elles dit, ces rumeurs?

--Elles lui ont dit que son frère Scott a rencontré, à trois journées de marche vers le sud, cinq aventuriers blancs commandés par un homme qui se fait appeler l'Américain. Cet homme est venu dans le désert pour chercher un trésor dont il croit connaître l'emplacement, et, afin de ne pas être inquiété dans ses recherches, il demande à devenir notre frère.

--Oeil-Sanglant est un grand chef.

--Ce n'est pas tout, reprit l'Indien avec un sourire d'orgueil.

--Toujours des rumeurs apportées par le vent?

--Toujours... Elles m'ont appris que notre frère Scott s'est engagé à faire entrer l'Américain dans la grande famille des Enfants perdus, à la condition que, le trésor une fois trouvé, la moitié lui en serait abandonnée en toute propriété.

--Démon! murmura le métis en tourmentant de la main son couteau.

--Que mon frère laisse en repos son arme et qu'il m'écoute! D'après la loi et la coutume des Enfants perdus, notre frère Scott n'aurait pas dû s'engager avant de nous avoir consultés et d'avoir promis de partager avec nous le bénéfice de sa nouvelle alliance... Mon frère a failli à son devoir.

--Vous allez trop loin, chef! s'écria le métis. Savez-vous quelles étaient mes intentions?.

--Peu m'importe!... L'Américain et ses cinq compagnons seront admis parmi nous; l'Oeil-Sanglant leur donnera sa voix. Il ne demande rien à son frère pour cela. L'or est sans prix pour lui; il n'estime que les chevelures!...

Le visage de Scott se rasséréna.

--Il est bien entendu que le chef ne parle qu'en son nom, dit tout à coup le blanc. Quant à moi, Scott, je réclame ma part: car, si j'aime les chevelures, je ne dédaigne pas l'or soit en barres, soit monnayé.

Le métis répondit par un signe de tête affirmatif.

--Compte là-dessus, Scalpeur! se dit-il intérieurement. Cet or-là ne percera point tes poches.

--Silence! fit tout à coup l'Oeil-Sanglant. J'entends la forêt tressaillir autour de nous. Les guerriers arrivent...

Un instant après, une troupe indienne arrivait auprès de la palissade située au nord de la clairière.

--Qui vient? cria la sentinelle.

--Amis.

--Le nom?

--Les Fils du Feu.

--Leur chef?

--Le Serpent.

--C'est bien, entrez! dit la sentinelle en faisait tourner la palissade sur un de ses montants.

Une vingtaine d'Indiens peints et costumés en guerre, marchant sur une file unique, entrèrent dans la clairière et vinrent se ranger autour de la tente centrale. Leur chef s'avançant alors vers l'Oeil-Sanglant:

--La voix de mon père a frappé mes oreilles; elle m'a dit de venir et je suis venu.

--Bien! le Serpent est un guerrier: il possède la meilleure partie de mon coeur.

--Qui vient? criait en ce moment la sentinelle de la porte située à l'ouest.

--Amis.

--Leur nom?

--Les Vautours?

--Leur chef?

--Le Castor.

--Entrez!

Une quarantaine d'Indiens s'avançant dans la clairière vinrent se réunir derrière les autres.

Quelques instants après, une nouvelle troupe d'une dizaine de visages pâles, qui se donnèrent le nom de Scalpeurs blancs, étaient réunie aux Indiens.

--Qui vient? cria enfin la sentinelle de la porte du sud.

--Amis

--Leur nom?

--Vous leur donnerez celui qu'il vous plaira.

--Leur chef?

--L'Américain.

--Entrez!

--Ce sont nos nouveaux alliés, dit le métis en s'avançant vers les derniers venus et conduisant leur chef en face de l'Oeil-Sanglant.

L'Indien regarda fixement l'Américain, comme s'il eût voulu lire dans sa pensée.

--Le visage pâle, dit-il enfin, veut faire partie des Enfants perdus?

--Oui.

--Mon frère sait-il quelles seront ses obligations?

--Vaguement; mais vous me les indiquerez et je les remplirai.

--Mon frère sait-il ramper parmi les herbes sans laisser trace de son passage? Sait-il reconnaître et suivre la piste d'un ennemi?

--Fort imparfaitement encore. Mais, sous un maître aussi renommé que l'Oeil-Sanglant, je ferai de rapides progrès.

--C'est bien, dit l'Indien visiblement flatté, malgré l'impassibilité de son visage. Le sachem avisera.

Oeil-Sanglant s'avança alors vers les Enfants perdus rassemblés, promenant un regard perçant sur chacun d'eux comme pour les reconnaître.

"C'était vraiment un spectacle imposant que celui de ces sauvages aux traits énergiques, aux bras et à la poitrine ornés de fantastiques peintures de guerre, roides et immobiles, la lance au poing, le tomahawk pendu à la ceinture à côté des trophées de victoire conquis dans le sentier de la guerre, leurs longs cheveux entremêlés de plumes éclatantes, la couverture de bison flottant sur leurs épaules."

--Que mes fils ouvrent les oreilles, dit Oeil-Sanglant; un chef va parler.

"Guerriers, depuis que votre volonté toute-puissante m'a choisi pour chef, votre domination n'a cessé de s'étendre dans la prairie. Les Enfanta perdus ne sont plus poursuivis ni traqués comme des bêtes fauves; ils commandent à leur tour, ils sont les rois du désert! Tous nos frères indiens les craignent et les respectent; toutes les tribus recherchent leur amitié ou du moins leur neutralité pour jouir en paix des territoires de chasse légués par leurs pères, et quand les visages pâles veulent traverser la contrée c'est à nous qu'ils payent humblement le droit de passage.

"A qui mes fils doivent-ils ce résultat? D'abord à leur courage, puis à leur prudence quand ils marchent dans le sentier de la guerre. Mes fils sont des guerriers! Au courage de l'ours gris ils allient la prudence du renard: qui pourrait leur résister? Personne. Mais qui les conduit? Oeil-Sanglant, leur chef. Cela est-il vrai, hommes puissants?"

--Oui! oui! s'écrièrent les Enfants perdus.

--Mes fils conservent-ils pour Oeil-Sanglant la confiance qu'ils lui ont donnée?

--Oui! oui! s'écrièrent encore les Indiens.

--Si mes fils connaissent un guerrier plus digne que lui de les commander, qu'ils le prennent pour chef: je déposerai mon autorité entre ses mains.

--Non! non! jamais! Oeil-Sanglant restera notre père.

--Il sera fait comme mes fils le désirent! s'écria le sachem triomphant... Guerriers, quelles sont ces rumeurs que j'entends là-bas vers l'ouest? La brise qui passe en chantant à travers le feuillage apporte à mon oreille des cris de défi, de haine et de triomphe qui remplissent mon coeur de tristesse. D'où viennent ces rumeurs? Mes fils l'ignorent-ils?

Le Serpent fit un pas en avant.--Elles viennent de la tribu des Yakangs, dit-il.

--C'est vrai! rugit le sachem; elles viennent des Yakangs qui nous bravent, des Yakangs qui ont juré de faire des sifflets de guerre avec nos os!

Un frémissement de colère parcourut les rangs des guerriers aux paroles de leur chef.

--Le Wacondah veut que cela cesse, continua le chef. Il est temps que les Yakangs apprennent à nous connaître et à nous craindre comme les autres tribus du désert. Mes fils sont-ils prêts à marcher dans le sentier de la guerre?

--Marchons! crièrent les Indiens.

--C'est bien!... mes fils marcheront. La Flèche-Noire et ses guerriers yakangs chassent le bison sur les bords de la rivière de la Souris, à deux journées de leurs wigwams. A leur retour, ils ne retrouveront qu'un monceau de cendres que le vent dispersera!...

"Guerriers, continua Oeil-Sanglant en montrant l'Américain, un visage pale demande à faire partie de notre famille, mes fils diront leur volonté. Cinq carabines peuvent trouver place dans nos rangs. Que mes fils décident!"

Les guerriers ainsi interpellés se consultèrent pendant quelques instants et acquiescèrent du geste.

--Les Enfants-perdus, dit Oeil-Sanglant, vous acceptent comme frère.

--Merci, répondit l'Américain impassible.

--Que mon frère écoute, il apprendra ses devoirs.

--Parles, chef.

--Mon frère jure-t-il de rester fidèle à ses nouveaux amis?

--Je le jure!

--Mon frère jure-t-il d'obéir aux chefs librement choisis par les guerriers?

--Je le jure!

--Mon frère sacrifiera-t-il ses intérêts personnels à ceux de tous et donnera-t-il non-seulement sa vie, mais encore celle de ses parents et de ses amis pour la tribu?

--Je le jure!

--C'est bien! Guerriers, apprenez vous-mêmes à notre frère le châtiment réservé aux traîtres.

Dix Indiens, quittant les rangs entourèrent l'Américain, et lui posant leur couteau à scalper sur la gorge:

--Celui qui aura violé son serment, dirent-ils d'une voix sombre, mourra, et sa langue menteuse sera jetée en pâture aux corbeaux.

--Celui qui aura trahi ses frères sera attaché au poteau de torture et les guerriers sauront bien lui faire pousser des cris de douleur comme à une vieille femme peureuse.

L'Américain ne sourcilla pas.

--Guerriers, dit-il, vos menaces ne m'effrayent pas; mes intentions sont pures, ma langue n'est point menteuse. Tout ce que j'ai juré, je le ferai.