HENRI DEBERLY

L’IMPUDENTE

deuxième édition

PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES IN-OCTAVO COURONNE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT DIX EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE a A j, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD. 1923.

A
JACQUES RIVIÈRE
son reconnaissant

H. D.

I

— Sans doute, Mademoiselle Dimbre ?

— Elle-même, Monsieur.

— Je suis Georges Elpémor, Mademoiselle… Vous avez, je pense, d’autres bagages que ces deux valises ?

— Oui, Monsieur, j’ai une troisième valise et une petite malle.

— On viendra les chercher demain matin. Le paysan aujourd’hui avait à faire. Voulez-vous m’accompagner, Mademoiselle ?

Un tonneau attendait devant la gare. Elpémor gratifia de menue monnaie le nonchalant commissionnaire adossé au mur qui tenait la bride sous son bras et aida la jeune fille à s’installer.

— Nous en avons pour une demi-heure, annonça-t-il. Je déteste aller vite quand il fait beau. D’ailleurs, la promenade n’est pas déplaisante !

Mlle Dimbre inclina distraitement la tête. L’équilibre de ses sacs la préoccupait. Quand Georges fut monté, elle saisit les rênes et contint l’impatience du petit cheval, tandis que son compagnon, debout près d’elle, achevait de disposer le léger bagage.

Il faisait encore chaud, mais l’après-midi touchait à sa fin et le soleil déjà n’était plus une gêne. Le poney partit d’un bon pas. Elpémor le laissait user sa fougue, écoutant avec politesse la jeune fille qui lui racontait son voyage, à demi tournée. Elle parlait posément, sans aucun geste, en personne détachée d’un récit banal, cependant poursuivi, faute de mieux. A Marseille, retardée par des achats, il s’en était fallu de peu qu’elle manquât son train.

— C’eût été stupide ! conclut-elle, sans même une allusion au vain dérangement que sa négligence aurait pu imposer à Georges.

Puis elle se tut. Légèrement accoudée, le menton sur sa main gantée de gris sombre, elle regardait filer les troncs des platanes, peu curieuse en apparence de cette jolie ville où elle venait cependant pour la première fois.

— Et la guerre, Mademoiselle ? Que pense-t-on de la guerre, à Paris ?

— Beaucoup de mal, Monsieur, quand il tombe des bombes.

— Et lorsque les gothas se tiennent tranquilles ?

— Alors, c’est comme toujours : on n’y pense pas !…

Son sourire excusait cette indifférence.

— Moi, je n’y ai personne. Et vous, Monsieur ?

— Je n’y ai eu que moi-même, répondit Georges, mais j’en ai fait plus que ma part pendant deux années…

Il leva son bras gauche.

— Voyez ! dit-il.

La main, labourée d’une cicatrice, se fermait difficilement et semblait sans force.

— Vous avez été blessé ?

— Oui, par une balle… Celui qui l’a tirée m’a rendu service ! Je me tiendrai jusqu’à ma mort pour son obligé.

Il avait baissé la tête en disant ces mots et sa voix tremblait de passion. Après un court silence, il ajouta :

— La guerre est détestable et elle est partout. Dans ma propre maison, Mademoiselle, entre ma femme et moi, la guerre existe. Rien ne donne à présumer qu’elle touche à sa fin. Notre Alsace-Lorraine a huit ans et elle s’appelle Claude !

— Je sais, dit la jeune fille d’un air entendu.

— Ah ! vous êtes au courant ? Allons, tant mieux.

Le tonneau, sorti d’Aix, roulait à petit bruit sur la route poudreuse et le cheval soufflait dans la première côte. Elpémor désigna, du bout de son fouet, le paysage étendu derrière lui.

— C’est joli, tout cela ! murmura-t-il.

Puis, revenant à son idée sans nulle transition :

— Vous, Mademoiselle, je vous ai mandée comme renfort. Si vous passez du côté de ma femme, je vous préviens d’avance que j’abandonne tout !

— Vous n’êtes pas opiniâtre, Monsieur, dit en se retournant Mlle Dimbre.

— Il se peut ! Et surtout je ne suis plus joueur. Loin de stimuler mon amour-propre, une partie qui se dessine contre moi ne m’intéresse plus.

— Je tâcherai de vous gagner celle-ci. Mais encore faudra-t-il que vous m’y aidiez !

Appuyée de l’épaule au porte-guides, elle se présentait presque de face au regard de Georges et il la vit alors pour la première fois.

Rien n’était plus orgueilleux que cette belle figure. Les yeux, tabac d’Espagne, bordés de cils noirs, la bouche bien dessinée, peut-être un peu grande, mais d’une expression majestueuse et d’une couleur vive, animaient la froideur d’une chair de lait sous l’or d’une chevelure de princesse danoise. L’oreille était charnue, le col flexible, et tout le corps, sans doute, d’une charpente légère, à en juger par la souplesse du buste élancé. Le regard surprenait par son énergie, l’attitude sans nonchalance accusait la force. L’ensemble, harmonieux, avec, dans sa noblesse et son équilibre, quelque chose de la grâce farouche d’une panthère, paraissait susceptible des mêmes détentes.

Posément, de sa voix grave, la jeune fille exigeait pour réussir un abandon total du futur élève. Elle entendait gouverner sans les parents. Leurs influences ne pouvant que se contrarier, il importait qu’elle se sentît affranchie des deux.

— Si je devais être discutée, si surtout je devais voir mon action contrainte, j’aimerais mieux, Monsieur, ne rien entreprendre.

— Vous serez libre, Mademoiselle, promit Elpémor. Pour moi, je m’y engage, et je compte seul !

Elle le remercia d’un sourire et, détournant la tête presqu’aussitôt, sembla s’intéresser au paysage.

La voiture arrivait au haut d’une côte. Devant elle, se présentait une longue descente droite, unie, plutôt rapide, assez encaissée. A cinq cents mètres, un pont enjambait la route ; un village ensuite s’étendait.

— Luynes ! dit Elpémor.

Il désigna sur la droite un fort bouquet d’arbres.

— Et par ici la Cagne, ajouta-t-il… Nous serons arrivés dans trois minutes.

Le chemin de traverse était mauvais et le petit cheval dut marcher au pas. Le bruit de ses sabots, le roulement heurté de la charrette souple troublaient seuls, avec des cris résonnant au loin, la pacifique splendeur pleine de promesses de cette fin de jour provençale. Légèrement inclinée vers la croupe du cob, la jeune fille, dont les doigts tourmentaient une fleur, essayait de distinguer une habitation dans la masse touffue du bosquet. Elpémor alluma une cigarette et s’adossa nonchalamment au fond du tonneau.

Bientôt ils atteignirent une allée couverte. Il y faisait obscur et presque frais. Après deux ou trois coudes à peine sensibles, elle débouchait sur une terrasse également plantée où déjà la petite voiture s’engageait lorsqu’enfin la demeure se dessina.

— Ma chère amie, voici Mademoiselle Lola Dimbre, dit Elpémor à une jeune femme qui s’était levée et venait à leur rencontre à travers les arbres.

Lola reçut dans la sienne une main timide et répondit au beau sourire d’un visage pensif. Les valises l’empêchaient de sauter par terre. Debout dans la charrette, tandis qu’un domestique supprimait l’obstacle, elle rassura, en quelques mots, Denise Elpémor qui craignait que le voyage ne l’eût fatiguée.

— Et Claude, demanda Georges, où donc est-il ? Peut-être aurait-il pu se trouver présent. C’eût été, de sa part, simplement poli !

— Il a attendu, dit la jeune femme ; mais la patience, tu sais, n’est pas son fort et il s’est décidé tout à l’heure à retourner jouer.

— Ah ! parfait !… Dès l’instant qu’il s’est décidé !…

Elpémor fit entendre un petit rire sec. Puis, haussant les épaules, il s’éloigna.

— Mademoiselle, dit Denise sans marquer d’humeur, si vous voulez prendre la peine de m’accompagner, je vais vous conduire à votre chambre.

La maison était basse, toute en longueur, avec des contrevents vert foncé sur une façade ocre. Des arbres épars l’ombrageaient, la cime d’un marronnier dépassait son toit. Un pas donnait accès dans le vestibule où prenait naissance l’escalier. A l’unique étage, un corridor mal éclairé desservait les chambres.

Celle où Lola fut introduite était assez grande et occupait un angle de la bastide. Elle communiquait avec la pièce attribuée à Claude, changé d’appartement le matin même pour être désormais sous sa surveillance immédiate.

— Ici, Mademoiselle, vous êtes chez vous ! Si la moindre des choses vous fait défaut, n’hésitez surtout pas à me le faire dire.

La jeune fille remercia, chercha ses clés et se mit aussitôt à sa toilette.

Quand elle redescendit, au bout d’un quart d’heure, Claude était près de sa mère sous le marronnier. Il avait fallu le relancer au fond du jardin et le ramener presque de force. Les yeux maussades sous la broussaille des cheveux défaits, il regarda venir l’étrangère.

— Bonjour, petit ami, lui dit Lola.

Il répondit : « Bonjour », et tendit son front.

— C’est un affreux sauvage ! gronda Denise. Mademoiselle, ne faites pas attention à lui : vous le verrez bientôt s’apprivoiser.

Le dîner fut servi sur la terrasse. Elpémor ne parut qu’après le potage. Il jugeait inutile, n’en prenant jamais, de s’attabler devant une assiette vide. A son arrivée, Denise interrompit la conversation pour lui poser avec tendresse une question banale qu’il fit d’ailleurs semblant de ne pas entendre.

Elle en rougit et la jeune fille se sentit gênée. Leur entretien reprit sans gaîté, ni suite. Georges, de temps en temps, plaçait un mot, le plus souvent désagréable et toujours jeté d’un ton sec. Son visage exprimait la mauvaise humeur. Il mangeait peu, sans appétit, avec correction, et parut sur le point de s’impatienter parce que l’entremets se faisait attendre.

Le dîner s’acheva à la lumière. Des papillons venaient rôder autour de la lampe, tombaient sur la nappe, les ailes brûlées, et remuaient leurs petites pattes dans une convulsion jusqu’à ce que, d’une chiquenaude, on les eût chassés. Claude essayait de les atteindre avec son couteau et se reculait sur sa chaise en poussant un cri toutes les fois que quelque vol lourd l’effleurait.

— Dodo, Bouzou ! lui dit sa mère lorsqu’il fut neuf heures.

L’institutrice se leva avec l’enfant.

— Oh ! non, Mademoiselle, je vous en prie ! Vous devez avoir besoin de vous reposer. Laissez-moi le mettre au lit pour le dernier soir !

Elpémor eut un geste impatienté et ne put réprimer un léger sourire en s’apercevant qu’il avait été surpris par Lola.

Le menton entre les doigts, les paupières baissées, il entreprit de rassembler en tas symétriques les cendres écrasées du cigare en train. La femme de chambre, en desservant, ôta son assiette. Il dut alors chercher une autre attitude, se renversa sur sa chaise, fuma plus vite et feignit d’observer avec attention les capricieuses volutes que soufflaient ses lèvres.

Mais sa mauvaise humeur n’était plus sincère. Il arrivait à ce point de ses sourdes crises où ses nerfs, à l’excès tendus, s’apaisaient et où il ne prolongeait plus que par artifice un état qui pour lui n’était pas sans charme.

Profitant d’une absence de la servante :

— Mademoiselle, murmura-t-il, il faut m’excuser ! Je suis insupportable et m’en rends compte. Mon caractère, hélas ! est ainsi fait que je n’ai jamais pu dissimuler mes contrariétés.

Une boutade qu’il ajouta et dont elle put rire épargna à la jeune fille l’ennui d’une réponse. Il en lança coup sur coup deux ou trois autres et paraissait en voie de se dérider tout à fait lorsque Denise redescendit avec un ouvrage. Alors, nonchalamment, il quitta la table et alla s’installer un peu plus loin sur le siège canné d’une chaise longue.

— Le Bouzou m’a chargé, Mademoiselle, de vous dire bonsoir. Il a ajouté, en se couchant, que vous lui étiez déjà « sympathique » : mais vous l’avez beaucoup intimidé !

La lèvre supérieure de la jeune fille se releva sur ses dents, qu’elle avait fort belles, et l’expression que prit alors son sérieux visage aurait glacé Denise si elle l’avait vue. Mais déjà, les yeux baissés, surveillant ses points, pour tenir une promesse qu’elle s’était faite, elle avait entrepris de définir Claude, de suggérer à son égard une ligne de conduite. Il avait assurément de légers défauts. Il était même sujet à des caprices. Le mieux était pourtant de ne pas l’aigrir. Chez lui, le cœur, parfait, conduisait la tête, l’empêchait de dépasser, dans l’espièglerie, une limite en somme tolérable. C’était surtout à sa tendresse qu’il fallait parler : on était alors surpris de ses prompts retours, de la sincérité de ses confusions, de l’ingéniosité, de la gentillesse qu’il mettait à réparer et à se faire pardonner ses fautes.

Lola, bien que donnant par politesse des signes d’attention, écoutait distraitement ce panégyrique. Dans son esprit se dessinait une image morale qui n’était pas du tout celle de Claude. Elle faisait son affaire de celui-ci. L’intransigeant, le fantasque Elpémor l’intéressait seul, maintenant tout à fait énigmatique, étendu dans l’ombre, et dont la proche présence ne se révélait que par le feu mobile de sa cigarette. Nul doute qu’il n’entendît et ne l’observât. Elle devinait son regard sombre attaché sur elle, sa finesse appliquée à lire sur ses traits l’ennui que lui causait la conversation. Aussi, se gardait-elle d’en marquer aucun : toute flatterie à son égard l’aurait humiliée comme une reconnaissance de sa condition dépendante.

Un peu après dix heures, elle se leva. Denise aimablement lui tendit la main, puis posa son ouvrage, et elles firent quelques pas sur la terrasse. Elpémor cependant n’avait pas bougé.

— Bonsoir, Monsieur ! jeta-t-elle en passant.

Il répondit de sa voix sèche :

— Bonsoir, Mademoiselle !

Mais elle ne le vit pas sortir de l’ombre et elle n’aurait pu affirmer qu’il avait pris la peine d’incliner la tête.

II

Sa première anecdote sentimentale — et la plus importante, sous son air léger, puisque elle devait un jour fixer sa vie, — Elpémor la situait à Marseille, dans un salon cossu de la rue Saint-Jacques.

Il avait à cette époque environ treize ans. Sa mère, veuve depuis peu, l’emmenait à Bône, où elle allait rendre visite à un oncle infirme. De passage à Marseille, leur bateau ne partant que le jour suivant, ils avaient été les hôtes des Ricard, grands bourgeois enrichis par le commerce, amis des Elpémor et très lointainement leurs alliés.

La fille de ces bourgeois sortait du couvent. C’était une personne fraîche et pleine d’entrain. Elle faisait fête à Georges, l’accaparait, courait avec lui toute la ville sous la conduite d’une vieille servante qui soufflait à suivre, le fourrait de gâteaux, de chocolat, et ne le ramenait qu’à l’heure du dîner, saturé de fatigue et de friandises.

Le soir, dans le salon, elle s’asseyait auprès de lui sur le canapé, lui montrait des dessins et des gravures. M. Ricard était au cercle et les dames causaient. Le clair de lune blanchissait la maison d’en face. Dans la conversation, Mme Elpémor demandait à Mme Ricard si elle et son mari ne songeaient pas à l’établissement de Denise. La jeune fille se tournait alors vers l’enfant et, d’un geste répété de sa petite main, lui signifiait plaisamment : « Vous et moi ! »

Le jour suivant, il prenait le bateau pour Bône ; mais ce badinage l’avait frappé : il devait, par la suite, y penser souvent.

Des années passèrent. En sortant du collège, Georges entreprit de conquérir sa licence en droit, sans intention spéciale, et d’ailleurs sans goût, simplement parce que sa mère l’y poussait et que lui-même ne se sentait attiré vers aucune Ecole. Le jeu le captivait, les filles l’amusaient, il avait tout à fait oublié Denise, mais il aimait la poésie d’un amour ardent. Maître à vingt-et-un ans de son patrimoine, il le jugea trop mesquin pour pouvoir en vivre. A peine s’agissait-il de cent vingt mille francs, dont les trois quarts en terres qui rapportaient peu. Il ne mit pas quatre ans à en voir la fin. Un matin d’octobre, il se présenta chez sa mère et lui annonça paisiblement qu’il était ruiné.

Cette femme pleine d’expérience n’en fut pas surprise. De père en fils, tous les hommes de sa famille débutaient ainsi, et Georges, comparé aux plus intrépides, avait montré quelque mesure dans le gaspillage. Après la scène traditionnelle, et qu’elle abrégea, elle accepta les dettes courantes, promit une pension, mais imposa comme condition le choix d’une carrière. Georges lui demanda de l’y aider. Un mois après, M. Ricard, consulté par elle et qui goûtait à s’entremettre un bonheur naïf, appelait le jeune homme à Marseille chez un courtier maritime de ses amis.

La maison des Ricard lui étant ouverte, il y sonna le premier jour en enfant perdu. Quelle ne fut pas sa surprise de s’apercevoir que le cœur de Denise battait pour l’homme fait comme il avait battu pour le collégien ? Des présents lui parvinrent à son hôtel. Un mot, toujours signé, les accompagnait, et les cadeaux n’étaient que de sucreries, ce qui leur enlevait toute portée gênante. Denise, les premiers temps, les offrait sans trouble ; mais du jour où, par gaîté, Georges l’embrassa, elle se considéra comme sa fiancée.

Lui, pourtant, la voyait sans aucun amour. L’âge, en la mûrissant, l’avait affinée, elle était grave, adroite et fort jolie, mais il n’arrivait pas à priser une âme qui ne devait qu’à l’absence de tout relief sa considérable étendue. La charité, la douceur de Denise donnaient le même ennui qu’un jardin de roses. Sa patience était sans borne et toujours égale. Vers sa vingtième année, elle avait voulu entrer au couvent. Conjurée par son père d’y renoncer, elle avait abandonné ce fervent dessein à condition qu’on lui permît de demeurer fille. Tout en elle rappelait qu’elle l’avait formé. Sa passion de souffrir était si grande qu’elle allait au-devant du sacrifice comme autrefois les saintes vers les lions couchés.

Elle disait à Georges :

— Plus tard, mon chéri, quand vous me ferez du chagrin, promettez-moi que vous ne resterez jamais plus de trois ou quatre jours sans rentrer !…

Elle se frottait contre sa joue pour sentir sa barbe et, quand il l’embrassait, elle soupirait.

Plusieurs mois s’écoulèrent sans qu’il prît parti. Sensible à cet amour qu’il voyait si fort, il se faisait difficilement à l’idée d’épouser une femme vers laquelle il ne se sentait pas attiré. Mais le bureau du courtier maritime absorbait son temps, et surtout ce qu’il y faisait l’ennuyait. Denise représentait l’indépendance. Georges était de ces hommes qui ne désirent qu’elle, persuadés que leur destin ne peut s’accomplir par les voies communes du travail. Ou la fortune la leur apporte, ou alors ils souffrent. La devoir à un effort leur paraît vulgaire, et aussi bien se figurent-ils que, faute d’aptitude, il n’est pas en leur pouvoir de la conquérir.

Le désir de la dot et d’une libre vie finit par balayer ses hésitations. Mais il avait compté sans M. Ricard. Le refus de celui-ci fut catégorique. Il sembla même que le projet formé l’offensait.

Denise, folle de chagrin, aurait suivi Georges, obtenu par le scandale en quarante-huit heures l’agrément refusé à ses pures instances. Encore eût-il fallu qu’il choisît une route et l’invitât avec les mots que les femmes comprennent à s’y engager sur ses pas. Piqué de la raison qu’il devinait (la différence de fortune laissée dans l’ombre et remplacée par une défaite assez peu sincère), il se serra sous son amour-propre humilié, ne lui demanda rien et disparut. M. Ricard mourut quatre mois après : alors elle lui fit signe et il l’épousa.

Le bonheur vint à lui naturellement.

Un poète en liberté de flatter ses rêves, disposant à Paris d’un pied-à-terre, dans une campagne privilégiée d’une demeure aimable, et assez riche pour y vivre selon ses goûts, ne s’occupe pas de l’accessoire, voit ses vœux comblés, jusqu’au jour où l’habitude fait renaître en lui l’ambition de satisfactions plus intimes.

Elpémor n’atteignit qu’après de longs mois le point vraiment critique de cette expérience.

L’affection de Denise, presque maternelle, suffit d’abord à l’empêcher de désirer mieux. Son égoïsme se plaisait à être entouré, cultivé comme un parterre exigeant des soins par un jardinier délicat, prévenu dans ses caprices et immédiatement satisfait. Le bien-être l’élevait à la pure sagesse, qui n’est que le mépris de l’inaccessible. La forme d’existence qu’il avait rêvée, — large et féconde, méditative et pleine d’harmonie, — il était reconnaissant à sa tendre femme de la lui avoir procurée, et le lui témoignait, à défaut d’amour, avec une sollicitude ingénieuse.

Mais lorsqu’elle fut enceinte il se lassa d’elle.

En proie aux accidents d’une grossesse pénible, Denise ne sut pas être de ces vaillantes qui mettent leur point d’honneur à n’en rien montrer. Les fréquents malaises qu’elle éprouvait, la solitude où la laissaient les absences de Georges, qu’elle ne pouvait accompagner comme elle l’eût voulu, accentuèrent dès le début jusqu’à la fadeur la sensibilité parfois maladroite de sa nature affectueuse et sans énergie. Il eût fallu la soutenir et la caresser : Georges l’abandonnait à sa dépression, ou l’exhortait nonchalamment, en cherchant une rime, quand sa mélancolie devenait trop sombre.

Occupé de ses travaux et de ses lectures, il ne supportait pas d’en être distrait ; en requérant de lui certaines complaisances, alors qu’elle lui devait la paix de l’esprit, elle lui semblait outrepasser le contrat tacite sur lequel ils avaient fondé leur union.

A la rancune de sa quiétude dérangée, vint bientôt se joindre un dégoût physique de cette femme que son état exceptionnel privait de toute grâce et qui s’alanguissait sur son épaule comme une petite fille. Il ne pardonnait pas le ridicule et lui en trouvait, appréciait dans l’amour un jeu brillant, une passe étourdissante entre des corps prompts, et leurs rapprochements lui semblaient ignobles. Pour être supportable à sa vue blessée, elle aurait dû se renfermer avec componction dans la dignité des matrones. Mais elle n’y pensait pas et ne l’aurait pu. Le sentiment de sa faiblesse et la peur de vivre, les aspirations mal définies et pleines d’amertume qui lui avaient fait autrefois désirer le voile, la jetaient dans les bras de son mari comme ils l’auraient précipitée aux pieds de Jésus. Lorsqu’il faisait mine de s’éloigner, elle lui reprochait sa froideur d’une voix chagrine, ou avec un accent de résignation qui le détournait d’elle davantage.

L’enfant parut devoir les réunir. Elpémor était vain que ce fût un fils. Denise le crut gagné à sa propre cause lorsqu’elle le vit s’intéresser avec bonhomie à ce petit être insensible. Il l’élevait entre ses mains, le portait au jour, essayait de le distraire ou de l’endormir et revenait en souriant embrasser sa femme. Mais, bien qu’il s’y méprît, c’était sans tendresse : il n’aimait que son orgueil à travers son fils et remerciait en elle une servante adroite.

Denise l’aurait compris, se serait méfiée, si l’instinct maternel, dès les premières heures, ne l’avait placée hors du monde. Un peu de réflexion, le souci élémentaire de son intérêt lui auraient fait choisir une nourrice pour Claude. Elpémor ne pouvait voir avec bienveillance qu’elle en remplît elle-même les fonctions. Mais elle ne pensa pas à le consulter et sacrifia son sein naturellement. Lorsque la vie de son enfant aspirait la sienne, une telle félicité gonflait son cœur qu’elle aurait regardé comme une folie de se mettre en peine d’aucune autre, celle-ci lui paraissant les résumer toutes.

Ainsi acheva-t-elle d’indisposer Georges. Elle le laissa se détacher et s’éloigner d’elle, alors que, plus adroite, elle l’aurait gardé. Ou l’inspiration lui fit défaut, ou simplement, par nonchalance et confiance aveugle, elle en négligea les conseils, au sein d’un bonheur sûr comme une rade profonde environnée de paysages assez captivants pour ne jamais faire désirer l’au-delà des caps. Peut-être un signe de Georges aurait-il suffi à la faire réfléchir et à l’éclairer : mais il n’en donna point, il semblait heureux, et elle s’en réjouit innocemment, sans s’aviser du grand malheur qu’il le fût sans elle.

Car, à la vérité, rien ne lui manquait, et il pouvait sonder sa félicité sans y découvrir aucun vide. Denise, dans les besoins de son existence, n’avait jamais compté que comme un moyen. Assurément, elle l’avait impatienté, mais beaucoup plus par sa prétention d’être une fin que par ce que la vie courante, depuis leur union, lui avait révélé en elle d’inférieur.

Il ne s’était jamais flatté qu’elle pût le comprendre, ni figuré qu’un jour il dût l’aimer. Pourvu qu’elle assumât son étroite mission, eût l’œil à l’office comme à la table, ordonnât le bien-être avec méthode, elle tenait toute sa place, jouait tout son rôle. Exiger plus eût été la mesurer plus mal.

Georges avait l’humeur sombre et le cœur sec, mais il était surtout un ardent rêveur. Goûtant dans la pensée des joies exaltantes, pliant ses impressions au jeu des rythmes et les logeant ensuite dans des manuscrits comme on étend des anémones aux planches d’un herbier, il s’absorbait dans les images et les inductions ainsi qu’un collectionneur dans ses fiches et se montrait presque insensible à toute conjoncture qui ne le frappait pas de l’émoi lyrique. Accusé de se mal conduire envers Denise, il aurait sans doute protesté et demandé innocemment, sur une insistance, quelle sorte de grief elle pouvait avoir contre lui.

Rien ne lui plaisait comme le silence, ni ne lui semblait plus légitime que son isolement. N’était-il pas indispensable au succès d’une œuvre qui lui apparaissait comme sa principale raison d’être au monde ? Cet ombrageux, certain d’avoir du génie, possédait la vertu qui manque à beaucoup de n’être pas impatient de le révéler. D’un recueil publié dans l’adolescence, il avait retenu juste le titre, évitait de parler et détestait qu’en sa présence on dît un seul mot. Son regret n’était pas qu’il fût médiocre, mais, le sachant, de ne pouvoir en anéantir les quelques douzaines d’exemplaires donnés ou vendus. Car alors son talent n’était pas formé. Il s’en était rendu compte avec le temps, lorsqu’au lieu d’écrire vite, sur tous sujets, grisé d’une abondance forcément impure, il n’avait plus trouvé de parfait plaisir qu’à composer avec lenteur des poèmes subtils dont la plupart, une fois finis, étaient déchirés, après des jours passés dans la réflexion. Scrupuleux à l’excès, il produisait peu ; indifférent aux arrêts d’une critique jalouse, il n’était pas pressé de les provoquer. Tout au plus s’accordait-il, et de loin en loin, la satisfaction de publier dans une grosse revue quelque suite de sonnets ou des strophes choisies ; il n’en tirait qu’une faible notoriété, mais trouvait dans l’accueil qui lui était fait de quoi se fortifier dans sa propre estime.

L’ambition était sans prise sur cette âme distante à qui son orgueil suffisait. Toute tentative humaine y était mesurée au compas de l’esprit et de la noblesse. Qu’elle fût intéressante, bonne en elle-même, qu’elle dût être féconde en résultats, productrice de richesse ou de bien-être, ce n’étaient là que des considérations secondaires qui ne pouvaient entraîner le jugement.

La perfection de l’ouvrage importait seule. Le premier soin de Georges en voyant son fils avait été de l’examiner physiquement et sans plus d’indulgence qu’il n’en mettait à juger un poème fraîchement écrit. Il l’avait trouvé sain, harmonieux, s’était plu presque aussitôt à rêver sur lui, à situer sous le front vaste, aux cheveux légers, un dépôt de ses propres aspirations. La naissance d’un avorton l’aurait humilié ; son cœur se fût empli d’un ressentiment qui n’aurait laissé de place à aucune tendresse.

Ce fut pour lui une déception, quand l’enfant grandit, que de lui voir prendre avec sa mère une ressemblance qui ne se limitait pas au physique. Si sa petite intelligence donnait des promesses, elle se révélait peu curieuse, et autant l’étourderie paraissait son fait, autant son caractère était timide. Il avait peur des bêtes, peur de l’orage, peur de l’obscurité, où on ne pouvait le laisser un instant seul sans qu’il poussât des hurlements presque convulsifs, aimait les jeux tranquilles et pleurait souvent. Denise, qui l’adorait, le lui montrait trop. Elle l’habillait comme une poupée, le coiffait comme une fille, l’entourait de précautions qui l’affaiblissaient et le bourrait de friandises, soi-disant toniques, qui lui fatiguaient l’estomac.

Georges désapprouvait de pareilles façons, mais s’abstenait par indolence de les critiquer. La paix dont il jouissait lui semblait sans prix. Denise, heureuse, ne respirait qu’il n’eût toutes ses aises, et se contentait en échange d’attentions moyennes. S’étant séparé d’elle pendant sa grossesse, il avait, l’habitude prise, conservé sa chambre et elle s’en était arrangée. Son cabinet était un lieu où elle venait peu. Sa vie paraissait s’être équilibrée entre les exigences du but poursuivi et les moyens qu’il s’était donnés pour l’atteindre.

Tout à coup la guerre éclatait. Elle surprenait Georges à Paris, prêt à boucler ses malles pour la Provence, et le consternait d’autant plus qu’il s’était refusé par principe à la croire possible. Un grand frisson d’horreur le parcourut, puis une révolte l’agita de se voir saisi, obligé de se joindre aux Français dociles qui déferlaient en troupeaux hurlants vers les gares. D’après l’ordre inséré dans son livret, il devait partir le 4 août. Il passa les deux jours qui l’en séparaient dans une exaltation continuelle, ne pouvant reposer, ni se nourrir, se refusant à croire, malgré les faits, à un effondrement total de l’intelligence, espérant que les faubourgs allaient se lever, les syndicats s’unir et s’insurger, les hordes libertaires envahir la rue, détruire les voies ferrées et les ouvrages d’art, toute la raison, tous les nerfs de Paris s’opposer à la mobilisation monstrueuse, toutes les femmes se dresser contre tous les hommes. Le troisième jour, il embrassa sa mère et Denise, serra sur sa poitrine le petit Claude, et se mit en route, les yeux secs, à jamais dégoûté du bétail humain et ennemi mortel de ses toucheurs.

On l’oublia dix mois dans un dépôt, où il avait réussi à se rendre utile dès le surlendemain de son arrivée. Un inspecteur passa et il dut partir. Ce fut le régiment, la tranchée, la boue, les marches torturantes, les veilles sans espoir, l’avilissante obligation des dangers courus en compagnie d’esclaves fouettés d’alcool. Rien, à ses yeux, n’auréolait ces sublimes misères. Il vécut là deux ans, simple soldat, féru d’une telle haine contre sa patrie qu’il lui souhaitait à chaque épreuve des maux plus cruels et en aurait avec passion consommé la ruine si, à ce prix, il avait pu rétablir la paix.

Enfin, à Foucaucourt, en 1916, alors qu’on le poussait à une contre-attaque, une balle lui brisait la main gauche. Il traînait quatre jours à peine pansé, couchait sans couverture, à même le sol, dans une ambulance de fortune, participait avec mille autres à l’assaut d’un train et finissait par échouer dans un hôpital où un major intelligent visitait sa plaie. Ce praticien, contre l’avis d’un chef excité, déclarait possible un traitement, obtenait que l’on sursît à l’amputation. Un mois après, la main était sauvée ; mais ce n’était qu’au mois de janvier suivant qu’Elpémor, présenté à une Commission, était reconnu définitivement invalide.

L’opulence et la gloire, lui venant d’un coup, lui auraient causé moins grande joie. Il n’était plus, assurément, qu’un homme diminué, mais il était enfin redevenu homme. Toute la vie, de nouveau, lui était ouverte : le fléau pouvait durer, redoubler d’horreur, il avait acquis le droit de s’en désintéresser totalement.

Il trouvait à son retour Denise toute changée. Les angoisses traversées l’avaient mûrie. N’avait-elle pas passé ces deux longues années, où pas un jour ne s’écoulait qu’elle ne le crût mort, à se reprocher comme un crime, avec des sanglots, les maladresses de son amour, cependant immense ? Elle l’accueillit comme une servante visitée d’un dieu. Tout son cœur éclata dans l’aveu contrit, dans la promesse d’amendement à tournure mystique qu’elle lui fit le soir même, en joignant les mains. Georges, meurtri, avait besoin d’un peu de tendresse : il se laissa aimer quelques semaines, puis il reprit ses habitudes et s’éloigna d’elle.

En concentrant son attention sur sa vie refaite afin d’en vérifier l’ordre et l’éclat, il la reconnut telle qu’il l’avait goûtée, mais s’aperçut qu’une ombre y était jetée par son fils. Claude atteignait alors sa huitième année. Sa mère n’avait trouvé, dans son désespoir, que cet enfant idolâtré à chérir plus fort. Mais, le voulant heureux surnaturellement, elle l’avait rendu despotique. On ne pouvait lui refuser une satisfaction, le contrarier dans ses penchants ou dans ses caprices, sans le révolter, l’indigner, le jeter tout aussitôt dans de vives colères. Il savait à peine lire, écrivait mal, ne connaissait un peu que le catéchisme, enseigné mot à mot, comme une prière, et retenu machinalement sans y rien comprendre : tout effort, au demeurant, le trouvait rebelle et il ne montrait de curiosité d’aucune sorte.

Quand Georges proposa de le mettre au collège, il pensa que sa femme allait défaillir. Elle ne lui fit aucun reproche, mais elle devint pâle et, arrêtant sur lui un regard de victime, lui demanda avec douceur s’il voulait la tuer.

Il eut alors l’idée d’une institutrice. Quelque fille énergique, persévérante, de bonnes manières et suffisamment diplômée, assouplirait ce caractère raidi dans l’orgueil, cultiverait cette intelligence paresseuse. Denise, toute au désir de garder son fils, convint qu’il lui fallait une direction ferme et accepta la solution qui le lui laissait. Mais lorsqu’il fut question de l’appliquer, elle ne s’y employa qu’avec nonchalance. Tout un trimestre fut perdu en hésitations. Elle ne pouvait se décider à partager Claude malgré certains soucis qu’il lui donnait, les discussions fréquentes dont il était cause et son impuissance établie à le gouverner.

Georges s’impatienta et chercha lui-même. Dix jours après Mlle Dimbre arrivait à Aix.

III

— Obéissez, petit sot, reprenez ce livre ! intima la voix sèche de la gouvernante.

Une réplique confuse de l’enfant, que l’on entendit piétiner, en pleine rébellion, fut suivie du claquement d’un violent soufflet.

— L’horrible fille ! cria Denise. Elle a battu Claude !…

Elle bondit de la chaise où elle travaillait, s’approcha de la fenêtre, ouverte au midi, par où se propageait dans l’appartement un bruit de sanglots, puis, semblant tout à coup se décider, traversa le bureau d’un pas rapide.

— Alors, demanda Georges, que vas-tu faire ?

L’accent de la question la déconcerta. Sur le point de sortir, le bras étendu, elle eut un brusque arrêt de biche hésitante. Elpémor, renversé dans son grand fauteuil, fumait nonchalamment une cigarette et la considérait avec ironie.

— Lui donner ses huit jours ! répondit-elle. N’as-tu pas entendu ce qui s’est passé ?

Il inclina la tête et daigna sourire.

— Il m’a semblé que le Bouzou recevait une gifle. J’ajouterai qu’il m’a paru l’avoir méritée et qu’il n’y a, d’ailleurs, pas là de quoi s’émouvoir.

— Pas de quoi ? cria Denise en se redressant.

— Admets-tu que l’enfant doive obéir ?

— Oui, mais je n’admets pas que cette fille le batte !

— Tes huit jours, dans ce cas, n’auraient aucun sens. Si tu n’es pas décidée à la laisser libre, il faut la congédier immédiatement.

Il avait appuyé sur le dernier mot, en avait détaché toutes les syllabes. La voyant indécise et un peu gênée :

— Va la trouver, ajouta-t-il, et mets-la dehors !

Denise lut dans ses yeux un défi railleur, que toute son attitude accusait du reste et qui accrut le trouble dont elle souffrait en le lui montrant démasqué. Cachait-elle donc si mal la timidité que lui inspirait Lola Dimbre ? Assurément, la scène lui serait pénible. Elle ne se voyait pas conservant son calme et bannissant de sa maison cette fille effrontée qui la mesurerait d’un regard de reine. Mais les sanglots du petit Claude n’étaient pas éteints : l’indignation galvanisa son mauvais courage.

— Tu as raison, dit-elle, mieux vaut en finir ! On la reconduira tout à l’heure à Aix.

Déjà elle sortait. La main de Georges s’abattit avec force sur le bureau, et d’une voix toute changée, tonitruante, qui arrêta Denise près du chambranle et la contraignit aussitôt à l’obéissance :

— Ferme cette porte ! ordonna-t-il. Je t’interdis expressément de bouger d’ici !

Elle ne l’avait jamais vu dans un tel état. Les mécontentements d’Elpémor se traduisaient ordinairement par de froides colères où le courroux perçait à peine sous l’impertinence. Devant cette furieuse explosion, elle sentit de la sueur lui perler au dos en même temps que ses jambes s’engourdissaient.

Il déchargea son cœur comme on vide une outre. On aurait dit que de ses mains étreignant son buste il en comprimait les parois afin d’en faire jaillir par flots successifs tous les ressentiments accumulés. Avec une ironie que fouettait la rage, elle dut s’entendre reprocher jusqu’à sa tendresse, traitée de vertu flasque et de fausse parure. Mais surtout la diatribe l’attaqua sur Claude. Que prétendait-elle faire de cet enfant ? Par son aveuglement et par sa faiblesse ne l’avait-elle pas corrompu ? Montrait-il un défaut qu’il ne tînt d’elle, où son stupide amour ne se fût flatté, qu’elle n’eût développé comme à dessein avec la complaisance la plus imbécile ? La décevante expérience avait trop duré. Elpémor entendait qu’on en fît une autre, et il y insista, le cria presque, en écrasant à grands coups de son poing serré la reliure du livre ouvert devant lui.

Denise ne l’avait pas interrompu. Son geste même, aux endroits les plus durs, n’avait pas élevé une protestation. On ne lisait dans son regard attaché sur Georges que l’expression d’un étonnement résigné. Toute la douceur de sa nature était sur son front, dans la courbe douloureuse de sa bouche amère, dans l’attitude abandonnée de son col de cygne qu’infléchissait le poids de la tête penchée. Elle écoutait, méditait et souffrait. Le silence qui suivit le dernier éclat lui parut délicieux comme un trait d’eau fraîche.

— Georges, soupira-t-elle, que tu m’as fait mal !

Il haussa les épaules et sortit, la laissant tout en larmes sur le fauteuil où elle s’était laissé tomber misérablement.


Si au lieu de s’éloigner, la tête un peu basse, déjà confus de la violence qu’il avait montrée, il s’était retourné vers la maison, Elpémor se serait aperçu que le regard de Lola l’accompagnait.

De sa chambre, elle avait suivi toute la scène ; non certes mot à mot, différentes phrases prononcées sur un ton trop sourd n’étant pas arrivées jusqu’à elle, mais d’assez près pour en dégager les grandes lignes. Le premier signe de colère donné par Georges, cette interdiction d’un accent presque sauvage jeté à Denise qui sortait, l’avait attirée à la fenêtre, inclinée toute frémissante sur la barre d’appui. Et telle était la concordance des deux incidents qu’elle avait pu le rattacher sans hésitation au châtiment qu’elle venait d’infliger à Claude. L’enfant envoyé en pénitence, elle avait rapidement repris sa place, tendue avec passion vers le conflit, devinant Denise effondrée et sentant tomber en elle comme une goutte de joie à chacun des outrages d’elle subissait.

Un sourire dédaigneux, pourtant cruel, éclairait à demeure son regard fixe occupé à suivre Georges à travers les branches. Son menton reposait sur une de ses mains, et elle se penchait, de temps à autre, en baissant les yeux, dans l’espoir que Denise, pour se rafraîchir, allait apparaître à son tour. Le spectacle de sa confusion l’aurait enchantée. Peu de minutes, dans ses dernières années, lui avaient apporté une pareille jouissance d’amour-propre.

Mais celle-ci constituait-elle un heureux présage ? La destinée, sur un cadran qu’elle teignait en noir, ne l’avait-elle pas laissée blanche accidentellement ? Longtemps gâtée par elle, Lola s’en était vue maltraitée avec tant de suite que son scepticisme était devenu sans égal. Elle ne croyait au monde qu’à ses vingt-quatre ans, à sa profonde intelligence et à sa beauté : encore lui avaient-ils si peu servi qu’il n’aurait pas fallu la presser beaucoup pour qu’elle renonçât même à cette courte foi.

Quel chemin parcouru depuis son enfance ! Avait-elle vraiment été la fillette ardente que son père, le violoniste Gabriel Dimbre, mauvais compositeur et exécutant de génie, digne instrument des demi-dieux qu’il servait en prêtre, avait chérie au-delà de la pure musique ? Tant d’aspirations l’en séparaient, tant d’habitudes intellectuelles et sentimentales dont elle ne retrouvait dans l’enfant d’alors aucun germe, qu’elle était tentée, lorsqu’elle se reportait à la première période de sa vie, de la considérer comme une ère fictive animée d’une figure attendrissante qu’elle avait rêvée.

Sa mère, Nelly Armstrong, était irlandaise. Gabriel Dimbre, alors en plein succès, l’avait rencontrée à Dublin, courtisée, séance tenante, et gagnée à lui dans les intervalles d’un concert, épousée par amour en rentrant en France. Elle était belle et réservée, spirituelle et douce, douée d’une voix magnifique et d’un port de reine. Lola se souvenait de cette mère charmante, mais elle n’avait que cinq ans et quelques mois lorsque une maladie foudroyante l’avait emportée.

A partir de ce moment, et en moins d’un lustre, elle avait vu se succéder autour d’elle une dizaine de femmes, qui étaient les maîtresses de son père. Les unes la chérissaient et les autres non, mais toutes la pomponnaient et l’attifaient, la conduisaient aux Tuileries, l’emmenaient aux courses. On n’accédait au violoniste que par sa fille, on ne régnait sur lui que dûment couronnée par les petites mains inconstantes qui déchargeaient un front du diadème aussi capricieusement qu’elles le lui avaient imposé. N’eût été la totale inconscience avec laquelle elle accomplissait ce manège, on aurait pu dire de Lola qu’elle ordonnait l’inconduite de son faible père, qui, d’ailleurs, ne pouvait se passer de femmes et n’en aimait aucune, les adorant toutes.

C’était un honnête homme que Gabriel Dimbre. Le frais murmure d’une innocence exposée par lui ne pouvait le laisser éternellement sourd. Un jour vint, amené par sa lente sagesse, où la maîtresse en exercice, congédiée d’un mot, fut remplacée par une vieille cousine assez pauvre, chargée d’instruire Lola et de la former. Lui-même s’occupa d’elle à ses heures perdues. Il était cultivé, surtout sensible, et vivifiait pour elle un enseignement aussi sec que le nez en bec d’aigle de leur parente. L’enfant, intelligente, aimait ses deux maîtres ; et elle s’accommodait de sa nouvelle vie comme elle avait jadis accepté l’ancienne.

Hormis le personnage extérieur de Mme Ardant, rien d’ailleurs autour d’elle n’était sévère. L’austérité n’aurait pu terrasser la joie dans la maison d’un homme comme Gabriel Dimbre. Florissant et sain, favorisé dans sa réputation et dans sa fortune, il prodiguait sa bonne humeur sans aucune mesure, ainsi qu’un juste hommage au destin clément. Sa générosité était extrême. Elle surprenait ordinairement par sa discrétion et se plaisait, par son ampleur, à déconcerter ; mais quand elle s’appliquait à Lola, elle attendrissait.

Il n’y a guère que dans les contes où passent de bonnes fées que l’on peut voir des petites filles comblées de tous biens à ne savoir que faire de leurs trésors. Lola, fillette réelle et pas même princesse, n’aurait pu les jalouser sans ingratitude. Les plus brillantes poupées, les plus rares dentelles, les broderies plus fines que des fleurs de givre, rien ne paraissait digne à Gabriel d’amuser et de parer son enfant chérie. Il dépensait pour ses caprices dans les magasins avec une magnificence de radjah, et plus elle grandissait, plus elle se formait, plus il lui présumait d’ambitions coûteuses. Elle posséda des perles avant quinze ans, des aigrettes et des robes de bal à l’âge où les jeunes filles apprennent à danser. L’argent ne comptait pas pour le musicien, qui le faisait jaillir d’un coup d’archet. Il plaisantait Mme Ardant sur son avarice quand elle parlait d’épargne ou de restrictions et l’obligeait à recevoir une broche de vingt louis pour la punir d’une économie surprise de vingt francs : car il gâtait la vieille cousine, pourtant bien modeste, comme il avait gâté ses dix maîtresses et gâtait Lola, par un besoin natif d’être aimé de tous, fût-ce indirectement et pour ses libéralités excessives.

Quand il tomba malade, il fallut tout vendre. Les objets d’art, les parures, les violons même, tout devint argent, servit à payer les médecins et les séjours aux eaux du paralytique. Ce fut une dure épreuve qui dura trois ans et qui se termina par une mort affreuse. Gabriel Dimbre aimait la vie avec frénésie. Il espéra en elle jusqu’à la fin, se refusant à croire qu’elle l’abandonnait après l’avoir traité avec une particulière dilection. Un baiser de sa fille lui ferma les yeux. Sur la couverture, à hauteur de sa main froide qui, depuis si longtemps, ne pouvait plus serrer ni sentir, gisait un misérable instrument d’étude acheté l’avant-veille pour quelques louis et que la piété de Mme Ardant avait réussi à lui faire prendre pour le Guarnerius de ses belles années.

Lola se trouva presque sans nulle ressource. Les très modestes rentes de la vieille cousine et les quelques billets de mille francs que procura une dernière vente d’objets superflus ne pouvaient suffire à assurer la vie des deux femmes. La jeune fille dut se mettre en quête d’un emploi. Dix-huit mois plus tôt, pressentant que son père allait lui manquer, elle avait préparé son premier brevet et l’avait obtenu sans grand effort. Ce n’était pas un lourd bagage pour courir le monde : mais il avait l’avantage d’être à plusieurs fins et elle n’en connaissait pas, disait-elle, de moins encombrant.

Par l’entremise d’un vieil ami de Gabriel Dimbre, une place lui fut offerte en Angleterre. Elle accepta surtout pour quitter Paris. Il s’agissait d’être maîtresse dans un pensionnat où une liberté relative, un certain confort, tempéraient les rigueurs de la vie d’école. La maison, dont elle vit une photographie, avait l’aspect d’une riante demeure seigneuriale et paraissait entourée d’un fort beau jardin. Lola devait y faire, quatre années durant, le douloureux apprentissage de la jalousie, s’y endurcir le cœur contre toute pitié, surtout s’y façonner une âme ambitieuse.

Que l’on se représente une jeune patricienne adulée par un père qu’admirait l’Europe, ayant eu l’habitude de la richesse, jolie et le sachant, mais plus certaine encore de son intelligence que de sa beauté, jetée, dans une condition inférieure, au milieu de filles de lords férues de leur sang et des plus massives descendantes de la monumentale bourgeoisie anglaise ; obligée de supporter leurs impertinences, de s’entendre désavouer lorsqu’elles se plaignent et d’encourir les effets d’ingénieuses rancunes quand d’aventure il advient qu’on lui donne raison ; enfin, contrainte à vivre avec des collègues dont aucune n’a reçu son éducation, qui toutes la jalousent hypocritement et saisissent chaque occasion de la desservir avec une infernale âpreté d’espionnes, et l’on se fera une idée des ressentiments qui peu à peu s’accumulèrent dans le cœur farouche de Lola, la dressant en ennemie de la société par impatience et lassitude de son propre sort.

Quand elle quitta l’école et revint en France, elle était prête tout aussi bien à sortir du monde pour aller vivre en solitaire au fond d’une forêt qu’à s’affilier à quelque groupement terroriste et à risquer ses jours dans un attentat. Aucun espoir ne soutenait cette âme révoltée, où ne fleurissait plus aucune illusion. La haine et le mépris en glaçaient un pôle, l’autre étant désolé par l’amour de soi : entre les deux une vague amère battait des rocs nus, au creux desquels étincelaient comme des stalactites les cristallisations du plus froid orgueil.

C’est alors que lui fut faite à titre officieux, par une intime amie de Mme Ardant, ancienne inspectrice des écoles, à qui Georges Elpémor s’était adressé, la proposition de se rendre aux environs d’Aix où un original assez misanthrope demandait une gouvernante pour son fils unique. Lola s’interrogeait depuis plus d’un mois sur la direction qu’elle allait donner à sa vie. Elle aspirait surtout à quitter Paris, que la guerre, les souvenirs et le manque d’argent lui rendaient trois fois détestable. Les indications que put lui fournir l’inspectrice sur l’importance du concours sollicité, ce qu’elle apprit d’Elpémor et de sa femme, la perspective d’habiter la vraie campagne, dans le décor de cette Provence couronnée de pins à laquelle elle devinait qu’elle serait sensible, éveillèrent son intérêt, et elle accepta. A peine prit-elle le temps de boucler ses malles : les décisions chez elle, ordinairement promptes, étaient toujours exécutées sans aucun retard, et elle arrivait à la Cagne avant même que la bonne Mme Ardant, qui l’avait suppliée de réfléchir, ne se fût pénétrée de la certitude qu’elle allait de nouveau l’abandonner.

Lola sourit en évoquant le visage éteint qu’elle honorait pourtant de quelque tendresse. A quoi bon les conseils, toute la prudence ? La vie tenait-elle compte des précautions prises ? Comme elle se délectait à ce thème ingrat, brillante, encore loin d’elle et telle qu’un trait éblouissant sous une futaie sombre, la figure d’Elpémor lui apparut : et, pour la seconde fois, avec la même force, elle se sentit pénétrée d’une chaude allégresse.

A son plaisir de savoir Denise humiliée, s’ajoutait la satisfaction très précise qu’elle l’eût été à son profit et du fait de Georges. Il lui semblait qu’un ordre s’établissait, que des éléments inégaux, un instant mêlés, prenaient, en se heurtant, leur place rationnelle. L’insupportable et profond Elpémor, pour user des épithètes dont elle s’appliquait à le définir brièvement, avait criblé les intentions, les mérites rivaux et délibérément écarté les humbles. Par son impudence même, elle lui plaisait. Pressé, sur une audace, de la désavouer, il opposait à cette instance un refus brutal, écrasait la timide de sa colère. Depuis son dur apprentissage de la servitude, c’était la première fois qu’en un parallèle elle se voyait ainsi distinguée. Un brusque afflux de sang lui teinta les joues, en même temps que l’ambition se formait en elle de régir désormais cette confiance, de lui tracer la route qu’elle devait suivre, de la rendre incertaine de ses limites en l’obligeant à convoyer sa propre ascension.

Le soleil l’incommodait depuis un instant. Elle quitta la fenêtre, et s’approchant de Claude oublié dans l’ombre :

— Maintenant, petit ami, à nous deux ! dit-elle en lui prenant le visage dans ses mains et en l’obligeant à soutenir son regard de lionne. Vous venez de recevoir un avertissement : il va falloir changer du tout au tout si vous voulez que nous vivions à peu près d’accord.

IV

Elpémor, en sortant pour calmer sa fièvre, avait laissé Denise dans un tel désordre qu’elle demeura longtemps, frappée d’inertie, dans la pièce où la scène avait eu lieu. Elle ne s’arrêtait de pleurer que pour se rappeler certains reproches et y puiser les motifs de nouveaux sanglots. Ainsi, dans deux appartements superposés, avec une frappante symétrie, la violence du seul homme qui vécût entre elles avait, se déchaînant, jeté d’une part l’orgueil, de l’autre le désespoir dans deux âmes, chacune particulièrement désignée pour se gonfler outre mesure de son lot soudain.

Quand une femme du caractère de Denise s’est donné un maître, les colères de l’élu peuvent la briser sans susciter en elle aucune réaction. Dépositaire de l’ancien esprit d’esclavage, elle tremble à toute menace, non d’indignation, mais de crainte, profondément persuadée de sa faiblesse et de l’affront que lui vaudrait une fière attitude.

La sérénité de la jeune femme n’avait pu survivre à l’installation sous son toit de Mlle Dimbre.

Elle pensait l’accueillir sans prévention, acceptant l’expérience voulue par Georges, en reconnaissant même la nécessité. Mais il avait suffi que Lola parût pour ébranler ces dispositions conciliantes. S’attendant à recevoir une personne âgée, discrète dans ses manières, effacée dans sa mise, Denise n’avait pas vu sans désappointement sauter de la voiture une jeune fille alerte, dont le brillant visage et le libre ton ruinaient sa conception de l’institutrice. Elle avait dû prendre sur elle pour n’en rien montrer, puis pour dissimuler sous un air d’aisance la timidité que lui inspirait l’étrangère.

Quelques jours s’écoulaient, et cette timidité ne faisait que croître dans un cœur qui aurait voulu s’enhardir. La gouvernante s’était déjà emparée de Claude, pour qui elle ordonnait un programme de vie avant même de l’avoir apprivoisé. Denise aurait aimé qu’on la consultât, à tout le moins qu’on lui fît part des décisions prises, avec un air de s’inquiéter de son propre avis. Mais tout se passait en dehors d’elle. Les heures de promenade et les heures d’étude se succédaient dans un enchaînement inflexible, réglées par une autorité qui n’admettait pas de partage et s’isolait jalousement pour mieux s’exercer. L’enfant ne paraissait guère qu’aux repas, où il était l’objet d’une telle surveillance qu’il ne s’y montrait pas dans son naturel.

Une mère moins passionnée, souffrant moins qu’elle, mais douée d’un caractère plus énergique, aurait rompu d’un coup la situation, renvoyé l’institutrice à Paris et repris son fils. Denise n’osait pas même se confier à Georges. Elle aurait craint, en le faisant, de l’impatienter, et il avait fallu cet incident, la gifle inattendue, révélatrice, qui lui avait semblé retentir sur sa propre chair, pour arracher à son indignation le cri que sa tristesse n’aurait pas poussé.

Elle dut se faire quelque violence pour paraître à table. La diatribe de son mari la rendait confuse comme si, pour la blesser dans son amour-propre, il l’avait proférée publiquement. Mais personne ne faisait attention à elle. La gouvernante, impassible à son ordinaire, attachait la serviette de l’enfant. Denise considéra avec émotion le pauvre petit visage maltraité, où elle n’aurait été qu’à demi surprise de voir encore se détacher le feu du soufflet.

— Eh ! bien, Mademoiselle, demanda Georges, êtes-vous satisfaite de votre élève ?

— Médiocrement, Monsieur, répondit Lola. Il m’a désobéi cet après-midi.

— C’est ce qu’il m’a semblé, dit le jeune homme.

Il attacha sur sa femme un regard aigu dont l’ironie se nuançait de quelque pitié. Denise baissa la tête pour cacher son trouble. Ce regard la désemparait complètement, la rejetait à sa honte et à son chagrin à l’instant même où elle se sentait soulagée par l’indifférence. Le repas s’acheva sans qu’elle eût parlé, ni prêté en apparence la moindre attention à la conversation de son mari avec la jeune fille.

L’enfant vint l’embrasser avant de monter. Elle appuya la petite tête un instant contre elle, la pétrissant de ses doigts fins, caressant les joues, ses lèvres enfoncées dans la toison brune. Et elle lui demandait mentalement pardon. Mais la gouvernante était debout et elle fit un signe : Claude aussitôt se dégagea pour courir à elle et Denise, les bras vides, faillit pleurer en le voyant s’éloigner vers le vestibule.

Cette soirée devait marquer le début d’une ère où son cœur, brûlant d’une soif jamais étanchée, traverserait une épreuve aussi cruelle que l’agonie du voyageur du milieu des sables.

En Claude, chéri d’avance et pieusement porté, elle avait mis au monde un garçon libre, formé, pensait-elle, pour le bonheur et de qui sa vigilance constamment soucieuse saurait écarter tous les maux. Les conditions de sa naissance permettaient ce rêve. Penchée sur son berceau, le contemplant, dans la ferveur et les extases d’un amour si vif qu’elle s’en trouvait elle-même transfigurée, elle avait ingénûment nourri l’ambition de remplacer auprès de lui les marraines des contes. Elle le voyait devenir beau et s’en réjouissait, elle se répétait avec fièvre qu’il serait riche et ne relèverait que de ses caprices. Toute son intelligence, toute sa délicatesse s’étaient employées à lui composer une enfance exceptionnelle dont il pût remercier l’ordonnatrice et conserver un souvenir vraiment merveilleux. L’adolescence en serait née, comme la fleur du bouton, avec la ferme plénitude et l’éclat parfait que l’épanouissement peut comporter. Claude aurait pris son pas, choisi sa route. Attentive et discrète, elle l’aurait accompagné à travers la vie, pareille à ces vieilles mères qu’elle vénérait, dont l’âme est la fontaine où se lavent les blessures, le cœur le sûr refuge où s’abritent les craintes, et qui n’aspirent, en récompense de leur dévouement, qu’au droit d’aimer leur fils et d’en être aimées.

C’était précisément sur ce dernier point qu’elle se voyait menacée par une étrangère. Comme une danseuse qui se dépouille de son lourd manteau, défait sa chevelure et apparaît nue quand l’approbation du public lui est acquise, la gouvernante, se sentant soutenue par Georges, s’était vite affranchie de tout ménagement. Clémente les premiers jours, tempérant sa sévérité d’indulgences que cachait à Denise effarouchée l’apparente rigueur de l’ensemble, son autorité se déploya, s’exerça vraiment dès qu’elle la vit consolidée jusqu’en ses moyens. Le petit Claude, qui ne connaissait de la discipline que les roses et déjà leur trouvait mauvaise odeur, apprit à ses dépens ce qu’en est l’épine. Entre Lola et lui, la lutte s’engagea, lutte de louve et d’agneau, mais d’un agneau singulièrement rebelle et que semblait avoir nourri la mamelle d’une louve. La maison retentissait d’éclats terrifiants. Excepté celle de se soumettre et celle de gémir, l’enfant n’eut bientôt plus aucune liberté : encore exigeait-on qu’il obéît avec une docilité humiliante dont s’exaltait l’orgueil de l’éducatrice.

Celle-ci s’était formé une âme de despote. L’exercice du pouvoir n’allait pas chez elle sans un esprit taquin qui l’avilissait. Sa passion était moins d’améliorer Claude que de l’avoir devant les yeux coupable et craintif. Toute occasion lui était bonne, toute manœuvre honnête pour le surprendre en faute ou le confesser. Le parcourant alors d’un regard de chatte, l’enveloppant dans un silence ourdi de menaces dont l’impression presque physique le faisait trembler, elle jouissait délicieusement de sa confusion. Puis elle le repoussait, l’éloignait d’elle.

— C’est bien ! Allez-vous en !… Vous serez puni.

Aux récréations, aux promenades, à table où l’excitait la présence de Georges, sa sévérité méticuleuse était sans pitié. Mais c’était aux heures d’étude qu’elle régnait surtout. Claude y montrait souvent une obstination dont se serait impatientée la douceur d’une sainte. Installé devant sa tâche dans une attitude exemplaire, les yeux sur le volume ou sur le cahier, plein de zèle en apparence, et d’un zèle tenace qui lui plissait le front entre les sourcils, il refusait de lire, refusait d’écrire, sans un geste emporté, sans un mot d’humeur, simplement inerte. Ces caprices le prenaient sans qu’on sût pourquoi. Lui-même n’en donnait pas d’explication, se bornait, d’un air stupide, à secouer la tête, lorsqu’enfin, roué de coups, il devait céder. Mais la scène quelquefois durait une heure : l’enfant se raidissait comme un âne buté, et plutôt que de quitter la position prise la rigoureuse institutrice l’aurait mis en pièces.

Ces conflits trop fréquents, alternés de silences et de cris affreux qui permettaient à la pensée d’en imaginer toutes les phases, retentissaient si cruellement au cœur de Denise qu’elle s’enfuyait de la maison pour ne plus entendre. On la voyait gagner un bosquet de pins, nu-tête, d’un pas rapide, et elle n’y était pas plus tôt entrée qu’elle se jetait par terre au pied d’un arbre, les mains sur les oreilles et pleurant tout haut. Sa souffrance était vraiment une souffrance de bête, quelque chose de farouche, de saisissant, où se fondaient en désespoir toutes ses facultés. Elle ne raisonnait pas, n’analysait pas, ne cherchait pas à distinguer le juste et l’injuste dans une sévérité totalement maudite, elle se laissait aller et elle souffrait. Dans la fureur de ses transports, elle accusait Dieu. Une amoureuse abandonnée en pleine ère de foi n’a pas d’accents plus vifs, ni plus profonds. La pinède en tirait une grandeur auguste, un caractère de temple étendant sa voûte sur la faiblesse humaine réduite aux abois. Sa fraîcheur apaisait le visage ardent lorsqu’un état mélancolique succédait aux larmes.

De pareilles crises, même endurées dans la solitude, auraient été navrantes mais supportables, n’auraient agi qu’à la manière d’un violent typhon après lequel ce qui fut détruit se relève par la grâce du soleil réapparu, si dans l’esprit qu’elles ravageaient s’étaient succédé les merveilleuses variations du climat indien. Mais que l’on se figure une bruyère d’Ecosse quotidiennement soumise à l’action brutale d’une tornade. Concevra-t-on paysage plus désolé ? Ne gardera-t-elle pas toute son horreur après le passage du fléau et chacun des ouragans qui la balaieront ne soufflera-t-il pas sur une plus farouche étendue ?

Denise offrait l’image de cette terre maudite. Jusqu’aux répits dont elle jouissait lui étaient cruels. Voir Claude deux heures par jour, sous un regard plein d’impatience quand elle l’embrassait, c’était juste de quoi raviver en elle le dévorant chagrin de ne l’avoir plus. Au souvenir des témoignages de son affection, de ces élans naïfs et désordonnés dont elle pliait comme une jeune vigne sous le poids d’une grappe, elle sentait s’envenimer sa souffrance intime de toute la peine qu’elle supposait au cœur de l’enfant. Lorsqu’au hasard d’une promenade elle l’apercevait d’un peu loin, suivant pas à pas l’institutrice, comme aspiré par le sillage de cette fille altière, il lui semblait que le petit visage se tournait vers elle pour lui demander assistance.

Elle avait des révoltes qui duraient peu et d’où elle retombait, sa fièvre usée, dans le plus complet abattement. A son esprit se présentaient vingt projets contraires, tous ébauchés en vue de bannir Lola, mais qui s’entre-croisant, se ramifiant comme les voies ferrées dans une gare, la laissaient en fin de compte dans l’incertitude de celui qu’il était séant d’adopter. Irrésolue par nature, surtout timide, elle ne pouvait que se méfier doublement d’elle-même dans le rôle où l’enfermait une servante adroite. Un dessein ne l’avait pas entièrement séduite que déjà elle inclinait en faveur d’un autre, au-dessus duquel, encore brouillé, elle en voyait poindre un troisième. Aucun ne lui semblait assez prudent : elle redoutait le contre-coup d’une fâcheuse attaque et n’entreprenait rien pour ne rien risquer.

Les voies de la violence ne s’ouvrant à elle que pour lui découvrir les plus inquiétantes perspectives, elle décida de s’arrêter à une politique plus mesquine, mais qui ferait de Georges son instrument. Bien qu’en apparence indifférent, il ne pouvait rester vraiment insensible à la façon dont son fils était traité. Si la sévérité de la gouvernante ne l’avait pas encore dressé contre elle, c’était, pensait Denise, qu’en ayant approuvé les premiers actes il hésitait par amour-propre à se déjuger devant une application plus complète. Qu’elle réussît à l’y amener peu à peu et Lola n’aurait plus qu’à boucler ses malles.

Une pénible surprise l’attendait. Uniquement occupée de son fils, elle n’avait jamais prêté la moindre attention aux rapports de son mari et de l’étrangère. La résolution prise de les opposer l’un à l’autre les lui montra soudain en étroit accord. Sous la banalité des propos courants, la parfaite correction des attitudes, elle découvrit entre eux une si évidente sympathie qu’elle mesura la profondeur de son désarroi par l’ignorance où elle en était restée si longtemps. L’avait-il donc rendue aveugle et sourde ? Un tiers indifférent, à peine attentif, aurait été frappé de ces mille nuances qui font d’un entretien et d’un silence même un perpétuel aveu de complicité. Intéressée comme elle l’était à n’en perdre aucune, par quel prodige d’insouciance ou de distraction avait-elle pu les laisser se multiplier sans ressentir au fond de l’âme une atteinte nouvelle ? Que Georges se souciât d’une subalterne, que celle-ci, dépouillant ses façons blessantes, s’entretînt avec lui familièrement et sur un ton d’égalité qu’il semblait admettre, n’étaient-ce pas là des indices d’autant plus troublants que leur jalouse entente, excluant Denise, paraissait de ce fait même dirigée contre elle ?

Dans un cœur qui se croit formé pour souffrir, qu’une délicatesse excessive et presque morbide a conduit aux limites du désenchantement, l’appétit du martyre devient insatiable. Les chrétiens, devant les ours, réclamaient les lions : Denise, en qui déjà gémissait la mère, ne douta pas un seul instant qu’elle ne fût trahie. S’étant vite aperçue qu’elle ne l’était pas, elle resta convaincue qu’elle allait l’être et perdit presque de vue son grief réel pour se déchirer avec fureur à celui qu’elle aurait un jour prochain.

Sa jalousie s’irrita d’être sans objet comme la rancune avide d’un ambitieux de ne pas se voir justifiée. Il lui fallait un aliment et elle le chercha. La surveillance qu’elle ne manqua pas d’établir autour des suspects lui fournit dix occasions de sangloter seule, aucune de reprocher à l’un d’eux ses larmes. Un jour, elle vit Lola rentrer de la promenade avec Georges, mais elle apprit qu’ils venaient de se rencontrer et que l’enfant, d’ailleurs, appelant son père, avait été la cause de leur réunion. Un autre jour, passant près d’un bosquet où son mari, à haute voix, lisait des vers, elle se jeta derrière un arbre et s’y tint cachée : Georges acheva la pièce, parla d’une autre, ajouta pour Lola, occupée à coudre, une ou deux réflexions sur le goût public, puis s’éloigna nonchalamment en serrant son livre, sans même un regard derrière lui.

Réduite à se nourrir d’un seul chagrin, Denise puisa du moins dans ses présomptions de quoi le rendre plus amer et plus substantiel. Elle ouvrit de nouveau tout son cœur à Claude, se rejeta dans le supplice de n’être plus mère que pour compter des cris et subir des hontes, mais pénétrée du sentiment de son impuissance, avec l’ivresse farouche du désespoir.

V

— Claude, venez ici !… Qui vous commande ?

— Vous, Mademoiselle.

— Me devez-vous toujours obéissance ?

— Oui, Mademoiselle.

— Devez-vous obéir à votre papa ?

— Oui, Mademoiselle.

— Devez-vous obéir à votre maman ?

— Non, Mademoiselle.

— Qu’adviendrait-il si vous obéissiez à votre maman ?

— Je serais corrigé, Mademoiselle.

— Et si jamais vous lui racontiez, petit sot, que je vous ai défendu de lui obéir ?

— Je serais corrigé encore plus fort.

— Allons, nous commençons à nous comprendre ! Vous savez que je n’ai pas l’habitude de promettre en l’air : je ferais de gros nœuds au martinet et je vous fouetterais jusqu’au sang…

Devant sa gouvernante assise, l’enfant tremblait presque. Un instant, elle lui retint les mains dans les siennes, le pénétrant de ce regard qui lui fouillait l’âme. Elle semblait lire en lui ses pensées secrètes, en éprouver à ses artères le rythme et la force.

— Canne-à-pêche ! appela dans le jardin la voix d’Elpémor.

Par la fenêtre ouverte, en se penchant, Lola vit le ratier bondir dans l’herbe ; Georges lui faisait signe, légèrement incliné, coiffé du chapeau de paille à bord souple qu’il ne mettait ordinairement que pour les longues courses, la canne tendue comme un obstacle à l’élan du chien.

— Préparez-vous, dit la jeune fille, nous allons sortir.

En moins d’une minute, elle fut gantée. Sur sa table, à côté d’une pile de livres, se détachait une grosse revue à couverture bleue qu’elle jeta sous son bras gauche, avec son ombrelle.

En haut de l’escalier, elle arrêta Claude.

— Petit ami, lui demanda-t-elle à voix basse, avez-vous dit bonjour à votre maman, ce matin ?

— Pas encore, Mademoiselle…

— Il faut y aller. Mais je n’ai pas l’intention d’attendre une heure !… Tenez, je vais marcher vite : j’entends que vous m’ayez rejointe avant le ruisseau.

La matinée retentissait du bruit des cigales. Sur la terrasse, la lumière semblait pleuvoir, les larges fronts des arbres se confondant et ne la laissant tomber que par gouttes. Mais, au-delà de cette zone relativement fraîche, la campagne éblouissait, sous un ciel flambant, par de violentes oppositions de soleil et d’ombre et des réverbérations aveuglantes. La vigne, plantée en contre-bas derrière la maison, parsemée d’oliviers aux rondes têtes grises et de petits pêchers piqués de points d’or, était longée d’un sentier à peine abrité dans lequel la jeune fille s’engagea. Devant elle se déroulait un site harmonieux, où les champs alternaient avec les ombrages, dans un amphithéâtre de coteaux tout couverts de bois au flanc desquels on apercevait, çà et là, des toits de tuiles bronzées parmi les pins. Elle approchait déjà de l’étroit canal, roulant une eau bruyante entre les bords sans accident d’un lit maçonné, lorsqu’elle entendit derrière elle un galop rapide qui cessa brusquement à sa hauteur.

— C’est bien, murmura-t-elle, vous êtes exact !… Et que vous a dit votre maman ?

— Pas grand’chose, Mademoiselle ! Elle voulait m’emmener dans la remise, voir les petits que la chatte a trouvés cette nuit ; mais alors je lui ai dit que vous m’attendiez, et elle m’a tout de suite laissé partir.

— Cela ne vous aurait-il pas amusé d’aller avec elle ?

— Mon Dieu… comme ci, comme ça ! répondit Claude, trop fier pour confesser que la crainte des suites l’avait empêché de céder à la tentation.

La gouvernante sourit orgueilleusement en caressant du bout des doigts le petit visage qu’avait coloré l’exercice. Chacun des avantages qu’elle remportait, chaque défaite infligée par ses froids calculs à une rivale en posture de la congédier lui emplissait le cœur d’une joie débordante. Il lui semblait que la justice reprenait ses droits, que le sort, qui l’avait longtemps maltraitée, l’acheminait par une voie sûre, son mystère aux lèvres, vers des triomphes proportionnés à ses déceptions.


Si ingrat que puisse être un tel retour, et bien que les circonstances du récit aient permis précédemment d’en noter plusieurs, il est utile pour la clarté de ce qui suivra d’analyser ici les sentiments dont s’était inspirée la conduite de cette fille lucide depuis le jour de son arrivée à la Cagne.

Quatre années d’une humiliante servitude l’y avaient amenée en pleine révolte. Elle était résolue à changer sa vie, à violenter en elle le sexe et la race pour manœuvrer la fortune comme un jeune Anglais, et, n’ayant aucun plan, ne pouvant, faute de ressources, en établir un, nourrissait une de ces confuses ambitions qui ne connaissent leur objet que lorsqu’elles le tiennent.

On lui avait dit d’Elpémor qu’il était étrange. Il n’en avait pas fallu plus pour l’attirer, de même qu’il suffit d’un léger indice pour donner au prospecteur avide de richesses la curiosité d’un terrain. Fatiguée de vivre au milieu de figures conventionnelles, elle aspirait au voisinage d’une originalité, même blessante, fût-ce en pleine campagne, dans un cercle étroit, où les inconvénients en sont plus sensibles. Ne devait-elle pas, pour réussir, faire elle-même favorablement apprécier la personnalité la plus excessive, et à quel meilleur juge la déférer qu’à un esprit réputé vif et indépendant ?

Denise, à ses yeux, ne comptait pas. Avant de la connaître, elle s’était tracé d’elle un portrait moral à quelques nuances près parfaitement exact. Une maîtresse de maison sans plus d’empire, une mère se déchargeant du soin naturel de faire choix pour son fils d’une gouvernante, ne lui semblait pouvoir tenir qu’un rôle de comparse, à peine plus encombrant dans sa modestie que celui d’une aïeule paralytique ou d’une servante gardée par charité. De telles figures, ombrageuses, mais passives et constamment la proie d’un songe intérieur, n’ont été épargnées par la nature que pour servir de piédestal aux volontés fortes. Il arrive cependant qu’avant de les utiliser celles-ci les jalousent et puisent dans un dépit bassement fondé le désir de les humilier davantage.

La jeune fille n’avait pu approcher Denise sans se sentir pénétrée de cette jalousie. Inintelligente et sensible, d’une beauté sans caractère et sans précision et d’une nonchalante élégance qui s’y accordait, plutôt l’air d’un fantôme que d’une vivante, inférieure à l’idée qu’elle s’en faisait et qui pourtant déjà n’était pas flatteuse, Mme Elpémor lui était apparue dans ce cadre des femmes privilégiées qui n’ont eu, dit le vulgaire, que la peine de naître. La considération et la fortune se joignant sur elle firent à Lola l’effet d’un manteau de cour attaché aux épaules d’une pauvresse. Elle pensa aux filles-reines, dont elle était, que dépossèdent des meilleures parts, contre toute justice, d’aussi insignifiantes créatures. Que celle-ci, par la toute-puissance de l’argent, alors qu’elle était faite pour quelque courtier, eût en outre réussi à parer ses tares de l’éclat d’un mari tel que Georges, n’était-ce pas comme un défi jeté par malice à la splendeur sans dot et au talent pauvre ? Sourdement, son ambition de parvenir se doubla du vœu que ce fût aux dépens de cette femme comblée et par cet homme impertinent et méditatif dont il sautait aux yeux qu’elle n’était pas digne.

Georges l’avait d’abord beaucoup intriguée. Prévenue contre lui ou en sa faveur, selon qu’elle écoutait Mme Ardant ou s’abandonnait à ses réflexions personnelles, elle avait essayé de le déchiffrer et s’était rendu compte du sérieux effort que nécessiterait cette besogne. Un esprit si capricieux, en même temps si fier, ne se livrait pas d’un seul coup. Il en fallait juxtaposer les aspects soudains. Opération captivante, pleine d’imprévu, mais dont parfois son caractère s’était irrité. La pratiquant, il lui semblait, sous un ciel farouche, en pleine nuit, découvrir par lambeaux un paysage à la clarté intermittente de brusques éclairs. Tantôt elle apercevait un bas-fond et tantôt une cime ; mais toujours l’échappée était pittoresque et laissait dans l’impatience de celle qui suivrait.

Lorsqu’elle eut pris de cette nature une vue suffisante, elle fut surtout frappée des rapports étroits qu’elle présentait avec la sienne à certains égards. Georges aussi portait le poids d’une âme révoltée. Elle l’avait pressenti dès le premier jour, en l’entendant parler de sa blessure dans la charrette qui la conduisait à la Cagne. D’autres propos, sur les sujets les plus différents, l’avaient confirmée par la suite dans cette impression ; mais c’était à la guerre qu’il revenait, avec une obstination de possédé et un flegme apparent de clergyman, lorsqu’il voulait intégralement décharger son cœur.

Le crime social, en elle, l’intéressait peu, ou plutôt il n’en parlait que secondairement, car il lui reprochait par-dessus tout d’avoir été un attentat contre sa personne. De ce grief, aussi catégorique, aussi passionné que celui de l’esclave contre le maître, il extrayait avec délices toutes les conclusions qu’en peut tirer rigoureusement un esprit logique.

— Par quelle aberration, aimait-il à dire, peut-on se donner comme patriote ? Que penseriez-vous, je vous prie, d’un particulier qu’un autre aurait jeté dans le fond d’une cave, y aurait tourmenté plusieurs années, l’exposant nuit et jour à une mort affreuse et finissant par le priver de l’usage d’un membre, et qui, la liberté lui étant rendue, irait se prévaloir avec arrogance d’un fanatique amour pour son tortionnaire ?

D’autres fois, plus farouche, il déclarait :

— La volonté du pays que l’on appelle France m’a jeté malgré moi dans cette aventure ; la France est la raison de ma propre guerre, et c’est à elle, par conséquent, que va toute ma haine.

Un sens individuel aussi monstrueux ne pouvait qu’éveiller la sympathie dans le cœur d’une fille comme Lola prête à tout immoler à ses ambitions. Comparant Georges aux hommes qu’elle connaissait, il lui semblait dominer les moins stupides de la hauteur d’une tête qui osait penser. Elle l’admirait aussi de parler sans crainte, dans le mépris des opinions couramment admises et du scandale que pouvaient susciter les siennes.

Bien des fois, l’entendant exprimer de sa voix tranchante quelque vérité audacieuse, elle avait été sur le point de se joindre à lui et ne s’en était abstenue que rappelée, devant Denise, à la discrétion par le sentiment de sa condition dépendante. Du moins l’approuvait-elle à visage ouvert et l’encourageait-elle par son attitude. Elle avait eu vite fait de se rendre compte qu’Elpémor ne parlait jamais pour sa femme, incapable de substituer une idée vivante aux préjugés conservateurs et aux molles doctrines dont son éducation l’avait nourrie. Dès qu’il abandonnait un sentier battu pour s’élever aux contreforts du libre examen, c’était elle seule qu’il invitait à fouler ses pas : elle lui était reconnaissante de cette distinction et, par un effet même de son orgueil, accordait un mérite exceptionnel à celui dont le clair sens l’en estimait digne.

Un sentiment traditionnel d’infériorité, que le progrès des mœurs n’a pas achevé de réduire, tend encore à subordonner la femme de génie à l’homme en qui scintille la pure étincelle. Elle ne donne sa mesure que comme complice, et j’allais écrire : comme servante. Lola, orgueilleuse de son esprit et de sa personne à ne les humilier que la rage au cœur devant une créature de son sexe, se sentit bientôt heureuse d’être utile à Georges, fière de le deviner et de le comprendre. Elle s’employa avec ardeur à servir ses vues, particulièrement empressée lorsqu’elle y trouvait une occasion d’abaisser Denise.

Ce dernier objectif, d’abord accessoire, se confondait trop bien avec le premier, sollicitait son amour-propre avec trop d’instance pour qu’elle ne dût finir par le viser seul. Elle y était poussée par sa fonction même qui le lui rendait accessible continuellement. Obtenir de son élève par tous les moyens, dans l’ordre du travail ou de la conduite, ce que jamais avant elle il n’avait donné, n’était-ce pas démontrer, tout en flattant Georges, l’incapacité d’une direction qui ne s’était signalée que par des échecs ? Son industrie s’y appliqua, ses rigueurs s’accrurent, l’éducation dont elle était chargée cessa d’être une fin : elle en fit un moyen contre une rivale, à laquelle elle n’osait encore donner ce nom qu’en le prenant dans son acception la plus large.

Un caprice de l’enfant, assez insignifiant en apparence mais qu’elle se mit en tête d’exploiter, vint lui fournir incidemment une arme terrible.

Claude s’amusait sur la terrasse avec des branchages. Sa mère, une broderie sur les genoux, ayant laissé tomber une bobine de soie, l’avait prié à deux reprises de la ramasser : il avait, les deux fois, tourné la tête et n’avait même pas répondu.

— Faudra-t-il que je me lève pour que vous cédiez ? avait demandé la gouvernante sur le ton qui suffisait à le faire pâlir.

Il s’était aussitôt précipité.

— Que signifie cette nouvelle impertinence ? Pourquoi, recevant un ordre de votre mère, n’avez-vous pas immédiatement obéi ?

— Je ne savais pas… j’avais cru…

— Nous règlerons ça !

Remontée dans sa chambre un instant après, elle l’avait accablé de caresses et lui avait donné des friandises.

Une malicieuse animation colorait son teint. Elle venait d’apercevoir, dans un éclair, l’avantageux parti qu’elle pouvait tirer de l’humeur contrariante de son élève et en avait fait sur-le-champ la base d’une méthode. Prenant Claude sur ses genoux, récompense qu’elle ne lui accordait que de loin en loin, lorsque sa docilité l’avait par hasard satisfaite, elle le complimenta de sa rébellion et lui enjoignit, pour l’avenir, de refuser systématiquement à sa mère toute obéissance, le menaçant des châtiments les plus rigoureux s’il s’avisait de contrevenir à cet ordre ou d’y faire jamais allusion.

L’enfant redoutait trop son institutrice pour discuter aucune de ses exigences. Il s’était engagé, et il tenait. Afin de prévenir toute distraction, elle avait imaginé par la suite de lui rappeler tous les matins son devoir impie, sous la forme d’un interrogatoire invariable. Il devait le subir debout près d’elle et elle insistait quotidiennement, avec cruauté, sur le parti qu’elle lui ferait en cas d’infraction.

Cette manœuvre eut pour effet d’affoler Denise, de la livrer dans une attitude de vaincue à l’ironie blessante de son mari. Diverses expériences, toutes désastreuses, lui attirèrent de sa part des épigrammes dont elle souffrit dans sa tendresse et dans sa fierté, non moins que de voir Claude, entêté contre elle, se conformer aux ordres brefs de sa gouvernante avec une rigueur exemplaire. Force lui fut de renoncer à toute prétention et de se résigner, la honte au cœur, à ne devoir qu’aux bons offices d’une servante retorse un semblant d’empire sur son fils. Lola sentit alors qu’elle était maîtresse. Entre cet enfant qu’elle gouvernait, cette mère dépossédée et cet homme intéressé par sa réussite, elle se dressait comme une puissance admirée ou crainte avec laquelle chacun devait compter. Sa réserve disparut sous un flot d’orgueil, et bientôt elle ne mit plus aucune discrétion à exploiter les avantages qu’elle avait su prendre.

Mais, à l’usage, les plus brillants lui semblèrent modestes et les plus positifs la déçurent. Aucun ne paraissait lui faciliter la conquête de celui qui l’occupait seul. Malgré la bienveillance qu’il lui montrait, elle ne pouvait légitimement se flatter d’avoir fait un pas dans l’intimité d’Elpémor. Ce n’était pas à l’occasion d’un geste ou d’un mot que celui-ci livrait son âme profonde. Lola le rencontrait un quart d’heure après aussi mystérieux, aussi sec, avare surpris sans doute de s’être attendri, mais sans tenir pour désastreux, ni même important, d’avoir distrait de son trésor quelques pièces de bronze. L’or et les pierreries de cette pensée demeuraient à l’abri des mouvements qui n’en laissaient tomber avec dédain que de basses monnaies, déjà remarquables par le style et propres à donner la curiosité de ce qu’elle recélait de vraiment précieux.

La jeune fille lui avait emprunté des livres, avec l’espoir qu’un goût commun pour certains auteurs finirait à la longue par les rapprocher. Elle essayait d’en dire un mot en les lui rendant. Mais tantôt il détournait la conversation, tantôt il démolissait d’une boutade l’opinion qu’elle venait à l’instant d’émettre. On le sentait rebelle à toute discussion, à tout échange de vues sur l’art littéraire et particulièrement sur la poésie. Lola se rendait compte avec humeur que ni la clairvoyance, ni l’amour du beau ne compensaient aux yeux de cet arrogant le tort fondamental de porter des jupes. De quel accent pincé ne lui avait-il pas répondu sur l’éloge risqué par elle d’une contemporaine dont elle lui rapportait le dernier volume :

— Je ne conteste pas qu’elle ait du génie : ne serait-ce que celui de l’incontinence étendue naturellement des mœurs au langage !

Il arrivait parfois qu’il lui lût des vers, la rencontrant dans le jardin où elle était assise avec Claude et où lui-même se promenait un volume en main, mais comme on montre une aquarelle à quelque profane, en ne lui demandant que d’admirer. Peut-être même se serait-il contenté d’un discret silence, car il ne lisait à haute voix que pour son plaisir, afin de mieux goûter la cadence des strophes. Le dernier vers murmuré, il se levait ; le timbre pénétrant de sa voix profonde vibrait encore aux oreilles de la jeune fille qu’il avait déjà disparu.

A dix reprises, elle avait été sur le point de l’interroger, de lui demander un aperçu de ses propres œuvres dont la curiosité lui hantait l’esprit. Mais elle n’avait jamais osé s’y aventurer, trop certaine à l’avance du résultat. Autant aurait valu questionner la mer sur les paysages qu’elle fait naître. Elpémor ne parlait de ses travaux que pour leur imputer son humeur maussade lorsqu’il la jugeait trop blessante. Encore le faisait-il sans aucun détail. Il fallait être au courant de leur nature pour savoir exactement ce qu’incriminaient alors ses excuses et son mouvement de tête ennuyé.

« Insupportable et profond ! » pensait Lola. Certains jours, où le premier de ces qualificatifs lui semblait particulièrement mérité, elle s’exhortait et se contraignait, par dépit, à douter de l’exactitude du second. Mais le mépris en elle n’était pas sincère. Un geste, un mot de Georges, un simple changement de physionomie lui rendaient tout son goût pour une énigme aussi féconde, voulait-elle croire, qu’elle était ardue. Elle redoublait alors d’attention. Sa patience et sa ruse, un instant lassées, redevenaient égales à celles du chasseur cent fois déçu dans la poursuite d’un gibier farouche, mais qui espère, par une connaissance parfaite de ses voies, réussir un jour ou l’autre à le capturer.

Après plusieurs semaines de vaines tentatives, Lola avait failli crier de plaisir en découvrant, un soir, dans le salon, parmi des livraisons éparpillées, un numéro de revue au sommaire duquel fulgurait le nom d’Elpémor. Elle était seule, elle avait soustrait l’exemplaire, l’avait rapidement emporté, le serrant contre elle, aussi émue de son audace, inquiète de ses suites, que si elle venait de dérober un objet de prix.

Elle s’était mise au lit et elle avait lu. La publication comportait quelque deux cents vers répartis en trois pièces d’importance égale. Après un coup d’œil sur une gravure, les ayant parcourues toutes les trois, afin de satisfaire sur-le-champ sa curiosité, elle était revenue à la première avec gourmandise, exprimant entre ses lèvres le suc de chaque strophe comme on fait en été d’un raisin mûr. Son oreille était seule intéressée, mais tout son corps s’alanguissait et ses mains tremblaient. La voix même d’Elpémor résonnait en elle. Le peu qu’elle connaissait de cet homme étrange se reflétait si exactement dans ses vers qu’il lui semblait l’y contempler comme dans un miroir. Certains passages, plus évocateurs, plus vibrants ou particulièrement saisissants par le choix des mots, la renversaient au creux de son oreiller, chatouillée d’un plaisir qui gonflait sa gorge. Lorsqu’enfin elle s’était décidée à fermer les yeux, elle savait les poèmes presque par cœur, et elle s’était endormie, un instant après, dans la cadence, obsédante comme une ritournelle, d’un quatrain qu’elle avait spécialement goûté.

Le lendemain, avant sept heures, elle était debout, résolue à tirer parti le jour même d’un avantage obtenu sans aucune manœuvre. Ses scrupules de la veille l’avaient quittée. La grande affaire était de rencontrer Georges. Et encore convenait-il que ce fût à point, dans une circonstance naturelle, de préférence ailleurs que sur la terrasse où la proximité de son cabinet lui rendrait une rapide retraite trop aisée. Le mieux était de se tenir dans l’expectative. Elpémor, vers neuf heures, s’était montré. Elle avait attendu qu’il s’éloignât et s’était mise en route derrière lui.

Les habitudes du jeune homme lui étaient connues. Certains coins du domaine l’attiraient entre autres et il avait suffi à l’observatrice d’un coup d’œil pour être renseignée dès son départ sur l’itinéraire qu’il suivrait. Peu friand d’exercice, il marchait uniquement par souci d’hygiène, se contentant d’aller au but qu’il s’était fixé et l’atteignant toujours par les mêmes voies. C’était au point qu’il finissait par tracer des pistes sur lesquelles scrupuleusement il posait les pieds sans jamais se permettre aucun détour, pistes parfois légères et parfois rompues, mais familières d’un bout à l’autre à la gouvernante qui s’était fréquemment amusée à les parcourir.

Elle le regardait cheminer à travers les pins et cessa bientôt de le suivre pour prendre sur sa gauche un étroit sentier qui conduisait à une clairière où elle s’arrêta. Un banc couvert de mousse se dressait au fond. Elpémor déboucherait de l’allée voisine et viendrait un instant s’y reposer. Lola sourit en s’asseyant sur le siège rustique.

— Apportez-moi votre livre, dit-elle à Claude.

L’enfant le lui tendit, s’installa près d’elle et se mit à l’étude sans application. L’air était trop vibrant, trop parfumé, il y avait autour de lui, sous la fraîche futaie, trop de perspectives de plaisir, pour qu’il prît intérêt au régime des fleuves qu’on lui désignait sur l’atlas. Fréquemment, son regard fuyait la carte, et il était surpris que l’institutrice ne l’y ramenât que d’un mot alors qu’elle le faisait ordinairement de façon plus rude. Tant d’indulgence à son endroit le rendit rêveur. Désireux d’en épuiser la vertu totale, il donna libre cours à sa malice, fit exprès des fautes ; mais Lola ne semblait pas s’en apercevoir ou ne les relevait que du bout des lèvres.

— Allez jouer ! ordonna-t-elle au bout d’un instant. Nous continuerons la leçon cet après-midi.

Elle ne se sentait pas d’humeur à lutter. Toute sa pensée était tendue vers l’entretien proche, autrement intéressant qu’un caprice de Claude. Reprenant la revue posée près d’elle, elle l’ouvrit aux pages dix fois lues, sourit d’y retrouver le nom d’Elpémor et chercha l’attitude abandonnée dans laquelle elle désirait qu’il la crût surprise. De nouveau, largement, les syllabes chantèrent. La délicieuse matinée leur prêtait sa grâce et les vers sonnaient plus purs dans le décor même où peut-être ils avaient été composés. Un des poèmes s’y appliquait de façon frappante. Il en dégageait si noblement la philosophie que la jeune fille, levant les yeux, se sentit troublée et que peu s’en fallut qu’elle ne se penchât pour baiser religieusement sa propre émotion sur une écorce sèche et tiède au goût de résine.

— Décidément, quand vous vous saturez de littérature dans un lieu sylvestre, un faune aurait beau jeu à vous surprendre ! prononça auprès d’elle une voix railleuse.

Elle tressaillit, Georges était à deux pas, appuyé sur sa canne, la regardant.

— Oh ! Monsieur, murmura-t-elle, vous m’avez fait peur !…

— Et que lisiez-vous donc de si captivant ?

— De beaux vers ! dit Lola, qui s’était reprise, en tournant son visage vers le jeune homme et en abandonnant sur ses genoux la brochure ouverte afin qu’il fût tenté d’y jeter les yeux.

— Ah ! vous avez trouvé cette petite bêtise…

Il lui prenait nonchalamment la revue des mains. Tout se fit attentif dans sa personne. Une cigarette fumait entre ses doigts comme la pastille d’une cassolette devant une statue. Et, pour la première fois, elle le vit flatté, tandis qu’il confrontait à l’éloge reçu la valeur de quelques strophes parcourues sans hâte.

— Alors, demanda-t-il, cela vous plaît ?

— Plus que je ne puis dire ! répondit Lola.

Georges inclina la tête et rendit le livre en déclarant très simplement qu’il avait fait mieux. Ces trois poèmes étaient de ceux qu’il prisait, sans plus, les ayant composés avant la guerre, dans la mollesse d’une félicité insouciante. Il y manquait le cachet de l’amertume. A présent qu’il avait vu en action les hommes, mesuré leur sottise et leur malice, il méprisait du fond du cœur les poètes joyeux, les comparait à des oiseaux chantant à tue-tête sans prendre garde aux cercles menaçants que trace au fond du ciel l’épervier.

La jeune fille l’écoutait avec ravissement. Mais à peine prenait-elle garde au sens des paroles, bercée par le son de la voix grave et pénétrée d’une indulgence qui gonflait son sein. Ses sentiments lui étaient doux dans leur confusion. Ils ressemblaient à ceux qui s’emparent d’un homme lorsqu’une femme, assiégée depuis des mois, se résout brusquement à capituler et entreprend tout aussitôt de se dévêtir.

— Moi, je trouve ces poèmes parfaitement beaux ! osa-t-elle répéter après un silence, sans tenir compte de l’appréciation d’Elpémor.

Il la regarda un peu surpris. Les yeux couleur de bronze le dévisageaient et le sourire qui s’embusqua sous sa fine moustache ne parut pas déconcerter leur tranquille audace.

— Peut-être avez-vous tort ! dit-il enfin. On n’est pourtant jamais bon juge de ce que l’on fait…

Elle s’enhardit encore et l’interrogea. Appuyé contre un pin, les bras croisés, il répondait complaisamment à toutes ses questions, évitant cependant de la regarder et feignant, par contenance, de prendre intérêt aux ébats de son chien que poursuivait Claude. Elle fut tout étonnée de le voir timide, sans nulle humilité, nulle confusion, mais dépouillé de cette orgueilleuse assurance qui le rendait souvent insupportable. Il exposait d’une voix sereine ses idées sur l’art. A deux ou trois reprises, il cita des vers que Lola, dans une posture pleine de recueillement, écoutait avec une reconnaissante attention.

— Et dire que tout cela reste ignoré, qu’un talent comme le vôtre est perdu pour tous ! s’écria-t-elle, sincèrement indignée, comme il venait de dérouler une strophe harmonieuse.

— Que voulez-vous qu’on en fasse ? demanda-t-il.

— Qu’on le connaisse, dit-elle, et qu’on l’apprécie !

— A quoi bon ?

Il parut réfléchir quelques instants, puis, inclinant la tête vers la jeune fille et attachant sur elle un regard sérieux :

— Vous ne saurez jamais, prononça-t-il, combien je me moque de la gloire ! La rechercher, selon moi, c’est s’abaisser. Existe-t-il en France six douzaines d’hommes capables de goûter un poème parfait ? Ceux-là connaissent mon nom et peuvent lire mes vers puisqu’aussi bien il en paraît, à longs intervalles, dans quelque revue comme celle-ci. Quant à la foule, à ces industriels, militaires et politiciens que Baudelaire, dédaigneusement, nommait : la canaille, non-seulement son opinion m’est indifférente, mais je ne désire pas la toucher ; que me prouverait l’admiration de gens sans esprit, incapables de distinguer un alexandrin isolé d’une ligne de prose et dont les plus lettrés hausseraient l’épaule si vous leur disiez que Paul Fort écrit en vers ?