HENRI MAZEL

Ce qu’il faut lire dans sa vie

ONZIÈME ÉDITION

PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMXVII

DU MÊME AUTEUR

  • LE NAZARÉEN
  • LA FIN DES DIEUX
  • LE KHALIFE DE CARTHAGE
  • L’HÉRÉSIARQUE
  • LES AMANTS D’ARLES
  • ARCHYTAS ET MÉTAPONTE
  • LES AMAZONES

JUSTIFICATION DU TIRAGE :

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays y compris la Suède et la Norvège.

Un homme d’une quarantaine d’années (c’est la longueur moyenne de la vie) et qui, ayant toujours aimé à lire, fait le compte rapide de ce qu’il n’a pas lu, est frappé d’épouvante. Quoi ! de tant de génies, de tant d’auteurs illustres, il ne connaît rien ! Et probablement ne connaîtra-t-il jamais rien, car avec la quarantaine arrive aussi la lassitude. Les enfants grandissent, les devoirs professionnels s’aggravent, la curiosité d’esprit baisse. Et puis parfois les yeux se fatiguent, la jeunesse est loin sous l’horizon. S’il n’a pas lu les poètes, ce n’est pas à cet âge qu’il les lira. S’il n’a pas ouvert les philosophes, ce n’est pas alors qu’il voudra les ouvrir. Peut-être, s’il a conservé l’amour des livres, prendra-t-il de temps en temps dans sa bibliothèque un classique, ou, en s’apercevant, rouge de honte, qu’il n’a jamais lu Homère ou la Bible, se condamnera-t-il héroïquement à les avaler. Pauvre Bible ! Pauvre Homère ! je parierais bien que pas un Français sur cent, même en ne parlant que des lettrés, ne les a lus !

Et pourtant, comme on a emmagasiné de phrases, à cet âge-là, pour peu qu’on n’ait pas eu horreur de l’imprimé ! Que de journaux, que de revues, que de livres du jour, que de comptes rendus, que d’inutilités ! Avec tout ce temps perdu, on aurait pu connaître plus que ce qu’un honnête homme se doit d’avoir lu chez les siens et chez les autres. Ici, que chacun se rappelle les derniers volumes qu’il a achetés ou empruntés à un ami bénévole. Assurément, quelque roman à mention « vient de paraître », fade repasse à centième eau d’un chef-d’œuvre de Balzac ou de Flaubert qu’il ne connaît peut-être que de titre. Puis quelque recueil d’articles de critique, Études et Portraits ou Essais et Mélanges, bavardage banal sur des médiocres qu’on a raison d’ignorer, ou sur de grands écrivains mais qu’on ignore tout autant peut-être, et que le temps passé à lire justement ce bavardage empêche de connaître. Et encore, quelques Réflexions sur la situation présente ou Considérations sur le temps prochain, divagation aussi vaine, et seulement plus copieuse que les articles de journaux dont tout bon électeur se bourre par douzaine chaque jour.

Oui, comme nous gaspillons le précieux, comme nous dilapidons l’irréparable ! Et qu’il aurait mieux valu aller jouer aux boules que de se gaver la cervelle de tant de niaiseries ! Combien de gros livres dont il ne reste rien ! Combien de revues à répétition (douze, vingt-quatre, cinquante-deux décharges à mitraille par an), revues d’ailleurs réputées, pas de simples magazines, et qui sont d’un vide navrant ! Un jour qu’on s’aperçoit qu’on ne les lit plus depuis quelques mois, on se désole, on s’imagine arriéré, on entasse sur sa table dix ou douze gros in-8, on les dépouille, la plume à la main, et on n’en a pas pour prendre une page de notes. Conclusion : trois ou quatre soirées fébrilement perdues qu’on aurait pu passer voluptueusement à ne rien faire, ou, si le démon de la lecture avait été trop persuasif, à secouer quelques branches fruitières du verger de Rabelais ou à écouter quelques murmures dans la forêt de Platon.

Pour éviter ce néant agité, il suffirait peut-être d’une règle, d’une bande souple traversant la vie et dont on aurait fixé le bout au beau temps de sa jeunesse. Quelqu’un qui, à dix-huit ans, se serait dit : D’ici à la soixantaine, je veux savourer à petites gorgées presque tout ce qui a paru d’exquis ou d’enivrant sur la table de l’esprit humain, et qui aurait dressé à larges services son menu, celui-là se trouverait, à l’heure où, « Tircis, il faut songer à faire la retraite », le type de l’esprit lettré et cultivé tel que l’ancienne France en comptait tant. Et cette hygiène ne lui gâterait en rien son plaisir. Cette armature ne l’ankyloserait pas. Il garderait l’estomac dispos et la démarche légère.

A trois auteurs par an, en moyenne, un peu plus pendant l’adolescence, beaucoup moins aux approches de la vieillesse, on peut ne pas redouter la fatigue. Si l’auteur proposé vous semble se répéter dans une abondance trop facile, ne lisez de lui qu’un ou deux tomes ; s’il vous passionne, laissez-vous entraîner ; on n’en meurt pas pour avoir avalé, en un an, vingt-deux volumes de Saint-Simon ou cinquante de Balzac. Mais l’important est de savoir qu’à telle hauteur dans la vie, on se sera à l’avance invité à s’asseoir à la table de tel grand écrivain. Cela ne vous empêchera pas de l’avoir connu plusieurs années auparavant, et cela ne vous empêchera pas non plus de le repratiquer beaucoup plus tard, si cela vous plaît, mais à tel âge, sauf raison spéciale, vous lui rendrez visite pour faire honneur à votre signature et, neuf fois sur dix, vous en serez très heureux.

Cette dégustation régulière, d’année en année, ne vous interdira pas les extras. Il y a des gésiers robustes qui digéreraient un volume par jour. Ceux-ci pourront dépasser la dose normale, et si leur carte porte, pour tel millésime, Shakespeare, ils pourront ajouter au plat de résistance tous les entremets de ses contemporains, et tous les hors-d’œuvre de ses imitateurs, et toutes les pâtisseries de ses critiques, commentateurs, historiographes, etc. Par contre, les gens absorbés par leurs occupations se dispenseront de lire l’œuvre intégrale du grand Will, mais ils pourront toujours, à un drame par mois, se remémorer une douzaine de chefs-d’œuvre et cela est bon. Entre ces deux doses, un volume par trimestre et un livre par jour, tous les appétits trouveront à s’ordonner.

Je présume, en effet, que les gens dont je parle ne seront pas de purs oisifs, et qu’il leur faudra réserver une bonne part de leur temps à des lectures techniques. Médecin, avocat, ingénieur, officier, prêtre, agriculteur, financier, chacun a toute une littérature spéciale qui le concerne, si riche d’ailleurs qu’il n’aurait pas le temps matériel de la connaître elle-même, s’il voulait noter tout ce qui paraît dans son domaine, ou seulement dans le lopin de terre qu’il y cultive. On sait combien est opulente la bibliographie de la moindre sous-section de partie de science. Je prends donc pour type moyen l’homme qui, ses devoirs de profession accomplis et ses distractions mondaines réservées, peut disposer pour son cabinet de travail de trois ou quatre soirées par semaine ; sur celles-ci, le temps de ses travaux personnels et de ses études techniques mis à part, celui aussi, employé, il le faut bien, à froisser les journaux ou à couper le livre du jour, il peut lui rester de quoi lire, suivant les cas, un livre par huitaine, par quinzaine ou par mois. De douze à cinquante volumes par an, c’est déjà beau quand on les choisit bien. Le choix des livres est chose importante, ces amis fidèles sont aussi de terribles révélateurs. Voulez-vous connaître ce que vaut mentalement un homme ? Demandez-lui quel est le livre qu’il a relu le plus souvent dans sa vie.

Donc, que pourrait-on conseiller à un jeune homme pour lui éviter le gaspillage de temps et d’attention dont on aurait pâti soi-même, quelle « bande souple » un père proposerait-il à son fils sortant du collège vers dix-sept ans ? Un père, je suppose, d’esprit prudent et large à la fois, et qui avouerait que tous les livres ne sont pas à conseiller, mais pourtant qu’il n’est pas nécessaire de consulter à chaque pas les congrégations de l’Index de droite et de gauche. C’est ce que je vais essayer de dire, tout en sachant très bien le peu de chance qu’aura cette bande d’onduler régulièrement à travers la vie, et qu’il faut tenir compte de bien des choses, depuis la course aux diplômes du début jusqu’à la course aux infirmités de la fin.

Pour mettre un peu de clarté dans ce programme de toute une vie, « pensée de jeunesse réalisée dans l’âge mûr », on peut distinguer des stades de sept ans. Le premier, de 18 à 24 ans, accuserait une dominance des poètes et des romanciers. Le second, de 25 à 31 ans serait consacré aux grands poètes étrangers, aux classiques français, aux historiens anciens. Le troisième, de 32 à 38 ans, aux grands poètes antiques, aux politiques modernes, aux vieux chroniqueurs. Le quatrième, de 39 à 45 ans, à nos poètes classiques et à nos moralistes contemporains, aussi aux grands philosophes et aux auteurs de mémoires des siècles derniers. Le cinquième, de 46 à 52 ans, à nos grands penseurs des dix-septième et dix-huitième siècles, aux philosophes anciens, aux récents auteurs de mémoires. Le sixième enfin, de 53 à 59 ans, aux plus hauts esprits religieux.

Le schéma s’éclairera par les exemples. Toutefois on voit déjà que les grandes masses sont réparties d’une façon méthodique. Il y a quatre ou cinq séries parallèles : littérateurs, politiques, historiens, philosophes, écrivains sacrés, mais qui ne s’accompagnent pas servilement. La littérature moderne est abandonnée plus vite que la littérature étrangère et la littérature ancienne plus tôt que la littérature classique. Les histoires, chroniques, mémoires commencent de meilleure heure que les politiques et moralistes, et les philosophes devancent de quelques années les écrivains religieux. La période pendant laquelle la lecture est le moins chargée est, comme de juste, le dernier stade : un seul livre par an. Celle où elle l’est le plus, c’est celle de la quarantaine ; quatre noms à l’année. Tous les autres stades ne comporteront en principe que trois auteurs. Bien entendu, chacun à sa fantaisie bousculera tous ces garde-fous. Pendant le premier stade notamment, au poète annuel on pourra joindre autant d’autres poètes qu’on voudra, et en agir de même avec les romanciers, les dramaturges, les critiques. « Cet âge est sans pitié… »

Pour tous les auteurs, j’ai indiqué les éditions les plus faciles à trouver et les moins chères. Il faut penser aux gentilshommes campagnards qui n’ont pas de grandes bibliothèques à leur portée, ou même aux habitants de ces petites villes endormies où les cabinets de lecture sont inconnus. La province, chez nous, a toujours mis le livre très au-dessous d’autres distractions, et souvent on pourrait dire aujourd’hui comme jadis le jeune Racine : « Adieu ville d’Uzès, ville de bonne chère — où vivraient vingt traiteurs, où gémit un libraire. » Les livres les plus simples seront donc préférés. Il ne s’agit pas d’ailleurs de mettre la main sur l’oiseau rare des bibliophiles, ni sur l’édition impeccable des philologues, mais de lire un texte suffisant dans une typographie passable. Sans doute, si l’on peut avoir La Fontaine dans l’édition des Fermiers généraux, on s’en réjouira, mais on le posséderait imprimé « avec des têtes de clous sur du papier à chandelles » qu’on ne l’apprécierait pas moins, je l’espère. La petite Bibliothèque nationale à 0 fr. 25 vulgarise une bonne partie de nos classiques pour quelques dizaines de francs. Il y a d’autres collections non moins plausibles pour leur bon marché et leur variété, celle des livrets à 0 fr. 10 par exemple qu’édite Henri Gautier (ancienne maison Blériot). En Angleterre, la Cassel’s library vous donne pour deux pences un drame de Shakespeare fort agréablement imprimé, ou un livre comme les Héros de Carlyle, un peu dense mais très lisible. On tâchera de ne recourir à ces petites éditions à très bas prix que pour des ouvrages de second ordre qu’il serait trop long de déterrer au milieu d’œuvres complètes ; on n’a pas toujours sous la main les dix volumes de l’abbé de Mably, si l’on veut lire les Entretiens de Phocion, pourquoi ne se les procurerait-on pas pour cinq sols ? ou encore pour de petites anthologies très spéciales ; puisque pour le prix d’un journal, on peut avoir quelques beaux vers provençaux de Mistral, Roumanille, Félix Gras, Aubanel, pourquoi ne s’en gratifierait-on pas ? Mieux vaut admirer tout de suite des fragments comme la Vénus d’Arles, et la Ballade du roi don Pèdre, que courir le risque probable de ne jamais les connaître en se disant : Je me procurerai bien quelque jour, pour les lire en entier, la Miograno entreduberto et le Romancero provençal.

Mais, hors ces exceptions, ou « saulve nécessité », on se servira des volumes à format ordinaire. L’œil s’est tellement habitué à la couleur jaune et à l’in-18 jésus que les autres visages surprennent toujours un peu ; je sais des gens qui n’ont jamais pu se faire à la Bibliothèque elzévirienne, ou aux éditions Lemerre calquées sur elle. D’autant que les classiques sont vraiment à un prix abordable, les maisons qui les éditent laissant leurs volumes de fond à 1 fr. 75 au lieu de 3 fr. 50 ; pour un prix modique vous pouvez avoir tout Montaigne dans les 2 volumes, de chez Garnier, ou dans les 4 volumes plus à l’aise de chez Charpentier ; que peut-on demander de mieux ? Il sera toujours temps, si l’on veut étudier à fond un auteur, de recourir à la précieuse collection des Grands Écrivains de la France de chez Hachette, à 7 fr. 50 le volume ; grâce à elle, un admirateur de Saint-Simon doublera presque son plaisir en le lisant dans l’édition si riche (presque trop) d’éclaircissements et de commentaires de M. de Boilisle. Dans le Manuel de l’histoire de la littérature française, de Brunetière (Delagrave), on recueillera de succincts mais excellents renseignements sur toutes ces questions bibliographiques. Pour les modernes, au fur et à mesure qu’ils tombent dans le domaine public, l’aspect de leurs œuvres s’améliore. Pendant longtemps on n’avait des Mémoires d’outre-tombe que l’imprimé mastoc, fautif et haché à la feuilletonne par Girardin, de la maison Furne ; maintenant Garnier vous offre l’édition parfaite de M. Edmond Biré. Balzac, de même, ne pouvait se lire que dans l’édition vieillie de Calmann, ou dans le petit texte à deux colonnes, si fatigant à l’œil, de l’éditeur Michel Lévy, aux illustrations inégales et mal tirées ; maintenant les éditions se multiplient ; il finira bien par en naître une pleinement satisfaisante. Quand Baudelaire aura la cinquantaine posthume, un éditeur se trouvera assurément qui débarrassera ses Fleurs du mal des coquilles et coq-à-l’âne que la maison de la rue Auber perpétue religieusement dans ses tirages, ainsi le début du Rêve parisien : « De ce terrible paysage — tel que jamais mortel n’en vit, » qui continue à être travesti : « De ce terrible paysage — que jamais œil mortel ne vit… »

Pour les traductions, la question est plus complexe ; il n’est pas indifférent de lire Homère dans Bitaubé ou dans Leconte de Lisle. Encore moins, pour un bilingue, de prendre la Bible anglaise de Tyndale ou la Bible française de Lemaistre de Sacy. Au fur et à mesure, nous nommerons les traducteurs qui semblent à préférer. A défaut d’indication contraire on s’en tiendra aux volumes habituels des bons éditeurs. Pour les livres d’histoire ou de philosophie, les traductions sont, en général, suffisantes et je ne m’en préoccuperai que rarement ; mêmes si elles laissent à désirer, elles n’en rendent pas moins service, un peu comme ces cartes fautives qui sont pourtant utiles aux voyageurs.

Avant tout, donc, il sera utile de faire venir quelques catalogues de grandes maisons d’édition, ou même de collections dites populaires, et d’avoir ainsi les formats et les prix de tous les livres qu’on va se voir proposer. Excellent aussi de se procurer, avant même ces catalogues, quelques bibliographies, non peut-être les savants répertoires Lorenz, Brunet et Guérard, encore qu’ils soient indispensables au moindre chercheur, mais par exemple la Bibliographie de l’Histoire de France jusqu’en 1789, de G. Monod (Hachette) qui, en un volume, donne, méthodiquement classés et suffisamment hiérarchisés, les titres de près de 5.000 ouvrages. Comme il serait à désirer qu’il existât parallèlement une Bibliographie de l’antiquité, une de notre Histoire contemporaine, une enfin, à très grands traits, de l’Histoire générale de l’Europe ! Mais déjà ce sont là outils de travail et non instruments de culture d’esprit. Or ce que nous voudrions faire justement ici, c’est non pas le répertoire intégral des grandes œuvres de tous les siècles, mais ce qu’au temps jadis on aurait pu appeler le Catalogue des livres d’une personne de goût, ou la Bibliothèque d’un honnête homme. Mettons, pour sacrifier à notre mauvais goût à nous : Ce qu’il faut avoir lu dans sa vie.

Fantaisie, dira-t-on, mais bien d’autres avant moi s’y sont laissés aller, et point les premiers venus. Auguste Comte a pris la peine de dresser pour la Bibliothèque positiviste la liste des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, et sir John Lubbock a, lui aussi, écrit un livret qui obtint grand succès en Angleterre, sur les Cent meilleurs livres (The hundred best books). Il ne se passe pas d’année que quelque journal, au moment des vacances, ne propose à ses abonnés un « jeu d’esprit » de ce genre. Je pourrais donc, s’il en était besoin, m’abriter derrière ces diversement illustres devanciers.

Est-il besoin d’ajouter que tout, en cette causerie, ne sera donné qu’à titre d’exemple, et sans aucune prétention au complet ? Vouloir épuiser la matière serait aussi vain en littérature qu’en n’importe quoi. Et puis quelle étrange idée que de chercher à lire tout ce qui a été écrit sur un sujet ! C’est quand on s’est frotté un peu d’érudition qu’on sait en quoi, le plus souvent, elle consiste : à ne connaître les livres que de dos ; pas même, à avoir lu leurs titres sur des catalogues. En vérité le garçon de salle qui époussette les reliures fauves ou mordorées le long des rayons est bien supérieur à tel racorni bibliographe, car il connaîtra un peu de l’âme des livres, à voir leurs tailles, leurs costumes, leurs tatouages, alors que l’autre ne saura de ces peaux rouges que les noms, c’est-à-dire moins que rien. Quand je citerai tel ouvrage, surtout d’histoire ou de sociologie, ce sera sans doute un livre dont j’aurai droit, l’ayant lu, de parler, mais non de le dire l’unique ou même le meilleur ; plusieurs autres lui seront peut-être préférables, mais ces autres, je ne les connais pas.

Aurai-je eu tort, en ce cas, de ne pas les connaître eux aussi avant de parler de leur confrère ? C’est ce que les érudits diront, peut-être avec dédain ; mais quoi ! il y a autre chose sur terre que du noir sur du blanc ; et les livres, comme les pièces d’or, sont de bons serviteurs et de mauvais maîtres. Ce sont aussi, me direz-vous, d’excellents amis ; parfait, mais l’amitié exclut la cohue. Et puis ce ne sont pas nos seuls amis. A ne jamais sortir des bibliothèques, il vaudrait mieux n’y jamais entrer. Les champs du bon Dieu sont plus féconds que les alvéoles du columbarium livresque. Invenies aliquid amplius in silvis quam in libris, a dit saint Bernard, qui ne prévoyait pas, certes, qu’un seul numéro du Petit Journal mangerait pour son papier 170 arbres, le misérable ! Un homme aussi vaut mieux qu’un traité. « Mieux vaut lire dix passants que cent volumes, » disait lord Chesterfield. La vie, tout est là. Il faut ne considérer les livres que comme des adjuvants de sa propre existence. Sinon, ce serait le mot terrible : « Laissez les morts ensevelir les morts », qu’il faudrait jeter sur eux d’un coup de pelle.

PREMIÈRE PÉRIODE

Le premier stade va de 18 à 24 ans. C’est l’époque de la vie d’étudiant. Pas de lectures trop sérieuses qui détournent le jeune homme de ses études de faculté, donc uniquement des poètes, des romanciers et des auteurs de théâtre. Il faut se hâter de lire les poètes. A 18 ans, on se jette sur eux et on ne veut lire qu’eux ; puis, d’année en année, ce beau zèle se ralentit. Que de gens qui ont adoré Hugo ou Musset, et qui, doublé tel cap, n’ouvrent plus un volume de « lignes inégales ». Déjà, dans le programme que j’esquisse, je remplace à 24 ans le poète en vers par un poète en prose, Balzac. C’est le moment, entre la sortie de la faculté et l’établissement professionnel, où l’on peut trouver le temps de lire d’affilée le demi-cent de volumes de la Comédie humaine.


Voici les sept poètes, précédés chacun d’un chiffre qui dit l’âge du lecteur, disposition commode et que l’on gardera tout le temps : 18, Lamartine ; 19, Alfred de Musset ; 20, Victor Hugo ; 21, Henri de Régnier ; 22, Baudelaire ; 23, Alfred de Vigny ; 24, Balzac. Cet ordre, nullement chronologique, voudrait suivre l’âme probable du jeune homme. Lamartine plaît davantage aux adolescents encore purs, et Musset est le poète des premières fougues ; Henri de Régnier et Victor Hugo personnifient la jeunesse dans sa plénitude. Vigny et Baudelaire demandent plus de gravité ; ce sont les poètes de l’automne, celle de la jeunesse, sinon celle de la vie.

Les Méditations et les Nouvelles méditations, les Harmonies, Jocelyn et la Chûte d’un ange, la poésie de Lamartine tient dans ces cinq volumes. Qu’on ne s’étonne pas, une fois pour toutes, de ce mélange de littérature et de statistique. Il ne s’agit pas d’indiquer devant quoi « il faut faire le brouhaha », mais de savoir si on aura le temps de le faire en connaissance de cause, ou encore, de décider, n’ayant qu’un nombre trop restreint d’heures à donner à la promenade, par quel coin de parc ou quelle salle de musée on commencera. Les œuvres complètes de Lamartine tiendraient une centaine de volumes, dont aucun n’est méprisable. Même dans le Cours familier de littérature, même dans l’Histoire de la Restauration ou dans l’Histoire de la Turquie, il y a, je veux le croire, des pages merveilleuses. A plus forte raison dans les Girondins ou dans la Correspondance. Quel pur joyau que cette « Prière pour une servante » que Jules Lemaître dessertit, un jour, je ne sais de quel tome oublié : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de trouver la servitude douce », etc., et comme la joie de découvrir de telles beautés vaudrait la patience de compulser, page à page, d’autres volumes encore que ceux de Lamartine !

Si possible, on le lira donc tout entier ; à 18 ans que ne lirait-on pas ! A faire une sélection dans ses œuvres de prose, il faudra commencer par Graziella, Raphaël, le Tailleur de pierres de Saint-Point, et continuer par les Confidences, le Manuscrit de ma mère, le Voyage en Orient. Tout cela, prose et poésie, ne fait guère qu’une douzaine de volumes. Pour celui qui, tout à ses « travaux pratiques » de médecine ou à ses « conférences » de droit, trouverait que c’est encore trop, indiquons, mais à regret, ce qu’il faudrait à tout prix sauver du sacrifice : les Méditations et Jocelyn. Trois volumes à peine, on serait inexcusable de ne pas les avoir lus. Qu’un jour d’automne, on emporte Jocelyn à la campagne et qu’on le lise, seul, au murmure du vent, sous les arbres pleurant leurs feuilles mortes, car pour de tels livres le cabinet de travail n’est pas assez solitude. Et dans les Premières méditations, que nul ne néglige de lire le poème qui leur est habituellement joint, la Mort de Socrate. Un dernier conseil pour ces lectures : prenez de préférence une vieille édition ; les plus récentes, où chaque poésie est accompagnée d’un « commentaire » sont fâcheuses de par cette glose perpétuelle qui rompt sans cesse le charme poétique, et fait à chaque pas sous le bel Apollon adolescent apparaître le Saturne vieilli et attristé, un Lamartine presque gêné par ses anciens enthousiasmes religieux, royalistes, ou poétiques même, puisque ses commentaires consistent presque toujours à expliquer comment ses vers furent griffonnés à la hâte et sauvés au hasard par un ami qui en avait gardé copie.

Alfred de Musset n’a que deux tomes de poésies. Personne qui ne les ait dévorés, je crois. Qu’on ne manque pas de leur joindre les trois volumes de théâtre. Musset est autant dans On ne badine pas avec l’amour ou Il ne faut jurer de rien que dans Rolla ou les Nuits. Et même une partie de son œuvre en vers, tout ce qui est postérieur à 1841, ne vaut plus grand chose, alors que, jusque dans Carmosine, on trouve des passages exquis. Souple génie qui trouva moyen, tout en étant le plus français des Français, de s’incarner le daimon mélancolique d’Hamlet dans Lorenzaccio et de se teindre une âme toute allemande dans le premier acte de Fantasio ! Sans doute on voudra encore, bien que le livre soit surfait, lire la Confession d’un enfant du siècle et, une fois la curiosité éveillée, peut-être se lancera-t-on, on aura tort, dans les pièces du dossier de Venise, Elle et lui ! Lui et Elle ! On voudra entendre les parties elles-mêmes ; lettres d’Alfred, lettres de Georges, et même Souvenirs du bon Pagello, et ensuite les avocats Paul de Musset, Mme Colet, et enfin les plaidoiries des épigones pour ou contre les Amants de Venise. Et en pensant à cette triste aventure, et à celles des autres grands poètes romantiques, on se dira qu’ici du moins Lamartine l’emporte sans conteste, et que son Elvire est autrement lumineuse que la George de Musset, la Dorval de Vigny, la Juliette de Hugo, la Duval de Baudelaire.

Musset intégral tient en dix volumes, et Musset essentiel en cinq ou six, car les Contes et Nouvelles ne sont pas indispensables. Mais Victor Hugo, même le Hugo nécessaire, en combien de volumes tient-il ou ne tiendra-t-il pas, car tout n’est pas encore publié ? Et sur soixante volumes, pas un — ceux de politique à part — qui puisse être négligé ! Jusque dans l’Ane, des tours de force à vous faire braire d’enthousiasme comme hennissait Des Esseintes aux Chansons des Rues et des Bois. Jusque dans les broutilles de Littérature et philosophie mêlées des pages étonnantes de verve, d’esprit ou de force. Pourtant, il faut bien penser à ces malheureux « gens pressés », douleur et fléau de notre siècle, qui n’ont le temps de lire — même de Hugo — qu’une douzaine de volumes. Que faudra-t-il sacrifier entre tant de chefs-d’œuvre ? A la question ainsi posée on ne répondra jamais. Alors, à la renverse, que sauvera-t-on, tout d’abord ? les Orientales, les Feuilles d’Automne, la première Légende des siècles, les Chansons des Rues et des Bois, la Fin de Satan, Dieu, voilà pour la poésie. Hernani, Ruy Blas, les Burgraves, voilà pour le théâtre. Notre-Dame de Paris et les Travailleurs de la mer, voilà pour le roman. C’est le cas de redire ici le « J’en passe et des meilleurs ». Mais déjà nos douze volumes sont loin. Alors finissons, puisqu’il est entamé, le second douzain : les Contemplations, les Châtiments, l’Année terrible, l’Art d’être grand-père. Pour la prose, la Préface de Cromwell (édition curieuse de Souriau, chez Lecène), William Shakespeare, les Lettres à la fiancée, Quatre-vingt-treize. Et il reste encore, pour un troisième douzain, fatal, les Misérables !

Résignons-nous donc à quelques clairières dans la silve aux cent arbres. D’autant qu’avec un homme tel que Hugo, il faut bien réserver une toute petite place aux éclaircissements. Lamartine et Musset n’ont guère besoin de commentaires, mais Hugo ! Plus la forêt est touffue, plus le forestier est utile. Pour la biographie, on recourra aux cinq volumes d’Edmond Biré : Victor Hugo et la Restauration, etc. (Perrin) ; et si le poète n’en sort pas toujours à son avantage, on ne s’en prendra pas au biographe. Pour la critique, consultez, si vous les avez sous la main, et par simple curiosité, les articles exaspérants de Gustave Planche dans la Revue des Deux Mondes, ou le Dictionnaire des métaphores de Victor Hugo qui vous donne envie de le refaire complet, et de préférence aux critiques des professionnels, les deux très curieux volumes de Renouvier, Victor Hugo le poète, Victor Hugo le philosophe (Colin), celui-ci surtout où l’on a joie à voir un « autorisé » rendre justice à un génie philosophique que quelques sottises politiciennes auraient dû ne pas faire méconnaître.

Henri de Régnier au sortir de Victor Hugo, Lamartine n’étant pas encore bien loin à l’horizon, on ne sera pas trop dépaysé. La poésie de Tel qu’en songe ou du Salut à l’étrangère semble avoir jailli au confluent des Méditations et de la Légende des siècles. L’œuvre — qui se continue — du poète contemporain, n’étant pas encore trop volumineuse, peut se suivre en entier. A faire un choix, on élira les Poèmes anciens et romanesques et qui les a lus dans les deux éditions successives, s’amusera à comparer les retouches qui clarifièrent le primitif sibyllin : « Les sables qu’être roux sont leurs seules automnes », par exemple devenus : « Les sables roux qui d’eux ont leurs seules automnes ». Mais on ne s’en tiendra pas là, et on assistera encore, à tout le moins, aux Jeux rustiques et divins. Cela ne fait que deux volumes de vers. Quel jeune homme, « ayant l’âme un peu bien située », trouverait que c’est trop ? Comme prose, la Canne de jaspe d’abord ; c’est un des plus précieux écrins de notre littérature, et, parmi les joyaux qui y reluisent, « le Trèfle noir », un des plus étranges, et des trois gemmes qui le composent, « Hertulie ou les messages », une perle-fée. Ajoutez, pour varier, un volume de critiques, Figures et Caractères. Et cela ne fait que quatre petits, en somme, livres in-18 (Mercure de France).

L’œuvre en vers de Baudelaire n’exigea qu’un volume. Le moins métromane des hommes serait donc sans excuse de ne pas en faire le tour. L’édition Calmann-Lévy est d’un négligé regrettable, mais elle contient la riche étude de Théophile Gautier, en préface, et en appendice quelques bonnes pages de Barbey d’Aurevilly. Les Épaves sont aujourd’hui de rencontre assez fréquente sur l’océan des livres ; il est probable qu’on voudra les sauveter, bien qu’à l’exception d’une pièce ou deux, Lesbos et Femmes damnées, elles n’ajoutent pas grand’chose à la gloire poétique du maître. Par contre les Poèmes en prose sont à comparer au très précieux Gaspard de la Nuit, d’Aloysius Bertrand (Mercure) ; à lire aussi les Paradis artificiels dans le même volume, et encore les Curiosités esthétiques et l’Art romantique. On laissera de côté, mais à portée de la main, vous verrez tout à l’heure pourquoi, sa traduction de Poe. Cela ne fait qu’une demi-douzaine de livres environ.

Alfred de Vigny n’en a pas autant. Un volume de poésie, un de théâtre, un de notes personnelles, trois romans, et ces six volumes s’obtiennent pour quelques francs chez leur éditeur. Quel homme serait assez prosaïque pour, s’il ne les a pas encore, ne pas les acquérir sur-le-champ ? Il y a d’autres grands poètes qu’on sait qu’on ne relira guère. Vigny, lui, est un compagnon fidèle. A de certains jours, le besoin est irrésistible de revoir la Mort du loup ou la Colère de Samson. Et le prosateur n’est pas moindre. Conçoit-on un officier qui n’ait pas lu Servitude et grandeur militaire, ou un écrivain qui ignore Stello ? Je me défierais encore d’un jeune homme qui ne connaîtrait pas Cinq-Mars, et je me détournerais de celui qui, en lisant le Journal d’un poète, ne murmurerait pas : Voilà mon journal à moi aussi ! Beau et triste livre où, à chaque page, chatoie quelque orient douloureux : « L’honneur, c’est la poésie du devoir. » Ou encore, « L’amour est une bonté sublime. Aimer, inventer, admirer, voilà ma vie. » Ce journal n’est d’ailleurs qu’un faible extrait du grand mémorial de Vigny ; c’est Ratisbonne qui fit le choix posthume ; on s’étonne qu’Alfred de Vigny ait choisi pour exécuteur testamentaire ce versificateur puéril que la famille du poète, dès le jour de l’agonie, dut « rappeler aux convenances ».

Enfin Balzac dont il faut faire l’ascension jusqu’au bout. « Marche ou crève ! » On ouvrira un volume de la Comédie humaine, n’importe lequel, et si la lecture en est un peu pénible, celle du tome qu’on prendra ensuite semblera aisée, et le livre suivant se dévorera, et le dernier sera exterminé avant, certes, la fin des douze mois. L’on comprendra alors que MM. Christophe et Cerfbeer aient publié un Répertoire alphabétique des personnages (il y en a plus de mille) de la Comédie humaine ; et l’on regrettera que M. Barière, au lieu de rédiger un volume de résumés, qui ne dispenseront personne, j’espère, de lire le Maître, n’ait pas dressé une chronologie historique des événements racontés, ou une table philosophique des principales idées de l’œuvre. Ces détails bibliographiques sont utiles. Balzac est un monde, et quand on parcourt un monde, on est excusable de demander un guide. On recourra donc, et sans oublier les travaux critiques de M. de Spoelberch de Lovenjoul (Autour de Balzac, 1 volume, C. Lévy), pour les détails, à Edmond Biré (H. de Balzac, 1 volume, Garnier), pour les confidences, au maître lui-même (Lettres à l’Étrangère, et autre Correspondance), pour le jugement d’ensemble à l’admirable prévision de Taine dans les Essais de critique et d’histoire (Hachette). Maintenant, faut-il penser à ceux qui reculeront devant l’œuvre intégrale, même devant la seule Comédie humaine, allégée des Œuvres de jeunesse, des Œuvres diverses, de la Correspondance, du Théâtre, quoique Mercadet soit là, des Contes drôlatiques pourtant si savoureux ? Oui, puisque j’écris ces pages justement pour eux, un peu dans l’intention traîtresse de les allécher en ne leur indiquant que deux ou trois volumes et les induire en un goût irrésistible de lire tous les autres. M. Marc Legrand mena un jour dans la Revue d’Europe (septembre 1900) une de ces enquêtes à la mode : Que restera-t-il de Balzac ? Et les avis furent divers et curieux, chacun répondant suivant ses goûts ; mais pourrait-on répondre autrement ? On ne verra donc, dans l’ordre que je vais suggérer pour la lecture à l’essai de la Comédie humaine, qu’une impression personnelle, et sans rien de canonique : Avant tout la Recherche de l’Absolu. Puis Louis Lambert, Séraphita, le Chef-d’œuvre inconnu. Ensuite les Parents pauvres, le Curé de Tours, les Employés. Encore le Lys dans la vallée, le Colonel Chabert, l’Interdiction… Je m’arrête parce que tout y passerait, et tout y passera si on a lu les huit ou dix volumes que j’ai indiqués.


Revenons aux poètes. Quand l’Alighieri descend aux Enfers, il a pour guide Virgile, mais à quelque distance, une autre ombre, pure quoique moins lumineuse, les accompagne. Un grand poète n’a jamais loin de lui son Stace. On sera donc en droit de doubler le sixain déjà dit d’une série parallèle, de plusieurs même, si l’on veut, que ne doublerait-on pas entre 18 et 24 ans ! De Lamartine on rapprochera le divin André ; d’Alfred de Musset, le bon Théo ; de Hugo, qui ? mettons Auguste Barbier, le poète des Châtiments n’aurait pas dit non ; d’Henri de Régnier, son frère d’armes, Vielé ; de Baldelarius, Verlanus nepos ; d’Alfred de Vigny cet autre amer Leconte de Lisle. Sera-ce assez ? Oui, pour les uns. Non, pour les autres. Mais comme ces autres, les amants des beaux poèmes, sont ceux qui nous sont chers, nous leur faciliterons la volupté du Beau.

Pour André Chénier on ne prendra pas l’édition Henri de Latouche, car on courrait risque de rendre à André ce qui est à Henri ; mais l’édition Becq de Fouquières (2 volumes, Charpentier) ou l’édition Gabriel de Chénier (2 volumes, Lemerre). Je préfère entendre gronder dans les Iambes vengeurs le nom de Fouquier lui-même plutôt que ce Bavus qui le dissimulait. Dire, grand Dieu ! qu’il y a encore de tristes âmes pour admirer « dans leur fange — ces bourreaux barbouilleurs de lois ! » Pauvre André, lui qui ne voulait pas « que des pontifes saints autour de son cercueil — de leur chant lamentable accompagnent son ombre » ; il a été servi à souhait ; mais, hélas, ce n’est pas « achevant de Vénus les plus doux sacrifices » que son âme « s’envola sans effort, et ne le sentit pas ». Chassons ces tristesses en relisant les douces Idylles et les tendres Élégies. « Riez, amis, nommez ma fureur insensée ; — vous n’aimez pas, et j’aime, et je brûle, et je pars — me coucher sur sa porte, implorer ses regards… » Pourquoi n’avons-nous pas une miniature de cette charmante Camille ? Était-ce bien Mme de Bonneuil ? Peut-être vaut-il mieux que nous la rêvions à notre guise. Du moins si elle fit souffrir le poète, ce ne fut pas comme cette frivole « jeune captive » au moment où venait « le messager de mort, noir recruteur des ombres — escorté d’infâmes soldats… ».

Mais, autour de Chénier, qui rangerons-nous pour faire cortège à Lamartine ? Peut-être quelques petits poètes du dix-huitième siècle, tels que ce Parny de qui l’influence n’est pas insensible, dit-on, dans les Premières Méditations. Plutôt quelques poètes du début du siècle suivant dont on trouvera les fleurs conservées dans les Anthologies, si on recule devant la fatigue de butiner dans trop de jardins : l’Élévation de M. de Fontanes, où M. de La Harpe désignait, de son petit index, les vingt plus beaux vers de la littérature française… « Où sur des harpes d’or l’immortel Séraphin — aux pieds de Jéhovah, chante l’hymne sans fin. » (On devait voir bientôt mieux que ça) ; la Chute des feuilles, de Millevoye ; la Prière du soir à bord d’un vaisseau, d’Esmenard ; le Crépuscule, de Chênedollé ; les Limbes (pas mal du tout, ma foi : « Comme un vain rêve du matin — un parfum vague, un bruit lointain — c’est je ne sais quoi d’incertain — que cet empire… »), de Casimir Delavigne ; l’Ange et l’enfant, de Reboul ; la Fermière, d’Hégésippe Moreau ; mais surtout vous n’oublierez pas ceux qu’on pourrait regarder comme les vrais Lamartiniens, Brizeux, dont la Bretagne — O terre de granit recouverte de chênes — garde fidèlement la mémoire, et ce Victor de Laprade, un peu obscurci aujourd’hui, mais dont devrait survivre un noble poème, Psyché.

Au calvacadour Musset j’ai donné pour écuyer Théophile Gautier. Quoique fondateur plus tard du Parnasse, son nom mérite, de préférence aux vagues Pétrus Borel et Philothée O’Neddy, de personnifier le clan des premiers romantiques. La Comédie de la mort, Albertus, les Émaux et Camées sont à lire à l’abord, ce n’est que la valeur d’un volume. Mais si l’on aime les vers brillants de ce « parfait magicien ès lettres françaises », comme le qualifiait Baudelaire, on achèvera le reste qui équivaut à deux autres. Reste la prose. Tout peut-être serait à connaître ici, mais las ! combien de milliers de pages cela ferait-il, et combien d’in-8o faudra-t-il, si quelque jour on entreprend l’édition complète de tout ce qui coula de cette plume féconde ? Sélectons, puisque c’est de nécessité. En première ligne le Roman de la Momie, le Capitaine Fracasse, Mademoiselle de Maupin, trois œuvres diversement remarquables. Ensuite, si l’on désire être documenté à fond sur le bon Théo, les autres Romans et Contes, goguenards ou non, les Voyages, aussi le Collier des jours de sa fille Judith. Pour voir vivre « le poussah torpide » mais parfois tonitruant, les conversations du dîner Magny bruissent dans le Journal des Goncourt.

Et avec Gautier tous les romantiques du corps de bataille, pour qui suffiront peut être les Recueils de morceaux choisis (Anthologie du dix-neuvième siècle, par exemple, 4 volumes, Lemerre), où l’on trouvera le Sonnet d’Arvers, l’Ode à la rime, d’Amédée Pommier, et autres pièces caractéristiques. Dans cette foule des poètes chevelus aimant à « boire l’eau des mers dans les crânes des hommes », faudra-t-il faire une bien large place à Sainte-Beuve ? Que ceux qui goûtent les Consolations ou les Pensées de Joseph Delorme répondent. Peut-être le vers de lui qui vaincra l’oubli sera celui où il sembla se peindre lui-même : « Un poète mort jeune à qui l’homme survit ». Mais pour jeune qu’on meure, il est déjà beau d’être né. Enfin, puisqu’il s’agit de caracoler sur la piste d’Alfred de Musset, où Sainte-Beuve se voyant sera tout de même un peu surpris de l’aventure, n’oublions pas cet autre Alfred, cet André Van Hasselt qui « lui ressemblait comme un frère ».

L’année suivante, Barbier seul, ai-je dit. Victor Hugo n’a pas encore désencombré le monde. Il est vrai que tout Barbier tient dans les Iambes, et peut-être tous les Iambes dans « l’Idole », et « l’Idole » elle-même dans l’apostrophe : « O Corse aux cheveux plats… » Ne condensons donc pas trop pourtant. Barbier a eu son heure de fanfare, qu’on l’écoute jusqu’à la dernière note, depuis la « Curée » dont le début a vraiment autant d’allure que « l’Idole » : « Oh ! lorsqu’un lourd soleil chauffait les grandes dalles… » jusqu’à Il Pianto même où se lira quelque beau morceau : « Dors, oh dors, Orcagna… » Deux petits recueils, un moyen volume, l’espace d’un matin, le jaloux Hugo nous le pardonnera… peut-être.

Nul ne s’étonnera de voir Vielé-Griffin accompagner Henri de Régnier. Ce sont les Dioscures du Symbolisme. Celui-ci est à celui-là ce que… mais la mode des parallèles est défunte. Bien que ce soit s’exposer à de réels dangers, si âpres sont les Vespuces, osons dire que c’est Vielé qui a été le Christophe Colomb de ces terres nouvelles que notre poésie s’annexa vers 1885 ; c’est lui qui inaugura le vers libre, la laisse rythmique à molles assonances ; il fut, depuis Ronsard, le plus grand créateur de formes poétiques de notre littérature et c’est justice que son nom soit mis en belle lumière. Son œuvre tient déjà une demi-douzaine de volumes, et elle se poursuit. Qui ne peut la lire tout entière doit prendre, du moins, ses premiers Poèmes et Poésies où se trouve cette pure merveille « la Chevauchée d’Yeldis » (Mercure de France).

Et avec Vielé-Griffin et Régnier ondulera, chatoiera, poudroiera et symphonera toute la cour de la Muse symboliste. Elle fait déjà noble figure dans l’histoire qui se cristallise. Toute cour a ses bouffons, comme toute école ses grotesques. Ceux de cette récente période s’effacent peu à peu, et ce ne sont plus que les justes œuvres qui rayonnent : les Poèmes (surtout les Petits poèmes d’automne), de Stuart Merrill, le Jardin de l’Infante, d’Albert Samain, les Poèmes, de Verhaeren, Une belle Dame passa, d’Adolphe Retté, le Pèlerin passionné, de Moréas, les Vitraux, de Laurent Tailhade, les Poèmes, de Le Cardonnel, et bien d’autres que je devrais citer, mais l’insuffisante chose qu’un sec défilé pour des poètes, et qu’on trouvera — pas tous malheureusement — dans les Poètes d’aujourd’hui, de Van Bever et Léautaud (Mercure de France). Si l’on voulait avoir une idée complète du mouvement poétique pendant les années 1890-1894 — la plus riche floraison de vers, je crois, que nous ayons eue depuis celle de la Restauration, et qui fut, comme celle-ci, desséchée par les bouffées de la politique — il faudrait recourir aux revues d’art et de littérature de cette époque : le Mercure, l’Ermitage, la Plume, bien d’autres encore où flamba tant d’enthousiasme. Le Parnasse fut loin de présenter une pareille « période d’assaut et d’irruption ». Prosodie, langue, vocabulaire, syntaxe, doctrine, tout fut alors renouvelé, et assurément bouleversé. Par suite de ce mélange des genres, entre le poète en vers et le poète en prose le passage, chez les symbolistes, est facile. Au besoin le Roman de Louis XI, curieux homme, de Paul Fort, le jalonnerait. Et dans ce nouveau domaine, ce sont d’autres noms à citer : les Reposoirs de la procession, de Saint-Pol-Roux, En décor, de Paul Adam, Sixtine, de Remy de Gourmont, Paludes, d’André Gide, ou encore de ces nouvelles qui donnent en raccourci tout un écrivain : la Panthère, de Rachilde, la Croisade des enfants, de Marcel Schwob, les Bains de Bade, de René Boylesve, Ubu roi, de Jarry ; mais déjà nous voici au théâtre. Le symbolisme a aussi le sien. Qu’indiquer ? Avant tout Maeterlinck au complet, toute une série de chefs-d’œuvre qu’enfin la musique — los à elle ! — a révélés au grand public, et aussi l’Arbre, de Claudel, ou Morteville, de Pottecher, ou les Cuirs de bœuf, de Polti, ou l’Hérésiarque, de… Mon Dieu qu’allais-je dire ?

Verlaine est assurément aussi personnel que Baudelaire, mais l’un et l’autre sont apparentés. Un catholicisme, d’ailleurs d’un goût étrange, les rapproche. Après le volume des Fleurs du mal, on lira donc les six ou huit volumes de l’œuvre verlainienne (Vanier). La maison Charpentier a bien donné un Choix de poésies en 1 volume dont pourront se contenter les simples dilettantes, les plus belles pièces s’y trouvant, notamment les admirables tercets, « O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour… » et les non moins étonnants sonnets, « Mon Dieu m’a dit : Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois… » Mais on fera un petit effort dont on sera bien récompensé en lisant l’ensemble où le pauvre poète s’est révélé tout entier avec ses exquisetés et, hélas, avec tout le reste. Grand enfant qui, toute sa vie, joua avec le sérieux. François Villon, soit ; mais Villon ne mettait pas le parallèlement jusque sur le titre de ses livres. Mettons que ce ne fut là que gaminerie, et ne doutons pas qu’à l’heure suprême il ne se soit endormi réconcilié avec « la Rose immense des purs vents de l’Amour » ; son service funèbre coïncidant avec la veille de je ne sais quelle fête carillonnée, les cloches de Saint-Étienne, à la fin de l’absoute, s’éveillèrent et chantèrent la délivrance du Pauvre Lélian. On lira donc de lui tout si on n’a pas l’âme sévère, et il ne faudrait pas l’avoir ; si toutefois on l’a, Sagesse, d’une part, Fêtes galantes, la Bonne Chanson et Romances sans paroles, d’autre part, la valeur de deux volumes.

Autour de Verlaine, et pour continuer à faire honneur à Baudelaire, se grouperont ceux que Verlaine lui-même a appelés les « poètes maudits » et aussi ceux qui s’appelèrent, un peu faute à lui, les « décadents ». Les Poésies complètes, d’Arthur Rimbaud, viennent d’être éditées en 1 volume (Mercure) ; celles de Jules Laforgue aussi ; on joindra à celles-ci les Moralités légendaires. De Corbière, ce que tiennent les Anthologies sera, je crois, suffisant. Puisque Mme Desbordes-Valmore a été, je ne sais trop pourquoi, rapprochée d’eux, on prendra ses Poésies (Charpentier) dont quelques-unes ont un accent si pénétrant. Le moment alors sera bon pour connaître aussi Gérard de Nerval (1 vol., Mercure), qui, quoique de la génération de Hugo, a plus de rapports avec celle de Verlaine. Sur les « décadents » un livre devrait être écrit qui nous donnât quelques spécimens des excentricités alors commises, sans qu’il fût nécessaire de recourir aux plaquettes.

Dans tous les cas, ne doit pas être négligé le « florilège » que Stéphane Mallarmé a publié sous le titre Vers et Prose, chez Perrin. Il faut une heure pour lire ce mince volume et plusieurs semaines pour le comprendre. D’autant que l’édition est fautive, et que le vers déjà clair-obscur, « S’il a du talon nu touché — quelque gazon de territoire », devient tout à fait ténébreux quand talon est remplacé par talent. On s’attellera donc à Mallarmé comme on ferait à Lycophron ou à Euphuès, et ce genre de version française ne sera pas infécond en agréments. Pour s’aider, le fervent consultera diverses gloses d’ailleurs malaisées à trouver, ou parfois même, elles aussi, à comprendre ; une, fort secourable, se trouve dans le recueil d’articles que Teodor de Wyzewa publia sous le titre, Nos Maîtres, chez Perrin.

Enfin Leconte de Lisle fraternisera avec Alfred de Vigny. Ce furent deux nobles âmes à qui on n’aurait souhaité, chez Vigny, qu’un peu plus d’indulgence pour son temps, chez Leconte de Lisle un peu plus d’amour pour ses contemporains. Il leur a manqué ce qui a manqué à tous les stoïciens : quelques gouttes de cette tendresse qu’ont eue les Verlaine et les Villon, et qui les a faits chrétiens, alors que Vigny et Leconte de Lisle ne le sont pas, l’un, à la façon de Sénèque, l’autre, à la façon hélas de M. Pelletan. Mais « laissons ce discours » et laissons aussi l’Histoire populaire du Christianisme ; ce mince livret n’ajoute rien à la noble gloire du poète qu’exaltent les Poèmes barbares, les Poèmes antiques et les Poèmes tragiques. Le lecteur commencera par les premiers, sans trop s’étonner, dès le début, de l’orthographe Qaïn qui fut d’abord Kaïn et qui aurait tout aussi bien pu être Caïn comme chez Hugo ; mais il tâchera d’aller jusqu’aux derniers ; il n’y a peut-être pas dans notre langue de vers plus pleins que ceux des Erynnies. Malheur à celui qui ne les a jamais lancés à pleine voix et en pleine campagne, par un beau crépuscule !

Et ceux qui voudront honorer le chantre de « Moïse » et celui de « Klytaimnestra » ne le pourront mieux faire qu’en communiant avec les autres servants de la forme impeccable et impassible, vous devinez les Parnassiens. Ils furent une multitude. Le Parnasse contemporain contient une cinquantaine de noms. Mais déjà ce bataillon sacré s’éclaircit dans nos souvenirs, comme s’éclaircira la cohorte, qui nous semble encore si dense, des symbolistes. Dans une génération, que restera-t-il de la virtuosité inlassable d’Armand Silvestre ? On commence à distinguer les quelques petits étangs ou cascatelles qui subsisteront de ce raz de marée rythmique : les Odes funambulesques, de Théodore de Banville (poésies complètes, 6 volumes, chez Charpentier), les Humbles, de François Coppée (poésies complètes, 2 volumes, chez Lemerre), et les Trophées, de José-Maria de Heredia, lesquels, quoique dressés beaucoup plus tard (Lemerre), commémorent la pure gloire du Parnasse.

De leurs frères, quelques pièces seront sauvées par les recueils de morceaux choisis, ce qui permettra à leurs fidèles de s’attrister avec raison. Sully Prudhomme a assurément fait autre chose que le Vase brisé, et Léon Dierx autre chose que Lazare, et Jean Richepin autre chose que la Requête aux étoiles, et Joséphin Soulary autre chose que le sonnet des Deux cortèges. Mais c’est déjà joli quand de nous il reste quatorze vers. Ce minimum surnagera-t-il de Catulle Mendès, de Rollinat, de Haraucourt ? Souhaitons-le, et pour cela réconcilions-nous avec les Anthologies qui, en elles-mêmes, correspondent un peu à l’esthétique d’une cuisinière saccageant un jardin pour faire un bouquet, ou d’un conservateur de musée tenant à offrir aux bourgeois son « salon carré ». Et dans ces anthologies, souhaitons qu’on n’oublie pas l’Archet, de Charles Cros, le Dernier Hiérophante, de Louis Bouilhet, le Cri, de Mme Ackermann, Diane et Saint-Hubert, d’André Lemoyne, les stances « Je crois que Dieu, quand je suis né… », de Charles Read ; ce serait dommage de ne pas ajouter le Noël pour marionnettes, de Maurice Bouchor, quelques chansons de Raoul Ponchon, et quelques vers de Gabriel Vicaire ou d’Emmanuel des Essarts.

Je m’arrête, parce qu’il faut bien s’arrêter, mais que de titres j’ai encore sur les lèvres ! Heureusement ceci n’a aucune prétention au catalogue. Un jeune homme vraiment amoureux des beaux vers ne se contentera pas des quelques (une cinquantaine pourtant) poètes dont je viens de piquer les noms aux ailes étendues sous mes vitrines. Il sera insatiable, et il ira, probablement, à la découverte, de lui-même, au hasard de la bonne aventure. C’est ce qu’il fera de mieux. Qu’il lise des inconnus ; ce sont peut-être ceux qui lui réservent les émotions les plus exquises ! Je me souviendrai toujours de mon ravissement quand un hasard me révéla Mme Desbordes-Valmore, à une lointaine époque où personne encore n’avait divulgué son talent. Au surplus les poètes sont discrets, ils n’accapareront pas tout votre temps. A l’exception de Victor Hugo, le colosse, ils se sont presque toujours contentés de trois ou quatre volumes pour leurs œuvres complètes. Et quelques-uns parmi les plus grands, Vigny, Baudelaire, Chénier, Mallarmé, Heredia, n’en ont voulu qu’un seul. Il restera beaucoup de journées pour les explorations, pour les réhabilitations. Que de négligés qui attendent mélancoliquement leur heure ! Le grand Ronsard a bien patienté deux cents ans. Et sans parler de ces criantes injustices à réparer, que de douces charités à faire ! Un nom de poète me vient à l’esprit, en ce moment, que je n’ai, pas plus que d’autres, pensé à citer, pourtant un poète point ancien, qui eut son heure de célébrité, qui siégea à l’Académie française à côté de Hugo, et qui s’est effondré dans le plus silencieux oubli : je crois n’avoir jamais lu son nom, dans un livre ou un article quelconque, depuis une douzaine d’années ; c’est Autran. On ne l’a même pas rappelé à propos de la Mer, de Richepin. Cependant certaines de ses pièces ont de la couleur, Endoume que j’ai retrouvé dans le Recueil Godefroy, Naufragés, le Fond de l’Océan qui devraient être aussi scaphandrés. Encore le pauvre Autran est-il habitué à l’oubli, mais tel autre, dont la gloire éclipsa toutes celles de son époque et que j’ai oublié aussi, Béranger ! Ne siérait-il pas, même eût-on peu de goût pour le genre, de fredonner, à titre de document, une demi-douzaine de ses chansons : le Roi d’Yvetot, la Bonne Vieille, le Dieu des bonnes gens, le Vieux drapeau, Souvenirs du peuple, Waterloo ? Enfin, il faut réserver quelque place pour ceux qui arrivent, et ceux qui arriveront, car le génie poétique de France, espérons-le, n’est pas près de s’éteindre. Déjà, depuis la génération symboliste proprement dite, des noms nouveaux se sont allumés, Francis Jammes et Charles Guérin, par exemple. Qu’on aille vers leur lueur et vers celle de leurs frères, puisque c’est à la poésie de ses contemporains immédiats que chacun est le plus sensible.

Donc je résume ces six années de poètes ; 18, Lamartine, André Chénier, Brizeux, Laprade et les élégiaques de la Restauration. 19, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Sainte-Beuve et les poètes chevelus du romantisme. 20, Victor Hugo avec, pour Pylade, Auguste Barbier. 21, Henri de Régnier, Vielé-Griffin et les symbolistes. 22, Baudelaire, Verlaine, Mallarmé et les décadents. 23, Alfred de Vigny, Leconte de Lisle, Heredia et les parnassiens.


A côté des poètes, les romanciers, et d’abord les Français. Ici encore celui pour qui j’écris ces notes connaîtra assurément bien d’autres livres que ceux dont les titres suivent. Chaque saison paraissent deux ou trois volumes « qu’il faut avoir lus », paraît-il. On les ouvrira, mais sans négliger ceux qui n’ont pas droit à la bande « Vient de paraître ». Si l’on veut même ne pas se découvrir, au bout de quelques années, trop de lacunes, il faudra s’astreindre à un certain ordre, sinon à celui que je dispose et qui n’a rien de fatidique, du moins à un qu’on se fera à sa guise, mais représentatif et compréhensif. Il n’est certes pas question de lire tout ce qui a paru d’intéressant dans le monde de la fiction pendant le dix-neuvième siècle, mais de connaître les principaux chefs-d’œuvre, et peut-être même d’un, Balzac, l’œuvre complète.

Voici donc ceux que je propose : 18, Sand ; 19, Feuillet ; 20, Mérimée ; 21, Chateaubriand ; 22, Flaubert ; 23, Zola ; 24, Stendhal, en sus de Balzac déjà nommé. Donc, non plus ici, je ne suis l’ordre chronologique. George Sand et Feuillet passent les premiers parce qu’ils me semblent convenir à de tout jeunes gens épris de pur romanesque. Pour goûter Mérimée, Chateaubriand et Flaubert un peu plus de maturité d’esprit est nécessaire. Stendhal, pur psychologue, doit venir en dernier lieu.

George Sand a écrit plus de cent volumes. On ne les lira pas. Il suffira à chaque changement de pâturage de « cette terrible vache à écrire », comme disait Nietzsche, d’en ruminer un, et le total finira par être rassasiant. Pour les romans du début (amour libre et passion fumante) Lélia ; pour ceux qui suivent (amour éthéré, lyrisme et sacrifice) Jacques ; pour ceux d’analyse psychologique, Mauprat ; pour les récits champêtres, François le Champi. Ce sont là, je crois, les quatre colonnes d’angle du monument de George. S’il vacille, on consolidera la première avec Indiana et Valentine ; la dernière avec la Mare au diable et la Petite Fadette, et l’on balustradera le tout avec l’Histoire de ma vie, ce qui fait déjà 12 grands fûts. A faire bonne mesure, vous prendrez connaissance de Sand-Lamennais avec Spiridion ; de Sand-Pierre Leroux avec le Compagnon du tour de France ; de Sand-Chopin avec Consuelo ; de Sand-Flaubert avec le Marquis de Villemer ; de Sand-Feuillet avec Mlle de la Quintinie ; mais j’hésite à parler de ce que je connais mal et m’en tiens à la première douzaine ; que les vaillants aillent jusqu’à la grosse !

Comme pour les poètes, je donnerai à chaque romancier un cortège sympathique. Celui de George Sand sera composé des grands feuilletonistes et mélodramatistes de 1830 ; les amateurs du genre auront plus de cinq cents volumes sur la planche : Eugène Sue, Frédéric Soulié, Paul de Kock, Anicet Bourgeois, Ponson du Terrail, que de drôles de figures qui naissent à ces noms ! « Non, Rocambole n’était pas mort. Il avait su… » Et le Rodin du Juif errant ! Et le Szaffie de la Salamandre ! Et le Choppart du Courrier de Lyon ! Et le Buridan de la Tour de Nesle ! Pourtant, de Rodin à Buridan, nous montons. Encore un effort, et nous arrivons à quelqu’un qui, mal gré qu’on en aie, est mieux qu’un tisseur de ficelles et qu’un étireur de lignes, à Alexandre Dumas ! Mais hélas, ici, encore, c’est près de cinq cents tomes que nous avons devant nous ! Les écrivains de ce temps sont terribles. Du moins les poètes espagnols qui pondirent chacun dix-huit cents actes ne les imprimèrent pas, ce qui permet de ne pas y aller voir ; mais les volumes de Dumas sont là alignés à la parade : « Bonjour, les enfants ! — Bonjour, petit père ! » Dans cette armée, quel soldat faire sortir des rangs ? Pour faire trois heureux d’un coup, appelons, d’abord, les Trois Mousquetaires, d’autant qu’ils sont quatre avec ce brave à trois poils d’Artagnan, le mieux venu peut-être des innombrables fils de Dumas. Ensuite Monte-Cristo où vit réellement une idée, la puissance de l’or et la force de la haine. Encore la Reine Margot, Joseph Balsamo, le Chevalier de Maison-Rouge (avec les « suites » cela fait déjà plus de 40 volumes). On pourra ainsi repasser toute son histoire de France — une étrange histoire, mais la verve du conteur sauve tout — et puis Valois, Frondeurs, Roués, Montagnards, Sergents de la Rochelle, il y a si longtemps de ça ! peut-être qu’ils n’ont pas existé ailleurs que chez Dumas. Les gens qui prennent Clio au sérieux auront toujours la ressource de lire du grand amuseur autre chose, ses Mémoires (10 volumes), ses Impressions de voyage (35 volumes en tout) et son Théâtre (les 8 premiers volumes seulement) dont quelques œuvres, Henri III et sa cour, Antony, Charles VII chez ses grands vassaux, Mademoiselle de Belle-Isle, méritent attention (Calmann-Lévy).

Au sortir de la joviale exubérance d’Alexandre et de « la molle intumescence » de George, la discrétion de bon aloi et la psychologie de fin caractère d’Octave Feuillet plairont sans doute à notre lecteur de dix-neuf ans. Peut-être ira-t-il trop vite au Roman d’un jeune homme pauvre, mais ce ne sera que demi-mal, car ce romanesque-là, en dépit de tout, représente bien un temps. L’œuvre de Feuillet, quoique mesurée, tient encore ses deux douzaines de volumes. Si le lecteur n’a pas l’intention de tout achever, il commencera par Monsieur de Camors, l’œuvre forte ; ensuite, Julia de Trécœur viendra et l’Histoire de Sibylle à laquelle se pourra comparer Mlle de la Quintinie, de George Sand ; enfin la Petite Comtesse, le Journal d’une femme et la Morte. Ainsi l’on aura vu la moitié de son œuvre, à quoi les amateurs du genre joindront l’autre sans peine. Mais on ne négligera toujours pas son Théâtre, sinon les grandes pièces, du moins les proverbes et les comédies romantiques, Dalila, par exemple, d’un échevelé pathétique, ou Rédemption, ou encore ces charmants marivaudages, les Portraits de la Marquise et l’Urne. Toutes ces jolies petites œuvres sont réunies en deux volumes : le théâtre complet en a cinq (Calmann-Lévy).

Et Feuillet ayant mis en goût de passion tendre et de profondeur sentimentale, on en profitera pour faire un retour sur quelques douceurs d’autrefois qu’on n’aura peut-être pas grignotées derrière son dictionnaire au collège, et qu’il est bon pourtant d’avoir savourées en entrant dans la vie. D’abord les Lettres de la Religieuse portugaise : « Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance… » Six lettres, une cinquantaine de pages, la grande opale de la littérature amoureuse qui, à travers les siècles, relie Héloïse à Desclée. Comme on les imprime habituellement avec les Lettres de Mlle Aïssé, celles-ci suivront, elles sont touchantes. Et puisqu’on en est aux lettres d’amour, on ira chercher dans la Femme au XVIIIe siècle, de Goncourt, l’étonnante lettre de Mme de la Popelinière au duc de Richelieu, une des plaintes les plus émouvantes qui soient jamais sorties de lèvres amoureuses. On pourra d’ailleurs s’éviter cette recherche et bien d’autres en lisant le recueil que M. Émile Pierret a publié chez Perrin sous le titre : les Amantes célèbres.

Mais une fois dans ce monde défunt, parfumé d’iris et froufroutant de falbalas, vous ne vous en tiendrez pas là. Comprend-on un homme qui n’aurait pas pleuré avec le chevalier Des Grieux ? Vous lirez donc Manon Lescaut en vous rappelant, bon sujet d’oraison sur la gloire littéraire, que l’abbé Prévost a écrit de plus une quarantaine de volumes dont personne ne sait les noms. Si ces aventures semblent trop orageuses au promeneur chaste, qu’il se purifie l’âme avec Paul et Virginie, autre lecture indispensable. Et pour compléter la triade, qu’il prenne la Princesse de Clèves de Mme de la Fayette, qu’il est moins permis encore, pour un délicat, d’ignorer.

Ce n’est certes pas qu’il n’y ait rien d’autre à connaître dans la littérature romanesque de l’ancienne France. Si le lecteur veut ajouter à ce qui précède quelques pages de l’Astrée ou du Grand Cyrus malcommodes à trouver dans les livres courants, ou les autres romans de Mme de la Fayette, ou le Télémaque, ou Marianne et le Paysan parvenu, de Marivaux, il aura pleinement raison et, ce qui vaudra peut-être mieux encore à ses yeux, ne le regrettera pas. Dans tous les cas un auteur qu’il ne faut à aucun prix oublier, c’est Le Sage. Le Diable boiteux et Gil Blas sont de ces livres qu’on ne se pardonnerait pas d’avoir laissés de côté. Tout cela semble beaucoup. Qu’on fasse l’addition, c’est peu : six ouvrages obligatoires, et autant de facultatifs.

L’ironique Le Sage nous servira de pont pour atteindre Mérimée. Après une année de presque pur sentimentalisme, de Mme de la Fayette à Feuillet, on prendra plaisir au sourire sardonique de l’auteur de Colomba. Autre avantage : son œuvre, non compris les livres d’histoire et d’archéologie, est brève ; à la rigueur quatre volumes nerveux et musclés suffisent : Colomba, Carmen, la Chronique de Charles IX et les nouvelles réunies sous le titre Mosaïque. Or ceci est précieux, car cette année, on s’en souvient, est celle de Hugo. Si l’on veut avoir raison des cinquante ou soixante volumes du Maître, il ne restera pas grand temps pour les autres. Pourtant il faudra tâcher de lire en outre, de Mérimée, le Théâtre de Clara Gazul, cette amusante mystification, et surtout sa Correspondance (Lettres à une inconnue, à une autre inconnue, à Panizzi, à d’autres encore) qui montre, une fois de plus, que l’ironie est le masque fréquent de l’affectuosité. C’est quand on voit l’égoïsme olympien de tant de gens ruisselants de tendresse verbale qu’on apprécie la fidélité discrète de Mérimée, capable de tout pour ses amis, jusqu’à y aller de son « j’accuse ! » lui aussi, pour un Libri ! et à faire bel et bien sa prison au lieu d’enjamber la frontière. En somme ce grand faux-sceptique a tout pris au sérieux, même sa patrie, puisqu’il est mort de l’année terrible, et la postérité l’en récompense en le prenant au sérieux à son tour. Bon écrivain et bon psychologue, aussi à l’aise dans son frac de Compiègne que dans son cache-poussière d’inspecteur des beaux-arts, aimé des braves gens, estimé des connaisseurs, détesté des sots, sa part est enviable.

Puisque la place au soleil est mesurée, si vaste est le feuillage de Hugo, « de cet arbre si grand — qu’un cheval au galop met toujours en courant — cent ans à sortir de son ombre » — nous ne saupoudrerons l’alentour de Mérimée que de quelques grains de sel d’ironistes, Paul-Louis Courier, par exemple, qui tient tout entier en un livret (du moins, prendre une édition où ne manque pas la Conversation chez la comtesse d’Albany, autrement intéressante que la Lettre à M. Renouard). Faut-il ajouter un pamphlet de Timon, ou une « guêpe » d’Alphonse Karr ? c’est peut-être leur faire beaucoup d’honneur. Et est-ce la peine de connaître, du Joseph Prudhomme, d’Henri Monnier, ou du Jérôme Paturot, de Louis Reybaud, autre chose que les silhouettes qui restent d’eux ? Si oui, qu’on leur joigne, en attendant Homais qu’on trouvera ailleurs, la Famille Cardinal, de Ludovic Halévy, et Tribulat Bonhomet, de Villiers de l’Isle Adam. Et qu’on pousse jusqu’à notre temps pour rejoindre trois sourieurs qui ne le cèdent à personne : Anatole France dont quelques volumes sont exquis, la Rôtisserie de la reine Pédauque, le Crime de Sylvestre Bonnard et l’Orme du Mail, Maurice Barrès avec qui on visitera le Jardin de Bérénice et le pays natal des Déracinés, et enfin Jules Renard, aux sourires pincés, père de Poil de Carotte et de l’Écornifleur. Cela fait, avec Mérimée, de douze à vingt-quatre volumes. Pour une année d’hugolâtrie, c’est tout le possible.

Par contre, l’année d’après étant éclaircie du côté poètes, profitons-en pour inscrire à la colonne prose Chateaubriand. Trente-six volumes, qu’on devrait lire tous, absolument tous. Hélas, la journée est courte et le plus admirable style peut ne pas plaire à tout le monde. Mais, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, il y a de ces livres qu’il serait criminel de n’avoir pas ouverts ; d’une part : Atala, René, le Dernier Abencérage et les Martyrs, et de l’autre part, le Génie du christianisme et les Mémoires d’outre tombe. Encore les Études historiques et l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Et cela fait déjà une quinzaine de volumes. Mais j’en sais beaucoup qui — avec raison — ne seront pas rassasiés. Amants de belles phrases, ils voudront encore se bercer avec les Natchez et le Voyage en Amérique. Épris de pensées graves, ils tiendront à connaître l’Essai sur les révolutions, qui ouvre la vie de Chateaubriand, la Vie de M. de Rancé qui la ferme, et ce livre brûlant comme la lave : De Buonaparte et des Bourbons. Préoccupés d’histoire, ils liront le Congrès de Vérone, et, curieux du dehors, l’Essai sur la littérature anglaise. Il n’y a guère, en somme, que les œuvres politiques qu’ils pourront laisser de côté, en pensant à l’effet que fera, dans cinquante ans, la cuisine de nos politiciens à nous, quand celle de Chateaubriand nous ragoûte si peu ! Faudra-t-il, à l’œuvre du grand homme, ajouter quelques livres de commentateurs ? Ce n’est peut-être pas la peine. MM. Bardoux et Pailhès nous apprendront-ils beaucoup plus que nous ne devinions par Chateaubriand lui-même sur Mme de Beaumont, Mme de Custine et tant d’autres qui voulurent consoler le grand ennuyé ? Du moins qu’on goûte leurs tartines de préférence au verjus aigrelet de l’aigrelet Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire. Je vois dans les catalogues un ouvrage dont le titre m’attire, les Conversations de M. de Chateaubriand, de Danielo, 1864 ; ne l’ayant pas lu, je n’ose le conseiller.

Et l’œuvre du Père du dix-neuvième siècle étant énorme, on se contentera, pour l’honorer, de quelques points lumineux à disposer en constellation palpitante autour de ce Sirius flambant de clarté. L’Adolphe, de Benjamin Constant, et l’Obermann, de Sénancourt, d’un côté ; Delphine et Corinne, de Mme de Staël, de l’autre. Chateaubriand est source à la fois de poésie et d’analyse ; on pourra donc encore lui rattacher à la fois les récits-poèmes d’un romantisme effréné, comme les Diaboliques, de Barbey d’Aurevilly, et les études d’une minutie laborieuse, comme Volupté, de Sainte-Beuve. De là, par tels échelons que le Dominique, de Fromentin, il sera aisé d’arriver à nos psychologues contemporains, l’Abbé Tigrane, de Fabre, Meta Holdenis, de Cherbuliez, le Disciple, de Paul Bourget, les Morts qui parlent, de M. de Vogüé. Et qu’importe que plusieurs de ces rapprochements soient un peu tirés par les cheveux ? On ne compare bien que ce qui diffère, et, si, après Chateaubriand, on ne pouvait lire que Marchangy, mieux vaudrait encore relire Chateaubriand lui-même.

Encore n’ai-je pas nommé, le réservant pour la bonne bouche, celui qui, mieux que Melchior de Vogüé, pourrait être regardé comme le vrai petit-fils de Chateaubriand, par son style, par son exotisme, par sa mélancolie, je veux dire Pierre Loti. Toute son œuvre, à lui aussi, serait à connaître, car le décor changeant à chaque volume, rien ne se répète ; à tout le moins, qu’on lise le Mariage de Loti, Pêcheur d’Islande et Mon frère Yves. Mais cela fait déjà plus de douze étoiles à notre constellation « la Chevelure d’Atala ».

Flaubert régnera sur l’année suivante. De lui tout est à déclamer à haute voix dans son fauteuil, sauf le théâtre et les opuscules. Flaubert n’est lui-même qu’écrivain, dans ses grands atours, ou homme dans le débraillé de sa correspondance. Vous lirez donc non seulement Madame Bovary, mais, malgré sa lenteur parfois un peu pénible, l’Éducation sentimentale ; et non seulement Salammbô, mais, en dépit de son tourbillon par moments effarant, la Tentation de saint Antoine ; et vous n’aurez garde de laisser ses Trois Contes qui résument son talent si divers, et encore moins d’oublier Bouvard et Pécuchet, le livre le plus ironiquement écrasant qui ait été écrit depuis Don Quichotte, comme la Tentation est la synthèse la plus forte qui ait paru depuis le Faust de Gœthe, comme Salammbô est l’évocation la plus colorée qui ait été publiée depuis les Martyrs. Et si le temps presse, vous laisserez là le reste des œuvres imprimées pour picorer la Correspondance, surtout les lettres à George Sand. Sur l’homme même sont à consulter les Souvenirs littéraires de Maxime du Camp et le livre récent de M. René Dumesnil.

Flaubert, ce n’est guère qu’une douzaine de volumes, et Baudelaire, que je mis à son parallèle, une demi-douzaine. Il restera donc, cette année-ci, quelque temps disponible. Profitons-en pour explorer la littérature dramatique de la seconde moitié du siècle. Celle de la première moitié, on l’aura forcément repérée en lisant Hugo, Balzac, Vigny, Musset, Dumas. Mais la suivante, on l’ignorerait si on n’allait pas la chercher spécialement chez Dumas fils et chez quelques autres. Là encore, le lecteur ne s’ordonnera pas les œuvres complètes ; à six ou douze volumes par auteur, cela ferait vite la centaine ; il se contentera de lire les pièces typiques. De Dumas fils, incontestablement le plus vigoureux, et à qui il n’a manqué, pour monter au point où plus tard s’éleva Ibsen, que la préoccupation de la chose religieuse (l’asphalte du boulevard est à ceci, il est vrai, si étrangère !), de Dumas fils, dis-je, le Demi-monde, la Visite de noces, la Femme de Claude, Monsieur Alphonse. D’Émile Augier, moins profond, moins spirituel, moins haut d’esprit, mais assez bourgeoisement roublard, les Effrontés, le Fils de Giboyer, Maître Guérin, le Mariage d’Olympe. De Sardou, dont l’habileté va parfois plus loin qu’on ne dit, La Tosca, la Haine, Rabagas. Faut-il ajouter ces pièces qui ne semblent pas vouloir quitter l’affiche, le Gendre de M. Poirier, de Sandeau, ou le Monde où l’on s’ennuie, de Pailleron ? Nommera-t-on encore Labiche dont les dix volumes peuvent vous guérir de dix jours de spleen, et ce n’est pas là un mince éloge ? Et Meilhac parfois si fin, et Scribe toujours si ingénieux, et tant d’autres jusqu’à nos contemporains dont on ne peut nommer un seul, car ce serait se faire écharper par les autres ? En somme, la mine est abondante et quelques puits qu’on creuse cette année-là, on ne l’épuisera pas. Passons donc, rassurés, à la suivante.

Ici, c’est Zola qui trône sur une œuvre plus massive que celle de Flaubert, une trentaine de romans presque tous de 500 pages compactes. Ah ! l’Adolphe, de Benjamin Constant ! On ne les lira pas tous. Nulla dies sine linea n’est une devise bonne que pour Zola lui-même. Encore est-elle bonne ? Dans le tas, qu’extraira-t-on ? Tout d’abord la Faute de l’abbé Mouret, cette épopée vraiment forte, non luxurieuse mais luxuriante, l’Assommoir, cette restitution de la verveuse vie faubourienne des « sublimes », et Germinal où la foule hurle et roule comme une bête monstrueuse. Ces trois romans dispensent à la rigueur du reste. Si, toutefois, il vous plaisait de lire autre chose, prenez Thérèse Raquin, consciencieuse planche d’anatomie morale, la Curée, un des romans du début, très travaillé, Une page d’amour où déjà le procédé s’étale, et Nana qui vaut mieux que son ancien succès de scandale. Et qui s’intéresse aux autres « Rougon-Macquart » continuera. Zola, quelques défauts qu’il ait, est très vigoureux et très désireux de se varier. Si la fatigue devient trop forte, on pourra se délasser avec les Contes à Ninon, il y en a de jolis. Par contre, les œuvres critiques et les livres politiques de la fin sont, je crois, à négliger, à moins qu’on ne veuille à son tour écrire sur l’homme une thèse intégrale.

On fera bien, dans tous les cas, de ne pas trop s’attarder à ces massifs volumes, car le temps manque, et cette année-ci, il faudrait rendre visite à quelques autres romanciers. Zola n’est pas seul de son temps, et peut-être si dans un ou deux siècles un roman subsiste de cette époque, comme Manon Lescaut du dix-huitième siècle, ce ne sera pas un des siens. Quel sera-ce ? Repassez dans un siècle ou deux, on vous le dira.

Peut-être un d’Alphonse Daudet. Tartarin dessine une caricature bien vivante. Les Rois en exil déroulent un poème d’une émotion bien intense, et où telle figure, Élysée Méraut, se dresse à une singulière hauteur. Sapho tisse une histoire bien poignante et si vraie, ou vraisemblable ! Et l’Évangéliste révèle une étude psychologique d’une profondeur qui n’a pas beaucoup d’égales dans notre littérature. On pourrait citer d’autres romans du maître nîmois, mais le lecteur les trouvera de lui-même, depuis les Lettres de mon Moulin, cette série d’exquises chosettes, jusqu’à ce bloc-notes, au titre un peu malheureux mais au fond substantiel, Mon père et moi, de Léon Daudet.

Et ayant nommé Zola et Daudet, comment taire les Goncourt ? Il y a là une douzaine de savantes et délicates pièces montées, moitié des deux frères, moitié du survivant, qui seraient à déguster avec de petits cris de joie — tant pis pour l’indigestion finale ! Mettons toutefois à part Renée Mauperin pour la prestesse du récit et le vivant des caractères, Madame Gervaisais, étude d’intoxication religieuse qu’on comparera, catholique, à l’Évangéliste, protestante, et les Frères Zemganno, d’Edmond seul, curieuse transposition des deux auteurs dans le monde pailleté des maillots. A ajouter, si l’on veut, Charles Demailly, plaqué de portraits littéraires dont il est amusant de chercher la clef.

Et ce n’est pas tout, sans doute. Il y a encore tels romans de Champfleury ou de Feydeau, de Charles de Bernard ou d’Armand de Pontmartin qu’un érudit d’histoire littéraire voudra connaître ; et tels autres de leurs contemporains qu’on voudra parcourir par curiosité indirecte ; dans Hector Malot, qu’est-ce qui avait tant plu un moment à Taine, et dans Edmond About, qu’est-ce qui avait tant séduit ses contemporains ? Mais ceux qui ne cherchent dans la lecture que le plaisir du moment laisseront de côté ces petites devinettes, et à élire un dernier romancier de l’époque réaliste, ils choisiront sans doute Guy de Maupassant. Boule-de-suif, la Maison Tellier, les Contes de la Bécasse sont des pages qui devraient rester, semble-t-il, comme resteront les nouvelles de Mérimée.

Enfin, l’année de Balzac, on se contentera de Stendhal qui, complet, atteint bien encore ses 20 ou 25 volumes, mais dont il est permis de ne pas tout lire. A quoi bon connaître les « souvenirs d’égotisme » d’un homme dont l’âme fut foncièrement vilaine, fermée à tout ce qui est généreux ou affectueux ? Mieux vaut se borner à ses intenses romans psychologiques où tout le sert, jusqu’à sa sécheresse de style et son étroitesse de jugement. On lira donc en premier lieu le Rouge et le Noir, et puis la Chartreuse de Parme ; encore l’Amour et les Mémoires d’un touriste et l’on s’en tiendra là, à moins qu’on ne soit « stendhalien », auquel cas on commencera par agonir d’injures bien senties l’homme capable d’écrire sur le dieu ce qu’on vient de lire, et on se mettra à avaler tout ce qui reste, avec l’espoir que la bibliothèque de Grenoble n’a pas dit son dernier mot, et que M. Stryienski et M. de Mitty sont là-bas qui collationnent !

Tout au plus si, cette année-là tant chargée, à Balzac et à Stendhal, on pourra joindre un autre grand psychologue, pas beaucoup plus sympathique d’ailleurs que le sieur Beyle : le sieur Choderlos de Laclos. Les Liaisons dangereuses sont un des traités de perversion les plus frémissants qui aient été écrits. On s’amusera, si l’on a le loisir, à comparer le Valmont des Liaisons au Lovelace de Clarisse Harlowe ou à leur caricature le Szaffie de la Salamandre que je citais plus haut. Et si l’on a d’autres loisirs encore, à moins de louables scrupules moraux, on parcourra quelques moindres auteurs du même siècle et du même genre : Crébillon fils, Bésenval, Godard d’Aucourt, Louvet ; inutile d’aller jusqu’à Restif de la Bretonne, encore moins de sombrer dans la mare du marquis de Sade, cet imprévu descendant de la Laure de Pétrarque.

Et ainsi aurons-nous terminé le périple du roman français. (Rassurez-vous, il y a encore le roman étranger.) Non que nous ayons lu tout ce qui est à lire, si tant est que quelque chose soit à lire ; mais nous aurons noté le principal et indiqué l’accessoire ; abstraction faite des tout à fait contemporains où je n’essaierai pas, j’ai dit pourquoi, d’opérer un repêchage ! J’ai d’ailleurs certainement oublié bien des noms dans les générations précédentes ; coup sur coup me reviennent à l’esprit des livres divers, la Physiologie du goût, de Brillat-Savarin, les Contes de Nodier, l’Ane mort de Jules Janin, la Guerre du Nizam, de Méry. Et l’admirable Jules Verne dont je n’ai rien dit ! Je pense bien, pour l’honneur de mes lecteurs, qu’ils l’auront lu, sans qu’on le leur conseille, avant 18 ans. Encore pourquoi, quand j’ai cité Barbey d’Aurevilly, n’ai-je pas pensé à lui faire une petite cour spéciale, le Corbin et d’Aubecourt, de Veuillot, le Désespéré, de Léon Bloy, Là-bas, de J-.K. Huysmans, Cœur en peine, de Péladan ? Mais c’est retomber dans les contemporains que je m’étais interdits. Brisons là, et pour clore le voyage, résumons nos principales escales dans le « Pays du Tendre et du Violent ».

18, George Sand, Alexandre Dumas père et tous les feuilletonnistes de 1830 ; 19, Octave Feuillet, Le Sage et les lettres d’amour ou romans d’amour du dix-huitième siècle ; 20, Mérimée, Paul-Louis Courier et nos ironistes contemporains ; 21, Chateaubriand et le roman d’analyse psychologique, Mme de Staël et les romans à turban, Barbey d’Aurevilly et les romans à panache ; 22, Gustave Flaubert, Dumas fils et les auteurs dramatiques des années 60 et 70 ; 23, Zola, Daudet, Goncourt, Maupassant, les réalistes ; 24, Balzac, Stendhal et les psychologues du nouveau et de l’ancien régime.


Arrivons au roman étranger. On ne peut plus, on n’a jamais pu d’ailleurs, se confiner dans sa propre littérature. Pour se trouver bien chez soi, il n’y a rien de tel que de passer la frontière ; on a envie au retour, d’embrasser le douanier. Prenons donc nos passeports, nous avons à faire beaucoup de chemin ; si nous ne nous arrêtons guère en Allemagne ou en Espagne, nous devrons stationner en Italie, en Angleterre, aux États-Unis, en Russie et même en Pologne. Mettons dans notre valise quelques « Joannes » littéraires, le cinquième volume de l’Histoire de la littérature anglaise, de Taine, le Roman russe, de Melchior de Vogüé ; encore les Études de littérature européenne, de Joseph Texte ou les Écrivains étrangers, de Teodor de Wyzewa, et lançons-nous à l’aventure. L’itinéraire que nous proposons est tout facultatif. Quelqu’un désire-t-il commencer par les lointains et finir par les tout proches, il le peut. Si nous autres débutons avec nos frères d’outre-Manche et terminons avec nos petits cousins de Scandinavie et de Moscovie, c’est seulement parce que Walter Scott, par exemple, convient à un jeune homme de dix-huit ans, et que Tolstoï et Ibsen seront mieux appréciés par des lecteurs de vingt-trois et vingt-quatre ans. Ceci dit, voici l’indicateur des stations : 18, Walter Scott ; 19, Dickens ; 20, Hoffmann ; 21, d’Annunzio ; 22, Poe ; 23, Tolstoï ; 24, Ibsen.

C’est au sortir du collège, et même pendant le collège, quand on vibre au cor des légendes et qu’on croit à la couleur locale, qu’il faut lire Walter Scott. Tout entier ? Pourquoi pas, si on l’aime. Je sais bien que trente volumes, surtout quand il y en a d’autres que lui qui attendent leur tour de faveur, c’est un peu effrayant. On pourra donc se contenter des chefs-d’œuvre. Alors, lesquels ? Pour nous abriter derrière une autorité vénérable, répétons simplement les titres des sept romans auxquels Comte donna place dans sa bibliothèque positiviste : Ivanhoé, Quentin Durward, la Jolie Fille de Perth, l’Officier de fortune, les Puritains, la Prison d’Édimbourg, l’Antiquaire. S’il fallait n’en prendre qu’un, ce serait Ivanhoé, et s’il fallait en ajouter d’autres, ce pourraient être Rob Roy, Waverley, Lamermoor, ou plutôt ses œuvres en vers : le Lai du dernier ménestrel, la Dame du lac, Marmion, le Lord des Iles. Ne lisant qu’Ivanhoé par exemple, il serait juste de lui joindre la Dame du lac pour apprécier le poète comme le conteur.

Puisqu’on est à Melrose, bord de l’Écosse — et à ce propos quel heureux hasard pour un homme comme Scott qui n’a vécu que pour sa patrie, d’en porter le nom, — on en profitera pour pousser jusqu’à Gretna-Green où les forgerons étaient jadis si secourables et, passant la frontière, pour se faire une idée du roman anglais au siècle dernier.

On aura certainement lu, avant de sortir de classes, Robinson Crusoé et Gulliver. On les relira, d’autant qu’on ne les a peut-être connus, Gulliver surtout, que dans des résumés ad usum Delphini. Pour un jeune homme qui entre dans la vie, nulle lecture plus fortifiante que celle de Robinson. En partie, la grandeur anglo-saxonne vient de cet aliment donné aux boys d’outre Manche, comme une bonne part de nos défauts à nous vient de ce que nous nourrissons nos potaches avec les charmantes mais navrantes Fables de La Fontaine. Ceci dit, parce que Daniel de Foe a écrit le livre national de l’english-speaking race, on ne se croira pas tenu de lire la longue série de ses œuvres complètes qui d’ailleurs, sauf Moll Flanders (Ollendorff), n’ont pas été, je crois, traduites. Et quoique Gulliver soit un autre chef-d’œuvre, et Swift d’ailleurs bien supérieur à Foe, on pourra se dispenser de lire les écrits politiques ou moraux du terrible pamphlétaire, à moins d’une curiosité spéciale et d’une connaissance suffisante de l’anglais, puisque tous ses écrits, sauf le Conte du tonneau, sont restés dans leur langue originale. En tout cas on trouvera sur Swift des clartés fort brillantes dans le chapitre qui lui est consacré de l’Histoire de la littérature anglaise, de Taine, où se trouve traduite presque in extenso la fameuse « Modeste proposition pour empêcher que les enfants des pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur pays et pour les rendre utiles au public ».

Que lire encore ? le Voyage sentimental, de Sterne, et le Vicaire de Wakefield, de Goldsmith ? Oui, sans doute, bien que ces ouvrages ne nous semblent plus guère passionnants ; il y a beaucoup de livres de ce genre qu’on lit « par ordre » en étouffant un léger bâillement, on les lit pourtant parce que caractéristiques. Ceux-ci sont d’ailleurs brefs tandis que les romans de Richardson sont interminables ; qui aujourd’hui aura le courage d’aller jusqu’au bout de Paméla, de Clarisse Harlowe et de M. Grandisson, quand nous avons déjà quelque peine à achever la Nouvelle Héloïse ? Et cependant, il faudrait bien en lire un, Clarisse par exemple, à moins qu’on ne préfère tels autres romans du même temps : le Tom Jones, de Fielding, bien plus savoureux pour nous, le Roderick Random, de Smollet, et cette étonnante Histoire du khalife Vathek que Beckford écrivit d’abord en français, qui fit florès en anglais, et qui a été récemment republiée dans sa langue originaire avec une préface tarabiscotée de Stéphane Mallarmé (Perrin).

La littérature anglaise, on le sait, est aussi riche, si ce n’est plus, en romans que la nôtre, et l’année suivante sera accaparée par les grands romanciers classiques, Dickens et Thackeray en tête. Peut-être pourra-t-on profiter du temps qui restera libre cette année, surtout si on a reculé devant Tristram Shandy et Grandisson, pour prendre connaissance de quelques-uns de ces romans d’aventures ou de voyages dont on raffole à dix-huit ans, le Dernier des Mohicans, de Fenimore Cooper, par exemple ; (les œuvres complètes traduites tiennent 30 volumes, chez Garnier) ou la Case de l’Oncle Tom, de Mrs. Beecher Stowe (Hachette) qui, pour ne pas garder une place importante dans la littérature, a joué un rôle extraordinaire dans le monde, puisque la suppression de l’esclavage et aussi la guerre de Sécession en ont en partie résulté.

Dickens domine la campagne suivante. Ses œuvres anglaises forment une petite montagne, et celles qu’on a traduites en français une respectable colline. Si on ne peut les ascensionner toutes, il y en a plus de 25, on commencera par David Copperfield qui est probablement le chef-d’œuvre, et on continuera par Martin Chuzzlewit, et les Temps difficiles, soit déjà 5 volumes. Avec Pickwick, Dombey et fils, le Magasin d’antiquités, Olivier Twist, et Nicolas Nickleby, nous sommes à 15. C’est suffisant pour connaître un peu Dickens, et si on veut le connaître beaucoup, on n’a qu’à persévérer. Nulle occasion ne sera meilleure pour apprendre l’anglais, une fois qu’on sera arrivé aux romans non traduits ; la langue de Dickens n’est pas aussi latine que celle de Macaulay, mais si on la compare au style de Carlyle, elle est presque nôtre.

Dickens ne peut guère aller sans Thackeray. On lira d’abord la Foire aux Vanités (tous ces romans anglais sont très faciles à se procurer dans la collection rouge de chez Hachette à 1 fr. 25 le volume) ; et puis, le Livre des Snobs, Pendennis, Esmond. Mais Dickens et Thackeray ne suffisent pas ; il y a un troisième grand nom, George Eliot, à connaître. Tels de ses livres sont tout à fait classiques, comme Adam Bede, Silas Marner et Daniel Deronda, et ont eu autant d’influence sur nos propres romanciers que les meilleurs de Thackeray et Dickens.

Ce sont là les trois grands auteurs qu’on ne peut pas ignorer. Après eux, on peut aller un peu plus à l’aventure. Si l’on s’arrête à tort, le mal est moins grand. Au surplus, on aura raison presque toujours de s’arrêter, si touffue, si peuplée, si piaillante est la forêt des romans chez nos voisins. Je cite donc un peu au hasard, et sans descendre jusqu’aux années contemporaines : Aurora Leigh, d’Élisabeth Browning, Un amant, d’Émilie Brontë, Jane Eyre, de Charlotte Brontë, Sibyl, de Disraëli, les Contes étranges, de Nathaniel Hawthorne, Deux petits sabots, de Ouida, Westward Ho, de Kingsley, Woman in white et Moonstone, de Wilkie Collins, Trilby, de Du Maurier ; faut-il ajouter Julia ou les souterrains du château de Mazzini, d’Anne Radcliffe ? J’avoue que je commencerais à citer « de chic »…

Les Contes d’Hoffmann, encore un de ces livres qui font partie du patrimoine littéraire universel ! On le prendra pour centre des excursions qu’on fera, l’année d’après, en Allemagne. Excursions moins nombreuses qu’en Angleterre, ce qui se trouvera bien, cette année-là étant, on le sait, envahie par Victor Hugo, mais pourtant intéressantes, même en laissant de côté les poètes qu’on retrouvera par la suite.

Pour se mettre en goût, on pourra commencer par lire des Allemands d’origine française, l’Ondine, de La Motte-Fouqué, ou l’Homme qui a perdu son ombre, de Chamisso. Ensuite viendront les 2 volumes de Titan, de Jean-Paul Richter, traduits par Philarète Chasles. Jean-Paul est le type de l’humoriste allemand ; bien qu’il ne soit pas toujours à notre goût, il faut en faire la connaissance. Après, les Contes danois d’Andersen, les Contes des frères Grimm, les Récits villageois, d’Auerbach. Ces trois derniers recueils ainsi que la Blonde Lisbeth, fragment du Münchhausen, d’Immermann, un peu peut-être enfantins pour de grands jeunes hommes, mais si savoureux parfois ! Je sais des gens qui vont jusqu’à préférer Andersen à la Fontaine. Ajoutons encore Lichstenstein, de Hauff. Enfin quelques romans modernes, Doit et avoir, de Freytag, les Contes galiciens, de Sacher Masoch, la Femme en gris (Perrin) et l’Indestructible passé, de Sudermann (Lévy), l’Astronome, de Wildenbruch (Chamuel), Roméo et Juliette au village, de Keller (Borel), la Garde au Rhin, de Clara Viebig (Juven).

Autrefois on s’était épris du flamand Henri Conscience et on en a traduit plus de 60 volumes. Le meilleur ? « Devine si tu peux et choisis si tu l’oses ! » car je n’en connais pas un seul. Plutôt, si on veut apprécier la Flandre flamingante, lire les Aventures de Til Ulespiegel (Flammarion), de Charles de Coster ! Je n’ai cité que des œuvres mises en français, parce que la connaissance courante de l’allemand est rare chez nous. Au surplus, les œuvres traduites sont peu nombreuses. Pourquoi ? serait-ce parce que les romans allemands n’en valent pas vraiment la peine ? Si le lecteur veut en juger, il devra lire l’un d’eux dans le texte. Ce sera toujours cela de gagné pour la cause sacrée des langues étrangères.

Comme héraut des races latines, je propose Gabriel d’Annunzio, de préférence au classique Manzoni. On vibre davantage aux passions d’un homme de son temps. Quel de ses livres lire tout d’abord ? A mon sens les Vierges aux Rochers ; c’est celui où son ardent et mélancolique génie se révèle le plus purement. Ensuite le Triomphe de la mort et l’Enfant de volupté. Beaucoup n’auront pas besoin qu’on leur vante le reste, ils le liront tout entier jusqu’à la Ville morte, ce drame étrange dont le premier acte est si puissant. Les poésies ne sont pas traduites. Tant mieux, cela donnera peut-être à quelque fervent l’idée d’aller les lire dans le texte ; l’Intermezzo (étrange manie de cet écrivain si original d’avoir pris à d’autres presque tous ses titres) contient quelques pièces admirables, celle notamment qui ouvre le livre, et qui rappelle les beaux poèmes d’Henri de Régnier ou ceux d’Eugenio de Castro.

Manzoni, d’ailleurs, ne sera pas abandonné, parce qu’on aura lu d’Annunzio d’abord. Les Fiancés sont un de ces livres que la mère ne manque pas de conseiller à sa fille. Qu’on le commence dans l’original ; la langue est limpide ; au bout de quinze jours, si on sait, et on les sait vite, les éléments de l’italien, on le lira comme du français. On peut faire la même expérience avec un autre livre non moins classique, Mes prisons, de Silvio Pellico ; après une seule semaine, on sera étonné de la facilité avec laquelle on lit l’original, et on aura la satisfaction de pouvoir alors apprécier d’Annunzio mieux encore qu’à travers la traduction pourtant excellente d’Hérelle. Ce fut une vraie joie qu’éprouvèrent ceux qui lurent le Vergini delle rocce à leur apparition, et un vrai chagrin aussi, celui qu’ils eurent à voir la traduction tronçonnée qui parut dans la Revue des Deux Mondes.

Pendant longtemps on a traduit peu d’auteurs italiens. Il est à peine croyable qu’un livre comme Jacopo Ortis, de Foscolo, qui a eu tant de succès dans l’Italie d’il y a cent ans, soit si difficile à se procurer en français. De nos jours on semble moins négligent ; peut-être parce qu’autrefois tout Français lisait l’italien, alors que, depuis qu’on a mis les langues étrangères dans les programmes, personne ne les sait. Parmi les derniers romans traduits, je cite, un peu à l’aventure, Petit monde d’autrefois, d’Antonio Fogazzaro (Ollendorff), l’Automate, de Butti (Mercure), le Pays de cocagne, de Matilda Serao (Ollendorff), Teresa, de Nééra (Hachette). Un manuel quelconque d’histoire de la littérature italienne contemporaine complétera ici les indications.

On n’a pas non plus traduit beaucoup de romans espagnols, mais quelques-uns parmi ceux qui l’ont été méritent d’être lus. (M. Gomez Carrillo assure même qu’il vaut mieux les lire dans la traduction que dans le texte : que Charles-Quint lui pardonne !) Avant tous Terres maudites (la Barraca), de Blasco Ibañez (Calmann-Lévy) et Miséricorde, de Perez Galdos. On pourra s’en tenir là si on ne veut avoir qu’une idée de ce domaine. Mais si on désire l’explorer un peu mieux, on y joindra le Tricorne, de Alarcon, Une femme compromise, d’Eusebio Blasco, Sotileza, de Pereda, Pepita Jimenez, de Juan Valera, Marthe et Marie de Palacio Valdès. On a traduit aussi des romans du P. Coloma et de Mme Pardo Bazan.

Si l’on aime à collectionner les échantillons, on pourra se mettre de soi-même à la recherche d’un roman-type de chaque autre littérature. Il ne peut pas ne pas y avoir quelques œuvres à goût du cru chez les Portugais ou chez les Grecs, chez les Tchèques ou chez les Serbes, chez les Roumains ou chez les Turcs. Questionnez là-dessus Bikélas, Bachelin, William Ritter. Mais puisque nous sommes aux portes de l’Orient, il est une gigantesque sultane dont il faut avoir croqué quelques pralines, les Mille et une nuits. Le docteur Mardrus en poursuit la traduction complète et intégrale, ce qui n’est pas un pléonasme ; elle est d’un goût pimenté qui vous emporte la bouche au sortir de la dilution lénifiée du bon abbé Galland. Prenez un volume au hasard, et si Shéherazade vous agrée, poursuivez. Vous avez devant vous 20 tomes publiés ; l’Orient a des loisirs. L’Extrême-Orient aussi, le grand roman chinois, le Roman de la Chambre rouge, tient 24 volumes !

Avec Edgar Poe nous revenons à la « langue des oiseaux ». Nous aurions pu le mettre à la suite de Walter Scott et de Dickens, mais un ordre absolument méthodique n’est pas de rigueur, et la place où nous le renvoyons le rapproche de Baudelaire, son traducteur. On passera sans effort des « Poèmes en prose » et des « Paradis artificiels » aux Histoires extraordinaires et aux Nouvelles Histoires extraordinaires, qui contiennent quelques-unes des imaginations les plus fantastiques et les plus fortes de ce siècle. Les âmes simples tressailliront aux péripéties de « l’Assassinat de la rue Morgue » et du « Scarabée d’or » ; les esprits philosophiques méditeront les perspectives sans fin du « Colloque de Monos et de Una ». Trois autres volumes de Poe sont traduits (Calmann-Lévy) que les amateurs de frissons liront d’eux-mêmes sans qu’on les leur recommande ; jusque dans les Aventures d’Arthur Gordon Pym, luisent d’étranges épisodes, ainsi la rencontre du vaisseau pestiféré où, à l’arrière, un cadavre secoue la tête comme pour saluer au passage.

Un autre écrivain anglais est tout indiqué pour l’année de Baudelaire, Thomas de Quincey, dont on a traduit les Confessions d’un Anglais mangeur d’opium (Mercure). Les curieux de ce genre de rêveries les compareront, s’ils veulent, à des études plus récentes, l’Opium, de Bonnetain, ou Thulé-des-brumes, d’Adolphe Retté. Mais ce sont là sensations un peu toujours les mêmes. Il vaut mieux voir du nouveau, et la littérature anglaise de nos jours n’est pas en peine d’en fournir.

Voici l’Écossais Stevenson, qui alla mourir aux îles Sandwich, dont on a traduit le Cas du docteur Jeckyll (Plon) et Suicide Club (Calmann-Lévy). Et voilà l’anglo-hindou Rudyard Kipling, l’auteur du Livre de la Jungle (Mercure), cette merveille. Les animaux portent bonheur à ceux qui les aiment ; chaque dernier venu a semblé, à son heure, épuiser la matière, et toujours le suivant la renouvelle.

Et voilà encore l’anticipateur Herbert Wells (Mercure) qui, pour marcher sur les traces de Jules Verne, n’en a pas moins son très spécial mérite. On ne peut pas lire la Guerre des Mondes sans avoir le cauchemar plusieurs nuits de suite, ce qui donnera peut-être au lecteur le prurit de connaître aussi l’Ile du docteur Moreau et tout le reste. Jusque dans le recueil, un peu de bric et de broc, qui a pour titre les Pirates de la mer, il y a des nouvelles, « Dans l’Abîme » et « l’Étoile », dignes d’Edgar Poe ; d’autres, il est vrai, sont inférieures au Vamireh de Rosny. S’il lit la Machine à explorer le temps, qu’il compare cette vue de l’humanité dans dix mille ans à celle que M. Tarde a donnée sous le titre : Fragment d’histoire future. Puisque je parle de l’Adam à venir, je m’en voudrais de ne pas citer l’Ève future, de Villiers de l’Isle Adam, qui, bien qu’issue d’une conception tout autre, se rattache à l’edgarpoeisme. Que conseiller encore avant de quitter les « novellists » ? Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde (Savine), les Lettres d’amour d’une Anglaise, traduction Davray (Mercure), les Portraits imaginaires, de Walter Pater, traduction Khnopff ou son Marcus l’épicurien (Mercure), les Contes choisis, de Mark Twain, traduction Lautrec. Combien il y en aurait encore à citer ! Qu’on s’adresse à M. Arthur Symons…

C’est un nom lumineux qui éclaire l’année suivante, Tolstoï. Un siècle qui se ferme avec Tolstoï après s’être ouvert sur Gœthe, et qui d’ailleurs a produit Hugo et Balzac dans l’intervalle, ne donne pas une chétive idée de sa puissance. Le malheur, va-t-on peut-être objecter, c’est qu’il faut des mois et des années pour faire le tour d’un géant de la littérature, alors qu’un géant de l’art plastique est vu, compris et canonisé en quelques heures. On commence la publication des œuvres complètes de Tolstoï en français (P.-V. Stock) et le monument promet d’être de dimensions hautaines. Si un lecteur pusillanime était capable de prendre la fuite à la vue de cet amas de typographie, il faudrait le saisir au collet et ne pas le lâcher avant qu’il ait lu Maître et Serviteur, une nouvelle d’une centaine de pages à peine, qui ne dispense sans doute pas de lire tout le reste de son œuvre, mais qui donne bien la sensation du pur Tolstoï. Quant au lecteur moyen, celui qui veut bien connaître, mais sans excès de courbature, les grands écrivains, et qui, pour Tolstoï lui-même, nous accorderait un maximum d’une demi-douzaine de volumes, nous lui indiquerons quatre autres livres : La Guerre et la Paix, puissante épopée nationale, où l’âme russe se manifeste si intraitable de foi patriotique en dépit des effusions humanitaires de l’auteur, la Sonate à Kreutzer qui illustre d’une façon si poignante les théories restrictives en matière d’amour, la Puissance des ténèbres, drame formidable, et Anna Karénine, chef-d’œuvre de psychologie amoureuse. Comme de plus, tout Tolstoï est dans sa foi religieuse, il sera bon enfin de lire les Évangiles (Perrin), exposé bref de la façon dont il entend Jésus et le christianisme. Quant aux brûlots de polémique morale ou politique, ils sont innombrables, et parfois très remarquables. — Malheureusement le temps se fait pauvre et le roman russe est riche ; d’autres grands écrivains nous font signe.

Dostoïewsky d’abord. Crime et Châtiment domine de haut l’horizon non seulement de la littérature russe, mais même du roman européen. Si l’on ne doit lire qu’un ouvrage de Dostoïewsky, il faut commencer par lui, et si l’on en veut lire deux, il faut continuer par les Souvenirs de la maison des morts. On se procurera aisément les autres œuvres traduites, si on aime ce genre, d’une préoccupation morale plus intense encore que celle de Tolstoï qui, quand il compare son œuvre à celle de son aîné, qualifie son art à lui de « faux grand art » par rapport au « vrai grand art » de son rival.

Ensuite Gogol. Son grand roman, les Ames mortes, mérite, lui aussi, le nom de chef-d’œuvre. On ne peut pas plus l’ignorer que « Crime et Châtiment » ou que « la Guerre et la Paix ». Gogol est encore l’auteur de Tarass Boulba où vit toute l’Ukraine héroïque et turbulente, et du Reviseur, comédie satirique de la bureaucratie russe.

Puis Tourgueneff dont la saveur nous semble moins originale et qui pourtant est estimé très haut par les Russes, peut-être, il est vrai, parce qu’ils lui trouvent un goût de chez nous. Il vivait beaucoup en France et ne nous aimait pas trop au fond. Quand on publia ses réflexions, après sa mort, il y eut des surprises chez ses anciens amis parisiens. Comme spécimen de son talent, on pourra lire Pères et enfants ou les Mémoires d’un chasseur, traduits avec soin sous ses yeux.

Et ce n’est pas tout. Après Tourgueneff, il y aurait encore bien d’autres écrivains russes à connaître. On a eu raison de nous permettre de lire en français de Pissemsky, Mille âmes (Plon) ; d’Alexis Tolstoï, le Prince Serebriany (Ollendorff) ; de Maxime Gorki, l’Angoisse (Mercure) ; de Rouslane, le Juif de Sofievka ; et l’on peut ajouter à ces noms celui de Merejkowsky, l’auteur de la Mort des Dieux (Calmann-Lévy).

Sans être aussi riche que la russe, la littérature polonaise mérite mieux qu’une mention. Le succès, un peu inattendu, un peu disproportionné de Quo vadis a mis sur le pinacle Henry Sienkiewicz, lequel était loin, au surplus, d’être un inconnu. Son Bartek vainqueur, curieuse histoire d’un soldat de la Pologne prussienne amené au cœur de la France par la dernière guerre, avait été remarqué dès sa première publication, il y a une quinzaine d’années dans la « Revue des Deux Mondes ». On a traduit un peu à la hâte beaucoup de ses romans ; l’un d’eux, les Chevaliers de la Croix, trop mélodramatique à la fin, est chaud de patriotisme, et la chaleur c’est la vie pour les livres comme pour les hommes. Beau temps que celui des Jagellons, et où tout Polonais doit aimer à vivre en esprit, comme tout Espagnol au temps des Conquistadores, tout Italien au temps des Quattrocentisti.

Comme Tolstoï couvre son année, Ibsen obombre la sienne. En général les drames sont de lecture plus difficile que les romans ; il faut se mettre dans la tête les noms des personnages, deviner à demi-mot, suppléer aux jeux de scène, faire le travail qu’un bon conteur vous épargne. Qu’on s’efforce pourtant de lire ceux d’Ibsen, tous si possible, sinon presque tous. Fiords, glaciers, maëlstroms, le lecteur se fera vite au paysage. Les deux phares de cet océan de brumes sont Brand et Peer Gynt, l’idéal ibsénien dans tout son héroïsme, toute sa tension effrénée, et sa caricature, Sancho à côté de don Quichotte. Dans les autres drames d’Ibsen, ces deux tendances, ici séparées, se mélangent, et l’attirance étrange de l’œuvre s’en accroît. Qu’est au juste Solness le Constructeur ? un fou ou un héros ? et le Hialmar du Canard Sauvage ? Et le Rosmer de Rosmersholm ? Et que pense au juste Ibsen de la femme ? approuve-t-il Hedda Gabler ? absout-il l’envoûtement de la Dame de la mer ? a-t-il ironie ou pitié pour la Maison de poupée ? C’est ce côté énigmatique de son œuvre qui passionne. Ah ! que nous sommes loin du cliquetis de mots de Dumas fils, même de son froissement d’idées ! On comprend pourquoi je disais que chez le maître norvégien tout était à lire. Jusque dans les Prétendants à la Couronne éclate une admirable transposition de la foi ibsénienne. Mais si parmi tant de chefs-d’œuvre il fallait, après Brand et Peer Gynt, en citer un de préférence, je nommerais l’Ennemi du Peuple, où la grande âme ariste du maître se manifeste dans toute sa force véhémente et ironique (vous comparerez ici le Stockmann d’Ibsen au Zarathoustra de Nietzsche ou au Prospéro de Renan), et tout en m’éloignant, je vous jetterai encore un chef-d’œuvre, celui-ci moins connu des snobinettes, Empereur et Galiléen, l’histoire de Julien y servant de prétexte à l’évocation du plus grand conflit religieux qu’ait connu l’humanité.

Comme on pense bien, autour de la « terre nouvelle » d’Ibsen, on explorera tout l’archipel du nord. De Bjœrnson, frère tantôt ami, tantôt ennemi d’Ibsen, il suffira de connaître, mais il faudra connaître, Au-dessus des forces humaines, où palpite l’angoisse du pasteur Sang demandant, exigeant, obtenant un miracle, « à moins que… à moins que… » et tombant mort en emportant avec lui la réponse à son doute. De Strindberg, son voisin, car la terre suédoise, elle, ne peut pas se séparer de la norvégienne, on pourra lire Axel Borg (Mercure). Mais puisqu’on est en plein théâtre d’idées, pourquoi n’en profiterait-on pas pour lire quelques œuvres non Scandinaves, la Tragédie de l’homme, du Hongrois Madach, l’Honneur, du Prussien Sudermann, ou mieux encore le théâtre du Silésien Gérard Hauptmann ? De celui-ci on a traduit plusieurs pièces ; qu’on lise d’abord les Tisserands, œuvre caractéristique, et si l’on veut ensuite l’Assomption de Hannele et la Cloche engloutie. Les drames sont plus courts que les romans ; tout cela, ce que j’ai indiqué d’une façon ferme, ne fait guère que 4 ou 5 volumes : deux pour Ibsen, un pour Bjœrnson et Strindberg, un pour Gérard Hauptmann. On aurait le temps de joindre comme spécimen du drame philosophique de chez nous l’Axel, de Villiers de l’Isle Adam. Mais n’oublions pas que les Scandinaves ont écrit des romans aussi. On a traduit en français Tine, d’Hermann Bang, les Filles du Commandant, de Jonas Lie. De préférence j’indiquerai un livre d’une donnée étrange, la Faim, de Knut Hamsun. Cela ne fera qu’une demi-douzaine seulement de volumes si l’on s’en tient à l’indispensable.

Il est vrai qu’en ajoutant les demi-douzaines aux demi-douzaines nous serons arrivés, pour ce premier septain, à un chiffre respectable. La jeunesse a de bonnes dents, mais nous ne lui avons pas ménagé les occasions d’en jouer. Qu’on refasse rapidement le compte : 18, Walter Scott, de 7 à 30 volumes et de 6 à 12 volumes divers du dix-huitième siècle, Daniel de Foe, Swift, Sterne, Goldsmith, Fielding, Beckford, etc. ; 19, Dickens, Thackeray, George Eliot et les autres grands romanciers anglais du milieu du siècle, de 1 à 50 volumes ; 20, Hoffmann, ses œuvres complètes tiennent déjà 29 volumes ; on pourrait en ajouter autant pour les autres auteurs allemands ; 21, d’Annunzio, Manzoni, Fogazzaro et les autres auteurs, italiens ou espagnols, autant ; 22, Edgar Poe et les écrivains anglais tout à fait contemporains, facilement 15 à 20 volumes ; 23, Tolstoï à lui seul 43 volumes pour les œuvres complètes ; les autres, russes ou polonais, de 10 à ce qu’on voudra ; 24, Ibsen, une douzaine de volumes ; les autres Scandinaves, une seconde douzaine. Ce n’est pas d’inanition que pâtira le consommateur.

Je n’ai guère cité que des ouvrages traduits en français, et à ce propos on ne saurait imaginer combien il est difficile de savoir quels romans étrangers sont dans ce cas ; un bon répertoire des traductions rendrait vraiment de grands services. Mais il faut bien espérer que le lecteur ne se sera pas promené pendant sept ans à travers les littératures étrangères sans céder à la tentation d’aborder tout seul quelque belle passante. Ne connaître un chef-d’œuvre littéraire qu’au moyen d’un interprète, c’est ne le connaître qu’à moitié, ou, pis, le méconnaître ; l’artiste peut encore juger d’un tableau par une gravure, d’une statue par une photographie, d’une symphonie par un morceau à quatre mains, mais le lecteur ignorera toujours le génie complet de Dante et de Shakespeare s’il ne les a pas écoutés dans leur langue. Et ce qui est dit de l’esthétique est exact de la science. De plus en plus on se rend compte qu’un érudit devra connaître non pas une, mais toutes les langues des pays qui sont à la tête du mouvement intellectuel, c’est-à-dire au moins quatre ou cinq langues autres que la sienne.

Il est vrai, notre système scolaire est merveilleusement organisé contre ceci. D’abord la règle est qu’au collège il ne faut apprendre qu’une langue. Et les programmes sont si surchargés qu’on ne peut même pas l’apprendre ; le temps, accaparé par mille mnémotechnies arides, manque. Enfin les professeurs de langues vivantes étant tenus d’être Français, donc ne parlant volontiers que français, enseignent leur langue comme ils feraient du grec, de sorte que le jeune homme sort de classe incapable à l’étranger de comprendre, de se faire comprendre et même de lire un journal. C’est juste le contraire de ce que voulait Comte, dont tant de gens se réclament ; il ne mettait dans les programmes d’éducation, jusqu’à quatorze ans, que des lettres et arts, par lettres entendant langues, et comme langues en exigeant deux anciennes et quatre modernes.

Eh bien, notre discipline permet de réparer le temps perdu au collège, et qui s’y soumettra saura, au bout de ses sept ans, tous les dialectes importants d’Europe. Le jeu en vaut la peine. Pour lire couramment une langue, il faut, l’expression l’indique, courir. Jamais on ne maîtrisera l’anglais en s’acharnant, phrase par phrase, sur du Shakespeare ; mais on apprendra en quelques mois même une langue d’Extrême-Orient en baragouinant tout le jour et en déchiffrant force prospectus. Deux ans d’anglais, deux ans d’allemand, un an d’italien et d’espagnol, un an de langues scandinaves, un an de russe, en sept ans notre jeune homme a le temps de savoir tout cela, non pas de façon à converser, s’il n’est pas sorti de son cabinet de travail, mais de façon à lire à livre ouvert un livre ordinaire, ce qui n’est pas à dédaigner. Marche à suivre : n’ouvrir une grammaire que pour voir les conjugaisons et quelques formes verbales usuelles, pronoms et prépositions surtout, et aussitôt après lire, attentivement et sans lexique, si possible ; deviner, et au fur et à mesure vérifier ; lire, avec une traduction d’abord, ensuite, sans ; pour plus de facilité, au début prendre des translations d’auteurs français ; Alexandre Dumas a été traduit à peu près dans toutes les langues : on lira les Trois Mousquetaires en anglais et Vingt ans après en allemand, et le Vicomte de Bragelonne en russe, et on s’étonnera de tout comprendre vite, à fond, et avec plaisir, dès la première semaine. Le mois suivant on s’attaquera à un journal, ou à une revue, on trouvera que c’est autre chose, mais point insurmontable chose. Et continuant, on finira par lire Meredith presque aussi facilement que Carlyle, comme on avait lu Carlyle presque aussi facilement que Macaulay, et Macaulay que « Dioumèss », et Dioumèss que Dumas, alors que, si du premier bond on s’était jeté sur The Egoist, on aurait perdu courage.

Je termine en disant un mot des « Anthologies » et des « Pages choisies ». En principe on ne comprend guère qu’on dessoude quelque chose d’un roman, d’un poème, ou d’un drame. Même s’il s’agit d’un recueil de poésies diverses, ou de contes et nouvelles, croit-on qu’on ne changera pas la physionomie des pièces qu’on séparera de leurs voisines moins brillantes peut-être, mais placées là à dessein par l’auteur ? On dit bien parfois qu’un fragment de statue décèle le chef-d’œuvre, mais c’est une opinion de bimbelotier. Ce qui sacre le chef-d’œuvre, c’est l’ensemble. Et ce ne sont pas les trouvailles de style qui font le beau livre, c’est la vie, la « suite enragée » de Saint-Simon ou la « suite réglée » de Bossuet. Sans cela Paul de Saint-Victor vaudrait Théophile Gautier et Jules Vallès balancerait Gustave Flaubert. Les « recueils de morceaux choisis » ne se comprennent, comme pis aller, que pour les poètes secondaires, dont on sauve ainsi de jolies piécettes. Ils sont encore admissibles, à la rigueur, pour de grands écrivains, dont l’œuvre est si vaste qu’on ne peut l’étudier à fond et si riche qu’on devrait pourtant la connaître en entier. Qui aurait lu de Victor Hugo les vingt ou trente ouvrages que j’indiquais, pourrait encore prendre un volume d’Extraits, et y découvrir d’exquis ou de vigoureux poèmes. Mais, sauf ces cas exceptionnels, il faut s’abstenir des « Selectæ ». Une œuvre unique, même moins bonne, vaut mieux qu’une marmelade d’excellents morceaux.

Par contre, on pourra, si le jeu plaît, se faire son répertoire à soi-même ; car ce qui est vain chez autrui peut être très utile chez soi ; non pas en recopiant, comme les jeunes filles, sur un beau cahier relié les poésies qu’on préfère, mais en griffonnant quelques lignes sur une fiche aussitôt qu’on aura lu un livre. Nulle précaution n’est meilleure. Quelque excellente que soit votre mémoire à vingt ans, il faut compter avec l’âge. Une fois la fiche prise, tout est sauvé. Ces notes, chacun les rédigera à son gré : le sujet résumé en quatre lignes, le nom des protagonistes, une phrase sur tel caractère, quelques citations marquées à la lecture d’un coup d’ongle et une brève appréciation d’ensemble, c’est tout ce qu’il faut. Un quart de page pour les ouvrages ordinaires, une page entière pour les livres de premier ordre. Beaucoup plus sans doute pour tous, si on veut, mais le mieux est l’ennemi du bien ; si pour chaque livre lu on s’impose le travail d’un article véritable, on s’expose à se lasser vite. Rien n’empêche d’ailleurs de joindre à ce jeu de fiches un répertoire d’idées, et ceci sera utile surtout pour les livres qu’on lira par la suite. L’habitude est de tous points louable de prendre sur une feuille volante tout ce qui vous frappe à la lecture d’un ouvrage ; le volume fermé, on reporte ses notes (et le tri se fait de lui-même) sur un registre à onglets alphabétiques, la disposition est à la fois commode et pratique, car l’immense majorité des notes prises viendra se ranger dans un nombre moins grand qu’on pense de catégories : Art. Langue. Progrès. Révolution. Science. Religion. Amour, etc. On aura tous les matériaux pour écrire sur ses vieux jours un Dictionnaire philosophique à satisfaire l’ombre de Voltaire, et on aura, par inattendu surcroît, l’approbation de l’ombre de Joseph de Maistre qui affectionnait cette méthode de travail.

Récapitulons nos lectures de ce premier septain, en ne nommant que les têtes de ligne dans les trois colonnes : poètes français, romanciers français, romanciers étrangers :

  • 18, Lamartine, George Sand, Walter Scott.
  • 19, Alfred de Musset, Octave Feuillet, Dickens.
  • 20, Victor Hugo, Mérimée, Hoffmann.
  • 21, Henri de Régnier, Chateaubriand, d’Annunzio.
  • 22, Baudelaire, Flaubert, Edgar Poe.
  • 23, Alfred de Vigny, Zola, Tolstoï.
  • 24, Balzac, Stendhal, Ibsen.

DEUXIÈME PÉRIODE

Passons au second septain. De 25 à 31 ans. La jeunesse encore, mais dans sa maturité plus que dans sa fleur. Trois séries parallèles, celle des poètes étrangers, celle des classiques nationaux, celle des historiens antiques. Cela pourrait ne faire, en somme, que trois auteurs par an. Les fervents de la lecture ne seront pas en peine pour corser la dose.


D’abord les poètes étrangers. Leur série, qui se prolongera pendant le troisième stade, comprend, pour ce second, les anglais, les allemands et les espagnols. Sept grands poètes, au minimum. Trois anglais : Shakespeare, Milton, Shelley. Deux allemands : Gœthe et Heine. Deux espagnols : Calderon et Cervantes ; on peut bien qualifier Cervantes de poète.

Pour les anglais : 25, Shakespeare ; 26, Milton ; 27, Shelley. Que l’on commence par Shakespeare, dût-on s’attarder avec lui, dût-on lui sacrifier tous les autres ! Un lettré digne de ce nom ne peut se dispenser de l’avoir exploré en entier, depuis les Méprises jusqu’à la Tempête, et je ne sais pourquoi, à ce propos, l’excellente traduction Montégut (10 volumes, Hachette) s’ouvre justement par cette féerie, la dernière œuvre du grand homme. Dix volumes, cela se lit sans peine en un an, et si le lecteur a pris l’habitude de goûter Dickens et Poe dans le texte, cela doit se lire en anglais. Sans doute Shakespeare est moins aisé à comprendre qu’un article du Daily Telegraph, mais une fois la glace rompue, on se plongera avec tant de délices dans son océan de poésie ! Qu’on n’aie pas honte, au surplus, de recourir aux traducteurs ; mieux vaut avoir connu tout en français, avec joie, que d’avoir péniblement achevé le déchiffrement de quelques pages dans l’original. Inutile, d’ailleurs, de préciser par quoi devront commencer les gens trop pressés. D’abord, quand il s’agit de Shakespeare, personne n’a le droit d’être pressé. Ensuite tout le monde connaît les noms des grands chefs-d’œuvre. Je préférerais indiquer des drames devant lesquels on serait peut-être tenté de ne pas faire halte, comme Coriolan ou Cymbeline, ou des scènes qu’on risquerait de sauter si on feuilletait d’un doigt trop hâtif les vastes chroniques dialoguées où elles se trouvent, la scène de Talbot et de son fils dans la première partie d’Henri VI, ou la révolte de Jack Cade dans la seconde, la chute de Wolsey dans Henri VIII, la scène du messager dans Antoine et Cléopâtre, mais citer les unes n’est-ce pas faire tort aux autres ? Qu’on lise donc tout, jusqu’aux adaptations de Bandello, jusqu’aux poèmes, Vénus et Adonis, Lucrèce, les Sonnets, et qu’on s’intéresse même — car dès qu’il s’agit d’un tel génie rien n’est indifférent — aux petites énigmes anecdotiques, savoir si H. W., à qui est dédié le poème de Vénus, est le comte de Southampton ou le comte de Pembroke, et quelle sorte de femme était la dark lady dont il y est parlé si douloureusement.

On n’ignore pas, au surplus, qu’il y a, à propos de Shakespeare, d’autres problèmes, sinon plus réellement obscurs, du moins plus irritants. Du moment qu’on n’a rien d’authentique sur lui, ni une ligne de son écriture, ni un trait de sa physionomie, il était à prévoir qu’on devait le considérer comme un masque. La thèse baconnienne a encore ses défenseurs enragés ; il est vrai que le « rabisme » est déjà une mauvaise note en pareille matière ; laissons au lord chancelier sa gloire, d’ailleurs mélangée, et n’enlevons pas au « gentleman-player » son noble et pur génie. Si l’on veut éclaircir des obscurités, il en reste assez et de plus importantes. Quelle était sa race ? Stratford est près du pays de Galles ; Shakespeare était-il Saxon ou Gallois ? Son génie semble bien celte. Et sa religion ? Était-il papiste ou puritain ? Ici, l’accord se fait. Son génie est bien catholique dans le sens étymologique comme dans le sens cultuel. Naguère encore, un collaborateur du Mercure de France (fév. 1902) tressait en arguments favorables de multiples inductions tirées de ses pièces, et il aurait pu en ajouter d’autres jusqu’à cet amour des orfèvreries d’église qui, par exemple, fait à Lorenzo amoureux de Jessica comparer les étoiles à des patènes. Mais quoique ces questions soient attrayantes, on aura la prudence de ne pas trop s’y enfoncer, il a tant été écrit sur Shakespeare ! La simple énumération des titres d’études formerait déjà un gros in-quarto. A moins de vouloir se consacrer au dieu, on laissera toute cette exégèse adventice, et l’on se contentera pour bréviaire de l’admirable chapitre de Taine au tome II de son Histoire de la littérature anglaise.

Si Shakespeare fut, comme le dit Carlyle, le plus noble fruit du catholicisme, Milton pourrait être qualifié le plus grand poète du puritanisme. Et ceci doit, à la fois, rendre indulgent pour l’aspect morose de son génie et inciter à connaître à fond cette âme dont notre littérature ne révélerait aucun double. Sans doute, il paraîtra dur, au sortir du merveilleux monde enchanté du Songe d’une nuit d’été, d’arriver jusqu’au bout du Paradis perdu ; mais le lecteur pour qui j’écris n’est plus l’enfant insatiable de romans-feuilletons. A vingt-six ans, on peut bien s’imposer quelques lectures austères. La figure géante du Satan miltonien a de quoi faire passer sur bien des lenteurs. On lira donc le Paradis perdu, dans l’original, si faisable ; sinon dans la version de Chateaubriand, qui s’efforça de calquer le mot français sur le mot anglais, traduisant ainsi dungeon par donjon et non par prison, ou pit par puits et non par abîme. Si l’on s’en devine le courage, il y a encore le Paradis regagné

Comme représentant de la poésie anglaise contemporaine, je propose Shelley. Il a moins vieilli que Byron, il est moins insulaire que Swinburne, et son génie tourmenté nous émeut souvent plus que celui de Tennyson. Une traduction de ses œuvres en 2 volumes a paru chez Savine, mais qu’on le lise autant que possible dans le texte ; la poésie perd tant à passer par un interprète ! Après lui, comme il restera du temps, on en profitera sans doute pour lire quelques autres grands poètes d’outre-Manche.

Byron d’abord. Ses œuvres traduites tiennent 4 volumes dans l’édition Garnier ; il faut les connaître ; leur influence sur notre romantisme a été énorme ; qu’on se rappelle la Lettre d’Alfred de Musset à Lamartine. « Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire… » Et que ces trois personnages se ressemblent fort entre eux, et ressemblent non moins à Childe Harold et à tous les autres enfants du poète, cela importe peu. Ce mot « vieilli » que j’employais n’est juste qu’un temps, après quoi l’œuvre se maintient simplement, seule forme de vie possible pour les poèmes. Byron est ainsi consacré. Ce qu’on peut accorder c’est qu’il est permis, puisque tous ses livres ne reproduisent que la même image, la sienne, d’aller tout droit à ceux où cette image se dresse de la façon la plus hautaine et la plus douloureuse, je pense à Manfred et à Don Juan.

Ceux qui aiment la poésie anglaise de cette époque ne s’en tiendront d’ailleurs pas là. Ils liront encore l’âpre Burns et le délicat Keats, frère d’André Chénier, dont l’Endymion s’obtient pour trois pence dans la Cassel’s Library. La même collection vous offre d’autres poèmes de Cowper, de Southey, de Wordsworth, mais ce sont là lectures de spécialiste. Peut-être pourra-t-on se contenter, pour ces temps qui déjà s’éloignent, de la Chanson du Vieux marin, de Coleridge, dont il a paru chez nous une version de luxe, et des Poèmes gaëliques, d’Ossian, traduits en 1 volume chez Hachette ; le pastiche de Macpherson a eu une telle action sur le commencement du dix-neuvième siècle qu’il fait partie de la littérature européenne.

Il faudrait, en effet, ne pas trop s’attarder chez les Lakists et chez les romantiques si l’on veut apprécier quelques poètes modernes. Comment ignorer Tennyson ? La pureté de son génie, le retentissement de sa gloire, l’influence de son œuvre sur notre jeune symbolisme font un devoir de le connaître. Les Idylles du roi ont été traduites et richement illustrées ; malheureusement le volume est comme un peu « l’omnibus de Corinthe » ; il est vrai qu’on peut le demander dans les grandes bibliothèques publiques ; économie 100 francs. Pour les poètes vivants, il faudra se donner quelque mal pour ne réunir que des spécimens fragmentaires et peu nombreux. Au « Mercure de France » on obtiendra la traduction par Davray de la Ballade de la geôle de Reading, d’Oscar Wilde, et celle par Vielé-Griffin, du Laus Veneris, de Swinburne. Les poésies de Yeats, de Le Gallienne, d’Arthur Symons finiront assurément par paraître en notre langue.

Voilà, pour un simple siècle, bien des poètes à connaître en sus de nos trois grands. On pourra en commencer la lecture, avant l’année de Shelley. Deux ans ne sont pas de trop pour explorer, même superficiellement, ce domaine. Heureusement que le temps antérieur est moins riche en poésie. Après l’admirable floraison de la Renaissance, le génie anglais se repose. Dryden n’intéresse guère que les érudits. Chatterton n’a été traduit qu’à la suite du drame d’Alfred de Vigny. Otway serait inconnu sans sa Venise sauvée qu’on a fait passer en français. Pope et les lakistes sont moins ignorés chez nous ; on pourra s’amuser à lire la paraphrase en vers de l’Essai sur l’homme par Delille ou à comparer les Jardins du même abbé aux Saisons, de Thomson, et le Jour des morts, de M. de Fontanes, à l’Élégie dans un cimetière de campagne, de Gray. Toutefois, Milton lu, on peut, à la rigueur, se dispenser de connaître à fond toute cette gent versifiante. Mieux vaut laisser de côté les gentillesses de Pope et les pleurnicheries de Young pour quelques œuvres en prose du même temps, les Lettres de lord Chesterfield, quelques Essais d’Addison ; l’École de la Médisance, la célèbre comédie de Sheridan, et les Lettres de Junius, d’un intérêt un peu refroidi aujourd’hui (le procès Warren Hastings fut l’Affaire brûlante d’alors), toutes œuvres pour lesquelles on n’a pas besoin de recourir au texte, alors qu’il faut le faire si on veut apprécier les discours de Pitt ou de Burke et les essais de Reynolds ou de Swift.

Par contre, et pour en finir avec la poésie anglaise, il sied de réserver l’année de Shakespeare, si quelque loisir y reste, à ses contemporains. Le second tome de Taine, ou les trois volumes de M. Mézières (Hachette) serviront de guide. Ce serait vraiment pitié d’ignorer quelques œuvres de ce temps, le Docteur Faust, de Marlowe (traduit par F.-V. Hugo, Calmann-Lévy), Annabella, de Ford, la Duchesse de Malfi, de Webster, Séjan, de Ben Johnson. J’ajoute, pour mémoire, le grand poème de Spencer, The faery Queen qui n’a pas été traduit, mais qu’on ne manquera pas, pour peu qu’on sache l’anglais, de se procurer ; la chose est facile, pour 3 sh. 6 d. on l’a tout entier imprimé un peu dense mais lisible dans la collection des classiques Chandos, chez Warne ; nulle œuvre ne révèle mieux la beauté poétique de la Renaissance anglaise ; si Gustave Doré avait connu ce défilé de rêves, il aurait assurément voulu l’illustrer, et pas un lecteur chez nous n’ignorerait cette admirable féerie qui n’est goûtée que par les curieux d’art. Les poètes antérieurs, Chaucer et autres, partagent ce sort. Ici, on pourra recourir au premier volume de l’Histoire littéraire du peuple anglais, de Jusserand (Plon), qui sur certains points complète celle de Taine. Taine, par exemple, ne parle pas de Langland, que son successeur étudie avec complaisance. De plus, le rôle de l’élément celtique y est mis en juste lumière ; à lire Taine, on pouvait croire que toute la poésie anglaise venait de la Germanie ; avec M. Jusserand on se dira que sans l’Irlande et l’Écosse cette poésie anglaise n’aurait pas existé, et ce sont deux « positions », mais la dernière est peut-être la plus solide.

Une littérature ne se compose pas uniquement de poètes et de dramaturges. Il faut faire leur place à ceux qui, s’ils n’accroissent pas le nombre des chefs-d’œuvre, du moins provoquent ou prolongent les floraisons de beauté. La littérature anglaise au dix-neuvième siècle ne le cède à nulle autre pour ses critiques et ses esthètes, et puisque nous lui avons réservé trois années, désignons ici trois grands écrivains en prose, Macaulay, Carlyle et Ruskin.

Des trois, Macaulay est le plus accessible, même si l’on n’est pas grand clerc en anglais, on fera bien de le lire dans le texte ; la collection Cassel contient de lui plusieurs de ses meilleures études : Bacon, Warren Hastings, Lord Chatham, Burleigh, etc. D’ailleurs on l’a traduit en grand. Guizot a publié 6 forts recueils d’Essais chez Calmann-Lévy ; Montégut et Pichot ont donné ses 4 volumes de Jacques II et Guillaume III chez Charpentier. Tout est intéressant, et parfois, pour nous Français, surprenant. Louis XIV, vu de l’autre côté du détroit, garde son grand air ; mais il faut lire l’Essai sur Barrère pour savoir l’effet que produisent à l’étranger certains de nos « géants de 93 ».

Carlyle est moins commode. Heureusement on a traduit, et fort bien ma foi, le Sartor Resartus (Mercure de France) et les Héros (A. Colin). Aussi Cathédrales d’autrefois et Usines d’aujourd’hui (Charpentier). La traduction de l’Histoire de la Révolution française est malheureusement épuisée ; on pourra d’ailleurs la réserver pour plus tard, de même que les autres ouvrages d’histoire, point encore francisés, sur Cromwell et Frédéric II. La correspondance avec Emerson n’est pas davantage traduite, et c’est dommage. Et à ce propos citons d’Emerson, ce cadet de Carlyle, les Essais (traduction J. Will, Lacomblez, Bruxelles) et les Surhommes, titre approximatif pour rendre « Representative men » (traduction Roz, A. Colin). On a beaucoup écrit sur Carlyle (voir notamment le livre de M. Edmond Barthèlemy, Mercure de France) et sur sa femme ; la question de savoir qui avait tort, de Jane Welsh ou de son mari, a fait couler des flots d’encre ; la publication des Réminiscences de Froude et des Letters and Memorial de Mrs. Carlyle, avait d’abord détourné du vieux puritain les sympathies ; puis elles lui revinrent, Mme Arvède Barine est en somme plus favorable que M. Barthèlemy à Jane Welsh ; M. Augustin Filon, lui, est dur pour son mari. Au fond, peut-être vaut-il mieux ne voir les puritains, comme les stoïciens, que dans leurs livres. Mais peu importe que Carlyle n’ait pas été un héros lui-même ; son Hero-worship est un bréviaire d’héroïsme, il suffit.

Enfin Ruskin, dont l’influence sur l’art et la pensée anglaise fut décisive pendant toute la seconde moitié du siècle. Il faut avec lui un guide. Heureusement, car le livre de Milsand (Alcan) avait déjà vieilli, M. Robert de la Sizeranne a écrit sur lui un volume tout à fait remarquable (Hachette). Après l’avoir lu, on pourra, on devra même lire quelques-uns de ses essais aux titres mystérieux dont la liste ferme le volume ; on commence à en traduire quelques-uns, les Sept lampes de l’architecture, par exemple, la Couronne d’olivier, Sésame et les Lys et la Bible d’Amiens (Mercure). Comme on ne peut pas apprécier justement Ruskin sans connaître l’école préraphaëlite dont il fut l’âme, j’indique un autre volume de M. de la Sizeranne : la Peinture anglaise contemporaine (Hachette).

En comparaison de Ruskin, nos esthètes à nous semblent un peu scolastiques : ils ont souvent l’air de venir de fermer la Grammaire des arts du dessin, de Charles Blanc. Pourtant il y a une belle flamme chez certains, droite dans le Tourment de l’Unité, de Mithouard, scintillante dans le Paysage de Raymond Bouyer, sereine dans le Sentiment de l’art, d’Alphonse Germain ; un livre comme la Sphère de Beauté, de Maurice Griveau, représente toute une vie de réflexions.

En somme, en trois ans, on aura, avec une vingtaine de volumes, ce qui n’est pas énorme, acquis une connaissance première de la littérature anglaise. Avant tout Shakespeare, 10 volumes ; Milton, 1 ; l’Histoire de Taine, 5 ; Carlyle et Barthèlemy, 3 ; Ruskin et la Sizeranne, 2. En seconde ligne les poètes Shelley, 2 volumes ; Byron, 4 ; Ossian, 1 ; Coleridge, 1 ; Tennyson, 1 ; et les critiques Jusserand, 1 ; Mézières, 3 ; Macaulay (les Essais), 6. En troisième, tout ce que j’ai cité d’autre, une dizaine de volumes traduits, le double ou le triple de non traduits, voilà de quoi calmer les premières curiosités.


Profitons-en pour passer à la littérature allemande. Deux grands noms : Gœthe et Heine.

Gœthe, encore un de ces hommes qu’il faut connaître à fond ! On peut à la rigueur se dispenser de lire quoi que ce soit en anglais, si on sait Shakespeare, et quoi que ce soit en allemand, si on sait Gœthe. Ce qu’on a traduit de lui tient une quinzaine de volumes, où rien n’est à négliger. Les Conversations, recueillies par Eckermann par exemple, constituent le plus précieux des documents. Les 4 volumes mis en français de la Correspondance sont à lire aussi. Pour le Faust, quoique la version de Blaze soit bonne, on pourra prendre celle de Gérard de Nerval (Calmann-Lévy), dont Gœthe lui-même fit l’éloge. Est-il nécessaire d’ajouter que c’est le Second Faust, plus encore que le premier, qu’il importe d’étudier, et qu’il est convenable de ne point s’arrêter dès le premier quart de Werther ou le premier tiers de Wilhelm Meister, sous prétexte que ce n’est pas amusant ? Comme traducteur d’ensemble, on donne la palme à Porchat (Hachette). En fait de critiques, car il est bon de savoir ce que les uns et les autres ont pensé sur Gœthe (Taine l’admirait, mais Hugo le détestait), on pourra lire, pour le côté éloges, les 2 volumes de Mézières (Hachette) ; pour le côté réserves, l’Essai d’Édouard Rod (Perrin). Il est possible, en effet, que la gloire de Gœthe aille en s’embrumant un peu ; il fallait un grand Allemand pour faire pendant au grand Italien et au grand Anglais, mais Gœthe n’est pas plus de la taille de Dante et de Shakespeare que Camoëns n’est l’égal d’Homère. Sur la famille du grand homme vous lirez avec plaisir le livre de Mme Arvède Barine, Bourgeois et Gens de peu. Je n’ose conseiller, ne les ayant pas lues, la Philosophie de Gœthe, de Caro, ni les Œuvres scientifiques de Gœthe analysées et appréciées, de Faivre ; le Gœthe en France, de M. Baldensperger, est pour nous plein d’intérêt.

De Heine on a traduit 17 volumes (Calmann-Lévy) ; mais ici tout n’est pas sacré. Ce qu’il faut connaître avant tout, c’est le volume de Poèmes et Légendes, qui contient l’admirable Intermezzo, un des plus exquis petits chefs-d’œuvre qui soient, et ceux des Drames et fantaisies et des Poésies inédites qui renferment le reste du Buch der Lieder. Ensuite les Reisebilder, où pétillent les spirituelles pages du Voyage dans le Harz et de la Mer du Nord. A la rigueur, on peut s’arrêter là ; mais les fervents ajouteront De la France et De l’Allemagne et la Correspondance qui est loin de tenir en ses 3 volumes, heureusement pour le poète, tout ce que le poète a écrit. M. J. Legras, auteur d’un bon livre qui peut servir de guide, Henri Heine, poète, a publié dans la Deutsche Rundschau une lettre à Michel Chevallier, où se trouve, par exemple, cet étrange aveu : « En homme que je suis, je me sentis blessé dans mon amour-propre et dans mes intérêts financiers ; j’étais blessé du coup aux deux tendons qui sont vulnérables chez un Achille moderne. Je me suis reproché d’avoir commis une bassesse, et la chose pire de toutes, une bassesse pour rien. » L’Achille moderne était un assez fâcheux personnage ; il vaudrait mieux ne pas le savoir quand on lit « les petites chansons qu’il faisait avec ses grands amours ». N’importe pourtant, il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup aimé.

A ne lire que quatre ou cinq volumes d’Heine, il restera quelque loisir pour un autre grand poète allemand, Schiller, dont on ne peut pas ignorer au moins les Poésies et le Théâtre, si l’on hésite devant la pourtant intéressante Guerre de trente ans ; cela fait 3 volumes dans la Bibliothèque Charpentier. Les œuvres complètes, trad. Ad. Regnier, tiennent 8 volumes in-8, chez Hachette.

Gœthe, Schiller et Heine, voilà ceux qu’on n’a pas le droit d’ignorer pour l’Allemagne. Mais bien d’autres seraient à connaître. Si on veut éprouver sa vaillance, la Messiade de Klopstock vous attend (Charpentier). Encore, si simplement on tient à explorer un peu plus à fond son sujet, il faudra prendre quelques volumes de Lessing, le Théâtre (3 volumes, Flammarion), le Laocoon (Renouard) et la Dramaturgie de Hambourg (1 volume, Perrin), aussi la Cruche cassée, d’Henri de Kleist (Didot), le Faust, de Lenau (Savine), et les autres Poètes autrichiens, de Marchand (Charpentier), les Pages choisies, d’Uhland (Perrin), le Théâtre de Kotzebue (Perrin), etc.

Il vaudrait mieux d’ailleurs, car le temps est précieux, ne pas s’enfoncer trop profondément dans la « silve obscure » de la poésie allemande et se réserver la visite de quelques prosateurs. Je dis quelques, car, hélas, il faut faire un choix. Tout ce qui serait digne d’être lu ne peut pas être lu. Je me contente d’un nom par année, Herder pour faire pendant à Gœthe, et Nietzsche pour accompagner Heine.

La Philosophie de l’histoire de l’humanité, de Herder, a été traduite par Taudel pour l’éditeur Lacroix (3 volumes, Flammarion). C’est un de ces livres consacrés qu’il faut connaître, même si, au cours de la connaissance, on leur trouve l’air un peu perruque ; ils gardent toujours leur valeur représentative ; la Philosophie de l’histoire c’est toute l’Allemagne du dix-neuvième siècle, comme le Discours sur l’histoire universelle, c’est toute la France du dix-septième siècle.

Par contre, Nietzsche est le philosophe à la mode, mais que ceci ne le desserve pas ! Ce qui fait l’admiration des snobs peut aussi maîtriser l’intérêt des penseurs. M. Henri Albert poursuit la traduction complète de ses œuvres qui tiendra plus de 17 volumes (Mercure de France). Si on ne les prend pas tous, on écoutera du moins Ainsi parlait Zarathoustra, son livre le plus célèbre, et aussi Par delà le bien et le mal et Humain, trop humain : odes, traités et aphorismes. Pour les gens archi-occupés, les traducteurs ont eu l’attention de colliger un volume spécial de Pages choisies ; il vaudrait mieux ne pas commencer par là pour se refuser le droit de laisser de côté les volumes in extenso. Il y a déjà toute une littérature nietzschéenne : La Philosophie de Nietzsche, d’Henri Lichtenberger, Nietzsche et l’Immoralisme, d’Alfred Fouillée, En lisant Nietzsche, de Faguet, etc. On trouvera plus tard les grands philosophes allemands ; toutefois, peut-être pourrait-on dès maintenant joindre à la connaissance de Nietzsche la lecture d’un volume de son premier maître Schopenhauer, les Pensées et Fragments, par exemple, que M. Bourdeau a donnés dans la petite collection d’Alcan.

Ceci suffit pour l’instant. On aura pris dès le début, je pense, une histoire de la littérature allemande, celle, probablement, de M. Bossert (Hachette) ; elle est bien touffue, mais rendra service, ce malgré, par ses jugements propres et aussi par ses indications bibliographiques, un peu maigres d’ailleurs ; bien que la littérature allemande n’ait pas trop séduit nos critiques et que le livre même de Mme de Staël, De l’Allemagne, soit plus important comme manifeste que comme étude de fond, on y verra pourtant que nos compatriotes ont écrit un certain nombre de livres remarquables non seulement sur les grands protagonistes, mais même sur des acteurs de seconds rôles. Les Hommes et Choses d’Allemagne, de Victor Cherbuliez, seraient ici à consulter. Sur tel grand génie dont je n’ai pas encore cité le nom, bien qu’il soit presque aussi puissant comme poète que comme musicien, Wagner, il y a, on le sait, toute une littérature spéciale, Chamberlain, Lichtenberger, etc. Il n’en faudra pas moins recourir aux auteurs allemands, les critiques comme les producteurs, si l’on veut avoir une idée un peu approfondie de leur domaine. Cela représente, assurément, beaucoup de lectures, trop même si l’on ne sait pas se borner ; mais les vastes ambitions mises de côté, on pourra se satisfaire avec une douzaine de volumes, Gœthe non compris : 1 volume de Bossert, pour guide, puis 3 de Schiller, 5 de Heine, 1 de Schopenhauer, 2 ou 3 de Nietzsche, 1 de Wagner. Bien entendu, ce n’est là qu’un minimum.


J’arrive aux Espagnols : Cervantes et Calderon.

Don Miguel Cervantes de Saavedra. Pour la beauté sonore des noms, vive l’Espagne ! On aura probablement lu déjà la Merveilleuse histoire de l’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche. Mais on la relira. Don Quichotte est un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain ; l’enfant y rit aux éclats, l’homme y sourit, pensif, et le vieillard revient s’y réchauffer en se frottant les mains. La traduction Viardot est excellente, mais le texte original est préférable encore ; on le prendra en main, ignorât-on l’espagnol ; dès le troisième jour on devinera presque tout, et dès la fin du mois, on le lira couramment. Faites l’expérience vous-mêmes, si vous n’avez pas appris la langue « qu’il faut parler à Dieu » : « Dichosa edad y siglos dichosos aquellos a quien los antiguos pusieron nombre de dorados : y no porque en ellos el oro que en nuestra edad de hierro tanto se estima, se alcanzase en aquella venturosa sin fatiga alguna, sino porque entonces los que en ella vivian ignoraban estas dos palabras de tuyo y mio. » Il est difficile, même si vous n’avez jamais lu un traître mot d’espagnol, que vous n’ayez pas compris ce dont il s’agissait dans cette palabre du bon Chevalier de la Mélancolique Figure.

L’œuvre de Cervantes est si lumineuse qu’on peut se dispenser de lire un de ces guides critiques qui sont utiles pour Dante, Gœthe et Shakespeare. Sa vie (sait-on que Shakespeare et Cervantes sont morts à la même date, 23 avril 1616 ?), dont une traduction accompagne en général nos éditions de Don Quichotte, suffit ici. Plutôt que de s’infliger de vagues compilations critiques, on lira les autres œuvres du grand homme qui ont été traduites in extenso chez nous, en 1820 ; il sera d’ailleurs plus facile de se procurer le texte espagnol que cette traduction.

Calderon est l’autre grand nom de tra los montes. On a mis en français le meilleur de son théâtre (3 volumes, Charpentier). Tout ne serait peut-être pas à lire dans ses œuvres complètes (plusieurs centaines de pièces, assure-t-on) ; mais tout doit être lu dans cette sélection. Ici encore qu’on recourre de préférence au texte, au moins pour la Dévotion à la croix, la pièce la plus profondément espagnole de toute la littérature d’Espagne. M. Rouanet a bien traduit rigoureusement ce drame en octosyllabes calqués sur l’original, mais, encore une fois, l’espagnol est si aisé à comprendre qu’on serait blâmable de ne pas s’attaquer à l’original.

Lope de Vega, le rival glorieux de Calderon, a ses chefs-d’œuvre également traduits (2 volumes, Charpentier). Il serait regrettable de les négliger. A vrai dire, je ne vois pas, pour ma part, en quoi le Meilleur Alcade est le roi est inférieur au Médecin de son honneur, et Calderon a le droit d’envier à son aîné une chronique dialoguée d’allure aussi shakespearienne que la Découverte du nouveau monde. A ce propos, à l’Henri VIII, de Shakespeare, on pourra comparer le Schisme d’Angleterre, de Calderon, comme du Faust, de Marlowe, on rapprochera le Magicien prodigieux, du même. D’une façon générale, il me semble qu’on ne rend plus assez justice à ce riche théâtre espagnol ; on lui reproche jusqu’à sa richesse, les deux millions de vers qu’aurait, dit-on, écrits Lope. Mais personne n’est forcé de les compter, et il suffit qu’une demi-douzaine de pièces surnage pour que le poète reste en pleine lumière ; en reste-t-il beaucoup plus d’Eschyle ou de Sophocle ?

A ces six ou sept volumes de chefs-d’œuvre qu’il faut nécessairement connaître, on ajoutera une bonne Histoire de la littérature espagnole, celle de Ticknor par exemple (traduite de l’anglais, 3 volumes, Hachette) qui n’a nullement vieilli ; ou si l’on ne veut qu’un manuel, celui de M. Baret (Delagrave, 1 volume). A notre point de vue français nous consulterons avec fruit l’Histoire comparée des littératures espagnole et française, de M. de Puibusque (2 volumes), ou la Comédie espagnole, de M. Martinenche. Je cite pour mémoire les Études sur l’Espagne, de Philarète Chasles, celles de M. Morel Fatio, celles de M. Desdevises du Dézert, sans oublier, pour l’intelligence de l’autrefois, le Voyage en Espagne, de la comtesse d’Aulnoy (Plon).

Mais pour peu qu’on ait le goût du pittoresque et du picaresque, on ne s’en tiendra pas là. Que d’admirables choses à connaître chez ces poètes, ces romanciers, ces mystiques ! Peut-être sommes-nous psychologiquement plus loin des Espagnols que de tout autre peuple d’Europe, puisque ces soi-disant Latins sont des Berbères, et pourtant leur littérature est, de toutes, celle qui nous plairait le plus dans son ensemble ; elle ne nous choque ni par le puritanisme comme la moitié de l’anglaise, ni par l’afféterie comme les deux tiers de l’italienne, ni par le pédantisme comme les trois quarts de l’allemande. L’espagnole est bien un peu solennelle, redondante et volontiers sanguinaire, mais tout cela gêne plus dans la réalité que dans les livres.

On soupèsera donc quelques caractéristiques spécimens de plus de cette littérature. D’abord nous autres Français ne pouvons guère ignorer l’origine de certains de nos chefs-d’œuvre : la Jeunesse du Cid de Guillem de Castro, le Don Juan, de Tirso de Molina, le Menteur (la Vérité devenue suspecte), d’Alarcon. Toutes ces pièces ont été traduites dans la Collection des chefs-d’œuvre des théâtres étrangers, de Ladvocat, 1822 (25 volumes), qu’on ne trouve plus guère, il est vrai, que dans les bibliothèques publiques. Ensuite certains poèmes d’outre-mont font partie de la littérature universelle, par exemple le Romancero du Cid qui a été traduit plusieurs fois en français ; faut-il y ajouter l’Araucana, d’Ercilla, traduite aussi ? Ce serait beaucoup de bonne volonté. A lire une vaste épopée, d’au-delà les Pyrénées, il vaut mieux prendre connaissance des Lusiades (trad. Hippeau, 1 volume, Garnier), qu’hélas, j’ignore moi-même, à l’exception des épisodes consacrés ; tous les recueils de morceaux choisis étrangers donnent l’apparition d’Adamastor. Et à ce propos, il serait excellent de se procurer un de ces recueils en espagnol, par exemple celui de Carlos de Ochoa, ou les deux volumes de Campillo y Correa. Enfin les romans classiques, l’Amadis de Gaule, si l’on se pique d’érudition (thèse de M. Baret, 1853), et surtout le Lazarille de Tormes, chef-d’œuvre du genre picaresque, de Mendoza (trad. Morel Fatio), à quoi on pourra ajouter la Nonne Alferez (trad. Heredia), le Don Pablo de Ségovie, de Quevedo (trad. Rosny), et les autres œuvres du même genre dont il sera facile de se procurer les titres dans les bibliographies.

Résumons nos lectures étrangères : 25, Shakespeare, Macaulay, la grande « Histoire » de Taine ; 26, Milton, Carlyle ; 27, Shelley, Byron, Ruskin ; 28, Gœthe et Schiller, l’« Histoire » de Bossert ; 29, Heine, Schopenhauer, Nietzsche ; 30, Cervantes, l’« Histoire » de Puibusque ; 31, Calderon, Lope de Vega.


Après les grands poètes du dehors, les grands prosateurs du dedans. En voici sept qui recueilleront, je l’espère, tous les suffrages : 25, Rabelais ; 26, Montaigne ; 27, La Bruyère ; 28, Saint-Simon ; 29, Voltaire ; 30, Diderot ; 31, Rousseau. Je les ai rangés, méthode comme une autre, en ordre chronologique, lequel ici est, de plus, logique. Il est bon de lire Rabelais à vingt-cinq ans, âge de force effervescente où l’on n’est pas trop choqué par l’effréné du grand chantre de la vie ; et il n’est pas mauvais d’attendre la trentaine pour apprécier Jean-Jacques et ses théories sur l’éducation et la société. D’ailleurs, pas d’inconvénients à intervertir la marche du cortège, à commencer par le juvénile Voltaire ou le débridé Diderot pour finir par l’amer La Bruyère ou l’assagi Montaigne. Chacun verra aussi ce que de ces auteurs lui permettront ses loisirs ou ses forces. Rabelais, Montaigne, La Bruyère se liront en entier. Pour les autres on peut faire un choix : il n’est pas nécessaire pour connaître, même à fond, Voltaire, d’avoir lu les Annales du Saint-Empire.

En entier Rabelais, source de joie, flamme de sagesse, tempête de rire, en entier sauf le cinquième livre de Pantagruel, bien entendu. Comment a-t-on pu penser que ce plat pastiche pouvait être du dionysiaque Alcofribas Nasier, et comment ose-t-on continuer à l’imprimer à la suite des quatre premiers ? Les éditeurs ne lisent donc pas (étonnement naïf !) les livres qu’ils publient ? Aussi sera-ce avec les seules authentiques aventures de Gargantua et de Pantagruel qu’on s’esbaudira tout à l’aise du corps et au profit des reins. S’il ne fallait lire que trois ou quatre livres dans sa vie, Rabelais serait un des trois ou quatre, et si l’on vous condamnait à trois mois de prison cellulaire, vous pourriez, avec un Rabelais caché dans votre paille humide, vous moquer de votre cachot. J’en connais intimement un que Rabelais garantit du spleen londonien. Lisez-le donc, et le relisez et le marmottez tout le jour en patenostres comme singe desmembrant escrevisse. Et lisez-le tout seul, sans vous embarrasser des glossateurs, commentateurs et autres tirelupins que le maulubec trousse ! Rabelais se suffit à lui-même, et bren pour ceux qui veulent en faire un papimane ou un papefigue !

Et qu’on se défie aussi des enragés éclaircisseurs de Montaigne. Il n’y a rien de plus lumineux que la philosophie des Essais, à condition qu’on n’appelle pas les porteurs de torches ; on n’y verrait plus goutte et on tousserait pendant quarante-huit heures. Sainte-Beuve est étonnant ici : « Ce qui se trouve vrai quand on presse et qu’on tord son livre ne l’est pas également quand on ne fait que l’ouvrir et le feuilleter ». Ah ! l’habile homme ! L’auteur du Malleus maleficorum n’avait pas d’autres moyens pour extirper la vérité : presser et tordre ; c’est en contemplant son jeu de serre-vis qu’il s’écriait avec complaisance : Je ferais bien avouer, même au pape, qu’il est sorcier ! La bataille qui se perpétue autour de Montaigne doit réjouir son ombre, il l’avait prévue : « Pelaudé à toutes mains, aux gibelins j’étais guelfe et aux guelfes gibelin. » Les fluctuations sont amusantes. Un moment « le scepticisme de Montaigne » était devenu un tel article de foi que je ne sais plus qui s’est taillé une réputation en affirmant « le dogmatisme de Montaigne ». Et pendant que les uns exaltent en lui le professeur de doute, les autres font des extraits « Montaigne chrétien » pour les petits séminaires. Au fond, l’auteur des Essais est le sage d’ici bas (un sage que Pascal regarde bien de travers, mais parce que lui est un sage d’en haut), un penseur parfait qui est croyant jusqu’où il faut l’être, et souriant au delà. On peut être très religieux et trouver que c’est mettre ses conjectures à bien haut prix qu’en faire bouillir un homme tout vif, et il n’est pas nécessaire d’être prêtrophobe pour avoir horreur de ceux qui sont toujours sûrs d’avoir la vérité en poche. Mais laissons cela, le lecteur saura bien se faire tout seul une opinion sur un homme qui écrit quatre volumes sur lui-même. Quels volumes, il est vrai ! Eux aussi sont à lire et à relire (« le bréviaire des honnêtes gens », disait-on jadis) si possible dans la première édition plus primesautière, non embroussaillée de citations latines, texte reproduit dans l’édition Feret, de Bordeaux, sinon dans les 4 volumes maniables et bon marché de la Bibliothèque Charpentier, ou dans les 7 volumes artistiques de l’édition Jouaust. Les relire même ne suffirait pas, il faudrait s’en nourrir, et laisser là les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des ouvrages que j’énumère pour revenir à eux ! Ah si toutes nos connaissances de près et de loin avaient les sentiments de Montaigne et les jugements de Rabelais !

La Bruyère, « le charme des délicats », on pourrait lui appliquer la moitié de son mot sur l’auteur de Pantagruel, justement. Et l’on ne s’étonnerait pas qu’un fanatique du style artiste se fût juré à lui-même de ne jamais sortir, en ses lectures, de Rabelais et de Montaigne ; mais on lui pardonnerait de leur avoir été infidèle, un jour, pour La Bruyère. C’est le Goncourt du grand siècle ; s’il nous semble moins naïvement gendelettre, c’est peut-être qu’il n’a pas écrit son « Journal » ; mais les Goncourt auraient pu ne pas publier le leur. Il sied de se rappeler, en lisant La Bruyère, ce côté littéraire, pour ne pas prendre au mot les tropes subtils dont il émaille son œuvre d’art. Le fameux portrait du paysan avec quoi on a prouvé, je ne sais combien de fois, qu’à deux pas de Versailles on mourait de faim en pleine splendeur ludovicienne est, par exemple, la transposition d’un « document humain », précieux d’ailleurs : « Les pauvres ramassent dans les champs des grains germés à demi pourris ; le pain qu’ils font est comme de la boue. Retirés dans des cabanes ou des trous, couchés sur le sol ou de la paille pourrie, sans linge ni habit, en haillons, ils ont des visages noirs et défigurés, ressemblent plutôt à des fantômes qu’à des hommes. » Mais ce « document » est daté du 5 janvier 1651 au fort de la Fronde, et il est de saint Vincent de Paul, ce qui est une recommandation pour les âmes sensibles, mais non peut-être pour les critiques pointilleux.

La Bruyère tient en un volume. Pour la compensation, Saint-Simon, l’année suivante, en exigera vingt-deux, dans l’édition Chéruel (Hachette). Il y a bien une autre édition identique en 13 volumes seulement, mais elle est imprimée si menu que la lecture en est pénible. Je n’ose pas conseiller non plus le choix de Scènes et Portraits en deux volumes qu’on a tiré, toujours chez Hachette, de l’édition complète. Mieux vaudrait prendre au hasard deux volumes de celle-ci, au risque de ne pas tomber sur les morceaux classiques, la mort du Dauphin ou la dégradation des Bâtards. Chez un homme comme Saint-Simon ce qui est admirable c’est le mouvement, « la suite enragée », la vie qui palpite de la première à la dernière des trois cents mille lignes du manuscrit, lequel, on le sait, est rédigé comme d’un trait, sans répit, sans têtes de chapitres ; or cela, on le voit dans un gros fragment de quinze mille lignes comme un volume, on ne le sent pas dans un recueil de morceaux dessoudés, de quelques pages chacun. Quel tome, alors, prendre ? N’importe lequel, le premier, si on veut. Il y aura beaucoup de chances pour qu’on tire ensuite le second, puis le troisième, et qu’on arrive ainsi jusqu’à la fin du vingt et unième, et qu’on soit désolé, comme pour Balzac, que ce soit si tôt fini. Peut-être même se sera-t-on mis à haleter, soi aussi, pour la question des tabourets, à dresser des arbres généalogiques, et à prendre parti pour les ducs et pairs contre les ducs à brevet ! En ce cas, il faudrait — les passions sont fortes — laisser là l’édition Chéruel et se ruer sur l’édition Boilisle, des Grands Écrivains de la France (Hachette). Seize volumes sur trente ont seulement paru ; mais ces seize volumes bourrés de documents, d’explications, de pièces de toutes sortes sont un monument digne du texte. Au bout de quelques semaines de lecture on est ensorcelé, et l’on s’étonne en se regardant dans la glace de ne pas se voir en jabot de dentelles et en perruque léonine…

Les vingt ou trente volumes de Saint-Simon ne sont que peu de chose en comparaison des cinquante ou soixante volumes de Voltaire. Ici, en vérité, il sera permis d’élaguer. On n’est pas déshonoré pour n’avoir pu arriver au bout de l’Orphelin de la Chine ou du Commentaire sur Corneille. Mais en ce cas par où commencer ? Avant tout par les Contes en prose ; tous sont amusants, et un sur quatre au moins, c’est-à-dire une bonne demi-douzaine, sont merveilleux (s’il fallait dans toute l’œuvre voltairienne sauver une seule chose, ce serait Candide ; c’est un peu notre Ingénieux Hidalgo à nous). Ensuite, on continuera par quelques livres d’histoire, et comme notre plan comporte une colonne historique où l’Essai sur les mœurs et le Siècle de Louis XIV trouveront place, ce pourra être ici l’entraînante Histoire de Charles XII. Alors, non sans quelque courage, on s’ordonnera diverses tragédies : Mérope, souvenir effacé du collège, Zaïre, qu’on préférera sans doute entendre à la Comédie-Française, Tancrède où l’entrelacs des rimes met un peu de variété ; et quelques poèmes : la Loi naturelle et le Désastre de Lisbonne, assez brefs et substantiels (plaisants éloges pour des poèmes), les Contes en vers, genre Ce qui plaît aux dames, qui sont le plus souvent charmants, les Épigrammes et autres petits vers. Quant à la Henriade, on sait que c’est terrible, « pour la lire, il faut être éveillé », comme dit Joseph de Maistre ; on essaiera pourtant, et avec un peu de patience, on réussira. Aussi pour sa récompense, on lira la Pucelle. Oui, je sais ! Et je suis de votre avis ! Mais une fois votre conscience en repos, lisez la Pucelle comme vous liriez Bradamante ; je ne sais si ce n’est pas, avec Candide, ce que Voltaire a le mieux réussi. Enfin, tous les mélanges polémiques qu’il vous plaira, les Lettres sur les Anglais, un Chrétien contre six Juifs, le Traité de la tolérance, sans oublier, bien entendu, le Dictionnaire philosophique, et la Correspondance. Il y a là de quoi butiner toute l’année. Vous ouvrez au hasard le « Dictionnaire », vous êtes sûr de tomber sur quelque chose d’amusant, et vous prenez n’importe quelle « lettre », vous ne tombez jamais sur quelque chose d’insignifiant. Le tour de force, on l’a dit avec raison, est d’un continu admirable. Il ne faudrait pas toutefois se faire trop d’illusions : Dictionnaire et Correspondance sont pétillants, mais d’un pétillement un peu monotone ; le cercle de Voltaire est vaste, mais c’est toujours le même cercle. J’ai pris bien souvent un de ses volumes au hasard avec plaisir, et chaque fois, je l’ai lâché assez vite.

Curieuse destinée littéraire que celle de Diderot ! Sa gloire était réelle dès son vivant, et c’est après sa mort qu’on s’aperçut qu’elle était méritée. L’aventure est, je crois, unique. Tous ses chefs-d’œuvre, en effet, sont posthumes, et quelques-uns ont subi d’étranges aventures ; le texte original du Neveu de Rameau a été retrouvé, il y a quelques années, sur les quais, et l’analogue découverte d’un manuscrit du Paradoxe sur le comédien, de l’écriture de Naigeon, a fait bâtir bien des hypothèses. Naigeon ou Diderot ? Diderot ou Naigeon ? On trouvera la discussion complète chez les spécialistes comme M. Bédier. Ici, nous ne faisons qu’étiqueter les provisions de l’année, avec le prix à côté. A 1 franc on peut se procurer dans la petite collection elzévirienne le Neveu de Rameau, la Religieuse, Jacques le Fataliste, et les Pensées philosophiques. Pour 1 fr. 75, chez Garnier, on aura les Bijoux indiscrets. A 3 francs dans l’édition Jouaust, six volumes de mélanges, contes, comédies, lettres à Mlle Voland, variétés. Enfin, à 7 francs, chez Garnier, les vingt volumes de l’édition complète, où l’on ne manquera pas de lire le Rêve de d’Alembert, le Supplément au voyage de Bougainville, et les Salons. Peut-être les lira-t-on, tous ces volumes, alors qu’on n’aura pas pu arriver à la moitié, ou au tiers, de Voltaire. Diderot est, en somme, plus vivant, plus violent et plus puissant ; il est aussi, ce qui n’est pas peu dire, plus pimenté. Aujourd’hui encore nous lisons avec intérêt sa Lettre sur les aveugles, alors que nous bâillons un peu à la Diatribe du docteur Akakia. Il est vrai, rétablissons la balance, que Ceci n’est pas un conte est fort bien, mais que Candide est fortement mieux !

Et Rousseau ? Ira-t-on jusqu’au bout ? Je le souhaite, car il serait utile de l’avoir tout lu, mais je n’ose l’espérer. Finir la Nouvelle Héloïse n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut emporter les volumes à la campagne et se prendre par la famine. L’Émile et le Contrat social sont mieux retenants ; ils rentrent dans la rubrique que certains journaux adoptent pour leurs comptes rendus : « Les livres qui font penser ». Ils vous font aussi soubresauter ; mais il y a tant d’autres livres qui vous affalent ! Est-il besoin de dire que les gens pressés, très pressés, devraient prendre tout d’abord les Confessions ? C’est le livre essentiel de Jean-Jacques, celui qui le peint au naturel, mais peu flatteusement : un laquais qui se… on verra le reste de la définition dans le Journal des Goncourt, et il est bon de commencer par là, pour se mettre en garde, contre sa séduction, car Jean-Jacques, comme tant de gens atteints de la manie des persécutions, a été un grand séducteur. Tous ces livres-là se trouvent à prix accessible chez Garnier. Chez Hachette les œuvres complètes ont été imprimées en 13 volumes à meilleur marché encore. Il y en a d’autres éditions intégrales. On recourra à l’une d’elles pour certains ouvrages qu’il est malaisé de trouver à part, la Lettre à l’archevêque de Paris sur l’Émile, par exemple, qui est pleine de verve, ou les Considérations sur le gouvernement de Pologne, indispensables pour qui voudrait préciser les vraies théories politiques de Jean-Jacques. D’autres opuscules encore sont classiques, le Discours sur les sciences et les arts, la Lettre sur les spectacles et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité. Tout cela est bien un peu passé de mode, et les Jean-Jacquistes ont ici fait grand tort à Jean-Jacques, mais il n’en faut pas moins connaître l’Évangile des temps nouveaux. Ne pas oublier, si l’on est fidèle de la nouvelle église, les « Épîtres » : la Correspondance de J.-J. Rousseau ne vaut pas toujours celle de Diderot par la vie, ni celle de Voltaire pour l’esprit, mais elle a son prix. Comme document humain sur le malheureux grand écrivain, en ont davantage encore les œuvres de la fin, Rousseau juge de Jean-Jacques, etc., où se révèle et s’accentue un dédoublement de la personnalité aussi net que ceux qu’on voit « observés » dans les traités de psychiatrie. Psychologiquement, Jean-Jacques est un possédé, ou un dépossédé, ce qui revient au même, un aliéné.

Je n’ai indiqué sur tous ces auteurs aucun ouvrage de critique. Ce n’est certes pas qu’il en manque, mais leur défaut à tous, rédhibitoire, est de vous détourner de la lecture des auteurs eux-mêmes. Quelque intéressants que soient les 8 volumes de Desnoiresterres sur Voltaire, il vaut mieux lire 8 volumes de Voltaire en personne. D’une façon générale, on se munira sur la littérature française d’un guide précis, concis et solide — le Manuel de Brunetière (1 volume, Delagrave) ici est tout à fait indiqué — et on s’abstiendra de tout le reste. Si on entame les Lundis de Sainte-Beuve, on est perdu, à moins de pouvoir disposer de douze heures par jour pour l’ornement de son esprit. Dans ce cas, et toujours à condition que l’on ait lu les auteurs, tout entiers, et parfois qu’on les ait relus, on pourra s’adonner aux critiques, car je ne dis certes pas qu’on n’y trouvera ni plaisir, ni profit ; la charge à fond qu’exécute Barbey d’Aurevilly sur Saint-Simon (les Historiens, Lemerre) est un spectacle de choix, et tel « essai » de Taine, tel médaillon de Lemaître, telle dissection de Faguet, tel pèlerinage d’Henry Bordeaux, tel corrigé d’Albalat, gardent tout leur prix. On lira aussi avec fruit ce que pensent les étrangers de nos grands hommes, Morley de Rousseau, Strauss de Voltaire, Rosenkranz de Diderot. L’important c’est que les gloses n’étouffent pas les textes.

Mieux vaudra, si chaque auteur n’occupe pas son année entière, ou si le louable souci de la variété incite à des lectures variées, en profiter pour voir, à chaque volte, les ouvrages qui peuvent former le cercle autour du protagoniste. L’année de Rabelais, par exemple, certains noms s’imposent ; celui de Brantôme dont on trouve aisément la Vie des Dames galantes et la Vie des Dames illustres françaises et étrangères ; celui aussi de Béroalde de Verville : le Moyen de parvenir n’est pas simplement salé, il excite aussi la curiosité d’esprit comme tous les livres à substance médullaire, tenu compte au surplus de la simple verve qui fait que « parfois essayer de comprendre, c’est déjà n’avoir pas compris », comme dit Sainte-Beuve. Notons encore l’Histoire macaronique de Merlin Coccaie, tout à fait indiquée à propos de Rabelais, et le Cymbalum mundi, de Bonaventure Des Périers (tous ces livres chez Garnier). Faut-il inscrire de plus sur la liste les Cent nouvelles nouvelles et l’Heptaméron ? Je crains que ce soit s’exposer à se décrocher la mâchoire. Un recueil quelconque de morceaux choisis en donnera suffisante idée, ainsi que de la Satyre ménippée, la « Procession de la Ligue » et la fameuse apostrophe : « O Paris qui n’est plus Paris, mais une spelunque de voleurs, » étant des pierres de fondement pour toutes les anthologies du vieux français. On trouvera au surplus d’autres choix judicieux et savoureux dans les 2 volumes de Lenient, la Satire au seizième siècle (Hachette).

Pourra-t-on, en lisant Montaigne, se dispenser de connaître la Boétie ? Assurément non, d’autant que la Servitude volontaire fait suite aux Essais dans l’édition Charpentier. Et faut-il aller jusqu’au Traité de la Sagesse, de Pierre Charron ou jusqu’aux Discours politiques et militaires, de François de La Noue ? Sans doute, si l’on se pique ici d’érudition. Mais ce sera tout. Pourquoi citerais-je les œuvres du chancelier du Vair que je n’ai jamais vues même de dos ? Plutôt que de courir après de graves disparus, qu’on s’adresse à de moins moroses subsistants. L’ombre centrale de Montaigne ne cessera pas de sourire si l’on passe de sa conversation à celle de Dassoucy, de Cyrano de Bergerac ou de Tabarin. Ajoutez quelques livres du même genre : le Roman comique, de Scarron, le Roman bourgeois, de Furetière, l’Histoire de Francion, de Sorel (tous ces ouvrages chez Garnier). Si le burlesque vous semble, à force, monotone, passez au solennel, il est à côté sous la figure de Guez de Balzac, dont Lecoffre a publié un choix maniable de Lettres en 2 volumes. Mais Balzac appelle Voiture ; de celui-ci, il y a un bon recueil de Lettres choisies par Octave Uzanne dans la collection Jouaust.

L’année d’après, on glissera sans effort de La Bruyère aux autres moralistes. L’ensemble de leurs œuvres est peu de chose pour le poids. On les trouvera tous (y compris Pierre Charron) réunis dans un seul volume du Panthéon littéraire (Delagrave). Il est vrai que c’est un gros volume à deux colonnes compactes, et que les moralistes s’accommodent bien davantage de petits livres qu’on peut tirer de sa poche jusque dans une antichambre de ministre, au lieu de bâiller au nez des huissiers. On ne s’en tiendra pas, bien entendu, à La Rochefoucauld et à Vauvenargues ; il faut absolument qu’on aille jusqu’à Chamfort et à Rivarol. Ce sont de très grands esprits. Sans Chamfort, nous n’aurions peut-être eu ni Schopenhauer ni Nietzsche ; et Rivarol nous aurait sauvés de la Terreur si la sottise pouvait être vaincue par la finesse. La collection Jouaust renferme des choix en 2 volumes, et celle des « Plus belles pages » du Mercure, en un. On pourra ici pousser jusqu’à nos jours ; le « rayon » des moralistes est un des mieux fournis de notre littérature ; le français doit avoir cela de commun avec la langue turque qui fait tenir tant de choses en deux mots. D’intarissables journalistes éprouvent, eux aussi, le besoin de condenser leur meilleur en un petit volume, tel l’Esprit d’Alphonse Karr. Et il y a assez de chances pour faire quelque chose d’intéressant avec quelques centaines de pensées extraites de plusieurs centaines de chapitres. Ces moralistes contemporains, je n’essaie pas de les énumérer ; il y a beaucoup de dames parmi elles, et le ressentiment de nos sœurs en littérature est tenace.

A titre d’exemple seulement, je cite : les Pensées de Joubert, et les Pensées et fragments, de Ximenès Doudan ; et puisque nous sommes entre bibliophiles, je détache des Pensées d’un Yoghi, de Paul Masson qui fut Lemice-Térieux, cette ironie mélancolique : « Les fonctionnaires sont comme les livres d’une bibliothèque, les plus haut placés sont ceux qui servent le moins. »

Saint-Simon suffira, dis-je, à remplir son année, d’autant que c’est aussi l’année de Gœthe et de Schiller. Ce n’est pas qu’on ne doive avoir la tentation de comparer les dires hargneux du noble duc et pair avec ceux d’autres contemporains dont nous avons les mémoires. L’édition Boilisle éveillera ici bien des curiosités ; mais qu’on ne les satisfasse pas toutes, on passerait douze heures par jour à lire des mémoires. C’est qu’il y en a tant d’intéressants sur le grand siècle ! Mémoires, de Mme de Motteville, de Rabutin-Bussy, de Sourches ; Souvenirs, de l’abbé de Choisy, du marquis de La Fare, du comte de Cosnac ; Souvenirs, de Mme de Caylus, de Mme de La Fayette, Lettres de la Princesse palatine, de Mme de Maintenon, sans oublier Mme de Sévigné qu’on retrouvera plus tard ; en vérité, c’est trop. Pensez que les écrits qui côtoient le plus exactement — haud proximo intervallo — ceux de Saint-Simon, j’entends le Journal de la Cour, du marquis de Dangeau, ont 19 volumes ! D’autant que la comparaison, pas à pas, de l’orgueilleux duc et du vaniteux marquis n’intéresse que les érudits très spéciaux. Il n’y a qu’un personnage historique dont il faudrait éprouver les écrits tout en écoutant Saint-Simon, parce que Saint-Simon est à son égard d’une injustice âpre, c’est Mme de Maintenon. Qu’on lise donc un ou deux volumes de sa Correspondance éditée par Théophile Lavallée, ou le livre que Geoffroy lui a consacré.

Nous n’en sommes encore, d’ailleurs, qu’à la littérature. Plus tard on reviendra à l’histoire, et on retrouvera quelques-uns de ces noms. De même, autour de Voltaire, de Diderot et de Rousseau, je ne donnerai que des indications d’ordre littéraire. Pour Voltaire, la table, cette année-là, étant suffisamment chargée, contentons-nous de quelques friandises. Par exemple les Entretiens sur la pluralité des mondes habités, de Fontenelle, ou les Avis d’une mère à sa fille, de Mme de Lambert. On peut obtenir les premiers pour 0 fr. 25 à la Bibliothèque dite nationale et les seconds pour 0 fr. 10 à la collection Henri Gautier. Mais il est assurément préférable de les savourer dans la collection Jouaust qui contient 2 volumes d’Œuvres choisies de Fontenelle, et un d’Œuvres morales de la marquise de Lambert. Dans le voisinage, attendent d’autres livres du temps, le Voyage en Laponie, de Regnard, les Conseils à une amie, de Mme de Puysieux, et divers Contes du dix-huitième siècle qu’on n’aura pas eu le temps de lire quand on dévorait coup sur coup les romans contemporains et qu’il sera bon de connaître à ce moment, moitié comme œuvres littéraires, moitié comme documents psychologiques ; par exemple le Sopha, de Crébillon fils, l’Histoire de Mme de Luz, de Duclos, les Confessions du Comte de…, de Duclos, le Diable amoureux, de Cazotte. On sait que les volumes Jouaust, bien que mis en vente à prix réduit chez Flammarion, sont un peu plus chers que les autres. Aux prix ordinaires on peut avoir, chez Garnier, les Amours du chevalier de Faublas, de Louvet, et l’ouvrage pour qui l’on pourrait, presque, négliger tout ce qui précède, les Mémoires, de Casanova. Les 8 volumes qui les tiennent constituent le document par excellence sur les mœurs du dix-huitième siècle, bien que l’édition dont nous disposons soit incomplète et fautive, au dire des privilégiés qui ont vu le manuscrit à Leipsick ou fouillé dans les archives du château de Dux en Bohême.

L’année suivante, à l’occasion de Diderot, on prendra connaissance de quelques ouvrages indispensables, suivant la formule, à l’intelligence littéraire de son temps, la Correspondance, de Grimm, trop vaste malheureusement (16 volumes, in-8o, Garnier) pour qu’on puisse espérer la lire en entier à moins d’un dessein tenace, les Lettres, de Mlle de Lespinasse et de Mme du Deffand, et les Mémoires, de Mme d’Épinay (1 volume, Charpentier) qui éclairent la vie de Jean-Jacques autant que celle de Diderot. Inutile de s’atteler aux équipages d’Helvétius, d’Holbach, de La Mettrie ; mais si l’on a sous la main l’Encyclopédie — et on l’a dans toutes les grandes bibliothèques publiques, et beaucoup de bibliothèques privées de province, en des châteaux ou de vieilles villes de bourgeoisie — on ne manquera pas d’en lire plusieurs articles. L’ombre de Lord Chesterfield en grincera des dents : « Oui, mon fils, vous achèterez l’Encyclopédie, et vous vous assoierez dessus pour lire Candide. » Sans doute, mais une fois Candide fini, qu’on se retourne ! La lecture d’un dictionnaire est toujours intéressante, et combien quand il s’agit de ceux de Voltaire, de Bayle ou ceux d’Encyclopédistes ! Jusqu’à l’imprévu des voisinages alphabétiques qui ajoute un agrément de plus ; aucun distrait dont la causerie ait plus de variété.

Enfin, l’année de Rousseau, qui sera donc l’année du Contrat social, on sera tout à portée des autres politiques et économistes de l’époque. Quelques spécimens d’ailleurs suffiront : l’Ami des hommes, du marquis de Mirabeau, l’Homme aux quarante écus, de Voltaire, les Lettres, de l’abbé Galiani, l’Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain, de Condorcet, celui-ci fort important ; un positiviste qui vous soupçonnerait de tiédeur à son égard serait capable de vous chercher noise. Si du temps reste, on pourra lire quelques œuvres de Turgot et de Quesnay et remonter jusqu’à la Dîme royale, de Vauban. La plupart de ces ouvrages se trouvent dans la collection Guillaumin.

Un regard en arrière, et une halte pour compter sur nos doigts : 25, Rabelais, Brantôme, Béroalde de Verville, Ch. Lenient : une demi-douzaine de volumes ; 26, Montaigne et La Boétie, Balzac et Voiture, les Burlesques : un peu plus ; 27, La Bruyère, La Rochefoucauld, Saint-Evremond, Vauvenargues, Chamfort, Rivarol, pas davantage ; 28, Saint-Simon, Mme de Maintenon, le double, 24 ou 25 volumes ; 29, Voltaire de 1 à 60, Casanova et les petits conteurs du dix-huitième siècle, une douzaine ; 30, Diderot, Grimm, Mlle de Lespinasse, Mme d’Épinay, une douzaine encore ; 31, Rousseau, Condorcet, les économistes, une douzaine toujours. Cela ne fait, en moyenne, qu’un volume par mois.


Restent, pour ce même septain, les historiens, ceux de l’antiquité. Sept noms éclatants : 25, Moïse ; 26, Hérodote ; 27, Thucydide ; 28, Xénophon ; 29, Plutarque ; 30, Tite-Live ; 31, Tacite.

Ce ne sont là que des têtes de ligne. Rien ne sera plus facile que de lire Arrien après Xénophon ; Polybe après Plutarque ; Salluste et César après Tite-Live ; Suétone et Ammien Marcellin après Tacite. L’ensemble des historiens de l’antiquité, d’ailleurs, n’est pas si vaste, qu’en sept ans il ne soit facile d’en venir à bout jusqu’à la dernière ligne. Mais il est préférable, ici aussi, de ne prendre que le meilleur, et alors, de lire chaque auteur posément, sinon dans le texte, du moins dans une traduction portant le texte en regard, de façon à s’efforcer chaque fois de comprendre un peu de grec ou de latin ; quand ce ne serait qu’une demi-page par jour, l’exercice serait profitable et, au bout de quelque temps, la lecture se ferait à livre ouvert. Pour César, comprendre ce qu’on lit est un jeu dès le premier jour, et pour Tacite, la peine réelle a sa récompense ; qui n’a pas essayé de faire passer en français une de ces phrases étonnantes de raccourci dont les Annales regorgent ignore un des plaisirs d’esprit les plus vifs qui soient. Même en suivant cette discipline, il n’en restera pas moins assez de temps disponible ; on en profitera pour revoir ce qu’on a si mal vu au collège, et à le revoir dans le même ordre. La mode allemande qu’on essaya d’acclimater chez nous, d’aller en remontant le cours des âges, est incohérente. Mieux vaut suivre le fil de l’eau, et ce, depuis la source jusqu’à l’embouchure. « L’histoire, a dit Freeman, est une continuité, il ne faut pas écrire d’histoire spéciale. »

Mon premier historien a peut-être surpris. Faut-il dire que, par Moïse, j’entends l’anonyme auteur du Pentateuque ou, si l’on préfère, de l’Hexateuque ? Et ces simples mots nous jettent en plein dans le maëlstrom biblique. Origine de l’homme, naissance des cultes, source des civilisations, tous ces énormes problèmes, la Genèse, en quelques versets, les tranche. Pas une des sciences les plus récentes, sur laquelle elle n’ait, très d’avance, dit son mot. On comprend la mauvaise humeur des savants, et le caractère grincheux du duel des deux exégèses, la traditionnelle et l’uni-rationnelle. A vrai dire, il y a force malentendus, et de même que la traditionnelle se pique d’être plus rationnelle encore que l’autre, la rationnelle, en renversant la tradition, restaure une tradition antérieure puisque saint Jérôme, par exemple, ne tenait nullement à l’origine mosaïque de ces vieux livres : « Je ne m’inquiéterai pas, disait-il, qui d’Esdras ou de Moïse a écrit le Pentateuque. »

Au fond, tout ce tumulte est important pour l’histoire, mais non pour la religion. La thèse métaphysique de l’inspiration de l’Écriture sainte est aussi invulnérable à la critique qu’un fantôme aux coups d’épée. Il y a de nos jours tels prêtres hardis qui vont plus loin encore en exégèse biblique que les plus radicaux rationalistes de naguère, qui nient Moïse, coupent Isaïe en deux et en quatre, bousculent Daniel jusqu’au temps d’Épiphane et n’en restent pas moins inébranlés sur le Credo. Les personnes dévotes devraient donc ne pas s’épouvanter à l’idée qu’en sortant d’une lecture du Pentateuque on pourrait bien prendre, pour s’éclaircir les idées, le premier volume de l’Histoire d’Israël, de Renan (Calmann-Lévy). Il y a beaucoup de chances, au surplus, pour que le lecteur, se sentant mal éclairci, recoure à d’autres auteurs serrant de plus près encore les questions, et concluant en un sens bien plus favorable à la tradition, ainsi François Lenormant dans ses Origines de l’histoire (2 volumes, librairie des Beaux-Arts), Fulcran Vigouroux dans la Bible et les découvertes modernes (4 volumes, Bray et Retaux), et Loisy dans son Histoire du canon de l’Ancien Testament (Alph. Picard).

On lira donc le Pentateuque, sinon tout entier (le Lévitique et le Deutéronome sont aussi palpitants que nos cinq codes), du moins en partie. L’Exode et les Nombres offrent de l’intérêt, et la Genèse est une merveille. Qu’elle soit de Moïse ou non, peu importe certes, puisque les fragments dont elle est « mosaïquée », le mot est parfait, sont antérieurs de plusieurs siècles à Moïse, lequel au surplus était probablement un égyptien et non un hébreu. Arrivera-t-on jamais à expliquer comment des bédouins sortis d’Égypte avaient conservé si net le souvenir de mythes florissant sur le Bas Euphrate, mille ans auparavant, et comment ces mythes se trouvent avoir une couleur à nous si franche, alors qu’aucun indice autre ne permet de croire à une origine nordique de la première civilisation de Chaldée ? La vanité mésopotamienne serait, tout de même, quelque peu humiliée si on arrivait à établir que le Iao des Asiatiques est tout simplement le Zeus des Européens.

L’hébreu n’étant pas à la portée de tout le monde, on lira la Bible dans la Vulgate, ou si l’on recule devant ce latin barbare, mais d’ailleurs sapide, dans la translation Le Maistre de Sacy (texte revu par Fillion dans l’édition Letouzey et Ané, 8 volumes). Les fragments qu’on trouve chez les exégètes modernes montreront la différence des anciennes et des nouvelles traductions. Chez Lenormant, par exemple, le récit du déluge est imprimé en deux typographies suivant que c’est le jéhoviste ou l’élohiste qui prend le calame, et l’effet est très convaincant. Quant aux nombreuses questions soulevées par la Genèse, on verra les attaques dans cent livres dont les Conflits de la science et de la religion, de Draper, peuvent être pris pour type, et les réponses dans cent autres livres, dont le Manuel biblique de Saint-Sulpice (2 volumes, Bray et Retaux) peut aussi servir de spécimen. Le mieux serait d’ailleurs de laisser de côté ce duel irritant et insignifiant et de se faire des idées en ethnologie ou en archéologie sans se préoccuper de leurs concordances avec la Bible. Sur ces diverses sciences, les plus récents auront chance d’être les mieux informés.

Hérodote a le bon goût de ne soulever aucun de ces problèmes épineux. Ses Neuf Muses se lisent comme neuf romans. On se servira de la traduction Larcher (Charpentier), à moins qu’on ne préfère l’amusant vieux français de Saliat réimprimé (Talbot) chez Plon, en 1864. Cet archaïsme donne au Père de l’Histoire un air naïf qui ne lui messied pas, encore qu’Hérodote ne soit pas le bavard crédule et suspect qu’on a longtemps dit ; on devine toujours chez lui un demi-sourire, quand il rapporte les hâbleries de ses drogmans, et on finit, quand il relate ce qu’il a vu, par découvrir que son dire est exact ; ainsi le lac Mœris n’a jamais existé en tant que réservoir d’irrigation, mais existait en fait pendant la saison d’inondation ; Hérodote, visitant le Fayoum pouvait très bien croire que les pyramides qui se réfléchissaient dans la mince nappe d’eau plongeaient à une énorme profondeur ; ses guides n’avaient ni peine ni mérite à le tromper, comme ils le firent probablement aussi en lui faisant visiter indéfiniment, plaisanterie classique, les mêmes salles du Labyrinthe.

Ajoutez que les chiffres manifestement faux ne doivent jamais servir d’arguments contre un historien ancien : ils ont pu si facilement être altérés par les copistes ! Ce qui détruit l’autorité de Ctésias touchant Ninive, ce n’est pas la hauteur de 1.800 mètres qu’il donne au tombeau de Bel, c’est qu’entre autres bévues il place Ninive sur l’Euphrate ; encore peut-il y avoir là lapsus d’un scribe, et n’est-ce pas une raison pour condamner en bloc les notes d’un homme qui, médecin des Grands Rois, devait, tout de même, en savoir plus long que nous sur l’Asie médique. Que le plateau de Kouyoundik ne représente que la dixième partie de l’aire que Ctésias donne à Ninive, cela ne prouve pas que le mur d’enceinte ninivite n’ait pas eu 43 kilomètres. Babylone aussi, sur quoi il n’y a pas de doutes, était un pays clos plus qu’une ville. A l’appui de ceci, on sait que dans le fameux verset de la Genèse : « De là il (Nemrod) alla en Assyrie et il y bâtit Ninive, Raboboth-Ir, et Kalah, et aussi Resen » ; au lieu de traduire la fin « et aussi Resen qui est la grande ville », les nouveaux philologues interprètent : « ces quatre cités forment ensemble la Grande Ville ».

Cette année-là, le charme d’Hérodote aidant, on se remémorera l’Histoire d’Orient qu’on n’a probablement pas revue depuis sa sixième, mais en se gardant bien de tomber dans les enfantillages des noms propres biscornus que les archéologues enfilent par douzaines. De savants ouvrages comme celui de Maspéro sont rendus presque illisibles par cette abondance de détails sans intérêt. On parcourra toujours les trois gros volumes de l’Histoire des peuples d’Orient, de cet auteur, ne serait-ce que pour les illustrations qui sont précieuses. Mais si l’on ne prépare pas son agrégation d’histoire, on préférera l’histoire antérieure de Lenormant et Babelon ; la broussaille des petits faits y est éclaircie et le style débarrassé de la couleur chanson de geste que Maspéro affectionne, je ne sais pourquoi.

Il ne faudra pas, au surplus, s’attarder sur ces vieilleries. En somme, rien de si fastidieux et oiseux que l’histoire de la vallée du Nil, si ce n’est celle de la vallée de l’Euphrate. Les questions de très haute origine sont assurément passionnantes (relations lointaines de l’Iran et de la Chaldée prouvées par les mythes de l’Éden, du Serpent ou par l’épopée d’Izdubar-Gilgamès ; probabilité d’une civilisation atlante prouvée par le totémisme des Peaux-Rouges, des Égyptiens, des Prépélasges, etc.) ; mais ceci est hors de portée de l’épigraphie, et ce qu’atteint l’épigraphie, les conquêtes des Thoutmès et des Ramsès, les alternances de Ninive et de Babylone, tout cela ne vaut que la peine d’être ignoré. J’en dirai volontiers autant de ce qu’on a pompeusement appelé les civilisations égyptienne et chaldéenne. Une fois qu’on a pris connaissance des systèmes de numération, des procédés d’écriture, et de quelques vagues rêveries cosmogoniques on a tout vu, et l’on perd vraiment son temps à s’enfoncer dans les ennéades des prêtres d’Hiérapolis.

A ce propos, et puisque chaque année voit paraître une « Histoire universelle » de plus, pourquoi l’une de celles qui nous menacent ne serait-elle pas faite sur le plan suivant qui aurait du moins le mérite de la simplicité : un maximum d’un nom propre, d’une date, d’un fait de détail par page ; des considérations générales très substantielles, très simplement dites, et le tout en 9 volumes seulement (les Muses d’Hérodote), trois pour l’antiquité, trois pour le moyen âge, trois pour les temps modernes ; le premier volume de l’antiquité, qui serait celui de notre année de lecture, s’arrêtant aux guerres médiques ; et tout l’ouvrage tâchant de proportionner aux importances les dimensions : Si l’Égypte et la Mésopotamie ont 100 pages, que la Judée et la Grèce aient le quadruple, tous les Sargonides ne pèsent pas un Homère ! Et sur les 100 pages de l’Égypte, par exemple, qu’il y en ait 10 sur le pays, 15 sur la race, 20 sur la religion, 25 sur les arts, et 30 au plus sur les événements ; au fond, il n’y a dans toute l’histoire d’Égypte que trois figures intéressantes : Rhodopis, Hatanou et Cléopâtre, trois femmes, un peu comme ce qu’il y a de plus attirant dans l’histoire de Chaldée, c’est le fantôme plus vague encore de Sémiramis.

La Grèce préhistorique est en effet cent fois plus digne d’attention que tout l’Orient. Et plus on remonte les siècles, plus l’intérêt s’accroît. D’où viennent les premiers habitants de l’Archipel ? Ont-ils passé d’Europe en Asie, ou d’Asie en Europe, ou n’ont-ils pas passé du tout, l’effondrement du plateau égéen les ayant brusquement séparés les uns des autres ? Pourquoi ces traces de totémisme que Lang a mises en lumière, ces poils et ces écailles qui subsistent chez les Olympiens ? Les Olympiens eux-mêmes furent-ils des hommes divinisés ou des principes abstraits ? Trouvera-t-on dans les fouilles de Cnossos des traces de Zeus en personne ? D’où vient la première civilisation égéenne ? Où les décorateurs pélagiques des vieilles poteries ont-ils pris leurs idées sur l’évolution des espèces ? Est-il bien exact que pour eux le poulpe soit la première esquisse de la créature humaine ? Que sont les héros d’Homère à ces morts mystérieux qu’on a retrouvés à Mycènes, masqués d’or et bardés d’or ? Voilà des questions qui, ce me semble, passent en intérêt toutes celles qu’on peut se poser sur Aménophis et Téglathphalasar. Il faut malheureusement recourir à de nombreux, onéreux et difficultueux ouvrages pour les étudier. On tâchera toujours de lire dans une bibliothèque publique : Ilios, ville et pays des Troyens, de Schliemann (Didot), ainsi que Mycènes, du même, et, quand elles auront paru, les Fouilles de Crète, d’Evans.

Avec la Grèce historique, nous entrons dans l’océan d’érudition. Sous peine d’être submergé, il faut se hisser sur la hauteur. Le mieux serait de se contenter d’un « manuel » pour l’ensemble, de façon à réserver un peu de temps pour ce qu’on voudrait voir plus à fond. Quoi, un simple manuel, quand nous avons une excellente traduction de l’Histoire grecque, de Curtius (5 volumes, Leroux) ? Mon Dieu oui, à moins qu’on ne veuille s’adonner complètement à l’hellénisme. D’autant que, pour les origines justement, Curtius n’est plus dans le mouvement ; on ne considère plus la Grèce d’Asie comme la mère de la Grèce d’Europe. Je préfère conseiller des livres spéciaux tels que les Phéniciens et l’Odyssée, de Victor Bérard (Colin), encore que le côté original de la primitive Hellas y semble trop sacrifié à l’influence phénicienne. Celle-ci dominait sans doute dans le bassin méditerranéen quand les Grecs le redécouvrirent après la guerre de Troie. Mais bien longtemps auparavant, ils l’avaient exploré dans tous les sens. Et qui sait si l’Hercule tyrien n’est pas lui-même la personnification de ce très ancien mouvement hellénique ? L’identité des deux noms sacrés Héraklès et Melkart quand on les lit de droite à gauche et de gauche à droite, est encore une énigme irrésolue, leur sens est satisfaisant dans les deux langues ; sont-ce donc les Grecs qui ont lu de travers le nom phénicien, ou les Phéniciens qui ont déchiffré à rebours le nom hellène ? L’Oracle de Delphes seul pourrait résoudre ce problème boustrophédonien. Comme on lira sans doute le gros volume de M. Bérard dans une bibliothèque publique, on en profitera pour demander la Science sociale de 1891 et 1892 où M. Philippe Champault a publié des études sur les Achéens (les Héros d’Homère), qui me semblent remarquables.

Peut-être l’époque la plus étonnante, la plus héroïque de l’histoire grecque est-elle son expansion des neuvième, huitième et septième siècles. Malheureusement l’histoire de toutes ces brillantes cités, Milet, Olbia, Sybaris, Massalia, nous est presque inconnue. A la rigueur on peut sauter d’Achille à Miltiade. Les guerres médiques qu’on connaît déjà par Hérodote (il y a un livre de M. Hauvette justement sur Hérodote, historien des guerres médiques, Hachette), on pourra les voir dans Curtius. Mais mieux encore serait de les lire dans l’Histoire des Perses, de M. de Gobineau. On est tellement habitué à juger Salamine du point de vue occidental qu’on est tout désorienté quand on la considère du haut du trône d’or que Xerxès s’était fait dresser sur la plage de Phalère. Le soubresaut est bon. On peut, tout en restant fidèle à la divine Hellas, ne pas être injuste pour les nobles Perses et leur roi déconcertant. L’homme qui s’éprend de la beauté d’un arbre jusqu’à passer des bracelets d’or à ses branches n’est pas le premier venu.

La traduction de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, de Thucydide, est très aisée à avoir (1 volume, Garnier ; 2 volumes, Charpentier ; 3 volumes, Didot). Celle de l’Anabase, de Xénophon, aussi (Charpentier ou Hachette). Arrien, Ctésias, Polybe se trouvent dans le « Panthéon littéraire » (Delagrave) qui, en 3 volumes, donnent tous les grands historiens grecs, sauf Plutarque, mais les Vies illustres ont été souvent traduites (par Pierron, Charpentier ; par Riccard, Garnier ; par Talbot, Hachette, 4 volumes). La traduction d’Amyot serait assurément plus savoureuse, mais elle est encombrante à l’excès (à moins alors d’imiter le bonhomme Chrysale « hormis un gros Plutarque à mettre mes rabats »). On sait enfin, ceci pour les érudits, que tous les historiens grecs ont été traduits en latin dans la collection Didot.

Une fois ces œuvres classiques lues, ce qui sera peu long et point désagréable, celles de Thucydide et Xénophon se lisant comme des romans de Dumas, et celles de Plutarque comme des Essais, de Macaulay, on pourra voir ce que pensent des mêmes sujets les histoires modernes. Si on a le temps, Curtius et Droysen (8 volumes, Leroux), sinon un simple résumé permettant alors, soit de considérer quelques figures isolées, Alcibiade, avec Henri Houssaye (Perrin), ou Aspasie, avec Becq de Fouquières, soit d’étudier des points spéciaux, par exemple le progrès des sciences, avec Paul Tannery : Pour servir à l’histoire de la science hellène (Alcan), ou la Médecine grecque entre Homère et Hippocrate, avec Daremberg, ou la stratégie navale, avec Jurien de la Gravière (la Marine des Anciens, 2 volumes, les Campagnes d’Alexandre, 4 volumes, la Marine des Ptolémées, 2 volumes, Plon).

Sur certains points, philosophie, religion, littérature, arts, on devra pousser plus loin. L’Hellade est notre mère, et rien d’elle ne doit nous être étranger. Mais qu’on ne se laisse pas recouvrir par le flot des livres ; il faudrait plusieurs vies pour lire tout ce qui mériterait d’être lu. Certains ouvrages sont classiques : l’Histoire de la littérature grecque, d’Alfred et Maurice Croiset (6 volumes, Fontemoing), la Philosophie des Grecs, d’E. Zeller (3 volumes, Hachette) ; j’en reparlerai à propos d’Homère et de Platon, plus tard. Sur la religion, avant tout, il faut lire et relire la Cité antique, de Fustel de Coulanges (1 volume, Hachette) ; quelque excessif que puisse être au fond le point de vue, il est indispensable de secouer les idées que se faisaient nos pères du monde antique pour se placer au centre de l’enclos sacré. Une fois le culte des mânes bien compris, on pourra lire les auteurs qui firent ou qui font encore autorité dans leur partie : Alfred Maury pour les Religions de la Grèce antique en général (2 volumes), Bouché-Leclercq pour la Divination (4 volumes, Leroux), et l’Astrologie (1 volume, id.), J. Girard pour l’Évolution du sentiment religieux d’Homère à Eschyle (1 volume, Hachette), Havet pour le Christianisme et ses origines (les 2 premiers volumes surtout, Calmann-Lévy).

Plus particulièrement, qu’on explore à fond le domaine de l’art grec. L’Hellade est plus dans ses artistes que dans ses archontes. Entre une photographie des ruines de l’Acropole et les 20 volumes de l’Histoire grecque, de Grote, il n’y a pas à hésiter une seconde. Qu’on se procure donc les Essais sur l’art, de Taine (Hachette), le Parthénon et le Génie grec, de Boutmy (Colin), l’Histoire de la sculpture grecque, de Collignon (2 gros volumes, Didot), ou la grande Histoire de l’art dans l’antiquité, de Perrot et Chipiez (8 volumes parus, Hachette) ; en dépit de longueurs fâcheuses, c’est un très solide monument ; les restitutions des temples chaldéens de Chipiez sont de vraies réussites. Si l’on reculait devant tous ces gros in-4o, on trouverait de clairs résumés dans les livres de la collection Quantin (Bibliothèque de l’enseignement des beaux-arts).

Comme historiens latins, j’ai cité Tite-Live et Tacite, mais sans cacher que bien d’autres noms pourraient leur être joints. La Bibliothèque latine de Didot contient en 4 volumes (à deux colonnes, il est vrai) tous les historiens latins qu’on devrait connaître : 1o Salluste, César (en plus Florus et Velleius Paterculus) ; 2o Suétone (en plus l’Histoire auguste) ; 3o Tacite ; 4o Tite-Live. On trouve des éditions plus maniables de ces grands historiens, sauf Tite-Live, chez Charpentier, et de Tite-Live et Tacite, chez Hachette. Je ne reviens pas sur ce que j’ai dit du texte latin à préférer aux traductions. Quel Nisard pourra jamais traduire le Titus dimisit Berenicem invitus invitam, de Suétone, ou le Dignus imperare nisi imperasset, de Tacite ?

Même lus en latin, ces quatre in-8o laisseront de suffisants loisirs qu’on pourra employer à contempler sous toutes ses faces « le pompeux édifice de la grandeur romaine » pour rappeler le mot de Montesquieu. Il serait bon ici de lire justement les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, ainsi que le Discours sur l’Histoire universelle, ces deux chefs-d’œuvre ne vont guère l’un sans l’autre. Ensuite, on frappera à la porte des savants modernes. Des sept ans de notre période, si l’on a consacré un an à l’Orient et trois à la Grèce, il restera trois ans encore pour Rome. C’est suffisant pour lire non certes tout ce qui existe d’important sur S. P. Q. R. (en Allemagne il paraît chaque année plus de cent travaux rien que sur le Sénat romain), mais quelques études particulières auxquelles on s’intéressera de préférence. Comme guide, l’Histoire romaine, de Mommsen (8 volumes, Flammarion), pour la Royauté et la République, encore que le parti pris têtu du vieux Teuton pour la plèbe contre le patriciat soit bien fatigant, et pour l’Empire, l’Histoire des Romains, de Victor Duruy (7 gros volumes, Hachette). Ainsi bien appuyé sur ces quatre bases, Bossuet, Montesquieu, Mommsen et Duruy, on peut aller de l’avant.

D’abord, on étudiera de près la question de l’accaparement des richesses qui est le nœud de l’histoire romaine. Ici des livres spéciaux comme les Chevaliers romains, de Belot (Hachette), ou les Manieurs d’argent, de Deloume (Fontemoing) seront nécessaires. Si on recule devant leur docte appareil, qu’on lise du moins ce qui a rapport à l’antiquité dans les Lois de la civilisation et de la décadence, de Brooks Adams (traduction Dietrich, 1 volume, Alcan) ; je ne crois pas que la conception ploutocratique de l’histoire ait été mieux exprimée que là. Si on prend goût à ce côté de l’histoire, on n’aura, pour continuer, que l’embarras du choix. La Politique et le commerce des peuples dans l’antiquité, d’Heeren (7 volumes, Plon) est un peu démodée, mais l’Économie politique des Romains, de Dureau de la Malle, se consulte encore et l’Histoire de l’esclavage dans l’antiquité, de Wallon (3 volumes, Hachette), reste d’une lecture agréable. Pour le droit public et privé, rien de mieux que le Manuel des antiquités romaines, de Mommsen et Marquardt (Leroux) ; mais hélas il compte 17 gros volumes. Ce « manuel » n’est maniable que pour des dieux hindous à bras multiples. Celui de Philologie classique, de Th. Reinach (1 volume, Lahure) du moins est pratique ; il suffira même à beaucoup d’érudits qui ne recourront que dans des cas particuliers au « colosseum » des savants allemands, ou à celui de nos savants à nous, le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, de Daremberg et Saglio (33 fascicules parus, environ la moitié de l’œuvre, Hachette).

Mais tout cela est bien austère, et notre but est plutôt d’aider ceux qu’un excès d’érudition pourrait rebuter. Ceux-ci préféreront des récits pittoresques ou de captivantes biographies. Les vaincus de Rome, notamment, n’ont pas eu à se plaindre des érudits contemporains. Que n’a-t-on pas écrit sur un simple épisode des guerres puniques, le passage des Alpes par Annibal ! C’est un sujet favori pour académiciens de province. Pour aucun d’eux la leçon acutum à substituer à acetum n’a aujourd’hui de mystère. Annibal n’a pas d’ailleurs que des monographies de détails ; il a de grandes histoires en plusieurs volumes, celle par exemple du colonel Hennebert (3 volumes, Plon). Th. Reinach a publié un fort volume sur Mithridate Eupator (Plon), et Camille Jullian a consacré une très belle étude à Vercingétorix (Hachette). Quant aux Romains eux-mêmes, l’Histoire de César, de Napoléon III, n’est nullement méprisable, ni l’Antonin le Pieux et son temps, de Lacour-Gayet (Fontemoing), ni l’Église et l’empire romain au quatrième siècle, du duc de Broglie (Perrin, 6 volumes), ni les études sur le même temps, d’Amédée Thierry (3 volumes, Perrin). Sur la vie à Rome, je n’ose rappeler le Voyage d’un Gaulois à Rome, de Dezobry, ou l’Histoire romaine à Rome, d’Ampère, qui ont plus vieilli encore que le Jeune Anacharsis de l’abbé Barthélemy ; mais je citerai volontiers plusieurs ouvrages qui n’ont pas cru devoir sacrifier à cette mode de fiction un peu naïve. Par exemple les restitutions faites par nos savants ou nos « prix de Rome », du Palatin, du Forum, de Pompéi, de la villa d’Hadrien ; les ouvrages sur les villes romaines de Provence, d’Afrique ou d’Illyrie, les Promenades archéologiques, de Gaston Boissier, les Excursions archéologiques, de Diehl, etc.

Des trois années que j’affecte à l’antiquité latine, il siéra d’en réserver une aux origines du christianisme. La question reste pour nous brûlante, alors que la civilisation romaine n’est plus que cendres froides. Le christianisme est-il fils du seul judaïsme, comme parfois incline à le croire la tradition, ou du seul hellénisme, comme s’est efforcé de le prouver Havet dans le Christianisme et ses origines, ou des deux, comme on l’admet le plus souvent pour concilier tout le monde ? Et dans sa constitution originaire, le grand rôle revient-il à Jésus, ou à saint Paul ? Et à quel moment l’esprit juif a-t-il fait place dans l’Église à l’esprit gréco-romain ? Questions délicates et passionnantes. On voudra sans doute lire ici le pour et le contre. Qu’on le fasse sans appréhension. Les bonnes âmes timorées peuvent se dire d’avance qu’en ces matières n’est convaincu que qui doit l’être. Au « tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé, » correspond un « tu ne m’interrogerais pas si tu ne m’avais déjà abandonné ». Qui sait d’ailleurs quels contre-coups peuvent avoir ces enfants prodigues et fils rebelles que sont nos livres ? Le Père Gratry disait que la Vie de Jésus, de Renan, avait ramené à la foi beaucoup d’âmes. Elle donnera, si on la lit, d’ailleurs envie de relire les Évangiles eux-mêmes ensuite, et la comparaison recélera quelque surprise. Quel que soit le charme de son style, Renan « dégringole », comme disent les peintres, quand on le met à côté de saint Marc ou de saint Jean.

Les autres volumes des Origines du Christianisme, de Renan, seront à lire plus encore. Certains chapitres sont admirables, et il est si facile de rectifier ce qu’a d’excessif la sympathie du dilettante pour « le malheureux jeune homme » que fut Néron. Au surplus, si quelqu’un avait besoin d’antidote, il trouvera tant de pharmacies qui en regorgent ! Peut-être aucun livre n’a provoqué plus de réponses que la Vie de Jésus, leur énoncé tient des colonnes entières du Lorenz. D’autres opiniâtres ont suivi pas à pas les volumes suivants. Les livres de l’abbé Fouard qui a traité le même sujet que Renan sont très estimables. Il paraît même que, sur certains points, l’opinion traditionnelle a repris force en science, par exemple sur la date exacte de l’Apocalypse. D’autre part beaucoup de hardiesses, qui avaient fait scandale au début, sont aujourd’hui couramment admises dans les séminaires.

Mais, au fond, comme toutes ces petites chicanes d’érudition sont indifférentes au grand événement historique ! Que le christianisme soit l’aboutissant de la grande civilisation païenne, la merveille n’en est que plus forte. Et qu’il se soit dégagé de son milieu originaire pour se créer un milieu différent, l’évolution n’en est que plus étonnante. Latins et Grecs avaient en horreur les Juifs, qui étaient déjà maîtres de la situation, couvrant la voix de Cicéron en plein Forum (voir le De Flacco) et dominant toutes les cités du monde romain (voir Strabon). Si un hiérophante subtil avait voulu créer une religion nouvelle, il aurait pu confier sa fortune à toutes les races, sauf à la juive. Il est probable que les persécutions n’ont eu lieu que parce que les premiers chrétiens étaient juifs ou crus juifs, et qu’elles ont cessé quand on s’est aperçu que les vrais Juifs étaient au contraire les pires haïsseurs des chrétiens.

Tout cela est fort intéressant, et sur les persécutions notamment, on pourra lire les histoires parallèles et assez antithétiques d’Aubé et de Paul Allard. Sur l’évolution intérieure de l’Église, d’après le caractère métaphysique de la patrologie grecque d’abord et ensuite le caractère juridique et politique de la patrologie latine, les idées de Sumner Maine ont été souvent reprises. Je n’ai garde d’oublier les admirables travaux d’érudition de l’abbé Duchesne sur l’Église des premiers siècles. Au point de vue protestant, l’Histoire, de M. E. de Pressensé, a maintenant un peu passé, mais les articles de M. Vollet dans la Grande Encyclopédie sont au courant. Parallèlement à la montée du christianisme, on considérera la descente du paganisme, avec la Religion à Rome sous les Sévères, de Jean Réville (Leroux, épuisé), la Religion romaine d’Auguste à Antonin, et la Fin du paganisme, de Gaston Boissier (Hachette).

Tout ceci fait à première vue un énorme amas de volumes. Mais réparti sur sept années, la montagne s’abaisse en chaîne de collines : 25, la Genèse, Renan, Lenormant, Vigouroux, Loisy, cela ne fait guère qu’un volume par mois ; 26, Hérodote, Maspéro, Schliemann, Bérard, Gobineau, pas davantage ; 27, Thucydide, Curtius, Fustel de Coulanges, Taine, Collignon, Perrot et Chipiez, un peu plus, mais il y a des illustrations ! 28, Xénophon, Arrien, Droysen, Tannery, Jurien de la Gravière, toujours un volume par mois environ ; 29, Plutarque, Bossuet, Montesquieu, Mommsen et Reinach, un peu plus ; 30, Tite-Live, Duruy, Jullian, Gaston Boissier, davantage à cause des gros volumes de Duruy ; 31, Tacite, Renan, Havet, Aubé, Allard, Duchesne, davantage aussi à cause de Renan, mais en vérité on peut y tenir.

Je résume donc, en ne prenant que l’indispensable, le second septain, un seul auteur par série, trois auteurs par an :

  • 25, Shakespeare, Rabelais, Moïse.
  • 26, Milton, Montaigne, Hérodote.
  • 27, Shelley, La Bruyère, Thucydide.
  • 28, Gœthe, Saint-Simon, Xénophon.
  • 29, Heine, Voltaire, Plutarque.
  • 30, Cervantes, Diderot, Tite-Live.
  • 31, Calderon, Rousseau, Tacite.

TROISIÈME PÉRIODE

L’âge mûr qui commence. De 32 à 39 ans. Des poésies encore, des théories politiques, des livres d’histoire et de chronique. Cela fait trois et même quatre séries parallèles. Les poètes seront ceux de l’antiquité, auxquels on joindra les italiens que le septain précédent n’avait pas eu le temps d’atteindre. Les « politiques », on les prendra dans notre pays et notre temps. Les chroniqueurs seront ceux du moyen âge. Du réchauffé, tout cela, dira-t-on. Sans doute ; la vie se passe à refaire son éducation, si tant est qu’au collège on l’ait faite.


Donc, comme poètes, des italiens, des latins et des grecs. Sept noms illustres : Homère, Eschyle, Aristophane, Lucrèce, Virgile, Dante, l’Arioste. Commençons par ceux-ci :

32, Dante ! Nel mezzo del cammin di nostra vita — Mi ritrovai per una selva oscura — Che la diritta via era smarrita. Ma mémoire m’abandonne et j’ouvre le livre pour le tercet suivant : E quanto a dir qual era è cosa dura — Questa selva selvaggia ed aspra e forte — Che nel pensiero rinnuova la paura ! J’ai transcrit à dessein pour montrer au lecteur — et s’il a sauté ces six vers, qu’il revienne sur ses pas et les lise lentement — que le sens se devine même quand on ne sait pas l’italien, et qu’on serait inexcusable de ne pas faire un petit effort pour arriver à lire l’altissimo poeta dans sa langue. Sans doute l’Inferno est un peu plus difficile à comprendre que le Corriere della sera, mais le plaisir d’admirer Dante dans toute sa beauté vaut bien une légère peine.

Si l’on est débutant, on pourra d’ailleurs s’aider de traductions. Il y en a d’innombrables, en vers et en prose, en langue respectueuse et en style indépendant ; il y en a même en vieux français comme celle que, par un étonnant tour d’adresse, Littré a menée à fin : tout l’Enfer en dialecte d’oil du quatorzième siècle, tel que l’Alighieri lui-même aurait pu l’écrire. La comparaison de toutes ces traductions serait, à elle seule, un plaisant exercice. En voici une, toute récente, de M. Hyacinthe Vinson qui suit d’assez près le texte : « J’étais à la moitié du chemin de la vie — Je me perdis dans l’ombre au fond d’une forêt — Car j’avais dévié de la route suivie. — Ma mémoire à présent bien mal retracerait — Cette forêt profonde, âpre, épaisse, sauvage — Et rien que d’y penser la peur me reviendrait. » La paraphrase d’Antony Deschamps, en alexandrins régulièrement alternés, est bien plus banale quoique publiée en plein romantisme : « Quand j’étais à moitié du chemin de la vie — La lumière à mes yeux fut tout à coup ravie — Et je me retrouvai dans une âpre forêt — Où mon âme perdue et désolée errait. — C’était une forêt obscure, épouvantable — Et dire ici combien elle était redoutable — Serait chose pénible et si pleine d’effroi — Que la mort paraîtrait moins amère pour moi. » Que de délayage ! Encore Antony Deschamps a-t-il l’excuse de la maudite rime à faire venir. Mais comment Rivarol, qui traduisait, lui, en simple prose, et qui savait fort bien son métier (« un idiome étranger, disait-il, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte pour ainsi dire en tous les sens », etc.), comment Rivarol a-t-il pu ainsi défigurer le vieux gibelin ? « J’étais au milieu de ma course, et j’avais déjà perdu la bonne voie lorsque je me trouvai dans une forêt obscure dont le souvenir me trouble encore et m’épouvante. Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage, profonde et ténébreuse où j’ai éprouvé tant d’angoisse que la mort me sera moins amère. » Revenons aux traducteurs en vers. Il faut remonter près de deux siècles pour en trouver un ; c’est Grangier, un contemporain de Henri IV : « Au millieu du chemin de nostre courte vie — Ie me trouvay pensif dedans une forest — Pleine d’obscurité dont la voye faillie — M’avait fait esgarer. Et bien pénible il est — De dire quelle fut ceste forest sauvage — Qui la peur renouvelle en mon doubteux courage. » En vérité, le classique l’emporte ici sur le romantique. Deux autres traductions antérieures et inédites, dont Littré donne des fragments, sont également d’une couleur forte. Voici celle du seizième siècle. « Sur le milieu du cours de ceste errante vie — Dans la sombre forest mon âme fut ravie — Car le plus droit sentier elle avait escarté. — Mais de conter au vray c’est une dureté — Combien cette forest estait forte épineuse — Dont le resouvenir rend mon âme peureuse. » Celle du quinzième est d’un goût plus archaïque : « Au millieu du chemin de la vie présente — Me retrovai parmy une forest obscure — Où m’estoye esgaré hors de la droicte sente. — Ha combien ce serait à dire chose dure — De ceste forest tant aspre forte et sauvage — Que m’y pensant ma paour renouvelle et me dure. » Enfin je transcris le début du pastiche de Littré, très curieux, et qui de plus a le mérite d’avoir conservé le vers de dix pieds de l’original : « En mi chemin de ceste notre vie — Me retrovai per une selve oscure — Car droite voie ore était esmarie. — Ah ! cette selve, dire m’est chose dure — Com ele estoit sauvage et aspre et fors, — Si que mes cuers encor ne s’asseüre ! » Ce défilé de la même beauté sous tant de costumes divers n’est-il pas intéressant ? Et tout le siècle de Ronsard ne revit-il pas dans ce beau vers : « Dont le resouvenir rend mon âme peureuse », comme tout le temps de Voltaire se décèle à la substitution de la « course » banale au symbolique « chemin de notre vie » de l’Alighieri ?

Est-il nécessaire de dire qu’il faudra lire, et au besoin relire, non seulement l’Enfer, mais encore le Purgatoire et le Paradis ? Aussi la Vita nuova. Tout cela d’ailleurs ne tient qu’un volume (trad. Brizeux pour la Divine Comédie, Delécluze pour la Vita nuova) dans la Bibliothèque Charpentier. Comme guide, car il en faut un, on prendra le livre d’Ozanam, Dante et la philosophie catholique au treizième siècle (Lecoffre), et, comme curiosité, on pourra parcourir les Pénalités de l’Enfer du Dante, d’Ortolan (Plon). Les Causeries florentines, de J. Klazcko (Plon) sont épuisées en librairie, on les trouve toutefois dans les collections de la Revue des deux mondes ; elles plairont à ceux qui aiment les exposés dialogués de questions délicates ; mais comme ce serait dommage si Béatrix ne personnifiait qu’une Abstraction ! Je pourrais allonger beaucoup la liste. Si je citais seulement les principales œuvres écrites en Italie sur Dante, je remplirais un volume. Ce que j’ai indiqué suffit, mais à condition qu’on lise Dante lui-même. Il est du petit groupe de ceux qu’il n’est permis, sous aucun prétexte, d’éluder.

33. L’Arioste. L’épopée burlesque à côté de la Divine Comédie, les deux faces de la poésie italienne. Le Roland furieux se lira d’un trait, et sans qu’il soit besoin de commentateur. C’est un élixir de joie, tout comme Rabelais. Un jour qu’Auguste Comte voulut reprendre un de ses écrits de jeunesse, la sécheresse de cet essai le décontenança au point qu’il dut, c’est lui qui le raconte, « lire pour se remonter deux ou trois chants de l’Arioste ». Voilà un bon certificat. On lira donc l’Orlando furioso dans le texte si possible (2 volumes, Didot), sinon dans les traductions. Il y en a une suffisante, en 2 volumes, chez Garnier. Mais qu’on ne manque pas de feuilleter les grandes éditions illustrées Hachette tant de l’Arioste que de Dante ; nul illustrateur n’était plus digne que Gustave Doré d’interpréter l’un et l’autre.

La littérature italienne ne tient pas tout entière dans ces deux noms. Il faudra lire en outre les Sonnets, de Pétrarque, les Contes, de Boccace, la Jérusalem délivrée, du Tasse, d’autres œuvres encore. Pour Pétrarque, on aura le texte italien chez Didot, la traduction chez Charpentier, ou le choix des Œuvres amoureuses, texte et traduction chez Garnier. Comme guide, le Pétrarque, de Mézières (Hachette). Boccace qui est plus français encore que Pétrarque puisque sa mère était parisienne et qu’il naquit lui-même à Paris (quoi, pas de statue ?) a d’innombrables éditions ; je parle du Decameron seul (texte italien, 2 volumes, Didot ; traduction, 2 volumes, Charpentier ; Contes choisis, 1 volume, Garnier). Quant aux autres conteurs italiens du temps, Bandello, Sacchetti, etc., dont la collection complète tient 26 in-8o dans l’édition de Livourne, 1791, Novellieri italiani, on en trouvera un bon choix, en italien dans le Tesoro en 1 volume imprimé à Paris, en 1847, en français dans les Conteurs florentins du moyen âge, de Gebhart (Hachette) et dans les Conteurs galants des quinzième et seizième siècles, de Van Bever et Sansot Orland (Mercure de France, 2 volumes).

Il ne faut pas songer qu’aux amateurs de galanteries. La poésie religieuse a du bon, et celle des grands disciples de saint François a de l’excellent. On trouvera dans le tome V des Œuvres d’Ozanam (Lecoffre), les Poètes franciscains en Italie au treizième siècle, une délicate translation des Fioretti, ce pur joyau ; Teodor de Wyzewa a aussi amoureusement traduit la Légende dorée, de Jacques de Voragine (Perrin). On pourra encore consulter ici l’Italie mystique, de Gebhart (Hachette). Sur le père de l’ordre lui-même les livres sont nombreux. Le plus récent est la Vie de saint François d’Assise, de Paul Sabatier (Fischbacher) ; l’auteur est calviniste, et la sincérité de son amour pour le Poverello n’en est que plus touchante. Une plaquette de M. Alphonse Germain, l’Influence de saint François d’Assise dans les arts, parue dans une collection à 0 fr. 60 (Bloud et Barral), est farcie de détails instructifs.

Au sortir de ces charmantes légendes et de ces hymnes passionnés : In fuoco l’amor mi mise… le Tasse paraîtra bien un peu « clinquant » comme l’appréciait le judicieux Nicolas. Pourtant, on ne peut pas se dispenser d’avoir lu la Jérusalem délivrée (l’édition Charpentier contient de plus l’Aminte). Bien qu’un peu décolorées aujourd’hui, les images d’Herminie et de Clorinde sont encore agréables, et les jardins d’Armide n’ont pas perdu tout leur charme. On pourra d’ailleurs s’en tenir là, et ne pas se croire obligé de connaître Trissino ou Pulci, encore moins Olivieri ou Boiardo. Ce n’est pas qu’ils soient sans valeur, et beaucoup de poètes épiques s’estimeraient heureux de se survivre, comme Boiardo, pour avoir jeté dans la circulation quelques expressions proverbiales : « faire le Rodomont » ou « la discorde est au camp d’Agramant ». Mais il faut savoir se borner. En dehors des cinq ou six grands poètes dont on vient de parler, un bon manuel d’histoire de la littérature italienne suffira. (A notre point de vue Influence de l’Italie sur les lettres françaises, de Rathery, serait à ajouter audit manuel.)

Quant aux poètes modernes, on ne pourra les lire qu’en italien, puisque les traducteurs ne se sont pas encore emparés d’eux. Le petit livre d’Opuscules et pensées, de Léopardi, traduit par Dapples (Alcan) fait connaître le philosophe plus que le poète. Ce ne sont pourtant pas les noms célèbres qui manquent ; Carducci est regardé par ses compatriotes comme le frère de Leconte de Lisle, Arturo Graf n’est pas inconnu chez nous. La poétesse Ada Negri mériterait d’être appréciée. J’ai dit combien les vers de Gabriel d’Annunzio étaient remarquables. Ceux qui aiment la belle langue italienne ne seront pas embarrassés pour ajouter d’autres noms à cette liste.

Avant de passer aux anciens, peut-être pourra-t-on noter encore quelques modernes dignes d’être connus, car il n’y a pas que les cinq principales littératures d’Europe qui aient le privilège de poésie. Tel petit pays est grand par l’expansion littéraire, comme le Portugal. Aujourd’hui encore Eugenio de Castro y maintient la gloire de la poésie lusitanienne. Autour de lui bien d’autres se pressent, dont je n’énumère pas les noms pour ne pas donner à ces notes l’aridité d’un catalogue, et antérieurement à lui, de plus nombreux encore jalonnent la route qui descend des Lusiades. De même et à propos de toutes ces littératures romanes sœurs de la nôtre, il ne faut pas oublier leur sœur aînée à toutes, la vieille poésie qui compta jadis parmi ses chanteurs Richard Cœur de Lion et Bertrand de Born, et qui a poussé de nos jours des surgeons si inattendus. Un nom comme celui de Mistral va de pair avec les plus grands du siècle, et aucun poète, pas même le divin Virgile ou le divin André, ne mérite plus d’être fraternellement accolé à Théocrite. Quand on vient de lire Mireio, toutes les bucoliques apparaissent ce qu’elles sont, de la littérature. Qu’on ne manque donc pas de lire Mireio d’abord — les éditions comportent toujours la traduction en regard, si rares maintenant sont ceux qui parlent l’antique langue des cours d’amour : Car cantan que per vautre, o pastre e gent di mas ! — puis les autres œuvres du maître (Lemerre) et ensuite, si on a pris goût à ce goût de terroir, le reste du Félibrige ; je ne cite pas de noms parce que les Félibres, poètes et provençaux, sont doublement irritables, et qu’à citer les six autres de Font-Ségugne il faudrait, sous peine de crida sèbe, énumérer tous ceux jusqu’au dernier qui ont reçu quelque lointain rayon de la sainte Estelle. Mais on lira avec plaisir sans doute beaucoup d’œuvres de cette poésie romarinée. En Catalogne, Verdaguer est un nom illustre ; on a traduit de lui une vaste épopée, Atlantide. Jusqu’en Roumanie où l’Empéri dou Souleu fait chanter les cigales !

Et le groupe des poètes de l’Europe orientale, faudrait-il le négliger ? Non certes, si l’on voulait ne pas avoir trop de trous à ses chausses d’érudition. La poésie slave, surtout, est d’une richesse indéniable. Les chanteurs russes longtemps un peu monotones, comme leurs steppes, se sont exaltés soudain quand la région pittoresque du Caucase s’est ouverte aux soldats du Czar. Pouchkine et Lermontoff sont des noms vraiment glorieux. On en trouvera des extraits dans l’Histoire de la littérature russe, de Sichler (Dupré) comme on trouvera de beaux fragments polonais dans les Grands poètes romantiques de la Pologne, de G. Sarrazin. Au surplus de ceux-ci on a traduit un volume de Chefs-d’œuvre poétiques, d’Adam Mickiewicz (Charpentier) et on traduira certainement quelque jour Asnyk. L’ardent poète hongrois Petőfi mérite aussi d’être connu. Et comment ne pas nommer, quoique poétesse allemande, la roumaine Carmen Sylva ?

Enfin il y a tout le vaste domaine des épopées nationales qui demanderait pas mal de mois et d’années si on voulait l’explorer dignement. Le Ramayana et le Mahabharata sont des jungles géantes où l’on peut s’égarer à jamais. Il est prudent de n’y entrer qu’avec un bon cornac sur le cou de son éléphant, par exemple M. Victor Henry, l’auteur des Littératures de l’Inde (Hachette). Pour qui ne voudrait pas s’attarder là-bas, la Reconnaissance de Çakountala, de Kalidasa, serait suffisante peut-être pour révéler le charme de cette poésie qui n’est pas si éloignée de la nôtre. Les spécialistes affirment que les Hindous nous dépaysent bien moins que les Sémites. On s’en assurera en lisant Antar. Mais si on a supporté les épopées sanscrites, à plus forte raison abordera-t-on vaillamment les épopées persanes ; le Livre des Rois (Shah-Nameh), de Firdousi, n’est pas sans rappeler les poèmes de l’Arioste. L’épopée chinoise est le Chi-king ; je n’ose, l’ignorant, la conseiller. Nous avons d’ailleurs assez de vieilles chansons nationales dans notre Europe : les Eddas Scandinaves, les Niebelungen germaniques, le Kalevala finlandais, le Chant d’Igor russe, sans oublier les antiques épopées celtiques qui nous touchent encore de plus près. Il y a en anglais des éditions bien curieusement illustrées de la Morte d’Arthur, de Malory.

Mais parlant des épopées nationales, comment ne pas ajouter un mot sur les Chants populaires ? Encore un domaine immense ! Rien que sur nos vieilles chansons de France, il y a toute une littérature (consultez l’article de la Grande Encyclopédie). Et que serait-ce si on voulait, ici aussi, faire le tour de l’Europe, aller jusque chez les Roumains avec Alecsandri, chez les Grecs modernes avec Fauriel, chez les Hongrois avec Jean de Nethy, chez les Scandinaves avec Xavier Marmier ? — Fermons les écluses : Sat prata bibere.

La citation est de mise, nous arrivons à l’antiquité. Puisqu’il faudrait lire Homère et Virgile dans leur langue, commençons par Virgile. Tel qui aurait tout d’abord renâclé devant le grec supportera sa vue s’il s’est préalablement réhabitué au latin. On commencera donc bravement à lire Tityre tu patulæ… et les images idylliques se marieront, comme la vigne et l’ormeau, l’image est de rigueur, aux souvenirs du collège. Ceux pour qui j’écris ces notes ont passé par les bancs de rhétorique ; ils ont su traduire du latin ; aussi seraient-ils inexcusables s’ils ne consentaient pas à se remémorer un peu de leur ancienne science ; à le faire, ils goûteront, Virgile aidant, un plaisir dont ils ne se doutent pas en ce moment, et à ne pas le faire, ils se condamneraient à quelque ennui, car lire l’Énéide en français n’est pas, il faut l’avouer, se verser une folle ivresse. Tous les poètes perdent à être traduits, mais peut-être les latins plus que tous les autres. Il y a dans Virgile surtout des finesses de sentiment qui s’évaporent au passage dans une autre langue, comme se décoloreraient à la même épreuve les nuances de la mélancolie de Verlaine. Le fait est que peut-être de tous les poètes qui ont existé Virgile est le plus verlainien, le plus ultramoderne ; mais à condition que l’on sonde ses mystérieux dessous dans le texte. A ce point de vue, un sens profond se cache dans le contre-sens du : sunt lacrymæ rerum. Si ce n’est pas ce vers, c’est l’œuvre tout entière du poète qui est imprégnée de l’âme des choses. Faut-il attribuer ceci à sa race celtique ? Les mêmes rêves qui devaient flotter plus tard devant les yeux du gallois Shakespeare ou du malouin Chateaubriand hantaient-ils déjà leur frère de Mantoue ? N’essayons pas trop de « tordre et de presser », comme dirait Sainte-Beuve ; d’autant qu’il ne s’agit que de poser cette évidence : la poésie virgilienne est doublement intraduisible parce que poésie et parce que virgilienne. Quels mots français rendront jamais le vers le plus simple… per amica silentia lunæ, par exemple ?

Donc, 34, Virgile ; 35, Lucrèce. Ce ne sont que 2 volumes et l’on a vingt-quatre mois pour les lire ! Et il est non seulement permis, mais encore recommandé, de se servir de toutes les traductions qu’on voudra, en prose ou en vers, flottantes ou strictes, littéraires ou philologiques, signées de l’abbé Delille ou de M. André Lefèvre. L’important, c’est qu’après avoir lu et apprécié l’habile récit de l’abbé : « Un jour tu poursuivais sa fidèle Eurydice — Eurydice fuyait hélas, et ne vit pas — Un serpent que les fleurs recélaient sous ses pas… » on ne s’en tienne pas là et qu’on recommence la lecture chez Maro lui-même : Illa equidem, dum te fugeret per flumina præceps, — Immanem ante pedes hydrum moritura puella — Servantem ripas alta non vidit in herba…

L’ordre chronologique étant ici sans importance, j’ai mis Lucrèce après Virgile. Son style archaïque rebutera moins quand on se sera refamiliarisé avec la langue du siècle d’Auguste. Car lui aussi, il faudrait le lire dans le texte, non pas à cause de l’exquisité fugitive des sentiments, mais en raison de l’énergique solidité des idées. Par ceci Lucrèce est aussi près de nous que par cela Virgile. A côté d’eux, combien sont loin les plus divins poètes d’Hellas ! De beaux et grands enfants, le plus souvent joyeux, quelquefois amers, mais comme malgré tout l’irritation de Theognis est différente du pessimisme de Lucrèce, et comme la tristesse d’Hésiode est autre que la mélancolie de Virgile ! Un bon moyen d’arriver jusqu’au bout de Lucrèce : attendre au passage le vers que chacun cite : Primus in orbe terrarum timor fecit Deos.

Autour de ces deux grands poètes on rangera quelques autres romains illustres avec chacun son truchement, si on a épuisé tout son courage. Et pourtant quelle traduction de l’Aulularia, même en argot comme on l’a essayé, vaudra jamais son latin truculent et bariolé ? Donc, et à tout le moins en français, on lira Plaute puis naturellement Térence, enfin, Melpomène suivant Thalie, Sénèque le Tragique. Second groupe sympathique : les hommes du temps d’Auguste ; Catulle, Tibulle et Properce qui, à eux trois, ne tiennent qu’un volume ; Ovide qui, par contre, en occupe quatre, dont un compterait presque pour deux, et Horace qui se contente d’un, mais à lire en latin, sous peine de déchoir à ses propres yeux. Enfin les autres virtuoses de la soi-disant décadence, Lucain et Claudien qu’on pourra mener un peu tambour battant, des poètes guerriers ! Juvénal et Martial qu’on savourera à plus petites gorgées, et je crois bien que le lecteur ici recourra de lui-même au latin, ô nature humaine ! Pétrone et Apulée amusants aussi (trad. Laurent Tailhade) ; enfin Phèdre et Ausone qu’on laissera de côté, si on en a assez, en compagnie de Pline, de Quintilien et d’Aulu Gelle. En somme tout cela, c’est-à-dire la littérature latine entière, sauf les historiens et les philosophes, ne fait que 28 volumes, environ un par mois. Je calcule d’après les éditions Garnier. Dans la bibliothèque Didot, ces mêmes auteurs et d’autres en plus ne tiennent que 8 volumes, traduction et texte latin en regard, ce qui est tout à fait précieux.

Comme guide, n’importe quel bon manuel. Celui de Pierron par exemple, à moins que tel autre, plus récent, mais que j’ignore, soit meilleur. Les Études sur les poètes latins de la décadence, de Nisard, se parcourent encore avec intérêt, et même avec ahurissement quand on sent Hugo bondir sous Lucain fustigé. Mais qu’on lise le moins possible de gloses ! Mieux vaut, si l’on a du temps de reste, prendre quelque élégie ou quelque épigramme et s’escrimer de pied ferme. Je prévois des zèles de néophytes. Qui sait jusqu’où ira leur enthousiasme ? On résiste difficilement à certaines marottes. Peut-être je sème de nouveaux traducteurs en vers d’Horace ! La graine peut germer, même ailleurs que dans la magistrature.

Enfin les poètes grecs, et ici seront à peine suffisantes trois années que trois noms représentent : 36, Homère ; 37, Eschyle ; 38, Aristophane.

Homère est un de ces sommets sacrés qu’il faut avoir gravi. Ce que le pèlerinage de la Mecque est pour le moslim, la lecture de l’Iliade et de l’Odyssée l’est pour le lettré. On lira donc ces deux poèmes ; oui, hélas, en grec si possible ; et c’est toujours possible avec les secours juxtalinéaires. Au bout de quelques semaines, on arrivera à se contenter d’une simple traduction courante et pourquoi, alors, ne pas prendre les éditions grecques-latines de Didot ? Ceux qui ne sauraient ni le latin ni le grec, se contenteraient naturellement d’une version française, et en ce cas ils pourraient préférer celle de Leconte de Lisle qui, par sa sonorité barbare, nous donne davantage, à tort ou à raison, la sensation de la vieille Achaïe : « Chante, Déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse qui de maux infinis accabla les Akhaiens et précipita chez Aidès tant de fortes âmes de héros livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et à tous les oiseaux carnassiers. Et le dessein de Zeus s’accomplissait ainsi, depuis qu’une querelle avait divisé l’Atréide, roi des hommes, et le divin Akhilleus. » Je ne nie pas qu’il y ait quelque enfantillage à dire Akhilleus pour Achille et Akhaiens pour Achéens, mais il n’y en a pas, par contre, à dire Zeus au lieu de Jupiter et Aidès au lieu de Pluton, l’Olympe grec étant originairement tout autre que le Panthéon latin. Que l’on compare à ces phrases martelées les élégantes périodes de Bitaubé : « Muse, chante la colère d’Achille, fils de Pélée, cette colère inflexible qui causa tant de malheurs aux Grecs, qui précipita dans les enfers les âmes généreuses de tant de héros, et livra leurs corps en proie aux chiens dévorants et aux vautours. Ainsi s’accomplit la volonté de Jupiter depuis le moment où se divisèrent par une querelle fatale Agamemnon, roi des hommes, et Achille, descendant des dieux. » Le fin du fin est d’ailleurs (on s’en doute) de déclarer que Bitaubé est beaucoup plus près d’Homère que Leconte de Lisle, ou mieux encore que toutes les traductions sont à refaire. Un philologue albanais prétendait récemment que sur les cinq mots grecs du premier vers de l’Iliade, un seul, Akhilleios, était bien traduit, tous les autres étaient contre-sensés, et voici la traduction qu’il proposait : « Fée (et non Déesse), dis-nous des vers sur (et non chante) la rancune (et non la colère) d’Achille, du clan de Pélée (et non fils de Pélée). » Il y a donc place, qu’on se le dise, pour une traduction nouvelle !

On lira ainsi l’Iliade, intéressante comme une histoire, et l’Odyssée captivante comme un roman, en laissant de côté toutes les questions de philologie et de critique. Ce n’est que quand on aura fini les deux épopées (et si l’on a la noble constance de les lire comme j’ai dit, ce sera bien l’affaire d’une année entière, à un chant par semaine) que l’on pourra prendre connaissance des « dernières découvertes de la science ». Étrange science, d’ailleurs, et qui vous enseignerait surtout le scepticisme. On se demande comment Renan a pu asseoir là-dessus son existence entière, et douter de tout parce qu’il ne doutait pas d’elle. Je crois bien qu’on en revient, d’ailleurs, et qu’on s’aperçoit que toutes les victoires de la philologie mycénienne et de l’exégèse chrétienne ne prévalent pas contre une lecture d’affilée de l’Évangile ou d’Homère. La découverte est d’autant plus amusante que le travail de reconstitution s’est fait sans bruit, et que c’est au moment où les critiques se croyaient sûrs de l’avenir qu’ils s’avisent que personne ne les suit, et qu’en dépit de l’irréfutable de leurs arguments et du définitif de leurs arpentages, tout le monde tient l’Iliade et l’Odyssée pour de vrais poèmes, œuvres d’un vrai poète. Ici ce sont les « honnêtes gens » qui l’ont emporté sur les savantissimi doctores. Assez longtemps ceux-ci nous ont accablés de leur mépris, nous qui ne faisions pas le brouhaha devant la dernière de leurs « hypothèses fragmentaires » pour qu’à notre tour nous puissions sourire un peu de leur récente assurance à étiqueter les œuvres d’Homère I, Homère II, Homère III et à préciser que du vers 1 au vers 199, c’est le plus grand des Pseudo-Homères qui a touché la lyre pour la passer, juste à ce moment, à un médiocre rhapsode lequel l’a repassé, cinquante vers et demi plus loin, à un bon élève du premier, etc. La réaction ici a été si décisive qu’on en est revenu à pouvoir sans ridicule admettre que les deux épopées sont du même Homère, alors qu’il y a quelques années, il fallait au moins se ranger sous la bannière des « chorizontes ».

Non certes que tout soit clair dans l’histoire du Mélésigène et intact dans son œuvre. Du moment que nous n’avons de ces poèmes que des manuscrits du moyen âge, que nous ne savons pas si leur texte seulement est celui des éditeurs alexandrins, tellement fertile en refontes a été toute l’époque des rhéteurs romains, et si la recension alexandrine ressemble à la pisistratienne (par les licences que prenait avec le texte, en le coupant par exemple en 24 morceaux, la critique respectueuse d’Aristarque, on peut juger de ce que se permettait auparavant la critique irrespectueuse de Zoïle), et si l’Iliade, de Pisistrate (ce qu’on sait d’Onomacrite, chef de ses philologues, ne donne pas grande confiance), ressemble à celle, seulement, de Solon qui peut-être ne ressemblait nullement à celle de Clisthène, et ainsi de suite, nous serions bien hardis de présumer que tel vers remonte dans son état actuel au temps des migrations ioniennes. Encore moins certes pourrions-nous assigner une date fixe aux poèmes, et expliquer pourquoi, s’ils sont très postérieurs à la guerre de Troie, ils semblent écrits par des contemporains, ou pourquoi, s’ils sont d’un temps rapproché, ils portent la trace d’aussi profonds bouleversements que la substitution du bûcher au tumulus en matière de rite funéraire. C’est en comparaison de ces obscurités-là que semblent bien insignifiantes les discussions des philologues, et bien puérils les arguments qui leur font admettre deux Homères parce qu’il y a 81 mots abstraits dans l’Odyssée contre 39 seulement dans l’Iliade.

Mais, même et peut-être surtout, si l’on trouve, avec le docte et sensé Thurot, que le dépeçage d’Homère est « l’erreur fondamentale de la philologie moderne », on admirera les prodiges de subtilité et d’érudition auxquels cette mauvaise cause a donné lieu. L’Histoire de la littérature grecque, d’Alfred et Maurice Croiset, contient le tableau le plus spécieux des résultats, définitifs à l’époque, auxquels était arrivée la critique allemande. Cela vous donne envie d’appliquer le même système à Jocelyn ou à Éviradnus pour voir s’ils y résisteraient, comme le mauvais plaisant qui fit de Napoléon un mythe solaire. D’ailleurs, en regardant de près ces hommes qui eux-mêmes regardent de si près, on fait d’amusantes petites découvertes ; on les voit, par exemple, faire tuer Dolon par Ulysse et Diomède au retour de leur expédition nocturne, alors que dans Homère, s’il m’est permis de parler ainsi (la « Dolonie » étant un des épisodes que d’une voix unanime les philologues déclarent inauthentique), c’est en allant ravir les cavales de Rhésos que les deux héros trucident le pauvre diable.

Après Homère, Eschyle. Sept drames brefs, un volume seulement. Mais quels drames ! Je ne sais pas s’il existe dans toutes les littératures une œuvre plus parfaite que les Perses. Cela seul subsistant de toute la Grèce antique, et c’est assez ! Grandeur, force, beauté, vie, tout est là : « Voici ceux qu’on nomme les Fidèles, gardiens de ces riches demeures abondantes en or, les autres Perses étant partis pour la terre de Hellas… » Je cite, encore, la traduction de Leconte de Lisle en dépit de ses manies agaçantes, Asia et Troia, et les Sept contre Théba.

Et après Eschyle, Aristophane. Plus encore qu’Eschyle est toute la tragédie et Homère toute l’épopée, toute la comédie antique c’est Aristophane. On sait le mot de Platon : « Les Grâces cherchant un temple immortel ont choisi l’âme d’Aristophane. » Platon ne faisait donc pas remonter jusqu’aux Guêpes la responsabilité du procès de Socrate, où la haine de la démagogie était plus forte chez lui que le regret de son maître. Quoiqu’il en soit, on ne comprendra bien l’âme athénienne qu’à travers Aristophane, comme on ne comprendra bien l’âme gauloise qu’à travers Rabelais. Les idées que le mot attique éveille chez nous d’élégance un peu maigre et de finesse un peu sobre sont justes, pourvu qu’on les combine avec leurs opposées de bouffonnerie effrénée et de priapée énorme. Les traducteurs sont obligés d’appeler le latin à leur aide, au bas des pages, et on se demande comment telles scènes qu’il est inutile d’indiquer plus précisément pouvaient être figurées même en pseudo-chair et en simili-os. Les dames qui suivent ces notes pourront donc se dispenser de tout lire ; qu’elles se contentent des six comédies suivantes : les Oiseaux, les Nuées, les Guêpes, la Paix, les Grenouilles et le Ploutos. C’est plus de la moitié, hélas, de ce qui nous reste. Que ne donnerait-on pour retrouver les trente autres, dont nous n’avons que les titres ? La descendance du poète ne nous console pas de cette perte. L’art des Revues de fin d’année a, depuis Aristophane, leur vrai père, gagné en décence, mais il a bien perdu en autre chose !

Sans doute on ne s’en tiendra pas à ces trois noms, quelque grands qu’ils soient. C’est par façon de parler que je disais qu’Eschyle était toute la tragédie grecque. Ce serait faire trop bon marché de Sophocle et d’Euripide. Un volume pour l’un, 2 volumes pour l’autre seulement, ce serait à déshonorer qui reculerait devant leur lecture. Leconte de Lisle a traduit tous ces grands poètes, sauf Aristophane, et Hésiode en plus (Lemerre). Mais il y a chez les autres éditeurs des traductions plus accessibles, et de ceux que je viens de dire et d’autres encore. On pourra ainsi réunir un volume de Pindare, un de Théocrite, un de poètes divers parmi lesquels Anacréon et Sapho, deux volumes de l’Anthologie, deux de Lucien, un de « Romans grecs » où sont Daphnis et Chloé, Théagène et Chariclée, enfin le volume de « Discours choisis » de Démosthène et d’Eschine.

En somme toute la littérature grecque, moins les philosophes et moralistes, tient une douzaine et demie de volumes. Pour un laps de trois ans, c’est peu de choses. On aura le temps d’y joindre une Histoire de la littérature grecque, Otfried Müller ou les Croiset. Je n’ose guère conseiller autre chose. Les Tragiques grecs, de Patin, ont tant perdu ! Les Deux Masques, de Paul de Saint-Victor, sont d’un éclat si fatigant, et si peu substantiels quand on s’avise de les lire la plume à la main ! L’Étude sur Aristophane, de M. Deschanel ? Plutôt lire Aristophane lui-même. Aucun livre sur Pindare ne vaudra la peine prise à déchiffrer la première olympique, par exemple, Ariston men udôr, une traduction double aidant, et à suivre le jeu aux quatre coins des préfixes, des suffixes et des particules explétives. Pourtant, et au cas où la littérature grecque aurait « percé jusques au fond du cœur » quelques curieux d’esprit, j’indique, un peu au hasard, un petit supplément d’études particulières : les Études sur la poésie grecque et sur l’éloquence attique, de J. Girard (2 volumes, Hachette), les Études sur le drame antique et sur l’antiquité grecque, d’H. Weil (2 volumes, Hachette), et enfin les livres d’Ouvré.


J’arrive à la longue série des penseurs français contemporains. Elle se prolongera pendant deux périodes, donc comprendra quatorze stations. C’est une catégorie un peu flottante. Voici les noms que, par goût personnel, je propose : Joseph de Maistre, Mme de Staël, Lamennais, Guizot, Michelet, Quinet, Auguste Comte, Tocqueville, Le Play, Cournot, Fustel de Coulanges, Renan, Taine et Tarde. Mais chacun pourra modifier la procession à son gré. Qui préfère les économistes aux historiens, ou les jurisconsultes aux moralistes, remplacera tels de ces noms par d’autres de son choix. J’en indiquerai moi-même plusieurs, chemin faisant. Entamons toujours la première moitié de la série.

Quand on ne connaît pas Joseph de Maistre, ou quand on ne le connaît que par ouï-dire, ce qui est pis, sa découverte a de quoi étonner sinon même ravir. Quoi, l’homme du bourreau, de la guerre, du sacrifice sanglant, capable d’écrire ces charmantes lettres à sa fille ! Ce champion de l’absolutisme, si libéral, si large d’esprit, si doux à tous sauf aux sots ! Eh, mon Dieu oui, quand les uns vous guillotinent au nom de la liberté, il sied que les autres vous laissent tranquilles au nom de l’autocratie, cela rétablit l’équilibre. Ai-je besoin d’ajouter qu’autocratie et absolutisme sont mis ici par jeu, et que le vrai Maistre, qu’on trouvera par exemple dans l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, est tout autre : « Que la monarchie mixte tempérée d’aristocratie et de démocratie vaut mieux que la monarchie pure » ; c’est une thèse de Bellarmin que s’approprie Maistre dans ce livre justement. On aura donc joie sans doute à faire venir les Œuvres complètes, de Lyon, où la maison Vitte et Pérussel les a éditées en 14 volumes. A tout le moins, on se procurera chez ces éditeurs les 2 volumes de Lettres et opuscules inédits, car ils ne se trouvent que là, alors qu’il est facile d’avoir le Pape, chez Charpentier, ou les Soirées de Saint-Pétersbourg, chez Garnier. On peut remettre à plus tard la lecture des Considérations sur la France et de l’Examen de la philosophie de Bacon, mais non les cinq volumes que je viens de dire. Les Soirées de Saint-Pétersbourg sont comme les Dialogues, de Platon, parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain ; nul ne doit les ignorer.

Il y a plusieurs excellentes études sur Joseph de Maistre dont on trouvera la liste dans le Manuel Brunetière, moins celle de Paulhan qui n’avait pas encore paru. Je ne citerai que celle de Faguet en tête de ses Politiques et moralistes français du dix-neuvième siècle (3 volumes, Lecène et Oudin), d’abord parce qu’elle le mérite, et aussi parce que le recueil dont elle fait partie constitue le meilleur guide pour notre double série : presque tous mes quatorze y sont étudiés, et en outre bien d’autres : Bonald, Ballanche, Fourier, Saint-Simon, Proudhon, Royer-Collard, Benjamin Constant, Cousin, Stendhal. Parmi ces auteurs quelques-uns sont malaisés à trouver et pénibles à lire, et on se contentera peut-être de les manipuler de seconde main. Sans doute, après Maistre, on devrait bien lire Bonald, mais sa Théorie du pouvoir politique et religieux est si aride, et son admiration pour l’Égypte vue, d’ailleurs, à travers le Discours sur l’histoire universelle, est si agaçante ! Contentez-vous de graver sur vos tablettes les principaux de ses « apophtegmes à la laconienne » : Pensées sur divers sujets (1 volume, Plon), et dispensez-vous du reste. Par contre, lisez si vous l’ignorez, et relisez si vous le connaissez déjà, l’aimable volume qui tient les œuvres complètes de Xavier de Maistre ; le Voyage autour de ma chambre est un charmant badinage, et le Lépreux de la Cité d’Aoste reste émouvant au bout d’un siècle.

De Mme de Staël on a déjà lu Corinne et Delphine d’une part, et probablement De l’Allemagne, d’autre part. On pourra donc se contenter, si on n’a pas les œuvres complètes sous la main (l’édition Didot est épuisée), des 3 volumes publiés chez Charpentier : Dix années d’exil, la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, et les Considérations sur la Révolution française. Mais le moyen, après avoir lu ce dernier ouvrage, de ne pas vouloir le comparer aux Considérations sur la France, de Joseph de Maistre, et, ensuite, aux Réflexions sur la Révolution de France, etc., lettre à un ami, de Burke (1 petit volume à 0 fr. 60, chez Blériot) et aux Considérations propres à rectifier les jugements du public sur la Révolution française, de Fichte (trad. Barni) ! Rien de plus intéressant que le four in hand de ces quatre étrangers. J’indique de chacun une phrase typique : « Pour découvrir la loi suivant laquelle on doit juger les faits, il faut remonter jusqu’à la forme originaire de notre esprit et ne pas s’arrêter aux couleurs que leur communique le hasard, l’habitude, les préjugés. » Au lecteur de mettre le nom sous la citation. « L’esprit de bouleversement est en général le résultat de vues intéressées et de vues bornées. Ceux qui ne tiennent aucun compte de leurs ancêtres en tiennent bien peu de leur postérité. » Et celui-ci ? « Il importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le passé que c’est la liberté qui est ancienne en France et le despotisme nouveau. » De qui enfin : « Se demander si la France avait une constitution avant 1789, c’est se demander si la circulation du sang existait avant Harvey. » Je souhaite que les quatre échantillons paraissent alléchants. Mme de Staël est bien un peu redoutable avec sa « neckrolâtrie », mais elle a l’esprit délié ; et Fichte est plus terrible encore avec ses a priori, mais son mélange d’antimilitarisme et d’antisémitisme a pour nous l’attrait de l’imprévu. Joseph de Maistre, lui, est l’homme d’esprit par excellence ; pour rassurer les gens en 1796 il a ce bon mot qui est un profond mot : la contre-révolution, ce n’est pas une révolution contraire, c’est le contraire de la révolution. Quant à Burke, sa lettre géante — cinq cents pages cataractant sans arrêt — fut une œuvre de portée immense. « Ce livre a réuni toute la nation anglaise contre nous », écrivait en 1791 notre chargé d’affaires. Aujourd’hui encore, c’est le réquisitoire le plus incisif qui ait été dressé contre la Constituante.

Si Maistre appelle tout de suite Bonald, Mme de Staël fait non moins vite penser à Benjamin Constant. Et aussitôt se lèvent à ce nom d’autres silhouettes : Royer-Collard, Ballanche, Joubert, tous ceux dont M. d’Haussonville a parlé dans son livre le Salon de Mme Necker et Sainte-Beuve dans le sien, Chateaubriand et son groupe littéraire. Mais il faut savoir se borner. L’imprimerie « coule à pleins bords » comme la démocratie de Royer-Collard. On a déjà lu les Pensées, de Joubert, et l’Adolphe, de Benjamin Constant ; qu’on leur joigne ses Lettres à Mme Récamier (1 volume, Calmann-Lévy) ; ce sera suffisant, pour les simples flâneurs, du moins.

Lamennais, une gloire bien pâlie ! En un temps, on le regardait comme le plus haut écrivain du siècle. Il est vrai que c’était le temps où Béranger était le grand poète national. Pour n’être pas tombé aussi bas que le chansonnier, Lamennais n’est pas resté bien haut. Ses œuvres sont à peu près impossibles à lire. J’ai pris, souvent, un de ses volumes, et n’ai jamais pu aller très loin. Le grand mérite des Paroles d’un Croyant c’est leur brièveté, ce qui est à priser avec un style aussi artificiel, à la fois prétentieux jusqu’à l’apocalyptique et impersonnel jusqu’au pastiche. Quant à ses idées, celles de la première manière sont bien quelconques, et on se demande comment l’Essai sur l’indifférence en matière de religion a pu bouleverser tant d’esprits ; le titre, plus que le reste, a dû provoquer les ires ; et celles de la seconde manière sont d’une banalité tonitruante. Lamennais n’en est pas moins une grande figure, mais celle-ci on ne la voit bien qu’à travers ses lettres privées ; on en a publié cinq ou six volumes, et certaines, celles par exemple au jeune Benoist d’Azy, sont tout à fait intéressantes (Perrin). Là, plus de rhétorique, mais l’homme seul, vivant et souffrant. Un vers de Chénier vous vient à la mémoire à son propos : « Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice ! » Ce fut un grand cœur, du moins un cœur dévorant et dévoré. Son rôle fut d’ailleurs considérable, et si l’on recule devant ses volumes à lui, on les remplacera par un des ouvrages qui racontent son étrange et contrarié destin. Il y en a plusieurs, en sens divers, et de date récente. En somme, figure attirante comme tous les énigmatiques. Qu’était-il au juste, que croyait-il, qu’espérait-il, qu’aimait-il ? Est-il vrai que cinquante ans plus tard, son rôle aurait été tout autre ? Sa vie est-elle un argument pour la foi religieuse ou contre ? contre la discipline catholique ou pour ?

Autour de lui on rangera les autres grands agitateurs du temps, et suivant le loisir qu’on aura et le plaisir qu’on y prendra, on les écoutera dans le texte ou chez le critique qui ici sera le bienvenu. On n’a pas toujours sous la main les œuvres des Fouriéristes ou des Saint-Simoniens. La librairie Guillaumin a toutefois publié une Collection d’études et d’extraits des grands économistes qui est commode à consulter. Le petit volume de M. Charles Gide sur Fourier notamment est amusant. Les œuvres de Proudhon sont plus à portée, mais on hésite un peu devant leur masse. La correspondance, à elle seule, tient 14 gros volumes ; c’est beaucoup déjà et pourtant c’est ce qu’il faudrait lire de préférence ; les volumes de système passent, alors que les écrits de vie ne passent pas. Qui aujourd’hui, sauf un fossoyeur de l’érudition, se plongera dans les Contradictions économiques ou dans la Philosophie du Progrès ? Aussi faut-il regretter qu’on n’ait pas donné en un volume un choix de Lettres, comme on a publié, en un volume aussi, un Abrégé de ses œuvres (Flammarion). Peut-être de ces œuvres, qui firent tant de bruit, et qui s’enfoncent maintenant dans le silence, celle dont on continuera le plus à parler est la Pornocratie ; la question de la femme est éternelle. Quoiqu’il en soit, l’ombre de l’auteur des Contradictions ne s’étonnera pas qu’aussitôt après elle, nous évoquions le spectre de son contradicteur, Bastiat brandissant les Harmonies économiques. Les Petits Pamphlets sont à lire aussi ; plusieurs : « Le Baccalauréat et le socialisme », « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » sont célèbres ; dans le second volume on trouvera in extenso les quatorze lettres de Bastiat et de Proudhon sur la gratuité du crédit ; toutes les polémiques sont intéressantes, notamment celle-ci entre deux caractères aussi opposés ; optimisme et pessimisme auront toujours leur mot à dire en tout et sur tout.

Si Lamennais le superbe personnifie le tempérament catholique dans ce qu’il peut avoir de plus autoritaire et révolutionnaire à la fois, le grave Guizot, lui, représente toute la sagesse et toute la force morale du caractère protestant. On pourra laisser ici ses livres d’histoire qu’on retrouvera ailleurs, pour s’en tenir à ses autres ouvrages de philosophie religieuse, Méditations sur la religion chrétienne (3 volumes) ; l’Église et la société chrétienne (1 volume), ou de souvenirs personnels : Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (8 volumes), et Trois générations (1 volume, Calmann-Lévy). Chez Perrin on trouvera un volume de Pages choisies (1 volume), chez Armand Colin, un autre. Chez Hachette, 2 volumes de Lettres privées.

Le nom de Guizot fait forcément venir ceux de Villemain et de Cousin : le triumvirat de Sorbonne. Guizot rappelle un peu César, par le masque et par l’autorité, tout au moins. Cousin c’est Pompée ; il en a l’assurance, la prestance et la chance, jusqu’au réveil où tout s’évapore ; l’éclectisme n’a même pas eu besoin d’un Pharsale pour disparaître. Villemain, c’est le troisième, Lépide plus encore que Crassus. Il pourra donc être négligé ; ses Cours et ses Tableaux de littérature sont aujourd’hui d’un goût bien passé, ses Études et ses Discours ont perdu de leur intérêt, aussi se contentera-t-on de ses Souvenirs contemporains (2 volumes, Perrin) qui font connaître non seulement sa personne, mais encore, ce qui est plus intéressant, ses voisins. Par contre Victor Cousin sera pratiqué sinon dans ses études historiques sur le dix-septième siècle qui trouveront place en leur temps, du moins dans ce qu’on pourrait dire ses ouvrages personnels. Le traité Du vrai, du beau et du bien a eu un tel retentissement qu’il est bon de le connaître. Chez Perrin on trouvera un volume de Pages choisies. Jules Simon a raconté sur lui de malignes anecdotes dans son Petit Journal et dans le volume qu’il lui a consacré, chez Hachette ; la Collection des grands écrivains français, où ce livre a paru, contient d’autres études sur tels dont il est ici parlé, Maistre, Mme de Staël, Guizot, Royer-Collard. Lamennais manque encore. Par contre M. Thiers y est déjà.

De ce rival éternel de Guizot lira-t-on quelque chose ? Le grand rôle de Thiers, c’est dans l’histoire qu’il a été joué. Grand dans le sens de considérable. Et de génial ? qui sait ? Le bien qu’il a fait, il l’a fait consciemment et énergiquement, alors que le mal a été l’œuvre des circonstances ou du hasard. Ce fut certainement un grand malheur qu’il commençât sa tournée en Europe, en 1871, par la Russie au lieu de la commencer par l’Angleterre, et qu’il fît évacuer Paris, le 19 mars, au lieu de s’y maintenir, et qu’il jugeât de la psychologie collective en 1872 par celle de ses amis de l’Institut, et toutes ces petites et excusables fautes eurent de désastreuses conséquences pour la patrie ; mais nous ne mettons plus en croix les généraux vaincus. D’ailleurs il s’agit seulement de savoir si nous mettons en bibliothèque les œuvres des grands ou profonds écrivains. A moins de se faire de fortes illusions, Thiers n’est ni des uns ni des autres. Ses ouvrages politiques ou économiques, même son De la propriété (Didot), nous paraissent assez démodés. Mais les autres ont de grandes qualités ; son Histoire du Consulat et l’Empire rend si limpides la stratégie et les finances que le lecteur s’accorde un peu de l’admiration que lui inspire Bonaparte ; mais ici ce n’est pas le rayon de l’histoire. Restent ses Discours parlementaires dont 16 gros volumes ont paru chez Calmann-Lévy. Les vaillants iront à eux, et, ma foi, en reviendront sains et saufs ; la parole diserte et substantielle de Thiers est moins toxique que les gargarismes habituels des autres orateurs.

Thiers et Guizot, Villemain et Cousin, tout cela est un peu burgrave. Remontons avec Michelet dans les régions de la poésie. Ce n’est pas à ses livres d’histoire que je pense, eux aussi on les retrouvera à côté, mais à ses ouvrages de brillante et savante fantaisie. Et d’abord l’Insecte ; l’Oiseau ; la Mer ; la Montagne. Ce groupe de quatre chefs-d’œuvre est merveilleux en dépit de quelques passages qu’on a la ressource d’attribuer à la collaboration de Mme Michelet. Il faut les lire pour admirer le maître et son génie dans toute sa souplesse et sa jeunesse persistantes. Un autre groupe d’œuvres moins poétiques mais non moins passionnantes est celui des études familiales : la Femme ; l’Amour ; le Prêtre, la femme et la famille ; la Sorcière. Faut-il aller jusqu’aux livres de pur combat : les Jésuites ; le Peuple ; Nos fils ; l’Étudiant ? C’est à chacun de répondre. Peut-être, si le temps presse, pourrez-vous les remplacer par d’autres qui vous renseigneront sur sa formation d’âme en vous révélant un Michelet guelfe : Ma jeunesse ; Rome ; Mon journal ; Sur les chemins de l’Europe. Dans l’édition complète de ses œuvres qui se poursuit chez Flammarion, je conseille la Correspondance, y compris les Lettres à Mlle Mialaret. Et si l’on trouvait illogique lisant tant de choses de Michelet, de ne pas ouvrir un de ses livres d’histoire, on calmerait ses regrets en lisant l’Introduction à l’histoire universelle, ou mieux encore la Bible de l’humanité qui développe brillamment une des idées les plus chères au grand visionnaire, la supériorité des Peuples de la Nature sur les Peuples du Livre.

Cela fait déjà une quinzaine de volumes ; et si on ajoutait ses écrits d’histoire ancienne et moderne cela ferait le double ; et le triple avec ses ouvrages sur la Révolution. Sans compter les livres de ses critiques qu’on voudra sans doute lire, la chaleureuse étude de Taine, par exemple, dans ses Essais. Une autre étude, cette de Corréard, me permet de signaler la Collection de classiques populaires chez Lecène-Oudin, analogue à celle d’Hachette, où l’on trouvera aussi des monographies sur Thiers, Guizot, Augustin Thierry. Il ne restera donc pas grand temps, cette année-ci, pour prendre connaissance des autres grands historiens de l’époque tels qu’Augustin Thierry, justement, tels encore que Mignet, Barante, Carné et tant d’autres. Mais ici c’est moins des historiens que des philosophes de l’histoire que nous nous occupons.

Quinet vient fatalement après Michelet. Ce n’est pas qu’il soit de sa taille, ni même de sa race spirituelle, mais une telle amitié les unissait et des passions si voisines les agitaient ! Si on avait lu l’Histoire de la Révolution, de Michelet, par exemple, on pourrait prendre ensuite la Révolution, de Quinet. Nulle comparaison ne serait plus suggestive. Sans doute le livre de Quinet est postérieur de vingt ans, et ceci peut expliquer tant de désenchantement après tant d’enthousiasme ; mais comme d’autres oppositions subsistent qui, elles, tiennent au tréfonds des âmes ! Comme le mélange de répulsion et de délire de Michelet en face de la Terreur, est loin du mélange de condamnation et de regret de Quinet ! Certes la lucidité grave de celui-ci ne se fait plus, à la veille de 1870, aucune des illusions dont on pouvait s’enivrer en 1848 sur « la disproportion entre les sacrifices et les résultats obtenus » ; mais le spectacle n’en est que plus tristement instructif de cet esprit austère qui n’a jamais cédé à l’ivresse du sang et qui froidement écrit que tout ce sang aurait été versé justement s’il s’était agi de remplacer le catéchisme qu’il n’aime pas par le catéchisme qu’il aime. Coupons court, ce n’est pas l’historien qui nous importe ici, c’est le philosophe et le poète en prose. Les deux sont très estimables. Ahasverus rappelle le Faust, de Gœthe, et par moments n’en est pas indigne ; la scène de la vallée de Josaphat a de la grandeur, et dans le retentissement un peu monotone de la phrase éclatent parfois des images qui font penser à Chateaubriand ou à Flaubert : « Mes rayons (dit une étoile) pendent échevelés aux colonnes de Persépolis. Ninive a des tours à créneaux où ils se penchent aux fenêtres. Mais j’aime mieux les murs de Babylone ; sur ses toits ils s’amassent et s’accroupissent sans bruit, comme des flocons de neige sur la cime des montagnes. » Toutefois, un volume entier de ce style c’est beaucoup. Deux volumes, comme pour Merlin l’Enchanteur, c’est trop. On n’aura probablement pas le courage d’aller jusqu’à Prométhée et aux Esclaves. Aux lieu et place lisez l’Histoire de mes idées, les deux volumes de Lettres à ma mère, et encore la Création qui montre bien les côtés brillants et fumeux à la fois de Quinet, bourdonnement de hannetons allemands, disait Heine. Je n’ose ajouter ses autres dissertations de haute philosophie : sous des titres ambitieux, Génie des Religions, Origine des Dieux, Philosophie de l’histoire de l’humanité, Philosophie de l’histoire de France, ce sont toujours les mêmes idées qui reviennent, infatigablement pour l’auteur. On les aura assez connues par les 6 volumes que j’ai indiqués (8 avec Merlin) et qui ne forment pas d’ailleurs le quart de ses œuvres complètes.

Quinet est un peu délaissé. Je ne vois personne en dehors de Faguet qui lui ait consacré d’étude récente. Et les esprits de sa trempe partagent son sort, j’entends les rêveurs épris de ce mysticisme germanique qui, un moment, firent les cotonneuses délices du grand public. J’ai déjà cité Ballanche, lyonnais comme Quinet, l’auteur de la Palingénésie sociale ; j’ajouterai le nom de Blanc de Saint-Bonnet, dont le livre, De la douleur, contient de belles pages. L’âme germanique n’a pas eu d’ailleurs le monopole du mysticisme ; l’âme slave a le sien dont un assez bon spécimen, à l’époque, se trouve dans les œuvres de Mme Swetchine ; on se contentera de lire sur elle le livre de M. de Falloux (Perrin). En fait de mysticisme français, aux livres déjà cités et qui représentent le courant révolutionnaire, on peut ajouter quelques ouvrages qui donneront une idée de la tendance religieuse, les Sources, du Père Gratry, la Sainte Marie-Madeleine, de Lacordaire, l’Homme et le Siècle, d’Ernest Hello. Il reste encore le mysticisme occultiste ; c’est tout un monde spécial, où l’on entre aiguillonné, et d’où l’on sort désappointé ; quelques noms de mages sont classiques : Swedenborg et Fabre d’Olivet jadis, Eliphas Levi et Stanislas de Guaita naguère.

Après cette petite débauche de rêveurs on reviendra volontiers aux vrais historiens. Or, quel nom plus digne de représenter l’austère Clio que celui de Fustel de Coulanges ? La Cité antique a déjà montré la profondeur et l’originalité de ses vues. Et la preuve en sera renouvelée par ses autres ouvrages, les 6 volumes de ses Institutions politiques de l’ancienne France et les trois autres de ses Recherches sur quelques problèmes d’histoire, et Questions historiques. Mais peut-être aussi connaît-on déjà ces travaux. Dans la colonne parallèle Histoire, la période mérovingienne est dépassée depuis longtemps, et si elle a semblé intéressante à notre lecteur, il aura recouru de lui-même à ces savants et presque paradoxaux ouvrages. Comment, quand on a vu soulever la question du francus homo et du romanus homo, résister à la tentation de la vider de façon définitive ? La vieille France est-elle plus romaine que germanique ou plus nordique que méditerranéenne ? Devons-nous regarder du côté des capitoles ou du côté de la forêt hercynienne ? Les barbares sont-ils entrés en Gaule en conquérants ou en réfugiés ? Ont-ils pris les terres, asservi les habitants, mis partout les hommes de race gallo-romaine au-dessous des hommes de race germano-franque ? C’est le problème qui avait déjà passionné le dix-huitième siècle, la question nobiliaire aidant (l’on croyait alors que la noblesse était tudesque et que le tiers était gaulois) et qui, de par la question patriotique, passionnait de nouveau le dix-neuvième siècle. Ce n’est pourtant pas ce succès d’actualité que recherchait Fustel de Coulanges, et l’âpreté des polémiques qui accueillirent son livre et qu’il apprécia avec une hautaine tristesse, ne dut pas être sans le surprendre. Aujourd’hui tout ce bruit est éteint, et même ceux qui pensent que Fustel s’est parfois trompé, par exemple sur l’absence de propriété collective dans la haute antiquité, n’en rendent pas moins justice à l’admirable tenue de ses travaux ; ceux-ci d’ailleurs restent en somme debout, on peut le voir même chez les historiens qui, comme M. Paul Viollet (Histoire des Institutions, etc., 2 volumes, Larose et Forcel) ne partagent pas ses idées sur le point précis du wergeld. Rien que sur cette question de la société mérovingienne, on pourrait mobiliser deux fortes escouades hostiles depuis Fréret, Boulainvilliers, Montesquieu et l’abbé Dubos sous l’ancien régime jusqu’à Littré (Études sur les Barbares), Guérard (Polyptique d’Irminon), Longnon (Gaule au sixième siècle), Geoffroy (Rome et les Barbares) de nos jours.


La troisième colonne de notre stade est réservée aux chroniques de France, des origines à la Renaissance. Voici les Sept devant… la table : 32, Grégoire de Tours ; 33, Charlemagne ; 34, Villehardouin ; 35, Joinville ; 36, Froissart ; 37, Jeanne d’Arc ; 38, Commynes. Ce sont là de grands noms mais le plus souvent de petits livres et qu’il faudra autant que possible lire dans l’original ; que si le latin du sixième siècle, ou le roman du dixième siècle semblait décidément trop vétuste, on aurait toujours la ressource des philtres de jouvence des éditions « rajeunies », bien qu’elles soient parfois d’un goût fâcheux. J’insiste seulement sur la préférence qu’il sied d’accorder aux chroniqueurs du temps sur les historiens d’aujourd’hui. La suite des faits, on la connaîtra toujours suffisamment avec un manuel classique, mais pour l’impression vivante des siècles qui seule importe, on l’aura mille fois plus intense avec nos sept témoins d’autrefois qu’avec les 100 volumes d’Histoires de France, de Sismondi, de Michelet, de Guizot, d’Henri Martin, de Dareste, de Lavisse et de tant d’autres qui pourraient allonger cette liste.

Grégoire de Tours, c’est toute l’époque mérovingienne. Qui l’aura lu pourra se dispenser de connaître les partages des fils et des petits-fils de Clovis. Augustin Thierry n’eut qu’à choisir quelques épisodes de l’Historia Francorum et à les raconter en conservant ou peut-être même en avivant leur couleur barbare pour décider une véritable révolution dans nos habitudes historiques ; ses Lettres sur l’histoire de France montrent en quel plaisant arroi les Velly et les Anquetil travestissaient avant lui les Clotaire et les Chilpéric. Il y aura, encore aujourd’hui, intérêt à comparer les Récits des temps mérovingiens à la traduction de Grégoire de Tours (si on n’ose pas se mettre sous la dent le latin caillouteux de l’évêque). On trouvera cette traduction chez Perrin (2 volumes, Guizot) ou chez Didot (2 volumes, le premier épuisé, Bordier), la traduction de Frédégaire y étant incluse. Les Récits, d’Augustin Thierry, ont paru chez Didot aussi, mais il y a une grande édition Hachette, illustrée par J.-P. Laurens. Chez ce dernier éditeur je signale, une fois pour toutes, l’Histoire de France racontée par les contemporains, enfilade de fragments judicieusement choisis par M. Zeller et qui complèteront de façon très suffisante nos sept chroniqueurs.

Le nom de Charlemagne que j’indique en second lieu n’est pas, on le pense bien, un nom d’auteur ; il n’est pas question d’inciter les lecteurs à l’approfondissement des Capitulaires. Mais c’est celui d’un cycle légendaire au moins autant qu’historique. Donc après avoir lu la Vie de Charlemagne, d’Eginhard, traduite par Teulet (1 volume, Didot), on prendra l’Histoire poétique de Charlemagne, de Gaston Paris, ou les Épopées françaises, de Léon Gautier. Les érudits trouveront d’eux-mêmes chez Picard le Manuel de Dhuoda, édité par Bondurand ou l’Histoire poétique des Mérovingiens, de Godefroy Kurth.

Villehardouin vient ensuite, à propos de qui se présente la question des textes primitifs ou retouchés. Si l’on se fait scrupule de lire l’Histoire de la conquête de Constantinople dans le texte rapproché du français moderne qu’a établi M. Natalis de Wailly (Hachette) on recourra à l’édition Didot (1 volume) avec d’autant plus d’assurance que le texte original y est accompagné d’une traduction et d’un vocabulaire, œuvres, d’ailleurs, du même érudit.

Joinville pourra être lu dans la même édition Natalis de Wailly (Didot) ; les exemplaires en sont épuisés en librairie, mais on en trouve dans toutes les grandes bibliothèques publiques. A défaut, on prendra la petite édition E. Michel (Didot). Le bon sénéchal rédigea ses notes très tard ; c’est ce qui leur donne parfois un air de radotage ; quand il les recopie simplement telles qu’il les écrivit à trente ans, elles sont charmantes : Joinville n’est pas plus Sancho que saint Louis n’est don Quichotte.

Les Chroniques, de Froissart, constituent un morceau plus copieux : 20 volumes dans l’édition Kervyn de Lettenhove (Bruxelles). Même dans les doubles et denses colonnes du Panthéon littéraire (Delagrave), leur développement exige de gros volumes. Il est vrai qu’il y a des abrégés. Mme de Witt, née Guizot, en a donné un en style modernisé qui ne tient qu’un volume, massif à la vérité, mais enrichi de planches et d’illustrations (Hachette). Un petit volume d’extraits se trouve chez Didot.

Jeanne d’Arc. Encore un nom qui est mieux qu’un nom d’auteur. Pour nous Français, le procès de la Pucelle est plus précieux cent fois que toutes les chroniques. Mais le spectacle de cette humble fille des champs aux prises avec tant de subtilité retorse et de volonté implacable n’est-il pas une des stupéfactions de l’histoire ? Miracle, certes, à quelque point de vue qu’on se place ! On comprend que les épopées et les drames soient toujours ici restés au-dessous de la réalité ; quelle œuvre de fiction pourrait être plus poignante que l’œuvre de mort qui se poursuivit, si ardente qu’elle en reste à nos yeux vivante avec tous ses acteurs, les enquêteurs, les juges, les tortionnaires, les témoins, jusqu’aux soudards de garde qui viennent cancaner de grossières insignifiances : et vidi mammas quæ pulchræ erant. Tout cela est en latin, en effet, mais on a traduit (2 volumes, de l’édition O’Reilly), les cinq tomes de pièces publiées par Quicherat dans la « Collection de la Société de l’Histoire de France ». Il y en a de suffisants fragments dans le second volume de la Jeanne d’Arc, de Wallon. Comme on sait, toute une vaste littérature existe sur la Pucelle d’Orléans ; outre Quicherat et Wallon, il faudrait nommer encore Siméon Luce, Cosneau, Longnon, Vallet de Viriville, sans oublier l’admirable tome V de Michelet. Pour les érudits, ou pour ceux qui veulent situer la Pucelle au milieu de son temps, la grande Histoire de Charles VII, de M. de Beaucourt, est ici le livre obligatoire.

Enfin les Mémoires, de Commynes, qui étaient épuisés chez Didot et malaisés à trouver à la « Société de l’Histoire de France », viennent d’être réédités par M. de Maudrot (2 volumes, A. Picard), d’une façon tout à fait précieuse pour les savants puisqu’on leur donne de l’inédit, et satisfaisante pour les simples curieux qui trouveront dans l’introduction de l’éditeur l’étude critique la plus juste qui ait été écrite sur le compère un peu énigmatique de Louis XI et de Charles le Téméraire.

Ce sont là les principaux chroniqueurs, ceux qu’il ne faut pas ignorer. Mais après eux, que d’autres seraient à lire, si on s’intéressait à ces vieux temps ! On les trouvera dans les grandes collections de Mémoires sur l’histoire de France (Guizot, 31 volumes ; Petitot, 52 volumes ; Michaud et Poujoulat, 32 volumes) ou dans les 13 gros volumes du Panthéon littéraire. Je n’indique pas de noms, le moindre choix tourne au catalogue et pousse vite au complet. Et puis est-il licite d’inciter à ouvrir des Journal d’un bourgeois de Paris ou des Chanson de la croisade qu’on ne connaît soi-même que par de vagues extraits, et qu’on n’achèverait probablement pas si on se mettait à vouloir les connaître ? Tout au plus est-il permis d’indiquer ce qui semblerait préférable ; ainsi, par exemple, si j’avais sous la main la « Collection des historiens des Croisades » je lirais, de préférence à Guillaume de Tyr et à l’Anonyme des Gesta Francorum qu’en somme je connais ou devine, les historiens arabes ou byzantins qui, le point de vue changeant, piqueraient plus à vif ma curiosité.

Quant aux historiens modernes, on y regardera à deux reprises avant de s’engager dans leur domaine, surtout si l’on a quelque tendance à s’obstiner, une fois le premier pas fait. On ne sait pas à quoi expose l’ambition d’aspect modeste de lire seulement l’ouvrage définitif sur chaque grande période, et encore pis le désir de connaître tout ce qui a paru d’important sur tel siècle ou quart de siècle. Qui s’y est laissé prendre une ou deux fois connaît la vanité de ces entreprises. J’oserai même conseiller de se mettre en garde dès le début contre la manie du « dernier paru » et de « l’au courant de la science ». Sans doute Freeman, par exemple, a démoli Thierry, mais il n’en est pas moins vrai qu’une fois averti du parti pris de race de la Conquête de l’Angleterre par les Normands, vous prendrez certainement plus de plaisir, et peut-être de profit, à suivre Augustin Thierry qu’à suivre Freeman. Il y a des auteurs vieillis et qu’on lira toujours, ne serait-ce que pour cette raison qu’ils sont lisibles. Ainsi le Barante des Ducs de Bourgogne ; ainsi le Mérimée du Don Pèdre le Cruel et du Faux Démétrius. J’ai toujours eu envie — et je finirai bien par la satisfaire — de lire l’Histoire des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, de l’abbé Vertot, pour savoir si « Mon siège est fait » a droit aux circonstances atténuantes. Voilà une envie qui ne me viendra pas à propos de quelque œuvre contemporaine d’érudition « définitive ». D’autant qu’il ne faut pas être un bien grand philosophe pour savoir ce que vaut ici le définitif. L’histoire sera toujours, suivant le mot de Renan, « une petite science conjecturale », et les procédés solennels d’investigation que MM. Langlois et Seignobos promulguent dans l’Introduction aux études historiques gonfleront d’orgueil les rats de bibliothèque qui croient à la vérité du témoignage humain, mais feront assurément sourire les confesseurs, les juges d’instruction et même les simples épiciers.

On s’en tiendra donc, je l’ai dit, à un manuel scolaire, même à un sec répertoire de faits et de dates. Que si, d’ailleurs, on préférait à ces aides arides un exposé plus vivant comme l’Histoire de France, de Michelet, rien de mieux. Les sept premiers volumes du grand historien gardent aujourd’hui encore tout leur prix. Avec d’autres œuvres d’écrivains déjà cités, on pourrait même ordonner tout un très suffisant choix de lectures historiques.

Peut-être en ce cas pourrait-on modifier l’ordre de lecture de nos « Penseurs et moralistes », commencer, par exemple par Fustel de Coulanges dont les recherches accompagneraient la lecture de Grégoire de Tours, continuer par Quinet dont le génie brumeux floconnerait à son aise au milieu des chansons de geste, puis par Guizot qui, avec ses deux Histoires de la Civilisation, éclairerait l’époque des croisades, comme Michelet, après, celle de la guerre de cent ans, et ainsi de suite.

L’important serait de ne pas se laisser inonder par la marée des livres. Les esprits graves et méthodiques sont ici en un péril spécial. On sait que Victor Duruy, ayant l’intention d’écrire une Histoire de France, commença par le commencement, se disant qu’il ne verrait rien de bien clair à la France s’il ne connaissait pas d’abord la Gaule ; mais une fois en compagnie de ses Gaulois, l’intelligence des Romains lui parut non moins indispensable ; il alla à eux, et aussitôt ce fut les Grecs qu’il reconnut qu’il devait d’abord comprendre. Heureusement ses déductions s’arrêtèrent là, et il eut le temps, après avoir exploré sa Grèce et y avoir même fait une découverte mémorable, celle du « torrent qui coule à sec », de revenir sur ses pas et de fouiller Rome ; mais il lui aurait fallu une seconde vie pour arriver à la France. Mieux vaut donc prendre au hasard une génération, un homme, un épisode, un aspect, car qui voudrait posséder un peu sérieusement une période aurait chance de ne plus en sortir. Rien que sur la Gaule barbare, que n’aurait-il pas à lire ? d’Arbois de Jubainville et Bertrand pour l’archéologie, de Valroger et Sumner-Maine pour la sociologie, Longnon et Desjardins pour la géographie, Amédée Thierry, Napoléon III, Camille Jullian pour les faits historiques, et il y aurait deux ou trois fois plus de noms à citer, si l’on laissait un agrégé dresser une liste des livres indispensables !

Je crois qu’on ferait bien, pour limiter d’avance ses études d’histoire, de choisir dans ce chaos fascinant que fut « le moyen âge énorme et délicat » sept points particuliers, un par année. Voici quelles pourraient être ces « sept lampes », comme dirait Ruskin, et je n’ai pas besoin d’ajouter que chacun pourrait, à son goût, modifier son luminaire.

1o La Civilisation byzantine. Grâce à Dieu, elle sort enfin de l’inepte discrédit dans lequel elle gisait. Dire qu’on a osé comparer à la piètre société chinoise ratatinée dans ses rites et ses alphabets, abrutie par ses calculs usuraires et ses cultures stercoraires, et dont le plus haut coup d’aile a imaginé d’assez jolies potiches et d’assez grimaçants épouvantails, cette admirable civilisation byzantine, à la fois mystique et guerrière, scientifique et conquérante, sœur cadette de la civilisation hellénique, mais digne de son aînée, car si elle lui est inférieure sous le rapport des marbres, elle lui est, sous tous les autres, égale ou supérieure ! La théologie chrétienne, qui est tout entière l’œuvre des Pères grecs, ne vaut-elle pas la philosophie de Platon ? La science byzantine n’égale-t-elle pas la science athénienne ? Le feu grégeois brûlait du moins avec une autre certitude que les miroirs d’Archimède. La coupole de Sainte-Sophie n’est-elle pas digne du fronton du Parthénon, et plus généralement n’y a-t-il pas plus de variété, de richesse et de beauté dans l’architecture byzantine mère de l’arabe, de la mauresque, de la persane et de l’hindoue, que dans la cella à colonnes qui s’obstine tout au long des promontoires d’Hellas ? Le Bas Empire, quel fâcheux jeu de mots ont fait là les pédants ! Je voudrais bien savoir ce qu’auraient fait Athènes et Sparte, et la Macédoine par-dessus le marché, s’il leur avait fallu lutter contre l’Islam. Que l’on compare seulement l’expédition des Athéniens en Sicile, et les campagnes des Autocrators dans la Grande Grèce, et qu’on se rappelle le peu de durée qu’eurent les rayonnements de l’ancienne civilisation hellénique, la Scythie grecque, l’empire gréco-bactrien, l’œuvre des Lagides et des Séleucides, en regard de la force d’expansion et d’ascension du monde russe, fils de la civilisation constantinopolitaine.

Donc on aura raison de vouloir connaître d’un peu près cette longue épopée byzantine, plus longue même que l’épopée romaine. Et pour la connaître, on ne pourra mieux faire que de feuilleter dans quelque bibliothèque publique le Palais impérial de Constantinople, de Labarte, ou les Monuments de l’art byzantin, de MM. Millet, Diehl, etc. (Leroux). A défaut de ces grands ouvrages, et de ceux analogues de Texier, Didron, Couchaud et autres, le petit manuel de M. Bayet, l’Art byzantin (Quantin), rendra des services. Dans la collection des Villes d’art (Laurens), un volume sur Constantinople a paru et un autre sur Ravenne. Comme récits proprement dits, on laissera de côté les grandes machines rouillées de Gibbon et de Lebeau (tout au plus ici la récente Histoire de la civilisation hellénique, de Paparrigopoulo, chez Hachette) ; mais on prendra les 3 volumes d’Amédée Thierry sur les Ministres des fils de Théodose, Saint Jean Chrysostome, Nestorius et Eutychès (Perrin), et quelques intéressantes monographies, la Théodora, de Debidour, l’Héraclius, de Drapeyron (Fontemoing), le Constantin Porphyrogénète, d’Alfred Rambaud, et le Nicéphore Phocas, de Schlumberger (Didot) ainsi que les 2 volumes de l’Épopée byzantine (Hachette), qui lui font suite. Ces trois derniers ouvrages, luxueusement illustrés, suffiraient à donner de l’histoire de Constantinople l’idée la plus brillante. Un roman de Jean Lombard, Byzance, écrit dans un style fatigant, est assez curieux aussi au point de vue évocatoire pour le temps de Justinien. Un autre ouvrage, qui se lit comme un roman et mieux que tel roman, la Grande Grèce, paysages et histoire, de François Lenormant (A. Lévy, 3 volumes), regorge de très particuliers détails à la fois sur la période médiévale, sur le siècle pythagoricien et même sur les temps contemporains ; il est possible que le renouveau de faveur du byzantinisme vienne en partie de ce livre.

2o Les Cathédrales. Ici rien ne vaut une collection de photographies, si ce n’est un voyage aux édifices mêmes. Mais ces notes sont rédigées à l’usage des sédentaires. Va donc pour les planches ! Il y en a de tout genre, depuis les Albums historiques des éditeurs scolaires, Colin, Delagrave, Delalain, etc., jusqu’à la grande publication des Sites et Monuments, éditée par le Touring-club, en passant par les collections, de la France vue par les artistes, de l’Univers pittoresque et du Tour du Monde. Bien entendu, si on habite Paris, on ne négligera pas les promenades au Musée du Trocadéro. Mais s’il vaut mieux voir les cathédrales elles-mêmes que quelques fragments moulés, et des moulages que des photographies, et des photographies que des bouquins, pourtant, il faut l’avouer, l’étude de certains livres est bien utile. Que de gens chez qui de sincères goûts esthétiques auraient continué à dormir si quelque enthousiaste Ruskin n’était venu les réveiller à grand carillon ! De tous les amours, il n’en est peut-être pas de plus communicatif que celui des belles architectures.

Aussi sera-t-il difficile de lire un livre à la fois savant et ardent comme l’Art au treizième siècle, de M. Émile Mâle, sans se sentir naître une âme d’« homme des cathédrales ». Alors, on se jettera sur tel tableau d’ensemble luxueusement présenté comme l’Art gothique, de Gonse, et peut-être, la curiosité croissant, recourra-t-on à la riche mine des répertoires de Viollet-le-Duc. Il y a dans les 10 volumes du Dictionnaire raisonné de l’architecture française, et dans les 6 volumes du Dictionnaire raisonné du mobilier français, de quoi se dispenser de lire toutes les compilations des vulgarisateurs comme Paul Lacroix, qu’à défaut des savants originaux (Quicherat, de Caumont, Didron, Courajod), on pourra d’ailleurs parcourir, ne serait-ce que pour les illustrations (3 gros volumes, Didot). Mais de ces ouvrages les uns sont introuvables hors des bibliothèques publiques, tels les Viollet-le-Duc, les autres d’un prix élevé, tels Gonse et Mâle, et plus encore les belles photographies et les Sites et Monuments. Heureusement, les petits volumes de la « Bibliothèque de l’Enseignement des Beaux-Arts », sont d’obtention plus aisée ; on aura donc toujours l’Architecture romane et l’Architecture gothique, de Corroyer, quoique les renseignements y soient forcément bien succincts.

Il serait bon, si l’on voulait ne pas être trop superficiel en cette étude, de se procurer quelques documents illustrés sur l’étranger. Il y a eu dans toute la chrétienté médiévale une floraison artistique qui, pour tirer son origine de la France, n’en a pas moins donné des œuvres très originales en d’autres pays, notamment en Portugal et en Angleterre. Le mot gothique, on le sait, ne doit pas faire illusion ; la terre germanique n’a rien donné qui atteigne de loin au style manoel ou au style tudor. Mais les chefs-d’œuvre d’outre-mer ou d’outre-monts ne valent pas, malgré tout, nos vieilles merveilles de France ; je connais presque toutes les grandes églises médiévales de l’étranger, aucune ne m’a terrassé d’admiration comme l’écrasante cathédrale de Bourges.

3o L’Église. — Celui qui aura longuement contemplé cette blanche robe de cathédrales que la chrétienté revêtit alors, suivant le mot du vieux chroniqueur, voudra assurément connaître l’origine de cette renaissance artistique. Et semblablement qui aura considéré le moyen âge ne résistera pas à la tentation d’interroger ce qui fut son âme, l’Église. Mais là encore, il faudra se garer des redoutables « Histoire de l’Église » en vingt ou cinquante volumes. Il faut avoir une vie devant soi pour lire l’abbé Darras ou l’abbé Rohrbacher. Et puis nous n’écrivons pas ici pour les érudits qui d’eux-mêmes sauront bien où trouver la Gallia christiana, des Bénédictins, ou les Acta sanctorum, des Bollandistes, ni pour les spécialistes qui puiseront des voluptés dans l’antique Histoire ecclésiastique, de l’abbé Fleury, ou dans la récente Histoire des Conciles, de Hefele, mais pour les simples curieux d’idées générales. A ceux-ci conviendront mieux, exception faite pour un manuel servant de guide, quelques livres comme la France chrétienne dans l’histoire (1 volume, Didot), ou les Moines d’Occident, de Montalembert ; on ne comprend pas le haut moyen âge si on ne se fait pas une idée de cette sorte de colonisation expansive que fut l’œuvre de nos moines. Dans la collection des « Saints » (Lecoffre), on trouvera des ouvrages louablement brefs et suffisamment érudits sur quelques grandes figures, par exemple le Saint Dominique de Jean Guiraud, ou le Saint Vincent de Paul, d’Emmanuel de Broglie, à quoi on peut ajouter, dans un genre différent, la Vie de sainte Lydwine de Schiedam, de Huysmans (Stock), et la Vie de sainte Catherine d’Alexandrie, écrite au quinzième siècle, par Jean Miélot (Letouzay).

Il ne faut pas mépriser les biographies. Le courant est, je le sais, en sens contraire. On affirme que les individus ne sont rien devant le collectif, et qu’en histoire il n’y a de digne d’attention que les institutions, les coutumes, les rites ; comme s’il n’y avait pas plus de choses, suivant le mot de Nietzsche, dans un philosophe que dans toutes les philosophies, et comme s’il n’était pas pour nous plus important de connaître l’âme d’un saint Bernard que la collection complète des décrets des Conciles, des règles des Ordres et des rituels des Liturgies. Et dans saint Bernard, ce n’est pas au grand pasteur de peuples que je pense. Sans doute, ce qu’on voit de l’Église, de loin, ce sont des figures géantes comme la sienne, ou celle de Grégoire VII, ou d’Innocent III, et sur eux tous il y a de savants livres, celui de Hurter (3 volumes traduits) sur Innocent III, celui de l’abbé Delarc sur Grégoire VII, celui de G. Chevallier sur saint Bernard ; mais je crois qu’on saisira mieux encore la force d’expansion du christianisme d’alors en s’adressant à des figures moins hautaines, à des saints méditatifs ou extatiques, à ce bienheureux Raymond Lulle, par exemple, dont Marius André a écrit la vie (Lecoffre), qui ne fut même pas l’alchimiste qu’on dit, qui ne fut qu’un apôtre, et qui a laissé dans le Livre de l’Ami et de l’aimé une des manifestations les plus étonnantes de ce mysticisme attendri qui devait bientôt donner « le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes », l’Imitation.

4o Les Universités. — Au moyen âge, l’Église et les Universités marchent ensemble, et l’accord ne peut surprendre que les esprits d’un certain tour. Physique et métaphysique ont des terrains si distincts qu’on ne voit pas quels conflits seraient possibles entre elles si, hélas, l’une et l’autre n’avaient pour champions des hommes. Mais au fond n’est-ce pas le même désir de vérité absolue, poursuivie à tout prix, qui a produit la grande expansion religieuse qui ouvre le moyen âge et la grande expansion scientifique qui le ferme ? Aucun psychologue ne secouera ici la tête. L’oratoire est frère du laboratoire.

Mais laissons ce sujet qui demanderait un volume, et en nous en tenant aux Universités médiévales, renvoyons, pour les généralités, à l’Histoire de la civilisation française, d’Alfred Rambaud (Colin), pour les détails à diverses biographies ou monographies, par exemple le Gerbert, d’Hock, qui a été traduit en français, l’Averroès, de Renan, le Suger, de Huguenin, le Roger Bacon, de Charles, et l’Abélard, de Rémusat. Peut-être même pour ce dernier, de préférence aux 2 volumes didactiquement écrits, fera-t-on bien de prendre le drame philosophique du même auteur, Abélard (1 volume, Calmann-Lévy). C’est un ouvrage qui mériterait d’être plus connu ; à lui seul il suffirait à donner une vivante idée du monde scolastique du douzième siècle et des grandes luttes qui l’animèrent, encore que le mot d’Abélard expirant au dernier acte ne semble pas d’accord avec ce qu’on sait du maître d’Héloïse. Et puisque ces noms se présentent, qu’ils fassent penser à lire les Lettres des deux malheureux amants ; la traduction Victor Cousin (1 volume, Garnier) est dite la meilleure.

Quant aux ouvrages spéciaux sur le progrès des diverses sciences au cours des siècles, ce qui est peut-être la partie la plus importante et la plus intéressante de toute l’histoire, on trouvera toutes les indications nécessaires dans la Bibliographie de l’histoire de France, de G. Monod, ou dans les bibliographies qui suivent les chapitres de l’Histoire générale, de Lavisse et Rambaud.

5o Le Procès des Templiers. — C’est encore un des points obscurs de notre histoire, et peut-être, une année, se laissera-t-on aller à la tentation d’y voir clair. Les pièces du Procès ont été produites par Michelet, en deux gros volumes, dans la Collection des documents inédits, publiée par le Ministère de l’Instruction publique. On les complètera avec le texte de l’Enquête éditée plus récemment par J. Loiseleur dans son livre : la Doctrine secrète des Templiers. Et si l’on veut avoir l’opinion de la critique actuelle, on lira l’article de M. Langlois dans la « Revue des Deux Mondes » de 1891. Sur l’époque où se passa cette sombre tragédie, le livre classique, quoiqu’un peu ancien, est celui de Boutaric : la France sous Philippe le Bel.

6o L’Inquisition. — Autre problème sur quoi on tiendra sans doute à se faire une opinion. Heureusement il n’intéresse pas trop la France, et dans la mesure où il l’intéresse, on aura de suffisantes lumières avec le livre de Ch. Molinier : l’Inquisition dans le Midi de la France. Mais il intéresse énormément l’Espagne, et, chemin faisant, on pourra se demander les raisons de la grandeur et de la décadence de ce noble pays. Pourquoi tant d’obscurcissement après tant de splendeur ? Inquisition, Monachisme, Centralisation, Émigration, Expulsions, Mesta, Almojarifazgo, que d’explications furent données et combattues ! Mais qui sait si, au fond, on n’a pas exagéré la décadence comme la grandeur ? L’Espagne actuelle est un pays de plus de ressources qu’on croit et qui, à la moindre éclaircie, redevient assez florissant. Quant à l’Espagne d’autrefois, était-elle si éblouissante qu’on nous l’a dit ? Les quarante millions d’habitants qu’elle aurait eus sous les Romains seraient vite morts de faim sur le plateau des Castilles, et pour les merveilles d’hydraulique agricole qu’auraient inventées les Arabes, le spectacle des cultures marocaines d’aujourd’hui les rend peu croyables. Il est possible que l’Espagne soit un pays qui ait fait toujours illusion, pour la richesse par quelques huertas, points de verdure perdus dans d’abrupts déserts, et pour l’importance historique par quelques chances inouïes qu’elle ne méritait peut-être pas, mais qui, c’est son éloge, l’ont trouvée digne d’elles. Ceci ne persuadera pas, d’ailleurs, ceux qui expliquent la torpeur dans laquelle s’endormit la péninsule, il y a deux cents ans, par l’Inquisition. Et qui oserait dire qu’ils ont tort ? Les mouvements psychologiques sont les plus mystérieux dans leurs causes, les plus inattendus dans leur marche et les plus démesurés dans leurs résultats ; quand on voit ce que donne la panique dans une armée dont peut-être l’ennemi est en fuite, et la passivité en face d’une Terreur, au fond dénuée de toute force réelle, on ne peut pas nier qu’une menace continue comme celle de l’Inquisition soit capable des conséquences les plus graves pour une civilisation.

Quant aux événements de l’histoire du Saint-Office, ce qui complique leur étude, c’est que la plupart des pièces officielles ont été détruites à l’époque de Joseph Bonaparte. L’Histoire de l’Inquisition d’Espagne, de Llorente, qui reste la principale source, est sujette à caution. Llorente, ancien familier de l’Inquisition, s’appuie sur des documents qu’il dit avoir connus, mais que personne ne peut maintenant contrôler ; le chiffre de 30.000 victimes qu’il donne pour le bilan du régime inquisitorial a été contesté, et l’on en trouvera la discussion critique dans un appendice à l’Histoire de Ximenès, par Hefele, qui a été traduite en français. La brillante et célèbre Lettre sur l’Inquisition, de Joseph de Maistre, est à lire aussi pour remettre bien des choses au point. Peut-être en effet aurait-il mieux valu, au seizième siècle, tomber entre les mains des inquisiteurs d’Espagne comme suspect d’hérésie, qu’entre celles de juges protestants d’Allemagne ou d’Écosse comme suspect de sorcellerie. S’il est exact, ainsi que le dit Jules Baissac dans sa Sorcellerie, que le nombre des victimes de la manie démonologique dans le Saint-Empire ait été d’un million, le personnel de Torquemada doit s’avouer vaincu. Il est vrai qu’il ne faut pas juger de ces tristesses de l’histoire humaine d’après les chiffres seuls, car alors la palme sanglante devrait être, sans conteste, décernée à notre Révolution. Je ne veux pas quitter la matière des auto-da-fé sans noter la récente Histoire de l’Inquisition, de Ch. Lea (traduite en français avec préface de S. Reinach) ; elle arrêtera sans doute ceux qui, par amour du paradoxe, auraient été tentés de réhabiliter les inquisiteurs, ces fâcheux interrogants qui, remarquait quelqu’un, se tenaient toujours à côté de la question.

7o Le monde asiatique. — Encore d’analogues problèmes, ceux de la grandeur et de la décadence des civilisations arabe, persane, maure, turque, mongole, hindoue. A-t-on ici, également, exagéré les choses ? La science arabe ne serait-elle qu’affaire de traducteurs et de compilateurs ? La splendeur des Khalifes serait-elle un demi-rêve des Mille et une nuits ? L’invasion musulmane a-t-elle conquis l’Asie et l’Afrique au moment où allaient lever les germes d’une renaissance semés par le christianisme de Byzance ? L’Islam porterait-il en lui un double principe d’excitation passagère et de dépression consécutive et définitive ? Il est possible qu’il y ait un peu de vrai dans toutes les réponses qu’on pourrait faire. Dans tous les cas, si l’on prend la Civilisation des Arabes, de Gustave Le Bon (Didot), qui est un bon livre d’ensemble, on devra se mettre en garde, tout d’abord, contre le titre, la civilisation de l’Islam n’ayant pas été l’œuvre d’Arabes, mais de Syriens, de Coptes, de Berbères, d’Ibères, de Grecs, de Persans, voire de Turcs comme Avicenne, et surtout, peut-être, de renégats européens : un des plus fameux grands vizirs de Stamboul, Kiuperli, qui faillit prendre Vienne, se nommait, dit-on, Mastaï, grand-oncle peut-être de Pie IX, et nous savons par les captifs d’Alger et de Tunis que presque tous les reïs barbaresques étaient d’origine italienne, provençale ou catalane.

Ceci posé, on pourra lire : Sur le khalifat de Cordoue : l’Histoire des musulmans d’Espagne, de Dozy, qui donne de bien curieux détails sur la façon dont la langue arabe avait submergé en Andalousie la langue romane, et dont la civilisation du désert s’était substituée à la vie européenne, ainsi les députés de Louis le Débonnaire obligés de séjourner plusieurs mois à Saragosse parce que la caravane pour Cordoue ne part qu’une fois par an. Sur le Khalifat des Fathimites, les trois volumes de planches in-fo, de Prisse d’Avesne : l’Art arabe d’après les monuments du Caire ; à défaut de cette luxueuse publication, le petit précis de Gayet, l’Art arabe, dans la collection Quantin. Sur le khalifat de Bagdad, l’Histoire des Arabes, de Sédillot, malaisée à obtenir. Sur les Turcs et les Mongols, la très savante et très intéressante, bien qu’écrite un peu trop prétentieusement, Introduction à l’Histoire de l’Asie, de Léon Cahun (Colin). A ce livre de fond, on ajoutera quelques documents du temps, tels que le Livre de Marco Polo (2 volumes, Didot), si savoureux dans son vieux français : « Il y avait si grand cri d’une part et d’autre à moult grand planté de mors et de navrés que l’on ne put pas ouïr dieu tonnant, car la bataille fut moult aspre et félonesse et ne s’épargnaient de rien à occire. » Nous sommes bien peu excusables d’ignorer en France ce vieux récit qui est un des monuments de notre langue ou, si l’on préfère, une des meilleures preuves de la royauté qu’elle exerçait au treizième siècle. Le voyage, ainsi que ceux de Rubruquis et Plan Carpin qu’on trouvera dans le « Recueil de la Société de Géographie de Paris », remet d’ailleurs les choses au point sur ces pays des « oliphants et des girofles », que nous sommes trop tentés de voir à travers les Mille et une nuits. De la capitale mongole Rubruquis écrit : « Excepté le palais du Khan, elle n’est pas si bonne que la ville de Saint-Denis dont le monastère vaut dix fois mieux que tout le palais de Mangou. » Sur la Perse, le second volume de l’Histoire des Perses, de Gobineau, ou le Coup d’œil sur l’histoire de la Perse, de Darmesteter. Sur l’Inde, enfin, les Civilisations de l’Inde, de Gustave Le Bon, ou l’Essai sur l’évolution de la civilisation indienne de M. de la Mazelière, deux ouvrages écrits à des points de vue antithétiques, ce qui ne fait que les rendre plus instructifs, le premier basé sur la différence absolue des civilisations et des évolutions, le second sur les ressemblances, au contraire, qu’ont présentées l’Inde et l’Europe jusqu’à l’arrivée de Dupleix et de Clive, et sur le probable d’un rapprochement prochain, qui irait en s’accentuant. Le premier volume du livre de M. de la Mazelière contient une bonne bibliographie de la matière, on y puisera des envies de lectures ; j’ai idée que les Mémoires du sultan Bâber (traduction Pavet de Courteille, chez Leroux), doivent être fort curieux, ou encore les Voyages, de Tavernier, en 1676, et de Bernier, une trentaine d’années plus tard, dans les États du grand Mogol.

Nous voici arrivés au terme de notre troisième stade, hélas, presque à la quarantaine déjà ! Résumons les lectures bigarrées que nous nous serons imposées pendant ces derniers sept ans.

32. Dante (et les autres poètes italiens classiques). Joseph de Maistre (et Xavier, Bonald, etc.). Grégoire de Tours (et autres chroniqueurs ; Michelet qu’on poursuivra les années suivantes). La civilisation byzantine (Amédée Thierry, Schlumberger, Lenormant, Bayet).

33. L’Arioste (et les poètes italiens contemporains, avec Mistral et les félibres). Mme de Staël (Benjamin Constant, Joubert). Le cycle poétique de Charlemagne (les chroniqueurs comme Eginhard aussi). Les cathédrales (Gonse, Mâle, Corroyer).

34. Virgile (et les poètes du siècle d’Auguste). Lamennais (Proudhon et Bastiat, les Saint-Simoniens). Villehardouin (quelques chroniques de la première croisade). L’Église (les Moines d’Occident, la Collection des Saints).

35. Lucrèce (et les autres poètes latins ; Gaston Boissier). Guizot (Thiers, Villemain, Cousin). Joinville (et les autres chroniqueurs du temps). Les Universités (Rambaud, Rémusat, les Lettres d’Héloïse et d’Abélard).

36. Homère (et les poètes grecs d’avant les guerres médiques ; Croiset). Michelet (et les Thierry, Mignet, Barante). Les chroniques de Froissart. Le Procès des Templiers.

37. Eschyle (Sophocle, Euripide, Pindare). Quinet (Ballanche, Swetchine, les mystiques, les occultistes). Le Procès de la Pucelle (le tome V de Michelet). L’Inquisition (Llorente, Hefele, Joseph de Maistre, Lea).

38. Aristophane (Démosthène, Théocrite, Lucien, l’Anthologie). Fustel de Coulanges (et Paul Viollet). Commynes. Le monde asiatique (G. Le Bon, Gayet, Marco Polo, Cahun, la Mazelière).

QUATRIÈME PÉRIODE

La pleine maturité d’esprit. De 39 à 45 ans. On peut lire beaucoup, et varier ses plaisirs. Aux classiques, aux chroniqueurs, aux sociologues, on commencera à joindre les philosophes. Cela fera quatre grands hommes par an. Il faut se hâter. La cinquantaine approche, et avec elle l’âge du demi-recueillement.


Comme classiques, certains noms s’imposent, tous ou presque tous ceux que je vais dire : 39, Molière ; 40, Corneille ; 41, Racine ; 42, La Fontaine ; 43, Boileau ; 44, Ronsard ; 45, la Chanson de Roland. Et je sais bien « qu’on a vu tout cela dans le temps », mais c’est tout autre chose d’ouvrir Britannicus en rhétorique ou de le rouvrir à quarante ans, et de lire La Fontaine en épelant ses lettres, ou de le relire avec des cheveux grisonnants ; on ne poussera d’ailleurs pas la conscience jusqu’à s’ingurgiter toutes les œuvres de nos classiques en leur intégrité. Mélite, qu’on ne peut débrouiller sans un fort mal de tête, n’importe qu’aux curieux d’histoire littéraire, et le poème du Quinquina ajoute peu de chose à la gloire du Fabuliste. On s’en tiendra donc aux chefs-d’œuvre, avec, si on a le goût de l’aventure, quelques pointes d’exploration dans le voisinage.

Relire Molière est un devoir agréable en dépit du vers fameux « que quand on vient d’en rire on devrait en pleurer » ; et même plus agréable à quarante ans qu’à vingt. Il est difficile qu’un jeune homme « ayant l’âme un peu bien située » ne soit pas choqué par certains côtés du grand comique, par sa préoccupation continuelle du cocuage et du clystère, aussi par l’implacable de sa raison et de son raisonnement qui vous fait regretter la folle fantaisie d’un Shakespeare. Allons plus loin, il serait regrettable qu’à vingt ans on fût épris de Poquelin ; ses plus fines mouches manquent de poésie et ses plus fringants jeunes-premiers manquent parfois d’autre chose. Mais quelques lustres plus tard, le point de vue a changé ; on préfère le réel, même celui des Éraste et des Angélique, au rêve, même celui des Lorenzo et des Jessica ; on trouve que le pittoresque des chapeaux à plumes et des pourpoints à la française vaut bien celui des maillots mi partis, et des toques vénitiennes ; on incline à l’indulgence pour certaines vulgarités, et l’on découvre de la profondeur où l’on n’avait d’abord vu que de la bouffonnerie ; surtout on est, à ce moment, guéri de la sotte manie des comparaisons, et l’on ne s’étonne plus de ne pas trouver d’Hamlet ou de Tempête dans l’œuvre moliériste, puisqu’il n’y a pas de Tartufe ou de Bourgeois gentilhomme dans le monde shakespearien. On est peut-être aussi appauvri de la noble ardeur scientifique qui vous a fait, étudiant en médecine, vous indigner des plaisanteries du Malade imaginaire ; la science est sacrée, sans doute, mais l’art de guérir change si souvent de dieu, et la fin du dernier traitement est toujours, hélas, tellement la même !

Donc revenu de bien des choses, les tempes dégarnies, mais le cœur resté jeune sous de successives vagues d’amertumes — rire en s’ébrouant, c’est toute la comédie de Molière — on lira, si possible, les 11 volumes de la « Collection des Grands écrivains » ou sinon les un, deux ou trois volumes des éditions ordinaires, depuis l’Étourdi jusqu’au Malade imaginaire, et ce ne sont pas les occasions de réfléchir ou d’admirer qui feront défaut. Les problèmes les plus irritants de Shakespeare ont leur pendant dans Molière. Encore voit-on assez nettement pourquoi Hamlet agit ou n’agit pas, il suffit, au lieu de lire les niaiseries des critiques, d’écouter ce que dit l’Ombre ; mais Don Juan ? mais Tartufe ? En comparaison du ritualisme éclatant de Shakespeare, la religion intime de Molière est étonnamment obscure. Que veut dire son : « Je te le donne pour l’amour de l’humanité », de Don Juan au Mendiant, formule banale ou profonde ? Et ses idées sur les femmes ? « des clartés sur tout », est-ce suffisant ? Et ses tirades sur les Précieuses ? Même ceux qui s’arrêtent à la forme auront force sujets d’études avec lui ; son vers est cloué de chevilles qui, à force d’ampleur, un hémistiche en général, passent inaperçues, et sa prose est parfois, comme dans le Sicilien, en vers blancs. On a dit que son style était cossu ; cela veut-il dire riche ? Gautier déclarait qu’une des plus belles phrases de la langue était de lui : « Ce sont des Égyptiens vêtus en Mores qui font des danses mêlées de chansons. »

Sur les questions de philologie on consultera les Lexiques comparés de la langue de Molière, de Génin et de Livet. Et sur les questions de doctrine, les livres cités dans le Manuel Brunetière, notamment celui de Veuillot, Molière et Bourdaloue, qui garde tout son piquant. Quant à savoir si Molière a passé trois fois ou quatre fois à Pézenas, et si la maison où il est mort est aujourd’hui remplacée par le numéro tant ou le numéro tant de la rue Richelieu, ce sont là angoissants problèmes qu’il faut laisser au Moliériste.

Au lieu donc d’explorer cet océan d’énigmes anecdotiques, on fera bien de lire quelques autres comédies de notre théâtre classique. Dans la collection des « Chefs-d’œuvre comiques » de Didot (8 volumes), ou dans les Bibliothèques Charpentier et Garnier, on trouvera la plupart des pièces que je vais indiquer : de Scarron, Jodelet, Dom Japhet d’Arménie, l’Écolier de Salamanque ; de Boursault, le Mercure galant ; de Brueys, le Grondeur ; de Regnard, les Folies amoureuses et le Légataire universel ; de Le Sage, Turcaret ; de Piron, la Métromanie ; de Gresset, le Méchant ; de Destouches, le Glorieux ; de Favart, les Trois Sultanes ; de Sedaine, le Philosophe sans le savoir ; de Beaumarchais, le Barbier de Séville, et le Mariage de Figaro ; de Picard, la Petite ville. Cela fait déjà seize comédies, et c’est sans doute suffisant. Il sera facile d’ailleurs d’accroître la série. La comédie de l’ancien régime continue à se laisser lire, alors que sa sœur tragique, « sacrée elle est, car personne n’y touche ». Même à la représentation on ne résiste pas à Rhadamiste, tandis qu’on prend un certain plaisir à la Partie de chasse de Henri IV. Encore si Collé a vieilli, Beaumarchais et Marivaux restent-ils d’une jeunesse étonnante. Je renvoie celui-ci à plus tard ; pour celui-là, après avoir vu son théâtre, et pourquoi ne pas aller jusqu’à la Mère coupable ? (Oh ! ce Figaro devenu chattemite !) on lira ses très amusants Mémoires qu’on pourra éclairer à l’aide de l’étude d’André Hallays (Hachette). Figaro à part, la figure de Beaumarchais — ce type de l’homme point mauvais au fond mais intrigant jusqu’à la moelle — est bien à regarder.

Corneille est le poète de l’héroïsme, et en vérité il en faudrait bien un peu pour lire son œuvre entière du premier vers au dernier. A essayer de le faire, qu’on ne suive pas l’ordre chronologique ; on courrait risque d’épuiser tout son courage avant même d’arriver au Cid, et il n’en resterait plus pour lire Pompée ou Don Sanche d’Aragon qui cependant valent mieux que Clitandre ou la Galerie du Palais. Qu’on commence donc par relire les quatre tragédies que comportait le vieux programme de rhétorique, et puis les autres chefs-d’œuvre : Pompée, Don Sanche, Rodogune, Héraclius, Nicomède, Pertharite. Même dans les pièces du déclin, il y a de fières paroles. Toutes, d’ailleurs, sont à étudier et à admirer au point de vue dramatique. Le génie de Corneille, incomplet à d’autres points de vue, était d’une habileté, d’une variété et d’une fécondité scénique extraordinaires ; Sardou et Scribe sont loin de compte ici, et aucun imbroglio de nos vaudevillistes ne vaut Mélite. Le mérite pour être de second ordre n’en est pas moins réel. Une autre qualité, de rang supérieur, est l’habileté de la versification ; personne, pas même Hugo, n’a « fait » le vers mieux que lui. Presque toujours, il rime en substantif ou en verbe. A peu près jamais de participe présent ou d’adjectif comme chez Racine, d’adverbe en ment ou de mot en ion comme chez Molière. Boileau et La Fontaine, eux aussi, à côté de lui vacillent ; La Fontaine doit sa grâce à la liberté de sa mesure ; quand il essaie d’endosser l’armure aux douze pièces, il fléchit ; et quant à Boileau, il tient bien le coup mais sans l’aisance merveilleuse du vieux Corneille. Qui sait même si ce don de facture ne fut pas un malheur pour tout notre théâtre classique ? Car à voir l’Ancêtre manier avec une telle souplesse l’alexandrin, chacun se crut engagé d’honneur à en faire autant, et tragédies et comédies s’acheminèrent obstinément dans l’ornière des douze pieds à alternance implacable, deux féminines, deux masculines. Peut-être que sans cette fâcheuse habileté, l’usage du vers libre d’Amphytrion ou de l’alexandrin croisé de Tancrède eût été beaucoup plus fréquent, et que quelques tragédies de second plan auraient été sauvées.