HENRI DEBERLY

LE
SUPPLICE DE PHÈDRE

ROMAN

90e édition

PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)

DU MÊME AUTEUR

POÉSIE

  • L’Arc-en-Ciel.
  • Grains d’ambre et d’or.

ROMANS

(aux Éditions de la Nouvelle Revue Française)

  • L’Impudente.
  • Prosper et Broudilfagne.
  • L’Ennemi des siens.
  • Pancloche.

EN PRÉPARATION

  • Un Homme et un autre, roman.

L’édition originale de cet ouvrage a été tirée à MILLE TROIS exemplaires et comprend : cent neuf exemplaires réimposés dans le format in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane nrf, dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent destinés aux Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française, numérotés de I à C, huit cent quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur papier vélin pur fil Lafuma-Navarre dont quatorze hors commerce marqués de a à n, huit cent cinquante destinés aux Amis de l’Édition originale numérotés de 1 à 850, et trente exemplaires d’auteur, hors commerce, numérotés de 851 à 880.

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays y compris la Russie.
Copyright by librairie Gallimard, 1926.

I

— Marc, fit d’une voix paisible Hélène Soré, va chercher à l’hôtel vos costumes de bain qui doivent être secs à présent. Le serre-tête de ta sœur est sous son peignoir… Et prends-moi donc, si tu la trouves, mon écharpe grise !

Son beau-fils partit en courant. Quelques secondes, penchée à droite, le visage tendu, elle suivit des yeux ses jambes minces dans leur galop irrégulier à travers les dunes.

— Quelle ardeur ! pensa-t-elle. Comme il obéit !

C’était toujours pour la jeune femme un très vif plaisir que de constater cette souplesse.

La mer était basse et fort calme. Son clapotis venait mouiller les barques échouées que l’on voyait serrées à droite, près d’un promontoire, assez loin du fond même de la petite anse où, sur le sable, étaient assis des groupes de baigneurs. A gauche, en nappe, tout luisants d’algues et couverts d’enfants, de longs rochers plats s’étendaient. Au delà, commençait une légère falaise, couronnée de plantes et d’arbustes, dont les bastions se succédaient, de plus en plus hauts, jusqu’en un point marqué d’énormes blocs où le rivage accidenté de la rade de Brest reprenait brusquement son vrai caractère.

— Marie-Thérèse ! appela Hélène par deux fois.

Une petite fille, brune et cambrée, d’environ sept ans, qui édifiait tant bien que mal sa partie d’un fort, tourna la tête au second cri, parut hésiter, puis accourut en bondissant et traînant sa pelle.

— C’est l’heure de ton bain, ma chérie ! Tu vas tâcher de te conduire raisonnablement et de ne pas hurler comme avant-hier où les gens de l’hôtel te montraient au doigt, lui dit Hélène en appuyant sur sa frêle épaule pour la faire asseoir à ses pieds. Je te préviens qu’il t’en cuirait, reprit-elle plus bas, si tu te donnais en spectacle !

Marc arriva presque aussitôt, portant les costumes. Ses cheveux dérangés pendaient en longues mèches qu’il rejeta d’un tour de cou sur son occiput.

— Mais tu n’as pas le sens commun ! Mais tu es en nage ! fit d’une voix grondeuse la jeune femme en se levant pour appuyer sa main sans une bague sur la joue brûlante du garçon. Je vais déshabiller Marie-Thérèse. Reste ici, tu viendras quand je t’appellerai. Je ne veux pas que tu te baignes dans cet état-là !

Cinq minutes s’écoulèrent. Le garçon rêvait. Il s’était mis à l’abandon sur la chaise pliante que le départ de sa belle-mère avait rendue libre et, distraitement, regardait fuir des cascades de sable par les commissures de ses doigts. Hélène sortit de la cabine, précédant sa fille, et fit signe à Marc d’y entrer.

Comme elle venait de se rasseoir, l’enfant auprès d’elle :

— Tiens, vous voilà ! fit-elle, polie, sans nul empressement, en recevant sur son épaule une main maigre et brune dont l’index, une seconde, en lissa la chair, près de la bretelle du corsage. Elle est donc terminée, cette cérémonie !

— Oui, et vraiment je vous assure que c’était très bien !

Le commandant secoua la tête, embrassa sa fille et s’étendit à même le sol avec précaution, après avoir consolidé, d’un geste habituel, ses vastes lunettes à verres jaunes.

— Oh ! je n’en doute pas ! dit Hélène. Vous, dès l’instant qu’il est question de pompes religieuses, on vous voit toujours satisfait !

Son mari négligea cette observation.

— Mais quel besoin aviez-vous donc reprit-elle soudain, d’aller au baptême de cette barque ?

— C’était ma place, ma chère petite ! dit le commandant, avec ce rien de péremptoire, cet accent trop digne qu’emploient les hommes d’un certain âge envers leurs amours, sans s’aviser qu’il indispose et blesse les jeunes femmes. Tout le monde sait ici que je suis marin. En m’abstenant de prendre part à cette petite fête, j’aurais eu l’air de dédaigner d’honnêtes et braves gens…

— Ainsi donc, fit Hélène la barque est bénie ! Est-ce vrai demanda-t-elle d’une voix moqueuse, que la marraine brise à l’avant une fiole de champagne en même temps que le prêtre ânonne ses prières ? Est-ce le champagne, insista-t-elle, ou les oremus qui sont censés, dans la tempête, garder du naufrage ?

— Vos plaisanteries manquent d’à-propos ! dit Michel Soré. Il s’agit là d’une vieille coutume des plus respectables, notamment à l’époque que nous traversons. Sur un sujet comme celui-ci, que j’estime sérieux, je n’aime pas vous entendre exprimer des vues d’une aussi criante légèreté. J’ai beau savoir que ce désordre est surtout verbal, il me cause toujours du chagrin.

— Allons, de grâce, mon bon Michel, ne vous fâchez pas ! fit la jeune femme, d’un air enjoué, en prenant son livre et touchant à l’épaule son austère mari. Il y a d’ailleurs pis qu’un baptême de barque. La solennelle bénédiction d’une meute, par exemple. Là, convenez que votre Église pousse au ridicule le respect qu’elle porte à l’argent !

— Il se peut ! dit Michel. Moi, je n’en sais rien… Mais, sapristi ! où puisez-vous de pareilles idées ?

Marc apparut dans un peignoir à ramages vert vif dont le choix dénotait une extrême recherche. Aussitôt, négligeant la conversation qu’elle soutenait malicieusement depuis cinq minutes :

— Tu vas plonger Marie-Thérèse, lui dit sa belle-mère, et je veux, tu entends, qu’elle se trempe la tête ! Quand ses grimaces auront pris fin, tu pourras nager.

Elle se leva pour assister au bain des enfants et le commandant la suivit. Devant eux, sur la rade qui éblouissait, quatre navires de guerre obscurs, semblables, se profilant en file indienne, gagnaient la haute mer.

Hélène était grande, les jambes longues, le buste plein, les bras charnus, les mains blanches et belles, le cou bien fait, quoiqu’un peu fort, les épaules très larges. Ses cheveux étaient noirs et son teint rose. Sa tête, petite, avec des joues assez rondes du haut, présentait cette noblesse que donne un nez droit prolongeant sans cassure la descente du front. Les yeux étaient de couleur glauque, légèrement obliques et surmontés d’épais sourcils d’une si juste courbe qu’on l’aurait crue faite au pinceau. Leurs regards annonçaient une résolution que démentais une petite bouche grasse et cramoisie, rendue mutine par les fossettes, toujours accusées, que creusait près d’elle chaque sourire. Mais le menton, sans complaisance, musculeux, aigu, renforçait à ce point l’expression des yeux qu’en dernière analyse la physionomie, avec des traits et des contours d’une beauté charmante, surprenait par son air d’opiniâtreté.

Le mari de cette femme d’une allure si noble aurait pu passer pour son père. A la veille de marcher sur quarante-neuf ans, alors qu’Hélène en avait trente depuis quelques mois et, sans fards, sans apprêts, en portait vingt-cinq, s’il conservait dans la tournure une certaine jeunesse due à la maigreur de son corps, à l’abstinence de tout excès, à une vie salubre, il s’en fallait que fût doté du même privilège son long visage, assurément d’une grande distinction, mais ravagé, parcheminé, déjà d’un vieillard. Des yeux très doux, en même temps froids et d’une fixité ombrageuse, dont les paupières faisaient penser à celles d’un reptile, flanquaient un nez cadavérique, taillé en bec d’aigle, qui retombait douloureusement sur une bouche amère. Le front haut, resserré, sans animation, rejoignait un crâne dégarni et, de l’ensemble, il émanait cet air de vertu qu’on pourrait baptiser le comique des tristes.

Entre le mûr Michel Soré et sa très jeune femme, si tout n’était pas dissemblance, c’était peut-être à la façon dont ils étaient mis qu’un pénétrant observateur l’aurait soupçonné. Une élégance méticuleuse, chez l’un comme chez l’autre, excluait toute parure, tout enjolivement, toute audace dont la mode eût été flattée par un sacrifice au bon goût. Le veston de Michel, le costume d’Hélène, tous deux d’étoffes légères et sombres, avaient ces longues lignes où se lit mieux l’art d’un tailleur ou d’une couturière qu’aux ajustements compliqués. Par ce détail se révélait dans leurs caractères un égal mépris du gracieux, au bénéfice de qualités moins brillantes peut-être, autrement solides et durables.

Les peignoirs des enfants formaient un tas clair. Marie-Thérèse eut une révolte en entrant dans l’eau et jeta sur sa mère, qui la surveillait, un regard tout empreint d’une poignante détresse. Mais, sans doute, la menace qui pesait sur elle lui donna-t-elle à réfléchir aux suites d’un éclat, car la défense qu’elle esquissait fut des plus réduites et elle se laissa immerger.

Hélène et son mari, coude contre coude, se mirent à marcher sur le sable du grand pas lent et méthodique qu’ils affectionnaient, mais sans échanger une parole. Le commandant baissait la tête et semblait soucieux. Soudain, se tournant vers sa femme :

— Oui, fit-il, reprenant la conversation au point précis où, brusquement, cinq minutes plus tôt, elle avait été suspendue, quand j’entends résonner de vos paradoxes, je me demande où vous puisez de pareilles idées !

— M’en avez-vous donc connu d’autres ? Les aurais-je prises en quatre mois ? demanda Hélène.

— Assurément, non ! dit Michel. Mais, à chacun de mes voyages, ou elles m’étonnent plus, ou je les déplore davantage.

— Vraiment ? Vous êtes certain ? Pour quelle raison ?

Le marin déploya un geste évasif.

— Elles sont si loin de celles du monde dont nous sommes issus ! Elles s’apparentent si étroitement à celles de milieux que vous n’aimez guère fréquenter !

— On peut penser avec sagesse, répartit Hélène, sans avoir toujours les mains propres.

Le commandant haussa l’épaule d’un air affligé et fit quelques pas en silence. Tout à coup, s’arrêtant et secouant la tête :

— Ce n’est pas tout ! déclara-t-il. Non, ce n’est pas tout ! Je vais encore vous ennuyer, mais ce n’est pas tout ! Il n’y a pas que cette question de la société. Sans me croire ni plus fin, ni plus fort qu’un autre, je vois en moi-même assez clair et je sais parfaitement la cause de mon trouble. Surtout, Hélène, prenez ceci sans arrière-pensée, n’allez pas me prêter de la malveillance ! Je dis ce que j’ai sur le cœur. Mon expérience me montre une faute et je crie : casse-cou ! C’est, je crois, mon devoir de chef de famille. Je vous ai vue élever Marc dans l’irréligion sans intervenir entre vous, me donnant pour excuse qu’un homme est un homme et qu’après tout j’en connaissais qui vivaient honnêtes sans un fond solide de croyances. Raison misérable ? Il n’importe ! Elle m’épargnait le gros ennui de vous contrarier. Mais, à présent, ma chère petite, il s’agit d’une fille et les circonstances sont tout autres. Bien des femmes ne sont pas des femmes supérieures et, faute d’avoir naturellement d’assez grandes ressources, elles ont besoin, pour résister, d’un appui moral quand la tentation s’empare d’elles. Laissons même de côté cet argument-là ! Voyons les choses plus étroitement et plus pratiquement ! Croyez-vous sans danger pour Marie-Thérèse, et je veux dire pour son bonheur, son futur mariage, car enfin ces choses-là se préparent de loin, l’impiété systématique dans laquelle elle pousse ? La religion garde chez nous un prestige énorme et vous n’êtes pas sans fréquenter des mères d’une foi tiède qui rougiraient d’avoir pour bru une libre-penseuse. Que de maisons pourraient ainsi lui être fermées ! Un peu de complaisance de votre part entretiendrait Marie-Thérèse dans les vieux principes et suffirait à l’éloigner d’épreuves fort pénibles. Je ne vous demande pas votre conversion, mais un sacrifice aux usages.

Hélène avait laissé couler sans interruption l’exposé de conscience fait par son mari. Lorsqu’il se tut, un peu gêné de ce long discours qui dérogeait singulièrement à ses habitudes :

— Mais, Michel, les enfants sont-ils donc des monstres ? lui demanda-t-elle légèrement. A vous entendre, on pourrait croire que je les néglige, ou, qui pis est, que je les gâte, qu’ils me font tourner, que je leur inculque une morale…

— Vous m’avez compris, dit Michel. A Dieu ne plaise que j’aventure la moindre critique sur l’éducation qu’ils reçoivent ! Ils sont conduits supérieurement… mais comme des païens.

— Plaignez-vous ! jeta-t-elle de sa belle voix gaie. Plaignez-vous, Marc a fait sa première communion, Marie-Thérèse est baptisée et fera la sienne, tout cela par égard pour vos sentiments. Plus d’une autre, à ma place, s’en fût moins souciée ! Car, enfin, reprit-elle en dressant la tête, vous m’avez toujours laissée libre !

— J’ai toujours eu confiance en vous, répartit Michel. Une femme plus droite, plus consciencieuse, plus intelligente, j’aurais pu la chercher autour de la terre sans jamais trouver son fantôme. C’est pourquoi, plus je vais, plus je réfléchis, moins je m’explique certains détails de votre conduite. Tenez, prenons Marc, par exemple ! L’enfant sortait de mains chrétiennes quand vous l’avez eu. Vous aurait-il coûté beaucoup, même ne croyant pas, de continuer à le nourrir dans une religion qui est, malgré vous, celle des nôtres ?

— J’ai essayé, fit la jeune femme d’un accent rêveur.

Son mari parut incrédule.

— Oh ! pas longtemps ! corrigea-t-elle. Pas longtemps, c’est vrai ! Juste assez, mon ami, pour m’apercevoir qu’à présenter ce que je tiens pour des billevesées comme des vérités essentielles, je perdais simplement toute ma dignité. Ne joue pas qui veut d’une doctrine ! C’est affaire d’équilibre et de complexion. L’acte de foi peut humilier quand il n’enflamme pas.

— Cependant, fit Michel, dans de jeunes natures…

— Si vous saviez, reprit Hélène riant à pleine gorge, comme une bonne punition est meilleure que Dieu pour tenir un enfant dans l’obéissance ! Regardez donc Marie-Thérèse, comme elle est tranquille ! Tout à l’heure, quand son frère l’a plongée dans l’eau, nous l’avons à peine entendue. Si, au lieu de la peur d’une solide râclée, elle avait en simplement celle d’attrister son ange ou de faire pleurer la Sainte Vierge, supposez-vous qu’elle nous aurait épargné ses cris ?

— Ceci n’est pas un argument ! observa Michel Loin de mettre un obstacle à la discipline, les principes chrétiens la renforcent.

— Bon ! mais encore faut-il que l’enfant s’y prête ! Ce qu’on appelle l’âge de raison n’est pas un vain mot. Allez donc vous répandre en exhortations que vous jugez au fond de vous sottes et mensongères quand vous sentez qu’elles sont reçues dans l’indifférence ! A l’approche du sublime et du mystérieux, certaines natures, ni plus mauvaises, ni meilleures que d’autres, d’instinct se replient et font boule. Que de fois ne l’ai-je pas constaté chez Marc !

Un court silence, déjà très doux, suivit cette réplique. Michel Soré n’était pas homme à tenir longtemps devant une défense de sa femme.

— Rien ne dit que sa sœur eût été comme lui, laissa-t-il tomber d’une voix molle.

— Allons donc ! fit Hélène. Je la connais bien ! Moralement, c’est tout moi, cette enfant, Michel.

Ils s’étaient arrêtés sur le bord de l’eau. Le commandant pointa sa canne dans une direction où deux têtes rapprochées émergeaient des vagues, parut hésiter une seconde, puis demanda soupçonneusement, les paupières clignées :

— Qu’est-ce que c’est donc que cette personne qui nage avec Marc ?

— La petite Vulmont, dit Hélène. C’est la fille d’un docteur du quartier Monceau.

— Ah ! Bonne famille ? Faites attention ! Avant-hier, déjà… Et puis, je trouve, reprit Michel, qu’ils vont un peu loin. Tenez, regardez-les, je crois qu’ils causent… Vous, ça ne vous offusque pas cette camaraderie ?

Hélène, du coup, se mit à rire comme une pensionnaire.

— Mais pas le moins du monde ! Quel mal font-ils ? Ils se sont vus deux ou trois fois dans des excursions et Marc la rencontre au tennis… Avec tout ça, vous m’amusez et j’en oublie l’heure ! ajouta-t-elle en consultant une toute petite montre que retenait à son poignet une ganse de moire bleue.

Une main près de la bouche, elle cria :

— Marc !

L’adolescent, à cet appel, leva les deux bras et se laissa couler sur place, en manière de jeu.

— Marc ! fit-elle de nouveau, lorsqu’il reparut.

Mais il filait le long du flot, la joue gauche couchée et le visage, de temps en temps, caché par la mer.

Une puissante expression de mécontentement se peignit tout à coup sur les traits d’Hélène. Laissant là son mari qui remuait des algues, elle fit sortir Marie-Thérèse, lui mit son peignoir et la poussa d’un pas rapide jusqu’à la cabine.

A peine en avait-elle fermé la porte que Marc, hors d’haleine, y frappait.

— Que signifie ? s’écria-t-elle en l’apercevant, avec la sèche intonation, l’air de tête furieux, la posture que l’on prend pour gronder un mioche. Un quart d’heure, à présent, ne te suffit plus ? Je te fais signe de revenir et tu vas plus loin ?

— L’eau était si bonne ! souffla-t-il.

Sa belle-mère, agacée, le fit taire du geste.

— Inutile de partir dans tes sottes répliques ! Retiens ceci, poursuivit-elle, un doigt battant l’air : une fois pour toutes, je te dispense de tes réflexions, tes explications, je m’en moque ! Je te prie de rentrer lorsque je t’appelle… et pas cinq minutes après, sur-le-champ !

L’adolescent baissa la tête sous cette algarade et commença silencieusement à se dévêtir du maillot de laine bleue qui collait à lui.

II

Le 7 janvier 1912, soit treize ans plus tôt, le capitaine marin Michel Soré, sa toute jeune femme ayant pris froid au sortir d’un bal, s’était, à son insu, réveillé veuf, avec la charge de son fils âgé de quatre ans. Il naviguait à cette époque dans les mers de Chine. La terrible nouvelle l’avait frappé comme son navire venait d’entrer en rade de Hong-Kong, et d’autant plus désemparé, d’autant plus rompu que la dépêche lui apprenait simultanément et la maladie, et la mort.

Michel n’avait plus ses parents. Ceux qu’il tenait de son alliance habitaient Quimper ou, plus exactement, à quelques kilomètres de cette ville, une propriété assez vaste où ils menaient une vie paisible et sans prétentions. Ils y avaient recueilli Marc après les obsèques, heureux, les pauvres gens, dans leur chagrin, d’ainsi pouvoir acclimater et garder entre eux l’enfant mis au monde par leur fille.

Les toutes premières années d’un être ont toujours du charme, fussent-elles incolores, même sévères, et elles lui laissent un souvenir qui parfume sa vie tant que celle-ci, par des épreuves à l’excès blessantes, ne les a pas trop déformées. Ceci est vrai pour le jeune prince comblé d’attentions comme pour le fils de l’ouvrier né dans une mansarde et qui s’y est cru misérable. Mais, si l’on veut, par folle tendresse, doter une enfance d’une félicité sans limites, c’est la campagne qu’il faut choisir pour son développement. Là, tout désir peut s’exprimer, tout plaisir se prendre, l’indépendance ignore ses digues les plus ordinaires. Entre l’objet qui le captive et sa main tendue, le petit d’homme, à condition d’être souple et fort, ne voit se dresser nul obstacle. Les fruits et les fleurs, il s’y roule. Les animaux, pour la plupart, sont des frères agiles qui lui obéissent avec joie. Il a du sol pour son tricycle, de l’eau pour ses barques, tout le ciel, à toute heure, pour ses cerfs-volants. Enfin, pour lui, s’il est question d’encre et d’alphabet, c’est dans une chambre où l’air léger balance des parfums, que ce soit ceux de géraniums placés à deux pas ou les troublantes émanations de la terre mouillée.

Sorti, la veille, à peine conscient de son infortune, d’un appartement parisien, Marc avait vu se déployer ces immenses bonheurs sous les auspices de deux vieillards vénérant ses actes et se disputant ses sourires. Les remontrances de sa grand’mère fleuraient les pastilles et son grand-père, pour l’amuser, refoulant ses pleurs, s’ingéniait à briller sans affectation dans des bouffonneries héroïques. Par dévouement à l’insouciance et aux mille gaietés que réclamait d’eux cette jeune tête, l’amertume de leurs âmes se fondait en miel et leurs corps, humiliés d’être encore en vie, se cramponnaient passionnément à leur existence.

Le commandant apparaissait deux ou trois fois l’an. Nulle couleur ne marquait dans les entretiens cet homme adorant son métier, mais retranché dans le silence d’un amant jaloux dès que quelqu’un s’y permettait la moindre allusion. Il revenait tantôt des Indes et tantôt du Cap comme il fût rentré d’une ville d’eaux, pour se faire étourdir de potins vulgaires et déplorer la politique des gens au pouvoir. Encore celle-ci n’était-elle vue que secondairement. Rien n’offrait l’intérêt des alliances bretonnes, ni l’importance des chuchotements courant l’Armorique jusqu’à Saint-Nazaire et Cancale, pour cet esprit si limité dans ses conceptions qu’il ne pouvait chérir la France qu’au prix d’un effort, dépassés les confins de sa péninsule. Lorsque Michel suivait ainsi la chronique locale que lui détaillait son beau-père, son grand nez mince interrogeait, appréciait, notait et donnait seul toute la mesure de ses émotions. Car, de sa bouche, il ne sortait que de rares paroles et ses prunelles fixaient toujours l’interlocuteur sans qu’il en jaillît aucun feu.

Marc ne savait pas s’il l’aimait. Après chacune de ses visites, il l’oubliait presque, puis, par une lettre, on apprenait son retour prochain, et il n’avait à la pensée de revoir son père ni mécontentement, ni plaisir. On l’eût alors bien étonné en lui expliquant qu’il devait plus de sa tendresse à cet homme si triste, et d’ailleurs gracieux envers lui, qu’à sa vieille bonne, ses grands-parents, son âne et sa chèvre.

Peu de gens fréquentaient à l’Amirauté. C’était le nom qu’avaient donné les voix d’alentour au manoir habité par les Cortambert, en l’honneur du marin, trisaïeul de Marc, qui l’avait jadis fait construire. De temps à autre, une vieille voiture étonnamment vaste y transportait, derrière deux mules, le comte de Kerbrat, qu’accompagnait toujours sa fille pendant les vacances. Ce gentilhomme et l’excellent M. Cortambert nourrissaient une passion pour le jeu d’échecs qu’ils ne pouvaient, depuis longtemps, satisfaire qu’ensemble, faute de partenaires à leur taille. Elle les aidait à tuer les heures de certaines journées et les avait rendus, en outre, étroitement amis.

Marc ne plaçait rien au-dessus d’Hélène de Kerbrat. Il lui vouait cet amour qu’éprouvent les enfants pour les personnes sérieuses qui s’occupent d’eux en se mettant à leur portée avec tant d’adresse qu’elles ne leur échappent de nulle part. Ses sentiments lui inspiraient de chercher au loin des expressions chargées pour lui d’un sens mystérieux qui lui parussent dignes de leur force. « Elle est ma fiancée ! » proclamait-il. « Nous sommes unis par nos serments ! » disait-il encore, ayant, un jour, entendu lire et trouvé sublime cette naïve inscription d’une gravure ancienne. La belle jeune fille, de son côté, flattait cette passion et déclarait, pour le ravir, d’une voix pénétrée : « Inutile de chercher un parti pour moi, je suis engagée avec Marc ! » Alors, il se jetait contre ses jupes, l’escaladait comme un furieux pour saisir son cou, la tenait embrassée avec effusion.

Elle s’intéressait au bambin. Est-il une fille de dix-huit ans saine et délicate que puisse laisser indifférente un enfant sans mère ? Par la flamme instinctive qui lui brûle le sein, elle sait trop bien ce qu’il lui manque de considérable et de quoi la mort l’a privé. Puis, dans ses réflexions, dans ses manières, Marc témoignait continuellement d’un esprit sauvage dont la vivacité choquait Hélène, mais dont l’accent et l’imprévu lui semblaient exquis, l’attachaient à lui plus encore. « Que tu es mal élevé ! » disait-elle souvent. Cependant, un sourire que décochait Marc, une gentillesse placée à point, comme pour s’excuser suspendait le reproche qu’elle allait poursuivre. Et elle était heureuse enfin d’avoir sa confiance.

On la voyait quelquefois seule à l’Amirauté. C’était les jours où les morsures de ses vieilles douleurs tourmentaient M. de Kerbrat et où lui-même, impérieusement, éloignait sa fille, autant pour l’obliger à se distraire que pour pouvoir, dans son fauteuil, gémir à son aise. Hélène entrait dans le salon, la figure gracieuse, et saluait Mme Cortambert. Mais elle n’avait d’yeux que pour Marc. Il la flairait, la taquinait, lui tirait sa jupe, courait cent fois du canapé au seuil de la pièce avec l’impatience d’un jeune chien. Finalement, ils partaient sous les beaux ombrages, accompagnés de la bonne dame qu’ils quittaient bientôt pour se faufiler dans une ronce, et c’étaient des parties dont se grisait Marc jusqu’au moment où la voiture attelée de mules ramenait Hélène à Quimper.

Le commandant qui, sous la glace de son expression, sous sa manie régionaliste et ses préjugés, cachait un naturel timide et sensible, n’observait pas sans émotion, entre ses voyages, l’affectueux dévouement et la complaisance que témoignait la jolie jeune fille à son fils. Il devinait sa société profitable à Marc et l’estimait plus rationnelle que celle de vieilles gens dont le cœur débordait de toute la faiblesse qu’y avait jetée leur malheur. Marc ne pouvait rester toujours à l’Amirauté. Le curé du village voisin l’instruisait, mais c’était un saint homme sans pédagogie qui pataugeait à faire pitié dans le rudiment. Sa connaissance de la grammaire n’était plus qu’une ombre, il déclarait en riant d’aise que, pour l’addition, il devait compter sur ses doigts, sous peine de s’y reprendre indéfiniment sans jamais obtenir deux totaux semblables, quelques miracles et sainte Blandine constituaient pour lui à peu près toute l’histoire jusqu’aux Capétiens. C’était au plus si l’on pouvait, dans son enseignement, espérer que l’erreur en serait bannie quand elle eût été trop grossière. Michel Soré, médiocre esprit, mais grand travailleur, candidat malheureux à l’École Navale et qui jamais n’avait cessé de se cultiver depuis qu’il naviguait pour le commerce, ne voyait pas sans déplaisir cette incompétence préposée aux études de son seul enfant. D’autre part, la jeunesse, la beauté d’Hélène agissaient sur lui avec force, le caressant, à son insu, de la tête au cœur dans les replis d’un naturel précocement sénile.

Il avait réfléchi, hésité, lutté. L’observation était venue lui prêter son aide et la statistique ses lumières. Dans les unions entre personnes d’âges mal assortis qu’offrait alors la société de la péninsule, il avait relevé celles qui florissaient en regard de celles, moins nombreuses, où s’étaient introduits des dissentiments. Puis, un matin, considérant que la déférence l’obligeait à des formes envers son beau-père, il lui avait communiqué son très vif désir d’épouser Hélène de Kerbrat.

L’excellent homme avait mieux fait que l’encourager.

— Marc a besoin d’une direction, lui avait-il dit, et ce n’est pas de pauvres gens qu’épuise leur chagrin qu’elle peut lui venir, vous absent. Votre choix me paraît judicieux et noble. Vous saurez composer le bonheur d’Hélène, comme autrefois celui, si court, de ma pauvre fille. Si vous le permettez, mon cher enfant, je ferai moi-même la démarche !

Pressentie par son père, qui la laissait libre, Hélène, d’abord, avait bronché sur ce prétendant dont les trente-huit ans l’offusquaient. Puis, sa douceur, sa politesse et son effacement, le respect qu’elle avait de son caractère et surtout la pensée de posséder Marc s’étaient unis pour lui montrer son destin futur dans une séduisante perspective.

Elle avait fait, en s’accordant, cette unique remarque :

— Nous avons en commun quelques rares idées, mais sur beaucoup, fort importantes, nous nous divisons : êtes-vous sûr que jamais, de ces divergences, ne naîtront entre nous des difficultés ?

Michel avait considéré son splendide visage et répondu avec l’accent d’une passion totale :

— Ne craignez de moi nulle violence ! Si vous me faites la charité d’embellir ma vie, je serai trop heureux de vous recevoir et de vous garder comme vous êtes.

Par le regard qu’il va jeter sur l’esprit d’Hélène, le lecteur comprendra dans quelle aventure l’amour engageait cet homme froid.

La Basse-Bretagne est le berceau jalousement chéri de la vieille famille de Kerbrat. Aussi loin qu’on feuillette sa chronique de guerre, on y trébuche sur un Kerbrat entiché d’honneur et si, parfois, ses grandes actions font tort à l’Église, il expie son péché dans la pénitence. Tous les Kerbrat ont aussi bien adoré l’épée qu’achève de combattre à l’aide de la croix, quand la croix leur manquait pour leurs dévotions ou que l’épée, brisée en deux, leur tombait des mains. C’étaient, pour eux, deux outils durs et interversibles qui se complétaient l’un par l’autre. Les principes différents qu’ils représentaient se confondaient dans leur amour pour n’en former qu’un qu’ils décoraient du beau nom sourd de fidélité. Beaucoup étaient morts pour sa gloire. Un seul, Louis de Kerbrat, le père d’Hélène, l’avait jugé le plus spécieux des scrupules courants.

A l’époque du mariage de sa fille unique, c’était un homme de cinquante-deux ans, large et fort, aux favoris coupés en brosse d’ancien magistrat, et dont la chevelure, épaisse, hirsute, du gris puissant et nuancé d’une fourrure de chèvre, encadrait une face léonine. Ses distractions et sa douceur étaient proverbiales. On le voyait, en toute saison, pareillement vêtu d’une redingote dont l’échancrure découvrait les bouts d’une courte cravate lavallière, pareillement coiffé d’un grand feutre, et la seule concession qu’il fît aux beaux jours était, vers juin, d’abandonner pour du coutil blanc le pantalon de teinte bleuâtre à grosses rayures noires qui, d’ordinaire, flottait en jupe autour de ses jambes.

Il habitait un vaste hôtel dont il sortait peu. Dans cet hôtel, il ne quittait sa bibliothèque, étendue sur près d’un étage, qu’au moment des repas, qu’il lui fallait gros, et le soir, vers minuit, pour s’aller coucher. Entre temps, il lisait, écrivait, fumait, déplaçait les trésors de ses étagères ou promenait sur des estampes nouvellement acquises l’étroite armature d’un compte-fils. On lui savait un immense fonds de culture latine et des connaissances en langue grecque devant lesquelles maint spécialiste inclinait la tête et devait s’avouer confondu. Mais il aimait par-dessus tout l’étude de l’histoire. Grand déchiffreur de manuscrits, grand fouilleur d’archives, il avait entrepris d’en composer une de la Bretagne dans la période révolutionnaire, dont quatre tomes, sur une dizaine qu’il en annonçait, s’étaient succédé en quinze ans. Ces quatre tomes avaient soufflé le vent du scandale. Car leur auteur était athée et républicain avec un rien de sectarisme assez malicieux qu’on voyait briller dans son encre.

La position que lui valaient dans sa ville natale des idées si contraires à la bienséance ne laissait pas, au demeurant, pour l’observateur, d’être inattendue et curieuse. Les royalistes de Quimper détestaient en lui ce qu’ils nommaient passionnément son zèle anarchiste. Mais, en même temps, son patronyme rayonnait sur eux comme un des plus purs de Bretagne et pas une main qu’il lui plaisait de solliciter ne boudait l’occasion de serrer la sienne. Pour excuser cette concession faite par les principes au prestige qu’exerçait M. de Kerbrat, on affectait de le tenir pour un frère prodigue dont le retour pourrait tarder jusqu’à sa vieillesse, mais se produirait fatalement. Ainsi, la mère d’un fils impie lui pardonne ses frasques, dans la pensée qu’il ne saurait, au seuil de la mort, rester sans contact avec Dieu.

Le digne homme savourait ces palinodies que son esprit de misanthrope assez débonnaire prenait plaisir à détailler dans leur mille nuances et, chaque printemps, faisait un feu des invitations qu’il avait reçues dans l’hiver.

Un seul objet l’intéressait plus que ses études. C’était Hélène, orpheline de mère à deux ans, traitée par lui comme une espèce de divinité, son orgueil en même temps que toute sa tendresse. Pas une infante ne voit fleurir sous ses premiers pas plus de brocarts étincelants et de roses coupées qu’il n’en avait mis sous les siens. Dans une maison que ses manies paraissaient conduire, tout s’inclinait au plus futile des caprices d’Hélène comme une forêt de vieux grands arbres étroitement mêlés sous la petite brise de l’aurore. L’allégresse y naissait de son insouciance, l’inquiétude d’un soupir qu’elle avait poussé. Jusque dans la bibliothèque, elle était chez elle. Et il fallait qu’un document fût vraiment précieux pour que son père, avec douceur, le lui prît des mains lorsqu’il la voyait s’en saisir.

Par un trait éclatant de libéralisme, Louis de Kerbrat avait voulu qu’elle reçût d’abord l’éducation traditionnelle des filles de sa race. Persuadé de l’erreur de toutes les doctrines, il n’était pas sans convenir du secours puissant que tirent souvent d’elles certains êtres et refusait de s’accorder qu’il fût de son droit d’en priver Hélène par principe. Aussi, les femmes qu’il avait mises, sous sa surveillance, à la diriger et l’instruire, de vertu rigoureuse et ferventes chrétiennes, avaient-elles pour consigne de ne lui faire grâce d’aucun exercice religieux. Lui-même feignait en sa présence une neutralité que lui rendait toujours facile son cœur d’honnête homme. Cependant, lorsqu’au cours elle répondait mal et méritait une mauvaise note pour le catéchisme, il la serrait sur sa poitrine et flattait ses nattes avec une tendresse plus marquée.

Des sourires, puis des moues, puis des réflexions étaient venus, sensiblement vers l’époque nubile, échue pour Hélène assez tôt, lui témoigner que le ferment d’incrédulité dont il avait subi l’effet dès l’âge de raison agissait sur sa fille avec la même force. Ç’avait été, pour son esprit, une puissante surprise et un positif soulagement. Qu’on se figure la joie goûtée par un affranchi à découvrir chez son enfant une conscience robuste, après avoir appréhendé des années durant, qu’il ne se complût dans les fers. Dissipée l’équivoque dont elle se voilait, la petite âme que révérait M. de Kerbrat avec un peu d’incertitude sur son étendue s’était livrée à son regard, dans toutes ses parties, comme une belle jachère sans point faible, à laquelle il suffit de donner des soins pour la tirer de son état et la féconder. Entreprise laborieuse, mais de quelle noblesse et de quelle grisante séduction ! Renonçant à s’aider d’aucun professeur, il s’était mis personnellement à instruire Hélène. Elle avait eu près de sa table un joli pupitre et une grande chaise du Moyen-Age où elle se perdait comme une dauphine de quatorze ans juchée sur un trône. Rien n’était fastidieux dans son entourage. Ses yeux pouvaient interroger les rayons garnis, parcourir les vitrines et les étagères et distraitement se prélasser des chenêts aux glaces, sans tomber sur un livre à reliure médiocre ou apercevoir une chose laide. Et, devant elle, en toute saison, tous les jours, des fleurs.

De la première leçon sérieuse donnée par son père, avait daté, pour la fillette, une vue sur l’étude à la fois surprise et charmée. Elle achevait de recevoir un plat enseignement où le visage et l’expression semblaient s’accorder pour saturer de maussaderie la science la plus pauvre et pénétrait, sur un sourire d’une divine douceur, dans le pur domaine de l’esprit. Tel était le savoir du comte de Kerbrat qu’il pouvait jouer des éléments de ses connaissances ainsi qu’un jongleur de ses balles, sans plus d’effort qu’une dentellière de ses mille bobines, et avec la même légèreté. Son affection l’avertissait du moment exact où la fatigue, en occupant la tête de sa fille, allait en chasser l’attention. Tout à coup, à l’histoire ou l’arithmétique, à la grammaire latine ou grecque, au texte épineux, succédait, sur un point de littérature, une anecdote qu’il animait de toute sa malice et rendait fertile en détours ; ou bien, du fond de son fauteuil, les mains sur les tempes, il se livrait à quelque attaque du démon frondeur qui l’avait pratiquement retranché du monde et s’étendait avec prudence et sérénité sur ses réflexions favorites.

Rien ne flattait la jeune élève, ni ne l’exaltait, comme ces conférences faites pour elle. Elle admirait passionnément son doux homme de père et trouvait merveilleuse la condescendance qu’elle le voyait mettre à l’instruire. Aussi, pas une de ses paroles ne résonnait-elle sans se graver dans sa mémoire, parfois mot à mot. Confessionnelles ou politiques, morales ou sociales, toutes les idées que répandait M. de Kerbrat dans ces longues minutes d’épanchement, toutes les doctrines qu’il exposait d’un air convaincu rencontraient en Hélène une fiévreuse adepte. Qu’il pût pécher par complaisance ou raisonner mal ne lui venait pas à l’esprit. Son enseignement avait pour elle une vertu sacrée. Dès l’instant qu’il niait Dieu, Dieu n’existait pas, et, puisqu’au nombre des principes qui lui étaient chers figurait l’excellence de la République, l’ancien régime, dans tous ses actes, éveillait sa haine ou lui inspirait du dégoût. Incapable, d’ailleurs, d’une hypocrisie, elle avait renoncé délibérément à tout exercice religieux et déployait les opinions les plus subversives avec une précoce assurance.

Chez les parents de ses amies, elle faisait horreur. Ou, plutôt, elle blessait et donnait à rire, de ce rire aigre et malveillant dont l’esprit docile se complaît à cingler le libre examen, singulièrement lorsqu’il s’allie à l’extrême jeunesse. Ses amies mêmes avaient tenté d’exciter sa honte en lui décochant mille sarcasmes. Mais Hélène opposait à leurs plaisanteries une contenance imperturbable et si dédaigneuse que ces fillettes, désemparées, s’étaient bientôt tues. Dans une ville de province, la modestie règne, sinon toujours dans les manières, du moins dans les âmes, comme si l’absence de grandes promesses dans leur destinée inspirait à celles-ci la méfiance d’elles-mêmes, et quiconque y fait preuve d’un certain orgueil obtient le silence sur ses pas. Au surplus, l’agrément que goûtait Hélène dans la société de son père l’en avait assez vite rendue insatiable, l’écartant des compagnes de ses premiers jeux qu’elle ne rencontrait plus que de loin en loin.

L’amour de l’étude l’absorbait. Sans cesser pour cela d’être simple et vive, elle protestait avec bonheur, par toute sa conduite, contre le vide cérémonieux des froides existences qu’elle voyait languir autour d’elle. A dix-sept ans moins quelques mois, elle passait, à Rennes, l’examen qui succède à la rhétorique ; pour la philosophie, en juin suivant, elle se laissait intimider et manquait l’oral, mais réussissait à l’automne.

Il fallait l’occuper jusqu’à son mariage. C’était même d’autant plus une nécessité qu’elle n’éprouvait aucun désir d’en hâter l’époque en courant les bals et les chasses. Sur sa demande, son père lui louait un appartement, y mettait quelques meubles et deux domestiques et l’envoyait, accompagnée d’une lointaine cousine, terminer ses études dans la ville de Rennes. Un goût d’enfant pour les diplômes universitaires s’était saisi d’elle tout à coup. Elle voulait obtenir la licence d’histoire. Déjà Quimper avait blâmé ses premiers succès comme entachés d’impertinence et de mauvais ton. « Quel plaisir de le jouer », se disait Hélène, « en lui présentant cette peau d’âne ! »

Pour bretons qu’ils fussent, et placides, les étudiants n’avaient pas vu sans stupéfaction Mlle de Kerbrat fréquenter leurs cours. Ni quelques-uns, il faut l’avouer, sans pensées gaillardes. Leurs compagnes habituelles étaient des filles pauvres, habillées trop vite et sans goût, intelligentes, mais dont l’esprit dénué de toute grâce constituait pour leur sexe une infirmité. Hélène, tombant au milieu d’elles, qui la décriaient, comme une paonne parmi des pintades, avait produit sur les jeunes hommes l’effet d’une princesse incitée par l’ennui à fuir les grandeurs et par l’amour du romanesque à se compromettre. Leurs dix-huit ans et leurs lectures fournissaient du corps à cette magnifique invention. Elle les échauffait, les flattait. Elle leur semblait doter à point leur honnête province de l’atmosphère pleine de délices des villes perverties. Cependant, comme Hélène était laborieuse, comme elle ne sortait jamais seule, que rien n’était plus effacé que son élégance et que pas un des soupirants qui la côtoyaient ne recevait de son visage, toujours composé, le plus léger signe d’attention, les langues, bientôt, avaient cessé de bruire sur son compte et sa personne était tombée dans l’indifférence.

Elle ne souhaitait pas meilleur sort. Son assurance ne se mêlait d’aucune coquetterie. A sa chaussure, à ses costumes, à son pas vaillant, on l’aurait prise pour une quelconque de ces jeunes Anglaises qui vont chez nous des cathédrales aux tennis de Cannes et aux patinoires dauphinoises. Dans son esprit, tout occupé de sérieuses recherches, le souci de l’amour n’avait aucune place. On ne pouvait pourtant pas dire que son cœur fût sec. La tendresse la plus vive la liait à son père et elle sentait dans sa poitrine un désir d’aimer prêt à se fondre en vigilance et en dévouement devant tout objet vraiment digne.

Deux années s’écoulaient sans qu’elle en vît un. Dans les quelques familles qu’elle fréquentait, des jeunes gens de tout âge lui faisaient la cour, mais elle était et difficile sur l’intelligence, et trop sensible aux ridicules les moins accusés. Les plus flatteuses déclarations provoquaient son rire. Précocement mûrie par l’étude, elle refusait d’examiner des projets d’union qui l’auraient mise aux mains d’un être inférieur à elle et parfois moins riche d’expérience. « Regardez leurs cravates et leur orthographe ! Des fantoches ! » disait-elle à sa vieille cousine, toutes les fois que celle-ci s’oubliait près d’elle à vanter les mérites de ses prétendants. La timide personne soupirait. On devinait, à sa manière de pincer la bouche en secouant la tête rêveusement, qu’elle-même, jadis, eût témoigné d’une exigence moindre envers des partis comme ceux-là. Mais elle devait à sa pupille un précieux bien-être et elle savait quel triste cours reprendrait une vie de nouveau réglée sur ses rentes. Aussi se gardait-elle bien d’insister.

La nouvelle du mariage l’avait confondue. Un roturier sans grande fortune, capitaine marin, déjà d’un certain âge et père d’un fils, était-ce un homme d’une séduction à rendre amoureuse la sévère Hélène de Kerbrat ? « Quelle excentrique ! » s’était-elle dit en haussant l’épaule. « Se peut-il, qu’elle subisse jusqu’à cette folie la triste influence de son père ? » Puis, déjà sur le point de boucler ses malles pour aller accomplir dans la ville de Rennes son troisième exercice de duègne bénévole, sans plus d’indignation, ni d’amertume, elle avait soigneusement tout remis en place dans sa maisonnette de Morlaix.

Hélène brillait par la raison plus que par l’esprit. Sur son sexe, elle avait des vues nettes et justes. Aussi loin d’abaisser, d’avilir la femme que de la grandir à l’excès, elle la tenait pour inférieure, en principe, à l’homme, mais indispensable à sa gloire. Sa fonction magnifique était, d’après elle, dans le domaine que sa naissance lui départissait ou qu’elle choisissait librement, de cultiver les éléments de grandeur du monde pour les porter au point suprême de leur perfection. Tout talent lui devait le meilleur de soi. Par un besoin d’utiliser ses vertus profondes, d’essayer son pouvoir sur des dons heureux, par une impatience de former, avec cela, pleine de pitié, comme nous l’avons dit, pour un enfant à qui manquaient les soins maternels et que livraient à ses caprices deux honnêtes vieillards dépourvus du courage d’y poser un frein, Mlle de Kerbrat s’était accordée pour se vouer à Marc entièrement. Mise à part la question inquiétante de l’âge, Michel Soré, froid, doux et digne, lui plaisait plutôt. Mais elle l’avait pris par surcroît.

Le nouveau couple était allé habiter Paris. Autant comme pied-à-terre que pour ses meubles, le commandant, après la mort de sa première femme, y avait conservé son appartement. Par une anomalie des plus curieuses, cet homme féru de sa province comme, dans un chef-lieu, l’est de sa paroisse une dévote, aimait l’animation de la grande ville, et souvent, sur le point de rallier Marseille, venait en prendre l’air quarante-huit heures avant de partir pour trois mois. Hélène, de son côté, désirait y vivre. La Sorbonne, les musées, les bibliothèques, cette atmosphère intellectuelle que, très jeune, de loin, on y croit partout répandue exerçait sur son âme, lasse de l’Armorique, une extraordinaire séduction. Il lui semblait qu’à la faveur d’un pareil milieu elle fructifierait comme une vigne. D’autre part, le souci des études de Marc la conduisait à s’inquiéter, pour un proche futur, d’un bon choix de collèges et de professeurs.

Le vaste et clair appartement de la rue Vaneau ne demandait, pour retrouver son ancienne fraîcheur, que des travaux de réfection sans grande importance. C’était donc dans la chambre, à peine modifiée, où sa mère, jadis, était morte que l’enfant avait pris les premières leçons qui lui fussent données sérieusement.

Quelle désillusion l’attendait ! De la personne qui commençait à le régenter, il ne connaissait que les grâces, et il pensait qu’au voisinage de son affection les semaines et les mois s’écouleraient pour lui dans un ravissement continuel. Excepté, quelquefois, une vivacité, jamais Hélène, en sa présence, ne s’était défaite de l’indulgente physionomie et des manières douces qu’il se délectait à chérir. Cependant, aussitôt devenue tutrice, comme si sa voix, son expression, jusqu’à sa nature se fussent en un jour transformées, elle témoignait à son pupille de grandes exigences et, brusquement, se révélait vis-à-vis de lui d’une sévérité inflexible. Le sentiment de son devoir l’avait rendue stricte. Cette ambition qu’elle nourrissait d’obliger un être à déployer dans le travail et l’obéissance toutes ses aptitudes, tous ses dons, avait tendu son énergie et durci ses nerfs, sans lui retirer nulle tendresse. Marc s’était vu toujours distrait et toujours aimé, mais, en même temps, assujetti à de rudes efforts et, pour l’ensemble de ses actes, étroitement soumis à une impérieuse discipline.

Celle-ci, d’abord, l’avait jeté dans de sèches révoltes. Mais Hélène s’entendait à les réprimer et, convaincue de l’intérêt d’en triompher vite, elle le faisait régulièrement avec une rigueur qui l’avait bientôt assoupli. L’enfant n’avait, au demeurant, que peu de hardiesse. Comme, d’autre part, les récompenses, lorsqu’il était bon, ne lui étaient guère mesurées, la notion de justice avait crû en lui et dissipé le sentiment d’animosité qui semblait pressé d’y grandir. Sa seconde mère, au bout d’un mois, le tenait en main comme si jamais, antérieurement, il n’avait vécu sous une autre coupe que la sienne. Et non seulement elle en était absolue maîtresse, mais elle s’en savait adorée.

Résultat décisif que le temps d’école ne devait ensuite que parfaire. Si c’est, depuis 1915, vérité commune que les parents ont élargi la limite du gouffre où les poussent du pied leurs enfants, ce n’était pas dans la maison de Michel Soré qu’on eût trouvé, à nulle époque, la confirmation d’un renoncement aussi stupide et aussi honteux. Là, les principes nés de la guerre ou mûris par elle et l’extension des Droits de l’Homme aux républicains dont on coupe le pain en tartines, pour généreux que fussent le cœur et l’esprit d’Hélène, étaient ignorés solidement. Quand son beau-fils avait atteint les classes supérieures, après avoir, dans les premières, fait de bonnes études, sans jamais, cependant, en tenir la tête, loin de laisser progressivement son autorité, comme il est d’usage, s’affaiblir, elle l’avait accentuée, rendue plus jalouse, de même qu’un peintre consciencieux multiplie ses soins lorsqu’il arrive aux derniers détails d’un tableau. A mesure qu’elle gagnait en maturité, le penchant qu’elle avait pour la tyrannie ne faisait, d’ailleurs, que s’accroître, et, plus les cours que suivait Marc prenaient d’importance, plus sa nature, que passionnaient les difficultés, y puisait de goût pour sa tâche.

Son instruction lui permettait, la plupart du temps, de l’accomplir sans un effort vraiment rigoureux et, pour le reste, elle demandait à sa volonté de quoi n’y pas être inférieure.

Rien, au surplus, n’avait gêné cette puissante jeune femme dans sa laborieuse entreprise. Le commandant tenait la mer les trois quarts de l’an et, fidèle aux promesses de ses fiançailles, n’intervenait domestiquement en aucune manière lorsqu’il se trouvait en congé. Outre les exigences de sa rude vie, qui le laissaient sans étonnement ni délicatesse devant une sévère discipline, il avait, pour se fier aux méthodes d’Hélène, les arguments que lui soufflait une adoration à chaque retour plus impérieuse et plus déférente. Si, quelquefois, avec réserve, ainsi qu’on l’a vu, il se risquait à proférer une sérieuse remarque, c’était toujours pour déplorer que l’absence de foi se fît trop sentir chez sa femme. Et encore, sur ce point, rompait-il bientôt devant les rires ou les défenses qu’on lui opposait.

Hélène régnait donc sans partage. A l’époque où commence cette histoire vécue, Marc venait d’avoir dix-sept ans. Il était bachelier depuis deux grands mois. D’un physique agréable et plutôt joli, avec des cheveux blonds, une bouche petite, un regard qu’il tenait fréquemment baissé, mais que la moindre animation rendait expressif et chargeait d’un bel éclat fauve, il avait cette sveltesse de l’adolescence qui ne permet, comme aux jeunes chats leur parfaite structure, que des mouvements harmonieux. Ses épaules, cependant, accusaient la force. Son élégance était de celles que le goût d’une femme réussit encore à sauver dans un siècle où les hommes se soignent trop les mains et ne savent plus nouer une cravate.

Moralement, il manquait de tout caractère. L’éducation l’avait rompu, le travail, lassé, trop de surveillance, engourdi. C’était toujours l’enfant timide et plein d’innocence que sa belle-mère, trois ans plus tôt, envoyait au coin et tenait encore sous les verges, mais aussi qu’elle couvait sans aucune raison, lui tâtant le pouls tous les soirs et redoutant pour sa santé la température comme les exercices trop violents. Accoutumé à voir la vie à travers ses yeux et à n’agir scrupuleusement, dans les moindres cas, que sur permission explicite, il n’avait ni le goût de la volonté, ni même celui des entreprises qui excitent le sang par quelque apparence téméraire. Le dessin, la lecture et la nonchalance occupaient ses heures de loisir. Ses pensées, ni plus vaines, ni plus fausses que d’autres, ne sortaient pas, ordinairement, d’une zone tolérée, de même qu’enfant il tenait compte de certaines limites en courant derrière son cerceau. Avec cela, qu’on n’aille pas croire qu’il fût malheureux ! Au contraire, son sort l’enchantait. Une apathie, soit naturelle, soit plutôt acquise, mais dans un âge où les tendances de l’individu n’ont encore aucune fermeté, inclinait Marc à se complaire dans la soumission. Il en goûtait ingénûment les commodes dispenses et ce qu’elle procure de bien-être, presque toujours, faute d’y songer, sans réel bonheur, mais quelquefois avec une pointe de sybaritisme.

Ses sentiments envers son père, strictement honnêtes, étaient demeurés d’une teinte neutre. Le commandant restait pour lui ce passant discret que recevaient avec égard les vieux Cortambert entre deux randonnées sur les mers du globe, aventurier que l’on respecte et que l’on tutoie, de qui la présence étonne peu, dont pourtant le départ ne crée aucun vide. Sa petite sœur Marie-Thérèse l’agaçait plutôt et, bien qu’il eût au fond pour elle une certaine tendresse, il ne pouvait lui pardonner la place importante qu’elle avait prise, lui déjà grand, dans la vie d’Hélène. Car c’était à celle-ci qu’allait tout son cœur. Ni discipline intolérante, souvent abusive, ni sévérité sans faiblesse n’avaient rompu le sortilège qui le liait à elle du temps où, vive, elle le charmait, chez ses grands-parents, comme la figure même du plaisir. Il advenait que, par éclairs, en public surtout, il la souhaitât dans ses rapports d’une humeur moins prompte, d’une composition plus facile : mais sa docilité n’en souffrait pas, et rien n’était plus intrigant pour l’observateur que de le voir, sans un murmure, conformer ses actes aux plus capricieuses injonctions de cette marâtre ravissante et d’aspect si jeune qu’on la prenait ordinairement pour sa sœur aînée.

III

Le séjour à la mer une fois terminé, après avoir passé septembre à l’Amirauté qu’administrait bénévolement le comte de Kerbrat, Hélène avait réintégré, avec ses enfants, le silencieux appartement de la rue Vaneau. Son mari naviguait depuis près d’un mois. Il se dirigeait vers Melbourne. Sa dernière lettre était datée d’un port africain.

Lorsqu’ils s’étaient, à la fin d’août, éloignés de Brest pour se rapprocher de Quimper, un léger incident les avait émus. Marc, tourmenté visiblement, depuis quelques jours, par une mystérieuse inquiétude, s’était mis, dans le train, à pleurer si fort qu’il n’avait pu longtemps cacher sa désolation.

— Mais qu’as-tu, mon chéri ? avait dit Hélène en l’attirant sur sa poitrine pour le consoler.

Il avait répondu : « Rien, petite mère ! » puis confessé qu’il lui coûtait extraordinairement de quitter cette anse de Bretagne.

— Enfin, pour quelle raison ?

Il l’ignorait.

Hélène l’avait réconforté par de douces paroles et bientôt vu, séchant ses pleurs, retrouver son calme.

A la campagne, quatre ou cinq fois, elle l’avait surpris de nouveau ravagé par cette humeur noire qui lui paraissait sans motif. « Ce sont les nerfs, l’adolescence ! » avait-elle pensé. Elle raisonnait Marc de son mieux. Puis, comme les crises n’éclataient plus qu’à longs intervalles, elle les avait enfin traitées par l’indifférence.

Une question plus sérieuse la préoccupait. Qu’allait-elle faire de ce garçon qu’attendait la vie ? Quel supplément de connaissances joindre à son bagage et quelle profession lui choisir ? Elle avait eu pour lui, jadis, de grandes ambitions, des rêves disparates et splendides, s’était promis de faire de Marc un homme remarquable et avait dû se rendre compte, les années aidant, qu’il n’en avait pas toute l’étoffe. L’intelligence était déliée, mais sans envergure. L’esprit, flegmatique, brillait peu. L’application ne s’obtenait que par la contrainte.

Il jouirait, à coup sûr, d’une certaine aisance. Jointe à la dot qu’avait reçue autrefois sa mère, la fortune héritée de ses grands-parents produisait des rentes honorables. Mais, auraient-elles suffi à le faire vivre, qu’Hélène jamais n’aurait souffert, à son âge surtout, de le voir près d’elle désœuvré. Elle aimait le travail par instinct profond, comme une autre femme la toilette. Ni sa vertu, ni sa tendresse, ni son intérêt n’auraient pu rayonner sur un inactif.

Marc, cependant, ne trahissait aucune vocation. Les jeunes gens d’aujourd’hui sont ainsi formés que beaucoup participent, comme par contagion, au désenchantement de leurs pères. Les récits de combats leur ont fait une âme que ce qu’ils savent, pour, à toute heure, en être avertis, des difficultés d’après-guerre, ne contribue ni à grandir, ni à fortifier. Comme si, d’avance, ils s’apprêtaient à périr eux-mêmes fauchés dans leur fleur par une balle, il leur paraît au moins frivole de rien entreprendre. Pour se donner à regretter prochainement le vie, n’ont-ils pas assez des plaisirs ? Cette espèce d’envoûtement qui pesait sur Marc, sans que, d’ailleurs, il se souciât d’en saisir la cause, le détournait de se complaire aux ardents projets que, sous le gaz des salles d’études, entre deux lexiques, mûrissaient ses aînés d’une génération. Au surplus, la question lui semblait trop vaste. Il n’abordait que des problèmes étroitement cernés. Celui-ci échappait à sa compétence.

Avant que Michel ne partît, Hélène l’avait interrogé à plusieurs reprises sur la carrière qui, d’après lui, conviendrait à Marc. Ses efforts étaient restés vains. La commandant secouait la tête et faisait une moue. « Étudiez-le. Parlez-lui-en. Vous verrez vous-même. Je le connais vraiment trop peu pour me prononcer ! » avait-il, chaque fois, répondu. C’était la stricte vérité, cette affirmation. Puis, chez cet homme qui dirigeait un navire en mer avec certitude et sang-froid, la confiance dans ses vues manquait totalement dès qu’il avait à s’occuper d’un cas domestique et, trop honnête, ou, si l’on veut, trop pusillanime pour les imposer à tous risques, il préférait s’en rapporter à celles de sa femme.

Hélène, rentrée chez elle, réinstallée, s’était donc entourée de programmes d’études. Mais quoi de plus décourageant que ces feuilles volantes où, sur deux pages d’un texte fin à lasser les yeux, se trouvent, en somme, énumérées toutes les connaissances ? Dans telle préparation, dite scientifique, les notions littéraires occupaient une place incroyablement étendue, et inversement, aux belles-lettres, on formulait des exigences en mathématiques aussi ridicules qu’accablantes. C’était de quoi désespérer tout esprit moyen, et même tout esprit supérieur, mais n’ayant d’aptitudes que d’un certain ordre. Entre tant de notices, laquelle choisir ? Sur laquelle de ces voies précipiter Marc ? Le mot violent : précipiter, qu’employait Hélène, l’égayait et pourtant lui paraissait juste, tant elle connaissait son beau-fils, tant elle avait le sentiment, l’impression profonde que, pour le nantir d’une carrière, il faudrait l’y jeter par la peau du cou. Il n’offrirait, se disait-elle, aucune résistance et, une fois lancé, poursuivrait. Mais, justement, cette impulsion qui proviendrait d’elle, dont elle serait seule responsable, lui faisait un peu peur à déterminer et, quelle que fût son habitude de pourvoir à tout, elle eût aimé qu’un trait quelconque, une parole de Marc dissipât en partie ses hésitations.

Un jour, elle entra dans sa chambre. Il fredonnait, l’air insouciant, une musique de danse et s’amusait à dessiner un vase annamite.

La décision devant laquelle reculait Hélène était prise par elle depuis peu. Ou son beau-fils ferait un choix qu’elle examinerait, ou bien elle lui signifierait, et péremptoirement, ce qu’elle-même avait arrêté. De toute façon, leur entretien ne se clorait pas qu’un bon projet n’en fût sorti, net et judicieux, qu’on n’en eût tracé les grandes lignes.

Encore debout, sans s’inquiéter d’aucun préambule :

— Nous voici, lui dit-elle, au milieu d’octobre. Un peu partout, dans quelque temps, les cours reprendront et je désire que nous fixions, cet après-midi, ceux que tu suivras désormais. Y as-tu réfléchi ? Que voudrais-tu faire ?

— Je ne sais pas trop ! souffla Marc.

Hélène s’assit, les jambes croisées, bien en face de lui, dans l’unique fauteuil de la chambre.

— Voyons, Marc, ce n’est pas une réponse sérieuse ! Tu n’es ni moins intelligent, ni moins vif qu’un autre, et tes études n’ont pas été à ce point mauvaises que tu doives passer pour un cancre. Avec un peu d’application, un peu d’énergie, tu peux réussir n’importe où. Ce ne sont, certes, pas les carrières qui manquent. Me diras-tu que tu n’éprouves, quand tu t’interroges, quelque préférence, pour aucune ?

— Je ne connais, répliqua-t-il, que celle de papa, mais celle-là me déplaît extraordinairement.

— C’est un dur métier ! fit Hélène. Aussi bien, reprit-elle en secouant la tête, je te verrais avec chagrin dans une profession qui te tiendrait, ta vie durant, sans cesse éloigné. Ne parlons donc ni de la mer, ni des colonies. Nous avons Paris, toute la France. Ce champ-là peut suffire à nos ambitions.

— Surtout aux miennes ! observa Marc d’un ton cavalier qui impatienta la jeune femme.

Elle lui jeta dans la figure, presque avec colère :

— Enfin, tu aimes bien quelque chose ?

— Oui, fit-il, rappelé à la soumission. J’aime à dessiner… j’aime à peindre…

Il montrait du doigt son carton. Hélène tendit une main, saisit l’esquisse, demeura un instant à l’examiner, puis, sans paraître y attacher beaucoup d’importance, la posa près d’elle, sur un meuble.

— Évidemment, tu as du goût ! fit-elle, radoucie. C’est ordonné, c’est rigoureux, c’est honnête en diable. Pauvres qualités pour un peintre ! Veux-tu savoir quel avenir je pressens pour toi si tu te consacres aux beaux-arts ? Celui d’un homme qui habitera, vers la cinquantaine, une maison encombrée de ses propres toiles et vieillira au milieu d’elles, obscur et jaloux, plein de l’amertume des ratés, n’ayant pu, de sa vie, en placer une seule !

— Et pourquoi donc ? demanda Marc, légèrement froissé. Pourquoi, si j’ai des aptitudes et qu’on les cultive, ne parviendrais-je pas comme un autre ?

— Parce que, mon petit, il te manque le don ! En matière d’art, le savoir-faire est sans doute utile, mais le sentiment compte surtout. Comprends-tu ? fit Hélène avec bienveillance. Je veux parler de cette ivresse qui s’empare du cœur et qui donne à la main, docilement soumise, comme de merveilleuses impulsions. Tu me diras qu’il faut encore que l’objet s’y prête et que l’on brûle difficilement devant une potiche. Mais j’ai vu bien des fois de tes paysages. Ils sont sans accent, ils sont secs. On en retire cette impression que l’âme n’y est pas, que tu traces la nature sans la pénétrer. Or, à l’École, si ton talent se perfectionnait, tu n’apprendrais pas à sentir. Tu resterais modestement de ces bons élèves dont je t’ai dit que les plus riches empilaient des toiles sans aucun espoir d’en vendre une et dont les moins favorisés dessinent des bijoux. Mieux vaut ne pas se ménager de telles déceptions. C’est pourquoi je t’invite à faire un effort et à choisir, dans un domaine plus à ta portée, une occupation plus bourgeoise.

Marc avait écouté sans bouger un cil. Hormis sa bouche qu’infléchissait le mécontentement, rien ne semblait, dans sa personne, vouloir protester contre cette sévère diatribe.

— J’espère bien, dit Hélène, que tu m’as comprise. Il m’est pénible, ajouta-t-elle, de te contrarier, mais ce sont là des vérités que tu dois connaître et que je t’ai dites pour ton bien. J’aurais agi contre toi-même si je m’étais tue. Allons, mon loup, sois raisonnable ! As-tu quelque idée ?

— Non, fit-il d’une voix sourde, en haussant l’épaule.

— Réfléchis un peu…

— Vraiment rien !

— Eh ! bien, alors, déclara-t-elle, tu vas faire ton Droit !

Ses beaux yeux glauques avaient repris leur autorité et leurs regards semblaient fouiller les prunelles de Marc.

— Ah ! fit-il, vous croyez que c’est mon affaire ?

Elle eut du mal à réprimer un sourire de coin.

— C’est surtout facile, mon chéri ! Je ne sais qui définissait le diplôme de Droit : « Une peau d’âne qui s’adapte à toutes les carrures. » Cependant, il n’est pas sans utilité. S’il ne conduit à rien du tout, il ouvre mille portes. Tu le verras, dit la jeune femme, répondant à Marc dont le visage, à cet instant, reflétait un doute, quand tu seras d’un âge à prendre une situation ! Les études que l’on fait sont assez variées. Et puis, tu auras du temps libre et tu pourras le consacrer à ta chère peinture !

Elle se leva.

— Nous sommes d’accord ? Tu ne regrettes rien ?

Marc balança la tête.

— Non, petite mère !

De fait, le point était réglé. On n’en parla plus. Marc éprouvait du soulagement et même du plaisir à voir enfin quelque peu clair dans son proche futur et sa belle-mère était certaine, le connaissant bien, d’avoir pris le parti le plus judicieux.

Peu s’en fallut, quand le jeune homme, pour la première fois, franchit le seuil intimidant de la Faculté, qu’il ne se fît de sa personne l’idée la plus haute et ne conçût pour les études qu’il entreprenait une admiration sans limites. Il était fier de ses gants mats, d’un joli veston, de souliers en cuir fauve, étroitement lacés, découvrant des chaussettes d’une brillante nuance, et sa cravate le faisait choir dans le ravissement quand il se posait près d’une glace. La liberté dont il jouissait le grisait un peu. C’était comme si, n’ayant jamais respiré qu’un air assurément pur, mais trop doux, il recevait, à la faveur de quelque escapade, la surprenante révélation de celui des cimes. Autour de lui se bousculaient de vieux étudiants, déjà porteurs de barbes courtes et de longues moustaches, quelques-uns de monocles adroitement vissés. « Je suis leur égal ! » pensait-il. A vrai dire, cette notion l’effarait plutôt. Des professeurs, traînant leurs toges, passaient, la mine sombre. Marc trouvait délicieux qu’on n’y prît pas garde, et néanmoins, sans réfléchir, par éducation, les saluait légèrement lorsqu’ils le frôlaient.

Il rentra rue Vaneau sifflotant une marche. Dans ses regards et ses manières, son port et sa voix, se trahissait une assurance inaccoutumée.

Mais sa belle-mère n’était pas femme, sous couleur d’études ordinairement faites sans contrôle, à souffrir sa paresse et son évasion. En dirigeant cet indécis vers l’École de Droit, elle n’avait pas sous-entendu qu’elle le dispensait d’en prendre au sérieux l’enseignement. Toute connaissance lui paraissait mériter l’effort, grâce auquel, à la longue, elle serait acquise, non seulement dans ses lignes les plus générales, mais dans les plus particulières et les plus abstraites.

Moins d’une semaine après la date des premières leçons qu’avait reçues Marc rue Saint-Jacques :

— Montre-moi donc tes notes de cours, il dit-elle un soir.

Il posa devant elle quatre ou cinq cahiers. Son écriture un peu heurtée, encore enfantine, couvrait quelques pages de chacun, dans un désordre agrémenté de plusieurs taches d’encre et de croquis faits dans les marges.

— C’est plutôt mal tenu ! gronda la jeune femme.

Elle l’interrogea sans succès. Il l’obligeait à répéter les questions trois fois, prenait un air méditatif après la troisième, comme si le point élémentaire ainsi proposé justifiait d’immenses réflexions, et levait les sourcils en guise de réponse.

— Je suis fixée ! dit-elle enfin, d’une voix mécontente. Livré à toi-même, tu t’oublies. J’aurais voulu trouver en toi plus de caractère, des dispositions plus sérieuses, et pouvoir t’accorder une certaine confiance. Tu ne le mérites pas, n’en parlons plus ! Désormais, je prétends qu’aussitôt rentré tu revoies les notes de tes cours et, comme je tiens à m’assurer qu’elles sont vraiment sues, tu viendras tous les soirs me les réciter.

— Vous les réciter ? grogna Marc. Mais, petite mère, les professeurs n’en exigent pas tant ! C’était bon pour la boîte, les récitations !

— Ce sera bon aussi longtemps qu’il me conviendra ! prononça Hélène d’un ton sec. Au surplus, fais-moi grâce de tes commentaires !

— Cependant… reprit-il, comme perdant patience.

Elle le regarda.

— Tu résistes ?

Il hésita quelques instants, tenté de dire oui, puis sortit, la tête basse, et gagna sa chambre.

Les habitudes de la jeune femme se renouèrent d’elles-mêmes. Pendant plus de dix ans, presque à toute heure, elle avait surveillé le travail de Marc, soigneusement réglé sa conduite. Elle l’avait assoupli, remanié, formé. Il lui parut tout naturel qu’après une relâche, aussi courte, en somme, qu’insensible, sa vigilance recommençât, puisqu’il le fallait, à se déployer largement. Marc, à ses yeux accoutumés, ne changeait qu’à peine, grandissait et pourtant ne vieillissait pas. L’ayant toujours tenu près d’elle dans une dépendance qu’elle avait su rendre absolue, que régissait assurément une tendresse profonde, mais qui n’était parfois ni douce, ni surtout paisible, et qu’il acceptait sans un mot, elle n’avait vu ni les symptômes de l’adolescence naître en lui peu à peu et s’y développer, ni, par là même, se dessiner entre leurs personnes un obstacle encore transparent. Pour se résoudre à le laisser quelques jours son maître, elle avait dû se raisonner, faire état d’un chiffre, se persuadant qu’à l’âge de Marc, si léger qu’il fût, quelque tolérance s’imposait. L’expérience lui prouvait qu’elle avait eu tort. Nulle déception, bien au contraire. Elle était ravie.

Marc se vit gratifier d’une règle assez souple et cependant assez étroite pour le comprimer. Il s’éloignait de la maison juste pour les cours et devait rentrer à heure dite. Quelques retards peu importants, soigneusement notés, avaient dicté à sa belle-mère cette première mesure. Puis Hélène, s’engageant avec décision dans un cycle d’études tout nouveau pour elle, se mit en tête d’approfondir les ouvrages de Droit, en devoir d’élaguer de ces mastodontes ce qui lui semblait superflu, pour ne laisser, dans chacun d’eux, briller que le suc, subsister que l’utile et le substantiel. C’était isoler l’esprit même. Par ce travail, elle arrivait à combler les vides que semait l’insouciance dans les notes de Marc. Elle proposait à ses efforts un aliment net. Et elle tenait pour nécessaire, exigeait de lui qu’il l’assimilât jour par jour.

Le nouvel étudiant se montrait docile. Trop indolent pour se complaire à braver une lutte qui lui paraissait inégale, après l’accès d’indépendance qui l’avait secoué, il était retombé dans son apathie. Mille détails lui donnaient des satisfactions. Une pension de cent francs pour ses menus frais venait, chaque mois, garnir sa bourse et pouvait filer sans qu’il en dût compte à personne, la cigarette, certaines lectures lui étaient permises, les cours de Droit ressemblaient moins aux glaciales leçons qu’aux récréations du lycée, enfin, malgré la discipline et l’étroit contrôle auxquels l’astreignait sa belle-mère, il jouissait de loisirs extrêmement nombreux. Pour mutilée dans ses espoirs, contrariée qu’elle fût, son existence était charmante comparée à celle qu’il avait menée si longtemps. L’ancien captif encore privé de courir les bois s’en console aisément au fond d’un jardin.

Hélène, du reste, avait compris que pour tenir Marc dans le respect de liens plus lourds que vraiment solides, de nœuds forcément un peu lâches, il lui fallait dorer ceux-ci de si bonne façon qu’ils n’occupassent guère son esprit. « Sans cela », pensait-elle, « il s’en fatiguera. Qu’il les secoue, mon pouvoir tombe, je suis désarmée, sa nature l’emporte, il m’échappe ! » Un motif autre était venu la presser ensuite. De tout temps, elle s’était ardemment souciée d’entretenir le corps de Marc, par une forte hygiène, dans la vigueur et la santé des marmots anglais qui sont les plus roses de la terre. Sa nourriture était choisie, son sommeil réglé, l’eau, chaque matin, coulait sur lui d’une énorme éponge qu’autrefois, par scrupule, elle trempait elle-même, ses moindres heures de liberté, sauf averse ou brume, étaient consacrées à la marche. Entre toutes, elle goûtait cette dernière pratique. Elle aurait voulu la sauver. Mais pourrait-elle encore longtemps obtenir de Marc qu’à jours donnés, il la suivît, sans montrer d’humeur, jusqu’à des Joinville, des Saint-Cloud, pour le plaisir de prendre, à l’air, un peu d’exercice ? L’hiver venait, le climat rude et le ciel chargé lui rendraient cette corvée presque insupportable. Il ferait tout pour s’y soustraire. Il y parviendrait. Sa nonchalance accentuerait son désœuvrement. La seule pensée de ce grand corps, sourd à toute sagesse, occupant ses loisirs à s’intoxiquer en se traînant d’un fauteuil bas sur quelque chaise longue emplissait Hélène de dégoût.

Elle le mit d’un tennis, lui fit faire des armes ; c’était l’obliger adroitement à déployer hors de ses cours, comme elle le souhaitait, une activité salutaire.

Mais la culture de son esprit, la culture gracieuse, celle qui fait l’honnête homme d’un homme éclairé et le distingue dans la mesure où il s’y complaît, l’intéressait au moins autant que celle de ses muscles. Marc, en toute chose, ne possédait que des connaissances. Bourré de rudiment par sa belle-mère, qui professait que l’on n’élève une architecture que sur de solides fondations et déclarait fort inutile d’orner les sous-sols, il n’avait eu ni l’occasion de former son goût, ni le temps nécessaire à cette entreprise. Aussi bien manquait-il de précocité. C’est une pensée qu’il faut avoir constamment présente, si l’on veut juger cette figure, que mille pratiques avaient tendu délibérément à empêcher qu’elle ne perdît la fleur de l’enfance. Nous n’en citerons qu’un exemple : Marc, à quinze ans, malgré sa taille et malgré la mode, portait encore, sauf au lycée, le costume d’Eton, avec la veste à pointe légère s’arrêtant aux reins. « Qu’il gagne ses galons ! Rien ne presse. Il ne manquerait plus qu’il jouât à l’homme ! » disait Hélène à son mari, en haussant l’épaule, pour lui expliquer cette tenue. « Habillé en gamin, il obéit mieux. Puis, voyez donc ses camarades, avec leurs complets : le veston les engonce, ils ont l’air de singes ! » La vérité était qu’elle-même eût été gênée, bien que fort éloignée de la coquetterie, de promener, comme son beau-fils, un adolescent dont la mise trop virile eût accusé l’âge et qu’elle tenait à le garder naïvement vêtu pour le faire paraître plus jeune.

Devenue ambitieuse de le policer, elle lui avait d’abord prêté quelques-uns des livres dont sa piquante maturité restait éblouie. Il aimait la lecture et les dévorait. Mais ce qui surprit sa belle-mère, ce fut de voir qu’un sens critique naturellement juste lui faisait discerner les plus remarquables, qu’entre tous il goûtait les volumes de vers. Sur cette femme raisonnable et si positive, la poésie, surtout lyrique, avait un pouvoir qui la transportait hors d’elle-même. Elle émouvait dans sa nature ce fonds généreux qu’avait trahi lumineusement, dix années plus tôt, le sacrifice qu’elle avait fait pour adopter Marc. Lorsqu’elle eut observé que lui-même vibrait à certaines strophes des romantiques qu’elle savait par cœur, que Verlaine excitait sa mélancolie, mais qu’il sortait des Fleurs du Mal comme d’un envoûtement, il lui parut qu’à ses efforts souvent inutiles elle voyait poindre une récompense étonnamment belle. Cet enfant commençait à l’intéresser. Elle prit confiance, le mesura, se pencha sur lui, et soudain s’aperçut qu’elle faisait par goût ce qu’elle croyait faire par devoir. A tout propos, se nouèrent entre eux des conversations qu’un mois avant, quelquefois même une semaine plus tôt, elle aurait jugées impossibles. Marc y tenait ordinairement le rôle d’auditeur, tandis qu’Hélène y déployait cette passion d’instruire qui, supposé qu’elle l’eût saisie pauvre et roturière, l’eût donnée certainement au professorat.

Elle le mena voir des musées. L’inclination de Marc pour la peinture lui avait conseillé ce divertissement, qui, d’ailleurs, elle-même, l’enchantait. Bridée par ses fonctions d’éducatrice, tout au plus, en dix ans de vie parisienne, avait-elle pu se l’accorder, à longs intervalles, une douzaine de fois sans scrupule. Mais toute espèce de catalogues et d’ouvrages sur l’art qu’elle se procurait avidement, des albums de gravures, des photographies l’avaient toujours entretenue dans l’admiration et dans l’atmosphère des merveilles dont les originaux lui restaient cachés. Comme ces visiteurs de province qui, renseignés par la lecture d’innombrables guides, montrent leur ville aux naturels de la Plaine-Monceau, elle connaissait Carnavalet et le Luxembourg, une partie du Louvre et Guimet, à pouvoir diriger à travers leurs salles la plupart des flâneurs et des ennuyés qui les croient pour eux sans mystère. Un goût très fin lui permettait de masquer les vides que présentait nécessairement son érudition. Elle était des rares femmes qui, sans pédanterie, trouvent quantité de choses à dire devant un tableau.

Son beau-fils l’écoutait avec recueillement. Rien ne flattait ce cœur timide, cet esprit docile comme de voir la personne qui l’avait formé l’élever jusqu’à elle dans leurs entretiens. L’affection qu’il lui vouait redoublait d’ardeur à la sentir préoccupée de son instruction sans qu’il eût pourtant à la craindre. Levait-elle un doigt vers une toile, il observait sa main si fine dans le gant brodé et jouissait mieux de la douceur du geste accompli quand sa mémoire le reportait aux cinglantes taloches dont, si souvent et si longtemps, pour des fautes légères, l’avait gratifié la même main. Certaines leçons d’un philosophe au Collège de France, puis des conférences qu’ils suivirent donnèrent à Marc, déjà séduit par l’accent des maîtres, la vanité de recevoir, sur différents points, un enseignement qui, puisqu’Hélène en prenait sa part, les rendait, pour une heure, strictement égaux. Elle désira qu’il eût une teinte de l’art dramatique et le conduisit aux Français ; de l’art lyrique et, négligeant son goût personnel qui n’y était, sans l’exécrer, que fort peu sensible, lui fit voir plusieurs opéras. Il vibrait d’enthousiasme à la comédie, mais la musique le pénétrait de l’ennui profond que l’on éprouve, à la campagne, par un jour pluvieux, lorsque le ciel, interrogé toutes les cinq minutes, se présente partout chargé d’eau. N’eût été sa belle-mère, il se fût enfui. Elle suffisait à le garder de trop d’impatience et, par quelques observations spirituelles et justes, lui rendait la soirée presque supportable.

Hélène finit par renoncer à toute tentative de l’initier aux molles jouissances que procurent les sons, comme autrefois, après deux ans d’une lutte opiniâtre, elle lui avait, découragée, fait grâce du piano. Par ambition de conserver son empire sur lui, elle évitait rigoureusement de le contrarier sans nécessité véritable et imposait certaines limites à ses exigences. En même temps, elle tâchait à le captiver par le moyen de distractions pour elle assez froides, mais dont l’accueil que leur faisait une génération lui témoignait que sa jeunesse pouvait être avide. Rien que reniât l’intelligence ne la passionnait. Dans le sport, par exemple, elle voyait un jeu et n’appréciait guère qu’une hygiène. Qu’on pût placer son amour-propre à franchir une barre un pouce plus haut que tel Croate ou tel Scandinave, à courir plus vite que tel Grec, à projeter un bloc de fonte, une massue, un dard à telle distance, enregistrée jusqu’aux millimètres, que n’atteignait pas tel Hindou, lui paraissait d’un ridicule que dépassaient seuls les chroniqueurs qui célébraient de pareils exploits. Cependant, elle s’enquit des lieux consacrés au culte public des athlètes et, lorsqu’elle sut qu’avec l’hiver ils restaient chez eux, conduisit Marc au vélodrome où ce qu’elle goûta fut la débauche de l’enthousiasme aux places populaires. A dire vrai, le milieu la gênait plutôt. Ni les figures, ni les accents, ni les boustifailles n’offraient de quoi se concilier, dans l’odeur des pipes, cette républicaine convaincue à qui manquait pour être à l’aise dans ses opinions de supporter sans répugnance la vulgarité.

De temps à autre, elle s’ébrouait, se tournait vers Marc.

— Tu t’amuses, mon chéri ?

— Oui, disait-il.

— Quels phénomènes que ces gens-là ! murmurait Hélène. Plus la course dure, plus ils vont. Moi, je crois que le bleu va régler l’orange.

Et elle tirait de son étui une petite lorgnette pour contempler au-dessus d’elle mille visages serrés que transfigurait l’émotion.

Ce fut un soir, comme ils sortaient d’une séance de boxe, les oreilles pleines du mugissement des automobiles et des cris aigus des voyous, que Marc lui dit, avec ce timbre étonnamment faux qu’imprimait à sa voix la moindre hardiesse :

— Une chose me surprend, petite mère ! Comment, avec votre nature, vos délicatesses, pouvez-vous rechercher des exhibitions aussi dégoûtantes que celle-ci ?

— Rechercher ! fit Hélène qui resta sur place.

Elle partait du cirque écœurée. Non seulement dans la boxe elle n’estimait rien, mais la bassesse de ce spectacle et la vue du sang lui avaient donné honte d’elle-même.

— Oui, c’est étrange ! poursuivit Marc en suçant ses mots, comme si la crainte l’avait tenu de parler trop fort, d’employer un terme un peu vif. Plus je médite sur la question, moins je la comprends. Vous n’appréciez au monde que les belles choses, je vous ai entendue proclamer cent fois que si, chez vous, l’intelligence n’était pas émue tout plaisir vous semblait une stupidité, et vous trouvez de l’agrément, entre deux lectures, à regarder, sur une estrade, des brutes qui s’assomment !

— Ah ! çà, dit Hélène, es-tu fou ? Moi, cria-t-elle, comme outragée, la figure défaite, moi, de l’agrément à la boxe ! D’où peut bien te venir une pareille pensée ? Mon pauvre enfant, elle me répugne et je la déteste !

— Alors, pourquoi, demanda-t-il, m’y conduisez-vous ?

— Mais, pour changer un peu… pour te distraire !

Ce fut à son tour de bondir. Il le fit en gamin, les talons claquant, les mains battant l’une contre l’autre à coups rapprochés, la tête agitée furieusement. Souvent, ainsi, de réflexions chagrines ou sérieuses qui semblaient l’occuper avec insistance, on le voyait, sans transition, plonger dans la joie.

— Çà, me distraire ! dit-il enfin, recouvrant son calme, aussi comique de suffisance qu’un instant plus tôt d’abandon tapageur et de naïveté. Comme un sauvage de Baltimore ? Comme une brute d’Anglais ? Ah ! vous avez plutôt de moi une sale opinion ! Des batailles de gouapes, me distraire ! Alors, dites donc, le vélodrome, c’est peut-être aussi… Oh ! oh ! oh ! lança-t-il d’une voix suraiguë, les écureuils pour mon plaisir, vraiment ça passe tout ! Si je prévoyais cette réponse…

Et, ressaisi par la gaieté, s’écartant d’un pas, il pivota sur le trottoir, les bras étendus.

— Marc, dit Hélène, tiens-toi tranquille, tu es assommant !

Il rit encore.

— Que voulez-vous ? Je trouve ça si drôle !

— Bien, fit-elle d’une voix sèche, légèrement vexée de s’être trompée sur son compte. Ce n’est pas une raison pour faire le pantin ! Puisque ces endroits-là ne t’amusent pas, désormais, mon enfant, nous irons ailleurs… Et, conclut-elle, n’en parlons plus !… Redresse ton chapeau.

IV

Son mécontentement dura peu. Elle n’était pas rentrée chez elle qu’il n’existait plus, et lorsqu’elle s’éveilla, le jour suivant, ce qui l’avait impatientée lui fut agréable.

Il n’était pas dans sa coutume de flâner au lit. Pourtant, elle y resta, se trouvant bien, satisfaite de goûter sans remuer un membre le réconfort que dégageait sa méditation.

Dans la salle de bains, toute voisine, Marc soufflait bruyamment et s’aspergeait d’eau.

« Quel petit patricien ! » se disait Hélène. Mais elle réfléchissait, se corrigea. « Tout pesé, l’expression n’est qu’en partie juste. Les patriciens couraient au cirque avec la crapule et ici commençait leur vulgarité. Ce qui me plaît surtout chez lui, c’est sa distinction. Un tableau sublime, de beaux vers, voilà qui parle une autre langue à ses dix-sept ans que les plaisirs plus ou moins creux, plus ou moins barbares, où ses camarades se passionnent. Rien de bas ne l’amuse, et comme il le dit ! » De leur dialogue de la veille, dont certaines des répliques lui restaient présentes, s’entrelaçant dans sa mémoire et y chatoyant comme les molles vapeurs du tabac entre les murs d’une petite pièce où l’on a fumé, elle retenait cette expression : des batailles de gouapes, rendue frappante par le grand air de désinvolture que Marc, plaidant pour sa noblesse, y avait su mettre. Le dernier mot lui semblait vif, l’offusquait un peu. Elle défendait à son beau-fils d’user devant elle d’un vocabulaire aussi rude. Elle n’aimait pas non plus beaucoup que, dans ses jugements, il témoignât à brûle-pourpoint de tant d’assurance. Mais l’accent du cri sauvait tout. Quand Marc entra, net et dispos, pour lui dire bonjour, elle sentit bien que le baiser dont elle l’accueillit résonnait d’une tendresse inaccoutumée.

Cette émotion prit des racines et se fortifia durant les journées qui suivirent. Ce dont Hélène, surtout, se réjouissait, c’était que Marc se détournât de divertissements pour lesquels elle n’avait qu’un furieux dédain. Pareille attitude la flattait. Elle y voyait un résultat de son influence. Tous ses efforts avaient toujours jalousement tendu à rapprocher, dans la pratique, de la naturelle, sa maternité d’adoption. Sans souci d’observer la personne de Marc et de laisser se déployer, en les cultivant, les qualités particulières qu’il pouvait offrir, elle l’avait réglé sur elle-même, avait tout fait pour qu’au mépris de son caractère il lui ressemblât moralement. Rien n’enrageait cette passionnée d’une domination dont elle espérait des merveilles comme de noter une divergence entre ses goûts propres et quelque chose que son beau-fils lui montrait des siens. Au contraire, régnait-il de l’union entre eux, sentait-elle s’établir une communauté, sur un point quelconque, dans leurs vues, un élan plus actif la poussait vers Marc et l’affection qu’elle lui portait gagnait en grandeur.

Comme elle l’avait promis, d’un jour sur l’autre, les dépenses consacrées aux jeux athlétiques disparurent du budget de leurs distractions : le théâtre hérita des après-midi, quelquefois même des soirées vacantes qu’ils perdaient.

Le commandant vint à Paris sur ces entrefaites. Comme toujours, il rentrait de courir le monde avec la mine d’un fonctionnaire que rend à son gîte une tournée d’inspection dans la grande banlieue. Quelques nouvelles qu’il rapportait de villes australiennes n’offraient guère, dans sa bouche, d’intérêt plus vif que si elles étaient d’Orléans. Il avait su, en cours de route, par différentes lettres, la direction qu’avait donnée aux études de Marc la décision prise par sa femme. Le principal était pour lui qu’il fût occupé. Sur le Droit, il n’avait nulle idée précise.

Dans les quelques semaines qu’il passait à terre, ce taciturne à qui pesaient les devoirs mondains, mais qui révérait leur principe, ne trouvait de bonheur qu’à s’en accabler. Autant Hélène les esquivait lorsqu’elle était seule, autant il lui fallait, par complaisance, y montrer de zèle, lui présent. Alors, pour elle, reparaissaient d’étonnantes cousines, de ces amies dont on ignore, en voyant leur âge, si elles l’étaient de votre mère ou de votre aïeule, tout un lot de bonnes gens séchés dans Paris entre deux fouilles d’un Messager, deux pages de la Croix, au beau milieu d’une livraison du Correspondant. Michel, à tous, faisait honnête et sérieuse figure, la composant de telle façon qu’ils ne pussent douter qu’il venait les voir sans plaisir. Ç’aurait été, lui semblait-il, gâter ces visites et surtout leur ôter de leur caractère que d’y mêler ouvertement un peu d’allégresse. Il importait avant toute chose qu’elles fussent méritoires. Le bénéfice qu’il en tirait se chiffrait pour lui par la somme des baptêmes et des enterrements, des mariages prochains ou défaits, des médisances, des calomnies, des menus scandales qu’enregistraient, comme autrefois chez les Cortambert, ses longues oreilles sans expression poliment tendues. Par instants, sous sa veste, il cherchait sa montre, en comprimait dans sa main close le lourd boîtier d’or, paraissait s’absorber dans une réflexion et déchiffrait l’heure en louchant. Hélène savait, lorsque sa tête s’inclinait ainsi, ce que signifiait cette mimique. Elle levait alors la séance.

Si fastidieuses que fussent pour elle de pareilles corvées, on n’aurait pu ni la surprendre en flagrante posture de se dérober à une seule, ni l’accuser de s’y soumettre avec mauvaise grâce. Elle estimait de son devoir d’oublier ses goûts pour être agréable à Michel et, souvent obligée, sur des points sérieux, de le contrarier par doctrine, était heureuse de lui donner cette preuve d’attachement.

Cette fois-là comme les autres, elle se résigna. Peut-être même, le sacrifice l’occupa-t-il moins et lui parut-il plus léger. La discipline que réclamait le travail de Marc n’était plus, dans l’ensemble, aussi minutieuse et, pour sa fille, en prenant soin de la chapitrer, elle pouvait la laisser aux mains d’une servante. Marie-Thérèse, qui l’adorait, la redoutait trop pour se permettre, en son absence, de désobéir, fût-ce à la plus molle des gardiennes. Elle pouvait donc, sinon vraiment s’amuser beaucoup, du moins tirer des relations chères à son mari le comique enfermé dans leurs ridicules, sans souci des fonctions qu’elle s’était données, ni du temps sérieux qu’elle perdait. Elle en prit le parti et l’inclination. Le commandant la vit, un soir, pendue à son bras, le conjurer, avec la moue d’une femme capricieuse, de retourner le jour suivant chez une vieille cousine qu’ils avaient quittée l’avant-veille. Et comme, surpris, il accueillait une pareille demande par une question sur le motif qui la lui dictait :

— C’est si curieux, dit la jeune femme, ses corsages en pointe et ses bengalis empaillés !

Le théâtre fit mieux, pour la rendre heureuse, que de donner à son désir de tromper les heures ces satisfactions d’ironie. Marc y venait régulièrement, sauf aux pièces légères. Hélène, assise au bord d’une loge, entre les deux hommes, élégante, mais avec cette modération qu’elle cultivait, par dignité, comme le droit d’une femme à n’être pas exclusivement une bête de plaisir, s’épanouissait dans la conscience du splendide pouvoir qu’elle exerçait concurremment sur l’un et sur l’autre. Leur présence auprès d’elle dans un lieu public lui rendait plus frappante cette félicité. Ses pensées auraient pu se traduire ainsi : « Quelle existence est donc la mienne ! La fortune me comble. Nulle ne sait à quel point elle devrait m’envier, parmi toutes ces femmes qui m’entourent. Combien d’entre elles peuvent sincèrement se flatter comme moi d’avoir goûté dans le mariage un miel sans absinthe ? J’en suis encore à pardonner une parole blessante échappée à Michel dans une discussion et Marc fait preuve, à dix-huit ans, d’une docilité contre laquelle ne prévaudrait aucun entraînement. Les plus communes de mes actions prennent valeur d’exemples. Je suis jeune, je me passe de toute protection, et j’ai pourtant à ma portée cette épaule robuste et cette frêle épaule qui grandit. Car elle grandit ! » songeait Hélène en tournant la tête pour adresser à son beau-fils un rapide regard. « Elle grandit, et bientôt elle sera virile, mais je la guide, elle se laisse faire, elle subit mon poids et ce n’est, sous ma main, que celle d’un enfant. » Arrivée à ce point de ses réflexions, elle éprouvait presque toujours un plaisir si vif que l’enchaînement de ses idées en était rompu. L’orgueil de soi gonflait en elle tous ses instruments. Une étrange langueur le baignait. Elle contemplait avec mépris les brillantes parures répandues aux places de l’orchestre, puis, secouant un état qu’elle jugeait absurde, interrogeait parfois Michel et plus souvent Marc sur ce qu’ils pensaient du spectacle.

Le commandant n’avait qu’un mot : « C’est intéressant ! » Il donnait l’impression, l’air méditatif, de le choisir au fond de lui comme avec une pince et le lâchait en inclinant sévèrement la tête, même s’il s’agissait d’une pièce gaie. C’était un homme qui, par défaut d’imagination, prenait au sérieux toute la vie. Marc, au contraire, ordinairement, ne répondait pas, mais un coup d’œil de son côté instruisait Hélène qu’il n’avait même pas entendu. Tout son jeune être appartenait au jeu des acteurs. Appuyé des deux coudes à la balustrade, on le voyait tantôt frémir, la joue pâle ou pourpre, et mordiller du bout des dents sans discontinuer son mouchoir roulé en tampon, tantôt, saisi d’une gaieté folle, rire à bouche cousue, dominé par la crainte de perdre un plaisir en étouffant quelque réplique sous son propre éclat. Hélène, alors, le désignait d’un geste amusé à son mari qui, docilement, se penchait un peu. Puis ses yeux revenaient se fixer sur Marc.

— Ah ! se disait-elle, comme il vibre ! C’est grâce à moi ! lui plaisait-il de se répéter, l’esprit tendu vers les étapes de sa longue tutelle.

De nouveau, la fierté pénétrait son âme, et elle sentait confusément, dans toute sa personne, courir une chaleur délicieuse.

Ce ne fut guère que lorsqu’en mars Michel l’eût quittée pour un voyage de quatre mois sur un navire neuf qu’Hélène, redevenue plus attentive à la vie ordinaire du jeune étudiant, crut remarquer dans sa conduite certaines libertés. Comme l’année précédente, au début des cours, il parlait haut, riait plus fort, sifflait et chantait, se donnait volontiers des mines importantes, montrait, en somme, dans ses manières, cette audace trop crue, cette désinvolture un peu gauche qui ressemble à l’aisance, dont elle se réclame, comme le croquis d’un collégien à celui d’un maître. D’autre part, il était beaucoup moins exact. A tout instant, se produisaient, dans l’après-midi, sur ses heures normales de rentrée, des retards, quelquefois assez étendus, dont s’impatientait sa belle-mère.

Elle lui fit sur ce point des observations : il invoquait pour s’excuser tantôt une rencontre et, plus souvent, l’obligation où il s’était vu d’assister à l’École à une conférence.

Hélène finit par s’aviser au bout d’un grand mois que, sauf exceptions négligeables, c’était toujours le mercredi et le vendredi qu’il se montrait irrégulier le moins discrètement. Cette constatation l’alarma. Fallait-il croire de ses absences qu’elles fussent concertées ? En admettant qu’à l’occasion il prît du bon temps, quelle raison de flâner jusqu’à des six heures pouvait-il avoir à jours fixes ? Un mercredi, par une fenêtre, à la nuit tombante, elle le vit accourir, débouchant d’une rue, d’un pas rapide qu’il modéra, pour souffler un peu, parvenu à vingt mètres de la maison. En même temps, il tira son mouchoir de poche et, soigneusement, s’en essuya la nuque et les tempes.

Hélène se demanda :

— Que me cache-t-il ?

Le vendredi suivant, elle prit un fiacre et se fit conduire rue Saint-Jacques.

La démarche était loin de la révolter. Elle manquait de noblesse, elle était gênante, mais, pour elle, n’était-ce pas un devoir d’état que de surveiller son beau-fils ? Se faisait-elle, naguère, scrupule de fouiller ses poches lorsque, parmi les vingt objets qu’elle savait y être, elle pensait y trouver des choses interdites ? De la voiture qui stationnait le long du trottoir devant la porte principale de la Faculté, elle guettait tranquillement la porte ordinaire, sans autre crainte que de faillir à distinguer Marc s’il venait, par hasard, à quitter l’École dans un flot important de ses camarades. Quelques minutes après quatre heures, il sortit enfin. Hélène le vit se séparer de deux étudiants et se diriger seul vers la rue Soufflot. Elle abaissa une glace du fiacre et dit au chauffeur :

— Regardez ce jeune homme en pardessus gris ! Je désire savoir où il va. Il faut le suivre discrètement, sans qu’il s’aperçoive…

Elle ajouta vite :

— C’est mon fils.

L’homme ricana sous sa moustache. Hélène devint rouge et pensa, dépitée, en se rencognant :

— Pour le bénéfice que j’en tire, j’aurais pu m’épargner cette dernière parole !

Le locatis avait grimpé la raide rue Saint-Jacques et tourné en roulant à l’allure du pas. Hélène voyait Marc devant elle. Il cheminait assez vivement le long des boutiques. Elle essaya de supputer le but de sa course, mais aucune hypothèse ne la contenta. A vrai dire, l’inquiétude lui mordait les nerfs. C’était curieux comme, jusque-là, même en l’attendant, elle avait peu imaginé, lancé dans Paris, ce garçon mince et net qu’elle regardait fuir. Pourvu surtout que le chauffeur pût garder contact ! « Si je descendais ? » pensa-t-elle. Sur le trottoir, les embarras ne sont pas à craindre. Mais il marche plus vite et me distancerait ! » Soudain, la voiture s’arrêta. Marc stationnait à quelques mètres, au coin du boulevard. Hélène, tremblant d’être aperçue, se dissimulait, lorsque, venant du côté gauche de la longue artère, elle vit arriver une jeune fille. Son beau-fils lui baisa gracieusement la main, puis, côte à côte, ils traversèrent, se pressant un peu, La chaussée qui grondait sous les véhicules.

Le temps d’un saut, de payer l’homme, de passer elle-même, indifférente aux mille dangers que présente l’endroit, sans quitter des yeux le jeune couple : elle entra derrière lui dans le Luxembourg.

Ni indignation, ni chagrin. Nul des signes apparents de contrariété qu’on aurait attendus d’une nature si prompte. La stupeur l’emportait sur tout sentiment. A peine savait-elle qu’elle marchait. « Marc est avec une femme… Il voit une femme… » ces quelques mots brillaient en elle comme, dans les ténèbres, l’inscription lumineuse tendue sur un toit, seul vibrant phénomène de la masse des ombres et pensée unique de la nuit. Les deux jeunes gens avaient gagné, à travers les groupes, une partie du jardin à peu près déserte et, tendrement, ils cheminaient, trop occupés d’eux pour que l’on eût à redouter d’en être aperçu. Hélène les suivait à vingt pas. Machinalement, elle étudiait la forme et la coupe de la robe qui frôlait la silhouette de Marc. « C’est celle d’une jeune fille », songea-t-elle. Elle réfléchit et renchérit : « Même d’une très jeune fille ! » Tout à coup, elle sentit comme un ébranlement. « Mais j’ai déjà vu cette personne ! » Un effort de mémoire à peine laborieux et le nom qu’elle cherchait lui montait aux lèvres : « La petite Vulmont ! Oui, c’est elle ! Maigre et jaune, parfaitement, elle n’a pas changé depuis leurs tennis du mois d’août ! » Les amoureux, timidement joints, semblaient s’alanguir. Alors, elle marcha vite, les atteignit et posa sa main droite sur l’épaule de Marc.

— Que fais-tu là ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

Il tressaillit, ouvrit la bouche, demeura sur place et ne put trouver un seul mot.

— Que fais-tu là ? reprit Hélène, lui secouant l’épaule, guère plus gênée de cet éclat dans un lieu public que de quelque semonce dans l’intimité. Depuis quand t’ai-je permis de flâner en route. A la fin, suis-je ta mère ou ta domestique ? Me croirais-tu faite pour t’attendre ? Où as-tu pris cette péronnelle qui traîne à tes trousses avec des allures de chienne chaude ?

Une voix grêle monta :

— Mais, madame…

Ce fut assez pour détourner la colère d’Hélène. Comme si son cœur se fût réjoui de cette occasion, elle fit un pas vers la jeune fille et, l’index pointé :

— Vous, ma petite, s’écria-t-elle, vous êtes une coquine ! Commencer à votre âge à courir les hommes, c’est faire preuve d’une nature singulièrement trouble. Et pleine de promesses, croyez-moi ! Je plaindrais vos parents, s’ils le méritaient ! Puisqu’ils vous laissent vagabonder à la longueur du jour, ce qui leur arrive est fort bien, il faudrait que je fusse la dernière des bêtes pour m’apitoyer sur leur compte. Cependant, retenez, de ma part, ceci : je vous invite une fois pour toutes (son accent vibra, l’autorité qu’elle sut donner à cette injonction était réellement d’une grande dame), une fois pour toutes, répéta-t-elle en scandant les mots, à cesser tout rapport avec mon beau-fils. Marc n’est pas un fantoche pour gamine vicieuse. Libre à vous d’essayer, par vos manigances, de le ressaisir malgré moi. Mais alors, vous verrez comme j’y mettrai fin !

Elle suspendit son algarade. La jeune fille pleurait. Hélène grinça des dents, haussa l’épaule, se redressa pour accabler d’une dernière injure le timide visage convulsé, le parcourut encore une fois d’un regard furieux. Puis, s’éloignant d’un pas rapide, sans tourner la tête :

— Viens, dit-elle à Marc, nous partons !

Devant la grille, elle s’assura qu’il marchait près d’elle et fit signe à un fiacre, où elle le poussa. Dans le trajet du Luxembourg à la rue Vaneau, ils n’échangèrent pas une parole.

Marc fila dans sa chambre, aussitôt rentré. La confusion et le dépit lui brûlaient les joues. Surpris par Hélène en plein tort, il n’avait ni songé à la résistance, ni même frémi devant l’outrage fait à sa compagne avec une violence passionnée. En bousculant et gourmandant, blessant et rompant, sa belle-mère lui semblait exercer un droit. Ce n’était qu’en voiture qu’il s’était repris. Alors, tandis qu’au bord des rues circulait une foule dont s’emplissaient machinalement ses regards bornés par le cadre obscur d’une portière, qu’à son côté se durcissait un silence farouche, il avait eu présente au cœur, le désespérant, la figure d’Alice tout en larmes et sa propre conduite l’avait humilié. De quel nom la traiter, qui fût assez fort ? De quelle épithète la flétrir ? Différait-elle assez à fond de celle des grandes âmes que lui décrivaient ses lectures ! Chez celles-ci, tout était générosité, combative ardeur, zèle brûlant, lui souffrait qu’un affront fût publiquement fait à la jeune fille qui s’était crue sous sa protection. Une occasion se présentant de parler en homme, il avait eu peur comme un mioche ! Fallait-il qu’il fût lâche et de faible amour !

Ses réflexions prirent plus d’ampleur dans la solitude. Elles le tourmentèrent davantage. Un instant même, il supposa le jeune corps d’Alice tombant en syncope derrière eux, après un geste désolé qu’il n’avait pas vu, puisqu’aussi bien, obéissant au premier appel, il avait déguerpi sans se retourner. Et qui savait si l’algarade qu’elle avait subie n’aurait pas des suites plus funestes ? Chaque matin, les journaux n’annonçaient-ils pas quelque suicide ayant pour cause un fait du même genre ? Le désespoir ou le remords, la crainte du scandale, les reproches d’un parent y poussaient une fille. Soudain, passant du drame si proche à son auteur même et jugeant sa belle-mère pour la première fois, il détesta, non le seul rôle qu’elle avait tenu vis-à-vis d’Alice interdite, mais ses principes, ses prétentions, son intransigeance et son caractère tout entier. Que signifiait cet espionnage dont elle l’entourait ? Depuis quand un jeune homme sorti du lycée portait-il encore des lisières ? Désireux de goûter dans son amertume tout l’exceptionnel de son cas, il recherchait, parmi la foule de ses condisciples, quelque visage où se trahit manifestement une adolescence opprimée et ne voyait s’en détacher que de fiers garçons respirant la vigueur et l’indépendance. La plupart, sinon tous, avaient des maîtresses. Ils s’en flattaient, buvaient comme elles, se contaient leurs frasques et les escortaient sans vergogne. N’était-ce pas plus coupable, et surtout moins digne, que de flâner au Luxembourg, deux fois par semaine avec une jeune fille de son rang ? « Je m’affranchirai ! » pensa-t-il. Mais ce propos tintait en lui d’un accent plus vif que profondément convaincu. Il couvrait : « Espérons qu’elle m’affranchira ! »

Marc s’était jeté sur son lit. Ce trait seul dénotait son effervescence, car il savait comme, en plein jour, une pareille mollesse lui était restée défendue. Les yeux fixés sur la corniche qui courait au mur, il observait machinalement le progrès des ombres que le crépuscule y versait. La jolie pièce bien décorée lui semblait maussade, lui faisait l’effet d’une prison. Constamment l’obsédait le visage d’Alice et quelquefois des pleurs brûlants mouillaient ses paupières.

Sur le coup de six heures, sa belle-mère entra. Elle avait l’air un peu plus calme et la face moins dure. Marc sauta sur ses pieds en l’apercevant. Elle ne parut ni triompher de l’avoir surpris, ni se rendre compte de son trouble et lui dit en prenant tranquillement une chaise :

— Maintenant, mon petit, nous allons causer ! Ta faute de conduite est très grave. Si tu veux qu’entre nous la confiance renaisse, tu vas répondre exactement à toutes mes questions. Où as-tu rencontré cette écervelée ?

— Au Quartier Latin, souffla-t-il.

— Vers quelle époque ? demanda-t-elle. Qu’y venait-elle faire ?

Il pressentit avec humeur une sérieuse enquête et garda le silence en baissant les yeux.

— Allons, reprit Hélène, sois raisonnable ! Ce n’est pas sans motif que je t’interroge. Tu sais fort bien qu’en cette matière, comme d’ailleurs dans toutes, ton intérêt seul me conseille et que j’aurais moins d’inquiétude si je t’aimais moins. C’est notre rôle, à nous, les mères, qui avons vécu, de vous faire profiter de notre expérience. On ignore trop les déceptions qu’elle peut épargner ! Réfléchis, sois sincère, et j’oublierai tout. Depuis quand revois-tu mademoiselle Vulmont ?

Cette douceur de langage fit effet sur Marc qui, méditant de se dresser contre sa belle-mère si quelque violence l’y poussait, se trouva désarmé par son attitude.

— Mettons deux mois, murmura-t-il. C’était avant mars…

— Avant mars ? fit Hélène en l’interrompant. J’aurais cru plus tard, mais passons ! Vous étiez séparés depuis les vacances et, bien entendu, sans rapports, car, tout de même, je me refuse à vous croire si fous que d’avoir échangé secrètement des lettres. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Il répliqua :

— Je vous l’ai dit : au Quartier Latin.

— Mais ce n’est pas une circonstance, le Quartier Latin ! Je te demande une circonstance, tu me cites un lieu.

— Elle y prend des leçons de piano, dit Marc.

— Des leçons de piano ? Et elle vient seule ?

Il exprima d’un signe de tête que c’était ainsi.

— Bien ! dit Hélène. N’insistons pas. De la plaine Monceau, elle vient seule ! Il y a des parents qui sont à gifler ! Laisser courir, s’écria-t-elle, une fille de son âge dans une ville réputée pour ses mauvaises mœurs ! Alors, un jour, vous vous êtes vus, vous vous êtes parlé, vous avez fait sur le trottoir quelques pas ensemble… et, depuis lors, régulièrement, deux fois par semaine…

Marc baissa la tête.

— Oui, c’est ça !

— C’est quoi ? fit-elle, impatientée. Je veux tout savoir ! Je t’ai promis l’impunité si tu étais franc et je ne reviens pas sur ma parole. Tu peux donc t’expliquer, te confier sans crainte. A quoi se passaient vos rencontres ?

Il répondit :

— Vous l’avez vu ! Nous nous promenions.

— Toujours au Luxembourg ?

— Mais oui, toujours.

— Et jamais ailleurs ?

— Non, jamais.

Elle fit entendre un léger rire, agacé, nerveux.

— Quelle exemplaire fidélité ! C’est attendrissant ! Et alors, ces sornettes te divertissaient ? Tu les attendais avec fièvre ? Réellement, tu trouvais un certain plaisir à débiter des compliments pendant trois quarts d’heure à cette péronnelle sans conduite ?