Notes du transcripteur:

L’orthographe en usage à l’époque de la rédaction de l’ouvrage a été conservée.

Les fautes de typographie évidentes (par exemple: lettre ou mot manquant, absence de ponctuation, etc.) dans l’ouvrage original ont été corrigées.

Lorsque des disparités typographiques ont été observées (par exemple: Etienne et Étienne), c’est l’orthographe majoritaire qui a été retenue.

Les [notes] figurant au bas de page dans l’ouvrage original ont été regroupées à la fin du texte principal, avant la [TABLE DES ILLUSTRATIONS].

Les numéros de page indiqués dans la [TABLE DES ILLUSTRATIONS] sont ceux de l’ouvrage original. Dans le présent document, pour des raisons de mise en page, les illustrations peuvent apparaitre sur des pages voisines.

LES VILLES D’ART CÉLÈBRES


Caen et Bayeux

MÊME COLLECTION


Avignon et le Comtat Venaissin, par André HALLAYS, 127 gravures. Nîmes. Arles, Orange, par Roger PEYRE, 85 gravures.
Bâle, Berne et Genève, par Antoine SAINTE-MARIE PERRIN, 115 gravures. Nuremberg, par P.-J. RÉE, 106 gravures.
Blois, Chambord et les Châteaux du Blésois, par Fernand BOURNON, 101 gravures. Oxford et Cambridge, par Joseph AYNARD, 92 gravures.
Bologne, par Pierre DE BOUCHAUD, 124 gravures. Padoue et Vérone, par Roger PEYRE, 128 gravures.
Bordeaux, par Ch. SAUNIER, 105 gravures. Palerme et Syracuse, par Charles DIEHL, 129 gravures.
Bruges et Ypres, par Henri HYMANS, 116 gravures. Paris, par Georges RIAT, 151 gravures.
Caen et Bayeux, par Henri PRENTOUT, 108 gravures. Poitiers et Angoulème, par H. LABBÉ DE LA MAUVINIÈRE, 113 gravures.
Cologne, par Louis RÉAU, 127 gravures. Pompéi (Histoire — Vie privée), par Henry THÉDENAT, de l’Institut, 123 gravures.
Constantinople, par H. BARTH, 103 gravures. Pompéi (Vie publique), par Henry THÉDENAT, de l’Institut, 77 gravures.
Cordoue et Grenade, par Ch.-H. SARTH, 97 gravures. Prague, par Louis LÉGER, de l’Institut, 111 gravures.
Dijon et Beaune, par A. KLEINCLAUSZ, 119 gravures. Ravenne, par Charles DIEHL, 134 gravures.
Florence, par Émile GEBHART, de l’Académie Française, 176 gravures. Rome (L’Antiquité), par Émile BERTAUX, 136 gravures.
Fontainebleau, par Louis DIMIER, 109 gravures. Rome (Des catacombes à Jules II), par Émile BERTAUX, 117 gravures.
Gand et Tournai, par Henri HYMANS, 120 gravures. Rome (De Jules II à nos jours), par Émile BERTAUX, 100 gravures.
Gênes, par Jean DE FOVILLE, 130 gravures. Rouen, par Camille ENLART, 108 gravures.
Grenoble et Vienne, par Marcel REYMOND, 118 gravures. Séville, par Ch.-Eug. SCHMIDT, 111 gravures.
Le Caire, par Gaston MIGEON, 133 gravures. Strasbourg, par Henri WELSCHINGER, 117 gravures.
Milan, par PIERRE-GAUTHIEZ, 109 gravures. Tours et les Châteaux de Touraine, par Paul VITRY, 107 gravures.
Moscou, par Louis LÉGER, de l’Institut, 86 gravures. Tours et les Châteaux de Touraine, par Paul VITRY, 107 gravures.
Munich, par Jean CHANTAVOINE, 134 gravures. Tunis et Kairouan, par Henri SALADIN, 110 gravures.
Nancy, par André HALLAYS, 118 gravures. Versailles, par André PÉRATÉ, 110 gravures.

EN PRÉPARATiON

Thèbes aux cent portes, Louxor. Karnak. Ramesseum. Medinet-Habou, par George FOUCART. Carthage. Timgad, Tébessa et les villes antiques de l’Afrique du Nord, par René CAGNAT, de l’Institut.
Athènes, par Gustave FOUGÈRES.

Les Villes d’Art célèbres


Caen et Bayeux

PAR

HENRI PRENTOUT

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE L’UNIVERSITÉ DE CAEN

Ouvrage orné de 108 Gravures


PARIS

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR

6, RUE DE TOURNON, 6

1909

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

A MON PÈRE

H. P.

[p. 1]

Photo Neurdein.

Caen. — L’abbaye aux Dames et le Port.

PRÉFACE


Que le lecteur ne s’attende point à trouver ici une histoire de Caen, une histoire de Bayeux: la première demanderait plusieurs livres, pleins d’érudition, de science, de recherches, comme ceux que M. Pfister vient de consacrer à Nancy, ou à tout le moins un gros volume comme celui que M. Jullian a écrit jadis à la gloire de Bordeaux; la seconde formerait la matière d’un bel ouvrage qui devrait tenter quelque historien archéologue. On a voulu seulement esquisser le développement des deux villes, en faisant apparaître les monuments les uns après les autres, dans leur ordre chronologique, dans leur cadre historique; on a tenté ce que M. Fierens-Gevaert a joliment appelé la psychologie d’une ville. Si bien d’autres ont décrit Caen, ses églises et ses maisons, le plan suivi ici est nouveau. J’ai utilisé tous mes devanciers depuis les archéologues anglais du XVIIIe siècle jusqu’au Caen illustré de M. de Beaurepaire et aux Notices de la Normandie monumentale et aussi, avec une discrétion qui m’était imposée par les dimensions et le genre de l’ouvrage, l’abondante documentation d’archives réunie en vue du cours public que j’ai professé pendant trois ans sur l’histoire de Caen sans épuiser le sujet. Je [p. 2] me suis surtout efforcé de donner aux œuvres des dates précises, de satisfaire ainsi au vœu jadis émis par un maître en ces matières, M. de Lasteyrie.

Dans les chapitres consacrés à Bayeux et surtout à sa cathédrale, c’est à cela que je me suis attaché: j’ai noté l’emplacement des tombeaux des évêques. et tiré quelques renseignements d’extraits manuscrits des délibérations du Chapitre de l’église de Bayeux.

M. l’abbé Le Mâle avait bien voulu me les communiquer en vue d’un autre travail; qu’il trouve ici l’expression de ma vive gratitude, ainsi que M. Magron qui a mis à ma disposition les trésors de sa belle collection de photographies et que M. R. N. Sauvage qui m’a procuré deux reproductions de morceaux de sculpture des Thermes de Bayeux.

J’adresse aussi tous mes sincères remerciements à M. André Michel à M. Vitry, à tous ceux qui ont bien voulu m’encourager à écrire ce modeste livre où j’ai mis, à défaut de talent, toute l’affection que j’éprouve pour les deux cités, toute l’admiration que m’inspirent leurs chefs-d’œuvre artistiques, et un peu des connaissances que j’ai acquises en racontant l’histoire de Caen au public, celle de Guillaume le Conquérant, partant celle de la tapisserie, à mes étudiants.

Caen, le 31 décembre 1908.

Photo Neurdein.

Caen. — Palais de Guillaume. Vue ancienne.

[p. 3]

Photo Neurdein.

Vue générale prise du calvaire Saint-Pierre.

CAEN


CHAPITRE PREMIER
COUP D’ŒIL GÉNÉRAL

Caen, ses aspects. — Caen dans la littérature — Caen et l’Angleterre — Caen et les études archéologiques.

Rouen est une capitale. La splendeur de son site, dans le cirque dominé par les collines, par Sainte-Catherine et le mont Gargan, la largeur de son fleuve, la hauteur de ses monuments, la hardiesse de la flèche de sa cathédrale qui jaillit au-dessus des tours innombrables de ses églises, tout donne une impression de grandeur. Les écrivains modernes de la Normandie ont décrit ses aspects: un Flaubert, un Guy de Maupassant lui ont consacré quelques-unes de leurs plus belles pages et Victor Hugo l’a magnifiée dans des vers qui seuls ont rendu toute sa beauté.

Caen s’annonce plus modestement. Ce n’est point la ville aux sept collines; elle n’a point le large fleuve ni les ponts orgueilleux; aujourd’hui, l’entrée en ville par la gare est presque pénible de vulgarité. Mais au moyen âge, les nombreux marins qui la visitaient, frappés par la [p. 4] quantité de clochers qu’ils apercevaient aux détours de l’Orne sinueuse, l’appelaient la « ville aux églises ».

Si l’on vient du Nord, de ce monotone plateau qu’est la plaine de Caen, qu’on arrive par l’abbaye d’Ardennes, Saint-Contest. le hameau de la Folie ou mieux le calvaire de Saint-Pierre, on découvre dans un fond « la ville aux églises ». Aux deux extrémités, semblent la garder comme deux solides forteresses, plus imposantes que le château lui-même, l’abbaye aux Dames et ses deux tours massives, l’abbaye aux Hommes avec ses gigantesques flèches, jadis sentinelles vigilantes, guerriers colosses. Entre ces deux masses apparaissent de nombreuses flèches. Ce sont, de droite à gauche, Saint-Nicolas le roman, Saint-Etienne le Vieux, Saint-Sauveur, anciennement Notre-Dame-de-Froide-Rue, dont la tour gothique encadrée de ses clochetons, de ses fillettes, annonce ou rappelle la flèche plus élancée, plus svelte. plus audacieuse de Saint-Pierre; plus loin, Saint-Jean avec sa tour de la Renaissance inachevée et sa tour penchée comme la tour de Pise; plus près, le Sépulcre couvert de lierre, le clocher du vieux Saint-Gilles et au delà de l’Orne, la tour romane de Saint-Michel de Vaucelles, faubourg de Caen. Si le coup d’œil n’a point le caractère grandiose des sites rouennais, il a un très grand charme. On peut encore contempler la ville des rives mêmes de l’Orne, du grand cours, de la vaste prairie si populaire dans l’histoire de Caen. Il y a là, sous ces grands arbres, ces belles avenues séculaires, un très joli site, d’où on aperçoit de nouveau dans un cadre verdoyant tout l’alignement des clochers caennais.

Enfin il est des vues partielles de la ville qui ont leur charme: du boulevard Leroy au faubourg de Vaucelles, c’est la Trinité dominant ce qu’on appelait jadis le Bourg-l’Abbesse et l’île Saint-Jean; des quais de l’Orne, près de la caserne. Saint-Michel de Vaucelles dominant les jardins étendus sur la rive gauche de l’Orne. Arrive-t-on par le canal? C’est encore le Bourg-l’Abbesse avec la Trinité. Saint-Gilles, le Sépulcre, puis en remontant le boulevard qui recouvre l’ancien lit de la Petite-Orne, la tour Le Roy, l’abside de Saint-Pierre. Et que dirions-nous, si nous pouvions voir au delà, comme jadis, l’ancien Hôtel de Ville avec ses quatre tourelles, les petits Murs, que des gravures, des estampes, des tableaux seuls nous représentent aujourd’hui! En ce quartier, Caen devait alors avoir l’aspect d’une Venise du Nord, de quelque ville hollandaise. Pour l’artiste ou simplement l’homme de goût, à tout détour de rue, en toute saison, que de coins pittoresques, que de sensations délicates! Point n’est toujours besoin d’avoir recours au peintre, au graveur, pour ressusciter [p. 5] le passé. Telle entrée de Caen par la rue Porte-au-Berger, la rue Montoir-Poissonnerie est encore bien visible avec son aspect d’autrefois.

Nous admirions tout à l’heure les silhouettes des clochers et des tours se découpant sur le ciel bleu; mais vienne l’hiver, la neige, rare d’ailleurs, nous éprouverons une impression saisissante à voir se perdre dans les flocons les tours de Saint-Etienne, tandis que sous sa dentelle frissonne la délicate abside de Saint-Pierre.

Photo Neurdein.

Vue générale prise du château.

Caen n’a point l’incomparable majesté de Rouen, mais elle est capable de satisfaire les plus difficiles, de donner des sensations d’art et aussi d’offrir à qui sait la lire, une leçon résumée de l’art français et normand plus complète même que celle c[ue présenterait Rouen. L’histoire de Caen s’ouvre avec un magnifique chapitre d’art roman, chapitre essentiel, capital, de l’histoire du roman en Normandie. Le gothique n’y figure pas, comme à Rouen, par des monuments de premier ordre, tels la cathédrale ou Saint-Ouen. Rouen est la ville du gothique, mais ici l’art ogival a terminé l’abbaye aux Hommes, commencé Saint-Pierre, presque achevé Saint-Jean. Enfin à une époque de prospérité, l’art de la Renaissance y a brillé d’un très vif éclat et a produit ces chefs-d’œuvre: l’abside de Saint-Pierre, l’hôtel d’Ecoville, l’hôtel de la Monnaie. Il n’est point [p. 6] jusqu’au style jésuite qui n’y soit représenté par la chapelle des Pères, devenue Notre-Dame, et l’art français du XVIIe et du XVIIIe siècle a ajouté aux belles maisons de bois gothiques du XVe siècle, aux grandes œuvres artistiques du XVIe siècle les beaux hôtels un peu froids construits pour les intendants et l’aristocratie normande contemporaine de Louis XIV et de Louis XV.

Caen a été un grand port et une ville industrielle d’une réelle importance, le centre économique de la Basse-Normandie, son centre artistique par ses carrières, carrières d’Allemagne, carrières de Calix, de Saint-Julien, par ses ateliers; l’Angleterre lui emprunta en tout temps ses matériaux, et à certaines époques, ses architectes, son style et aussi peut-être les lui prêta.

Ville de sapience, par ses écoles monastiques d’abord, par son Université, puis par son Académie, l’Athènes normande a été louée en latin. Au XIIe siècle, le poète Raoul Tortaire a décrit l’animation d’un jour de marché en termes qui conviendraient encore pour dépeindre son aspect le vendredi ou lors de quelque jour de foire, et déjà il a été frappé par l’aspect monumental des bonnets normands, aujourd’hui hélas disparus! Lors de la prise de Caen par les Français en 1204, Rigord l’appelle la ville très opulente et Guillaume Le Breton, dans sa Philippide, nous la présente avec tant d’églises, de maisons et d’habitants qu’elle se croit à peine inférieure à Paris. Et au XVIIe siècle, le poète universitaire Antoine Halley dit qu’elle est le cœur de la Neustrie, si Rouen en est la tête.

C’est en classique que Mme de Sévigné en a gravé l’image au XVIIe siècle, non longuement et avec pittoresque comme un romantique, non avec la précision de détails d’un écrivain naturaliste, mais en termes synthétiques, comme il convenait au grand siècle: « Caen, la plus jolie ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises, des prairies, des promenades ». C’est bien là ce qu’elle voyait en se promenant sous les beaux arbres des cours, avec les savants de l’Académie dont la conversation lui faisait ajouter ce trait: « enfin, la source de tous nos plus beaux esprits ».

Après avoir noté l’impression qu’elle a produite sur tous ceux qui l’ont visitée, constatons le culte que lui vouèrent ceux de ses enfants qui se donnèrent aux lettres. Nul n’égalera l’enthousiasme du bon De Bras. Pour lui, et il a vu beaucoup de villes, « c’est l’une des plus belles, spacieuse, plaisante et délectable que l’on puisse regarder, soit en situation, structure de murailles, de temples, tours, pyramides, bâtiments, hauts pavillons et édifices, accompagnée et embrassée, tant d’amont que [p. 7] d’aval, de deux amples et plaisantes prairies ». Laissons Moisant de Brieux qui lui donne des louanges banales, Segrais qui dans son enthousiasme célèbre son air toujours pur, et arrivons au grand romantique normand Barbey d’Aurevilly. Il avait été étudiant à la Faculté de droit. Peut-être alors, passa-t-il au milieu des rues pittoresques, traversa-t-il les monuments sans les bien comprendre; il n’était pas plus archéologue que les classiques. Au cours de ses promenades avec Trébutien, c’est par l’œil de son ami qu’il appréciait la grandeur de la Trinité et qu’il admirait le beau coucher de soleil qui « éclairait et fouillait » dans tous ses détails les sculptures de l’abside de Saint-Pierre. Revenu pour quelques semaines dans la ville de sa jeunesse, il fut profondément remué par le pittoresque de certains quartiers: la vieille Orne, le pont Saint-Jacques et surtout l’incomparable charme du site qu’offre la prairie encadrée par les cours, et, à divers passages de son Memorandum, il a rendu ses impressions en termes saisissants.

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Photo Neurdein.

Vue générale prise de l’abbaye aux Dames.

Caen a toujours séduit les étrangers: les Anglais y accomplissent un pèlerinage national. La ville de Guillaume le Conquérant est le berceau de leur histoire; ils viennent visiter le tombeau de leur premier roi, du « rassembleur » de la terre anglaise, celui dont la forte main de Normand a pétri l’Angleterre de la poussière des royaumes anglo-saxons. De Caen, ils rayonnent vers Falaise, le lieu de sa naissance, vers Bayeux, où ils vont contempler le poème héroïque, l’épopée nationale retracée par des ouvriers saxons sur la broderie populaire sous le nom de Tapisserie de la reine Mathilde.

Au XVIIIe siècle, ce sont les Anglais qui commencent à remettre en honneur nos vieux monuments, c’est Ducarel qui conserve certains d’entre eux par ses dessins. Au XIXe siècle, lorsqu’après les guerres de l’Empire, les touristes Anglais se précipitent en foule sur le continent, ils fondent à Caen une véritable colonie. L’héroïne du célèbre roman de Thackeray Vanity Fair traverse cette société, Brummell, le dandy, le roi de la mode, l’ami de Barbey d’Aurevilly termine ses jours à Caen. Comme dans leurs propres villes, les Anglais ont là leur promenade, le cours aux Anglais. Au XIXe siècle encore, ce sont les Cotman, les Turner, les Dibdin qui ont les premiers décrit ces monuments dans des ouvrages, imparfaits sans doute, mais qui marquent une date dans l’histoire de l’archéologie française. C’est à Caen même, en partie grâce à ce mouvement venu d’Angleterre, que cette renaissance des études archéologiques a pris corps avec M. de Caumont, la société des Antiquaires et celle d’archéologie. Caen est donc un centre artistique à tous égards.


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Photo Neurdein.

Le Château. — La Porte-de-Secours.

CHAPITRE II
L’ART ROMAN ET LES DÉBUTS DU GOTHIQUE

Les origines. — La ville de Guillaume. — Les murs et le château. — L’abbaye aux Dames: la Trinité et l’Hôtel-Dieu. — L’abbaye aux Hommes: Saint-Etienne et le Lycée. — Saint-Gilles. — Saint-Nicolas. — Saint-Michel de Vaucelles.

Dans la vallée inférieure de l’Orne, au point où se fait sentir la marée, au centre d’une région naturelle, la Basse-Normandie, au point de rencontre de régions diverses par les productions agricoles, Bessin, Plaine de Caen, Bocage et Cinglais, une ville devait naître, port et marché. Les escarpements du calcaire de Caen qui dominent les tourbes où se rencontrent l’Odon et l’Orne se prêtaient à l’établissement de l’homme: peut-être leurs cavernes lui fournirent-elles un premier abri avant qu’il tirât les éléments de sa demeure des carrières qui ont fait la fortune de la ville. Aux époques préhistoriques, tout autour de l’endroit où Caen devait s’élever, on retrouve des traces de l’habitat humain qui correspondent aux diverses phases de la croissance de l’humanité.

[p. 10] La ville gallo-romaine de la région fut Vieux, la cité des Viducasses. S’il faut rejeter impitoyablement, au nom de la critique, toutes les prétendues mentions de Caen dans l’histoire avant le premier quart du XIe siècle, en pleine époque normande, ce n’est pas à dire que Caen n’existât pas auparavant. On lui attribue même, aujourd’hui, une antiquité très reculée, puisqu’on admet l’étymologie celtique proposée par M. Joret, qui fait dériver Caen de Catumagos, par les étapes Catomus, Cadomus, analogues à celles par lesquelles Rouen dérive de Rotomagos; mais nous ne trouvons pied sur le terrain solide de l’histoire qu’au début du XIe siècle. Dans quatre chartes des ducs Richard II et Richard III, entre 1020 et 1027, Caen apparaît comme une ville de quelque étendue, avec des églises, des moulins, une foire, un port, des vignobles, des prés. C’est, sans doute, une agglomération de hameaux juxtaposés: à l’est, Calix, encore aujourd’hui faubourg de Caen; au centre, Darnétal, quartier de Saint-Pierre et Gémare, avec leurs moulins; enfin, à l’ouest de la ville, Villers.

Photo Neurdein.

Les Petits Murs, tableau de M. Tesnière au musée de Caen.

Il ne reste aucune trace à l’heure actuelle des édifices de ce temps. Les plus anciens monuments qui aient subsisté ont été élevés à l’époque de Guillaume, au moment où se créait et où fleurissait l’art roman. C’est ce duc qui de l’agglomération rurale a dégagé la ville; par des [p. 11] murailles tracées autour du grand Bourg il le sépara des quartiers où allaient se fonder l’Abbaye aux Hommes et l’Abbaye aux Dames. De ces murailles, il ne reste rien aujourd’hui; la partie que l’on montre sous le nom de murs de Guillaume, près de Saint-Etienne le Vieux, a été reconstruite après la prise de Caen par Edouard III, en 1346; alors les guerres ont forcé à modifier le tracé de cette enceinte, on l’a rapprochée de la ville en même temps qu’on la renforçait. Ces murailles, le XVIIIe siècle en a commencé la démolition, et sur leurs fossés, il a créé des boulevards; on en peut relever quelques fragments le long des avenues Saint-Julien, Saint-Manvieu. Il y a cinquante ans, les petits murs existaient encore le long de la petite Orne couverte aujourd’hui par le boulevard Saint-Pierre. Le pinceau de M. Tesnière nous en a conservé le souvenir dans une toile du musée de Caen. La tour Le Roy, récemment restaurée, qui se dresse aujourd’hui sur le même boulevard rappelle seule cette deuxième enceinte du grand bourg.

Photo Neurdein.

La tour Le Roy et le clocher de Saint-Pierre.

Guillaume, pour défendre la ville, éleva sur la falaise qui la domine le château que devait achever son fils Henri Ier. Le château actuel qui renferme les casernes n’est plus guère connu du public que par la Porte-de-Secours ou Porte-aux-Champs qui a conservé ses mâchicoulis, mais dont les quatre tours formant avant-corps ont été rasées. Avec son [p. 12] enceinte flanquée de tours pittoresques qui dominent la rue de Geôle, le quartier Saint-Pierre, le Vaugueux et la campagne, il donne l’impression de ce qu’étaient ces immenses places de guerre de l’époque normande. Il étonne encore aujourd’hui par ses dimensions considérables, et on comprend que le vieil annaliste caennais De Bras ait pu affirmer qu’il y a « plusieurs villes en France qui sont moindres que ce château comme Corbeil et Montferrand ». Cette immense cour, où selon le même témoignage, cinq mille hommes pouvaient manœuvrer à l’aise, contenait tout un quartier de la ville: nombre de maisons, une église paroissiale, des chapelles, des bâtiments qui eurent une haute importance historique. L’église Saint-Georges a conservé de l’époque romane un mur couronné de modillons bizarres, comme on en voit dans beaucoup d’églises rurales de la plaine de Caen, à Saint-Contest, par exemple, à Thury-Harcourt. Sa porte appartient au gothique flamboyant. A l’intérieur, on saisit le passage du gothique à l’art de la Renaissance et on remarque certaines dispositions propres aux charpentiers anglais; elle a été achevée au commencement du XVIe siècle sous les Silly, baillis de Caen et gouverneurs du château dont les armes se voient à une clef de voûte.

Photo Neurdein.

Le château. — Vue d’ensemble.

Dans la même cour, près de l’enceinte, un autre bâtiment plus modeste encore passera inaperçu aux yeux de tout visiteur non prévenu. Cet édifice servait de lieu de réunion à l’Echiquier de Normandie, il date des premiers temps du roman, ainsi que le montrent son pignon plat et sa porte surmontée d’un arc en plein cintre à bâtons brisés.

[p. 13] Il faut bien convenir que le château a perdu une grande partie de son intérêt depuis qu’a été abattu pendant la Révolution le donjon colossal d’Henri Ier. Il se composait d’une tour carrée, comme on les élevait aux premiers temps de l’architecture féodale, « d’une admirable grosseur et hauteur, dit De Bras, circuye de fortes murailles, et aux coings quatre grosses et hautes tours rondes à plate-forme à plusieurs estages que l’on a nommées l’une le Cheval blanc, l’autre le Cheval noir, la tierce le Cheval rouge et la quarte le Cheval grix ». Les vieux plans de Caen, une gravure du XVIIIe siècle, nous donnent le « portrait » de ce donjon qui devait avoir grand air et compléter heureusement au point de vue pittoresque, les tours de la Trinité et celles de Saint-Etienne.

Photo Neurdein.

L’Echiquier.

C’était aussi une forteresse que l’abbaye aux Dames: elle en avait, elle en a encore le robuste aspect. On pénétrait dans les bâtiments abbatiaux par une porte fortifiée à mâchicoulis qui a disparu au XIXe siècle, laissant vide une immense place sans caractère. Les gravures de Jolimont, du Caen démoli de M. Lavalley nous en ont seules gardé l’image. La Trinité eut ses défenseurs, son capitaine: ce ne fut rien moins au XIVe siècle que Du Guesclin. Les hommes du faubourg étaient tenus d’y [p. 14] faire le guet. Longtemps l’abbesse conserva certains privilèges militaires; ne donnait-elle pas au XVIIIe siècle, à certain jour, le mot d’ordre au major du château.

Pourtant, la vieille abbaye, fièrement campée sur la colline, avait toute autre destination, dans la pensée de sa fondatrice, que d’être forteresse; c’est à des jeunes filles de la noblesse normande qu’elle devait servir de refuge et d’abri. On sait à quel événement il faut attribuer la création des deux abbayes: Guillaume et Mathilde les ont élevées dans un sentiment de pénitence pour se réconcilier avec l’Église et la cour de Rome qui avait interdit leur mariage. A l’abbaye aux Dames les travaux commencés peut-être vers 1059, étaient assez avancés en 1066 pour que l’on pût procéder à la consécration, quelques semaines avant le départ de Guillaume et la conquête de l’Angleterre. Quand Mathilde mourut en 1083, elle fut inhumée dans le chœur: l’édifice était alors à peu près achevé au moins dans sa première forme.

Photo Neurdein.

Les remparts du château et le clocher de Saint-Pierre.

Quel en fut l’architecte? Aucun texte ne permet de le nommer avec certitude, mais n’est-il pas légitime de supposer que ce fut Gondulf, ce moine du Vexin que Lanfranc avait amené avec lui de l’abbaye du Bec; devenu plus tard évêque de Rochester, il a reconstruit la cathédrale de cette ville, élevé le plus ancien donjon que possède l’Angleterre, celui de [p. 15] West-Malling, contribué peut-être aux travaux de la Tour de Londres. N’aura-t-il pas été le conducteur de l’œuvre de la Trinité pendant son séjour à Caen? Hypothèse plausible, si on songe qu’il y fit entrer sa mère comme religieuse.

Le plan de l’église de la Trinité est bien simple: une façade flanquée de deux tours, une nef avec deux collatéraux, un transept nettement marqué avec deux absidioles, un chœur qui se termine par une abside en hémicycle surmontant une crypte. A première vue, l’édifice a, en outre, ce mérite, rare en tout pays, rare surtout à Caen, d’offrir une grande homogénéité: c’est une belle basilique romane. Qu’on y regarde de plus près, on se rendra compte que la nef a reçu des voûtes sexpartites qui ne lui étaient pas primitivement destinées, que le chœur est postérieur à l’abside, qu’au XIIIe siècle enfin, on a ajouté au croisillon sud du transept une chapelle gothique, que les absidioles du pavillon nord ont été refaites à l’époque moderne.

Photo Neurdein.

L’abbaye aux Dames. — Vue d’ensemble.

On entre aujourd’hui à la Trinité par un grand portail flanqué de deux portails latéraux qui s’ouvrent sous les tours. Primitivement, on y avait accès par un porche latéral sous le clocher sud dont on peut encore du dehors reconnaître la disposition. Par deux grands arcs en plein cintre [p. 16] décorés extérieurement d’ornements géométriques. les clochers communiquent avec la travée d’avant-nef. Deux faits semblent bien montrer les remaniements qu’a subis de bonne heure l’édifice: les murs des collatéraux ne sont pas parallèles à la direction des piliers, les ouvertures ménagées dans les collatéraux ne correspondent pas avec le tracé des arcs de la nef. Les collatéraux ont encore leurs voûtes d’arêtes qui accentuent l’air antique de l’édifice. Le transept a un caractère sévère que ne parvient pas à égayer la jolie chapelle du XIIIe siècle du croisillon nord.

Photo Neurdein.

Façade de la Trinité.

Le chœur a été élevé postérieurement à la crypte, il repose sur les solides assises qu’elle lui fournit. Séparé en deux travées, il est éclairé par des fenêtres en plein cintre, larges et hautes.

L’abside est rarement visitée, et c’est dommage; c’est la partie la plus remarquable de l’édifice, une des plus jolies choses, une des plus originales que possède Caen, tant par sa disposition générale que par sa décoration sculpturale. Divisée en cinq travées, elle présente d’abord une arcature, puis les fenêtres du rez-de-chaussée et un deuxième rang de fenêtres. A l’intérieur, deux étages de colonnes isolées correspondent avec les fenêtres, laissant entre les murs deux passages ou galeries formant ainsi un faux déambulatoire des plus singuliers. C’est dans cette partie de l’édifice que la sculpture romane a fait des merveilles; elle est en général assez peu développée dans l’art normand, mais à la [p. 17] Trinité, on en peut saisir, pour ainsi dire, révolution et les progrès. Dans les parties basses de la nef, les plus anciennes, nous avons un chapiteau à volutes séparées par une sorte de console; dans les parties hautes, apparaît quelquefois le chapiteau à godron si caractéristique de la Normandie, quelques entrelacs, des têtes d’animaux; dans l’abside et le chœur, de très riches chapiteaux sculptés représentent ici deux chimères ailées s’affrontant, là, des cigognes becquetant une grenouille. L’éléphant même a pénétré jusqu’ici, mais il a perdu sa [p. 18] trompe, preuve que le sculpteur n’avait jamais vu cet animal et copiait peut-être de mémoire quelque ivoire oriental. C’est l’Orient en effet qui a inspiré toute cette décoration si fantaisiste. Comment s’est fait cet apport? Il n’est pas aisé de le déterminer, mais le fait est certain. Oui ne sait aujourd’hui que les relations du Levant avec l’Occident sont bien antérieures aux croisades. Ne datent-elles pas de Charlemagne et d’Haroun-al-Raschid? On a quelquefois établi des rapprochements entre les sculptures romanes de Caen et de Bayeux et l’art indou, on a même dit chinois ou cambodgien. Des rapports entre des faits si lointains surprennent à première vue l’esprit qui ne voit pas les étapes intermédiaires; mais certaines étoffes des Perses Sassanides figurent constamment, et c’est tout naturel dans ce pays, les deux principes du bien et du mal et les symbolisent sous la forme de deux oiseaux affrontés à l’arbre de vie. Les Musulmans d’Asie et d’Afrique ont copié ces représentations sans les comprendre et ont supprimé l’arbre de vie, comme l’ont fait après eux les sculpteurs de la Trinité, et M. de Jolimont n’était pas si loin de la vérité lorsqu’il voyait dans les chapiteaux de l’abbaye aux Dames toute une figuration morale: ce sont bien des symboles dont le sens s’est perdu en route. Rappelons en passant que Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume, revenant de la première croisade, rapporta à sa sœur Cécile, alors abbesse, des objets du plus haut prix, tel l’étendard du fameux émir de Mossoul, Kerbogha. Ceci se passait vers 1100: or, c’est précisément l’époque que les archéologues assignent à la reconstruction du chœur et de l’abside.

Photo Neurdein.

La Trinité. — La nef et le chœur.

Ne quittons point le chœur sans parler du tombeau de Mathilde, fondatrice de l’abbaye. Ce tombeau a une histoire; il a été démoli par les protestants en 1562. L’abbesse Anne de Montmorency recueillit les restes de Mathilde et, au XVIIIe siècle une autre abbesse, Gabrielle de Froulay de Tessé, fit réédifier le monument qui fut de nouveau détruit en 1793 et enfin restauré en 1819. Une inscription placée à l’est relate cette restauration; treize vers latins que De Bras avait copiés se développent sur les quatre côtés du marbre.

La crypte est antérieure au chœur: seize piliers disposés sur quatre rangs supportent la maçonnerie: les chapiteaux ont des volutes et des consoles comme ceux de la nef, l’un d’eux présente trois figures grossièrement ébauchées sur chacune de ses faces de façon à donner en tout huit personnages, dont l’un a des ailes et porte la croix.

L’église, malheureusement coupée aujourd’hui en deux ou trois tronçons à l’intérieur, et dont la perspective ne peut plus être saisie que de [p. 19] l’abside a conservé au dehors une fière apparence; elle dresse au-dessus de la ville sa courte abside demi-circulaire, son transept à pans droits dont les colonnettes très simples encadrent les ouvertures et que surmonte une tour carrée, massive, qui ne mérite point cependant l’épithète bizarre et grotesque que lui décerne un conteur du XVIe siècle; sa nef romane peu élevée, ses bas côtés renforcés de contreforts et enfin les deux tours de son portail terminées par deux plates-formes. Furent-elles autrefois couronnées, elles aussi, de flèches telles que l’éminent architecte restaurateur de l’abbaye, Ruprich Robert les a restituées dans son grand ouvrage sur l’architecture normande?

Photo Neurdein.

Crypte de la Trinité.

Au portail, un bas-relief moderne de style roman dont le modèle supérieur à la copie se trouve au musée des Antiquaires, figure la Trinité.

Lors de sa fondation, les deux souverains donnèrent à l’abbaye de grands biens situés à Caen même, à Gémare, dans le faubourg de Calix et à Ouistreham et aussi dans le Cotentin; plus tard, elle reçut des domaines situés en Angleterre. Mais ils firent davantage: une de leurs filles, Cécile, devint religieuse de cette abbaye et elle succéda à la première abbesse, Mathilde, que l’on avait appelée du monastère de Préaux. L’exemple donné par les fondateurs fut suivi; d’autres seigneurs y envoyèrent leurs filles; ce fut de tout temps un très aristocratique [p. 20] couvent; les plus grands noms de France se relèvent dans la liste de ses abbesses; au moyen âge, une Mathilde d’Angleterre, fille d’Henri III, une Adèle, fille d’Edouard Ier; au XVIe siècle, deux des filles du connétable de Montmorency, une sœur du roi de Navarre; plus tard, une Belzunce. L’abbaye semble avoir été un véritable centre littéraire; on y faisait des vers latins: l’existence n’y fut jamais triste. Les bâtiments dominant la ville étaient dans un site riant; n’est-ce pas du labyrinthe situé dans le parc, que l’on a la plus belle vue sur Caen? Les religieuses, d’ailleurs, n’y étaient pas confinées. Ouistreham était une sorte de demeure de plaisance pour les abbesses; quelquefois aussi, au moyen âge, elles partaient de ce port pour aller visiter leurs possessions d’Angleterre. Le sévère archevêque Eudes Rigaud y trouvait au XIIIe siècle soixante-quinze religieuses et peu de discipline; l’esprit de la Réforme y pénétra au XVIe siècle, celui des philosophes au XVIIIe. Charlotte Corday, si peu chrétienne, y avait fait ses études. Tel fut ce célèbre monastère. Il inspire aujourd’hui des pensées plus graves; les bâtiments abbatiaux, reconstruits au XVIIIe siècle, sur le plan du P. de la Tremblaye, religieux de l’ordre de saint Benoit, sont devenus l’Hôtel-Dieu. Il y a encore un parc magnifique dont la voûte abritait cette année même le cortège et l’immense foule venus pour assister à l’inauguration du nouvel hôpital.

Photo Neurdein.

La Trinité. — Vue d’ensemble.

[p. 21] L’église de l’abbaye aux Hommes dédiée à Saint-Etienne présente un plan tout aussi simple que celui de l’abbaye aux Dames, mais elle n’a pas le même caractère d’homogénéité, d’ailleurs relative: ici comme là, l’art gothique a achevé ce qu’avait commencé l’art roman, mais il y est entré pour une part beaucoup plus considérable. La durée des travaux semble avoir été extrêmement longue, comme il arrive toujours pour des édifices de grande étendue: or, la basilique de Saint-Etienne est un des plus grands monuments religieux de France, dépassant en longueur et la cathédrale de Bayeux et celle de Paris. Nous n’avons pas de textes pouvant fournir des dates exactes ou nous n’en avons que bien peu; l’examen archéologique ne peut permettre que des approximations, surtout dans un édifice qui offre autant de problèmes et d’aussi difficiles que celui-là. C’est en 1063 et non en 1066 que Guillaume appela Lanfranc de l’abbaye du Bec à Caen, ce n’est donc qu’à partir de ce moment que les travaux ont pu commencer; en 1077, ils étaient assez avancés pour que le même Lanfranc devenu archevêque de Canterbury pût, en présence [p. 22] du roi, de la reine Mathilde, d’un grand concours d’évêques, procéder à la consécration de la basilique. En 1087, Guillaume était enterré dans le chœur; mais au XIIIe siècle toute cette partie de l’édifice fut refaite. Le chœur actuel a été attribué par un des historiens de Caen à Simon de Trévières qui fut abbé de 1316 à 1344, on le date généralement de la première moitié du XIIIe siècle; au XIVe appartient la grande chapelle qui s’ouvre sur le collatéral sud. Les tours du portail sont du XIIe siècle, les flèches du XIIIe. En 1562, l’église fut pillée par les protestants; en 1503, Montgomery, commandant à Caen pour Coligny, enleva tous les plombs qui la recouvraient et la laissa ainsi ouverte à tous vents; en 1566, une mesure maladroite ordonnée par le sénéchal de l’abbaye, Jean le Goullu, amena la chute de la tour du transept. L’église était à peu près ruinée, et tout culte y fut suspendu jusqu’aux premières années du XVIIe siècle. En 1601, la destruction du rond-point des chapelles avait été ordonnée; les démarches actives du prieur Jean de Baillache empêchèrent ce désastre. C’est à son talent qu’on doit la restauration de l’édifice qu’il mena avec une intelligence, rare alors, de l’art du passé.

Photo Neurdein.

L’abbaye aux Hommes. — L’abside de Saint-Etienne.

Quel a été le premier architecte? Nous ne savons. On a contesté le goût pour les constructions du premier abbé de l’abbaye aux Hommes, Lanfranc; mais c’est par suite d’un contre-sens sur les textes qui le concernent; il est certain que partout où il a passé, au Bec, à Caen, à Canterbury, son administration a été signalée par de grands travaux; ce qui ne veut pas dire cependant qu’il ait eu des talents d’architecte; peut-être eut-il recours ici aux connaissances de ce moine Gondulph qu’il avait amené du Bec et dont nous avons parlé à propos de la Trinité.

Faut-il expliquer par une imitation du plan lombard certaines particularités de cette église? : « Il n’est pas du tout certain que le plan de l’abbaye aux Hommes, ait été emprunté, comme le croyait Ruprich-Robert, aux églises lombardes de Saint-Ambroise de Milan ou à Saint-Michel de Pavie. » Ces édifices sont vraisemblablement postérieurs à la basilique de Caen [1]. Le nom de l’architecte du chœur nous a été conservé par une inscription gravée en lettres gothiques à l’extérieur du chevet, sur le mur de la chapelle de la Vierge. à l’extérieur du chevet, sur le mur de la chapelle de la Vierge.

GVILLELMVS | JACET : HIC | PETRARVM | SVMMVS | IN | ARTE

ISTE | NOVVM | PERFECIT | OPVS | DET | PRIEMIA | CHRISTVS : AMEN

[p. 23] L’édifice donne une impression grandiose que Trébutien a bien exprimée et rendue. « L’architecte, dédaignant l’ornement, n’a visé qu’à la grandeur, et il a fait une œuvre sublime dans sa nudité. On admire une heureuse disposition des lignes, une savante combinaison des vides et des masses; les proportions du vaisseau sont vastes, les voûtes ont de l’élévation. » L’œil et l’esprit ne sont nullement choqués par ce chœur gothique venant terminer et comme éclairer cette église romane. S’il y a contraste, il n’y a point heurt, d’abord parce que la nef elle-même n’est [p. 24] romane qu’en partie, ensuite parce que la décoration du chœur ne comporte pas toute l’exubérance des époques postérieures.

Photo Magron.

Saint-Etienne. — La nef et le chœur.

L’avant-travée est aujourd’hui garnie par de belles orgues: la nef avec ses huit travées est surtout remarquable par l’alternance des piliers, l’un faible, l’autre fort: ce dernier porte une colonne appliquée contre un pilastre plus large formant saillie de chaque côté. Les voûtes sexpartites qui recouvrent aujourd’hui la nef de la basilique avaient-elles été conçues dès le plan primitif? Il y a là matière à discussion pour les archéologues et à l’heure actuelle, le problème paraît insoluble.

La nef comporte trois étages; des arcades élevées s’ouvrent sur les tribunes. Au-dessus, il y a par demi-travée une grande baie cintrée, flanquée alternativement à droite ou à gauche d’une petite baie qui donne sur la galerie de circulation. Les collatéraux sont voûtés d’ogive et portent des tribunes d’où on peut étudier le problème de la construction des voûtes. Les croisillons du transept sont également couverts de deux croisées d’ogives: une tribune qui était nécessaire pour aborder le deuxième étage des absidioles s’ouvrant sur le transept dans l’ancien plan, joint aujourd’hui les tribunes du déambulatoire à celles des collatéraux et permet ainsi de faire le tour de la basilique; de saisissantes perspectives s’offrent ici au visiteur.

Le chœur de Saint-Etienne très vaste est éminemment propre à la majesté des offices du culte dans une grande abbaye ayant un nombreux personnel. Il présente une baie en tiers-point; au-dessus une baie en plein-cintre, s’ouvrant sur les tribunes, abrite deux fenêtres en lancette éclairées en arrière par une rosace.

Sur le déambulatoire donnent quinze chapelles qui ont conservé leurs anciens autels; l’une de ces chapelles, la première à droite, sert de sacristie; on y trouve trois tableaux anciens: le Denier de César, l’Education de la Vierge, le Martyre de saint Laurent et un portrait de Guillaume le Conquérant, copié en 1708 sur une peinture murale qui avait été faite lors de l’exhumation de Guillaume en 1522. La date de la peinture primitive explique que le roi soit représenté avec le costume d’Henri VIII.

Le chœur a un mobilier très artistique qui date de la fin du XVIe siècle et du XVIIIe et qui remplace les trésors pillés par les protestants: ce sont d’abord de fort jolies stalles, au nombre de cinquante-huit, dues à un menuisier caennais Lefebvre, elles représentent surtout des enfants dans les attitudes les plus variées. Au XVIIIe siècle, le fameux Coysevox fournit les anges adorateurs du maître-autel et Michel Fréville, [p. 25] fondé de pouvoirs de l’abbaye, acheta du maître orfèvre parisien Hervieu la garniture de ce maître-autel, la plaque, six chandeliers, le tabernacle et la croix; l’administration révolutionnaire considérant que c’étaient là des chefs-d’œuvre les employa fort ingénieusement pour le culte de l’Être suprême.

Le chœur de l’abbaye aux Hommes renferme les restes de Guillaume: malgré les protestations d’un bourgeois de Caen nommé Asselin, qui réclamait l’emplacement de la sépulture, il reposa en paix jusqu’en 1522; l’abbé eut alors la fantaisie de l’exhumer; en 1562, son tombeau fut profané et ses ossements dispersés. Dom Bailhache le fit réédifier en 1642, mais un siècle après, les religieux eux-mêmes, pour la commodité de leurs offices, reléguèrent le tombeau au pied de la première marche du chœur. La dalle de marbre qui recouvrait les ossements de Guillaume fut détruite en 1793 et restaurée en 1802, sous l’administration du général Dugua, préfet du Calvados. Les Martigny qui ont été au XVIe siècle évêques de Castres et abbés de Saint-Etienne avaient fait élever leurs tombeaux dans la basilique. Ces œuvres, qui étaient très [p. 26] probablement italiennes, ont été détruites par les protestants. Dans le transept la magnifique horloge qui date de 1735 occupe toute la tribune du croisillon nord, ses boiseries richement sculptées sont dues à Poche; la chaire est une œuvre du XVIIe siècle, les orgues du XVIIIe siècle dues à trois facteurs de Rouen nommés Lefebvre, sont supportées par deux figures colossales, copies des cariatides de Puget, qui ornent l’Hôtel de Ville de Toulon. Si l’église a de belles orgues récentes, inaugurées par Guilmant en 1885, ses tours renferment des cloches de fabrication moderne d’une grande puissance; les jours de fête, la voix ample et grave de Saint-Etienne se fait entendre, comme c’est justice, au-dessus des carillons de toutes les autres églises.

Photo Magron.

Saint-Etienne. — Les tribunes.

Photo Magron.

L’abbaye aux Hommes. — Le cloître. Cour d’honneur du Lycée.

[p. 27] Au dehors, les clochetons de l’abside forment une première couronne autour du chœur. La tour centrale du transept est maintenant décapitée; au XVIe siècle elle lançait sa flèche au-dessus de celles des deux tours qui encadrent le portail.

On a récemment satisfait au vœu depuis longtemps émis par les archéologues: une percée a permis de pénétrer jusqu’au palais de Guillaume et, d’autre part, dégagé le portail de Saint-Etienne qu’il est enfin possible de contempler avec le recul nécessaire. Ce portail est nu, ses trois portes sont simplement ornées de ces lacs géométriques caractéristiques du roman; d’étroites fenêtres en plein cintre rompent seules la monotonie de la façade.

Photo Neurdein.

L’École normale d’institutrices.

Les deux tours jumelles, qui dominent si bien le sévère édifice, sont romanes à la base, les flèches qui les surmontent, dissemblables par la disposition de leurs huit fillettes, se dressent audacieusement à une hauteur de 67 mètres et s’aperçoivent de toute la plaine de Caen. Avec l’abside de Saint-Pierre, mais dans un genre bien différent, elles constituent peut-être les deux chefs-d’œuvre artistiques de la ville.

Comme l’abbaye aux Dames, l’abbaye aux Hommes fut aussi une forteresse. Close de murailles sans doute dès les premiers temps de son histoire, elle s’entoura, après la prise de Caen en 1346, d’une véritable [p. 28] enceinte fortifiée avec des tours basses que représente fort bien le plan gravé par Etienne à la fin du XVIIe siècle. On en peut voir encore une partie vers l’Odon.

Le palais de Guillaume est devenu l’École normale; c’est un édifice gothique, bien postérieur à Guillaume par conséquent. La Salle des Gardes du duc, qui date du XIVe siècle, a servi de lieu de réunion à l’Echiquier de cette époque; elle est surtout célèbre par son carrelage.

Photo des Monuments historiques.

Saint-Nicolas. — Le porche.

Dès le XIe siècle, les abbayes elles-mêmes ont fondé pour les paroissiens qui venaient se grouper dans leurs bourgs, Bourg-l’Abbé autour de l’abbaye aux Hommes, Bourg-l’Abbesse autour de l’abbaye aux Dames, [p. 29] deux églises paroissiales. Celle du Bourg-l’Abbesse, Saint-Gilles, commencée en 1082, ne conserve à peu près rien aujourd’hui de l’édifice primitif; sa nef même date du XIIIe siècle. Saint-Nicolas au contraire a eu cette rare bonne fortune d’être terminée en quelques années et de nous être parvenue à peu près sous son ancien aspect. Saint-Nicolas est surtout remarquable par sa façade qui a été comparée à celle de Saint-Etienne et Saint-Nicolas de Bari par son joli porche roman, un des modèles du genre, par son chevet si singulièrement coiffé, ainsi que les absidioles qui donnaient sur le transept comme dans les primitives absidioles de la Trinité ou de l’abbaye aux Hommes, d’un bonnet conique qui est aujourd’hui beaucoup plus élevé que le toit primitif.

Photo Neurdein.

Saint-Michel-de-Vaucelles.

[p. 30] Enfin, de l’époque romane, date également l’église primitive de Saint-Michel de Vaucelles. On peut relever dans le chœur certaines traces de l’église ancienne, un beau clocher roman du XVIIe siècle à trois étages avec flèche de pierre est le plus ancien des clochers caennais.

Une petite chapelle dite église Sainte-Paix fut élevée probablement après 1061, époque à laquelle le duc Guillaume avait réuni tous les barons à Vaucelles pour leur faire jurer sur les reliques qu’il avait pu rassembler la Paix ou Trêve de Dieu. Ce petit édifice roman a été dévasté par les protestants en 1562; une partie de l’abside subsiste encore derrière l’usine à gaz. M. de Jolimont en avait fait faire une esquisse dans le goût romantique du temps. Enfin les planches de Ducarel nous montrent un autre bâtiment roman, aujourd’hui disparu, l’hôpital de Saint-Thomas l’Abattu, élevé sans doute à une époque postérieure.


[p. 31]

Photo Neurdein.

Plan de Belleforest.

CHAPITRE III
L’ART GOTHIQUE ET LA RENAISSANCE
LES MONUMENTS RELIGIEUX. — COUVENTS ET ÉGLISES

Caen du XIIe au XVIe siècle. — Les couvents. — Les paroisses des faubourgs. — Saint-Jean. — Saint-Etienne-Ie-Vieux. — Saint-Pierre. — Notre-Dame-de-Froide-Rue. — Saint-Sauveur-du-Marché.

La ville de Guillaume acheva de se constituer sous ses fils. Au cours des luttes entre Henri Ier, roi d’Angleterre et Robert Courteheuse, duc de Normandie, celui-ci réunit par le canal Robert, les deux bras de l’Orne: la grande Orne qui passe au pied des hauteurs de Vaucelles, la petite Orne qui vient baigner Saint-Pierre. Outre les faubourgs abbatiaux, le faubourg Saint-Julien, le faubourg de Vaucelles, Caen comprit alors deux grands quartiers: le grand bourg, et l’île Saint-Jean, entourés de leurs murailles, séparés l’un de l’autre par les prairies; l’île Saint-Jean reçut une enceinte fortifiée; mais la muraille et les deux tours que l’on voit encore aujourd’hui dans l’hôpital Saint-Louis et qui vont malheureusement disparaître, datent [p. 32] du XIVe siècle et ont été élevées après 1346, comme ce qui subsiste des murailles du Grand-Bourg.

La cité, après le triomphe des Plantagenets, devient presque une capitale. Située dans le voisinage de la mer, sur la route la plus directe pour aller de la Normandie en Anjou, en Poitou et en Gascogne, Caen est peut-être le véritable centre de l’empire angevin, Rouen occupant une position trop extérieure. Henri II et Jean sans Terre y résident à différentes reprises et y accomplissent des actes politiques importants; c’est l’un des sièges de l’Echiquier qui se tient au château dont le sénéchal de Normandie a la garde. De cette époque aussi date la prospérité commerciale due en partie au grand commerce des vins. En même temps apparaît la commune qui s’installe d’abord au Châtelet Saint-Pierre sur le pont qui jadis franchissait l’Orne, à l’endroit où est aujourd’hui la place Saint-Pierre.

En 1204, la ville subit le sort de la Normandie et passe sous la domination française. Les chroniqueurs nous apportent le témoignage de l’incontestable prospérité de Caen à l’époque de la conquête française. Au XIIIe siècle, les Caennais mènent une vie paisible, mais, comme plus tard, au XVIIIe siècle, dans une autre période de calme politique et de lutte contre l’hérésie, les établissements religieux se multiplient: collégiale du Saint Sépulcre en 1226, Cordeliers ou Frères Mineurs en 1234, Jacobins ou Dominicains en 1247, Carmes en 1278, Croisiers en 1275, Béguines dans la Franche-Rue, aujourd’hui rue des Croisiers. Les historiens de Caen en ont oublié; ils ont laissé de côté les Frères du Sac qui avaient leur établissement dans la rue Neuve-Saint-Jean et qui disparurent bien vite. Ces couvents s’installèrent dans les quartiers encore peu habités de Saint-Jean ou dans les terrains non enclos du nord de la ville, dans ce qui fut plus tard le quartier universitaire.

L’église du Saint-Sépulcre qui rappelait les constructions religieuses de Terre-Sainte fut détruite pendant les guerres de religion et remplacée depuis par un édifice sans caractère qui subsiste encore aujourd’hui. Le plan de Belleforest permet de se rendre compte de son ancien aspect.

Les Cordeliers s’étaient établis près des murailles, au nord de la rue qui porte leur nom. Leur église, endommagée pendant les guerres anglaises, pillée en 1562 par les protestants, fut réédifiée vers 1577 par Abel le Prestre, le fameux maître maçon caennais de la Renaissance. Malheureusement, lorsqu’après la Révolution, les Bénédictines se transportèrent dans cet édifice, la chapelle des Cordeliers fut complètement transformée et comme noyée dans une construction nouvelle.

[p. 33] Les Jacobins étaient établis près des murs de l’île-Saint-Jean. Une rue de ce quartier porte encore leur nom. Il ne reste plus que l’entrée, ornée d’une niche qui renfermait la statue d’un saint, probablement saint Dominique.

L’église des Carmes, située près des anciens murs de l’île Saint-Jean, avait été complètement remaniée au XVIIe siècle et reçut alors des peintures assez remarquables.

Sur les confins de l’île Saint-Jean et de Vaucelles, les Augustins s’établirent à l’Hôtel-Dieu qui se développa avec de nombreuses annexes: moulins, chapelles, cimetière. On l’a attribué à la piété et à l’humanité de saint Louis qui l’enrichit, mais les descriptions que De Bras nous a laissées de son bâtiment principal nous induisent à reporter sa construction première au temps de Henri II, créateur d’établissements semblable à Angers, et qui avait doté Caen de la Maladrerie. Il ne reste plus de l’ancien Hôtel-Dieu que l’archivolte du portail recueillie au musée des Antiquaires.

Photo Neurdein.

Saint-Julien. — Le portail.

Quant aux églises paroissiales, si anciennes soient-elles, sauf Saint-Sauveur du Marché et Saint-Michel de Vaucelles, elles n’ont point gardé trace de leurs anciennes formes romanes. A la fin du XIIIe siècle, en pleine période de prospérité, on commença les travaux qui firent de Saint-Pierre une église gothique. A la même époque, appartient également la tour de Notre-Dame de Froide-Rue, aujourd’hui Saint-Sauveur [p. 34] et aussi la base de la tour Saint-Jean. Mais tous ces travaux ont été interrompus par la guerre de Cent Ans. En 1346, la ville fut prise d’assaut par les troupes d’Edouard III malgré une belle résistance des habitants, pillée et ruinée. Cependant, ses édifices n’avaient pas beaucoup souffert; seul, le premier Châtelet Saint-Pierre avait été détruit par le feu, ainsi que quelques maisons de la rue Exmoisine (rue Saint-Jean); avant 1362, il était restauré. A l’abri de ses nouvelles murailles, la ville se remit au travail; en 1417, les Anglais durent en faire le siège. Cette fois, Saint-Etienne-le-Vieux et Saint-Jean furent presque complètement détruits par les effets de l’artillerie. Après l’entrée des Anglais et un nouveau pillage, commença l’exode d’une partie de la population française que les Lancastres s’efforcèrent en vain de remplacer par une immigration anglaise. Les descendants des Plantagenets se flattaient de garder la Normandie; ils voulaient faire de Caen la capitale de cette province; ils y installèrent les principaux rouages du gouvernement des pays conquis et la dotèrent d’une Université. Peut-être ici, comme en d’autres parties de la province, entreprirent-ils d’effacer les traces matérielles de leurs ravages et commencèrent-ils à rebâtir. Mais il ne leur fut pas donné de mener à bien l’œuvre réparatrice. Les Normands d’une part, Jeanne d’Arc, de l’autre, ne leur en laissèrent point le temps. L’Anglais chassé, on vit s’ouvrir pour Caen, comme pour la Normandie tout entière, une période de relèvement. Louis XI, qui sut gré aux Caennais de n’avoir pas écouté ses adversaires, encouragea le commerce de Caen. Certes, ce fut une belle époque que cette fin du XVe siècle: les Français, libérés de leurs angoisses, fiers d’avoir recouvré tout entier le sol de la patrie, se mirent, d’un commun effort, à tirer la France de ses ruines.

Ce siècle des constructions s’étend depuis la fin des guerres civiles du temps de Louis XI jusqu’au commencement des guerres de religion, de 1468 à 1562. Après la Ligue du Bien Public, il a fallu un laps de près d’une trentaine d’années pour que la cité dépeuplée par l’émigration de 1417, ruinée par l’occupation anglaise, reprît toute son activité et aussi pour que dans la caisse des trésoriers, dans celle des confréries réorganisées, pussent s’amasser les sommes qui allaient être nécessaires à l’achèvement et à la reconstruction des églises, comme dans les bourses des bourgeois, se constituait lentement, par achat de rentes, le capital nécessaire à la construction de leurs belles maisons de pierre, hôtels et manoirs. La grande activité des chantiers ne s’est manifestée qu’avec les dernières années du siècle, pour battre tout son plein aux temps du bon roi Louis XII et de François Ier. Au début de ces constructions, le [p. 35] style flamboyant, alors dans toute sa vogue, s’est imposé à Saint-Pierre, à Saint-Etienne, à Saint-Michel de Vaucelles, à Saint-Jean et à Saint-Julien. L’art de la Renaissance est venu se greffer sur la luxuriante décoration du style flamboyant, les deux arts se sont ainsi, sinon confondus, au moins harmonisés, l’un prolongeant l’autre, et de même que l’art gothique a achevé nos églises romanes, de même nos églises gothiques ont été terminées dans le style de la Renaissance. Et puis il ne faut pas perdre de vue, lorsqu’il s’agit de dater les monuments caennais, ce fait que M. Vitry a si bien mis en lumière dans sa belle thèse sur Michel Colombe, que l’on a continué à construire des édifices dans le style ogival, lorsque déjà la Renaissance était commencée et que deux monuments appartenant à deux styles différents, peuvent parfaitement être contemporains. Quelle part a eu l’italianisme dans la Renaissance caennaise? Il se peut que les de Martigny, abbés de Saint-Etienne, aient amené avec eux des artistes italiens. Les maçons caennais qui au XVe siècle s’étaient inspirés parfois de certaines dispositions de l’architecture anglaise se sont alors tournés vers l’Italie et la mode nouvelle. Nous voudrions savoir les noms de tous les maîtres de cette époque, on n’en connaît jusqu’ici que trois: Hector Sohier, Blaise le Prestre et son fils Abel qui vécurent au XVIe siècle; Hector Sohier termina sa carrière sous Henri II. [p. 36] Blaise le Prestre sous Charles IX, Abel Le Prestre sous Henri IV [2].

Photo Neurdein.

Saint-Gilles. — Le porche méridional.

Dans les édifices religieux que nous allons décrire, il y aura toujours une partie gothique de la dernière époque et une partie renaissance.

Les églises des faubourgs datent pour la plupart du XVe siècle. Alors Saint-Michel de Vaucelles a été reconstruit en partie; Saint-Julien, dans le faubourg de ce nom et Saint-Ouen, dans le Bourg-l’Abbé, l’ont été complètement.

L’église Saint-Ouen ne présente qu’un intérêt historique; elle a été fondée par Guillaume le Conquérant et par son frère l’évêque de Bayeux; l’église est dédiée à saint Ouen parce que, suivant certaines chroniques, les reliques de ce saint normand auraient été, du temps de Guillaume, exposées en ce lieu; pendant les guerres anglaises, le Bourg-l’Abbé fut deux fois ravagé, en 1358, par des bandes anglo-navarraises, en 1435 par les paysans soulevés contre les Anglais; l’église dut être reconstruite: un chœur à chevet droit comme dans beaucoup d’églises anglaises, un transept avec deux chapelles, une nef avec un seul collatéral, une tour modeste, le tout présente peu d’intérêt.

Saint-Julien est sans doute aussi une très ancienne paroisse, vraisemblablement antérieure à Guillaume, antérieure certainement en tout cas au XIIe siècle. Située tout près des fortifications, l’église fut détruite en grande partie pendant le siège de 1417 et refaite au XVe siècle. Le portail a tous les caractères de l’époque, la nef est basse, sans triforium. La tour pyramidale qui signale de loin cette petite église dont les vitraux et la chaire sont de jolis travaux du XIXe siècle, est également moderne.

C’est au XVe siècle qu’à Saint-Michel de Vaucelles fut ajouté ce joli porche occidental formant saillie, bordé de festons, très intéressant témoignage du style flamboyant à Caen et certes contemporain du portail nord de Saint-Etienne-le-Vieux. C’est également de cette époque que datent le chœur et les chapelles qui l’accompagnent. Ce chœur se termine par un chevet droit avec de grandes baies, assez semblable à celui de Saint-Etienne-le-Vieux. Au XVIe siècle, sous l’administration des deux La Longny, Pierre et Gilles, qui se succédèrent dans l’administration de la paroisse et dont on voit les armoiries à la voûte, furent exécutées les peintures du chœur. Autour de la clef de voûte de la première travée représentant la Trinité, l’artiste a disposé dans huit [p. 37] médaillons séparés les quatre évangélistes et leurs quatre attributs: le bœuf, le lion, l’aigle et l’ange. Autour de la clef de voûte de la seconde travée représentant l’archange saint Michel, il a groupé de la même manière quatorze saints et saintes, patrons des confréries de la paroisse réorganisées précisément ici, comme dans la plupart des autres paroisses de Caen, dans les dernières années du XVe siècle.

Photo Neurdein.

Saint-Jean. — La nef et le chœur.

Saint-Gilles, construite à l’époque romane, a été réédifiée depuis au XIIIe siècle. Au XVe siècle, les collatéraux ont reçu leurs chapelles, les voûtes ont été refaites, enfin, au XVIe siècle. Blaise Le Prestre, comme l’atteste formellement le médecin Jacques de Cahaignes, l’auteur des Eloges, a élevé le petit porche occidental dont la décoration est si fouillée, [p. 38] si amenuisée: là apparaissent les médaillons et les oves. Avec certaines parties de Saint-Etienne-le-Vieux, ce porche marque la transition entre le gothique flamboyant et l’art de la Renaissance.

Dans l’intérieur de la ville, avaient été presque complètement ruinées par le siège de 1417, deux églises situées près des remparts: Saint-Jean et Saint-Etienne-le-Vieux. A Saint-Jean, les premiers travaux de reconstruction datent de la domination anglaise et de Henri V, ils se sont prolongés pendant tout le cours du XVIe siècle et ne se sont terminés qu’au XVIe siècle. Il faut entrer dans cette église par une belle matinée, quand le soleil pénètre à travers les grandes baies en tiers-point de la nef et du chœur et vient baigner de lumière le bandeau de feuillage et la galerie ajourée du premier étage. Sinon, Saint-Jean présente ce paradoxe d’une église de style flamboyant, aux larges fenêtres, qui serait triste et sombre. Les voûtes sont peu élevées, ce qui est surtout sensible dans les collatéraux quelque peu écrasés. Ajoutons que l’église, qui s’étendait autrefois au milieu d’un cimetière, est depuis la fin du XVIIIe siècle, entourée de maisons; le porche même se dégage mal. Et pourtant Saint-Jean, dont De Bras louait l’unité de style, ne manque pas de caractère. Son chœur considérable qui présente quatre travées, alors que la nef n’en a que trois, lui donne de l’élégance, presque de la grandeur. Aux vitraux d’une des chapelles du chœur se voient réunies les armes de France et de Bretagne, qui datent cette partie de l’édifice de la fin du XVe ou du commencement du XVIe siècle.

La tour du portail est ornée sur le faîte par les statues des douze apôtres. De Bras dit que la tour du transept a été commencée de son temps. Il faut évidemment entendre par là, non 1593, date de sa mort, mais l’époque de son jeune temps ou de son âge mûr. Que l’on regarde le plan de Belleforest et on verra que l’édifice a déjà exactement son aspect actuel; donc les travaux étaient interrompus avant 1575, date de ce plan, donc ils ont été commencés bien auparavant. Cette tour, très peu étudiée, mériterait de l’être. Par son premier étage, elle présente encore comme tout le transept, le caractère du gothique flamboyant avec deux grandes fenêtres aux meneaux très découpés et deux oculus, mais au second étage la Renaissance apparaît. Il est difficile de dire ce qu’eût été l’édifice terminé. Les baies du second étage sont restées inachevées, mais l’esprit les achève en plein cintre: les petits lanternons qui montent avec la tour en étages successifs n’ont rien de gothique. La composition générale rappelle la lanterne de l’hôtel [p. 39] d’Ecoville. Et si la tour n’est pas l’œuvre d’Abel le Prestre, elle pourrait bien être due au puissant génie de Blaise. Il eût doté la ville d’une œuvre grandiose de plus, si... la tour ne s’était pas affaissée à mesure qu’on l’élevait, — la tour du portail a déjà une inclinaison très sensible; — c’eût été une seconde tour de Pise bâtie sur ces terrains mouvants de l’île Saint-Jean, c’en était assez d’une, et c’est dommage: une variété de plus fût venue s’inscrire dans la belle collection des tours caennaises.

Photo des Monuments historiques

Saint-Jean. — Les tours.

Saint-Etienne-le-Vieux est une des plus anciennes églises de Caen; il ne reste plus de l’édifice ancien auquel s’est substituée plus tard une église gothique du XIIIe siècle que quelques parties sans intérêt: le chœur et les murs qui enferment les collatéraux.

L’église en partie détruite en 1417 reçut des dons de Henri V. Une tradition veut que Girard Bureau, vicomte de Caen, puis lieutenant général du bailli et son fils Hugues qui habitaient cette paroisse — on montre encore leur riche maison de pierre dans la rue Ecuyère — aient eu une part considérable à cette reconstruction. Les actes de donation que nous avons retrouvés ont un autre sens: toutefois à la troisième clef de voûte de la grande nef, on peut constater la présence de leurs armes.

Photo Neurdein.

Saint-Etienne-le-Vieux. — La tour.

Si on arrive au Vieux-Saint-Etienne par le parc et qu’on examine [p. 40] d’abord le chevet, l’attention est tout d’abord attirée par le cavalier assez mutilé, au manteau antique, dont le cheval en fort mauvais état foule encore quelque rebelle. Le support sur lequel il repose et qu’ornent des armoiries a tous les caractères du XVIe siècle, mais le cavalier est vraisemblablement plus ancien. Au temps de de Bras, on le distinguait mieux qu’aujourd’hui. Pourquoi il faut avoir recours à sa description: « A l’endroit du chœur, par le dehors, sont eslevez en bosse le duc Guillaume le Conquérant à cheval, comme s’il faisait son entrée en ladite ville et sous les pieds de son cheval les représentations d’un jeune homme mort et d’un autre homme et femme à genoux, comme s’ils demandoyent raison de la mort de leur enfant qui est une antiquité de grand remarque dont je ne puis donner autre certitude de l’histoire, sinon ce que les personnages en bosse représentent. » De Bras en somme n’a pas l’air très sûr de son explication. Ce qui lui aura fait faire cette hypothèse, c’est la proximité d’une des portes de Caen que l’on appelait la Porte-au-Duc. On a encore vu là un saint Martin, le cavalier fondant sur Héliodore entré dans le temple pour le dépouiller, ou le grand cavalier de l’Apocalypse. Enfin, il a semblé aux archéologues qu’ici comme dans plusieurs églises de Poitiers, Limoges, Saintes, Parthenay, nous avions une représentation du Constantin dont le triomphe symbolise celui de l’Eglise.

[p. 41] Bien des dispositions rappellent ici l’architecture anglaise. Comme il arrive souvent en Angleterre, le chevet est droit. Une immense fenêtre s’élevant jusqu’au comble le remplit.

Pénétrons par le grand portail occidental, il offre encore un bel ensemble: pilastres géminés avec leurs voussures vides de statues, surmontés de ces dais à pinacles qui donnent un cachet particulier à cette église; au-dessus, une belle rosace très admirée qu’il est permis de trouver un peu petite et de tracé un peu lourd.

Photo Neurdein.

Saint-Etienne-le-Vieux. — Le grand portail.

Si on s’arrête sous le portail, l’ensemble de la nef, si délabrée soit-elle, est encore saisissant. C’est, avec ses cinq travées qui s’appuient sur des piliers cylindriques flanqués de quatre colonnettes, une belle nef gothique. Les remaniements qu’a subis l’Eglise, la difficulté de l’agrandir sans empiéter sur la rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue de Caumont, expliquent peut-être la déviation du chevet sur l’axe de la nef; et ceci confirmerait la théorie récemment émise par M. de Lasteyrie qui s’est efforcé de démontrer, à propos de ces églises désaxées, qu’il n’y avait point là un symbole représentant l’inclinaison de la tête du Christ mourant sur la croix, mais simplement un hasard dû à des circonstances particulières: raccords mal faits entre des travaux de périodes différentes, nécessité de s’accommoder au terrain. Admirons les galeries dont les [p. 42] balustrades sont formées de rinceaux s’épanouissant et se nouant tour à tour. Il y a là un abus de l’arc en accolade un peu lourd et appuyé, un peu écrasé du sommet. Aux voûtes de la grande nef, quelques clefs sont dignes d’intérêt; l’une présente tous les instruments de la Passion: la croix, la couronne d’épines, le marteau, les clous, les tenailles, l’échelle, la lance, le denier de Judas. Les autres renferment des blasons.

Au milieu du transept, quatre piliers formés de faisceaux de colonnettes portent la tour octogonale qui se voit de toute la ville, surtout du cours Bertrand et qui forme une lanterne d’une belle hardiesse: huit fenêtres ogivales à lancettes éclairent ici l’édifice.

Les dispositions les plus jolies, les plus originales, nous allons les trouver dans l’un des collatéraux. Le collatéral du sud renferme cinq chapelles, celui du nord n’en a que quatre, la cinquième est remplacée par un porche d’un caractère tout particulier. A l’intérieur de ce porche, se trouvent deux séries de niches, huit de chaque côté, abritées de dais, niches peu profondes qui ne semblent point destinées à des statues. Il n’y a de comparable à ceci que la chapelle Tudor du chœur de Henri VII à Westminster. Niches, dais, culs-de-lampe sont fouillés comme toute la sculpture des Tudors. La voûte de ce porche est presque plane, effet produit par le dédoublement des nervures qui constituent le système d’armature de toute voûte gothique; c’est le premier essai de ces plafonds fermés, combinaison des caissons de la Renaissance italienne avec les pendentifs du flamboyant, qui semble être l’apport caennais dans l’art de la Renaissance.

Au dehors, nous nous trouvons en présence d’un portail qu’il est difficile de bien voir, faute du recul nécessaire. Un arc en plein cintre est surmonté d’un arc en accolade très élancé; entre eux le tympan représente le martyre de saint Etienne. Des deux côtés, sont de riches clochetons de style flamboyant. Ce porche nord de l’église Saint-Etienne marque très vraisemblablement les débuts de la Renaissance à Caen, et si elle n’apparaît pas encore ici avec toute la débauche luxuriante de sa décoration, elle nous offre quelque chose d’infiniment curieux et neuf.

Saint-Pierre, comme le Vieux-Saint-Etienne, est une église fort ancienne; une tradition en fait remonter l’origine et la fondation jusqu’à saint Regnobert. Mais de l’église primitive il ne reste rien. Dans les fondations d’un des piliers de la tour, on a retrouvé des traces de substructions se succédant du XIe au XIVe siècle. Telle que nous l’avons sous les yeux, l’église date du XIIIe, du XIVe, du XVe, du XVIe et même sur un point — portail méridional — du XVIIe siècle, 1608. Chose remarquable, [p. 43] elle peut presque partout être datée avec une certaine précision. La partie inférieure de la nef vers le chœur a été construite au XIIIe siècle pour être remaniée au XVe. Au XIVe siècle, peut-être à la fin du XIIIe, appartient la tour, De Bras la date de 1308; il reproduit une inscription relative au trésorier qui l’avait fait élever, Me Nicolle Langlois qui mourut en juillet 1317.

Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — La tour et le portail.

Ensuite fut sans doute construit le grand portail; car en 1334, on rappelait le portail neuf. De Bras nous donne la date des collatéraux. Parlant des « ailes ou costez », il dit « celui devers le carrefour fut faict [p. 44] bastir viron l’an 1410. Et l’autre devers la poissonnerie quelque temps depuis, comme il peut apparoir par la date escript aux vitres ». Mais l’église étant en pleine voie de reconstruction, survint le siège de 1417 et la domination anglaise. Il semble bien que les travaux n’aient été repris que sous le règne de Louis XI, un demi-siècle après. Une fenêtre flamboyante du collatéral, celles du chœur datent de cette époque. En 1473, l’église est arrêtée au niveau même où le chœur prend aujourd’hui le caractère de la Renaissance: elle ne peut s’étendre vers l’est sans empiéter sur le cimetière qui l’entoure; au delà du cimetière se trouve le chemin du Roi qui court le long de la muraille de la ville depuis le Châtelet jusqu’à la tour Guillaume-le-Roy. Par les lettres patentes du 16 août 1473, Louis XI permet d’étendre le cimetière du côté de la poissonnerie. En 1478, on avait enfoncé des pilotis dans l’Orne pour soutenir les travaux de l’abside. L’église a d’abord été terminée par un chevet droit percé d’une fenêtre puisque, dit de Bras, « le coup de vent qui s’éleva l’an 1519, le vendredi dix-neufvième jour de mars, jetta la grande vitre du cœur Saint-Pierre de Caen qui contenait toute la largeur de l’église en la rivière ». De 1518 à 1545, — ces dates se lisent sur la galerie extérieure de deux des fenêtres du déambulatoire — on construisit tout le déambulatoire et on reconstruisit l’abside. La chapelle terminale, celle de la Vierge, porte sur un cartouche la date de 1530. Les remaniements qu’a subis cette partie de l’édifice, la difficulté d’un tracé parfaitement symétrique, puisque l’on travaillait en partie sur la berge et que l’on bâtissait jusque dans le lit de la rivière, peuvent expliquer la déviation de l’église où l’on a vu une application de l’inclinato capite.

A l’intérieur, Saint-Pierre, disent les croyants, n’inspire point le sentiment d’émotion religieuse que donnent tant d’autres églises. Au point de vue esthétique, reconnaissons que c’est trop joli pour être grand. A Saint-Pierre, c’est le détail qui attire et non l’ensemble qui s’impose. L’œil va tout de suite aux voûtes de la seconde partie de la nef et du chœur, aux clefs de voûtes pendantes; amusé il découvre ce Saint-Pierre si singulièrement niché dans l’une d’elles.

Dans les chapelles du déambulatoire, les nervures des arcs doubleaux se séparent et viennent se résoudre en de multiples et inquiétants pendentifs encadrant des caissons ingénieusement ornés. Là, on peut voir, dit M. Joly [3] « à côté d’un David luttant contre le lion, qu’on a pris pour [p. 45] un Milon (le nom de David est écrit sur le piédestal), à côté d’un Aaron ou Moïse barbu, les cheveux au vent, tenant en main un bâton où s’enroule un serpent, une Cérès, un Ganymède (la tête est brisée, mais un aigle est à son côté), une Déjanire enlevée par Nessus, et qui est d’un réalisme des moins édifiants, un Hercule vu de dos, une figure nue debout à côté d’une enclume, les bras levés et brisés, qui peut être un Tubal Caïn ou un Vulcain ».

Accusera-t-on la Renaissance d’avoir fait entrer le paganisme, la mythologie et l’histoire littéraire de l’antiquité dans l’église? Ce serait oublier le chapiteau du XIVe siècle qui se trouve à un des piliers du bas de la nef: il montre que bien auparavant la statuaire avait puisé à ces sources. Parmi les scènes sculptées ici, les unes représentent et symbolisent l’Amour divin. Le Phénix au milieu des flammes, c’est le symbole du Christ qui ressuscite, amour divin qui renaît toujours, qui triomphe de tout. Le Pélican qui déchire sa poitrine, c’est le Christ qui a souffert pour nous, c’est aussi l’amour divin propre à inspirer tous les sacrifices. L’Unicorne poursuivi par le chasseur, c’est encore le Christ, qui se réfugie auprès d’une Vierge, c’est aussi l’amour divin qui trouvera son siège dans un cœur chaste. Dans les autres scènes on lui oppose l’amour [p. 46] humain qui compromet les plus vaillants, abêtit les plus intelligents. Lancelot du Lac, le brave chevalier, pour l’amour de la reine Genièvre, traverse la rivière sur une épée et va se jeter dans la gueule du lion; Lancelot du Lac encore ou le vaillant Gauvain, dans le lit « aventureux » est menacé par une lance. Virgile reste suspendu dans la corbeille d’osier entre le sol et le sommet de la tour où se moque de lui la fille de l’empereur; et que dire d’Aristote qu’une femme a transformé en coursier?

Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — Le collatéral méridional.

L’extérieur de Saint-Pierre suscite l’admiration par sa tour tant de fois décrite et comparée par les archéologues anglais à celle de Salisbury, la plus célèbre des tours anglaises. Entre toutes les descriptions, prenons celle du vieux de Bras: « Ce qui est le plus singulier, c’est la tour ou pyramide, laquelle est d’une admirable hauteur fondée sur quatre moyens piliers de si subtil artifice qu’on ne voit et ne s’aperçoit-on du fondement, soit en entrant à l’Église par-dessous cette tour, ou à l’opposite par l’une des ailes. Puis est au-dessus élevée la pyramide d’une émerveillable hauteur qui est percée par quarante-huit grandes étoiles vides, où soufflent et coulent les vents qui empêchent d’endommager cette pyramide qui n’est que de quatre doigts d’épaisseur et en sont les pierres jointes les unes aux autres par crampons de fer et cimentées par le dedans. » De Bras a vu les tours de Paris, Rouen, Toulouse, Avignon, Narbonne, Montpellier, Lyon, Amiens, Chartres, Angers, Bayeux, Coutances, mais à ses yeux « cette tour de Saint-Pierre excède toutes les autres ».

Le grand portail a encore de la grandeur sous son gâble élevé. Au tympan était représentée la vie de saint Pierre qui a disparu. A été également mutilé le portail nord du XIVe siècle. On peut à peine distinguer sur le tympan un bas-relief représentant Jésus-Christ et une scène du Jugement dernier dont la figuration au portail des églises était traditionnelle.

Les contreforts et arcs-boutants qui par-dessus les collatéraux viennent appuyer la retombée de la voûte sont d’un tracé très ferme. Mais c’est surtout vers l’abside que se portera l’admiration. La haute église du XVe siècle avec ses fenêtres flamboyantes émerge encore au-dessus de la forêt de candélabres, de pinacles qui marquent les arcs-boutants de l’abside. L’œil n’est pas moins charmé par la composition des fenêtres d’Hector Sohier: substitution de l’arc en plein cintre à l’arc en tiers-point; suppression des meneaux, nécessaire pour éclairer le détail des caissons intérieurs; oculus qui éclairent au-dessus de la balustrade la chapelle de la Vierge, mais surtout, à mesure que l’on s’éloigne du sol, luxe et profusion de la décoration, luxe qui ne choque point l’œil, tant [p. 47] il y a de sûreté d’exécution dans la frise au-dessus des fenêtres et dans celle des balustrades où on aperçoit des enfants, génies ou anges, un saint Jean, des têtes de femme, des masques, des têtes d’animaux, des objets mobiliers, qu’enlacent, enroulent des arabesques infinies. On ne songe pas à critiquer les « légers et hardis clochetons qui, suivant la fine remarque de M. Joly, semblent l’œuvre d’un sculpteur sur bois, d’un tourneur, autant que d’un maître de la matière ». Ces pinacles évasés par le bas vont culminer jusqu’au-dessus de la balustrade du chœur, magnifiques candélabres disposés autour du pavillon octogonal, diadème qui [p. 48] couronne la chapelle de la Vierge. Si c’est un symbole, c’est bien tout ce que l’inspiration religieuse a apporté ici. Et sans doute, l’effet était plus saisissant encore, lorsque l’abside venait baigner dans la rivière par ses parties basses presque dénuées de décoration et qui n’apparaissaient pas alors aussi crûment.

Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — La nef.

Une tour gothique, une abside Renaissance, nous allons retrouver tout cela dans l’église Notre-Dame-de-Froide-Rue, aujourd’hui Saint-Sauveur, d’ailleurs très différente à d’autres égards de Saint-Pierre et de presque toutes les églises. Il y a là des dispositions très originales dues au hasard du développement de l’édifice, nous nous trouvons en présence d’une des paroisses les plus anciennes de Caen, fondée par saint Regnobert au VIIe siècle. De cette église, est-il besoin de dire qu’il ne reste rien, ni de celle qui la remplaça, ni de celles qui se succédèrent jusqu’au XIVe siècle?

Au XIVe siècle ou à la fin du XIIIe fut construite la tour, pyramide qui paraît une sœur jumelle de Saint-Pierre, plus massive, moins élégante, moins élancée, peut-être antérieure, mais de plan à peu près semblable. Vue de l’Université avec ses longues baies, sa balustrade, ses huit clochetons, ses huit fillettes, elle a vraiment grand air.

Quel est l’âge des deux nefs? Celle qui, à cause de son abside Renaissance, semble la plus récente est en réalité la plus ancienne. Les colonnettes qui garnissent les piliers des deux tiers de l’église appartiennent au XIVe siècle. Sans doute, il y a eu une église assez étroite et à nef unique complètement englobée dans des maisons.

La seconde nef a tous les caractères du gothique flamboyant; elle n’était pas encore construite en 1492, elle date des dernières années du XVe ou des premières années du XVIe siècle. On était gêné par les maisons de la Grande-Rue et par le voisinage de la Froide-Rue, d’où l’aspect bizarre et la ligne sinueuse de l’édifice; un arceau d’apparence hardie fait communiquer les deux nefs.

Où menait cet élégant escalier que l’on aperçoit de la Froide-Rue? Serait-ce à une tribune réservée à quelque riche fidèle, comme dans certaine église de Bruges, à un oratoire où se recueillait le prêtre avant de prêcher comme à Saint-Jacques de Dieppe ou à une chaire extérieure comme à Saint-Lô? Toutes ces hypothèses pouvaient être faites; mais en réalité c’est une monstrance destinée à recevoir ce reliquaire que l’on appelait du nom de son donateur « le Verdun ». Elle a été élevée après 1492, en même temps que la seconde nef dans laquelle elle est enchâssée [4].

[p. 49] Quant aux deux absides, elles se font bien valoir l’une par l’autre. M. Joly les compare à « deux sœurs coquettes qui se plairaient à se montrer l’une près de l’autre pour faire admirer par le contraste deux beautés différentes; l’abside ogivale, en toute sa fleur, avec ses trois fenêtres si sveltes, si élancées et bordées d’une si riche dentelle, avec sa balustrade élégante et la jolie décoration qui couvre toutes les parties pleines de la muraille, l’abside de la Renaissance avec sa riche et délicate ornementation s’offrent à nous réunies, faciles à embrasser d’un coup d œil, diverses, et cependant en bon accord, formant le plus piquant et le plus pittoresque ensemble ».

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Saint-Pierre. — L’abside.

[p. 50] Ne quittons pas Notre-Dame-de-Froide-Rue sans remarquer les peintures murales qui représentent saint Ambroise et saint Augustin. Saint Ambroise tient un livre, saint Augustin une figuration de la Trinité: le Père en Pape, avec tiare à la triple couronne, le Saint-Esprit, colombe, descend de la bouche du Père sur le Fils attaché à la croix.

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Saint-Sauveur (Notre-Dame-de-Froide-Rue). — L’abside gothique.

Ces peintures paraissent être un don d’un grand armateur caennais, Duval de Mondrainville, grand fondateur de donations pour les églises et les communautés religieuses, restaurateur du Palinod dont une inscription placée dans la chapelle rappelle la devise: En salut d’envie.

Notre-Dame-de-Froide-Rue a pris son nom à Saint-Sauveur du Marché, église fondée par saint Regnobert. aujourd’hui désaffectée et [p. 51] transformée en halle au beurre; le transept et la tour carrée semblent remonter au XIIe siècle. La nef du XVe s’ouvrait jadis sur la place par un joli portail de la même époque. Un dessin pris par Ducarel au XVIIIe siècle avant qu’on ne lui substituât le portail moderne d’un goût si déplorable, permet encore de s’en faire une idée; il présentait tous les caractères du gothique flamboyant. A l’intérieur de l’édifice, on remarque le chapiteau d’un pilier de la tour, où un mendiant d’un réalisme saisissant se traîne à genoux, appuyé sur sa béquille, et tend sa sébile. Au XVIe siècle appartiennent le chœur et les contreforts de l’abside. Le chœur, d’après l’abbé de la Rue, aurait été commencé en 1530 et achevé en 1546. Un document inédit de 1616 nous dit en effet qu’ « en ce temps, décembre 1546, furent faits le chœur et la chapelle de la Magdeleine ». Lorsqu’en 1836, on abattit la flèche élevée au XVIIe siècle, les clefs de voûte furent transportées au Musée des Antiquaires. Ici, comme au vieux Saint-Etienne, on retrouve sur l’une d’elles tous les instruments de la Passion. Quatre autres portent un blason qui, d’après Raymond Bordeaux, indique une famille récemment anoblie. L’acte de 1616 nous fait connaître les noms des fondateurs de la chapelle: un bourgeois nommé Jacques Poulain et son fils Sébastien. Est-ce Jacques Poulain que nous apercevons de la rue Saint-Sauveur dans un médaillon qui orne un contrefort de l’abside? Il porte la barbe et la fraise à la Henri II. Au-dessus du médaillon, deux jeunes enfants s’ébattent comme de jeunes poulains. On a cru reconnaître dans toute cette partie de l’édifice la marque du génie d’Hector Sohier. Ce sont bien en effet de grands contreforts à pilastres assez semblables à ceux de Saint-Pierre qui soutiennent les arcs-boutants de l’abside. Mais ce médaillon fait songer à la manière des Le Prestre, ainsi qu’un autre médaillon à triple face que nous retrouverons à la tour des Gendarmes.

Dans les édifices civils, dans les beaux hôtels du XVIe siècle, nous allons admirer le génie des Le Prestre: à la tour des Gendarmes, à l’hôtel d’Ecoville et à la maison de la rue de Geôle.


[p. 52]

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Hôtel de Than.

CHAPITRE IV
L’ART GOTHIQUE ET LA RENAISSANCE (SUITE)
II — LES ÉDIFICES CIVILS

L’habitation privée à Caen. — L’hôtel de Than. — L’hôtel d’Ecoville. — L’hôtel de la Monnaie. — La maison de la rue de Geôle. — Le manoir des Gendarmes.

Il est regrettable qu’il ne se soit pas trouvé quelque antiquaire de loisir, ayant visité beaucoup de vieilles maisons, pénétré dans beaucoup de cours qui ne sont point toutes engageantes, monté beaucoup d’escaliers qui ne sont point tous solides, contemplé le nez en l’air, beaucoup de lucarnes, compulsé, courbé sur des parchemins, beaucoup de titres de propriété qui ne sont pas tous faciles à lire, dépouillé, labeur ingrat, je le sais, les registres du Tabellionnage, pour écrire une histoire de l’habitation privée à Caen. M. de Beaurepaire, dans une notice sur une [p. 53] maison du XVIe siècle à décoration extérieure polychrome, avait donné un très bon modèle de ce genre de monographies, n’a étudié les vieilles maisons qu’au point de vue du blason. L’habitation privée se renouvelle encore plus vite que l’église et, à vrai dire, si même dans cet ordre d’idées nous trouvons quelques constructions anciennes à Caen, ce sont encore des édifices religieux: dans la rue Bicoquet, en face la venelle Saint-Blaise, la porte de l’Aumônerie date du XIIe siècle. Plus tard fut construit rue Neuve-Saint-Jean le manoir épiscopal, enfermé aujourd’hui dans le couvent de Notre-Dame-de-Charité. Ce palais fort ancien doit dater de la fin du XIVe siècle. On y voit les armes de Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux à cette époque.

Photo Neurdein.

Rue Porte-au-Berger.

Si nous passons aux habitations privées, remarquons que beaucoup d’entre elles ont conservé au rez-de-chaussée l’ancienne arcade qui donnait accès dans la boutique. Le XVe et les débuts du XVIe siècle ont vu élever de belles maisons de bois artistement sculptées. On a justement fait remarquer que ce genre de construction se prête admirablement à l’encorbellement des étages les uns sur les autres et sur le rez-de-chaussée. Ainsi, la dimension des pièces est augmentée et le premier étage forme auvent sur un rez-de-chaussée servant de boutique. Cette disposition convient tout à fait à des marchands.

[p. 54] L’une des maisons les plus anciennes est la maison en bois n° 94 de la rue Saint-Jean. La façade de la belle habitation des Quatrans, dans la rue de Geôle, fut élevée avant la domination anglaise, car les Quatrans émigrèrent alors et vendirent leurs biens. C’est encore en bois que l’on construit sous Louis XII les maisons de la rue Saint-Pierre n° 52 et 54, et deux jolies maisons à pignon n° 10 et 12 de la rue Montoir-Poissonnerie que pour quelques traits de leur décoration, on attribue au règne de François Ier.

Photo Neurdein.

Maison Quatrans. — Façade.

La maison n° 52 de la rue Saint-Pierre, bien connue des touristes, porte les armes des Mabré, bourgeois caennais qui, au cours du XVIe siècle, arrivèrent tous aux fonctions publiques et dont le dernier fut anobli. La place centrale qu’occupe l’archange dans la décoration désigne celui des Mabré pour qui elle a été élevée, Michel, échevin en 1509. Cette maison se compose d’un rez-de-chaussée, de deux étages et d’un pignon superposés avec un léger avancement d’étage en étage sur la rue. Au-dessus des deux portes du rez-de-chaussée, s’étend dans toute la largeur de la façade un poitrail sculpté portant au centre un écusson. Quatre ouvertures donnent la lumière au premier étage. Les montants portent des statuettes au nombre de sept. Saint-Michel terrassant le démon occupe la place centrale; à droite et à gauche des statues de la Vierge, de l’Enfant Jésus, [p. 55] de Saint-Pierre tenant les clefs. Nous sommes encore au règne de Louis XII, la décoration est simplement et naïvement religieuse. Au second étage, il n’y a plus que trois statues. Enfin le pignon, couronné d’un faîtage aigu, laisse apercevoir, plus ou moins ornementées, toutes les pièces de charpente. Ce qui fait la remarquable originalité de cette maison, c’est que sa haute façade paraît revêtue du rez-de-chaussée jusqu’au toit, de carreaux vernissés ou faïences. Ces céramiques pourtant n’étaient pas alors employées à Caen. Ici on a rempli de couches profondes de plâtre les interstices de la bâtisse en bois; on a gravé en creux sur ce plâtre humide les dessins qu’on voulait représenter, puis on a rempli ces creux de pâtes ou de mastics de diverses couleurs. A l’heure [p. 56] actuelle, les rouges et les noirs ont conservé leurs nuances primitives, tandis que les bleus, les verts, les jaunes, ont pris des teintes ternes et passées. Cette décoration polychrome est d’un très joli effet.

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Maisons de bois de la rue Saint-Pierre.

Pendant la belle époque de la prospérité économique de Caen, au temps de Louis XII et de François Ier, on construisit de belles maisons de pierre. L’une des plus anciennes paraît être celle des Bureau dans la rue Ecuyère, dont la sculpture si remarquable a été malheureusement en partie mutilée.

Vint ensuite l’hôtel de Than. Le plan est celui d’un bel hôtel du XVe siècle: deux corps de logis réunis par un pavillon d’angle. Les fenêtres sont décorées par des salamandres dont l’une se voit aujourd’hui dans la cour du musée des Antiquaires. Ce détail permet de la dater du temps de François Ier.

L’hôtel d’Ecoville a été élevé entre 1535 et 1541 [5]. Nous nous trouvons ici en présence de l’une des œuvres qui porte le plus profondément le cachet de la Renaissance. Aujourd’hui on ne prête aucune attention à la façade extérieure de l’hôtel. Il faut, pour ainsi dire, être prévenu pour la regarder; mais le tout est morcelé entre quantité de maisons de commerce que la Ville devrait racheter, afin de reconstituer cette merveille d’art dans son ensemble et d’en faire un musée des souvenirs caennais. Pénétrons dans la cour intérieure en passant sous la voûte de la grande porte au tympan de laquelle se trouvait ce que le peuple appelait le Grand Cheval.

Cette belle cour rectangulaire offre la plus pittoresque, la plus variée des décorations. Le pavillon de gauche est d’une construction plus moderne que l’hôtel; dans le pavillon de droite, ce qu’il faut admirer, c’est le parti que l’on a su tirer de l’alternance des ouvertures, des larges baies qui éclairent la salle du logis avec tout un ensemble décoratif qui va du soubassement jusqu’au toit pour s’y terminer par des lucarnes se détachant de la toiture; toute la hauteur de l’édifice, surfaces ou fenêtres, offre matière au génie du sculpteur. Et quelle variété dans cette décoration, variété qui ne tourne pas à la confusion, au-dessus du soubassement, deux grandes niches enfoncées entre des colonnes antiques abritent les statues de David portant la tête de Goliath et de Judith portant celle d’Holopherne; au premier étage, des bas-reliefs reproduisent l’enlèvement d’Europe et Persée délivrant Andromède, sujets [p. 57] mythologiques empruntés peut-être au Songe de Polyphile, traité esthétique et philosophique imprimé à Venise en 1499. Des génies d’une part, des nymphes de l’autre, tiennent les écussons de Nicolas le Valois et de Marie du Val sa seconde femme. Au-dessus de la frise, d’un oculus sort la tête d’un homme qui paraît tenir les bandelettes enroulées autour de ces trophées. Effet saisissant, original, inattendu que cette tête d’homme émergeant de la pierre: on le retrouve au château de Fontaine Henry. Ne trahit-il pas la présence de quelques sculpteurs italiens dans l’atelier des Le Prestre, ou chez ceux-ci une connaissance des édifices de l’Italie du Nord, de la Chartreuse de Pavie par exemple?

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Hôtel d’Ecoville. — La façade aux statues.

A l’autre façade, il y a encore un grand effet décoratif tiré, cette fois. [p. 58] non des parties pleines, comme à la façade aux statues, mais des ouvertures: à chaque étage, deux larges fenêtres à croisillon sont encadrées par des pilastres. Elles sont surmontées, au second étage, d’une grande lucarne différente de celles de l’autre façade et combien plus belle? A la base des contreforts, deux hommes vêtus à l’antique frappent avec entrain, d’un mouvement rythmique, sur des lamelles; ce sont les Tubalcaïns, inventeurs des sons. Deux pinacles encadrent une petite lucarne placée sur la première, Apollon et Marsyas y concourent. Marsyas joue de la cornemuse; Apollon de la lyre; Marsyas est vaincu: au linteau de la fenêtre, on lit: Marsyas victus obtumescit. Enfin, au sommet de la lucarne, une jeune femme joue du théorbe. Il y a dans [p. 59] toute la décoration de cette fenêtre comme une apothéose de la musique qui fut en grand honneur à l’époque de la Renaissance [6].

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Hôtel d’Ecoville. — La grande lucarne.

Entre les deux pavillons, une loggia ouverte à deux étages abrite le péristyle et l’escalier. Elle est couronnée d’une double lanterne que l’on compare ambitieusement à celle de Chambord. A la plus grande, un petit temple circulaire abrite un Priape, elle est elle-même surmontée d’une coupole qui est couronnée par un Apollon. L’apollinisme triomphe donc encore ici; mais qui expliquera le Priape et que viennent faire dans cette apothéose de l’apollinisme le cavalier de l’Apocalypse qui se trouvait au-dessus de la porte d’entrée et une scène finement sculptée tirée de la même source que l’on voit au tympan de la jolie porte intérieure du péristyle de l’escalier.

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Hôtel d’Ecoville. — La lanterne.

Ne simplifions pas trop l’hôtel Ecoville. Nicolle le Valois qui le fit bâtir était un homme d’un esprit ardent, curieux, qui avait beaucoup lu, beaucoup cherché; adepte de la philosophie hermétique, il était en même temps humaniste, alchimiste; administrateur habile d’une colossale fortune, il était fier de sa culture variée, aimait à l’étaler, comme il était fier de ses richesses, de sa noblesse récente. Ses armes brillent aux façades de l’édifice, d’une manière éclatante, bien en vue, bien en [p. 60] lumière. Peut-être aussi y a-t-il dans toute cette décoration un goût pour le symbolisme? il n’est point pour surprendre de la part d’un fervent de l’alchimie, qui est moins une recherche chimique des moyens de faire de l’or, comme le vulgaire se le figure, qu’une recherche profonde de la signification philosophique des choses. Mais avant tout, l’homme, comme son époque, se résume dans ce mot: éclectisme. Et c’est bien aussi ce que l’on retrouve dans le troisième pavillon formant le revers de la façade extérieure. Il n’y a plus là de grands ensembles, mais de jolis détails, des bucrânes, têtes de bœufs décharnées, motif décoratif que l’Italie a mis à la mode, des blasons, des cartouches, des bandelettes.

Éclectisme aussi peut-être dans le choix même des artistes appelés à la décoration de cet édifice. L’œuvre est française et fait honneur à la Renaissance normande et au maître maçon caennais, Blaise Le Prestre qui, certainement, y travailla et en éleva la façade située sur la rue, sinon tout l’édifice [7]. Nous avons déjà noté certaines influences italiennes. N’y eut-il pas des Italiens parmi les collaborateurs de Blaise Le Prestre dans son atelier? Le P. Porée a justement rapproché les deux statues de David et de Judith des œuvres d’Antonio Pollajuolo et de Verrochio. Il a fait remarquer l’analogie que présentent les deux socles des statues avec les sarcophages surmontés par des griffes de lion amorties en feuillage que l’on trouve au tombeau des enfants de Charles VIII à Tours, œuvre de Jérôme de Fiesole et de Guillaume Regnault. Le David, avec ses formes allongées, son cou grêle, fait un peu songer au Saint-Georges de Donatello.

Avant de quitter l’hôtel d’Ecoville, pénétrons dans une petite cour voisine qui se trouve à gauche. Au fronton des fenêtres sont sculptées trois têtes de femme, moins remarquables que la sculpture de l’hôtel Le Valois, mais qui témoignent déjà d’une bonne facture. Il y a là comme une première ébauche de l’idée décorative tirée de la tête faisant saillie au-dessus de la lucarne.

L’ensemble des bâtiments qui constituaient l’habitation et on peut dire les magasins de ce grand marchand de blé qu’était Duval de Mondrainville se trouve compris entre les bâtiments qui entourent la cour Le Sens dans la Froide-Rue, le Tripot à blé (café du grand Balcon) et la rue Gémare. La rue de la Monnaie traverse aujourd’hui ces terrains, et on a quelque peine à se représenter l’ensemble des constructions groupées autour d’une [p. 61] cour intérieure qui devait s’étendre largement, entourée de toutes parts de magasins et greniers et dominer des jardins en contre-bas dont on peut encore vers le nord reconnaître la trace.

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Hôtel d’Ecoville. — Le péristyle.

Duval de Mondrainville a d’abord fait élever ce que l’on appelle l’hôtel de la Monnaie, ce fut véritablement sa demeure d’habitation qu’il commença après la mort de son père en 1531 et termina en 1534. En face, un autre bâtiment moins important que l’on a daté, tantôt de l’époque de Louis XIII, tantôt du XVe siècle, mais que l’on sait être de 1560; les greniers près de la halle au blé furent bâtis en 1561, 1562; enfin une porte près de la halle au blé porte la date de 1534; le casino fut construit en 1549.

L’hôtel de la Monnaie n’est en somme qu’une jolie maison du XVe siècle où ne triomphe pas encore dans toute sa splendeur décorative le style de la Renaissance. C’est la maison d’un marchand cossu, mais modeste, qui ne s’éloigne pas des traditions de simplicité du XVe siècle. Duval avait gardé dans son costume l’austérité des temps de Louis XII louée par le bon De Bras. Il en va ainsi de sa maison. A l’angle, deux tourelles rondes accolées, de dimension inégale; au milieu de la façade, une troisième tourelle à trois pans, surmontée d’une coupole couronnée d’un petit temple comme ceux que l’on éleva plus tard à la lanterne de l’hôtel d’Ecoville. Le temple porte une statuette; un enfant nu s’appuie [p. 62] sur un bouclier. Sur deux des trois faces de cette tourelle, se trouvent à droite et à gauche, deux médaillons représentant une tête d’homme et une tête de femme; sur la face médiane, entre les deux médaillons, cette inscription: Ne vitam silentio praetereant. N’est-il pas permis de voir là les portraits de Duval de Mondrainville et de sa femme Louise de Malherbe? Sur le support de cette tourelle, on pouvait lire autrefois cette pensée très spiritualiste, Cœlum non solum, et qui, coïncidence non remarquée jusqu’alors, est l’épigraphe d’un sonnet italien dans une édition du songe de Polyphile. La toiture est ornée de fenêtres terminées par un fronton dans le centre duquel s’épanouit une large coquille caractéristique du temps. Une longue légende en grandes capitales régnait sur la frise de la corniche de la grosse tourelle, mais il y a soixante ans, elle était déjà trop dégradée pour qu’on pût la lire. A la tourelle du centre, remarquons encore des arabesques, des rinceaux et des vases en ciboire.

Si nous traversons la rue de la Monnaie, c’est-à-dire la cour intérieure de Duval de Mondrainville. que nous déblayions tout cet espace des bâtiments modernes et qu’à la place de l’édifice ruiné, dégradé, lavé par la pluie, nous ressuscitions par la pensée, en attendant une restauration qu’il serait si intéressant d’entreprendre, le casino de Duval de Mondrainville, nous nous trouvons en présence d’un édifice d’un tout autre caractère. Quinze ans ont passé. Duval a été anobli en 1549, il est au faîte de la puissance et au comble de la richesse. Il affirme sa noblesse récente et la prospérité de ses affaires, la faveur royale et la protection divine à laquelle il croit en bon catholique. Il élève « en salut d’envie» à ses contemporains jaloux et ennemis ce pavillon de plaisance. Trois grandes arcades, celle du milieu plus vaste que ses sœurs, séparées par quatre colonnes d’ordre composite, forment le rez-de-chaussée. Au-dessus de ces trois arcades se trouve un attique percé de petites fenêtres jumelles. A l’extrémité de cette façade une tour carrée en saillie contient l’escalier qui monte à l’attique. Une lanterne encore surmonte cet escalier. Une riche lucarne couronne le monument, elle se détache sur un toit énorme, dans le goût du temps. qui donne un caractère français à cette œuvre, mais ne s’accorde guère avec l’aspect antique, italien du casino, avec les larges baies et les pilastres du rez-de-chaussée; l’alliance des deux styles est ici moins heureuse qu’à l’hôtel d’Ecoville. Au milieu du fronton de la lucarne est sculpté l’écusson de Duval de Mondrainville. Dans toute cette bâtisse, il y a comme un rappel des arcs de triomphe. Ce rapprochement que suggère l’édifice, l’une des [p. 63] inscriptions même le souligne: DE SVDORE QVIES ET DE MOERORE VOLUPTAS. Il faut connaître toute la vie si agitée du grand négociant caennais pour comprendre tout le sens d’une autre inscription qui contient cette pensée plus philosophique: QUID OPTES AVT QVID FUGIAS? Au soubassement des quatre pilastres du grand pavillon, on pouvait distinguer jadis les quatre cavaliers de l’Apocalypse que décrit ainsi la légende d’une tapisserie de la cathédrale d’Angers: « Le seigneur sur un cheval blanc, un arc à la main droite; le diable monté sur un cheval noir et armé d’un grand glaive; le seigneur sur un cheval noir avec des balances; la mort sur un cheval pâle. » Ils nous font songer au Grand Cheval qui ornait le tympan de la grande porte de l’hôtel d’Ecoville, et c’est [p. 64] peut-être un argument de plus pour ceux qui rapprochent les deux hôtels, si divers d’ailleurs, et les attribuent à un même architecte, Sohier pour les uns, l’architecte inconnu pour Palustre, et qui serait pour nous Blaise Le Prestre, mais ici il faut reconnaître qu’il n’y a point de texte qui permette d’attribuer formellement aux Le Prestre l’hôtel de Duval de Mondrainville.

Photo Neurdein.

Hôtel de la Monnaie.