HENRI ROCHEFORT
La Mal'aria
ÉTUDE SOCIALE
Cinquième mille
PARIS
LIBRAIRIE MODERNE
7, RUE SAINT-BENOIT, 7
1887
Tous droits réservés.
Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l'intérieur en mai 1887.
LA MAL'ARIA
I
« AU PERROQUET BLEU »
Le 17 octobre 188., sur les six heures, six heures et demie du soir, on se cognait dur et on s'injuriait ferme au numéro 70 du boulevard de la Chapelle, dans un de ces établissements qu'on appelle bourgeoisement des « mauvaises maisons », comme si les pierres de taille elles-mêmes étaient responsables de la société qu'on y reçoit. Les escabeaux rebondissaient sur le marbre des tables, rivées au parquet de la pièce du rez-de-chaussée, laquelle portait le nom de café et donnait l'idée d'une espèce de bivouac. Des exclamations hurlantes sortaient d'une macédoine de chopes cassées et d'assiettes de choucroute, qui mêlaient leur graisse aux ruisseaux de liquide dégoulinant sur les pantalons des combattants et les jupons des combattantes. De temps à autre, des silhouettes effarées apparaissaient au bas des marches décrépites conduisant aux chambres ou plutôt aux cabanons, qui donnaient l'idée d'une prison cellulaire : quelque chose comme le Mazas de l'amour.
Puis, à chaque nouvel éclat de vitres et de culs de bouteilles, ces têtes ébouriffées, ces bustes sans corsets rentraient dans l'ombre de l'escalier en colimaçon, qu'il eût été impossible de qualifier autrement, car jamais escargot ne fut plus visqueux, plus poisseux, plus gélatineux et plus suant que les murs de ce couloir qui sentait à la fois la boue et la transpiration.
Au milieu de ce branle-bas, une voix dominait et transperçait toutes les autres : celle d'un gros ara à dos bleu, à ventre jaune et à queue déplumée, qui semblait s'amuser de la scène et répondait aux invectives qui se croisaient dans la fumée des pipes par des obscénités qu'on lui avait apprises.
Une seconde voix, aussi criarde, quoique moins éclatante, perforait également l'air, à intervalles réguliers. C'était celle de Mlle Coffard, la concessionnaire et la haute directrice de la maison. Calme et maîtresse d'elle-même, comme une femme qui en a vu bien d'autres, elle restait assise dans son comptoir, où elle additionnait la casse, se contentant de répéter presque mécaniquement :
— Allons, Paquita! Allons, Camélia! Allons, Cora! le premier soin des ouvrières qui s'engagent dans ces sortes d'ateliers étant de se décorer de prénoms en A qui font généralement partie de la défroque du magasin et qu'on leur attribue en même temps que les vêtements des camarades auxquelles elles succèdent. Chaque prénom représente un « congé », suivi bientôt d'un réengagement. On en connaît qui en ont porté jusqu'à dix-sept.
La lutte avait éclaté sur deux points : au fond, des femmes dépoitraillées couvraient de leurs corps une des leurs, une jeune fille toute frêle et toute jeunette qui, quoique pâle à s'évanouir, ouvrait, sur un groupe d'hommes séparés d'elle par quelques tables, d'énormes yeux noirs pleins de défi et de résolution :
— Non! s'obstinait-elle, non! je ne veux pas : celui-là est trop vilain et trop dégoûtant aussi. J'aime mieux faire mon baluchon!
« Faire son baluchon », c'est s'en aller. La Coffard ne s'inquiétait pas outre mesure de ces répugnances, dont l'habitude ou la résignation finit toujours par triompher. Mais le client ainsi repoussé avec perte n'entendait pas subir cet affront. Aidé de sa société, il prétendait obliger la « jeune fille aux yeux noirs » à un sacrifice qu'il se croyait de très bonne foi en droit d'exiger, moyennant un versement débattu à l'avance.
L'aspect de cet homme déjà mûr justifiait amplement d'ailleurs l'invincible répulsion de l'adolescente. Un crâne non pas seulement nu, mais congestionné par des échauboulures malsaines, surmontait un nez enflé, pointé de rougeurs incandescentes près de s'entamer, et qui s'étendaient, comme un eczéma, jusqu'à la naissance des joues. Les immeubles comme celui du no 70 du boulevard de la Chapelle sont précisément le refuge des crânes comme celui-là, et l'homme qui s'en estimait l'heureux possesseur n'admettait pas qu'on lui disputât sa pitance.
C'est à la suite des « Non! non! » énergiques et réitérés de la petite dégoûtée que ce rubescent étranger et ses amis s'étaient peu à peu exaspérés au point de mettre le rez-de-chaussée à sac. En vertu de ce sentiment de l'habeas corpus qui ne s'oblitère jamais totalement, même dans les âmes les plus assujetties, les compagnes de la jeune opprimée l'avaient prise sous leur protection, soutenant qu'il n'était permis à personne de la violenter et que, d'ailleurs, il y en avait assez d'autres dans le stock en étalage pour que cet indiscret ne s'obstinât pas à s'adresser précisément à celle qui probablement avait ses « raisons » pour se dérober au choix flatteur dont elle était l'objet.
Mais cœur affamé n'a pas d'oreilles. Plusieurs consommateurs ayant pris parti pour celle qu'on appelait la « nouvelle », la bataille devint générale, au point que Mlle Coffard, désespérant de reconnaître à quel compte elle devrait inscrire les dégâts, descendit de son comptoir, essayant d'introduire le langage de la bonne société dans ce brouhaha d'anathèmes.
Tout anémique et exiguë qu'elle était, la Coffard savait très habilement refréner son monde, étonné de rencontrer ces expressions distinguées chez une tenancière d'un quartier aussi éloigné du faubourg Saint-Germain.
Mlle Coffard, qui avait été autrefois sous-maîtresse, joignait à une dépravation d'esprit quasi hystérique une vive passion pour la littérature. Elle portait presque constamment un livre sous le bras, et avait étudié, au temps de sa vingtième année, pour se présenter au baccalauréat ès lettres. Ses passions l'avaient détournée de la carrière de l'enseignement. Demeurer calfeutrée dans un pensionnat, avec un jour de sortie toutes les deux semaines, constituait pour elle un supplice que son imagination vagabonde ne lui laissa pas supporter longtemps.
Une fois dehors, elle passa son temps à chercher des intrigues, qui ne venaient pas la trouver dans l'état de délabrement physique où elle se trouvait presque toujours, et de caprices en caprices, elle avait fini, grâce à sa belle écriture, par se placer également comme sous-maîtresse dans ce pensionnat qui la changeait des autres et qui lui était resté après le décès de l'ancienne patronne, morte d'un coup de carafe à la tempe droite.
Cependant, malgré le tintouin que lui causait un personnel aussi agité, la Coffard avait conservé de ses anciens travaux des bribes d'érudition qu'elle étalait avec gloriole, afin de bien convaincre le public qu'elle n'était pas née pour « ce métier-là ».
Elle avait même gardé dans sa mémoire des restants de latin dont elle ne manquait pas de régaler les visiteurs. Elle disait volontiers aux bohèmes qui venaient flâner chez elle sans prendre autre chose que l'air du comptoir :
— Nescio vos!
Par contre, elle accueillait les habitués dont elle appréciait les bonnes manières par ce bonjour tout normalien :
— Quomodo vales?
Et elle était aux anges quand quelqu'un lui répondait :
— Optimè!
Toutefois, l'âge n'avait guère affaibli sa maladie nerveuse, et elle était contrainte, pour arriver à dormir, d'absorber des fioles de sirops adoucissants et réparateurs. Elle fit irruption au centre du café entre les deux camps, enveloppée d'une forte odeur de bromure, son dernier remède de prédilection.
— Je vous en prie, messieurs, dit-elle. Puis se retournant, avec un geste de consul romain, vers ses pensionnaires bloquées au fond : — Et vous, mesdemoiselles, je vous l'ordonne : en voilà assez! Le Perroquet bleu n'est pas une arène. Vous! ajouta-t-elle, en désignant la révoltée, vous resterez deux jours dans votre chambre sans descendre au café, pour vous apprendre à vous soustraire à vos devoirs. Je ne vous habille pas, je ne vous loge pas, je ne vous nourris pas pour ne rien faire.
— Oui, interrompit une grosse dondon qui paraissait être sur sa bouche, parlons-en de la nourriture! On ne mange que de la viande de la boucherie hippophagique.
— Et si encore on en avait son comptant! appuya une grande bringue au menton de galoche et aux yeux renfoncés.
— Et avec un travail comme ça! fit remarquer une troisième.
— Oui! firent-elles toutes en chœur, on crève de faim, ici!
— Silence! ou j'appelle la police! tonna la Coffard, faisant subitement trêve à sa distinction native.
Le mot « police » produisit son effet ordinaire, ces ilotes ne se faisant aucune illusion sur le secours qu'elles ont à attendre de surveillants dont « madame » avait tant de moyens d'endormir la surveillance. Toutes se turent, après le grognement sourd des jaguars de ménagerie qui regagnent leur place sans même oser mordiller le bout de la cravache de leur dompteur, qu'ils avaient d'abord fait mine de dévorer.
Elle avait terrorisé ses femmes. Elle se montra supérieure dans l'art d'amadouer les hommes.
— Monsieur, dit-elle en s'approchant de l'individu au crâne bouillonnant, vous êtes trop bien élevé et trop indulgent pour ne pas excuser un moment de folie chez une enfant qui est depuis trois semaines seulement dans la maison et dont, jusqu'ici, je n'avais eu qu'à me louer. Revenez dans quelques jours, vous serez tout étonné de la retrouver aussi docile qu'elle a été rétive. J'en atteste tous ceux qui m'ont jusqu'à présent honorée de leur clientèle : jamais scandale de cette nature ne s'est produit au Perroquet bleu.
C'était, en effet, le sobriquet décerné par les gens du quartier au no 70 du boulevard de la Chapelle, en l'honneur de l'ara que, les après-midi de soleil, on plaçait sur le trottoir, devant l'établissement, auquel il servait d'enseigne vivante et même parlante. Cet oiseau inconvenant durait rarement plus de six ou huit mois, tant on se faisait un jeu cruel de lui arracher les plumes de la queue.
On le remplaçait alors par un autre d'apparence semblable ; et, depuis dix-neuf ans, le public croyait que c'était toujours le même.
Tout en ciselant ses phrases, la Coffard poussa les mécontents jusqu'à la porte de sortie, par laquelle ils disparurent un à un, sans plus d'objections, et qu'elle referma incontinent sur eux. Ses nerfs reprirent alors le dessus. Elle glissa comme une anguille entre les tables et, passant bravement à travers le paquet d'insurgées qui s'étaient prononcées pour la résistance, elle saisit par le bras la nouvelle dans l'encoignure où elle s'était blottie.
Les trois ou quatre assistants que la bagarre n'avait pas fait fuir virent alors émerger du flot mouvant qui la couvrait une grande fille, si fluette et si osseuse que le regard ne savait au juste sur quel angle s'arrêter. La taille aurait tenu dans la main et les épaules dans les dix doigts. Cette minceur était absorbée par le noir intense des yeux et la blancheur laiteuse des dents, que les lèvres, contractées par le rictus de l'émotion, avaient mises à nu.
Bien que la scène brutale provoquée par son entêtement eût évidemment développé sa pâleur, il était aisé de deviner qu'à l'état normal, elle n'était pas de beaucoup plus colorée. Ses cheveux d'un châtain sombre à fond mordoré, relevés du côté droit de la tête, retombaient sur le côté gauche, où ils étaient retenus par un gros peigne de fausse écaille blonde surmonté d'un véritable jeu de boules, simulant une couronne de vicomtesse. Comme contraste à cet attifement prétentieux, un de ces foulards de soie d'un jaune cru, qu'affichent la plupart des filles des maisons borgnes comme le symbole de leur profession, flottait autour de son cou grêle. Une chemisette à plis fripés s'évasait autour de ses clavicules en saillie.
— Vous allez vous enfermer là-haut, grommela Mlle Coffard, en continuant à lui serrer le poignet. Vous vous coucherez sans dîner. Quand on ne travaille pas, on ne mange pas. Ça n'est pas seulement au monde et ça fait déjà la difficile.
— Je m'en moque bien de votre dîner! fit la jeune fille. Je veux faire mon baluchon.
— Votre baluchon? Eh bien! c'est ce qui vous trompe : vous ne le ferez pas, riposta la directrice, dont cette menace accentuait la colère. Il faudra d'abord me payer les trois cents francs que vous me devez.
— Moi! trois cents francs? demanda la prisonnière, qui semblait chercher à quelle dépense pouvait bien s'appliquer cette somme invraisemblable.
— Et vos chemises, vos jupons, vos camisoles de dentelle, vos bas en bourre de soie, est-ce que vous vous imaginez que je vous donnerai ça pour rien? Et vos mules en satin rose? Vous êtes entrée ici avec des souliers de porteur d'eau.
— Trois cents francs! répéta la nouvelle, que ce chiffre stupéfiait. Où voulez-vous que je les trouve?
Elle eut un geste profondément découragé, un geste de princesse de féerie à qui un génie ordonne de débrouiller en une nuit quatre cent cinquante mille écheveaux de fil. Ses camarades, blasées sur ce système de réclamations, ne purent s'empêcher de rire.
— Ce brave monsieur qui sort d'ici vous les aurait peut-être donnés, poursuivit imperturbablement la Coffard, heureuse de laisser supposer que les malheureuses qui venaient s'asseoir à son foyer le quittaient parfois dans un huit-ressorts.
Cependant, elle négligea soigneusement de faire observer que cette munificence, d'ailleurs improbable, eût été inscrite sur son livre à la colonne des bénéfices imprévus, et que la situation de sa débitrice n'en eût été allégée en quoi que ce fût.
Et, pour condenser sa pensée dans un ultimatum accessible à cette intelligence inculte, elle conclut :
— Pas de trois cents francs, pas de baluchon!
Tous les Français sont égaux devant la loi. Le malheur est que la loi ne soit pas égale pour tous les Français. La contrainte par corps, abolie à l'égard des hommes en matière commerciale, n'a jamais cessé d'être appliquée aux femmes, en matière commerciale également. Les public-house de la débauche sont restés ce qu'était jadis la prison de Clichy. Dès son arrivée dans le mauvais lieu, on ouvre un compte à la fille d'amour ; et comme elle ne parvient jamais à le « boucler », c'est elle que la maîtresse boucle, sans que ni celle-ci, ni la détenue, ni la police, ni la magistrature aient encore songé qu'il est interdit de se payer de ses propres mains, notamment par la séquestration de la personne dont on se prétend créancier.
Ces emmurées se regardent très sincèrement comme le gage de leur créance et acceptent traditionnellement ce rôle d'otage, sans qu'aucune d'elles ait jamais eu l'audace ni même la pensée de faire valoir ses imprescriptibles droits à la liberté corporelle.
La recluse, n'ayant pas les trois cents francs, ne tenta pas de se débattre contre la mainmise dont elle était arbitrairement victime. Elle se dirigea d'un pas résigné vers l'escalier en colimaçon. Au moment où elle posait le pied sur la première marche pour s'enfoncer dans cette moisissure, la grosse dondon qui avait essayé de plaider pour elle quelques instants auparavant lui glissa dans l'oreille ces mots maternels :
— Ne te tourmente pas, ma pauvre Mal'aria : après dîner je te monterai un peu de viande de cheval.
Mais cette condamnée à l'inanition temporaire n'avait, à cette heure, aucun souci des récriminations de son estomac. Elle s'enferma d'elle-même dans la chambre banale où elle passait le plus ordinairement la nuit, et s'assit sur une chaise de paille assez basse pour lui permettre de s'accouder sur son lit qui, sans être précisément un galetas, était au moins une galette.
Le jour tombait : elle alluma une chandelle déformée par les courants d'air et qui avait tout ensuiffé le chandelier de cuivre à coulisses dans lequel elle était fichée. La cellule, visiblement découpée dans une pièce beaucoup plus grande, était encadrée d'un papier bleu semé de losanges d'un blanc plâtreux, zébré çà et là par des égratignures qui laissaient voir le sapin des cloisons séparant ce cabinet de celui d'à côté : les deux n'en faisant à peu près qu'un, tant la légèreté des voliges laissait de celui-ci entendre tout ce qui se passait dans celui-là.
Cette fillette, dont l'aspect était celui d'une enfant qui avait grandi trop vite, paraissait, sous le brouillard jaunâtre tombant du luminaire, si chétive, si amaigrie et si pâle, qu'en apercevant cette face blanche, soutenue mollement par un bras exsangue, quelqu'un qui fût entré aurait, malgré lui, cherché des yeux le fourneau allumé qui accompagne si souvent les figures de Tassaërt.
Elle demeura ainsi, à demi assise, à demi couchée, jusqu'à onze heures du soir, sans avoir l'air de percevoir les bruits des descentes et des montées qui ébranlaient perpétuellement l'escalier vermoulu. Quand la dondon lui avait crié, à travers la porte, vers neuf heures :
— Ouvre-moi : j'ai ta viande!
elle avait simplement répondu :
— Merci, je suis dans le pieu : je n'ai pas faim du tout!
Son immobilité rêveuse ne fut pas troublée non plus par les éclats d'une contestation engagée dans le cabinet contigu, à propos d'une pièce de quarante sous que la demoiselle prétendait fausse et que le monsieur soutenait bonne. Sur le coup de minuit et demi, le commencement d'une pluie, qui bientôt devint battante, chassa les bousingots du café où ils ripaillaient avec les femmes inoccupées. La Coffard expulsa les derniers flâneurs et après avoir, de ses mains directoriales, éteint le gaz, qu'elle craignait de retrouver encore allumé le lendemain matin, elle prit, toujours enveloppée dans une atmosphère de bromure, le chemin de l'escalier, afin d'aller demander au sommeil réparation des fatigues de cette journée de tapage et de criailleries.
Quand le chabanais eut complètement cessé, celle qu'une de ses compagnes de captivité avait appelé : « Ma pauvre Mal'aria! » sortit rapidement de sa torpeur. Elle alla coller son oreille à la porte, puis à la cloison ; et après avoir fait jouer avec toutes sortes de précautions l'espagnolette de sa petite fenêtre, elle inspecta les abords du Perroquet bleu par l'entre-bâillement des volets reliés au moyen d'un cadenas destiné à protéger la pudeur publique contre des exhibitions imprévues.
L'eau qui tombait alors à flots avait dispersé les promeneurs. Les sergents de ville, réfugiés contre les portes cochères, attendaient une éclaircie pour s'assurer que tout était tranquille et que les Parisiens dormaient. Les arbres du boulevard de la Chapelle, anémiques comme en général les habitants des quartiers pauvres, montraient seuls leurs maigres échines et tordaient dans la bourrasque leurs plumeaux défrisés. Des tramways bourrés à l'intérieur, dégarnis en haut, et dont l'impériale arrivait presque à la hauteur de la fenêtre, continuaient leur marche régulière avec l'étrange clapotis des pieds de chevaux avançant dans la boue. La jeune fille referma à demi la croisée, se baissa mystérieusement et tira de dessous son lit une petite malle en bois blanc noirci au pinceau, dont le dessus, recouvert de peau de veau rongée par les mites, donnait l'idée d'une tête de teigneux.
Elle n'y prit qu'une robe de stoff, à carreaux blancs et noirs dont le corsage se fronçait sur la poitrine, à col montant et à jupe descendant au ras de la cheville ; une de ces robes honnêtes qui ne sortaient certainement pas des mains retortes de la faiseuse ordinaire du Perroquet bleu.
Elle s'arracha du coup son fichu jaune, remplaça son peigne à couronne par des épingles à cheveux, et après avoir endossé, ajusté et boutonné sa robe au col et aux poignets, elle revint à la fenêtre comme pour y attendre un signal. Ce signal, c'était le passage du dernier tramway, qui imprima un tremblement à la maison, puis se perdit dans les profondeurs du boulevard de la Villette.
Elle plongea alors le bras jusqu'au coude entre son matelas de varech et sa paillasse de maïs et ramena de cette cachette une petite clef dont elle se servit pour ouvrir le cadenas qui retenait les deux volets, lesquels se déployèrent tout grands. Elle se pencha de nouveau presque à mi-corps, sonda l'horizon à droite et à gauche, puis revint encore à son escabeau et, retirant ses mules, enfila de solides souliers de marche alignés au pied de son lit ; enfin, sans autre délibération et de peur sans doute d'être surprise, elle se glissa en dehors de la fenêtre en se pendant par les mains à la chaîne du cadenas resté accroché par l'anse à l'un des volets.
La chambre où elle couchait était située immédiatement au-dessus du café, à l'entresol. En s'allongeant un peu, les pieds de l'évadante arrivaient à peu près à un mètre du trottoir. Le plus gros danger pour elle était de s'érafler contre les aspérités de la salle du bas. Heureusement, ce n'était pas sa gorge qui gênait la maigre enfant. Elle tendit ses deux bras frêles, lâcha tout à coup la chaîne où elle se cramponnait et tomba sur le boulevard de plus haut qu'elle ne l'avait supposé.
A la vive douleur qu'elle ressentit au pied gauche en touchant le sol, elle aurait poussé un cri, si sa situation précaire ne lui eût interdit toute manifestation. Sans chapeau, sans manteau, avec une pièce de vingt sous dans sa poche pour unique ressource, elle tourna à droite, sans savoir — un policier a remarqué que les gens qui se sauvent prennent leur droite dix-neuf fois sur vingt — et se mit à courir tout d'une haleine jusqu'au boulevard de Clichy, où elle souffla un instant en s'appuyant contre le dossier d'un des bancs qui bordent la chaussée.
Quand elle essaya de reprendre sa course, elle constata avec terreur que son pied gauche refusait le service. Misère! s'il allait falloir rester clouée là et réintégrer le Perroquet bleu! Elle tâta le bas de sa jambe où elle éprouvait des élancements insupportables et sentit une enflure qui semblait augmenter sous les doigts. Elle prit le parti de poursuivre sa route à cloche-pied et elle entra dans la rue Pigalle en sautant sur sa jambe valide, comme une enfant qui joue à la marelle.
Sa robe, transformée en éponge, s'enroulait autour d'elle et l'enserrait comme dans un peplum. Son jupon et sa chemise se collaient à sa peau. Elle commençait à grelotter et à défaillir. Elle avait bien vu des enseignes d'hôtels à bon marché où, pour ses vingt sous, on lui aurait donné, pour passer le reste de la nuit, un cabinet dans le goût de celui qu'elle venait de quitter — à la cloche de bois. Mais elle se dit :
— Merci! On n'aurait qu'à y faire encore une rafle!
Les cheveux dans les yeux, la poitrine rentrée, tantôt traînant son pied malade, tantôt s'accotant le long d'une boutique, elle dépassa la rue Blanche et aborda rue de Berlin. Elle n'avait d'abord eu d'autre projet que la fuite. Elle se recueillait, à cette heure, pour savoir où elle chercherait asile. Son premier mouvement avait été de s'éloigner le plus possible de l'enfer où on voulait la retenir. Maintenant qu'elle n'avait plus à redouter l'autocratie de Mlle Coffard, elle se rendait compte de l'intensité de l'inconnu dans lequel elle s'était lancée. Sa situation ressemblait à celle d'Agar dans le désert ; seulement, son désert à elle était émaillé de commissaires de police, et ce n'était pas de la soif qu'elle souffrait, car l'eau lui ruisselait dans le dos.
Voici le plan auquel elle s'arrêta : elle avait vingt sous. Elle marcherait jusqu'au jour. Dès qu'une boulangerie ouvrirait sa corne d'abondance, elle achèterait un petit pain de deux sous tout chaud. — Elle adorait les pains tout chauds. — Elle s'informerait ensuite, auprès de quelque balayeuse, des démarches à faire pour être admise dans les escouades chargées d'enlever les boues sur la voie publique. On ne devait pas exiger de papiers pour ce métier-là.
Malheureusement, elle commençait à grelotter de froid et probablement aussi de fièvre, car son pied enflait au point qu'elle s'assit sur le rebord d'un trottoir, ôta son bas et trempa la partie malade dans le ruisseau qui, gonflé par deux heures d'un déluge continu, inondait toute la rue de Berlin. Cette lotion astringente et glacée insensibilisa un moment le bas de la jambe ; mais lorsqu'elle se redressa pour arpenter de nouveau l'asphalte inhospitalière, elle vit tout tourner devant elle. Les becs de gaz dansaient une sarabande et les flaques d'eau où ils se reflétaient lui faisaient l'effet de métal en fusion. Elle risqua encore deux pas en avant. A travers les bleuettes qui lui emplissaient les paupières, elle crut distinguer une grille avancée protégeant l'entrée d'une maison. Elle s'efforça de gagner les barreaux pour s'y soutenir ; mais l'éblouissement la saisit au moment où elle étendait le bras, et elle s'abattit comme un paquet de linge mouillé sur le soubassement de pierre qui supportait la grille.
....... .......... ...
Il y avait bien un quart d'heure qu'elle était étendue inerte sous l'eau qui la noyait, quand un de ces coupés de maître à un cheval, qu'on appelle des trois-quarts, fit halte devant la maison. Un vieillard de haute taille, voûté dans le pardessus qui l'emmitouflait, en descendit ; et comme il cherchait sa clef pour ouvrir la porte de la grille, son pied heurta la masse informe que formait le corps de la jeune fille.
— Pierre, fit-il, descendez donc. Je crois qu'il y a un ivrogne qui dort.
Le cocher, resté immobile dans son carrick de toile blanche imperméable, sauta et se pencha sur ce paquet inanimé dont, au premier abord, il n'avait pu déterminer la nature.
— Je crois que c'est le cadavre d'un jeune homme, dit-il.
Il revint au coupé, enleva la bougie d'une des lanternes et, faisant un réflecteur de sa main, il projeta la lumière sur un visage boueux et sanguinolent — car l'évadante s'était, en tombant, fortement cognée sur l'angle du soubassement de pierre.
— C'est une femme, reprit le cocher. Elle a bien l'air d'être morte.
— Vite! il faut appeler au secours. Le pharmacien n'est pas loin ; et pas un sergent de ville! balbutia le vieillard tout ému.
Malgré le tremblement qui l'avait pris devant ce spectacle imprévu, il s'agenouilla presque à côté du corps et posa la main sur le cœur.
— Elle respire encore! Mais il n'y a probablement pas une minute à perdre, murmura-t-il. Et il ajouta plus haut : Nous ne pouvons la laisser là. Pierre, allez chercher Nanette, nous allons toujours porter cette malheureuse dans l'hôtel.
Pendant que le cocher ouvrait vivement la porte de la grille, le vieillard, bravement accroupi dans le bourbier, avait relevé et appuyé sur son genou la tête ballottante de la jeune fille. Il lui lava les joues avec son mouchoir et essaya de lui ouvrir délicatement les yeux avec le pouce ; mais les paupières retombèrent immédiatement.
— Et cette Nanette qui ne vient pas! Vous verrez qu'elle arrivera encore trop tard, grommela-t-il impatiemment : ce qui indiquait que ladite Nanette avait la réputation de ne pas se presser.
La vieille bonne sortit enfin toute tâtonnante et toute déficelée, car elle n'avait pris que le temps de passer un jupon. Le cocher, qui la précédait, l'invita à soulever par les jambes l'enfant, qu'il prit lui-même par les épaules, et le cortège funèbre entra silencieusement dans la maison.
— A la première heure, dit le vieillard, on ira chercher le commissaire de police. Portez cette pauvre créature dans la chambre d'Albert. Vous ferez un grand feu dans la cheminée, après quoi Pierre prendra la voiture et ira sans désemparer chez le médecin.
II
LA MAISON SANS PÈRE
Jusqu'à l'âge de douze ans et demi, la petite Emmeline Freizel avait été la plus choyée des enfants. Sa mère n'était pas méchante et son père était la tendresse même : car, par suite d'une erreur traditionnelle, entretenue par les poètes, il est convenu qu'à l'égard de sa progéniture le cœur d'une femme est un réservoir de dévouement et d'amour, tandis qu'en réalité, c'est presque toujours l'homme qui se sacrifie pour ses petits.
Il serait facile de l'établir en comparant la quantité de nouveau-nés dont les filles-mères se débarrassent sur l'Assistance publique, avec le nombre de ceux que les « fils-pères » y envoient quotidiennement. Les femmes, dont la franc-maçonnerie est autrement puissante et organisée que celle des hommes, prétendent, il est vrai, que celles d'entre elles qui confient ainsi à la Providence le fruit de leur inconduite y sont contraintes par la misère et l'abandon où les laissent leurs séducteurs. C'est encore là une légende. Beaucoup d'ouvriers élèvent leurs enfants à la sueur de leur front et beaucoup de demoiselles, qui trouvent dans la galanterie le moyen de se commander des robes chez Laferrière et de parier aux courses de fortes sommes, ne croient pas devoir grever leur budget — qui pourtant coûte si peu à équilibrer — des quarante francs par mois qu'exigerait une nourrice.
Plusieurs d'entre elles, il est vrai, consentent à garder leurs fruits ; mais, une grande partie du temps, c'est comme un aimant destiné à attacher et à retenir celui qui a la douce conviction de les avoir mis au monde. La France compte ainsi pas mal de jeunes gens de vingt-deux ans, qui ont reconnu sans sourciller, comme nés de leurs œuvres, des bambins qui en avaient déjà quatorze. Proposez donc à une femme d'accepter comme sien un enfant que vous aurez eu d'une autre : vous serez reçu comme dans un jeu de quilles.
Le papa Freizel, qui était charron avenue de Saint-Ouen, passait tous ses instants disponibles à pousser sa petite Emmeline dans un haquet ou dans une brouette, à moins qu'il ne lui fît apprendre ses lettres, car sa femme ne savait ni lire ni écrire, et cette ignorance rudimentaire le navrait. A huit ans, Emmeline était déjà toute fière de descendre à l'atelier pour lire le journal à son père pendant qu'il travaillait. Il lui avait construit de ses mains une table de bois blanc, sur laquelle elle s'essayait à tracer, en tirant la langue, des pleins et des déliés de grande dimension — tirer la langue, en écrivant, étant chez les tout jeunes élèves un signe infaillible d'application, d'assiduité et de bon vouloir.
A neuf ans, on l'envoya à l'école, où elle ne tarda pas à briller par une orthographe remarquable. Freizel avait toujours dans sa poche et montrait à tout le quartier les dictées de sa fille. Parfois, la règle des « quelque », la plus fastidieuse de la langue française, y souffrait d'un croc-en-jambe ; mais les voisins n'y voyaient que du feu et s'extasiaient de confiance.
Le charron, qui était libre-penseur, ne voulait pas entendre parler de première communion ; mais Mme Freizel répétait de très bonne foi qu'il fallait la faire faire à la petite, attendu que, quand on n'a pas fait sa première communion, le gouvernement vous défend de vous marier.
Freizel allait vraisemblablement céder, lorsqu'un jour de novembre, après avoir passé trois heures sous le feu de la forge à raccommoder un essieu brisé, il sortit tout fumant, le cou et les bras nus pour aller prendre un verre au « Pan Coupé », cabaret à cheval sur deux rues, exposé, conséquemment, à toutes les bises et dont précisément les deux portes, qui se faisaient vis-à-vis, étaient grandes ouvertes.
On but peu, mais on causa beaucoup, car des amis étaient venus le rejoindre. Labordère venait de briser son épée et Mac-Mahon de donner sa démission. Il n'en fallait pas tant pour provoquer des discussions interminables. Celle qui s'engagea au « Pan Coupé » se termina par un refroidissement qui saisit Freizel comme dans un étau et le jeta étouffant sur son lit en compagnie d'une fluxion de poitrine. Ce « chaud et froid », comme, à l'avenue de Saint-Ouen, on qualifia ce mal foudroyant, résista à tous les sudorifiques, à toutes les ventouses, ainsi qu'à tous les vésicatoires et aux papiers Fayard dont on l'emplâtra. Le dixième jour, après avoir répété pendant toute l'après-midi :
— Qu'est-ce qu'elle va devenir? Qu'est-ce qu'elle va devenir? il expirait vers quatre heures du soir, en embrassant son Emmeline.
Tout de suite, celle-ci eut la sensation qu'elle était perdue. Sa mère, que son incapacité intellectuelle mettait hors d'état de sauver une situation compromise, tomba dans l'hébétement. Emmeline, qui ne devait entrer en apprentissage qu'après sa première communion, n'avait pas de métier et n'en entrevoyait aucun dans l'avenir. La veuve ne pouvait continuer celui de son mari, le charronnage étant, de tous, le moins praticable pour une femme. Freizel, comptant sur l'éternité de ses biceps, n'avait naturellement rien mis de côté. Il se trouva que, l'actif et le passif de la maison se balançant à peu de chose près, on fut contraint de vendre le matériel de l'atelier pour payer le loyer et boucher quelques trous qui s'ouvrirent subitement sous les pieds de la mère et de la fille ; car, même lorsqu'on est sûr de ne rien devoir, on finit par s'apercevoir qu'on doit quelque chose.
La malheureuse Freizel essaya de se retourner ; pour peu qu'une personne restée sans ressources s'adresse à la commisération privée ou publique, le premier conseil qu'on lui donne est généralement celui-ci :
« Il faut tâcher de vous retourner. »
Ça n'a pas le moindre sens, mais les gens charitables ont ainsi un prétexte pour se laver les mains des misères d'autrui. Ils disent :
— J'avais fortement engagé cette malheureuse à se retourner. Elle ne l'a pas fait : tant pis pour elle!
La veuve Freizel, bien qu'elle n'eût que trente-trois ans, n'était bonne qu'à faire des ménages. Elle en trouva deux à quinze francs par mois l'un. Le bail de l'avenue de Saint-Ouen ayant été rompu par la mort du locataire, elle alla s'engloutir avec sa fille dans un petit cabinet de cent vingt francs par an, situé dans une maison à six étages, rue Lepic, à Montmartre, où il avait jusque-là servi de débarras et qui prenait jour sur un corridor donnant sur une cour. On faisait la cuisine sur le carré ; et comme Mme Freizel, qui partait le matin pour rentrer à midi et repartir à une heure, n'avait pas le temps de préparer le déjeuner, Emmeline, obligée de s'en occuper, ne retourna plus à l'école. D'ailleurs, Mme Freizel semblait éprouver une sorte d'orgueil maternel à savoir son enfant aussi ignorante qu'elle-même. Le père avait tenu à ce que la petite apprît à lire et à écrire. C'était une affaire faite maintenant. Que diable aurait-elle pu demander de plus?
Ce à quoi on réfléchit peu, c'est que la lumière est, pour les êtres animés, aussi indispensable que l'air respirable. Emmeline, vivant de rogatons, qu'elle accommodait à toutes sortes de sauces piquantes, moins pour en rehausser le goût que pour le dissimuler, grandissait et s'amincissait dans la demi-obscurité de la boîte de dominos où elle végétait, pareille à un cep de vigne poussé le long d'une porte dans l'humidité d'une rue de Paris. Les voisins qui traversaient cette pénombre pour monter aux étages supérieurs ne voyaient de l'orpheline que ses deux grands yeux, lesquels répandaient dans la chambrette le peu de clarté qui la désassombrissait.
Elle les usait à lire debout, dans le couloir, tous les morceaux de journaux qui lui tombaient sous la main, car elle passait à peu près toutes ses journées seule, attendant sa mère, soit pour le repas de midi, soit pour celui de six heures ; vivant, du matin au soir, autour de cette cage, sans travailler et sans penser beaucoup non plus, comme les gardiens de squares qui, pendant huit heures d'horloge, n'ont d'autre occupation que la promenade.
Un jour, Mme Freizel ne vint pas déjeuner. La petite crut qu'elle avait fait son premier ménage plus « à fond » qu'à l'ordinaire, et fit revenir jusqu'à une heure et demie, sans oser y toucher, le rata, dont les parfums graisseux emplissaient tout l'escalier. N'y pouvant plus tenir, elle se décida à attaquer ce fricot. Comme elle en achevait la moitié, sa mère parut ; mais elle n'avait pas faim. Elle avait plutôt soif. Elle lampa coup sur coup trois grands verres d'eau ; et sans se rendre compte des motifs de ce changement de physionomie, Emmeline lui trouva l'air tant soit peu égaré.
Pendant trois jours, la bonne femme reprit son train-train habituel ; puis, les irrégularités se reproduisirent. Un soir même, elle ne rentra pas du tout ; et l'enfant, affolée de peur, dut passer la nuit toute seule dans ce cabinet qui fermait à peine et où, d'ailleurs, avec un coup de poing dans un carreau, il eût été si aisé de pénétrer.
A onze heures du matin, personne encore. Enfin, vers midi, Emmeline, penchée sur la rampe de l'escalier, vit poindre sur les premières marches sa mère, portant sous le bras deux bouteilles de vin et suivie d'un grand diable en blouse bleue et en casquette noire. Lui, portait un jambonneau.
Sans autre présentation, on s'installa, dans le cabinet, à la table de sapin, qui en prenait la moitié. On invita gaiement la petite, et, peu de temps après, du jambonneau il ne restait plus que l'os, sur lequel l'invité se mit à sculpter des profils d'hommes et de femmes avec un canif qu'il tira de sa poche.
Emmeline, qui tout d'abord avait été effrayée par les moustaches rousses, les yeux gris cendre, les mains en épaules de mouton et les allures bestiales de ce convive inattendu, finit par se laisser gagner par ses plaisanteries aimables et ses talents de société. A treize ans, on considère facilement comme un homme supérieur celui qui réussit à tailler un rond de serviette dans un manche de gigot.
Le visiteur réitéra ses visites. Mme Freizel, qui au début l'avait appelé monsieur Marsouillac, n'avait pas tardé à l'appeler Marsouillac tout court, puis Léon.
Son état ne lui prenait évidemment qu'une faible partie de sa journée, car il arrivait quelquefois bien avant midi et restait à baguenauder jusqu'à près de trois heures. Mais, quel qu'il fût, le métier ne devait pas être mauvais, car on ne se refusait plus rien, et on sirotait parfois si abondamment après les repas que Léon finissait presque toujours par s'étendre sur le lit pour y cuver ses petits verres.
Ce lit unique, où couchaient la mère et la fille depuis la mort du charron, eut bientôt un adjoint : une petite couchette en fer qu'on acheta d'occasion et qu'on parvint à caser contre le panneau le plus obscur du cabinet. Emmeline fut enchantée d'avoir un lit à elle. C'était un commencement de trousseau. Seulement, comme elle s'y était mollement endormie la veille, bercée par des rêves de propriétaire, elle fut toute surprise de distinguer, en se réveillant le lendemain, Marsouillac trottinant par la chambre en manches de chemise, puis demandant tout haut à sa mère :
— Où as-tu mis le cirage?
Mme Freizel avait été et pouvait encore passer pour jolie, ne s'étant jamais, du vivant de son mari, qui trimait pour tout le monde, épuisée dans ces travaux qui brûlent le sang, parcheminent la peau et développent les jointures des doigts au point de les transformer en petits échaudés. Tant que Freizel avait vécu, elle ne s'était pas gênée pour lui, bien qu'il lui eût souvent reproché de s'habiller « comme un sac ». C'était d'elle que sa fille tenait ces yeux noirs qui n'en finissaient plus. Depuis l'intrusion de ce Marsouillac dans son existence, la veuve s'était passé le luxe d'un corset, et elle avait été étonnée de la réduction à laquelle une taille de femme peut parvenir au moyen du rapprochement énergique de deux solides baleines.
Quant aux deux ménages à quinze francs par mois, il ne paraissait plus en être question, ce qui ne diminuait en rien le nombre des jambonneaux. Un jour, Emmeline découvrit un pot de rouge dans le tiroir de la table. Sa mère, qui sortait autrefois tous les matins, ne sortait plus que le soir et revenait souvent si tard que, le lendemain, elle restait couchée jusqu'à midi, si bien qu'Emmeline lui servait, ces jours-là, le café dans le lit à elle et à Marsouillac. Les détails de l'organisation de cette vie nouvelle avaient demandé du temps, et la première communion de la petite en avait été retardée de toute une année. Cependant Mme Freizel y tenait si obstinément qu'il eût été malséant d'ajourner encore la cérémonie à laquelle elle assista au bras de Marsouillac, qui se moucha à plusieurs reprises pour cacher son attendrissement.
A partir de ce jour béni, le même Marsouillac commença à accorder infiniment plus d'attention à la « mioche », devant laquelle il s'était jusque-là tout permis. Il la servait la première, lui versait des liqueurs à tout propos, et, quand il la trouvait seule, l'embrassait volontiers sur la nuque. Une fois, il lui enveloppa le buste de son bras musculeux et la serra contre lui à la faire crier. Elle eut l'idée de s'en plaindre à sa mère ; mais celle-ci qui, depuis quelques mois, rentrait ivre à peu près tous les soirs, n'aurait attaché aucune importance à ces familiarités.
Emmeline, à qui la connaissance et l'âge étaient venus, finit par déclarer que le cabinet était décidément trop petit pour trois personnes. Elle se mit à la recherche d'un magasin quelconque où on la prendrait « au pair », c'est-à-dire où elle travaillerait énormément pour manger très peu, car c'est là ce que presque tous les patrons nomment le « pair », bien qu'entre les deux termes il n'y ait aucune parité.
Après avoir usé ses semelles à interroger les carrés de papier écrits à la main et subrepticement collés sur les murs ou les monuments publics par les gens en quête de places à occuper ou à offrir, elle se vit agréée, au no 28 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, par une petite marchande de modes, qui la prit comme trottin, pour reporter les chapeaux et, au besoin, pour servir à les essayer, sans autres émoluments que deux repas par jour et un matelas dressé sur une sangle, dans une soupente dont le plancher poussait de petits cris à chaque pas qu'on y risquait.
Ce n'était pas brillant, mais elle y serait seule ; son démêloir, sa cuvette lui appartiendraient, et Marsouillac n'y tremperait pas ses moustaches rousses. Le premier des deux repas consistait en une tasse de bouillon le matin, et le second en un plat de viande, marié à une écuelle de légumes qu'elle dégusterait dans l'arrière-boutique, le soir, à sept heures.
Mme Gandoin, la modiste, convenait, avec une certaine loyauté, de ce que ce sous-ordinaire avait de débilitant pour un estomac de quatorze ans passés ; mais ce serait à l'apprentie de se faire assez bien venir des pratiques pour leur soutirer de temps à autre des gratifications qui lui permettraient de corser sa pitance quotidienne.
Comme dans les grands cafés où les maîtres touchent en moyenne soixante-quinze pour cent sur les pourboires des garçons, l'idéal des dames de magasin serait de faire nourrir leurs demoiselles par leurs clientes.
Marsouillac eut un mouvement d'ennui en apprenant de la bouche d'Emmeline sa résolution de se suffire à elle-même. Mme Freizel fut enchantée. Seulement, une question d'amour-propre surgit au moment du départ. Emmeline était toujours mise comme une petite fille des rues. Ses bas de coton blanc retombaient d'ordinaire sur ses jambes tout d'une venue. Elle portait six mois la même robe par-dessus une chemise à peine trop fine pour de la toile à voile. Pas l'ombre de cette coquetterie qui rattache la fillette à la jeune fille et la jeune fille à la femme. Aucun soin de ses ongles non plus que de ses dents, dont la blancheur persistait pourtant à travers les morceaux de réglisse et autres saletés dont on s'exerçait à l'obscurcir.
Il fallut bien remplacer ces loques dont la sordidité eût amené un désabonnement général de la part de la clientèle de Mme Gandoin. Ce fut Marsouillac qui se chargea de la métamorphose. Il y mit une munificence quasi royale et une bonne grâce exquise. Quand elle quitta toute flambant neuf le cabinet de la rue Lepic, il lui dit en l'embrassant :
— J'espère que tu te souviendras que c'est moi qui t'ai faite belle comme ça.
III
L'AMANT DE LA MÈRE
Le débit du magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette était aussi restreint que le local en était exigu. Cinq ou six chapeaux fichés sur des champignons, où ils étaient devenus des nids à poussière, occupaient toute la devanture. Mais, faute d'être suffisamment renouvelés, ces spécimens se démodaient, et, placés là pour attirer les chalands, ils n'arrivaient guère qu'à les éloigner. La spécialité de Mme Gandoin était les toques en plumes de lophophore, qui brillaient comme des casques sur les têtes des femmes de chambre et des cocottes de petite marque, qui alimentaient le commerce de la marchande de modes.
Bien qu'elle eût toutes les défiances et qu'elle prît toutes ses précautions, elle n'osait, en livrant la marchandise à certaines acheteuses, se faire toujours payer sans le moindre délai, et elle apprenait souvent avec désespoir que sa pratique avait changé de quartier sans laisser sa nouvelle adresse. La colonne des non-valeurs s'allongeait tous les jours davantage sous ses yeux désolés ; car, si de nouvelles créances s'y alignaient continuellement, les anciennes ne rentraient jamais.
Deux ouvrières seulement jouaient de l'aiguille dans la boutique, Mme Gandoin, une blonde grassouillette, à cheveux teints en fauve, s'étant attribué pour unique mission de recevoir le public, qu'elle appelait « son » public et qu'elle avait la prétention de retourner comme un gant. Emmeline, tout en portant le titre d'apprentie, n'avait, en réalité, d'autre rôle que celui de courrier du magasin. Elle aidait le matin la bonne à le balayer. Elle faisait ensuite les commissions particulières de la patronne : tantôt chez le boucher, tantôt chez la fruitière.
Il est, en effet, d'usage que des filles et garçons, ceux qu'on engage sous la qualification d'apprentis, on en fasse soit des domestiques, soit des commissionnaires, sans songer le moins du monde à leur enseigner la profession pour l'exercice de laquelle ils ont été mis en apprentissage. Aussi les parents sont-ils généralement fort surpris qu'au bout de deux ans leurs enfants n'en sachent pas plus qu'au premier jour, et que quand on les a placés chez un quincaillier ou un graveur sur métaux, ils soient, après ce stage, tout au plus bons à frotter le parquet.
Tous les quinze jours, Emmeline allait dire bonjour à sa mère qu'elle retrouvait chaque fois plus anéantie, plus abrutie et plus avachie. Marsouillac avait commencé à la tromper, puis à la battre et elle lampait des carafons de rhum pour refouler ses amertumes. Un jour qu'elle s'était endormie, le tête sur son bras et son bras sur la table, Marsouillac avait essayé de lutiner si grossièrement Emmeline que celle-ci se décida à secouer définitivement ses bottines sur le seuil maternel.
Elle passait ses dimanches de sortie à lire dans le magasin ou à aider la bonne à faire la cuisine.
Dix-huit mois se passèrent ainsi. Elle s'était développée surtout en hauteur ; car si sa taille était déjà celle d'une femme, son corsage était encore celui d'une fillette. Sa patronne perdait des heures à lui tordre les cheveux derrière la tête, selon la forme des chapeaux qu'elle lui essayait devant les clientes, lesquelles s'imaginaient naïvement qu'ayant un de ces chapeaux-là sur la tête, elles auraient instantanément autant de cheveux qu'Emmeline.
Un jour, le propriétaire de l'immeuble vint prévenir Mme Gandoin qu'il aurait peut-être besoin sous peu de son magasin, ainsi que de celui d'à côté, qui servait à une papeterie. Un de ces industriels qui installent un peu partout des brasseries, sur les carreaux desquels on lit : Salvator est arrivé! lui avait proposé la location de tout le rez-de-chaussée. La marchande de modes avait encore quatre ans de bail et son droit était de se refuser à déménager ; mais le sacrifice qu'on lui demandait devant être compensé par une indemnité d'une certaine envergure, c'était à elle de réfléchir.
Les modes allaient cahin-caha. Mme Gandoin avait toujours caressé un rêve : se retirer dans son département — celui de Loir-et-Cher — où une dot de quatre ou cinq mille francs lui permettrait soit de dénicher un second mari — car elle était veuve — soit d'entreprendre un commerce moins truculent, mais aussi moins aléatoire : l'épicerie, par exemple. Elle accepta, se mit en campagne pour tâcher de faire acquitter par les retardataires les notes restées en souffrance, et avertit son personnel que, la liquidation terminée, il eût à se pourvoir ailleurs.
Huit jours après cette communication officielle, les ouvriers arrivaient avec leur pioche et, sur un parcours de huit mètres, s'étendait une large bande de toile blanche portant en lettres noires cet avis au public : Prochainement ouverture de la grande Brasserie du Désir. — Bock à trente centimes.
Emmeline fut congédiée avant d'avoir acquis les capacités nécessaires pour rendre des services dans le métier auquel elle avait été si imparfaitement initiée. Il lui fallait revenir, au moins momentanément, habiter avec sa mère. Rentrer dans cette promiscuité constitua pour elle une épreuve atroce. Elle n'avait pas eu le temps de se débrouiller, mais elle se jura de déguerpir de ce milieu, dès qu'elle serait arrivée à se caser, fût-ce chez une charbonnière ou une marchande de pommes de terre frites.
Elle reprit, comme un récidiviste qui retourne à sa prison, le chemin de cette rue Lepic, qu'elle avait si allègrement quittée. Il était neuf heures du soir quand elle revit le cabinet sale où elle était restée si longtemps privée d'air et de jour. Le taudis s'était orné d'un porte-allumettes en porcelaine, d'une petite glace encadrée dans du cuivre estampé et de trois ou quatre figurines, le tout évidemment gagné à la foire. Ni Mme Freizel ni Marsouillac n'étaient là, bien que tous deux fussent au courant de son retour. On était en septembre ; il ne faisait pas froid, mais elle frissonna malgré tout, d'abord en se voyant seule, puis en songeant à la compagnie qu'elle attendait.
Les heures coulèrent. La nuit se fit tout à coup dans l'escalier. La concierge venait d'éteindre le gaz. Il était minuit, et personne ne paraissait. Elle dressa elle-même son lit de fer, dont l'armature, repliée sur ses charnières, avait été remisée dans le coin le plus noir. Elle poussa le verrou, tout en laissant à la serrure la clef qu'elle avait prise dans la loge, et elle se coucha pour se réchauffer, bien qu'elle n'eût pas la moindre envie de dormir.
Vers une heure du matin, le bois du palier gémit sous un pas sourd, pareil à celui d'une personne chaussée de pantoufles ; puis, la clef tourna, sans ouvrir la porte retenue par le verrou.
— C'est maman! pensa Emmeline en se jetant en bas du lit. Quel bonheur si elle s'était débarrassée de cet individu!
Puis, courant à la porte, elle demanda :
— Maman! est-ce toi?
Et, sans même attendre la réponse, elle ouvrit le verrou. C'était Marsouillac. Il était en chaussettes et tenait ses souliers à la main.
Elle bondit en arrière et alla s'enfoncer dans ses draps, qu'avec l'instinct particulier aux femmes et aux autruches elle ramena par-dessus sa tête. Marsouillac, qui tenait à avoir les mains libres, posa ses souliers sur une chaise et, serpentant jusqu'au lit d'Emmeline, il lui dit presque gaiement, en la tutoyant comme une camarade :
— Ne t'inquiète de rien. La vieille ne nous dérangera pas. Je l'ai laissée à un kilomètre d'ici, à l'estaminet. Elle ne tient plus sur ses jambes.
Puis, l'enveloppant de ses bras d'athlète, il la souleva comme un oiseau et se mit à la couvrir de ses baisers de brute. Elle essaya de se défendre à tâtons, n'osant crier, de peur d'un esclandre. Elle l'égratigna, le saisit par la moustache, tenta de lui casser les dents de son petit poing. Il la laissa s'épuiser en contorsions ; puis, quand il la sentit à bout, il la rejeta sur le matelas en l'y maintenant sans le moindre effort.
Cette fois elle voulut appeler à l'aide ; mais quand elle ouvrit la bouche pour jeter un « Au secours! » il la saisit à la gorge, lui enfonçant ses doigts dans le cou et, se penchant sur elle, il lui murmura férocement :
— Si tu dis un mot, je t'étrangle!
Elle se tut, en effet, car elle s'évanouit. Quand les idées lui revinrent, Marsouillac était parti. Sans doute, il était retourné à l'estaminet relever Mme Freizel de sa faction. L'idée que cet être allait reparaître, soit seul, soit avec sa mère, la jeta dans une démence fébrile. Au hasard, et sans même rallumer la bougie qu'elle avait soufflée en se couchant, elle s'habilla à la hâte et s'élança dehors ; elle descendit l'escalier quatre à quatre.
Sa première pensée fut de se rendre chez le commissaire de police ; mais à quoi bon? C'était fait maintenant ; et puis, sa mère eût été forcément mêlée à ces ignominies. Ne fût-ce que pour son père, il lui était interdit de mettre la justice dans la confidence.
Elle se sentait brisée à toutes les jointures : ses jambes cotonnaient dans ses jupes. Elle avisa boulevard de Clichy, un de ces petits hôtels où on loge à la nuit et quelquefois à l'heure. Au fronton du monument fulgurait cette annonce : Chambres confortables à un franc cinquante et à un franc. Elle portait sur elle les économies de ses dix-huit mois d'apprentissage : quinze francs. Elle sonna, car la porte était fermée. Une servante en camisole vint lui ouvrir. Elle donna d'avance un franc cinquante, puisqu'elle n'avait pas de bagages. On l'introduisit dans une chambre dont elle ne vit à peu près clairement que le lit. Elle se jeta dessus et tomba dans une sorte de léthargie qui tenait le milieu entre le sommeil et la syncope.
Il ne faisait pas encore jour quand un grand tumulte secoua toute la maison. Des cris, des bruits de luttes, des injures, des supplications, des sanglots se croisaient, du rez-de-chaussée au grenier. Elle pensa que c'étaient des ivrognes qui se battaient, et, d'ailleurs, elle n'aurait jamais eu la force de se lever pour s'enquérir. Les éclats de voix et le piétinement se rapprochèrent de sa chambre dont la porte, quoiqu'elle l'eût fermée à double tour, s'ouvrit brusquement : ce qui démontrait que les maîtres de l'hôtel possédaient des doubles clefs.
Deux sergents de ville entrèrent éclairés par la fille en camisole.
— Allons! qu'on se lève, et en route! dit l'un des agents d'une voix de garde-chiourme.
Emmeline avait ouvert tout grands ses yeux hébétés par la stupéfaction et la terreur. Elle crut qu'on se trompait et ne bougea pas.
— Ah çà! va-t-on obéir? réitéra le garde.
— Moi, me lever? Pourquoi me lever? fit la jeune fille, comprenant enfin qu'on s'adressait à elle.
— Parce que nous sommes de battue cette nuit, expliqua l'autre sergent de ville, qui paraissait un peu moins ours que son collègue, et qu'on va vous emmener au poste avec toutes celles de la rafle.
— Comment! la rafle! balbutia Emmeline, que ce mot répugnant fit frémir de la tête aux pieds : mais j'ai donné trente sous pour être ici… N'est-ce pas, mademoiselle, que je vous ai donné trente sous? ajouta-t-elle en invoquant le témoignage de la servante en camisole.
— Il ne s'agit pas de vos trente sous, répliqua l'agent. On veut savoir si vous avez un domicile.
— Mais c'est ici mon domicile, puisque j'ai payé! objecta Emmeline, forte de ce qu'elle croyait être son droit.
En France, pays de tous les arbitraires, on arrête les femmes parce qu'elles sont dans la rue : et, lorsqu'afin de n'y plus être, elles cherchent asile dans un hôtel, on les y arrête aussi. Quand vous entrez chez un marchand de tabac, il vous donne un cigare en échange de votre argent. Quand vous retenez, moyennant un prix fixé, une chambre pour y passer la nuit, vous y êtes chez vous, attendu que vous l'avez achetée et payée pour un temps déterminé. On se casserait la tête contre les murs avant de comprendre pourquoi la police se permet de se faire ouvrir, à toute heure du jour et du soir, la porte de votre chambre, sous prétexte qu'elle a été meublée par un autre que par vous ; tandis que si l'armoire et le lavabo qui la décorent vous appartenaient, votre seuil deviendrait immédiatement sacré et infranchissable.
Notez qu'en vertu des ordonnances policières sur les garnis, tous les voyageurs qui descendent à l'hôtel sont susceptibles d'être saisis dans leurs lits et traînés au Dépôt de la préfecture, et que c'est par pure tolérance que les princes régnants et les héritiers présomptifs qui viennent visiter Paris ne sont pas compris dans les rafles qui s'y opèrent si fréquemment.
Le raisonnement d'Emmeline était donc irréfutable. Aussi le plus moustachu des deux agents ne le réfuta-t-il que par un : « Allons, oust! » qui clôturait la discussion. Il avança sur la jeune fille, qui se cramponna au dossier du lit où elle s'était étendue tout habillée. Elle s'agenouilla sur le matelas, suppliant, se prenant la tête à deux mains :
— Oh! ne m'emmenez pas en prison! mais je n'ai rien fait de mal… bien au contraire… ah! si vous saviez!
Tout ce que le sergent de ville savait, c'est qu'à Paris, quand Saint-Lazare a besoin d'ouvrières, on fait la presse des femmes, comme on fait la presse des matelots dans les ports anglais, quand la Grande-Bretagne a besoin de renforcer sa marine.
Sans plus s'occuper des sanglots d'Emmeline que si c'eût été les aboiements d'un chien, les agents la lancèrent dans l'escalier, qu'elle roula jusqu'à l'entrée de l'hôtel, devant lequel une escouade d'une vingtaine de filles était contenue par six autres policiers. Emmeline fut poussée du poing dans cette tourbe, où elle entra, comme on entre dans le déshonneur, les yeux fermés.
Quand elle les rouvrit, elle se vit marchant au milieu d'un escadron volant composé de vieilles femmes décolletées et têtes nues ; de petites filles, dont deux ou trois n'avaient pas treize ans ; de maritornes en tablier et de quatre ou cinq femmes en robe à traîne et en chapeau, que l'une d'elles avait laissé glisser de son chignon et qu'elle portait dans le dos comme une hotte.
Dans la nuit, à une quinzaine de pas, s'estompaient des silhouettes d'hommes étranges, qui suivaient le cortège et s'arrêtaient quelquefois comme pour se consulter sur la question de savoir s'ils n'attaqueraient pas les agents.
On arriva au poste sans que la bataille se fût engagée. L'attitude des prisonnières était, en général, celle de l'indifférence. Elles avaient l'air de connaître sur le bout du doigt ce qui les attendait et d'avoir d'avance passé aux profits et pertes les quinze jours ou trois semaines qu'il leur faudrait vivre loin du boulevard et des bals publics. La plupart considèrent ces aventures périodiques comme une sorte de tribut féodal, de prestation en nature qu'elles assimileraient presque au service militaire. Une des raflées dit tranquillement à sa camarade de route, en se laissant tomber sur un des lits du poste :
— Ma pauvre vieille, je crois que nous allons encore faire nos vingt-huit jours!
Emmeline resta assise, pliée en deux, la tête entre les genoux, jusqu'à ce qu'on vînt la chercher pour la mener à la Préfecture, au bureau où on interroge et on classe les femmes arrêtées. L'aspect intérieur de la voiture administrative, dont les cellules font l'effet de cercueils rangés debout dans la crypte d'un monastère, la glaça de terreur. Il lui sembla que si elle entrait dans un de ces sarcophages, elle n'en sortirait que morte.
Elle regarda ses compagnes de misère faire allègrement l'ascension du marchepied de l'omnibus cellulaire. Il s'en rencontre encore qui mettent une certaine coquetterie dans cette gymnastique, trouvant moyen de montrer leurs jambes et se hissant jusqu'à l'orifice du gouffre avec un petit coup de ressac plein d'élégance. Elle était si honteuse de se donner ainsi en spectacle à la foule qui s'était massée autour de la voiture que, quand son tour vint, elle s'élança dans le couloir qui sépare les cellules : elle avait hâte de disparaître à tous ces yeux et à tous ces ricanements.
Après un quart d'heure de route, de la boîte où on l'avait jetée on la transvasa à la préfecture, dans l'antichambre du deuxième bureau de la première division. C'est le bureau des mœurs. Cette première pièce, tellement sombre qu'elle est perpétuellement éclairée au gaz, a pour tous meubles des bancs qui en font tout le tour.
Hélas! avant d'être autorisées à s'y asseoir, en attendant leur jugement, les raflées, filles, femmes ou veuves capturées à bon escient ou par erreur dans une razzia, honnêtes ou dévergondées, vierges ou non vierges, sont astreintes à la plus ignoble et à la plus démoralisante des investigations. Cette souillure fut pour Emmeline presque aussi cruelle que l'autre.
Lorsque tout ce qui constituait le butin de la nuit fut prêt à comparaître devant le juge, une porte s'ouvrit. Toutes les prisonnières se levèrent et, comme un troupeau au courant des volontés du molosse qui les garde et les mène paître, elles entrèrent toutes ensemble dans une seconde pièce capitonnée de dossiers, et au milieu de laquelle se dresse un immense bureau, dont les moindres casiers sont bourrés de papiers, comme un canon chargé jusqu'à la gueule.
Le vieillard qui se tenait assis derrière ce rempart, entre les bras d'un fauteuil de style Empire, ne se doutait indubitablement pas de la douloureuse responsabilité sociale qu'il allait assumer sur sa tête. Il se leva et, par-dessus les dossiers qui l'encombraient, fit, d'un regard circulaire et presque jovial, une première inspection du gibier que ses employés rapportaient dans leur carnassière.
Ce fonctionnaire était naturellement gai, et c'était ordinairement d'une voix pleine de bonne humeur qu'il disait à ses clientes :
— Vous en avez pour un mois de Grand-Hôtel.
Le Grand-Hôtel, c'est Saint-Lazare. Il faut bien rire un peu.
Tout de suite il reconnut dans le grouillement de l'escadron deux ou trois habituées de la maison, de celles qu'il appelait ses « juments de retour ».
— Approchez, la grande Fanny, fit-il, en tendant le doigt du côté d'une brune déjà marquée, et aussi haute sur jambe que haute en couleur. Avec vous, ce sera tout de suite bouclé.
Et il écrivit un ordre d'écrou qu'il remit à un garçon de bureau, et qui devait servir de billet d'introduction au Grand-Hôtel. Seulement, il ne donnait plus aux condamnées le chiffre de leurs jours de prison, depuis que l'une d'elles, trouvant probablement la dose trop forte, lui avait envoyé à la tête un encrier de plomb, qui lui avait mis l'oreille droite en capilotade.
— C'est que, monsieur Heurteloup, fit observer la grande Fanny, j'ai ma chatte qui vient de faire des petits? Qu'est-ce que la pauvre bête va devenir?
— Les chattes, ça n'est pas de ma compétence! répondit le chef de bureau. A une autre!
Comme une comparse qui rentre dans le rang après en être sortie un instant pour chanter son couplet, la grande Fanny reprit sa place dans le groupe, et ledit Heurteloup continua à distribuer « à la muette » ses semaines d'emprisonnement administratif ; car, cet employé n'étant pas magistrat, c'était non pas au nom de la justice, mais au nom de « l'administration » qu'il privait arbitrairement et autocratiquement les femmes de leur liberté.
Et ce qui démontre à quel point ses arrêts étaient plus redoutables que ceux de la cour d'assises, c'est que ces derniers peuvent être cassés, tandis que les siens étaient sans recours et que, les eût-il rendus en état d'ivresse, les infortunées sur lesquelles il refermait les verrous n'avaient même pas la ressource, comme la Macédonienne antique, d'en appeler à Philippe à jeun.
— Et celle-là? demanda-t-il tout à coup, en désignant Emmeline.
Elle restait collée au parquet par la stupeur où la plongeaient ces questions et ces réponses, et ce spectacle révoltant d'un homme, quel qu'il fût, parlant ainsi à des femmes, quelles qu'elles fussent. Un brigadier fut obligé de la conduire par le bras jusqu'auprès de ce bureaucrate, rebelle à tout attendrissement, et qui donnait l'idée d'un planteur faisant le décompte et l'appel de ses nègres.
— Comment vous nommez-vous? fit-il avant de l'avoir regardée.
— Emmeline…
Elle s'arrêta, ne pouvant se décider à prononcer le nom de son père dans cette salle déshonorée.
— Vous êtes enfant naturelle?
— Mais non, se récria-t-elle, scandalisée qu'on lui contestât jusqu'à la légitimité de sa naissance.
— Alors, vous avez un nom de famille? insista le chef de bureau, tout en parcourant le procès-verbal d'arrestation qu'un sergent de ville lui avait remis.
— Oui, murmura-t-elle.
— Eh bien! quel est-il?
— Freizel! dit-elle en s'approchant pour que cette confidence fût reçue par lui seul.
— Eh bien, pourquoi couchez-vous dans des hôtels borgnes, et non chez votre père?
— Il est mort.
— Mais votre mère est vivante?
Emmeline s'imagina qu'on allait la ramener dans cette chambre infecte, toute peuplée pour elle de la figure sinistre de Marsouillac lui arrachant l'âme, tout en lui crachant à la figure cette menace furieuse :
— Si tu dis un mot, je t'étrangle!
Retourner à cette horreur et à ce danger, c'était pour elle traverser un bois, la nuit, ou dormir dans un cimetière. Tout plutôt qu'une lutte nouvelle avec ce bandit, dont les moustaches rouges la brûlaient encore. Elle répondit :
— Ma mère? Je ne sais pas ce qu'elle est devenue.
— Bien! voilà déjà les parents à éliminer, poursuivit l'impassible Heurteloup du ton d'un comptable qui pose huit et qui retient trois. Maintenant, avez-vous un état?
— Oui, monsieur, je suis modiste.
— Modiste, à quelle adresse?
— Je travaillais chez Mme Gandoin, rue Notre-Dame-de-Lorette, mais elle a vendu son fonds.
— Ce qui signifie que vous ne travaillez pas. Elles sont toutes les mêmes : elles ont un état, seulement elles ne l'exercent jamais.
Et comme ce satrape n'avait pas l'habitude d'accorder une aussi grande latitude à la défense des accusées, il résuma ainsi son interrogatoire :
— En somme, vous n'avez ni père ni mère, ni travail, ni domicile et, par-dessus le marché, vous êtes mineure. Vous avez déclaré à l'agent qui vous a arrêtée que vous aviez dix-sept ans.
Pour le personnel du deuxième bureau de la première division, le fait de n'avoir pas vingt et un ans constitue, de la part d'une femme, une espèce d'attentat à la pudeur. Aussi, cet Heurteloup lui dit-il : « Vous êtes mineure », comme il lui aurait dit : « Vous avez été surprise en flagrant délit de vol aux étalages. » Emmeline n'avait rien à objecter à une inculpation aussi fondée. Atteinte et convaincue du délit de jeunesse, elle ne put que baisser la tête, et le chef de bureau continua d'une voix paternelle :
— Vous êtes donc nécessairement destinée à faire le métier de celles qui n'en ont pas. Mais, pour celui-là comme pour les autres, une patente est indispensable. Nous allons vous en donner une qui sera une garantie pour vous… pour tout le monde, et que vous aurez à nous représenter deux fois par mois, quand vous viendrez… nous voir… Vous n'avez plus de famille… L'administration vous en servira.
Ce n'était pas lui qui allait coucher pour jamais cette mineure sur les registres de la police des mœurs : c'était l'administration, de même que ce n'est pas le jury non plus que le président des assises qui condamne un homme à mort : c'est la société. Il prit dans un casier une plaque de carton jaune, rayée en large pour y inscrire le nom de l'impétrante, en long pour y marquer les jours de visite, et après y avoir apposé un jeu de cachets ainsi que sa signature, il la remit gracieusement à Emmeline, comme s'il lui eût offert une boîte de bonbons.
Puis, il la congédia par un signe de tête dont le sens était :
« Maintenant que je vous tiens, vous êtes libre. »
IV
A TOUT VENANT
Emmeline descendit l'escalier, tenant à la main sa contremarque d'infamie, sans se rendre sérieusement compte de la réprobation à laquelle la vouait cette estampille indélébile. Ce fut en lisant dans les escaliers mêmes de la Préfecture les prescriptions formulées au dos du carton jaune qu'elle en entrevit vaguement toute l'atrocité.
— Eh bien, qu'est-ce que tu attends là? lui dit une fille renvoyée indemne et qui avait fait partie de la rafle. Ça y est maintenant, va! Si tu as de l'argent pour te mettre dans tes meubles, tu pourras travailler pour ton compte ; sinon faut vite t'occuper de te trouver une maison!
Emmeline s'imaginait qu'elle avait encore des chances d'entrer dans un magasin pour y gagner honnêtement son pain, et que les formalités dont elle venait d'être l'objet n'étaient que des précautions pour le cas où personne ne consentirait à répondre d'elle. L'autre lui expliqua, avec la crudité de la désillusion, à quelle sujétion et à quelle servitude est réduite la malheureuse tombée dans les filets des chasseurs de femmes. Toutes les portes, excepté celles qui s'ouvrent de jour et de nuit à tout venant, lui étaient désormais fermées. Elle n'était plus bonne seulement à laver la vaisselle ou à garder les oies dans une ferme : elle était condamnée pour la vie à n'être que de la chair à plaisir.
Avec l'empressement que mettent les filles perdues à consommer la perte des autres, celle-ci s'offrit à piloter Emmeline dans le monde spécial où on venait de la faire entrer de force. Si elle voulait, elles seraient amies. Elle lui expliqua alors qu'elle aussi avait essayé de vivre à sa guise, mais qu'elle en avait eu bien vite assez de se faire ramasser continuellement. Il n'y avait rien de tel que de se placer sous l'égide d'une patronne raisonnable, c'est-à-dire pas trop rapace, qui, du moins, vous protégeait contre les exigences et les injustices des agents à qui, pour être tranquilles, il fallait perpétuellement graisser la patte.
La preuve qu'elle ne mentait pas, c'est qu'elle était résolue à rentrer le jour même au Perroquet bleu, où elle avait déjà passé trois mois et qui était tenu par une dame « très comme il faut ». Emmeline, qui tremblait toujours d'être rencontrée et assassinée par Marsouillac, n'avait, avec les dix francs qui lui restaient en poche, d'autre refuge qu'un plongeon dans la Seine ou dans la boue. Elle suivit sa compagne de hasard, lui confiant ainsi sa destinée qu'elle ne se sentait plus la force de diriger elle-même.
Comme elles avaient faim toutes les deux, on commença par « claquer » les dix francs d'Emmeline. La chaleur du cabaret opéra peu à peu sur ce cerveau de dix-sept ans. On causa, on s'exalta ; il est même probable que le « chaperon » versa à sa camarade un peu plus de vin que celle-ci n'en pouvait supporter après un jeûne de près de deux jours ; si bien que, le lendemain matin, presque sans se rappeler comment elle y avait fait son entrée, la fille du charron se réveilla pensionnaire du Perroquet bleu.
Ce fut seulement après huit jours d'une vie machinale et inconsciente qu'Emmeline se sentit pénétrée par un affreux dégoût de sa nouvelle situation. A travers les conversations idiotes qui se tenaient dans ce perpétuel décaméron, elle avait retenu que, parfois, un homme de la haute s'enamourait de l'une d'elles et la retirait du bouge pour l'installer dans des meubles en palissandre et des tapis en moquette. Il est vrai que ces phénomènes se produisaient d'ordinaire dans des établissements un peu mieux tenus que le claque-dents où on les nourrissait de filet de cheval ; mais, dans le domaine de la passion, tout est possible. Il n'y avait donc pas lieu de désespérer complètement.
Emmeline tourna toutes ses facultés vers cet objectif : trouver quelque honnête garçon, riche ou pauvre, ça lui était bien égal, qui l'arracherait de ces bas-fonds et l'emporterait dans ses bras comme un « machabée » qu'on retire de l'eau. Avec quelle joie elle lui servirait de bonne à tout faire, elle lui frotterait son parquet, elle lui ferait sa cuisine, elle lui ravauderait ses chaussettes! Parmi tous les passants qui traversaient la maison, elle cherchait, nuit et jour, cet oiseau rare. A un moment, elle crut même l'avoir trouvé.
Le Perroquet bleu, que l'extrême modicité de ses prix mettait à la portée de tous, n'était guère fréquenté que par une société d'élégance douteuse. Un soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où les femmes venaient pousser les hommes à la consommation, trois jeunes gens qui lui parurent être des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour coiffure un chapeau de feutre gris, à bords tourmentés et pour vêtement un costume d'atelier en ratine solitaire à côtes.
Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il fit semblant de porter à ses lèvres, il promenait ses grands yeux bleus sur les groupes où les filles étaient mêlées aux consommateurs.
— As-tu ton affaire? lui demanda un de ses deux camarades, un petit blond, déjà chauve.
— Non : tout ça ne me va pas, répondit le jeune homme. Richard m'avait pourtant assuré que je trouverais là ce que je cherche.
Trois ou quatre femmes, qui guettaient les arrivants pour les rançonner, s'abattirent immédiatement sur ces visiteurs distingués dont les mains blanches les attiraient. Ce fut un chœur de sollicitations :
— Paye-moi un cassis!
— Paye-moi une cerise!
— Paye-moi un madère!
Et, sans attendre les ordres, le garçon du café apporta les trois breuvages demandés.
Mais le jeune homme au feutre gris continuait son inspection :
— Tiens! Gérald! ce doit être celle-là! fit observer l'autre camarade, un grand diable imberbe, avec de longs cheveux châtains qui ruisselaient le long de ses tempes ; et il indiqua Emmeline debout près de la fenêtre à carreaux dépolis.
— Oui, probablement! fit le jeune homme en lui faisant signe d'approcher.
Elle se fraya un chemin entre plusieurs tables encombrées et, toujours debout, elle attendit qu'on l'utilisât.
— Assieds-toi donc, dit, en lui tendant un escabeau, celui qu'on avait appelé Gérald. Emmeline s'assit, avec le sourire spécifié par la patronne, un sourire qui était dans le contrat.
— Maintenant, que veux-tu prendre? fit le jeune homme.
— Rien! dit-elle, ou bien un peu de sirop.
— Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre, je n'y ai pas touché.
Elle posa le verre devant elle sans y toucher non plus. Le jeune homme la dévisageait, se rejetant en arrière pour mieux l'analyser dans son ensemble.
— Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en lui inclinant légèrement avec sa main la tête sur l'épaule gauche.
— Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda une des filles attablées.
— Ce serait bien le type! fit remarquer le jeune homme à ses deux amis. Seulement, vous ne trouvez pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses immenses yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau d'Hébert : la Mal'aria. On répéterait partout que je l'ai servilement copiée.
— Tu as raison! s'écria le petit blond. Je cherchais qui elle me rappelait : c'est absolument la Mal'aria.
— Tiens! la Mal'aria : c'est un nom que j'aimerais bien, dit bêtement une des buveuses, qui commençait à se fatiguer de celui d'Olga, dont on l'avait affublée à ses débuts sur les planches du Perroquet bleu.
Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de sobriquet, et depuis déjà huit jours qu'elle habitait la maison, elle n'était connue que sous celui de la « nouvelle » ou la « petiote ». Dans leur ignorance totale du mouvement artistique, ses camarades de travail prirent ce mot « Mal'aria » pour un diminutif de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune des expressions ayant cours au Perroquet bleu, qu'il n'y était pas venu pour s'amuser ; qu'il était peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau où il aurait à représenter une jeune fille phtisique étendue dans un fauteuil, il avait cherché un modèle qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet inconnu qu'on appelle la mort ; qu'un de ses amis, s'étant un soir passé la fantaisie d'aller rôder dans les établissements bizarres du quartier, l'avait aperçue assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé, et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement la physionomie dont il avait besoin pour son personnage. Si elle voulait venir poser chez lui, il la payerait cinq francs la séance en échange d'une besogne infiniment moins fatigante que celle à laquelle elle était journellement condamnée.
C'était la première fois, depuis son installation chez la Coffard, qu'on parlait à Emmeline sur ce ton amical. Poser chez un peintre, c'était déjà pour elle presque un relèvement. Elle aurait été bien heureuse de se donner cette distraction. Puis, on ne sait pas : peut-être le hasard serait-il venu à son aide. En changeant de milieu, on trouve parfois à changer de condition. Malheureusement, l'assentiment de la patronne était indispensable et il était éminemment problématique. En effet, quand le peintre, ayant mandé la Coffard à sa table, entama la question d'une après-midi que la Mal'aria viendrait passer dans son atelier, l'ancienne institutrice poussa les hauts cris :
Ah! bien oui! pour qu'on lui détournât sa pensionnaire! Les peintres, elle les connaissait. Ils lui fourreraient dans la cervelle des idées de grandeur. Une fois qu'elle aurait son portrait au Salon, elle se croirait la première moutardière du pape. Il n'y aurait plus moyen de la faire obéir. Non, non : pas de ça, Lisette!
Quand elle avait dit : Pas de ça, Lisette! il n'y avait plus à y revenir. Emmeline fut navrée. Le peintre n'insista pas, et comme il se levait pour partir, elle tira de sa poche sa photographie, qu'un « artiste » des alentours était venu l'avant-veille lui faire à elle comme aux autres, dans le café même, un matin que le jour se tamisait favorablement à travers les carreaux dépolis. Naturellement, la patronne, qui avait sa remise, avait marqué au compte de chaque femme un prix triple de celui que le photographe avait demandé. Mais toutes s'étaient jetées avec un tel empressement sur cet adorateur du soleil, qu'il y aurait eu, de la part de la dame du lieu, par trop de naïveté à ne pas exploiter cet enthousiasme.
Emmeline, les larmes aux yeux, remit, accompagnée d'une dédicace, son image au jeune peintre, puisqu'il ne lui était pas permis de lui prêter sa personne. Celui-ci partit. Pendant toute une semaine elle espéra le revoir ; mais il ne revint pas, et cette aventure assombrit encore pour elle un avenir déjà si nébuleux.
Alors, le spleen l'envahit. Ses joues se creusèrent, ses yeux s'agrandirent démesurément. L'atmosphère de liqueurs fortes et de fumée de tabac où elle avait été transplantée la serrait à la gorge, au point d'arrêter les bouchées au passage. Elle tombait en langueur et le fantôme libérateur du suicide commençait à flotter devant elle.
C'est à ce moment que l'apparition de l'être chenu et eczemateux, aux exigences duquel on voulait la soumettre, avait déterminé une crise de dégoût à laquelle elle avait, à tous risques, mis fin par une évasion.
V
L'ENQUÊTE
Après s'être abattue sur l'angle de soutènement de l'hôtel de la rue de Berlin, Emmeline était restée figée dans un froid cataleptique, qui ne lui enlevait qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes et ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser passer les sons, mais elle se rendait un certain compte du remue-ménage dont elle était l'objet. Cependant, elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant les yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de champ dans une chambre à coucher de style Louis XVI dont tous les meubles, peints en blanc avec filet d'or, donnaient à la pièce un aspect tout à fait virginal.
Autour d'elle délibéraient un homme d'âge en robe de chambre de laine bleue, un monsieur vêtu de noir, cravaté de blanc et sur la boutonnière duquel saillissait une rondelle d'officier de la Légion d'honneur. Une grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le dépeignage s'actionnait avec une serviette mouillée à détacher du cuir chevelu de la jeune fille des caillots de sang empâtés dans des caillots de boue. C'était cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée ou plutôt désévanouie.
Elle avait ouvert les yeux, elle les referma comme pour continuer son rêve ; mais le monsieur à la rondelle rouge lui souleva les paupières d'un doigt énergique ; ce qui la força à se secouer.
— Êtes-vous en état de parler? lui demanda-t-il.
Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que non. Peu à peu, cependant, les objets et les gens qui l'entouraient prenaient pour elle une forme plus précise.
Bien que coupés par de nombreuses solutions de continuité, ses souvenirs lui revenaient. Elle se rappela sa fuite par la fenêtre de la maison du boulevard de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle avait été recueillie : car il était invraisemblable que ce coquet ameublement fût celui d'une casemate de prison.
— Je vais lui faire du thé! répétait la vieille femme, en renouant sous son menton son bonnet de linge, dont ses cheveux gris avaient rompu les digues.
— Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme décoré, que la malade jugea être un médecin, pour en avoir déjà vu, dans des endroits moins somptueux, pour des constatations d'une autre nature.
Dans cet échange de propos entre ceux qui la veillaient, elle comprit qu'elle était depuis deux jours dans cette léthargie d'où elle venait de sortir. Elle ne connaissait aucune des personnes qui lui avaient ouvert leur maison, et personne de la maison ne la connaissait. Quand son cerveau eut à peu près repris son assiette, ce mot du docteur : « Êtes-vous en état de parler? » lui revint le premier à la mémoire. Si elle s'avisait de dire :
« Maintenant, interrogez-moi! »
à sa première réponse, on la rejetterait sans plus d'informations sur le trottoir où on l'avait ramassée sanglante et transie. Si elle voulait rester, il fallait bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de répondre à des questions, elle continua à faire la muette, se réservant, selon la tournure que prendrait l'événement, soit de tout dire, soit de tout cacher.
Les couvertures qu'on avait accumulées et les boules d'eau chaude qu'on lui remettait incessamment aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure de la tête, amortie par la chevelure, n'aurait offert de gravité qu'en cas de lésion interne. Elle n'en résolut pas moins de prolonger jusqu'au lendemain matin son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour demander secours à son imagination.
Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la confiance de ces inconnus, qui avaient l'air si bon ; mais elle serait morte de honte plutôt que de leur faire cette déclaration déchirante :
« Celle que vous avez sauvée de la police et probablement de la mort est une malheureuse qui venait de s'échapper du Perroquet bleu. »
Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta : tout en mettant en avant une imposture quelconque, elle attendrait qu'elle fût matériellement capable de faire un pas pour guetter une porte ouverte et prendre sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel de la rue de Berlin ignoreraient toujours à quelle abandonnée ils avaient prodigué leurs soins. Elle s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler d'elle. C'était là une façon bien cavalière de leur témoigner sa gratitude. Mais les circonstances ne lui en permettaient pas d'autre.
Il n'était guère plus de sept heures du matin quand la vieille Annette vint, sur la pointe de ses pantoufles, savoir de ses nouvelles. Emmeline, étendue sur le dos, dans le lit, combinait, les yeux tout ouverts.
— Eh bien! on dirait que ça va mieux! demanda la bonne.
— Bien mieux, et je vous remercie mille fois, dit-elle, devinant qu'un plus long silence deviendrait suspect.
— Ah! tant mieux! fit Annette ; M. Dalombre et M. Albert vont être joliment contents.
Emmeline profita des dispositions loquaces de la servante pour interroger la première.
— Chez qui suis-je donc? dit-elle.
Annette, tout en changeant la boule qui s'était refroidie, se fit un plaisir de lui apprendre, avec toute sorte de parenthèses, où elle introduisait des personnages inutiles au récit, que M. Dalombre, le vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation du médecin, était l'oncle de M. Albert, un jeune homme qui logeait de « l'autre côté de l'eau », car il faisait son droit, mais qui dînait presque tous les jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans laquelle elle avait été transportée provisoirement le soir où on l'avait trouvée comme morte.
Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement d'une femme qui tient à être renseignée avant tout le monde :
— Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma chère demoiselle, et qui vous a mise dans cet état-là?
Il fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit :
— Je revenais de mon travail. Nous avions veillé très tard pour de l'ouvrage pressé… J'ai été attaquée dans la rue par un homme qui m'a lancée contre la grille de l'hôtel, après m'avoir arraché mon chapeau et pris mon porte-monnaie.
— Ah! pauvre petite! Comme vos parents doivent être inquiets depuis deux jours! Nous allons vite aller les avertir.
— Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline. Mon père et ma mère sont morts depuis déjà longtemps.
— Comment! à votre âge, vous logez toute seule?
— Non! je couchais chez ma patronne.
— En ce cas, fit judicieusement observer Annette, pourquoi étiez-vous ainsi dehors à une heure indue?… et il pleuvait!
— Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car elle commençait à patauger dans ses mensonges, j'avais reconduit avec un parapluie une petite ouvrière qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait été trempée jusqu'aux os.
— Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion de poitrine, appuya la vieille bonne.