Henri Deberly

L’ARC-EN-CIEL

CHEZ L’AUTEUR
21bis Avenue de la Motte-Picquet
PARIS

Il a été tiré de cet ouvrage
trois cent cinquante exemplaires
numérotés et paraphés par l’auteur.

No

PARVA DOMUS

Dans le profond décor du jardin centenaire,

La tranquille maison pleine de souvenirs

Prend un aspect frileux, satisfait, sans désirs,

D’aïeule à l’esprit fin qui sait qu’on la vénère.

C’est d’un paisible pas qu’autour d’elle l’on erre ;

Un banc, près de la porte, invite aux doux loisirs ;

Une viorne lente où se jouent les zéphyrs

Du seuil hospitalier monte au toit débonnaire.

Ceux qui, depuis cent ans, dans cet abri sont nés

Ont chéri la douceur des horizons bornés

Et vu se dérouler honnêtement leur vie.

Toi qui passes, tenant dans ta robuste main

Le bâton qui te sert à frapper ton chemin,

Entre, la table est prête et la boisson servie !

LA SERVANTE

Tu m’as dit : « Puisque las à tout jamais des villes

Il te plaît de quitter ce décevant Paris,

Emmène-moi : là-bas, quand je t’aurai repris,

Nous vivrons, mon amour, meilleurs et plus tranquilles.

« Si tu jugeais mes soins à ton rêve inutiles,

L’ennui viendrait bientôt te rappeler leur prix.

Tu ne m’entendras pas : en trottant, la souris

Fait plus de bruit vraiment que mes petons agiles.

« Te sachant dénué de pratique raison,

J’ordonnerai pour toi la cour et la maison ;

Je me constituerai ta première servante :

« Et le merveilleux vin que tu me verseras,

M’engourdissant le soir, dès l’aurore suivante

Doublera pour l’effort la vigueur de mes bras ! »

CANICULE

Toutes les voix se sont tues,

Et les coups du pic rageur ;

L’ombre, des cimes touffues,

Tombe en nappe de fraîcheur.

Bourdonnante et jamais lasse,

L’abeille au corselet brun

Rejoint, butine et dépasse

Les calices un par un.

D’une eau vive, sur la pierre,

Le filet éblouissant,

Comme un serpent de lumière,

Sans tumulte va glissant.

Le hamac où se balance

Mon corps souffrant de l’été

Trouble à peine le silence

De ce bocage enchanté.

INVOCATION

Te voici, Lâcheté, ma douce conseillère,

Découvre un peu ton sein que j’y pose mon front

Et, de tes doigts légers, libère le flot blond

De cette magnifique et pesante crinière.

Tout aujourd’hui, je veux que ta voix singulière

Exalte la montagne avec le ciel profond,

Chante à la fois la source, et la neige qui fond,

Et la branche, et la fleur, et l’ombre, et la lumière.

Dis-moi de quel arome est flatté le palais

Quand la langue retient un vin que l’on boit frais ;

Parle-moi d’un beau corps tordu de chaude envie.

Inspire-moi l’horreur du courage guerrier,

L’amour du myrte doux, le mépris du laurier :

Enfin, rattache-moi fortement à la vie !

RÊVERIE SOUS LA TONNELLE

Vraiment, je hais plutôt ces esprits vagabonds :

Pour qui les proches biens sont les moins chérissables

Et qui, donnant le branle à des corps inlassables,

Du pôle à l’équateur précipitent leurs bonds.

Le vain désir de voir, en d’arides Gabons,

Leur fait braver la soif, et la fièvre, et les sables,

Et, dans l’Hindoustani, tenir pour méprisables,

Ange affreux de la mort, ô Peste, tes bubons.

Moi qui du monde entier ne connais qu’une terre,

J’épuiserai mes jours à louer solitaire

Le généreux destin qui m’y sut oublier.

La goyave, là-bas, tente la lèvre ardente :

Vaudra-telle jamais dans sa douceur fondante

La pêche qui, chez nous, mûrit sur l’espalier ?

SOIR

Écoute, un vent léger fait bruire la feuille.

Entends-tu notre chien plaintivement gémir ?

Ayant chanté le soir, l’oiseau va s’endormir ;

Le moindre bruit des champs, l’oreille le recueille.

Est-ce ta chevelure, est-ce le chèvrefeuille

Ou la mourante rose avant de se flétrir

Qui répand ce parfum lent à s’évanouir ?

Pour s’y fondre, il suffit que notre amour le veuille.

Des lointaines maisons abandonnant les toits,

Ce qui fut la clarté fuit au sommet des bois.

Ferme les yeux, mon ange, oublions, ma colombe !

La nuit nous guette, avec le farouche baiser

Qui, nous ayant rompus, nous fera reposer

Dans un silence égal à celui de la tombe.

LA FONTAINE D’ALNY

Alny, fraîche fontaine, au creux où l’herbe pousse

Abandonnée, ainsi qu’un miroir dans la mousse,

Tu reflétais un front bien pur

Quand cet enfant chétif et précocement sage

Interposait l’écran de son jeune visage

Entre ta surface et l’azur !

Le bouleau, devant lui, le coudre, honneur des sentes,

Sur ta rive écartait ses branches fléchissantes ;

Près des roseaux minces, dardés,

Dont s’épuisait la touffe aux lents feux de l’automne,

Des feuilles dessinaient une rousse couronne

Autour de ses cheveux ondés.

Accoutumée aux bonds des pâtres noirs et souples,

Docile à réfléchir le rude aspect des couples

Qui s’étreignaient en ce beau lieu,

Tu doutais si, brûlant d’une fureur champêtre,

Deux mortels amoureux avaient formé cet être

Ou s’il était le fils d’un dieu !

JADIS

Ma mère, dans mes yeux, chérissait la langueur

Dont le rêve et la vie avaient noyé son cœur

Et gravement, c’était, de ses lèvres altières,

Son mal qu’elle baisait sur mes larges paupières.

Dans un âge où l’espoir sans cesse refleurit,

Pleine du lent regret de son jeune mari

Et toujours tout son corps vêtu de sombres voiles,

Elle menait sa peine aux rayons des étoiles,

Heureuse qu’un soupir de la brise d’été

Rythmât, de ses sanglots, la sourde volupté

Et que le noir feuillage épandît sur sa tempe

Le froid des lieux où l’ombre éternellement rampe.

PORTRAIT D’ANCÊTRE

Non sans fierté, dans l’Inde où bout un air torride,

Puis sous ton ciel foncé, paresseuse Bourbon,

Je l’évoque, ce rude aïeul qui, du bâton,

Régnait injustement sur un troupeau stupide.

Un portrait me le montre, adulte, entre ses chiens,

Le front large et brûlé sous une immense paille ;

Sa stature devait correspondre à ma taille

Et j’ai, dans mes clairs yeux, tout le regard des siens.

Lorqu’aux plantations de maïs ou de cannes,

Parmi les travailleurs, il menait son pas lent,

J’imagine ceux-ci, sous le poing lourd du blanc,

Courbant avec terreur un front chargé d’arcanes.

Autour de lui montaient les plaintes et les vœux

Sans qu’un muscle bronchât de son orgueilleux masque ;

Créole languissante, adorable et fantasque,

Éclatante de teint et sombre de cheveux,

Son épouse, vêtue uniquement de ruches,

Au col un noir velours soulignant sa pâleur,

Flagellait de ses mains des filles de couleur

Pour, de leurs cris affreux, étourdir ses perruches.

AUTRE PORTRAIT :

Plus brillant que bengali

En ce cadre d’or joli

Et de forme surannée,

Celui-ci connut la Cour

Et sept ans vécut autour

De la reine infortunée.

Son front a, poli, bénin,

L’éclat d’un front féminin

Et sa neigeuse perruque,

A chaque tempe ondoyant,

Par un grand nœud chatoyant

Se termine sur la nuque.

Inintelligent et doux,

Son œil, entre des cils roux,

Tout chargé d’azur, vous touche ;

Son sourire est indiscret,

Son teint rose, l’on voudrait

Près de sa lèvre une mouche.

Un bel habit de drap blanc

Moule son buste troublant

Tel celui d’un androgyne :

Sous le plastron bleu-de-roi,

Fière Espit, tendre Belloy,

Quelle était donc sa poitrine ?

La taille est ronde, le gant

Soutient d’un geste élégant

La coquille de l’épée ;

Riche d’ornements divers,

L’étroite botte à revers

D’un pied mince est occupée.

Au bord du cadre, un blason

Vient rappeler la maison

De cette ombre occidentale :

Une merlette s’enfuit,

Un massacre de cerf luit

Sous la couronne comtale.


Traits menus, prunelle en fleur,

Bouche à la fraîche couleur,

Menton troué de fossettes,

Dans les brocarts, les satins,

Visage aimé des catins

Et chéri des marquisettes,

De ces fabuleux excès

Où le plus beau sang français

Honora la guillotine,

Le souvenir n’a-t-il pas

Altéré jusqu’au trépas

Votre expression mutine ?

Avez-vous pu sans pâlir

Voir une hache abolir

Les jours dorés de Lamballe

Et la vive Dubarry

Tendre au bourreau, sans un cri,

Sa tête presque royale ;

Mille galants freluquets,

A pas pressés et coquets,

Gravir l’échafaud sinistre ;

Cent abbés, se relayant,

Chanter l’office effrayant

Dont Samson fut le ministre ?

Put-elle ouïr un autre bruit,

Cette oreille au ton de fruit

Où vibra la sourde antienne ?

Et n’est-ce pas, beaux yeux sots,

Devant les affreux sursauts

Qu’eut en mourant l’Autrichienne

Que, pour la première fois,

Discernant au front des rois

L’astre glacé des misères,

Vous avez, dans le linon

Brodé d’un mouchoir mignon,

Versé des larmes sincères ?

SUR UNE IMAGE

Si la mort au berceau n’avait tranché tes jours,

Tu serais, à ma sœur, de deux ans mon aînée,

Déjà, sous le soleil des chrétiennes amours,

Évoluerait, ma sœur, ta simple destinée.

Je t’imagine avec une robe bleu-paon

Qu’un piquet d’œillets soufre à la ceinture éclaire ;

Ton chignon, relevé de quelque blanc ruban,

Sombre, rappellerait celui de notre mère.

Hélas ! je n’ai de toi qu’un portrait si flétri

Qu’à peine y peut-on voir un semblant de figure :

C’est celui d’une enfant qui légèrement rit

En tenant son pied nu dans sa menotte obscure.

LE BONHEUR PRUDENT

L’eau dormante en filigrane

Porte l’ombre d’un roseau :

Notre vie est aussi plane,

Aussi calme que cette eau.

Rien de gai ne nous arrive

Et rien de triste non plus,

Aucun désir ne ravive

En nous des maux superflus.

Nous errons dans les soirs roses,

Nous goûtons l’odeur du vent,

Ou bien tu cueilles des roses

Et moi je fume en rêvant.

Va, le destin nous oublie,

Tenons-nous muets et cois :

Ce serait grande folie

Que de tenter son carquois !

DU RIVAGE

Vaisseau chargé de fer, tu t’en vas vers cette Inde

Sous la Ligne assoupie en son superbe éclat,

Pays prestigieux des Damis au nez plat

Qu’évente avec respect quelque jaune Clorinde.

Déjà, dans ta mâture où le mousse se guinde,

Sifflent le vœu d’un ciel et l’adieu d’un climat ;

Tu gémis, le foc s’enfle, et la mer qui te bat

Ta proue au chef orné comme un glaive la scinde.

Des jours s’écouleront, navire, et bien des jours

Devant que sur ton ancre, en de tièdes séjours,

Tu contemples l’orgueil des ports chargés de jonques.

Et qui sait si bientôt, levé sur ton chemin,

Quelque ouragan stupide, en soufflant dans ses conques,

Ne mettra, par caprice, un terme à ton destin ?

LA DIGNE ATTENTE

Quand douze fois l’avril aura garni les branches

Tu prendras seulement l’âge qu’aujourd’hui j’ai,

Mais alors mon visage aura beaucoup changé,

Déjà, sous le chapeau, mes tempes seront blanches.

Il ne sera plus temps de cueillir des pervenches !

Ce front, d’enthousiasme et de rêves chargé,

Ou bien tu le verras de lauriers ombragé,

Ou bien, lassé de vivre, enfin mûr pour les planches.

Après vingt ans d’efforts, l’homme au repos a droit ;

Si la gloire s’obstine à refuser mon toit,

J’aurai du moins l’honneur de l’avoir attendue :

Et non pas à genoux, l’œil noyé, comme tant

De pieux faquins chez qui je la vois descendue,

Mais droit, la lèvre altière et le regard distant.

CONSEIL A L’AMOUR

Amour, lorsque ma lèvre en ta jeune toison

Cherchait à prolonger des instants misérables,

Mon cœur, troublé par toi, ne jugeait désirables

Ni le repos des champs, ni la sage raison.

L’hymne que tu fais naître était son oraison,

A tous émois, les tiens lui semblaient préférables

Et ses attachements étaient si peu durables

Qu’il en fallait plus d’un pour combler sa saison.

Or, vois comme il se rit aujourd’hui de tes charmes !

Laisse, méchant enfant, laisse tomber tes armes :

Ta flèche ou se romprait, ou manquerait son but.

Ici, l’œil apaisé peut flâner sans surprise,

L’ordre règne, et la coupe où gravement l’on but

La main ne la rejette et la dent ne la brise.

ÉPIGRAMME