HENRI GHÉON
L’HOMME NÉ DE LA GUERRE
TÉMOIGNAGE
D’UN CONVERTI
(YSER-ARTOIS 1915)
QUATRIÈME ÉDITION
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 & 37, RUE MADAME
DU MÊME AUTEUR
POÈMES
- CHANSONS D’AUBE (épuisé) MERCURE DE FRANCE
- ALGÉRIE MERCURE DE FRANCE
- FOI EN LA FRANCE Nelle REVUE FRANÇAISE
- FOI EN DIEU (En préparation)
ROMANS
- LE CONSOLATEUR FASQUELLE
- L’ÉPOUX DE LA FEMME ADULTÈRE (En préparation)
THÉATRE
- LE PAIN Nelle REVUE FRANÇAISE
- L’EAU DE VIE
- LES TROIS MYSTÈRES de Ste CÉCILE (En préparation)
APOLOGÉTIQUE ET CRITIQUE
- NOS DIRECTIONS Nelle REVUE FRANÇAISE
- L’HOMME NÉ DE LA GUERRE Nelle REVUE FRANÇAISE
- II. POLITIQUE D’ABORD (En préparation)
- III. PALINODIES (En préparation)
IL A ÉTÉ RÉIMPOSÉ ET TIRÉ A PART SUR PAPIER LAFUMA DE VOIRON AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE SIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE I A VI ET SOIXANTE-QUATRE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 64
TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT BY GASTON GALLIMARD 1919.
AVERTISSEMENT
Les difficultés du moment ont retardé la publication de ces pages. Écrites dans la guerre et pour la guerre, elles garderont néanmoins toute leur vertu dans la paix. Ceux qui ont vu la mort en face devront ne plus l’oublier de leur vie et demeurer à jamais pénétrés de cette vérité si durement conquise et qui suffit à tout : le but de la vie est la mort. C’est à ce prix qu’ils ressusciteront au jour tant de camarades tombés qui n’ont pas eu sur la terre leur compte et qu’il serait trop douloureux et trop injuste d’abandonner à leur néant. C’est à ce prix qu’ils pourront leur montrer une fidélité et une reconnaissance efficaces, en les aidant par la prière à parachever leur salut. C’est à ce prix qu’il leur sera permis d’espérer un jour les rejoindre dans l’éternelle amitié de Dieu. Pour bien mourir, ils s’efforceront de bien vivre et la qualité de leur vie décidera de celle de leur mort. Il est certes plus malaisé de bien vivre et de bien mourir en temps de paix qu’en temps de guerre. Grâce au ciel, cette ambition ne passe pas les forces du chrétien.
Devant Metz, le 15 novembre 1918.
H. G.
Je m’adresse à mes frères détachés de l’Église et aux compagnons de ma vie mauvaise. Je leur dis humblement : Voici l’œuvre de Dieu ; Dieu a fait pour moi ce miracle. Ouvrez vos cœurs ! Vos cœurs n’en sont pas plus indignes que n’en était le mien. Dieu veut le refaire pour vous.
Et je dédie le récit de ma conversion à
DOMINIQUE-PIERRE DUPOUEY
HÉROS ET SAINT
qui m’apparut un matin de bataille ; qui échangea quelques paroles et quelques regards avec moi : qui tomba sur l’Yser à la veille de Pâques en l’année sanglante 1915, pour participer pleinement à la Résurrection de son Maître et, m’entraînant dans son sillage lumineux, me réapprendre la prière après plus de vingt ans d’oubli et changer dans ma bouche le goût de la vie.
Noël 1915.
CHAPITRE I
Première éducation religieuse. La prière, la messe, les processions. Au lycée : ma première communion. Comment je reniai ma foi. Sur les lacunes de l’instruction religieuse donnée alors aux jeunes gens. Je vis sans Dieu.
J’ai été élevé dans la foi catholique. Je n’ai jamais perdu le souvenir du petit Christ en ivoire jauni, cloué sur une croix d’ébène, devant lequel, matin et soir, à genoux dans la chambre rouge, ma mère, ma sœur et moi, nous dévidions à la file le Pater, l’Ave Maria, le Credo, le Confiteor et le nom des parents défunts. Il y avait aussi, au-dessus du lit maternel, une reproduction colorée de la célèbre Assomption de Murillo, d’une suavité si fade, et ma mère aimait à me reconnaître dans la figure d’un des Anges qui soulevaient la Vierge au manteau bleu, tandis que ma sœur, moins docile, ressemblait plutôt, disait-elle, à celui du coin droit, enveloppé de pourpre et d’ombre et que, bien sûr, le démon tirait par les pieds. Plus loin encore, je vois, mais à force sans doute de me l’être entendu conter, un tout petit enfant sur les genoux de sa sainte grand’mère et s’amusant avec son chapelet. — Je songe aux matins de dimanche. On avait mis ses habits neufs et on se rendait à l’église comme au spectacle. Ah ! l’orgue, le chantre, le « serpent » ! le suisse en baudrier brodé et en bicorne ! le curé en dentelles et en brocart ! les buissons de cierges ! l’encensoir fumant ! les rayons d’or de l’ostensoir ! C’était le luxe de chaque semaine. Et au retour, on achetait rue des Épousés des « éclairs ». Pour la procession de la Fête-Dieu, toute la grand’rue se revêtait de draps blancs piquetés de fleurs : sous les tendres tilleuls des promenades était le plus beau reposoir, et ma sœur, couronnée de reines-marguerites, une petite corbeille au cou, semait des pétales de roses roses, d’un geste court, comme on donne à manger aux petits oiseaux.
Ma première communion et ma confirmation dans la foi comptent vraiment comme des actes d’importance. Dans la vieille ville de S… qui possédait un cardinal, la chapelle de notre lycée longeait une rue tranquille et glacée. Elle s’ouvrait par sa petite porte sur le cloître en arcades de la cour des grands. Là, l’éloquence ardente de l’archiprêtre Dizien qui devint évêque d’Amiens et dort maintenant sous les dalles de la cathédrale parfaite, tonnait une fois chaque année. Notre aumônier était un homme fin et grave ; il portait lunettes ; nous l’aimions bien. Nous faisions retraite dans une salle d’étude entourée d’un jardin de roses, qui était partie réservée dans la cour des petits et où n’avaient le droit de circuler que les premiers communiants. J’y suis encore dès que j’y pense. O douceur, ô sage tendresse ! ô silence, ô fraîcheur de la semaine consacrée !… les soirs surtout, sous les tilleuls. Comme je me donnais ! Quelle garde attentive je montais devant mon bonheur ! Sous quels scrupules enfantins j’abritais mon âme nouvelle ! Car je connaissais déjà le péché. La veille de la communion, après la confession générale, comme je me promenais avec mon « frère » en compagnie de Dieu, je découvris dans un recoin de ma conscience une faute vénielle qui m’avait échappé. Je la voyais avec épouvante grandir comme une tache d’huile sur la nappe. Elle semblait devoir me souiller tout entier. Je courus à l’aumônier lui en porter l’aveu et solliciter une pénitence. Je ne dormis pas bien tranquille. Mais le lendemain me récompensa. Le plus beau jour de la vie, vous dit-on. C’était vrai. Ma mère faisait mon orgueil : elle portait une robe de soie et de peluche couleur héliotrope. Les roses embaumaient. On me couvrait de compliments. Mon extase puérile qui du premier coup atteignait à la félicité divine, joignait, tressait ensemble toutes mes impressions, le faste des prêtres et de l’assistance, la gloire du soleil, des fleurs et du paradis entr’ouvert… sans oublier certain contentement de moi-même. Je ne m’explique pas encore comment je pus résilier si tôt ce pacte solennel avec la joie.
Fut-ce deux ou trois ans après ? Je ne veux rien affirmer. Peu importe. Je revois la scène en tous ses détails. Cela se passe à B…, pendant les vacances de Pâques. Ma mère s’habille pour la messe dans la chambre du haut ; je suis en bas, je lis. Ai-je bien réfléchi à ce que je vais faire ? Elle m’appelle, je ne lui réponds pas. « Viens t’apprêter, Henri, nous sommes déjà en retard ! » Quand je me décide à monter — elle est là devant moi près de l’armoire à glace, son chapeau sur la tête, achevant de mettre ses gants : elle me dit : « Voyons, tu vas manquer la messe ! » J’entends sa chère voix… Et je m’entends lui répondre, sans lever les yeux, honteux de moi peut-être, mais résolu : « Je n’y vais pas. » La pauvre femme n’a pas le temps de faire face ; j’ajoute sans tarder : « Qu’est-ce que tu veux, maman ? je ne crois plus ! »… Je n’étais pas méchant, j’aurais pu feindre. Ah ! quel pardon ne lui dois-je pas demander !… Mais non : « Je ne crois plus ! » le couteau dans le cœur. — Je disais vrai. Je n’y mettais ni fronde, ni libertinage. La source était déjà tarie. Et même au prix de sa souffrance, je refusais de me mentir… Elle prit tout sur elle, sans rien répondre, le péché de mon reniement et le souci de mon salut.
Entre la mère bonne croyante et le père impie — et combien d’excellents ménages s’accommodent de vivre unis dans deux univers opposés, qui selon le prince des Cieux, qui selon le prince du Monde ! — le jeune homme hésite, balance… il a deux exemples et un seul chemin. — Mon père n’eût pas dit un mot pour m’arracher à la foi maternelle et Dieu sait, je puis l’avouer, quelle préférence secrète m’attirait vers ma mère : c’est pourtant mon père que je suivais. Le lent travail de désaffection qui m’avait mené à ce point n’a laissé dans mon souvenir aucune trace. Et dès lors — avais-je quinze ans ? — j’ai vécu sur la terre sans Dieu et sans besoin de Dieu.
Mystère de la grâce. Mais la grâce peut être aidée. Je ne veux pas atténuer une faute dont j’assume complètement le remords et la pénitence. Mais j’ai le droit, sans offenser l’Église, le droit et le devoir d’examiner, si l’insuffisance notoire de l’enseignement religieux que les enfants reçoivent après la communion solennelle n’a pas facilité le fléchissement de ma foi. Voici un jeune esprit avide et curieux auquel on ouvre toutes à la fois les routes de la connaissance humaine. Voici les arts, les lettres, les sciences, les métiers, voici l’histoire. Que de pays nouveaux ! Il y progresse vite, un peu grisé. Toutes ses forces d’attention sont requises, tout son temps occupé… Et qu’en réserve-t-on à Dieu ? Que fait-on pour l’information de son âme ? Je parle de ce qui se passait de mon temps et dans un collège laïque ; mais on me dit qu’il en allait de même alors dans les maisons religieuses[1] : une ou deux heures d’instruction, la semaine, qui nous ennuyaient tous, je m’en souviens, étrangement ! Notre bon aumônier n’essayait pas d’entrer en concurrence, par cet attrait vivant qui capte les jeunes esprits, avec nos professeurs d’humanités ou de sciences. En regard des vies de Plutarque, nous offrait-il la vie des Saints, la vie même du Divin Maître ? Mais non. Dans l’histoire des nations, rendait-il à l’histoire du peuple élu, à celle des apôtres, des papes, de l’Église, la première place qui est la leur ? Mais non. Il nous parlait abstraction. Alors que la philosophie, réservée aux esprits plus mûrs est reportée à la fin des études, il nous faisait entrevoir dès treize ans les hauts sommets de la théologie. Il dissertait, savamment je le crois, sur le péché originel, sur les vertus théologales, sur la grâce. Ah ! s’il nous avait lu les Actes de sainte Cécile, le récit de la Passion dans Anne-Catherine Emmerich ou même les « Fioretti » légendaires ! En vérité nous ne savions à quoi nous prendre et nous cessions de l’écouter. Notre connaissance de Dieu ne sortait de là ni plus claire, ni plus profonde et ni seulement rafraîchie. Sur notre petit champ sacré, les connaissances purement humaines empiétaient un peu davantage chaque jour. Foulé partout, bientôt, nous n’en retrouvions plus même la place. — Que dites-vous de ces chrétiens qu’on pousse au baccalauréat et qu’on arrête au catéchisme ? J’entends : au catéchisme de l’enfance. Certes, toutes les vérités et toutes les beautés, issues des Livres et de la Tradition, y sont incluses. Mais il serait bon de les cultiver avec autant de soin, d’à-propos, de persévérance que les vérités de la science et que les beautés de la poésie ! Il faut apprendre au jeune homme sa foi. Que si le collège n’y suffit pas, c’est l’affaire de la famille. Je n’avais pas, quant à moi, ce recours… Rien, rien ! que ma paresse aux sacrements et la tiédeur de ma prière ! Car je n’aurai lutté, mon Dieu, ni pour Vous perdre… ni pour Vous ravoir.
[1] A l’heure actuelle, de grands efforts sont faits pour rendre plus vivant cet enseignement, paraît-il.
CHAPITRE II
Dialogue entre un chrétien et un artiste. Comment l’Art me tient lieu de tout et premièrement de principes. La gratuité de l’Art. Nietzschéisme, dreyfusisme, patriotisme ; spiritualisme malgré tout. L’épreuve de Florence. Angelico et l’élan de ma joie vers Dieu. Mort de ma mère. J’apprends la douleur. Mon blasphème. Voici la guerre.
— Vous aurez donc vécu dans ce désert vingt ans ? Sans Dieu et sans besoin de Dieu !
— Qui plus est, sans inquiétude, dans une sorte de plénitude païenne… — tant le prince du Monde excelle à endormir la conscience, à farder et enguirlander le péché.
— Sur quels principes viviez-vous ?
— Le sais-je ?… Sur les principes moyens et faciles qui sont la loi de nos sociétés, les bâtards de la Sainte Loi. Mes désirs, au reste, étaient modérés. Quand, d’aventure, l’un d’eux se heurtait à la règle, je la frondais pour lui ou je la tournais à son avantage. Incapable, sans doute, d’un tort matériel, moins soucieux du tort moral. Où il n’est pas de mœurs, là chacun règne. A charge de revanche, personne n’ayant rien à perdre, ni le prochain, ni soi ![2]
[2] En ce temps-là mes amis vantaient mon « cynisme ». J’aurais refait le monde à mon image pour justifier mes erreurs.
— Mais quelle vie défaite meniez-vous ?
— Me le suis-je jamais demandé ? Au jour le jour, en voyageur.
— Est-ce possible ? Tout entier tourné vers ce monde, il vous suffisait d’être.
— C’est cela.
— Et jamais dans le cœur aucun élan spirituel ?
— Tout au contraire. Dupouey disait en parlant de lui-même : « Nous qui avons adoré la Beauté. » Je fus de ces adorateurs. — Autour de sa vingtième année, bienheureux le jeune homme qui rencontre l’Art ! L’Art, prenant le pas sur l’amour, ramasse le sceptre de Dieu qui est tombé en déshérence. Dans le culte de l’Art, nous pensons échapper au monde, à la fuite des jours, et surmonter un médiocre destin. Le véritable artiste va placer son ambition, sur terre nécessairement, mais par delà sa vie terrestre, dans le profond des siècles à venir. Indifférents aux succès du présent, du moins autant qu’homme peut l’être, nous rêvons en secret de laisser après nous, de léguer à nos descendants, non une patrie bien assise, non un idéal éprouvé, mais quelques morceaux réussis, une œuvre, un livre, moins : un poème, moins : une strophe harmonieuse, capable de chanter sur les lèvres des hommes longtemps après que nous nous serons tus. En un mot, nous nous efforçons de gagner, par un labeur qui n’est pas sans mérite, une façon d’éternité terrestre… O vanité !
— Ainsi peu vous importait d’être utile ?
— Est-ce que la Beauté ne l’est pas ? Nous n’acceptions de l’être que par la Beauté. Nous nous targuions d’un art tout gratuit, gratuit pour nous qui n’en attendions pas de récompense, gratuit pour le prochain que nous nous refusions à réformer. Fi d’un lyrisme ou d’une prose utilitaires ! Il s’agissait de « mettre en forme » partie du monde et partie de nous-même, en nous gardant bien de juger.
— Mais cela suffit-il ?
— L’Art se suffit.
— Mais vit-on sur une esthétique ? Du moins la vôtre était-elle doublée d’une philosophie ?
— Peut-être pas ! Entre Descartes et Kant, Spinoza et Leibniz, Hegel et Renouvier, Spencer et Darwin, passionnément étudiés au lycée, sans compter Hartmann et Büchner, est-ce qu’on choisit à cet âge ? Un système chasse l’autre… Et du reste, pourquoi choisir ? Autour de mes vingt ans, je croyais fermement en l’Homme et en la Vie, comme à peu près tous ceux de ma génération. C’est tout.
— Et au progrès, sans doute ?
— Au progrès de l’Individu. Avec le temps, il avait pris toute la place. Nous l’héroïsions à plaisir.
— Dans le mal comme dans le bien, je vois cela…
— Notre art ne faisait pas de différence.
— Et vous avez fini par donner dans le « nietzschéisme », avouez-le donc !
— Nietzsche ne nous a pas formés. Il est venu à point pour étayer notre religion flottante. Ce n’est pas une métaphysique et encore moins une morale que la doctrine nietzschéenne — si tant est qu’elle tienne d’ensemble — formule expressément ; disons plutôt : une dramaturgie. Une vie dangereuse, le libre élan laissé à l’entre-choc des passions, quelle aubaine pour le dramaturge, pour le romancier ou pour le poète qui a décidé de ne pas conclure ! Les besoins de notre art nous ont dicté notre philosophie ; infuse dans une œuvre d’art, nous l’estimions sans danger.
— Vous placiez la charrue devant les bœufs !
— Je m’en rends compte. Comment faire autrement après ce que je vous ai dit ?
— Et avec ça, vous gardiez bonne conscience ?
— Comme Adam dans le paradis des délices et le péché n’existait plus[3].
[3] Exemple significatif : malgré mon admiration pour le maître écrivain, je n’entrais pas dans Baudelaire ; cette lutte constante entre Satan et Dieu, Ormuzd et Ahriman, qui fait la trame de son œuvre, me paraissait le comble de l’artificiel.
— Je vous entends. Je ne parviens cependant pas à croire que les soins de votre art ou plus simplement de votre métier aient étouffé en vous tous les autres soucis. Car vous étiez bon fils, bon parent, bon ami ?
— Ni meilleur ni pire qu’un autre.
— Bon citoyen et bon Français ?
— Arrêtons-nous. Là vous touchez le point sensible… Oui, depuis mes plus tendres jours, je nourrissais pour ma patrie une jalouse passion — osé-je dire à mon insu ? — et sans doute m’imaginais-je avoir assez fait pour la France, quand j’avais servi de mon mieux ses belles-lettres et sa langue. La réalité politique offusquait ma délicatesse. Je laissais les choses aller. Plutôt républicain que monarchiste, plutôt « droits de l’homme », en dépit de Nietzsche, que nationaliste intégral, j’eus la révélation inopinée de ma foi française à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Je combattis avec une âpreté inattendue dans le camp des révisionnistes. Et pourquoi ? Non, par « anarchisme », non par pure équité humaine, — par chauvinisme, c’est le mot. Pour les mêmes raisons que, dans l’autre camp, Déroulède. Je me rendis compte soudain du prix que j’attachais au bon renom de ma patrie, à sa gloire dans le monde… C’est cela que je défendais avec tout l’excès de mon âge. Et, le soir de l’arrêt de Rennes, — ne riez pas ! — j’ai pleuré sur son « déshonneur ». — Aussi bien je suivis l’évolution de Péguy ; comme lui, peu de temps après, je répudiai les sectaires ; mes amis de la veille devinrent mes ennemis ; et depuis lors je n’ai plus ouvert le journal sans le tremblement de celui qui aime et qui ressent à vif la moindre des blessures dont va souffrir l’objet de son amour. Peu versé dans la politique, trop timide pour m’y mêler, trop faible aussi pour secouer le joug de mes préoccupations esthétiques et aborder le problème vital, j’assistais au combat comme un partisan désarmé ; mais je tenais férocement pour ceux qui défendaient l’existence morale et matérielle de la France… à l’exception de Maurras. Que pouvais-je faire de plus, moi, poète ? Si, j’entrepris de la chanter[4].
[4] Foi en la France (Préludes dans la paix, 1909).
— Oh ! oh ! vous manquiez gravement à vos principes ?
— Peut-être bien… Je ne manquais pas à mon cœur. Et puis, je me berçais de l’illusion que les contraires pouvaient cohabiter dans le même homme, sans se gêner ni le gêner[5]. Quand je rentrais dans mon travail familier, sous la discipline que l’art exige, je me sentais en sûreté et retrouvais l’équilibre de mon esprit.
[5] Vous avouerai-je qu’au plus fort de mon exaltation patriotique, le jour de la déclaration de guerre, « j’ai fait le mal », sans honte. Je refusais de distinguer. Et que l’ignoble côtoyât le noble, j’aimais cela. L’homme complet.
— Et toujours nul appel d’en haut ?
— Je mentirais si je vous disais non. A certains jours, le cœur demandait davantage. Il ressentait un vague espoir… Il goûtait une vague extase. Il s’arrêtait devant le gouffre de la mort. Et puis, quel poète lyrique ne lève pas les mains au ciel ? Il se baigne dans l’infini, mais en aveugle ; il lui suffit de bien chanter, il ne tient pas à y voir clair. Quand mon lyrisme personnel me refusait ces grandes joies religieuses et vagues, le trésor des maîtres de l’art me les dispensait magnifiquement. O Parthénon, équilibre des nombres ! O sculpture hellénique, regret du paradis perdu où le corps de l’homme était beau ! O musique, battement du plus noble des cœurs, sons imprécis qui en disent plus que les mots, danse sacrée qui délivre du poids et de l’attraction terrestre ! Quels espaces nous franchissions sur les ailes de la Beauté, dans l’extase quasi-divine de ce soulèvement qui ne vous conduit nulle part !… De quoi nous ne songions pas à nous plaindre : l’ivresse du voyage nous faisait oublier le but.
— Qu’arrivait-il pourtant quand vous redescendiez ?
— Nous avions versé de si bonnes larmes que nous ne désespérions pas de l’infini. Mais au lieu de louer et de remercier Dieu qui rendait un tel art possible en découvrant un rayon de sa gloire, nous célébrions le génie des hommes et le privilège de l’Art tout court.
— Et vous n’étiez jamais tenté de pousser plus avant, de solliciter de quelqu’un des clartés moins diffuses, de mettre votre spiritualisme ou votre panthéisme au point ? Je ne dis même pas d’interroger les Livres, vos prêtres ou ceux d’un autre Dieu. Car vous croyiez en Dieu, la chose est claire ?
— Je respectais, mais je négligeais la Parole[6], moi, curieux de tout, je n’en avais pas appétit ; je lisais tout et gardais fermé l’Évangile. Cette exclusive volontaire a scandalisé même mes amis. Mais un pareil refus n’est pas incompatible avec certain tourment de Dieu. Dans mon livre le plus récent, lisez la pièce antérieure à la guerre que j’intitule « Cloches ». Elle exprime comment je me flattais alors d’apaiser cette nostalgie que réveille en nous l’Angelus : par le mysticisme de la Patrie… — Et puis j’ai tort de parler de tourment. Notez-le bien, je n’eus jamais tendance à croire qu’en état de bonheur : témoin ma crise d’Italie. Vous permettrez que j’y insiste ; c’est le prologue de ma conversion.
[6] Il importe de remarquer que le mouvement catholique qui se dessinait alors dans les lettres n’eut pas d’influence sur moi. Tout en les admirant, je ne suivais ni Jammes, ni Claudel, ni Péguy. Ils m’accoutumaient simplement à un point de vue qui me restait cependant étranger.
Au printemps de 1912, il m’est donné pour la première fois d’aborder l’Italie et de l’aborder par Florence — non précisément en jeune homme, déjà en homme fait et qui se croit fixé, bien qu’il accorde à ses pensées toute licence. Je suis conduit par le meilleur des guides, mon ami André G… — J’ai dit ailleurs[7] la surprise inouïe de ce tête-à-tête avec des chefs d’œuvre dont on ne prend idée que là, ceux du moyen âge à sa fin et de la prime Renaissance. Mes théories sur la peinture, sur ses modes, sur ses limites et sur ses vertus expressives, s’écroulent comme châteaux de cartes au premier choc. J’admire tout, de Giotto à Botticelli, la multiplicité d’un art, tant païen que chrétien, qui semble ramasser d’un seul coup de filet toute la vie, contenter à la fois et sans en excepter aucune, nos plus diverses aspirations. Rien de beau, rien de noble, rien de doux au cœur, rien de charmant aux yeux qui n’y soit renfermé ! Or, au centre, il y a l’esprit. — J’admire tout, oui ! Mais mon choix est fait : et c’est, quoi que j’en aie, celui que désignent mes larmes : c’est Giotto, c’est Angelico, c’est le Masaccio de l’Apôtre Pierre ; tout le reste gravite autour. J’essaie bien de me raccrocher au paganisme : mais le maître de mon amour, dès à présent, c’est l’Art le plus rapproché de la Foi — si rapproché qu’on l’en distingue à peine ! L’œuvre d’art qui n’est pas prière me déçoit.
[7] L’Épreuve de Florence (Nouvelle Revue Française).
Irrésistible aimantation de l’être. Combien la lumière était belle sur les terrasses de fèves en fleur et sur les cyprès noirs ! Nous sortions de Santa-Croce où mourait saint François d’Assise, de San-Marco où le Christ expirait en croix et où la Vierge attendait l’Ange dans un couloir nu et silencieux. Même nos sens avaient une âme !… L’art m’avait déjà transporté, mais jamais aussi haut. Je touchais la limite indéfinissable entre l’humain et le divin, entre le terrestre et le séraphique, entre ce qui est du monde et ce qui est du ciel… Comment cela ? A force de bonheur. — L’ai-je fait entendre à mon compagnon, quand je me refusais à l’entendre moi-même ? J’étais tout près de croire et d’adorer. Précisons : j’adorais sans croire. Mais quoi ? mais qui ?… L’esprit qui avait animé d’un tel amour l’âme de simples hommes et guidé leur main sur le mur. Mais encore quel esprit ? L’Esprit Saint, pour tout dire : je ne lui donnais pas de nom. Après une épreuve si claire, il semble bien que la simple logique, si j’eusse consenti à lui prêter l’oreille, eût dû me convaincre aussitôt de la vérité. Ces miracles de l’art, qui surpassaient l’entendement, étaient les fruits non d’un rêve individuel, mais d’une religion nettement formulée et celle-ci avait un nom et celle-ci était la mienne. Il m’eût suffi d’un pas pour y faire retour. — Non, je me contentais d’avoir élargi mes vues esthétiques, me laissant flotter, pour le reste, au doux zéphir de mon vague bonheur.
— Dieu vous prenait par votre faible. Il exalte ceux-ci, il console ceux-là. Il déclenche selon le cas la supplication ou l’action de grâces… Mais une question ? Dans l’état nouveau de votre âme, que faisiez-vous de la douleur ?
— Je l’incorporais à ma joie… Elle fondait dans mon optimisme incurable.
— Dites plutôt que vous n’aviez jamais souffert ?
— C’est vrai. J’avais perdu mon père étant fort jeune et le pauvre homme je ne l’avais pas bien longtemps pleuré. J’avais, dans ma vie, remplacé l’amour par le plaisir sans lendemain, afin de m’épargner la gêne d’une sujétion trop stricte, le traversant tout juste assez pour le connaître, dans son vertige et dans son désespoir. Quant à la vie matérielle, elle ne m’avait imposé que des sacrifices à ma mesure ; j’avais pris un métier, celui de médecin, pour m’assurer l’indépendance ; je l’avais exercé huit ans, sans passion, mais avec loyauté. Grâce au dévouement de ma mère, à mon oncle et à mes amis, les ennuis ne me duraient guère ; tout finissait toujours par s’arranger. Je m’étais entraîné à la médiocrité dès mon enfance et je la supportais gaiement. Ajoutez que la Providence m’avait donné une famille sans que j’eusse la peine de la fonder, ma sœur étant restée veuve avec deux fillettes. Tous les ennuis passés s’étaient écoulés sans laisser de trace. Enfin j’avais le refuge de l’Art.
Or, la souffrance vint. En pleine extase florentine, je fus rappelé d’Italie par ma mère alarmée : l’aînée de mes enfants (des enfants de ma sœur), à la suite d’une rougeole, se trouvait en danger de mort. Elle guérit — sans que j’eusse prié pour elle ; mais deux mois après, devant moi, ma mère qui m’aimait plus que tout au monde, ma compagne depuis toujours, se tua dans un accident. — O brutalité de la mort, ô laideur ! Je tiens entre mes bras un corps défiguré et d’où la chaleur se retire. Transport de ma douleur ! Filiale piété ! Je l’ensevelis de mes mains. On fit venir le prêtre et j’assistai aux sacrements, froid, ironique, révolté… Mais vous connaîtrez mon pire blasphème.
A la cérémonie funèbre, presque tous mes amis étaient autour de moi : je vois encore Péguy, le plus différent de nous tous, en prière. Lorsque le prêtre entre ses doigts éleva l’hostie mince et blanche où s’incorporait le Sauveur, moi, le fils, donnant seul l’exemple du scandale, aux côtés de ma mère morte qui n’avait plus recours qu’en Dieu, je tins jusqu’au bout le défi ; je fixai sur l’Eucharistie des yeux qui disaient : « Tu n’es pas. » Et mon cœur ajoutait : « Non ! tu ne peux pas être ! tu ne m’aurais pas pris ce que j’aimais, après l’avoir ainsi meurtri… » Jésus ! Jésus ! Ah ! que n’avez-Vous brûlé mes regards quand je Vous niais face à face ! Pardonnez-moi, mon bon Seigneur ! Je ne pouvais pas concevoir alors, que Vos dons fussent mêlés d’ombre et Votre vin parfois amer. Je n’attendais de Vous que joie et que magnificence. Mes pleurs me voilaient Votre ciel. — Et puis, mon Dieu : Vous le savez, je ne Vous aurais pas nié, si je n’avais été si près de croire. A la profondeur de ma chute, Vous jugez de quelle hauteur je retombais.
Adieu donc, le rêve des anges au paradis bleu et doré du bienheureux frère Angélique ! Littérature que tout cela. L’arche frêle du pont jeté sur l’espace s’était rompue : je redevenais l’esclave du sol. Esclavage cent fois plus lourd et plus aride, il comportait à présent la douleur.
— Notre Seigneur, soyez-en sûr, fut moins scandalisé de votre défi que vous-même. C’était le geste de colère d’un enfant trop gâté et qui ramène tout à soi. Vous étiez orgueilleux, vous étiez égoïste. Car, en fait, vous abandonniez votre mère à un néant total dont votre amour eût dû frémir. Acceptiez-vous de l’avoir perdue toute entière ? Votre devoir n’était-il pas plutôt de réserver pour elle au delà de ce monde une chance d’éternité ?
— Expliquez comme vous pourrez la contradiction de mon cœur et de ma pensée. Même en niant son Dieu, je continuais de croire en elle cependant…
— C’est donc que le chemin qui mène à la patrie céleste ne vous était pas tout à fait fermé ?
— Il se peut bien. En tout cas, mon esprit rebelle évita de donner une solution au problème de l’autre vie que le fait posait devant lui et je me retrouvai pareil : un composé paradoxal de tendances mal accordées, s’efforçant d’accomplir leur unité dans l’Art[8]. Je revis Florence sans déception. Je visitai Rome et la Grèce. Je revenais d’Athènes quand la guerre éclata. A dater de la fin juillet, n’y en eut plus que pour la patrie. Impossible d’errer ! Le Français le plus tiède avait perdu le droit de disposer de lui.
[8] Cet exposé, écrit dans la ferveur, paraîtra sans doute sommaire. Je brûle ce que j’ai adoré. La question esthétique sera plus posément et largement traitée dans un volume spécial.
CHAPITRE III
Dans une ambulance du Nord. La menace de Charleroi. Premier contact avec la guerre : une nuit d’alerte. Comment je me tiendrais en face de la mort. A Paris au temps de la Marne. La procession des reliques de sainte Geneviève. Je vais au front.
Vous ai-je dit que j’avais eu une enfance assez maladive et que j’en avais conservé certaine débilité de corps ? Sans que j’y fusse pour rien, je vous le jure, le conseil de revision de ma classe m’avait exempté du service. Au 2 août 1914, quel regret ! quelle confusion ! Quand je veux m’engager, on me répond « qu’on n’acceptera pas d’engagement avant des semaines » !
C’est donc comme médecin de la Croix-Rouge, dans une petite ambulance du Nord, que je prends contact dès les premiers jours avec la nouvelle réalité. N’attendez pas de moi que j’entreprenne la peinture des jours d’attente, d’angoisse et de retraite qui précédèrent et qui suivirent Charleroi. Je ne veux vous parler que de ma toute dernière nuit : seule elle a trait à l’ordre de choses qui nous occupe. Cette nuit-là, j’ai vu venir sur moi un danger grave et je me suis levé en hâte pour recevoir ce qui pouvait être la mort.
Depuis cinq ou six jours, la canonnade d’abord indistincte ne cessait guère de hausser le ton. Nous étions suspendus au roulement mystérieux et nous tâchions d’en interpréter le langage. Ah ! les silences ! Ah ! les reprises ! Avance-t-on ? recule-t-on ? Le 22, les troupes anglaises sont parties précipitamment du côté de Mons. Des renforts d’artillerie française montent et montent. Le 23, un avion ennemi est signalé ; un des nôtres survient, qui le démonte. Le communiqué du repli est le dernier que nous lisions dans le journal de Lille et nous voici coupés du monde. Le soir, une auto venant de Namur, qui fait son plein d’essence sur la place, nous donne l’alarme : des gens hagards qui ne savent que s’écrier : « Ils sont trop, ils sont trop ! Vous ne pouvez rien, pauvres Français ! » Alors nous sommes submergés par le flot d’un peuple en exode : les hautes charrettes flamandes à quatre roues, portant plusieurs rangées de chaises où sont tassées des paysannes, qui ont mis leur plus beau chapeau ; les voitures à bras chargées d’objets hétéroclites : la chaîne lamentable de ceux qui vont à pied. Ils ont fui devant le canon et l’incendie, devant les atrocités des Barbares, dont ils ont la preuve saignante sur eux ; ils ne savent ce qu’ils emportent, ni pourquoi ils l’ont emporté. Nous voyons les petits qui pleurent, la mère qui pousse une voiture d’enfant depuis trois jours, le vieillard impotent qu’on soutient de chaque côté sous les aisselles et qui a fait ainsi tout le chemin, ceux qui sont malades, ceux qui sont blessés, ceux qui ont perdu la raison… Comment échapper à leur épouvante ? Demain, ce sera l’armée en retraite. J’apprends de source sûre que le receveur des postes du bourg voisin a reçu l’ordre de partir et de mettre à l’abri la caisse. C’est bien. Je rentre me coucher. Dans l’ambulance isolée du village, en lisière de la forêt, j’occupe une petite chambre, au-dessus de la salle unique où mes blessés et mes malades seront veillés par deux vieilles femmes du pays. O souvenirs !
Une belle et chaude nuit d’août. J’ai laissé ma fenêtre ouverte : ce n’est pas pour jouir du balancement des feuillages, ni du chant inlassable des rossignols qui peuplent la forêt : c’est pour entendre le canon, pour ne pas cesser de l’entendre. Jamais il n’a tonné si fort, ni d’une voix si proche. C’est tout juste, sans doute, si nous en sommes hors d’atteinte… et puis, la nuit agrandit tout. Dans sa caisse de résonance terrible, le moindre bruit fait mal. Mon oreille tendue n’en laisse pas perdre une vibration. Vers la mi-nuit, sous la voix obsédante qui ne s’interrompt plus, soudain une fusillade crépite, et quelle fusillade pour l’angoisse de l’insomnieux ! C’est, au plus loin, dans le village ! Une énorme rumeur de cris se déchaîne bientôt, comme un torrent qui tombe dans un gouffre ; des notes plus perçantes la déchirent et, couvrant le tout d’un appel sinistre, un battement sonore : le tocsin. Sont-ils déjà dans le village ? Si cela est, ils peuvent être dans quelques instants ici-même — et je suis seul pour faire face avec mes soldats désarmés… Mon imagination me représente tout le possible ; et le pire nécessairement : les uhlans en patrouille poussant la grille, se ruant dans la salle que protègent notre fanion et la croix-rouge de ma manche, et se livrant, en dépit de tous les contrats, pour le plaisir et la terreur, à telle extrémité sanglante, de celles dont la Belgique a été déjà le théâtre, nous le savons et c’est un fait. Je dois donc être prêt à tout le possible et au pire. Je saute de mon lit, je m’habille, je passe mon brassard et descends rassurer les vieilles, ainsi que mes malades qui s’éveillent et parlent déjà de saisir leur fusil. Je les retiens et j’attends, auprès de la porte. Un galop sur la route, des pas et la grille qui grince… — Oh ! j’en puis rire maintenant, puisque rien n’est venu, que c’était une fausse alerte, l’attaque d’un petit poste dans un village assez lointain. La seule chose qui importe pour nous, c’est que j’aie cru à la réalité de l’aventure que me faisait envisager comme imminente l’illusion de mon cœur craintif. Si ridicule que cela paraisse, cette nuit-là, je le répète, j’ai attendu venir la mort. Cette nuit-là, je me suis vu dans la situation du condamné qui n’a plus qu’un instant à vivre et je me demande avec vous : comment mon âme d’incrédule, promise dans l’avenir à Dieu, s’est-elle comportée alors ? Vous l’avouerais-je ! En incrédule. J’ai ressenti certain regret… A peine ai-je songé à mes parents. Mais je puis l’affirmer, pas le plus petit coin du voile qui nous cache Dieu et l’éternité ne s’est soulevé devant moi. Pas l’ombre d’une pensée religieuse, qu’elle fût de crainte ou d’espoir, n’est descendue dans mon cerveau. Je me disais : ça y est ! et n’avais qu’un souci, avant d’entrer dans le néant : celui de « me tenir bien » jusqu’au bout. Souci de vanité et, si je puis dire, esthétique. Je ruminais ce que j’allais avoir à leur répondre, je composais mon visage et mon attitude et pour le reste, du haut en bas de l’âme, je tremblais. De quoi ? Simplement de quitter la vie, cette vie-ci, la seule avec laquelle j’eusse à compter. J’oubliai sur-le-champ mon appétence d’infini et la spiritualité dont je nourrissais mes poèmes. J’oubliai que ma mère m’avait précédée au tombeau et que je n’avais pas perdu l’espoir d’une rencontre… — La nuit fut longue. Puis l’aurore parut. Les convois de l’armée française en retraite roulaient interminablement. Le soir, nous descendions la même route. — Le village ne fut attaqué et incendié que la nuit suivante : mais il le fut.
Par de nombreuses transes et traverses, je ramenai à Paris mon espoir. Oui, mon espoir ! Ma foi en la patrie n’avait pas un instant fléchi. Si néanmoins la ville souveraine devait être violée, je serais ici pour l’épreuve. C’est ainsi qu’au temps de la Marne, je me trouvai un dimanche, l’après-midi, sur le parvis de Notre-Dame, plein d’une énorme foule noire. La châsse précieuse de sainte Geneviève, notre palladium, et les reliques de nos saints allaient sortir du porche et, sans passer la grille, processionner devant le peuple chrétien. J’étais prêt à participer à la communion de l’instance et de la supplique, dans un esprit purement national… Ce fut très beau. Suivant les bannières de soie brodée, les reliquaires et les figures d’or couronnées ou mitrées s’avançaient hors du gouffre d’ombre, où scintillaient les cierges et les sombres saphirs, les sombres grenats d’un vitrail. Rois et saints, ils apparaissaient dans le grand soleil comme de vivants protecteurs qu’aucune adversité ne change, immobiles, luisants, parfaits : et l’archevêque cardinal Amette, montant sur une petite chaire adossée au portail, harangua et bénit la foule. Avec sa franche et solide figure, digne de tenter le ciseau d’un maître ouvrier des vieux âges, il ressemblait à ces images de métal. Quelle grandeur ! quelle certitude ! On sentait vingt siècles derrière lui. Il s’appuyait sur le rocher. Alors la foule émue, d’une seule voix déchirante, répéta le cri de : « Vive la France ! » Moi avec elle. « Vive la France chrétienne ! » Et je ne croyais pas. Mais j’étais une goutte d’eau dans la masse dont la vague me soulevait. De toutes parts alors, les cantiques montèrent :
Nous voulons Dieu, c’est notre Père
. . . . . . . . . . . . .
Sauvez, sauvez la France
Au nom du Sacré-Cœur !
et, tout contre moi, un monsieur bien mis s’écria à tue-tête dans mes oreilles : « Vive saint Michel, protecteur de la France ! Vive sainte Geneviève, patronne de Paris ! Vive la bienheureuse Jeanne d’Arc ! » En un instant, le charme fut rompu. Je me sentis distinct des autres, séparé d’eux par les rites, par les formules, par les cadres même de leur dévotion et, si mon cœur priait, soudain il n’eut plus en lui de prière. — On sait comment la France fut sauvée : je n’en remerciai pas le Seigneur[9].
[9] Ici se place la mort glorieuse de Péguy : des regrets, oui ! mais surtout de l’envie.
Le spectacle indiscontinu de la souffrance et de la mort, auquel j’assistai chaque jour, à l’ambulance militaire où je pris bientôt du service, ne modifia aucunement les dispositions de mon esprit. Et tel je partis pour le front vers les derniers jours de décembre, dans un groupe d’artillerie, en qualité d’aide-major. Cette première épreuve avait été sans bénéfice.
CHAPITRE IV
Mes raisons de partir. A Nieuport-Bains, dans un groupe d’artillerie. Les joies du mess. Les risques. La mer, la dune, les obus. Le plus beau des mois de janvier. Prière supposée du panthéiste.
Pourquoi j’allais au front, quand je pouvais n’y pas aller et peut-être rendre à l’arrière plus de services ? Par curiosité. Par vanité aussi, je pense : pour pouvoir dire : « J’y étais ! » Il y a un peu plus : je voulais en quelque façon partager les risques des autres, de tout ce peuple, de tous ces jeunes gens dont je me sentais solidaire et qui, dès le premier moment, ne faisaient plus qu’un sang, qu’une chair, qu’une âme avec moi. Et puis, comment ne pas participer à une guerre que j’avais saluée comme la délivrance trop attendue de notre française fierté et dans laquelle je sentais latent, avec l’accomplissement des hautes destinées de la patrie, l’accomplissement de mon propre destin ? Depuis le début, en effet, je ne vivais de cœur que dans et par et pour la guerre. J’avais « tout placé » sur la guerre. M’y voici donc. Mais n’allez pas surfaire mon courage ! Je suis plutôt poltron. Je perds tout mon sang-froid dans le danger et je souffre plus que quiconque de la moindre menace de violence suspendue au-dessus de moi. Je ne partais pas de gaîté de cœur, mais malgré moi, poussé par une force intime qui ne me demandait pas mon avis ; elle ne me cachait pas que j’en aurais peut-être du regret et que là-bas je ferais sans doute piteuse mine : je partais cependant.
Combien j’attristais ma famille ! mon oncle, ma sœur et mes petites nièces. Sur le quai de la gare, ce fut une explosion de larmes : moi — d’ordinaire trop sensible — je n’en trouvais pas une, indifférent et comme possédé. Avant de partir, ma sœur me remit une photographie des deux enfants ; par une pieuse rouerie, elle y avait suspendu la pauvre médaille que j’avais achetée pour elle devant l’église inférieure d’Assise, à mon second voyage d’Italie, et qu’elle avait sans doute fait bénir : le portrait ferait passer le fétiche, je porterais l’un et l’autre sur moi. Elle voyait juste. Et tant qu’à être protégé, elle devinait que, dans mon cœur, j’accepterais plus aisément de l’être par l’image du « Poverello », que Florence m’avait appris à aimer.
C’est avec un jeune officier du vingtième corps que je fais le voyage jusqu’à Dunkerque. Il a déjà été deux fois blessé, mais il a confiance, ajoute-t-il : il croit. Il me plaisait ; je n’ai pas retenu son nom ; son gai regard sourit-il encore à la vie ? Ils sont un certain nombre ainsi, officiers ou soldats, qui marchaient à la mort et dont j’ai capté au passage le vivant souvenir : ma nouvelle famille qui ne cessera de s’accroître. Des avions bombardent Dunkerque quand j’y passe. La gare de Furnes, où je débarque, vient d’« encaisser » de gros obus. J’entre dans le front de Belgique en longeant le canal, par une matinée superbe ; l’avant-veille encore à Paris, je me trouve sans transition dans le grenier-observatoire d’un grand hôtel de Nieuport-Bains, sur le bord de l’Yser, en face de la grande dune et des Boches. Il n’y a pas à se le dissimuler : la guerre impitoyable est tout autour de nous.
Si Dieu me le permet, je peindrai un jour en détail mes camarades et leur vie guerrière. Nulle part celle-ci ne me parut plus capiteuse que dans la villa S… où l’on fêtait, quand j’arrivai, le nouvel an. Une sorte d’entrain généreux, de crânerie inconsciente et de gaîté fouettée par le péril, régnait autour de notre table. Auprès du commandant, d’un ou deux capitaines d’un certain âge, on ne comptait guère que des enfants. Tous, du moins, paraissaient si jeunes ! Il y avait du foie gras, du champagne, des gâteaux et un phonographe, qui, tout le long de nos repas, nous déroulait son répertoire : musique facile, chansonnettes et tyroliennes, mauvais airs d’opéra, solis de xylophone, et la Patrouille Turque qui avait la faveur de tous. Eh bien ! cela n’était point laid ici, parmi tous ces jeunes gens braves, qui ne s’étonnaient pas de vivre, comme s’ils eussent été aux bains de mer, en avant même de leurs batteries, sans aucun abri efficace et sous le feu constant de l’ennemi, dont les obus de 150 encadraient les villas qu’on voyait crouler une à une. La sonnerie du téléphone grinçait parmi les rires sans interrompre le concert ; tombant qui sur la plage, qui sur la rue, les grosses marmites ébranlaient la maison ; un lieutenant, une semaine auparavant, avait été tué par un éclat presque à ma place. Qui s’en fût douté à les voir ? Aucun d’eux n’avait-il de vie intérieure ? Je ne songeai pas, je l’avoue, à me le demander. Celui-ci rentrait des tranchées, celui-là de l’observatoire, cet autre venait de poser une ligne sous le bombardement, impatients d’y retourner. Ils étaient charmants, sympathiques, ils faisaient simplement d’admirables choses. Comment ne pas se mettre au ton de leur folie ? Fervent de la vie et de l’homme, jamais pareille intensité de vie, jamais pareille allégresse de l’homme ne s’étaient révélées à moi. Ah ! que Dieu était loin ! Mais qui pensait à Dieu ?
Je passais vite dans la rue dangereuse, en essayant de ne pas trop tendre le dos. J’allais aux batteries de la dune, au pont Joffre. Le long du bois triangulaire, sous une averse de petits obus, je gagnai un jour Nieuport-Ville et autour de l’église toute béante, je fis connaissance avec les 210. Chaque nuit, dans ma chambre située au second étage, je me confiais à mon lit — car nous avions des lits — au bon hasard, sans doute aussi à Vous, Seigneur, mais je ne m’en rendais pas compte… pour gagner le matin dans un sommeil tranquille, sous mon toit, épargné à tort : il abritait tant de péchés dans l’illusion d’une bonne conscience ! Parfois l’écroulement d’un mur voisin me réveillait ; puis je rentrais dans l’ingénu sommeil.
Premiers obus qui vous cherchent — et qui vous manquent. On ne mesure pas encore tout le danger. L’âme est cependant en état d’alerte. Mais le poète ne veut rien laisser perdre et son maître souci dans une aventure nouvelle qu’il doit subir passivement, consiste à bien ouvrir ses yeux et ses oreilles pour enregistrer au complet l’aspect imprévu du dehors et les sentiments qui lui naissent, intarissablement…
J’ai vu bien des coins du front depuis lors, mais jamais d’aussi beau. La mer du Nord et la dune saharienne ; toute mon Algérie qui me revient : Biskra, Tolga, El Oued Souf. Les plis voluptueux du sable, qui est blond, blanc et rose, avec des ombres bleues, des ombres vertes et un perpétuel mouvement. Le vent l’arrondit, le ratisse, le fait fuser au bord des crêtes et couler dans les fonds ; il le soulève en trombes aveuglantes ; il l’abandonne au givre qui le veloute et au soleil qui le vêt de scintillements. Il n’y manquait même pas les bons petits ânes, ni les Arbis drapés de peu : le secteur de la dune était tenu par le …e tirailleurs. Parfois les goumiers marocains caracolaient sur le rivage. Et la mer impressionnable, qui n’était pas celle d’Alger, prolongeait l’horizon : elle avait toutes les couleurs. Ajoutez à cela la musique des trajectoires ; le vieux 90 nous sonnant dans le dos comme une cloche, moins pleinement pourtant que le 150 de Westende, notre ennemi juré, que l’on surnommait Caroline, et qui avertissait trop tard ; les 155 du polder ; la meute aboyante des 75 qui donnaient toute la journée, tissant au-dessus de la dune une sorte de velum sonore, nous tressant un berceau de feuillage chantant — chant de la soie caressée, chant d’abeilles — où l’on se sentait à l’abri ; le sifflement de flûte, le piaulement d’oiseau des arrivées : le coup de grosse caisse des éclatements… Et je ne parle pas des feux d’artifice multicolores… Pour celui qui a cultivé ses sens plus que sa pensée — c’est le cas de tous les artistes d’aujourd’hui — vous pouvez juger de la fête. Elle étouffe, annihile les vilains détails, les incidents fâcheux, même la souillure du sang sur les linges et la destruction des œuvres de paix. Il faut dire que l’artillerie de l’ennemi n’avait à détruire en ce lieu qu’un luxe horrible, que des édifices sans goût et de sotte vanité. Il faut dire que tout d’abord elle n’atteignit que nos canons, sans faire de victimes parmi nos hommes. Oui ! notre vie toujours était en question, mais toujours parvenait à s’échapper entre les mailles. Enfin, nous avions le pied sec et nous jouissions d’un radieux mois de janvier.
Lorsque je regarde derrière moi, j’ai de la peine à concevoir l’aveuglement d’un tel vertige. Il devait comporter je ne sais quelle aspiration panthéiste exaltée par l’événement. Si j’avais été tenté de prier, moi païen, prévoyant la conversion de mon âme, quelle eût donc été ma prière ? A peu près celle-ci :
« Seigneur, en qui je ne crois pas, pourquoi avez-vous fait si beau le monde ? Pourquoi nous avez-vous faits si avides, si aptes, si joyeux et si glorieux devant lui ?… Voici peut-être le temps de ma mort et je n’ai d’yeux que pour la terre. Chaque instant que je vis me promet de ne vivre plus. Et je le sais et j’oriente tout mon être vers la vie et non vers la mort. Jamais la vie ne me parut si bonne, quand je la sentais longue, profonde et sûre sous mes pas.
« Seigneur, je ne m’explique pas ma joie. C’est l’hiver, c’est la guerre. Mais non, la vie ne fait que sommeiller. O moment entre le sommeil et l’éveil où la germination se décide ! Le monde n’est pas à sa fin, il recommence ! et mon amour s’en veut rassasier. J’ouvre mes yeux et tous mes sens… j’entonne une louange enthousiaste pour ce qui ne m’est plus de rien, si je le quitte, hélas !… et j’adore ce trop beau jour, sur quoi il ne m’est plus permis de rien construire. Je ne songe pas à demain, à la ténèbre qui m’attend. Je me donne au plaisir qui va m’être repris, au monde dont le glas se fait entendre. Et plus je sens l’un et l’autre précaires, provisoires et condamnés, plus je m’entête à les étreindre, moins j’aspire à les remplacer. L’instant me comble et me transporte. Je veux m’anéantir en lui.
« Seigneur ! pour me faire une âme si assurée au milieu du pire danger, n’est-ce pas que la splendeur de ce jour déjà me répond de la vôtre ? — et mon âme déjà ne vous a-t-elle pas rejoint ? »
Confusion de sentiments, me dira-t-on ; c’est bien possible. Mais j’essaie d’expliquer mon cas.
CHAPITRE V
L’ami de mon ami : Lieutenant de vaisseau Dupouey. Une offensive en vue. Les fusiliers-marins sont là. 28 janvier, attaque de la Grande Dune. Dans un grenier-observatoire : le paysage, le concert. Apparition de Dupouey. Son portrait, ses mots. Notre promenade. Ses « Jean le Gouin ». L’assaut.
Mon ami André G… m’avait dit avant mon départ : « Puisque tu vas sur le front de Belgique, tâche donc de trouver Dupouey. Il a quitté Cattaro pour Dixmude. Lis plutôt. » La carte postale, d’un tour héroïque, me parut émouvante, même à voir. A tout hasard, je pris l’adresse : Lieutenant de vaisseau Pierre Dupouey, 1er régiment de marins, 3e bataillon, 12e compagnie[10]. Qui était Dupouey ? Je savais de lui peu de chose. Qu’il avait recherché André après la lecture d’un de ses livres. Qu’ils s’étaient liés d’amitié. Qu’il aimait ce que nous aimions, les pays lointains, le désert, la poésie et l’aventure. Qu’il me plairait. Mais jamais le hasard ne l’avait placé sur ma route ; jamais, même par lettre, nous n’avions échangé un mot. Il avait lu quelques-uns de mes vers, et, ami d’un très cher ami, j’aurais été heureux de le connaître. L’occasion avait tardé dix ans. Avait-il fallu cette guerre pour qu’à la fin elle se présentât ! — Mais non ! les fusiliers-marins ne se trouvaient pas à Nieuport.
[10] Ce récit était achevé quand je pus lire la préface écrite par André G… pour la correspondance de Dupouey ; il y a fait entrer de longs extraits des lettres que je lui adressais du front à la suite de mes rencontres avec son ami. Les mêmes faits y sont narrés, mais tout chauds et d’enthousiasme. Les deux versions, qui concordent, ne feront cependant pas double emploi.
Vers la mi-janvier on commença à parler d’une attaque. En novembre on avait manqué la première, et nos territoriaux, lancés bravement sur Westende, s’étaient fait hacher et noyer, l’ennemi les ayant rejetés jusqu’à l’Yser. En décembre, nos alpins, reprenant l’opération, avec des objectifs moins lointains et moins vastes, nettoyaient proprement la rive droite du canal et enlevaient une partie de la « Grande Dune », position dominante dont les Boches, hélas ! surent conserver les contre-pentes et le sommet. Depuis lors on démolissait à coups de 75 les ouvrages précaires que la patience inlassable de l’ennemi édifiait dans une matière friable. Quand on avait bien travaillé tout le long du jour — je vois dans son grenier le commandant Doigneau, l’œil sans cesse fixé à la lunette de marine — on s’apercevait au matin que les boucliers de métal, les sacs à terre, les créneaux qu’on avait fait danser la veille, se retrouvaient en place, intacts — et, que voulez-vous ? on recommençait. Le général de M… décida d’en finir ; on avalerait le morceau ; s’il n’était pas trop dur, on pousserait plus loin. Qui sait ? On irait peut-être à Ostende. Ostende, port visible de nos espoirs, dont la jetée, la digue et la masse cubique se profilaient sur l’horizon. L’attaque serait menée par le régiment mixte de tirailleurs et de zouaves sur la plage, sur le polder et sur la dune. Dans l’émotion de la nouvelle, j’appris en même temps que nos chers fusiliers-marins devaient exploiter le succès.
Tous ces soirs-là nos plaisirs enfantins[11] autour de la table du mess cédaient le pas à une agitation plus grave. Les « notes » suivaient les « notes ». On mandait les sous-officiers, les téléphonistes, les éclaireurs : on réglait les signaux de convention qui devaient nous relier avec l’infanterie : un feu de paille, à telle heure bien précisée, déclencherait l’assaut et commanderait l’allongement de notre tir ; ah ! parmi nos poilus, c’était à qui « craquerait » l’allumette ! Je songe à la lecture à haute voix du plan d’attaque dans un silence recueilli. Il s’agissait vraiment de vivre un drame, dont on connaissait le scénario, dont on tenait les ficelles entre ses doigts. Cependant dans l’obscurité de la rue, passait un moutonnement de relève… Les fusiliers-marins peut-être, qui devaient prendre les tranchées un ou deux jours avant le choc ? Quand j’allais voir, ils avaient toujours disparu…
[11] Pour vous donner idée de l’ingénuité de nos jeux, sachez que nous nous amusions comme des fous à faire tourner sur la table, avec aiguillages, déraillements, rencontres de trains et ce qui s’ensuit, deux chemins de fer mécaniques.
Le premier que je rencontrai sur la chaussée de pavés et de sable qui conduisait à Oost-Dunkerque, près du camp pittoresque des tirailleurs, ce fut un petit gars breton traînant la jambe. Il était de son régiment, il était de son bataillon. « Est-ce que tu connais le capitaine Dupouey ? — Je crois bien, c’est mon capitaine. » Je fis un bout de chemin avec lui. J’appris que l’ami inconnu était depuis la veille aux tranchées de la plage et qu’il y resterait jusqu’au lendemain soir. « Il va bien ? — Non ! il est beaucoup changé ; je crois qu’il doit être malade. Il ne veut pas le dire, mais nous, ses hommes, nous le voyons. » C’est tout ce que je pus tirer du « camarade ». — Arrêtons-nous. Nous sommes le 25 janvier. Le soleil illumine sans se montrer le plafond transparent des blancs nuages ; tout est doucement gris, l’eau et le sable ; les chevelus d’herbe éparse aigrement verts et la bruyère toute noire. Dupouey n’est pas loin d’ici et je sais déjà que ses hommes ont pour lui de l’affection. Irai-je le surprendre dans son trou de sable ? N’est-ce pas indiscret, la veille d’un assaut ? Non, je fais porter un mot, j’attendrai. A la relève du 26, je le manque encore ; je me morfonds d’impatience, quand sa réponse me parvient.
Coxyde, le 27 janvier 1915.
« Monsieur,
« Si un lieutenant d’artillerie ne m’avait pas juré hier que votre ambulance était à Oost-Dunkerque, je n’aurais certainement pas traversé Nieuport sans venir vous serrer la main et prendre des nouvelles de notre cher G… Je me réjouis vivement d’être à quelques heures de vous connaître. De vous aussi, G… m’a si souvent parlé.
« Pouvez-vous réellement venir jusque Coxyde-Bains où nous sommes cantonnés, villa les Ajoncs ? Sinon, mon bataillon devant retourner dans les dunes demain soir, nous ne nous manquerons pas cette fois-ci. Mais cependant nous causerions bien mieux un peu plus loin de leurs marmites et des nôtres et si vous pouvez venir jusqu’ici — ce sera tout bénéfice puisque j’aurai le plaisir de vous voir un jour plus tôt.
« A bientôt donc et très cordialement à vous.
« Dupouey. »
Il peut sembler que je m’arrête à des détails sans importance, en transcrivant un mot de simple cordialité. La seule lettre, songez-y, que je possède écrite de sa plume : comme j’y tiens ! Et puis, elle précise nos distances, notre quant-à-soi réciproque, le ton de nos rapports qui ne deviendront jamais plus intimes — en ce monde du moins — avant d’entrer dans l’« éternel ». L’imminence d’une grande attaque m’interdisait de voler sur-le-champ à cette invite. J’attendrais une fois de plus le passage du bataillon.
Le 28 janvier[12]. Je suis debout dès avant l’aube. Temps assez clair, mer calme. Sur l’étendue blanchâtre, le feu tournant de la bouée et quelques points de lumière intermittents : la flotte doit donner. Je gagne dans la nuit la prétentieuse villa à quatre étages, saccagée et souillée — mais je n’en ai pas de regret ! — dans le toit de laquelle est installé l’observatoire. C’est le no 2. J’y serai seul ou presque. On le réserve pour le cas où le no 1 serait détruit ou bien deviendrait intenable. Derrière une porte qui fut vitrée, imaginez une mansarde basse et sombre ; dans le toit une tabatière ouvrant sur l’horizon marin ; dans le pignon de briques tourné vers l’ennemi, deux meurtrières taillées en long qui laissent passer le regard ; pour tout mobilier, deux chaises de paille, une table de café, un appareil téléphonique ; enfin une grosse lunette de cuivre sur son trépied ; avec cela la chambre est pleine. Nous tâtonnons.
[12] L’opération devait avoir lieu le 27, mais le 26 au soir, sur le pont Joffre, une passerelle de fortune jetée à l’embouchure du canal, le commandant de tirailleurs M… et deux de ses capitaines furent gravement touchés : ils devaient conduire l’attaque. Tout semblait remis sine die. Le lendemain arrivait l’ordre impératif : on attaquerait malgré tout, le 28, à la première heure.
Trop de silence : il pèse ; depuis cinq heures nos canons font les morts : le « génie » a dû sortir des tranchées et cisailler les fils de fer. L’ennemi ne doit pas avoir éventé nos projets. L’attente est longue.
Quand le rideau de la nuit se soulève, on met l’œil à la meurtrière. Un paysage énorme, à perte de vue et tout proche : nous dominons la scène du combat. De gauche à droite : la mer ; les tranchées de la plage où le flot monte ; le labyrinthe chaotique des boyaux et des trous de la Grande Dune, une gigantesque taupinière sur laquelle les hautes maisons de Westende semblent posées comme des « constructions d’enfants » ; à mi-côte, un cheval de frise bouleversé dessine sur le sable blanc une croix noire ; ces petites taches sombres qui bougent à peine, ce sont des tirailleurs tapis : enfin le bas polder qui descend des lisières de Lombaertzyde jusque sur Nieuport-Ville : masures blanches, haies, saules, coupant le « bled » marécageux. Au delà, l’œil s’égare, trop de choses fourmillent, Middelkerque, Ostende, Slype, etc., et tant d’autres crêtes de sable et tant de pointes de clochers, qui sur le pays plat font signe. Irons-nous ? Que va-t-il sortir de ce silence et de ce paysage ?…
Une heure avant l’assaut, l’artillerie prélude. Tumulte encore incohérent, celui de l’orchestre avant l’ouverture, quand chacun accorde son instrument. Le spectateur piétine, s’enivre de bruit et s’impatiente de ne pas voir le chef d’orchestre taper sur le pupitre et lever le bâton. Mais plus le tumulte s’accroît, plus on dirait qu’il tende à l’harmonie. Les trajectoires rasent le toit qui nous abrite ; la mansarde bourdonne comme l’intérieur d’un violon. Tutti ! A ce moment la porte s’ouvre. Le lieutenant Dr… un de mes récents camarades, m’amène un visiteur : c’est Dupouey[13].
[13] Ce fut ainsi, et je n’arrange pas pour les besoins de ma cause, une sorte d’entrée de grand opéra.
La main tendue, la main serrée. Je ne l’attendais pas ici. Il me fait plaisir et il me dérange ; mais le plaisir est le plus fort. Je suis surpris de sa petite taille, mais instantanément il m’en impose, ce petit homme carré, râblé, emmitouflé dans un suroît, la casquette bien enfoncée, ceinturonné de tout un attirail de guerre, la barbe sombre et l’œil profond ; très loup de mer en somme ; tellement différent de celui que j’imaginais ! Je le voyais long, glabre et mince. Ah ! pardon de toucher à la sainte figure ! Je dis la vérité, c’est ainsi qu’elle m’apparut : et décidée, et décisive, mais dans un sens tout imprévu. On ne s’entendait pas dans cette chambre de bonne : « Descendons, me dit Dupouey. Nous causerons mieux dans la rue. Vous me reconduirez jusqu’à mon bataillon ! » Quitte à manquer le premier acte, je le suivis.
L’escalier fastueux n’en finit pas… Sur tous les paliers bâillent et s’ennuient de grandes pièces vides salies de débris et d’ordures, de plâtras, d’excréments. Je ne vois que l’ironie du sourire, non sa pitié, quand Dupouey me montre, gisant devant le péristyle, naufragées, fracassées, le ventre plein de sable, deux horribles potiches ornées de roses en relief : « Quelle consolation ! Quelle revanche ! » Je suis tellement de son avis ; la guerre a l’air tellement faite pour nous venger de la laideur ! Si du moins elle y regardait à deux fois quand elle rencontre une chose belle. Je me suis demandé depuis, si c’était seulement l’artiste qui parlait et non surtout l’ami des pauvres, écœuré de faux luxe et de vain confort.
Il me dit : « J’ai écrit à G… : Il faut que vous voyiez cela ! Si vous n’avez pas connu la vie de tranchées, vous n’aurez rien connu ; venez ! Ah ! on enfonce dans la boue ! on se vautre ! on vit sur soi-même ! comme c’est bon ! » Il ajoute : « G… me déçoit. Je ne vois pas qu’il avance ? » Je veux protester. « G… a toujours couru après sa propre jeunesse : il ne veut pas y renoncer. »
La voix est brève, nette ; elle formule sans cesse, en quelques mots frappants, une pensée d’arrière-fond qui va plus loin que la parole. Tantôt le ton du dilettante, tantôt celui du dogmatique : et dans ce cas, raccourcis puissants, échappées soudaines, — nul homme ne m’a paru plus assuré de ce qu’il dit.
Nous remontons sous le chant des marmites la grand’rue de Nieuport-Bains, coupée de démolitions, de cabines de bain entassées, de barricades de pavés et de sable. On dirait que je la découvre avec mon nouveau compagnon. Je croise un capitaine de cavalerie, attaché à l’état-major, qui venait quelquefois rendre visite à notre groupe : un joli Gascon de la vieille France, qui n’a pas peur et qui sait plaisanter ; il va aux tranchées de la dune pour surveiller de près l’exécution de notre plan ; il est drapé dans une toile jaune serin, d’une matière glacée toute luisante ; en guise d’épée ou de canne, il tient une de ces petites bêches munies d’une poignée de bois, telle qu’on en voit aux mains des enfants sur les plages ; celle-ci vient sans doute de la boutique de jouets que nous venons de dépasser et qui n’est plus pour les poupées qu’un champ de mort. Il va très posément, très doucement, mais absorbé. En le désignant à Dupouey, je le salue de ma plus envieuse sympathie : mais il ne me remarque pas.
Nous arrivons ainsi à la hauteur de nos canons, de la chapelle en briques rouges et du malheureux petit cimetière. Déjà nous sortons de Nieuport. « Vous m’emmenez bien loin en arrière ? — Excusez-moi, dit-il, mais je dois rejoindre mes « Jean le Gouin » ; ils sont là en réserve, dans un creux, derrière la route de Groëndyke !… » Tant pis : Je veux le voir au milieu d’eux. Là-bas, dans une vaste cuvette de sable vierge, bien défilés aux vues de l’ennemi, ses « Jean le Gouin », comme il dit, vont et viennent, fument, bavardent, se reposent, sous la calotte à pompon rouge et dans la capote du fantassin. Pour les mieux regarder, nous nous asseyons sur la pente, derrière un buisson épineux et noir qui bourgeonne déjà. Des Provençaux, des Bretons, des Parisiens ; le teint et l’accent nous renseignent vite. Tous jeunes et quelques-uns invraisemblablement. Nous ne les gênons pas. Mais que leur jeunesse est troublante dans le moment qu’on la jette au combat ! O moment de repos unique ; douceur du sable qui se modèle au corps. Déjà nous ne songions plus à parler, à peine ayant fait connaissance. « Est-ce beau cette préparation d’artillerie ! » murmure Dupouey. Elle avait atteint à son comble : la flotte au large ; un peu partout les grosses pièces ; devant nous, l’innombrable chant des 75 ; derrière nous, tirant à fleur de dune, le pètement du bonhomme 90, qui achevait de nous casser la tête, pour que l’ivresse y entrât mieux. Le ciel s’était tellement dépouillé, le soleil ruisselait avec une telle magnificence qu’on eût dit que c’était lui-même qui chantât ; ce tonnerre guerrier, c’était le son de sa lumière. En vérité, on n’aurait pas de peine à vaincre. « La grande dune, ils n’ont qu’à y sauter, elle est à eux ! » Le bataillon de marins attendrait ici, pour aller occuper les secondes lignes et si ça marchait, pousser de l’avant. « Nous irons peut-être à Ostende ! » Il ne doute de rien, le capitaine Dupouey ; la mort est là et il caresse la victoire !
Je serais bien resté avec lui, avec eux ; mais le spectacle de l’assaut m’attire. Je les quitte à regret et je regagne mon grenier. De tant d’émotions héroïques et sensuelles, quelle est la principale ? On ne sait plus. On se laisse porter…
Entre la mer des eaux et la mer des sons, comme suspendu, j’ai vu par la petite fente, après deux terribles rafales qui faisaient l’enfer sur la dune — fumées de partout jaillissantes, geysers de sable, projection sauvage de débris — les tirailleurs et les zouaves, baïonnette au canon, bondir et se perdre dans un nuage. J’en ai vu cinq ou six, au moment de passer la crête, conduits par un héros sans armes qui les appelait et qui les pressait… J’ai vu la riposte ennemie qui s’étendait jusqu’au polder, posant partout d’énormes ballons de fumée qui étaient roux, blancs, jaunes, noirs… J’ai vu déboucher pour la contre-attaque la file grisâtre des Boches, balançant le fusil au bout du bras ; avant de se risquer à découvert, ils hésitaient, reculaient, puis sautaient le pas. J’ai vu quelques tranchées se regarnir, des combattants par un couloir de sable refluer au point de départ ; l’un d’eux, blessé, soutenait son bras gauche : il contait son histoire à tout venant. J’ai vu clairement, sans comprendre. Et quand je suis descendu aux nouvelles, que de blessés rentraient par le boyau du pont, portant aussi leur bras, tirant leur jambe ou ramenés sur des brancards ! Mais déjà les fusiliers de Dupouey se dirigeaient vers l’Yser en colonne ; ils vous souriaient au passage. Un obus éclata sur la cour de notre villa, vers midi.
Ne croyez pas que je dévie. Le principal personnage est en scène et rien de ce qui le regarde ne doit passer inaperçu. Sans s’en douter il a charge d’âme : la mienne ; je me peins à côté de lui. Notez qu’il ne devra y avoir entre nous aucun fait décisif, aucune conversation capitale, avant son sacrifice à Dieu. Nous causerons, nous ignorant l’un l’autre, et continuerons de nous ignorer.
L’attaque n’a point réussi, ou bien n’a-t-on pas su exploiter l’avantage ? En tout cas les marins ne sont pas entrés dans l’action. J’ai le dessein d’aller déjeuner avec notre ami dans trois jours, c’est-à-dire le prochain dimanche, à son cantonnement de coxyde.
CHAPITRE VI
Notre déception. Nos morts. La journée de Coxyde-Plage. Dupouey me parle de l’attaque. Son fils. Ses « Jean le Gouin » dans la villa. Un mot sublime du lieutenant Illiou. Prestige de Dupouey ; son mystère. Deux hommes tués dans notre cour. « Voici l’homme ». Nous quittons Nieuport-Bains pour Wulpen et pour Ramscapelle. Au jour le jour ; la messe chez les Belges. Notre troisième et dernière rencontre. Histoire d’une patrouille. A Furnes. Le goût immodéré de Dupouey pour les ruines. Nous nous quittons.
Cependant, notre échec m’a laissé de troubles pensées. Je n’ai pas appris sans émotion que le capitaine de Junillac, « le capitaine à la petite bêche », était tombé dans le combat, victime de son enthousiasme. Il n’était pas là pour combattre ; il n’a pu se tenir au moment de l’assaut ; c’est lui que j’ai vu sur la crête : il n’est pas mort mais peu s’en faut. Nous avons perdu, nous, un de nos hommes, d’un éclat en plein cœur ; on l’a placé sous notre toit, dans une petite pièce de derrière. Avant de me coucher, j’ai voulu poser sur son corps un regard et une pensée. Je lis sur mon carnet à cette date : « Jamais je n’ai tant pensé à la mort — pas à la mienne. » Au fait, qu’avais-je risqué de plus en ce grand jour ? Je passe sur les jours qui suivent, sur les récits horribles et contradictoires des survivants, sur l’enterrement de deux officiers de dragons qui eut lieu à ma porte, et auquel j’assistai de près[14]. Et j’arrive au dimanche 31 janvier, à notre journée de Coxyde-Plage.
[14] Le …e régiment de dragons (démonté) tenait les tranchées de deuxième ligne. Au moment de l’absoute, arrosage de 77 et de marmites ; les officiers firent se garer leurs hommes, mais restèrent nu-tête auprès de l’aumônier.
Parmi les villas désastreuses, celles-ci tout à fait intactes, plantées dans tous les sens et gâtant sans recours un beau paysage mouvementé de dunes chauves, Dupouey avait choisi pour cantonner la plus modeste. Sur la digue, face à la mer, une salle à manger large comme la main et une cuisine. Quand j’entre, un enfant balaie le couloir ; il salue d’un clignement d’œil, à la mode de son pays : c’est un petit « réfugié » belge ; ses parents et ses sœurs tiennent la maison. Dépouillé de ses vêtements de combat, en veste courte, Dupouey m’apparaît plus frêle, plus fin ; ses mains sont longues, blanches et belles, avec une bague et un anneau d’or. Il me présente à son second, un lieutenant blond qui a bon sourire et dont les yeux sont toujours suspendus au regard de son capitaine ; il me présente aussi son « quartier-maître », un rude marin sympathique, l’image même de la fidélité ; un jeune mousse rose et balourd fait le service. Familiarité et obéissance. Une famille d’hommes où je me sens intrus. Autour de deux petites tables accolées on s’assied comme on peut, genou contre genou. Dupouey a reçu un colis de Bretagne auquel on fait honneur : du beurre frais, un pâté de sardines au beurre et des dattes. Avec un bifteck un peu dur et des petits pois, c’est parfait. Au dessert, on boit le « tafia » que fournit le ravitaillement. « J’aime ce rhum jeune qui sent la canne », dit mon hôte. Causerie à bâtons rompus dont l’attaque fait tous les frais. Il en parle sans déception : oublie-t-il ses illusions de la veille ? ou est-il si docile à l’imprévisible destin qui a changé nos joies en peines ? Il voit de haut sans doute ; l’artiste, le blasé, le dilettante (je ne disais pas le chrétien) remonte déjà dans sa tour. Il s’est porté au moment de l’assaut auprès du commandant Jacquot dont les tirailleurs attaquaient. Je l’ai vu un jour dans sa cave, ce vieux colonial à la barbe de fleuve ; sous la voûte éclairée par une lampe fumeuse, il était installé au centre d’une longue table : un superbe spahi drapé auprès de lui, le drapeau déployé au mur, il commandait. Lui qui connaissait le terrain, il considérait, paraît-il, cette attaque comme une folie. Dupouey le montre au téléphone, recevant d’instant en instant les bonnes et mauvaises nouvelles, réclamant des renforts qu’on lui refusait ; la mort dans l’âme, ordonnant de tenir ; enfin, prenant sur lui de faire replier ses hommes. Il a pleuré « ses pauvres tirailleurs ».
« Et de Junillac ? — Il est mort. » O détresse ! Autre tableau, autre récit. Un capitaine de cuirassiers[15], « un de ces beaux cavaliers qui ont de la race », accourt dans la « cagna » ; il a été touché en même temps que son chef d’escadron ; il vient pour qu’on le panse, et vite ! Au moment de partir, il ajoute : « Enlevez-moi ça ! j’ai la cervelle du commandant de L… sur le dos, ça me dégoûte ! » Et il retourne au feu. Dupouey est ravi de ce mot ; il le répète… Pour moi, je ne l’entends pas bien. Chez celui qui l’a prononcé, comme chez celui qui l’admire, il règne évidemment un mépris total de la mort physique. O païen que je suis, il me déplaît d’entendre blasphémer le corps ! Et pourtant Dupouey semble aimer cette vie. Quand je lui avoue, bien timidement, que je ne me vois pas, quant à moi, « continuant de vivre après la guerre », que la guerre est pour moi une « fin suffisante » qui me ferme tout l’horizon. « Moi pas, dit-il. Voulez-vous voir mon fils ? » Son fils ! je ne le savais ni marié, ni père ! Il tire de sa poche une photographie : elle représente un gros bébé aux bonnes joues, modelé tout en rond dans une chair de lait, qui veut faire éclater la peau. Il ne s’attendrit pas ; il admire, il est fier. « Comme c’est beau, un visage d’enfant ! » Il le contemple même avec une sorte d’impartialité supérieure, et comme s’il n’était pas le sien. Je m’explique aujourd’hui ce calme : il rend hommage à la création. Mais comme il a peu renoncé à une vie, qu’il risque ici à tout instant !
[15] Je l’ai vu conduire, le bras en écharpe, le deuil de son commandant, sous les obus.
Après le déjeuner nous allons voir nos « Jean le Gouin ». On leur a laissé tout le luxe : ils occupent un grand chalet, propriété d’un célèbre ténor. Dans le salon du bas est un piano à queue avec quelques partitions oubliées. « Mettez-vous là ! jouez-moi du Chopin ! » Je m’excuse. Sur le palier, nous rencontrons un petit marin, un vrai gosse, que Dupouey saisit par le menton : « Voilà le plus beau de tous ! me dit-il. Ah ! on n’en fait plus comme celui-là ! » L’enfant, tout honteux, rit et se dégage. « A-t-il un joli regard, cet enfant ! » Il continue : « J’avais un petit ordonnance. Il s’appelait Simon… Il est tombé dans mes bras à Steentstraete ; je l’aimais bien[16]. » Dans les chambres du haut, d’un modern style atténué, les « Jean le Gouin » sont assis, couchés ou vautrés, en un négligé pittoresque, sur une litière de paille blonde qui couvre toute l’étendue du parquet. L’un recoud sa vareuse, un autre lit, celui-là griffonne une lettre sur un bidet fermé qui lui sert de pupitre. Leurs yeux demandent s’il faut se mettre au garde à vous. « Ne vous dérangez pas ! » Son pouvoir sur ses hommes est sans limites ; mais sa bonté aime à y renoncer. Pour le moment, leur sans-gêne, bien étalé dans ce cadre cossu, l’amuse. En enjambant quelques dormeurs, il me conduit dans un coin réservé, où sont restées pendues à la muraille des estampes d’Outamaro et d’Hokousaï. Il en caresse les contours flexibles, avec un évident plaisir. Ainsi, son esprit est toujours présent, prompt à bondir sur ce qui s’offre. Il passe d’un sujet à l’autre, comme insoucieux de se décentrer. C’est surtout cette liberté qui me frappe, non la maîtrise de soi qu’elle suppose, non la certitude qu’elle sous-entend[17]. De l’officier et de l’artiste, j’échoue à faire la synthèse. Il y a quelque chose de mystérieux ici : pas un instant je n’imagine que cela puisse être la sainteté. Dans tous les cas, il me domine. Déjà je ne sais plus que faire écho à ses paroles. J’hésite à lui répondre. Je me sens devant lui tout petit garçon.
[16] « Je me sentais son grand frère », disait-il à l’abbé Pouchard.
[17] J’écrivais à André : « Un homme juste, un homme libre, qui comprend tout, même le bien. »
Nous terminons notre après-midi dans la dune en poussant jusqu’à la villa-forteresse, que les Boches avaient construite, avec cave, ascenseur, route entretenue à leurs frais, pour tirer un jour sur Dunkerque. Dupouey admire la puissance de nos ennemis ; mais tout ce qu’il espère pour la France ! Que donnera la guerre après ? Il parle de Claudel avec enthousiasme — sans quitter le terrain de l’art. Il n’aime pas Péguy. « On ne peut dénier, me dit-il, que nous ne soyons soulevés par une vague de spiritualisme. » Il a l’impression que l’influence de Barrès a beaucoup grandi depuis quelque temps, etc. Mais l’homme est tellement attaché au bien-être ! Il revient pour la troisième fois sur ce sujet. « On mettra dix mille francs pour un mobilier… on refusera d’en donner deux cents pour un beau rétable. » N’importe ! il y aura du changement chez quelques-uns. La guerre a déjà fait des choses admirables. « Tenez ! il faut que je vous cite un mot. Je le tiens de notre aumônier qui me l’a rapporté sans m’en nommer l’auteur. Après les combats de Dixmude, un officier vient le trouver pour « se mettre en règle ». L’aumônier le croyait parfaitement athée. « Comment venez-vous si tard, lui dit-il. Mais vous pouviez mourir vingt fois dans ce massacre ! — Oh ! je le savais bien, répond l’officier, et dès le premier jour, j’étais décidé à me « rendre » ; mais je me refusais à faire un marché avec Dieu, à lui donner ma foi en rançon de ma vie ou de mon âme. » Est-ce assez noble et délicat ! et humble, au fond, sous l’apparence de l’orgueil !… « Dupouey racontait le fait sans passion ; comme le reste, « avec distance ». Moi, j’admirais le mot de tout mon cœur ; mais non, hélas ! avec plus d’allégresse que le spectacle de l’après-midi qui était merveilleux sur la mer et le sable. A ce moment, j’aurais pu forcer la consigne, obtenir peut-être de notre ami l’aveu le plus cher à son âme. J’étais timide, obsédé de plaisir, aveugle. N’ayant fait qu’entrevoir la vraie clarté qui le guidait, je passai outre. Et puis, il devait mettre une sorte de pudeur à se montrer si différent de moi. Je me serais penché sur son secret que déjà il eût refermé le tabernacle.
L’admirable parole était du lieutenant de vaisseau Illiou, qui tomba un mois après Dupouey, aux mêmes tranchées. Elle lui fut, devant tous, solennellement attribuée, par l’aumônier du 1er régiment qui prêcha à ses funérailles : « L’homme qui l’a pensée est sauvé par avance », ajoutait celui-ci. Mais dans l’instant où je l’appris, elle ne me révéla rien ni sur mon compagnon, ni sur moi-même. Je l’enregistrai et je la classai, parmi les souvenirs, certes, les plus frappants de notre journée de Coxyde, mais sans lui accorder sur les autres la primauté. J’étais si peu aiguillé dans le sens chrétien que je ne songeai même pas à me demander si Dupouey était croyant ou incrédule, catholique ou bien réformé. C’était l’ami de mon ami G…, protestant et auteur de l’Immoraliste, un homme supérieur et prodigieusement artiste en même temps que beau soldat. Pendant le thé, on discuta d’un débarquement possible des Boches sur la côte flamande ; la petite fille des réfugiés vint jouer auprès de nous ; Dupouey lui donna un bonbon… Nous prîmes rendez-vous, à deux jours de là, aux tranchées, où j’irais partager avec lui le « singe » et le pain. « J’adore cette vie à même le sable, disait-il de sa belle voix ; la mer vient jusqu’à vous : le soleil reflété vous baigne de toutes parts. Dommage que les Boches vous jettent à la tête leurs petites saletés. » Il nommait ainsi leurs grenades. Nous nous quittâmes avant le soir sans nous connaître[18]. Je ne l’ai revu qu’une fois.
[18] « Je quittai Dupouey sous un beau nuage de grêle qui occupait la moitié du ciel pur, dans un état d’ivresse singulière. » (Lettre citée par André G…)
Il ne retourna pas aux tranchées de la dune et nous fûmes relevés en même temps que lui. La veille du départ, comme on se réjouissait de se tirer avec un minimum de pertes d’un endroit réputé mauvais et où « Caroline » ne chômait guère, la dite « Caroline » qui gîtait à Westende, « au-dessous de l’affiche bleue » et se moquait de nos obus, plaça un superbe explosif devant la cuisine, au moment même où nous allions sortir. On reflue dans la salle ; le cuisinier tend le dos ; on se tâte. Personne n’est touché ! C’est toujours par le rire qu’en ces cas-là le soulagement se traduit. Mais nous ne rions pas longtemps. Deux hommes agonisent dans la courette : Segers, un de nos bons téléphonistes, et un fantassin « détaché », qui ont été surpris en train de charger leur voiture. Quel spectacle ! Avant même d’être tout à fait morts, les voici transformés en deux pauvres choses meurtries, toutes salies de boue et de poussière, sans nom humain. Ce tas de bouillie et de vêtements, d’où le sang ruisselle, fait encore entendre un râle angoissé. « Voici l’homme ! »
Moi, médecin, n’ai-je donc jamais vu la mort — je songe aussi à toi, ma pauvre mère ! — la mort qui détruit et qui souille, pour perdre la tête devant ceux-ci ? Je ne connaissais guère que l’un d’eux, il avait une brave figure ; la minute d’avant, il était entré dans la salle pour y prendre quelques objets. Mais non ! ma douleur n’est pas personnelle ; elle s’adresse à l’homme tout court. Je rentre dans ma chambre et spontanément me jette à genoux ; pour prier qui, mon Dieu ? pas vous ! Je ne saurais dire ni qui, ni quoi ; la Force, le Destin qui préside à notre existence. Je crie de toute mon âme naufragée : « Pitié pour eux ! pitié pour eux ! » Deux jours plus tôt déjà, j’aurais à le noter, le même mouvement du cœur m’a courbé devant l’inconnu, à propos du héros « à la petite bêche »[19]. Dans un cercueil construit en hâte on place le corps de notre canonnier. Comme on ne peut le faire passer par la porte, on le laisse dans notre cour. Comment ne pas penser au malheureux ? Nous accrochons la boîte dans toutes nos allées et venues, le soir en rentrant nous coucher, le lendemain au petit jour en préparant notre départ. J’ai souffert, cette nuit, de le savoir tout seul sous les étoiles.
[19] « Seigneur ! C’était des hommes — et qu’en avez-vous fait ? qu’en ferez-vous ? — Si je priais, ce serait pour les autres… On est si peu égoïste ici, quand on vit… Je ne sais plus au juste ce que je pense. Après l’enthousiasme de la guerre, j’en réalise à présent toute l’horreur. Et dans cet enfer, à qui s’en remettre. » (Lettre à André G…, 1er février.)
Il repose à présent de l’autre côté de la rue, à la lisière de la dune, mêlé aux tirailleurs et au menu sable qui bouge, sous une croix peut-être déjà déplantée par le vent et par les obus. Et comme j’eus tôt fait de l’oublier !
En vérité, tout cela a glissé sur moi sans pénétrer plus loin que l’enveloppe. A quelques kilomètres de Nieuport, mais dans le pays bas, derrière Ramscapelle, je me suis bientôt refait une vie, menacée de moins de périls et qui est douce. Je suis à l’échelon, avec un compagnon de choix, le lieutenant D… Il nous vient quelquefois des obus ; on les compte. On fait de temps en temps une expédition jusqu’aux batteries, qui, elles, encaissent royalement. Le plus souvent on travaille tranquille. J’ai perdu de vue Dupouey : il est si difficile de communiquer ! Il a pris le secteur entre Lombaertzyde et Saint-Georges. A dire vrai, je ne fais guère effort pour le revoir. Nous sommes installés dans une grande ferme flamande dont les fermiers parlent un langage inconnu : il y a dans la cour un fumier gigantesque, hanté de monstrueux cochons. Toute l’après-midi je reste installé dans la salle. L’armée belge s’amuse, s’épuce, s’épouille sur le pré ; c’est un plaisir. Chez le sacristain où je couche, je pianote sur un vieux meuble, j’écris, je lis : j’ai entrepris une traduction d’Électre. Après dîner, D… et moi nous faisons un tour, sur le chemin capricieux planté de saules, qui continue jusqu’à Pervyse. Nous voyons sans nous déranger les 210 tomber sur Ramscapelle et sur Nieuport-Ville les 420. Ou bien nous nous portons au passage de la relève sur les bords du canal, où les « estaminets » ne manquent pas. Dupouey ne doit pas suivre cette route ; je vois d’autres officiers, jamais lui. La musique militaire belge qui nous assourdit toute la semaine quand ce ne sont pas les trompettes, joue le dimanche à la grand’messe. J’y vais pour faire comme les autres, par désœuvrement et curiosité ; mais sous le porche ruiné où les soldats flamands s’entassent, le moment où toutes les têtes s’inclinent, où les trompettes sonnent aux champs, est riche d’émotion patriotique : la Belgique est foulée, qui la délivrera ? C’est tout.
Un matin pluvieux, le 24 février, Dupouey me surprend à la ferme. J’ai vraiment plaisir à le voir ; il a peu de temps devant lui. Nous causons. Je lui dis ma vie, il me dit la sienne : il passe deux jours aux tranchées près de Saint-Georges, un tas de pierres empilées flottant sur l’eau ; il reste deux jours en réserve dans les caves de Nieuport-Ville, puis quatre jours à l’arrière à Oost-Dunkerque ; mais le dernier bombardement ayant fait des victimes, ses hommes occuperont dans les dunes des baraquements. Ah ! il regrette les tranchées de la plage ! Ici c’est une guerre de patrouilles, on se tâte toutes les nuits. Le pays bas n’étant qu’un lac, sur une route entre deux eaux, qui seule affleure, ils se risquent à quelques-uns, un premier-maître et quatre fusiliers ; ils marchent pas à pas, sans bruit ; il s’agit de surprendre la sentinelle boche qui barre le chemin ; pour couvrir la distance, ils mettent quelquefois des heures. Les derniers qui y sont allés ont dû demeurer à plat ventre une partie de la nuit ; la sentinelle, étant de face, eût pu les voir venir. « Elle ne bougeait pas, la gueuse ! » (C’est un marin qui parle.) Enfin, arrive un grain. La sentinelle, qui reçoit la pluie en pleine figure, rabat d’abord son capuchon, puis se retourne. Ah ! son affaire est vite faite ; ils ne sont plus qu’à deux mètres : un seul bond !… Elle tombe égorgée, mais en tombant, donne l’alarme. Coup de feu. Tous ne rentrent pas. « Le plus à plaindre, voyez-vous, me disait Dupouey, c’est l’officier derrière son créneau, qui ne sait rien, qui compte les minutes comme des heures, qui tend l’oreille au moindre bruit et qui attend, anxieux, le retour. Dans ces cas-là, je ne supporte pas l’attente. » Mais il doit me quitter, il a quelques achats à faire à Furnes. « Je vous emmène et vous ramène. J’ai une auto. »
La pauvre petite ville si jolie, sur laquelle hélas ! trop souvent, je vois éclater les obus qui passent par-dessus nos têtes, est plus déserte que jamais. Sur la place désaffectée qui a perdu quelques façades, une ou deux boutiques restent ouvertes. L’hôtel de la Noble-Rose n’est plus ; l’hôtel de ville, à peine un peu criblé, garde son charme. Là, sous la pluie et le silence, il faut se taire, n’est-ce pas ? Dupouey fait emplette de quelques objets et d’une bouteille d’eau de Cologne ; la puanteur est telle sur l’Yser où la marée fait osciller tant de cadavres !… Mais nous ne posons pas. « Il faut venir déjeuner avec moi dans ma cave. Quand venez-vous ? Nous nous promènerons dans Nieuport-Ville : j’y passe tout mon temps… Je suis en train de prendre un goût immodéré pour les ruines… N’est-ce pas inquiétant, dites-moi ? » Il rit ; je ris. Oh ! je connais l’endroit : la halle, la tour des Templiers, le port ; l’église qui n’avait déjà plus de porche, voici deux mois, et qui s’ouvrait comme une rose. En vérité l’intérieur de la nef, qui ignorait les outrages du temps, semblait tout neuf en s’éveillant à la lumière, et il était d’un rose doux de rose-thé. Elle va tomber peu à peu, il ne restera plus debout que les piliers, les murs et les arcades. Cependant auprès d’elle, le cimetière s’agrandira. Sur les tombes nouvelles, on continuera de poser, en guise de monuments funéraires, les débris de l’église, statues et chapiteaux. J’imagine Dupouey s’attardant à fouiller, dans une triste maison que je sais, les tas d’objets, de papiers, de lettres, qui s’échappent d’un secrétaire d’acajou ; à restituer en esprit ces intimités ravagées… Il me semble tantôt plus gai, tantôt plus grave que l’autre dimanche à Coxyde. « Il y a un beau vers dans le dernier livre de Verhaeren, vous en souvenez-vous ?
« Tout est repos, fraîcheur, balancement, murmure. »
Quand il le chante, on sent l’homme qui aime les mots. Puis il se tait, seul avec ses pensées. Il ne sait plus que je suis là. Où va son étonnant regard ? « Dans le fond, reprend-il, pour moi, jamais voyage ne m’aura autant exalté. Oui, venez me voir dans ma cave ! » L’auto qui longeait le canal me ramène au point de départ. Nous nous serrons la main comme gens de revue. Ne dois-je pas aller déjeuner avec lui demain ? Hélas ! une raison de service me retiendra. Adieu, notre méditation dans les ruines ! Le contact est encore rompu, quand peut-être allait naître une amitié.
J’ai mis trop de chaleur dans la relation de nos trois rencontres[20] : les suites qu’elles ont eues ont tant augmenté leur prix à mes yeux ! J’ai exagéré, je le sens, l’effet qu’avait produit sur moi, dans le moment, « l’annonciateur de la grâce ». Qui me l’eût présenté pour tel n’eût récolté de ma part qu’ironie. Oh ! dès le premier jour, le processus divin fut merveilleux ! Mais le plus singulier miracle, c’est que je ne m’en doutais pas. Notre poème n’a pris forme qu’à l’instant où il s’achevait : dans la mort… Il n’y a jusqu’ici que l’échange cordial — je donnais peu, lui tout le reste — de deux hommes de même culture, qui ont eu plaisir à se voir dans des circonstances exceptionnelles : sans le décor de guerre, rien que de tout banal. Dupouey me tient si peu au cœur que je vais rester six semaines sans m’inquiéter de lui, sans chercher à le voir, et sans penser à lui, peut-être ?… j’entends : consciemment. Cependant, par-dessous, l’inconscient — ou Dieu — fait son œuvre.
[20] Non. J’ai relu depuis, dans la préface d’André G…, les lettres que je lui écrivais sous le coup de l’émotion. Elles débordent d’une sorte de délire dont je n’avais pas conscience alors. J’étais déjà plus « possédé » que je ne me le figurais… N’importe !
CHAPITRE VII
Incidents quotidiens. Vendredi saint : j’entre à l’église. Une messe aux batteries le Samedi saint. On m’annonce la mort d’un officier de marine. Quinze jours après, la nouvelle : c’était Dupouey. Exaltation immodérée de ma douleur. Au cimetière de Coxyde-Ville. Ma visite aux marins. Le milieu. De quoi il est mort. Révélations de l’aumônier : c’était un saint. De quelle ardeur il voulait fêter Pâques. Il l’a fêté au ciel. Mon transport.
Donc le temps a passé. Un mois encore. Nous n’avons pas changé de place. Sous l’œil des saucisses et des avions, la même vie. Non pas vide, tant s’en faut ! Ah ! si pleine au contraire que je dois renoncer à noter tous les incidents, accidents et événements, d’ordre extérieur, intérieur, particulier et général, qui s’y succèdent. On s’intéresse à tout, aux nuages démesurés qui sont si beaux sur la plate étendue des Flandres, aux propos des poilus, à leur vie, à leur cœur, aux travers de nos chefs et à leur héroïsme[21], aux détails curieux de la guérilla immobile qu’on mène dans le secteur, aux blessés et aux morts. Nous avons eu « un coup dur » comme on dit, à l’usine à gaz de Nieuport-Ville. Un de nos capitaines, un petit homme décidé, le calme et la volonté mêmes, a vu tomber à ses côtés le lieutenant R… et trois hommes ; lui-même, la mâchoire brisée, est en danger mortel. Notre vieux capitaine d’active, qui représentait la « bonté » a dû quitter aussi sa batterie ; il avait le cœur trop sensible. Mais le souci de la guerre domine tout ; entre D… et moi, c’est un sujet constant d’échanges. Et les Russes ? Et les Anglais ? Il y a Neuve-Capelle et il y a Przemysl… A quand notre grande offensive ? Un petit soldat belge qui vient souvent boire à la ferme nous amuse par sa candeur, ses récits bourrés de mensonge et son accent « wallon ». Entre temps, nous faisons la chasse aux espions, qui dans les environs pullulent. On ne s’ennuie jamais. Je sais que D… est bon chrétien, bon catholique. Mon esprit est si peu préoccupé de foi que, vivant tout le jour ensemble, jamais nous n’abordons la question. Et voici Pâques. Je continue à fréquenter la messe, en spectateur.
[21] Puissé-je peindre un jour toutes ces figures que j’aime !
Je me souviens que le Vendredi saint, le soleil était chaud ; que la brume de mer étalait une sorte de crêpe noir sur l’horizon de dunes. C’était le temps où l’ennemi tâchait d’écraser les écluses à coups de 420. J’avais été très irrité d’entendre, à l’enterrement du lieutenant R…, un aumônier de fusiliers-marins, habile à profiter des circonstances, sommer en quelque sorte nos soldats d’avoir à s’approcher des sacrements ; je jugeais l’exhortation déplacée. Le nouveau commandant (Je le surnommais dans mes notes — qu’il me pardonne — un Bidel mâtiné de Loyola !…) s’ingérait aussi, à tort selon moi, dans nos affaires de conscience ; il s’indignait de ne trouver en tout, dans l’une de nos batteries, que deux « poilus » disposés à faire leurs Pâques. Et pourquoi pas ? Un tel abus d’autorité, voilà le vrai moyen, pensais-je, de faire tort à une religion — que je respecte. Qu’elle respecte donc aussi la liberté des dissidents ! Il n’en est pas moins vrai que ce jour-là, passant devant l’église, je ne pus me tenir d’y entrer un moment. Le tabernacle était ouvert et vide ; il n’y avait pas de tombeau. C’était dans mon esprit (il fallait bien m’expliquer ma démarche) une visite de politesse que je rendais à l’ancien Dieu de mon pays.
Le Samedi saint, rien d’important à signaler, sinon quelques obus anodins sur notre village… Le lieutenant S… dont l’air de santé fait ma joie, passe chez nous en se rendant aux funérailles d’un jeune enseigne de vaisseau tué avant-hier à l’Yser-sud… Les Boches ont crevé les digues et l’inondation couvre déjà la route ; on travaille à la contenir. Le lieutenant H…, autre gosse, nous raconte la messe de communion qui eut lieu le matin à sa position de batterie. C’était au « bois triangulaire » — endroit sinistre — on avait installé une table en plein air entre deux caissons d’artillerie, et lui-même a servi l’office. Malgré sa dissipation, il a un visage candide ; j’aurais aimé de le voir en enfant de chœur. Tout l’état-major était là et le commandant B… a prononcé une allocution regrettable ; il s’est déclaré « bien heureux de commander à des chrétiens ». Pas aux autres alors ? J’écris dans mon carnet : « Ces gens-là ont ce qu’ils méritent ; ils perdent ce qu’ils croient servir. » A dîner, nous avons le cousin du lieutenant D…, qui est mitrailleur chez les Belges. A peine, cette nuit-là, si j’ai entendu un coup de fusil. — Il faudra pourtant retenir la date.
Après la grand’messe de Pâques (la musique a joué du Franck et, comme d’habitude, la Brabançonne), nous sortons par le cimetière en conversant. Tous nos officiers sont venus. On parle du marmitage quotidien de Ramscapelle, des exploits de Garros qui est à l’armée de Belgique ; je l’ai souvent rencontré autrefois. J’entends dire aussi qu’au cours de la nuit, un officier de marine, un encore ! est tombé devant l’ennemi, mais cette fois dans le secteur voisin. On me donne un nom vague… Si c’était Dupouey ? Je décide que non. On parle d’autre chose. Il fait tiède, mais gris. Le ciel est vide de canon. Si je me sens tout démonté, c’est que mon compagnon de chaque jour, le lieutenant D… doit quitter l’échelon pour la batterie. Il part demain. Pour me faire à son remplaçant (le pauvre garçon — que Dieu ait son âme !) il faudra quelque temps. Passons.
C’est de l’arrière que la nouvelle me revient, à quinze jours de là. Je suis plein de pressentiments quand je me lève. Vous connaissez cette mélancolie qu’aggrave le beau temps. Je tiens à être seul. J’erre l’après-midi, dans la direction de Boitschoute. Pour m’étourdir, je raconte aux amis que je retrouve dans la salle toute « ma retraite » après Charleroi. Arrivent les lettres ! Notre amie Marguerite d’H… dont la belle-sœur habite Lorient, m’annonce que la famille de Dupouey est dans les larmes : le capitaine est mort. Ce devait être le Samedi saint. Elle réclame des renseignements.
Quel choc ! On sent en soi un gouffre qui se creuse. On est penché dessus, on n’en voit pas le fond : on reste là, pris de vertige. Comment puis-je rire au dîner ? La bonne humeur du lieutenant Dr…, qui s’est joint à nous depuis peu, l’emporte encore. A peine rentré dans ma chambre, je fonds en pleurs.
Il est mort ! Il est mort sans que je le revoie ! sans que je sache même qu’il est mort ! Depuis bientôt quinze jours qu’il est mort, j’ai vécu comme s’il vivait ! Il est mort et je vis moi-même !
Qui ? Il ? — Cet ami de mon ami G… que j’ai rencontré trois fois dans ma vie ! J’ai même déjeuné avec lui une fois ! Cet officier vaillant, cet homme gai et grave, artiste et beau causeur, qui n’a fait que passer, sans me laisser un mot de confidence.
Il est mort près de moi, à quelques kilomètres, sans doute aux tranchées de l’Yser… et je ne l’ai pas relevé ! Mais j’ai continué de rire, de boire, de contempler tout ce que j’aime, de vivre et de me plaire à vivre, comme si de rien n’était ! Comme s’il ne m’était de rien ! — Que m’était-il ?
Ah ! sommes-nous inconscients à ce point du trésor caché de notre âme et ne savons-nous pas qui nous aimons ? mes larmes ne s’arrêtent pas ; mon désespoir est sans limites. Jamais je n’ai ainsi pleuré que sur ma pauvre mère. Non, jamais !
Questions après coup formulées. A ce moment de crise, je ne songe point à me les poser. Je ne m’étonne pas de ma douleur ; elle est maîtresse ; je trouve naturel de pleurer ainsi « l’inconnu ».
Nuit mauvaise ; demi-sommeil ; rêves bizarres : J’imagine de terribles mines aériennes barrant le ciel aux avions ennemis. Le matin, on m’apprend que notre commandant est décoré ; je suis injuste : « Tout pour ceux-là ! » Comment ne pas détester ceux qui restent, lorsque je vois les bons mourir ? C’était bien de Dupouey que l’on m’avait parlé à la sortie de la messe de Pâques. Il doit être enterré à Coxyde-Ville. J’y vais à pied.
Derrière le camp R… des paysans labourent. Je m’en veux d’avoir encore des regards pour la campagne et pour les hommes. A l’entrée du village, voici l’église neuve, la plus laide de la contrée, et son clocher trop effilé. Le cimetière est autour de l’église. Je n’ai pas de mal à trouver.
Entre la tombe du jeune enseigne Perroquin et du lieutenant d’artillerie Anquetin, la sienne. La certitude du fait accompli. Sur une croix de bois son nom et une date : 3 avril 1915. Mort au champ d’honneur. Le tertre argileux est caché par de grandes couronnes de perles et de fleurs fausses. Sur la plus grande, on lit : « A notre capitaine. » Tout d’un coup je songe à ses hommes, à ses « Jean le Gouin ». Une nouvelle vague de doux désespoir me submerge : je n’ai pas partagé leur deuil ! Je m’éloigne ; je reviens ; je ne sais plus m’arracher de sa tombe. J’avise des marins du 1er régiment venus rendre visite à la dépouille de leurs camarades qui sont nombreux ici. Ils ont bien entendu parler de Dupouey ; mais il y a longtemps déjà ; les morts vont vite : il a dû être touché à la relève par un éclat d’obus… C’est bon. Ai-je dit que ma sœur m’avait glissé dans une lettre une petite branche de buis, bénie aux tout derniers Rameaux ? je l’avais conservée sur moi. J’eus la pensée d’en détacher un brin déjà jauni que je fixai à la croix funéraire ; je n’avais rien d’autre à donner. J’arrêtai là un instant encore ma pensée, ah ! ma plus profonde pensée ! — était-ce là prier ?[22], et je sortis.
[22] Je trouve, dans une lettre que j’adressais à André G… (17 avril) cet aveu singulier : « Ai-je prié pour lui ? je le crois bien ou c’est tout comme… Dans l’exaltation où je suis, je suis capable de prier sans croire… de croire pour les autres, ne croyant pas pour moi. »
Voici ce que j’appris des compagnons de notre ami, lorsque je pus les joindre au cantonnement de la dune.
C’est par un temps brumeux, on enfonce au sable jusqu’aux genoux ; chaque pli de la dune est pareil : on s’égare… Je me traîne là comme en songe, haletant vers la vérité… Je trouve enfin la baraque en planches des officiers et, plus insouciante que jamais, la vie, qui déjà continue. Vais-je entrer ? Ils redescendent des tranchées ; ils ont tous leurs membres ; ils sont gais. Ils vont prendre du thé avec des gâteaux ; ils m’invitent et je me fais l’effet à leur table d’un croque-mort. Combien de minutes et de paroles daigneront-ils donner, pour me faire plaisir, à une mémoire si chère ? Ah ! ne les jugeons pas ; comprenons-les. Chez eux à chaque jour la mort fait brèche. Hier encore, l’enseigne de vaisseau Tarade a eu le bras emporté par un 150. Eh bien ! il plaisantait quand même ; il a refusé de partir avant d’avoir tendu « l’autre main » à son lieutenant. Cependant survient le commandant B…, haut comme une botte : il a l’œil vif, la barbe en pointe toute pailletée d’argent : un camarade ! il n’est pas de trop dans la fête… On boit, on potine, on plaisante. Tout le monde parle à la fois et uniquement pour parler. Je suis perdu. Je prends à part le lieutenant V…h… qui fut de notre repas de Coxyde et tout de suite la mâle gravité que j’ai connue reparaît sur son franc visage : je l’aime ainsi.
« Excusez-nous, dit-il, de vous avoir tenu dans l’ignorance ; nous n’avions plus tous nos moyens ! La chose eut lieu le samedi, vers dix heures du soir, avant la relève. « Il » faisait son tour en première ligne : « il » voulait comme d’habitude laisser la tranchée bien en ordre. Nous avions eu justement, ce jour-là, un bouclier arraché par une marmite : on venait de le réparer. Tandis que Dupouey l’examine, une balle aveugle tirée sur le créneau, le frappe en plein front et il tombe… Il ne reprit pas connaissance et, comme nous le transportions vers Nieuport-Ville, à mi-chemin il finit de mourir. Quel ami ! quel homme ! quel officier ! D’ailleurs, demandez à quiconque. Moi, je l’ai connu de plus près. Très malade depuis longtemps, il ne voulut jamais le reconnaître ; du côté de Dixmude, je l’ai vu faire étape avec toute sa charge au dos, sans sourciller… Brave comme pas un, ménager de ses hommes, point téméraire, il envisageait tous les risques. Mais il avait accepté son destin. »
Le lieutenant V…h… n’est pas causeur : ce qu’il dit est bref, simple et il le pense. Un jeune enseigne ajoute à haute voix, pour nous : « C’était une intelligence d’élite ! »
Je n’en obtiens pas plus. Même les plus intimes ont-ils pénétré jusqu’au fond, jusqu’à la source de cette force d’âme ? Je quête en vain le mot du précieux secret.
Il y a là un aumônier, petite figure pommelée, joues vermeilles et barbiche brune, qui semble fin et jovial plutôt que saint. C’est du moins mon impression : comme si Dieu n’avait pas donné le rire à l’homme pour signe de l’innocence du cœur ! Il est très entouré ; dans le tumulte des répliques, je perçois les taquineries dont les plus jeunes officiers le criblent. « Toujours mauvaise langue, monsieur l’aumônier ! » Il rit et se défend… Je voudrais pourtant lui parler : celui-là doit savoir ! Enfin on me présente ; c’est un autre homme qui me répond.
« Vous étiez ami de Dupouey ? (ami !… mon trouble et l’intérêt que je lui porte pourraient le faire croire — et l’aumônier le croit…) Ah ! monsieur, quelle perte sur nous ! Certes, nous devons le regretter. Mais peut-être vous étonnerai-je si je vous dis que sa mort nous console. Quelle perte ! mais quelle mort ! Quels regrets ! cher Monsieur, mais quel exemple ! J’ai visité beaucoup de consciences, c’est mon état ; j’ai connu beaucoup d’âmes et de belles âmes ; elles ne sont pas rares chez les marins ! jamais nulle part, la pareille. Dans les derniers mois de sa vie, j’ai assisté, je puis le dire, à sa transfiguration. Il montait chaque jour plus haut… il acquérait chaque jour un mérite… Il ne faisait plus un pas sur la terre, qui ne l’en détachât pour l’amener un peu plus près du ciel. Il songeait sans cesse à la mort : il la voyait marcher à sa rencontre, et plus elle approchait, moins il semblait la redouter. Non qu’il la pressât de venir ! si impatient qu’il en fût, il respectait la volonté céleste. Disons plutôt qu’il était arrivé à cet état parfait d’indifférence où vivre et mourir ne sont qu’un ; il se tenait à la disposition de Dieu. D’un mot : Il était prêt. Et qui peut se vanter de l’être ?
« La dernière fois que je l’ai vu, c’était avant de partir aux tranchées et la Semaine sainte commençait. Nous faisions les cent pas ensemble, allant, venant, prolongeant indéfiniment la causerie ; on eût dit qu’il ne voulait plus me quitter. Il ne cessait pas de parler, dans une sorte d’exaltation mystique et notez bien que ce n’était pas de la mort. En entrant dans les fêtes anniversaires de l’agonie et de la croix de son Sauveur, qu’il allait passer au feu, dans la boue, dans l’odeur des cadavres, il ne songeait qu’à Pâques, à la résurrection, au retour. Il pensait justement rentrer dans la nuit de Vigile, entre samedi et dimanche. Quelle joie il se promettait : « Ah ! la belle fête que la fête de Pâques ! s’écriait-il. Nous la célébrerons ensemble, n’est-ce pas, monsieur l’aumônier ? Et je vous servirai la messe ? Ce ne sera pas le père X…, ce sera moi ! Nous chanterons l’Alleluia, de toute notre voix, de toute notre âme ! Ah ! que ce sera beau ! » Il me quitta sur ces paroles. L’Alleluia, il devait le chanter au ciel. — Le Samedi saint, à dix heures, au moment précis de rentrer… ah ! quelle était sa joie sans doute ! enfin, il y était, il la tenait, sa fête… Mais vous savez ce qu’il advint. »
Après un moment de silence, tandis que mon cœur soulevé d’admiration et de joie — de joie ! — poussait un flot de larmes à mes yeux, l’aumônier ajouta :
« Dans cet instant, son allégresse était si forte, et le don de soi si complet, réclamait en échange une telle fête de Dieu, que Dieu ne put résister au plaisir de la lui donner toute entière. C’est ainsi, j’imagine, qu’il nous le prit. »
Que voulez-vous que mon ravissement objecte ? Comment ne pas accepter le miracle, si j’accepte la sainteté ?…
« Vous me semblez si ému, reprit l’aumônier, que je puis vous faire confiance. Ce n’est pas violer un secret que de vous lire, à vous, ce que m’écrivait ces jours-ci la compagne de Dupouey. Nous sommes assez haut, dès maintenant, pour la comprendre. Ils ne faisaient qu’une âme dans le mariage : elle l’admirait comme un saint… Voyons ! est-ce qu’on pleure un saint ? Lisez sa lettre. »
Je la lus à fond, d’un regard avide ; j’en incorporai tout le suc divin[23]… Heureux les cœurs pour qui la mort est le contraire du néant et dont l’amour passe la tombe !… comme ils renversent toutes nos humaines valeurs ! Je me résigne mal à celer au lecteur la révélation seconde qui acheva de mouvoir mon âme vers Dieu… Il comprendra : j’ai promis de me taire.
[23] « Tous deux nous avions fait le sacrifice. Quant au petit, il n’a plus de père, il n’a plus rien ; je le remets au Père… » (Cité par André G… dans la préface aux Lettres, d’après une lettre de moi.)
O faisceau de clartés ! Il n’y a plus là devant d’esprit fort. L’enthousiasme rompt ses digues. Un feu divin ruisselle et on ne lui fait pas sa part. Non ! sans défense ici, comme on est devant un chef-d’œuvre, on ne peut qu’ouvrir ses yeux et son cœur. Ainsi qu’à San-Marco de Florence naguère, devant la grande Crucifixion, je pleure, j’adore, je plie, par excès de bonheur, sous l’excès de beauté.
« Voyez-vous, murmure l’abbé, la vie de tous les jours ne convient pas aux grandes âmes ; la vie est par essence chose moyenne ; il faut ces immenses bouleversements pour que l’homme donne sa mesure. Qu’ils sont à plaindre ceux qui ne sont pas ici avec nous ! »
Au creux d’un repli de sable noirâtre, feutré d’alfa et de bruyère, un bataillon de fusiliers défile au loin, musique en tête. Ah ! ne parlons pas de douleur, de regrets, ni de mort ! Dans cette surhumaine ivresse qui ne connaît plus le péril, jusqu’où, Seigneur, n’irais-je pas ?
CHAPITRE VIII
Retour sur l’événement. Analyse rétrospective de mes pensées : logique du cœur. La sainteté existe ; j’accepte le miracle : un fait d’amour. Antinomie. L’homme ancien et l’homme nouveau. Deux anecdotes.
« Pensées, pensées… » Au soir de ma visite, c’est tout ce que je trouvais à écrire, sur les petites feuilles volantes, que je garde enfermées dans une enveloppe, et dont le témoignage immédiat ne m’est pas suspect. Faut-il même appeler pensées, ces aspirations rêveuses qui passaient et passaient à travers mon cerveau, comme des nuages que le vent chasse ? Le sentiment les pousse ; elles gonflent, foisonnent, s’échappent ; la raison renonce à les modeler[24]…
[24] Lettre à André G… « Pour moi, je sors de là extasié. J’ai peine à en sortir. »
A deux ans de distance dans la paix du bercail, s’il ne m’est pas permis de leur donner une figure, une logique, de rendre clair ce qui voulait rester obscur, précis ce qui flottait sans contours dans l’espace, conscient ce qui s’ignorait à plaisir, je puis, à tout le moins, dénombrer un à un les faits d’expérience nouvellement acquis sur lesquels mon exaltation travaille, peser chaque moment, chaque péripétie de l’aventure mystérieuse qui vient, en moins d’une semaine, de transporter mon âme si loin de son champ familier. Du jour de la triste nouvelle au jour de la révélation, qu’ai-je appris des autres et sur les autres ? qu’ai-je appris de moi et sur moi ? Où en étais-je et où en suis-je ? Voilà ce qu’il importe de démêler sans retard, avant de continuer mon récit.
On se souvient du fol excès de ma tristesse quand je reçois le premier choc. Dupouey est donc mort sans que je le revoie ! Non, ni mon affection fraternelle pour André G… par qui je le connus, ni le regret d’interrompre si tôt des relations d’amitié à peine nouées, ni mon émotion devant un fils de France, un de plus, mort à l’ennemi, ne suffisent à expliquer que je pleure cet homme avec les mêmes larmes que ma mère… Tel est pourtant le fait initial. Le second n’est pas moins étrange : je laisse à ma douleur démesurée toute licence, je n’en suis pas même étonné.
N’est-ce pas que je pressens obscurément quelle fut cette mort et qui je viens de perdre ? Et ne dirait-on pas que j’ai la certitude de la prochaine justification de mon transport ? C’est bien cela que je m’en vais chercher au camp des dunes : le récit d’une fin nécessairement admirable, le secret d’un cœur de héros. Il semble que ce beau visage dont le souvenir me devient plus doux et plus frappant que n’était même sa présence, rayonne désormais d’un éclat surhumain. Éparse dans mes pleurs il y a de la joie… Quelle révélation suprême appelle irrésistiblement mon cœur ?
La réalité est plus simple. Si je me suis monté la tête, il faudra en rabattre. Voici ce qu’il en est. Dupouey est mort en soldat, mais sans panache, pour ainsi dire sans faits d’armes. Et non pas à l’assaut, bravant pour entraîner ses hommes la faux de la mitraille et le barrage des obus… Non pas même dans le corps à corps d’une patrouille aventureuse ou d’un ténébreux coup de main ! Sans attaquer, sans se défendre. Derrière un bouclier, dans le simple exercice de son devoir quotidien de chef. Il est mort d’accident, en somme, obscurément, d’une mort qui n’ajoute rien à sa vie, rien au De Viris de la grande guerre : elle reste en deçà de ce que j’ai rêvé… Pensez-vous que je m’en contente ? Non, non ! je sais que je ne sais pas tout. Mon culte ne désarme pas ; ma foi s’obstine. Je veux le mot de cette mort, de cette vie, et je l’aurai.
On sait comment l’aumônier me le livre, on sait quel est ce mot. Le mot est « Sainteté ». Quoi que j’en aie, je dois l’entendre.
Ah ! Dieu le sait, si je soupçonnais un très haut mystère derrière ces yeux clairs qui regardaient si loin, je ne lui donnais pas de nom et celui-là moins qu’aucun autre. J’ignorais même la religion de notre ami ; j’ignorais même qu’il fût de cœur religieux… N’avais-je pas salué en lui un « esprit libre », parlé à son propos d’un « dilettantisme supérieur » ?… Mais songer à la sainteté ! Dans mon paradis à la Carlyle, je n’avais pas prévu les saints : les héros de la Vie les laissaient à la porte. Sans nier cependant que, dans certaines conditions, elle pût éclore en ce monde, je repoussais la sainteté au fond des âges. A travers Giotto et Angelico qui m’avaient entr’ouvert furtivement le ciel, à travers l’art médiéval, elle m’apparaissait comme une valeur révolue, sans attache avec notre temps, cent fois plus inimaginable que cette beauté hellénique dont un moderne athlète peut à la rigueur témoigner. J’acceptais et je respectais le chrétien, mais mon saint était le stoïque. J’admirais passionnément tous les excès de l’amour et du sacrifice, mais sur terre, dans l’ordre humain.
Devant la révélation de l’ineffable, je vais, vous semble-t-il, être déçu, à tout le moins déconcerté. Que dites-vous ? Saisi, transporté au contraire, dépassé dans mon espérance… J’attendais tout. Je n’attendais pas tant, faute de concevoir un idéal plus grand que l’homme ! Mon âme est à ce point comblée de ce qu’elle ignorait hier, qu’en vérité aucune autre réponse n’eût suffi à la contenter. Elle plane, elle s’envole et sans abdiquer sa raison. Car, voyez ce que c’est ! Même la raison trouve ici son compte. J’ai connu un saint, j’ai pleuré un saint et tout s’explique justement par sa sainteté : le prestige de Dupouey, ma timidité devant lui, mes pleurs étranges quand il meurt, ma certitude intime de sa gloire, tous mes pressentiments d’hier et toute ma joie d’aujourd’hui. Je tiens le mot sacré, la clé unique.
Ainsi, mon horizon trop borné se desserre. Ainsi sur le haut lieu où le meilleur de moi a coutume de se prosterner, sur le haut lieu où l’on admire, un nouveau temple resplendit, portes béantes. A côté du temple de l’Art et des chefs-d’œuvre, à côté du temple de l’Héroïsme et des sublimes actions, le temple de la Sainteté. Un saint l’habite. Un saint que j’ai connu, que j’ai pleuré. C’était hier un homme de chair et d’os comme vous et moi. Comment douterai-je ?
Et je n’ai pas épuisé tout l’événement ! Ce saint est mort en saint, et non pas seulement dans le don de soi et dans la prière, (car jamais l’un ni l’autre ne chômaient chez lui). En saint : avec tout l’appareil mystique qui convient à pareille mort. En saint : à une heure choisie, selon le choix de son âme et de Dieu. Derrière un mur de sacs à terre, sous le couvert de la plus sombre nuit, la veille de la fête pascale vers quoi tendait son allégresse, il se présente un instant au créneau, un seul instant — et la petite balle décisive, à point nommé, vole au-devant de son désir. Coïncidence, direz-vous. Mon cœur, sans hésiter, vous répond : Providence. Mon adhésion enthousiaste ne saurait plus s’arrêter en chemin. Loin de m’achopper au miracle, en acceptant la sainteté, j’en accepte, j’en exige les conséquences et tous les privilèges surhumains ; avec le fait de l’âme sainte, le fait du dessein providentiel ; ils sont liés : le mérite à la sanction et la prière à la réponse. — Vous me demandez si, vraiment, j’y crois ? Mon cœur sait ce qu’il fait en l’occurrence : il défend son bien, rien de moins, sa joie, son émerveillement. Convenez-en ! sans l’intervention de Dieu, le conte incroyable, mais véridique que la vie même me propose, reste en suspens, inachevé, absurde. Sans Dieu, mon saint n’est plus qu’un fou, sa foi qu’illusion, sa sainteté qu’égarement… Qu’ai-je à faire de ces nuées ? Le plus petit soupçon d’erreur ruine l’admiration que je ressens, avec mon amour sans objet que soudain la pitié remplace… Mon amour n’est pas pitoyable, mais exalté ; son exaltation persiste. Dans ce cas, il lui faut la merveille complète : oui, un vrai saint, un vrai miracle, et un poème qui s’achève, toutes parties harmonisées, au sein de Dieu qui l’a conçu. Voulez-vous briser le chef-d’œuvre où Dieu et l’homme collaborent ? détruisez d’abord le fait de mon cœur.
Ainsi depuis la première heure, le sentiment a mené mes pensées. Ma volonté n’y est pour rien. Il fait la loi. Par le détour d’un miraculeux labyrinthe, il est le fil qui me conduit au but. Je me sens perdu quand ma main le quitte. Il est l’appel silencieux, mais fort comme l’aimant, auquel on ne peut résister. Il est la pierre d’angle qui supporte tout l’édifice. Fait d’amour, de grâce ou de foi, qu’on le nomme comme on voudra, un fait, qui prête sa réalité à tous les autres. Né en moi et maître de moi, une nécessité, mais aussi une ivresse, il me montre la sainteté, me fait assister au miracle, me transporte sans transition dans un monde où je me sens bien et qui n’est pas le monde auquel j’avais voué toute ma vie. Voilà le nouveau trésor que je serre ; vous ne me le reprendrez point.
Celui-ci me dira : « Je reconnais là le poète toujours prêt à s’éprendre, à s’enivrer de tout. Mais il se déprend aussi vite : c’est la toquade d’un moment. Je jurerais que la vôtre n’aura pas de suite. »
Et celui-là : « Je vous attends au retour de ce beau voyage, toutes fumées célestes dissipées, quand vous recouvrerez l’usage de votre raison. Vous tâcherez de vous excuser auprès d’elle en accusant votre impressionnable cœur. Mais son jugement vous sera sévère. Vous classerez la chose en bonne place — une pièce de plus dans vos collections — et passerez à d’autres aventures ; si vous n’en tirez un livre, ô romancier ! »
Eh bien ! l’un et autre se trompent. Quant au troisième qui s’écrie : « Miracle, vous croyez ! » il fait erreur également.
A ce détour de mon chemin mystique, l’homme de la veille est en pleine vie, l’homme du lendemain tout juste né. Lorsque je me retrouve dans la salle de ferme où va reprendre mon traintrain semi-guerrier, je suis enrichi, non changé et les deux hommes cohabitent. Sans se gêner, sans se combattre, ils vont cohabiter longtemps. Ma conscience endolorie se refuse à intervenir pour les opposer l’un à l’autre, pour sacrifier l’un à l’autre, pour choisir délibérément entre les habitudes et les nouveautés de mon cœur. Ni mon transport ne faiblira, ni ma raison ne fera grise mine ; je ne songe pas davantage à confesser la foi du capitaine Dupouey. Expliquez comme il vous plaira ce paradoxe : je crois pour lui, je ne crois pas pour moi.
Mes notes me font me souvenir que, dès le lendemain, je racontai la merveilleuse histoire au lieutenant D…, mon ami, qui vint des batteries me visiter. Nous causions en marchant, selon notre douce habitude, dans la direction de la ferme où mène une belle allée de hêtres ; les arbres sont si rares dans le pays ! Pour la première fois, je parlais un peu son langage ; il me sembla touché, mais la guerre l’accaparait. Je relève au cours de la causerie deux traits qui donneront idée de la confusion de mes sentiments et de mes pensées, de la persistance de mes erreurs. A peine achevé-je, les larmes aux yeux, le récit de mon aventure, que me voici saisi d’une indignation… comment dire ?… laïque, en entendant le mot affreux que D… avec tristesse me rapporte : « Après la guerre ? il n’y aura rien de changé… Nos jeunes gens, tous des chenapans… élevés par l’instituteur ! » C’est un officier supérieur qui parle. Il a grand tort de généraliser ; mais dans l’ordre de la morale, du patriotisme, de la religion, il ne se trompe qu’à demi : chez nous, le « mal primaire » est grave… Pour moi, mon sang ne fait qu’un tour : « Des chenapans ! même ceux qui donnent leur vie à cette heure ? Qui a dit cela ? Je le hais. » L’autre mot n’est pas de moindre portée, quant à l’accueil que je lui fis. C’est la réponse d’un capitaine de vaisseau à un de ses hommes qui, aux caves de Nieuport-Ville, vient de découvrir un « magot » : « Comment, tu as trouvé cinq mille francs en or… et tu me les rapportes ? » Notez qu’il ne le dit pas par plaisanterie et que lui-même eût tout gardé, en s’en vantant… Eh bien ! tandis que D… se scandalise, moi je souris ; incapable sans doute, de m’adjuger le bien d’autrui, je me sens plutôt amusé et flatté dans mon « anarchisme » : je n’ai pas encore renié mes mauvais dieux. Malgré les nouveaux espoirs qui se forment, le fond est demeuré païen. Oui, je continue de me plaire à tout ce que m’offre le monde de permis et de défendu ; la question du péché n’effleure pas ma joie… Pourtant, je m’endormirai chaque soir, dans la pensée de l’assomption de notre ami.
CHAPITRE IX
L’affaire des gaz à Langemarck (avril). Notre angoisse. Présence obsédante du saint. Le côté « esthétique » de l’aventure. Nouvelle figure de Dupouey. Le « conte bleu » de notre rencontre. Je crois pour lui, sans croire encore pour moi. J’écris Adieu. Nouvelle attitude devant la mort. L’intercesseur. J’écris Recours.
On a tiré toute la nuit. Les Belges auraient perdu une tranchée. Il y a un blessé chez nous. On sent de tous côtés une nervosité insolite. Au pont du Pélican qui est voisin de Nieuport-Ville, joyeux dîner avec toutes sortes de chansons. A la clarté intermittente des lueurs de départ et des fusées bleuâtres, en se heurtant aux troupes de relève, on s’en revient mystérieusement. C’est le 22 avril. Nous entrons dans un temps d’alerte. Le canon du sud élève la voix. De toutes leurs inventions, nos ennemis déchaînent la plus diabolique. Pour la première fois le gaz empoisonné s’avance, coulant à ras de terre et surprenant Français, Belges, Canadiens, dans l’innocence de leur loyauté. Le front est percé, Langemarck est pris, l’ennemi atteint le bord du canal, rafle des hommes et des pièces… S’il passe, tout le dispositif du front nord, dont nous tenons l’extrême gauche, va s’écrouler. L’armée d’aile, la nôtre, coupée du gros, risque d’être cernée : elle n’aura plus qu’à choisir, ou de se rendre ou d’être jetée à la mer. Une de nos batteries a été dépêchée au point critique, les zouaves de la dune aussi. Par contre-coup, notre secteur s’agite. Les nouvelles précises et contrôlées sont rares. Notre commandant semble soucieux : il ne nous cache pas que « la situation est grave ». Deux soirs de suite, nous sommes alertés, en tenue de route, les hommes en selle. Comme le cœur bat ! Mais on ne part point. — J’ai entendu souvent, en ces trois ans de guerre, le tonnerre lointain des grandes offensives, des grandes défensives, — celles dont, à notre regret, nous n’étions point. Il est moins angoissant de près, au cœur même de la bataille. A distance, on le suit dans ses élans soudains, dans ses pauses, dans ses reprises, ou dans sa sourde continuité, comme un poème symphonique dont on ne connaît pas le sens. Sonne-t-il notre victoire ou notre échec, notre avance ou notre recul, notre joie ou notre désastre ? Ah ! celui-ci qui, nuit et jour, retentissait à notre droite, sur le champ sans obstacle de la plaine flamande, nul d’entre nous ne l’oubliera. Car il tenait nuit et jour en éveil, non pas seulement l’anxiété et l’espoir de France, communs alors à tous les cœurs, mais, par surcroît, une angoisse toute personnelle : le salut de l’armée de Flandre était en jeu. — Comme un clou chasse l’autre, cette émotion de premier plan a pris dans mon souci toute la place. Sitôt le coup paré, mon cœur l’oublie ; on oublie si vite à la guerre ! c’est ce qui permet de durer. Le souvenir de Dupouey, lui, ne passera pas ; je le retrouve après l’alerte, plus vivace, plus occupant, plus indiscret.
Qu’on ne s’y trompe pas, il n’est point ma seule pensée ; je continue de lire, d’écrire, d’observer, de remplir mes devoirs d’état, de cultiver mes amitiés et mes camaraderies, de bavarder, de rire, de ressentir passionnément les horreurs et les héroïsmes qui m’entourent et de tout rapporter au drame national, que dis-je universel, dont je ne laisse point passer l’incident le plus négligeable. Mais dans la complexité de la symphonie, entremêlant ses grandes lignes mélodiques, les surchargeant de variations, imaginez à la basse une note, répétée à chaque mesure, qui fait sentir tout le long du morceau, sa présence sourde, obstinée ; on trouve cela dans certaines pièces de Chopin. Ainsi sous toutes mes pensées, avec la pensée de la France, chante et s’impose la plus grave. Quand je croirai ne pas l’entendre, sa persistance même l’ayant fait oublier, elle ne se sera point tue. Elle veille et maintient sous les broderies une fixe « tonalité », en attendant de monter par degrés et d’entrer dans le chant pour couvrir toutes les parties. C’est à dessein que je me sers ici d’une comparaison musicale : nous demeurons, je le répète, dans l’ordre informulé du sentiment — et aussi dans le plan de l’art.
Car, je n’ai point à le cacher (pourquoi la grâce ne nous prendrait-elle pas par notre faible ?) dans mon cas personnel, le point de vue esthétique a gardé ses droits. Je me trouve mêlé à une histoire merveilleuse qui peu à peu prend forme de poème : une œuvre d’art, non plus enfermée, desséchée dans le cercueil des mots, du marbre, de la couleur ou des sons, mais modelée dans la substance palpitante de la vie, à même l’homme, en pleine chair. — Si je m’agenouille devant un livre, une statue ou un tableau, devant le chef-d’œuvre animé, que ferai-je ? Je le considère sous toutes ses faces : je tourne autour de lui sans m’en rassasier ; je l’enveloppe de mon respect et de ma joie ; tous mes besoins inconscients s’en vont à lui et y sont contentés.
Le capitaine est là. La haute figure morale que sa mort m’a tardivement révélée, éclaire le visage humain que j’aurai à peine entrevu. Ah ! comme je m’en veux de ne l’avoir pas assez regardé, assez écouté, assez fréquenté ! Je ne sais même pas la couleur de ses yeux. Je les vois cependant. Ils rayonnaient d’une surprenante clarté, d’une radieuse certitude. Je comprends mieux l’affirmation de ses traits où n’entrait aucune mollesse ; l’affirmation de ses gestes, souples mais surtout décidés ; de son front et de sa carrure ; l’affirmation de sa voix, pourtant si chantante ; de ses mots… et comme j’ai peur d’en avoir laissé perdre un seul ! Tout ce qui me reste de lui, tout ce que j’ai retenu au passage, ma mémoire exaltée en ressasse le souvenir. Oui, la moindre de ses paroles prend un sens profond, absolu. Le personnage se dessine dans sa réalité sublime. O noble ami, comment l’ai-je cru détaché ? Il ne l’était que de la terre, et non par scepticisme, mais bien par assurance de la vérité qu’il tenait. Je n’en doute plus maintenant : dans ce pauvre échange incomplet, où nous nous ignorions l’un l’autre, se fondait entre nous une amitié véritable. Je n’ai pas connu mon bonheur et je n’en ai pas profité… — Quels regrets !… et pourtant, ce que j’ai reçu me contente. Pouvais-je espérer davantage ? Ce que j’ai reçu est sans prix.
Ah ! revivons l’idylle héroïque de notre rencontre, visiblement préméditée par Dieu ! Depuis dix ans, j’aurais pu le connaître : c’est en guerrier qu’il m’apparaît, au faîte même de sa courbe. Songez ! un matin de bataille, au point le plus tendu de mon émotion, il est là ! — Je veux l’aborder de plus près : nous avons loisir de causer ensemble. Il se retire dans une sorte de mystère. Il sera dit que je ne l’aurai qu’effleuré. — Sa mort même, quinze jours me restera cachée. Mais, disparu, il me réapparaît plus proche. Quand je l’ai perdu, je le trouve, et je le trouve tout entier. La mort a fixé son image : Dieu me la livre en son achèvement parfait. — Quelle économie de moyens ! quelle progression ! quel rythme ! Le hasard n’a pas de ces réussites. Penser que dans ce conte bleu, sublime et vrai, j’aurai tenu le moindre rôle, certes, mais un rôle… Oh ! le surprenant privilège ! J’en suis ivre, fier, ébloui…
Voilà le thème quotidien de mes rêveries. Chaque regard jeté sur un passé récent renforce en moi la réalité du miracle, m’enfonce dans mon paradoxe, aveuglément, allègrement. Répétons-le, je crois pour Dupouey, sans croire encore pour moi-même : je rebâtis à son usage un ciel.
« Plus que cela, me dira-t-on, c’est l’édifice catholique, dont vous aviez tout jeté bas, que vous restaurez pour un homme. Soupçonnez-vous au moins où votre sympathie vous mène ? sur quel chemin vous-même vous vous engagez ? » — Je ne me le demande pas. Mon amitié se refuse à admettre qu’en vain, au delà de la tombe, Dupouey ait cherché son Dieu. J’exige pour lui cette joie, je l’imagine… je l’épouse… Les contradictions de mon cas ne tourmentent point ma logique. Il s’élucidera sans elle, par la force du sentiment. — Aux premiers jours de Mai, celui-ci me dicte un petit poème, qu’à titre explicatif je me permettrai de citer.
ADIEU
Notre amitié naissait si pleine,
Ami d’un jour, mais de quel jour !
Vous n’êtes plus : le don suprême
Vous l’avez fait à votre tour.
Je vous vois descendre aux tranchées,
Calme et fier, ferme autant que doux ;
Déjà vous ramassiez en vous
Tout votre élan pour l’envolée.
Ce sera mon plus beau voyage,
Me disiez-vous gaiement :
Vous sembliez inconscient
Du risque et de votre courage.
La jeunesse alerte de vos marins,
La petite ville tout en décombres,
L’eau qui sent la mort et l’embrun,
La dune et le souffle des bombes.
Quel poème ! N’aimiez-vous pas
Trop ces pauvres chambres blessées
D’où l’âme innocente s’en va
Comme une hirondelle chassée ?
Non ! vous étiez grave, point triste
De voir mourir,
Et vous mêliez au sacrifice
Tant de désir !…
Voici la mort, voici la vie :
Vous ne choisissez pas, vous marchez
Devant vous, sans rien préférer,
Pour le salut de la patrie.
Que s’il tarde, au faîte des cieux
Vous irez forcer la victoire
Et vous la recevrez de Dieu,
Au matin même de sa gloire.
Miracle de la guerre ! nommez-le,
L’Ange voilé qui vous inspire
L’Esprit qui souffle ce délire
Dont me voici tout envieux.
Je croirai pour vous, si je ne puis croire
Pour moi, misérable païen ;
Il vous faut un tombeau moins vain
Que notre mortelle mémoire.
Pâques dans le ciel ! et soit !
Puisque vous y êtes.
Mon âme incertaine a soif
Du Dieu qui vous fête.
En songeant à vous, je sens
Me pousser des ailes ;
Dans le suave ouragan
Des joies éternelles
J’entre…
Et je vous tends les mains,
Et je veux un lendemain
A notre belle rencontre
— Et la vie ne m’est plus de rien…
. . . . . . . . . . . . .
J’aime la vie, mais je sais
Qu’il y a plus beau que de vivre,
C’est de la perdre sans regret
Pour mieux survivre.
J’aime la terre, mais, ami,