[PREMIÈRE PARTIE]
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[DEUXIÈME PARTIE, ]
[I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI, ] [XVII, ] [XVIII, ] [XIX, ] [XX. ]

LE KILOMÈTRE 83
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.

CONSOLATA, fille du soleil 1 vol.
MONDE, VASTE MONDE! 1 —

Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright, 1913, by HARPER & BROTHERS.
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY


HENRY DAGUERCHES

LE KILOMÈTRE 83

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Il a été tiré de cet ouvrage
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.


LE KILOMÈTRE 83


«Grands ouvriers d’une œuvre et sans
nom et sans prix.»
(A. DE VIGNY.)

PREMIÈRE PARTIE

I

Lorsque je vins occuper mon poste d’ingénieur à la Compagnie des Railways du Siam-Haut-Cambodge, on ne manqua pas de me faire connaître An-hoan, dit Antoine, doyen du personnel asiatique embauché pour la construction de la voie. On le montrait avec une dérision affectueuse, comme ces vieux fous, pas assez méchants pour faire figure de sorciers, que les gens des villages tiennent pour des porte-bonheurs.

Antoine était tombé au rang de coolie; mais An-hoan avait été un artiste que les marchands de riz de la congrégation de Cholon firent venir de Canton sur un pont d’or, à l’occasion de l’agrandissement de leur pagode. Il savait sculpter la pierre et la peindre, avec des couleurs dont il gardait le secret et qu’il composait lui-même. L’opium et le jeu avaient gravement compromis sa carrière; l’âge et la misère venus, il avait dû accepter, à la Siam-Cambodge, ce modeste emploi de «coolie l’herbe», lequel lui donnait charge de couper et mettre en bottes, par tels moyens et sur tels terrains qu’il jugerait à propos, la nourriture quotidienne de dix poneys.

Un de nos camarades, ému par le récit de son passé glorieux, l’avait arraché à cette basse besogne et rétabli dans sa dignité d’artiste; et je pense que Médicis ni Sforza n’eut oncques geste, plus magnifiquement désintéressé, de protecteur des arts. L’œuvre, le grand œuvre d’Antoine fut, à partir de ce moment, la confection des pierres milliaires, destinées à marquer chacun des kilomètres gagnés de la voie du Siam-Cambodge. Quand il me fut donné de le connaître, c’était un petit vieux propret à culotte de soie, qui avait conservé, de sa vie de bohème, quelques négligences de tenue, par exemple une natte trop courte, qui faisait catogan sur sa nuque risiblement grêle. Mais on cessait de rire quand on avait vu le ciseau voltiger entre ses mains, qui ressemblaient à des pattes de poulet, ou son pinceau, trempé dans de fragiles coquilles d’œufs, en ramener une pâte de couleur plus brillante que la couverte d’un vase des Mings. Il choisissait d’ordinaire, pour couvrir sa pierre, un motif emprunté à l’histoire même du tronçon jalonné. Et c’est ainsi que je vis mettre en place la borne 72, dite du Tigre, la borne 75, dite des Éléphants, la borne 78, dite du Mois-des-Mangues-Mûres. Quand l’événement sensationnel avait fait défaut, An-hoan couvrait sa pierre d’attributs et de grimoires somptueux, de mystérieux signes de bonheur, de dragons aux tortillements légendaires. En repentir de ses anciens désordres et par reconnaissance envers son protecteur occidental, il avait renié l’opium et adopté le whisky comme divinité inspiratrice. Et il mourut ivre et noyé comme le grand Li-tai-pé, étant tombé à l’eau, par mégarde, le jour qu’il venait d’achever la borne 82.

La borne du kilomètre 83, dont An-hoan a laissé vierge la tablette de grès, je veux la dresser dans ma mémoire. Je n’oserais la sculpter et la peindre à ma fantaisie. Mon désir est qu’elle réverbère avec clarté, miroir successif et fidèle, les images mobiles enregistrées au fil de l’heure et de ses mille mètres de rails. Désir naïf, demain déçu! Mais n’est-ce pas assez qu’il en subsiste, maintenant que le vieil Asiatique n’est plus là pour dégager le signe essentiel, tout au moins une assez belle confusion d’hiéroglyphes, quelque sœur de ces stèles que l’on trouve, chues dans l’herbe, au cœur touffu de la forêt d’Angkor, et que les touristes, qu’elles font rêver, appellent des «Mains de Bouddha!»

II

. . . . . . . . . . . . . . . .

Onze heures du matin. La forêt se métallise. Les perruches, dans les bambous du bord de la rivière, se tiennent coites. Abandonnant mon poney aux soins du saïs, je gagne à pied la «popote» dont les pilotis, à moins de cent mètres de mon propre logis, enjambent l’eau, l’eau boueuse et qui étincelle, comme si des millions de gangues dissoutes y libéraient leurs diamants.

La lumière universelle est, d’ailleurs, si rudement assénée que la demi-obscurité d’un intérieur, fût-il de paillote et de planches, comme celui-ci, ménage aux yeux étourdis une caresse d’accueil, dont la douceur les rend d’abord insensibles à tout le reste. Si bien que, l’escalier grimpé, mon casque accroché à l’un des bois d’élan disposés en patères dans la véranda, je hasarde quelques pas d’aveugle sur le plancher, calfeutré de nattes, avant d’être à même de dénombrer, sans confusion, les hôtes déjà réunis.

La popote est au complet, ce matin. Quatre hommes, moi compris, quatre hommes pareillement vêtus de toile khaki, pareillement marqués, au visage, de ce mélange de hâle et de pâleur, qui est ici le fard professionnel des Européens, quatre hommes et une femme.

La femme, nous l’appelons Fagui, par diminutif, je crois, de son double prénom: Françoise-Marguerite. Elle est la compagne du plus jeune et du plus frêle, en apparence, d’entre nous: Georges Lully. L’association de Fagui et de Lully n’est pas très ancienne, et je n’ai pas oublié la manière dont ce dernier s’ouvrit à moi de son désir d’amener à la popote madame Lacroix, c’était le nom d’alors de Fagui.

Nous trottions de conserve, en forêt, le long d’un tronçon de la voie, dont le matelas de ballast, gris et rouge et dressé au gabarit, était l’œuvre toute fraîche des équipes de mon compagnon. Et comme la piste était assez large pour que nos poneys pussent aller de front sans trop se chamailler, nous bavardions à voix haute:

—... Bon voyage à Battambang, Georgie?

C’est à Battambang, au kilomètre zéro de la ligne, que fonctionnent les bureaux des chefs de service, et Lully, la veille même, était revenu de là.

—Non. Triste voyage! Nous avons mis en bière monsieur Lacroix. Si jamais, Tourange, vous sentez des tiraillements sérieux entre l’épaule et les côtes, ne perdez pas de temps à essayer d’un système de bretelles qui vous entrent moins dans la peau, mais écrivez à Saïgon pour retenir une place au prochain courrier...

—Abcès au foie?

La nuque de Lully fléchit tout d’une pièce, affirmativement.

—Oui. «Ils» disent: hépatite suppurée. Oh! ils l’ont passé au bistouri, le plus correctement du monde. Le troisième jour après l’opération, monsieur Lacroix était assis sur son lit et causait, et riait... Ils ne savent pas pourquoi un flot de sang est venu dans la bouche... C’était fini.

Georgie se perdit, un temps, dans la contemplation des quatre rênes qui s’embrouillaient entre ses doigts.

—Il faut que je vous dise, Tourange (il ne levait pas le nez, mais une buée rose se déposait sur ses joues rondes), il faut que je vous explique... Monsieur Lacroix était mon chef de file. J’ai travaillé avec lui du côté de Damas, et puis en Colombie, et puis en Annam; et c’est lui encore qui m’a fait venir au Siam-Cambodge. Il était admirable de force, de tranquillité, de bienveillance. Et il laisse une femme derrière lui, une femme qui n’est pas légalement sa veuve, mais qui, tout de même, a été placée pour apprécier, mieux que personne, cette force, cette tranquillité, cette bonté. Elle pleurait beaucoup à Battambang, ces jours derniers, et elle a crié quand on vissait la bière, car c’était toute sa vie honorable qu’on laissait sous le couvercle. Lacroix l’avait prise Dieu sait où, voilà des années; et maintenant, que voulez-vous qu’elle devienne? Alors...

Les doigts de Georgie bafouillaient terriblement dans les mystères de la bride et du filet. Le poney, la bouche agacée, s’arrêta. Le mien fit de même. Mais soudain Lully releva hardiment la tête et planta, dans mes yeux attentifs, un beau regard, droit et bleu, d’enfant promu aux responsabilités viriles.

—... Alors, acheva-t-il avec fermeté, j’ai pensé que c’était à moi, dont Lacroix avait été le chef de file, d’empêcher cette déchéance. Et j’ai conclu un arrangement avec cette femme très malheureuse, mais qui n’est ni très âgée, ni très laide. Et c’est à propos de cet arrangement que je voulais vous pressentir, Tourange, que je voulais vous demander si, dans quelques jours, lorsqu’elle viendra me rejoindre, vous verriez difficulté à ce qu’elle soit des nôtres, à la popote... au moins jusqu’à temps que j’aie pu me débrouiller pour une installation, des approvisionnements...

—Jusqu’à temps... que vous resterez le chic petit type que vous êtes, Georgie, et ce n’est donc pas, je pense, pour finir demain!

Sur ces mots, je vis Lully pencher le nez vers les sabots de sa monture, comme si le soleil l’avait foudroyé, et, deux secondes plus tard, piquer un galop tel que je jugeai hors de propos de lancer ma bête à sa poursuite.

Et c’est ainsi—les autres ayant eu, tour à tour, l’audition d’un discours semblable—que Fagui vint s’asseoir à la popote.

Sa présence, au demeurant, y est un peu celle d’un fantôme, fantôme glissant dans des blancheurs de mousseline ou de linon, et qui se révèle par des apports inattendus. Les fleurs de nos tables, les rubans de nos sièges de rotin, les soies qui emmaillotent le découpage à vif de nos fenêtres, ne sont-ils pas autant de témoignages de cette furtive et diligente réalité?

Mélancolique et fuyante Fagui! Sa figure est de celles qui semblent modelées pour rester dans la mémoire à l’état de profils perdus.

Fagui est pourtant autre chose que «ni trop laide ni trop âgée». Elle est une tendresse et une fidélité. Et son visage aux traits brisés, a, pour authentiquer sa noblesse originelle, deux sceaux intacts: les yeux bleus qui toujours sourient. Prunelles d’azur et chevelure blonde, pauvres bijoux des visages blancs, qui reprennent ici, au voisinage de tous ces galets noirs, roulés dans des peaux limoneuses, leur taux primordial, imprescriptible!

C’est Fagui qui préside notre table, dans le contre-jour de la véranda. Ma place est à gauche; en face, sont disposés les couverts de Lully et d’André Moutier.

III

J’entends encore la voix claquante de monsieur l’Administrateur délégué, le jour que je signais à Paris mon contrat avec la Siam-Cambodge, répondre à mon interrogation: «Quand dois-je partir?»

—Votre passage en première classe, est retenu à bord du paquebot Vaïco, quittant Marseille le 14 janvier. Vous trouverez à bord un de nos ingénieurs, monsieur Moutier, un futur camarade. Il se fera un plaisir de vous donner par avance mille renseignements utiles. Vous saurez l’apprécier.

J’ai su apprécier André Moutier.

Rien, dans l’extérieur de ce compagnon de traversée, n’était pour retenir d’abord l’attention, sinon qu’un ensemble ramassé, probe et vigoureux, réservant des points de finesse çà et là, dans le galbe du poignet, le dessin de la moustache, le modelé de la tempe et la lueur de l’œil, l’établissait comme un assez joli type de Français. Type solide aux coutures, et dont on dirait volontiers que, même reproduit à des millions d’exemplaires, il n’aura jamais l’air, comme l’Allemand ou l’Anglo-Saxon, par exemple, de l’article fait à la machine!

Tout ainsi, à première audition, les discours de Moutier, dans ces cercles de causerie, que suscite à bord le rapprochement des chaises longues, n’avaient rien pour surprendre l’oreille. On n’attendait d’eux ni la révélation d’une ignorance, ni celle d’une suprématie. A la longue, pourtant, il était impossible de ne pas sentir la force latente dont cet interlocuteur, si modeste d’apparence, chargeait les mots qu’il employait, de ne pas percevoir, sous leur métal volontairement parcimonieux et sans éclat, les ressorts bandés d’un robuste esprit. Et c’est, je pense, la perception assez prompte que j’avais eue de cet arsenal secret, qui déclencha, dès les premiers jours, notre mutuelle sympathie.

Mais n’y a-t-il à donner à Moutier que cette estime un peu froide pour une belle armature cérébrale?

A travers la monotonie rituelle de cette existence de passager—où je retrouvais des impressions de mon temps de collège, la veulerie de certaines récréations trop longues dans les cours trop étroites,—plus d’une fois, tel incident fortuit me donna l’illusion de voir apparaître, derrière cette géométrie défensive, si j’ose dire, une face autrement attirante d’être brouillée d’émotion. C’était comme si le rideau de fer allait se lever sur des toiles de fond, bleuies d’effusions mystérieuses. Mais combien je sentais tout aussitôt chez mon ami une pudeur extrême de ces demi-révélations, un refus de livrer à quiconque les arrière-plans pathétiques d’une âme endurcie dans sa haine de tout cabotinage!

Je me souviens de ce soir d’Océan Indien, où le Vaïco reçut la visite d’un de ces malheureux oiseaux, qu’une cause inconnue emporte, désemparés, loin de leurs parages d’habitat. Celui-là appartenait à l’espèce des fous, des boobys. Il entra par un sabord du carré et vint s’abriter au pied des plantes vertes, qui décoraient le caisson arrière. Il s’abattit, et resta là, sans doute recru de fatigue, les yeux fixes et brillants, son ventre faisant comme une grande boule d’écume, parmi les palmes et les feuillages.

Ni l’éclat des ampoules électriques, ni le brouhaha du service à l’heure du repas, ni la turbulence des passagers descendus pour contempler cette épave du ciel, ne paraissaient l’effaroucher. Si bien que cette impavidité même, l’étrangeté de cette forme silencieuse, chue d’on ne sait quel cataclysme, finirent, au contraire, par impressionner prodigieusement les hôtes humains du navire. Et si quelques-uns plaisantèrent la disgrâce des pattes d’infirme, esquissèrent le geste de tendre au bec dégingandé une banane ou un poisson, nul n’osa porter la main sur les longues ailes inertes.

Tout le dîner, le booby se tint dans la même attitude, cloué, en apparence, sur la tablette d’acajou qui lui servait de radeau de refuge. A onze heures seulement, quand on commença de tourner les commutateurs des ampoules, comme surpris par le premier choc des ténèbres, il cligna des paupières, pivota sur lui-même, et s’enfuit par le sabord, comme il était venu. J’étais alors avec Moutier sur le pont. Nous entendîmes le grand coup d’aile, et nous vîmes la forme nager dans l’air tout illuminé de la clarté lunaire. Et mon compagnon me dit brusquement:

—Vous avez remarqué, n’est-ce pas, l’émotion quasi religieuse des passagers devant cette bête! Devant cette bête qui leur apportait un message, un message qu’il leur faut déchiffrer, un message plus sacré que le rameau d’olive de la colombe...

Il suspendit la fin de sa phrase. Je ne distinguais pas nettement sa figure, plongés, comme nous l’étions tous deux, dans l’ombre de la passerelle. Mais je voyais, à hauteur de sa bouche, le point rouge de sa cigarette s’enfler à intervalles précipités; et ce m’était un indice suffisant de son exceptionnelle émotion.

—Devant cette bête... qui n’ouvrait pas le bec! acheva-t-il d’une voix railleuse, à laquelle je ne sus comment répliquer.

Quelle belle nuit sur l’Océan fut celle-là! Ah oui, si belle qu’une douzaine au moins de smokings désertèrent, en son honneur, les épaules diamantées de la belle madame H..., et que tout autant de pyjamas retardèrent, avec décence, le remue-ménage quotidien des dortoirs dressés à même le spardeck.

Et nous-mêmes, Moutier et moi, nous restâmes longtemps, les pieds sur la gouttière de la drosse et les bras croisés sur la rambarde, à contempler les longues conques d’eau bleuâtre qui se creusaient contre les flancs du Vaïco, ou, relevant la tête, l’espace éblouissant, au cœur duquel s’était évanoui le fou messager. Je me souviens des formes mouvantes des nuages qui, tour à tour, masquaient la lune, sans cesser d’être éclairés par sa face invisible, et de l’un d’eux, en particulier, qui provoqua un bruissement d’admiration, par sa métamorphose opportune en une sorte de blanche aile double, éployée, d’où glissait, en pent-à-col, le signe d’une étoile verte. Et ce ne fut que beaucoup plus tard, après la désagrégation irrémédiable des beaux artifices lunaires, que nous nous décidâmes à regagner nos cabines.

IV

La droite de Fagui est dévolue à Just Barnot, le plus ancien d’âge, sinon le plus élevé en fonctions, des ingénieurs de la popote. J’ai de la sympathie pour ce compagnon, architecturé sans élégance, mais avec d’honnêtes matériaux, me semble-t-il. Il est Suisse d’origine et marche avec le dandinement typique des montagnards, et, s’il n’est que médiocre cavalier, n’a pas son égal, dans les équipes de la Compagnie, pour cheminer, le coupe-court d’abatage au poing, à travers la brousse dense. Mais André Moutier, d’après certaine affaire du «tracé Lacroix», lui fait assez grise mine. En outre, il y a entre eux de l’antipathie instinctive de race. Moutier a la tête ronde du Latin et flaire, au canton natal de Just Barnot, une forte odeur de terroir germanique, qui lui hérisse le poil.

L’affaire du tracé Lacroix, c’est tout uniment celle de la continuation de la ligne, à l’achèvement du kilomètre 80. Il existe vers l’ouest, à une demi-lieue de nos salas[A] du bord de la rivière, une sorte de lac-marécage, déversoir perdu des eaux innombrables de la région. En tenterait-on la traversée directe, aux aléas redoutables, ou s’en irait-on prudemment contourner la corne nord de l’obstacle, en se gardant de lâcher le sol franc de la forêt?

C’est M. Lacroix qui avait préconisé le tracé nord. C’était lui qui avait confié à son fidèle second, Georges Lully, les levers préparatoires dans la jungle marginale. Tout le monde à Battambang le savait serviteur à rendre son tablier, plutôt qu’à laisser contrecarrer telles idées bien assises dans sa tête; et il ne fallait pas moins que sa disparition pour donner aux auteurs du projet adverse le front d’entrer en scène. Depuis deux jours le triomphe de ces derniers est officiel; mais l’étrange est qu’aucun de nous ne connaît la personnalité exacte du plus important d’entre eux.

Nous savons seulement—ceci se passait avant mon arrivée à la Siam-Cambodge, et je n’en suis instruit que par les confidences de Moutier—nous savons seulement qu’un énigmatique personnage est venu s’installer, un beau jour, dans ces parages, où nos salas étaient à peine construites. Des papiers assez obscurs de Battambang avaitent précédé l’inconnu, qui traînait derrière lui une armée de boys et de coolies à sa solde. C’était, paraît-il, un homme grand et fort, à la barbe ronde et au gosier dur, toutes les apparences d’un reître allemand.

Dès l’aube, il partait sur la rivière, avec son personnel et tout un attirail somptueux de campement, et, le soir, il clapotait d’interminables conférences avec Barnot. Moutier reste persuadé que c’est lui qui a mis sur pied, avec la complicité de Barnot, ce projet inattendu du marais, et, faute d’autres renseignements sur son identité, le dénomme couramment «l’Ennemi». Le triomphe de l’Ennemi n’est pas sans avoir perturbé l’atmosphère de la popote, et hier, le café bu, au lieu de s’attarder, comme d’ordinaire, à deviser dans la fumée des cheroots[B] birmans, chacun s’est hâté de regagner pour la sieste sa propre sala.

Aujourd’hui Fagui, qui, de par sa nature féminine éprise de douceur, est, plus que nous-mêmes, sensible à ces germes flottants de discorde, tente, au dessert, une diversion conciliante. Cependant que le boy dépose sur la table le plateau chargé de tasses, elle lance à la ronde un timide regard, un de ces regards qui détiennent la grâce de sourire, alors même que la bouche garde son triste figement.

—Le bonze A-ka-thor, nous dit-elle, m’a rendu visite, ce matin. Il demande si ses frères pourront mendier le riz deux fois la semaine, par ici.

—Pourquoi non? A-ka-thor ne paie-t-il pas son écot en belles histoires cambodgiennes, que la popote recueille plus tard avec profit sur vos doctes lèvres, ô Fagui?

Fagui est, en effet, de nous cinq, la plus familiarisée avec le parler local, mélange bâtard de siamois et de cambodgien, altéré de maintes étrangetés phonétiques des tribus chams de la forêt.

A peine ai-je ainsi formulé mon acquiescement, que Barnot hoche la tête avec énergie, de gauche à droite et de droite à gauche.

—A-ka-thor, déclare-t-il, est un grand enfant. Mais tous ses compères de la bonzerie ne racontent pas des histoires aussi naïves que les siennes. Et quand je vois leurs loques jaunes s’agiter dans le voisinage des coolies, je n’aime guère cela.

Il y a de la justesse dans cette observation de Barnot. Derrière neuf sur dix des obstacles rencontrés par nos rails, quelque «loque jaune» était sournoisement embusquée. Je m’étonne d’entendre Moutier répliquer railleusement:

—Bah! vous exagérez, Barnot. Et je dis comme Tourange: pourquoi refuserions-nous la charité à ces hommes de Dieu?

Moutier n’a guère coutume de pécher par excès de tendresse à l’égard des hommes de Dieu de n’importe quel pays du monde, et j’imagine qu’il cède, en ce moment, au seul plaisir de contredire Just Barnot, allié de l’Ennemi.

—... Est-ce,—poursuit-il, du même ton d’agressive ironie—parce qu’ils vont répandant partout la légende du gong d’or, noyé dans le marais? Vous la connaissez, n’est-ce pas? C’est une sorte de gong, d’un diamètre de plusieurs lis et semblable à la pierre musicale qui flotte, en Chine, sur les eaux du Tu-Tan. Il disparaît à la vue de ceux qui s’en approchent, et malheur alors à qui le fait sonner quand il émerge ainsi, invisible à la surface! Car c’est le dernier son que les oreilles de cet imprudent doivent recueillir... C’est une fort curieuse légende, probablement mensongère, je suis de votre avis. Mais que tous nos coolies, dès qu’on fera mine d’infléchir les rails du Siam-Cambodge dans cette direction, soient prêts à déserter dans les vingt-quatre heures, en l’honneur de cette légende mensongère, c’est ce dont les gens de Battambang ont été, je suppose, suffisamment avertis...

Disant cela, Moutier regarde Barnot. Mais celui-ci soutient ce regard avec une impassibilité qui n’est—du moins, je crois le pénétrer—que le masque d’une résignation ennuyée, le mutisme des gens qui sentent combien les mots sont de pauvres choses pour combler certains hiatus entre les âmes. Lourdement il se lève, dépose sa tasse, et dit à la cantonade:

—Viennent donc les bonzes, puisqu’on les veut! Ce n’est pas le riz qu’on versera dans leurs écuelles qui changera rien à ce qui doit être... A ce soir, messieurs!

Dès que son pas, dont tremble toute la véranda, s’est étouffé dans la terre molle du chemin de berge, je me retourne vers Moutier et je ne puis m’empêcher de le morigéner quelque peu. Grands Dieux! vit-on jamais bœufs accouplés sous le même joug croiser Les cornes et se heurter ainsi, à tout bout de champ? Le travail est le travail, et les discussions ne valent rien pour lui...

Moutier m’observe un instant, de cet air que je lui connaissais à bord, quand il cherchait à surprendre le diapason de la pensée de son interlocuteur, pour y bien accorder la sienne.

—Pardon, Tourange, dit-il en souriant, vous êtes une façon de mystique, vous. Vous rêveriez de nous servir, en holocauste joyeux, au Baal des chemins de fer et des voitures à feu... Moi pas. Un bœuf de sacrifice? que nenni! Un bœuf de louage, à la rigueur... mais qui traite lui-même l’affaire de sa location. Je tire droit et ferme, c’est entendu, mais je ne veux pas laisser mes os dans le sillon... Ou, du moins,—rectifie-t-il après un silence,—le jour où je les y laisserai, je veux sentir que la charrue, derrière moi, est menée irréprochablement, par «un» qui a le sens de la «belle ouvrage», et non par un forban de rencontre.

—Pour de la belle ouvrage, c’est la voix paisible de Lully qui se fait entendre, nous en trouverons sur le marais. Les vieux limons d’Asie, c’est tout plein riche en surprises... Avez-vous entendu parler de la traversée du Hoang-Ho? Un lit de fleuve large de dix kilomètres! Vous croyez l’avoir enjambé, et Bouddah vous protège! cinq cents mètres plus loin, le voilà qui recommence à se tortiller sous vous dans la vase. Beaucoup de sacs de piastres, oui beaucoup, et beaucoup de sacs de ciment, et beaucoup de sacs à viande humaine, voilà ce qu’il faut pour gaver ces gros serpents jaunes.

Georgie s’est étendu, un noir cigare aux lèvres, sur une de ces chaises longues en rotin de la prison de Pnom-penh, qui sont larges comme des lits de justice. Il suit, d’un œil béat, à travers la torpeur grise de la pièce, les ondulations stagnantes de sa fumée.

—Et puis,—murmure-t-il, comme en extase, au moment que Moutier et moi achevons de nous équiper pour la traversée des cataractes solaires extérieures—il n’y a pas que de la belle ouvrage, il y a aussi de beaux oiseaux, le soir, sur le marais.

V

Toutes nos salas se ressemblent, à la pointure des poteaux près. Ce sont des cases de bois sur pilotis, à la mode du pays, et généralement divisées en trois pièces. Leur toit de paillote, ce chaume indo-chinois, fait visière assez bas pour abriter, autour du gros œuvre, un supplément de plancher,—la véranda. Il s’en éparpille une vingtaine ainsi, le long de la rivière, à l’usage des Européens du secteur, ingénieurs et contremaîtres.

J’ignore le nom indigène de la rivière. Pour nous, c’est la troisième rivière, c’est ainsi que la désignent nos plans; et nous n’avons pas le temps de nous livrer à des essais de transcription graphique des sons qui écartèlent, à son propos, les lèvres mendiantes du bonze A-ka-thor et de ses frères.

Dès que mon boy a fini d’obturer, plus soigneusement qu’un naufragé n’aveugle une voie d’eau, les trous de lumière de mon logis, à mon tour, un cigare noir aux lèvres, je m’étends sur une chaise longue en rotin de la prison de Pnom-penh,—une chaise longue large comme un lit de justice,—je m’étends et je rêve... Mais je ne rêve pas comme Georgie aux beaux oiseaux du marais.

Une façon de mystique, Tourange... Moutier me l’a répété, en descendant l’escalier de la popote. Je n’ai pas peur du mot.

Monsieur l’Administrateur délégué de la Siam-Cambodge avait, je m’en souviens, reniflé quelque chose d’approchant dans le grand grimaud d’ingénieur qui mettait une signature désinvolte au bas d’un papier timbré, où il était question d’appointements mensuels, de passage en première classe, de rapatriement anticipé pour cause de maladie grave... Je riais intérieurement alors. La tête de monsieur l’Administrateur délégué me faisait songer à celle de ces bonshommes qui trouvent soudain, dans leur champ de betteraves, quelque vieux projectile de forme désuète, plus ou moins croûteux de rouille. Eh! sans doute, l’objet est plein, sans fusée, d’un modèle préhistorique: tout de même, il vaut mieux ne pas trop le manipuler!

Vous deviniez bien, monsieur l’Administrateur délégué—tu le sais aussi, l’ami Moutier!—que ce mysticisme laisse mon cerveau jouer à l’égal du vôtre, sur le plan positif, n’embrume pas ma vue, n’empêche pas mes regards de prendre mesure comme deux bonnes pointes de compas.

Quand je franchissais cette porte enfoncée, ogivale et basse autour de laquelle maints tableaux de raisons sociales, accrochés aux nervures de pierre, faisaient, ma foi, figure d’ex-voto, vous ne prétendiez pas me dissimuler, derrière celui de ces rectangles de cuivre qui portait les mots magiques, «Compagnie française des railways du Siam-Haut-Cambodge», le nez levantin, les yeux mongols, le sourire italien et la mâchoire anglo-saxonne de cette physionomie bien mondiale de Mureiro Vanelli, impresario-chef de ladite Compagnie.

Dans la salle où l’on m’avait prié d’attendre quelques minutes, je n’avais pas manqué—vous le saviez—de noter l’opportunité de ces deux larges photographies qui «tiraient l’œil» sur la paroi. Celle de gauche représentait, n’est-ce pas? la célèbre Pagode dallée d’argent de Pnom-penh, et celle de droite, la non moins fameuse Pagode de la Montagne d’or de Bangkok. Ainsi appariées, ne fournissaient-elles pas belle matière à surexciter l’imagination des visiteurs? Et ceux-ci pouvaient-ils faire moins que de tracer instinctivement, entre ces deux terminus aux mirages d’encaisse métallique, le quadruple fil noir où voir courir les plus fabuleux échanges?

Et ce placard, en bonne lumière lui aussi, qui proclamait les variations mirifiques du taux de la piastre en Extrême-Orient! Il n’aurait pas dû spécialement m’intéresser; je n’étais pas un de ces pauvres hères, qu’on appointe en cette monnaie, un «piastreux», comme nous disons au Siam-Cambodge. J’y vérifiai cependant que la susdite rondelle d’argent valait, au cours de Shanghaï, cinq francs quatre-vingt-dix en 1874, cinq francs trente en 1882, quatre francs soixante-dix en 1888. Mais il ne put m’échapper qu’on avait jugé superflu de poursuivre cette évaluation jusqu’aux années plus récentes, où je n’ignorais point qu’elle était tombée à deux francs trente, en moyenne...

Rassurez-vous, monsieur l’administrateur, je ne m’attardai point à m’indigner de cette quasi naïve supercherie. Je savais, dès longtemps, croyez-le, que la civilisation, cette civilisation dont nous sommes tous, j’imagine, à la Siam-Cambodge, de bons ouvriers, notre blanche civilisation bâtit un édifice dont il ne faut point songer encore à apercevoir la coupole,—tout au plus le rez-de-chaussée, occupé, comme il sied, par les boutiques des marchands.

Mon mysticisme n’est pas bien méchant, messieurs du rez-de-chaussée. Il ne fera pas bombe contre vos devantures. Il ne réclame que de lever quelquefois le nez vers la nue, dans l’espoir, oh! très vague, dans le rêve d’y voir briller le signe qui consacrera la coupole absente.

Mon boy heurte à ma porte. Il m’invite, avec émotion et volubilité, à la chasse d’un argus, dont le cri perce les dômes lointains de la forêt. Trop tard, ou trop tôt. Je ne poursuivrai pas, sous les couverts embrasés, l’oiseau vigilant aux pennes merveilleuses... Le soleil bondissant et rude est le maître de l’espace. Déjà je livre à la sieste mes tempes talonnées et mes mains en moiteur, et voici que je m’endors, vaincu, de ce sommeil comparable à celui du boxeur assommé par l’adversaire.

VI

La forêt, en marge de qui nous vivons, ne s’ordonne point comme les nôtres, en groupements d’essences. Ici, point de futaies, point de conciles de troncs vénérables, point de jeune tribu conquérante qui happe, au passage de ses racines, tous les produits du sol. Mais la vie, bouillonnante et débonnaire,—pour tous, la plus magnifique leçon d’individualisme!

La confusion des formes étourdit d’abord comme une vapeur verte. Sur mille mètres carrés, toutes les feuilles, toutes les graines, toutes les épines, toutes les écorces, toutes les branches. Mais le fort laisse vivre le faible; mais l’«en bas» ne sape pas l’altitude... La base du monstrueux bang-lang ne décime pas, de ses rostres en ailerons de squales, le gentil peuple des herbes; et de l’échevèlement frénétique des lianes, le blanc sao jaillit sans meurtrissures, comme un bras nu et musclé qui tend vers le ciel une touffe de lauriers. Et c’est bien une nation d’Asie, j’imagine, cette multitude où la pouillerie débordante des petits coudoie, sans vergogne, les géants à l’apparat somptueux et cruel, et où l’arbre de la Puissance porte, sans en être étouffé, la plus effroyable surcharge de parasites.

A midi, tout s’immobilise dans la forêt. Les feuillages, bizarrement bosselés, se tachent de reflets métalliques... Le vent, à coup sûr, les ferait tinter; mais il ne souffle pas... Cependant les piques solaires crèvent durement ces boucliers de clinquant. Il semble qu’on entende leur choc sur la terre, et que celle-ci en garde un étonnement sourd. La vie animale est morte. Seuls les insectes, particules légères, participent à cette rebondissante vibration.

Un peu plus tard, glisse l’heure de l’écureuil et du singe. Deux bêtes, deux âmes... L’écureuil projette à peine sur d’opaques frondaisons sa courbe grise et légère comme une fumée. Le singe, à grand tapage, bouscule, casse, déchire, relève d’un jeu lubrique la longue traîne agrafée aux ramures.

Dans les tranchées, où mon poney galope avec ardeur, un papillon, damasquiné de bleu, coupe, d’une ligne brisée et hâtive, la large piste veloutée.

Et voici le soir, redoutable magicien! La forêt se transforme. Elle s’apprête pour de mystérieuses célébrations... Du haut en bas, des cimes à la brousse, aux innombrables étages de la demeure végétale, c’est le plus grand chuchotement de l’inconnu.

Qu’on ne s’y méprenne point cependant. Ici vos épaules ne sentiront pas tomber sur elles l’ombre, froide et lourde d’hymnes, d’un temple. Les images architecturales familières se détournent de l’esprit. Point de piliers; point de colonnades, point de voûtes qu’emplit l’horreur sacrée... Ceci seulement: la grande force élévatrice, une minute, imperceptiblement rétractée...

. . . . . . . . . . . . . . . .

Depuis que j’habite dans le voisinage de la forêt, j’ai compris l’âme secrète de ceux qu’on appelle là-bas, dans les villes peuplées de scribes, les «broussailleux».

On dit:

«Ce sont des orgueilleux brutaux. Ils appartiennent à un cycle révolu, résidus de ces âges où la force aux yeux courts tenait le sceptre. Ils perdent l’aplomb à jouer les Nemrods au petit pied, loin du sol héréditaire où la juste dévolution des emplois ferait d’eux des garde-chasses...»

Ils répondent:

«Que nous importent l’orgueil, l’énergie, l’ambition, sur quoi vous nous jugez! Mais nous avons trouvé ici la vie nue, la Belle qui ne dort plus dans vos bois.

»Nous-mêmes, comme le vieil Adam, avons connu enfin notre nudité. Nous n’en avons point eu de honte... au contraire, une grande joie. Et nous ne couperions pas même une palme pour en altérer le pur scandale.

»Comme des nageurs nus, nous nous sommes plongés, avec un tremblement de délices, dans l’heure trouble où les buissons ont l’air de verts madrépores, où les feuillages, frères des éponges, baignent à de glauques profondeurs... Ayant regagné le bord, nous avons bu, comme un cordial amer, la Solitude.»

. . . . . . . . . . . . . . . .

Quelquefois j’ai peur et haine de la forêt, de cette forêt dont j’ignore les lois et les caprices, dont le rythme des sèves m’échappe, dont le vert perpétuel se corrompt ou s’exalte pour des causes que je ne sais préciser, de cette forêt qui amalgame les fleurs et les graines, qui n’a pas de saisons, pas de sommeil hivernal, pas d’éveil tendre et printanier... rien qu’une poussée barbare de vie, rien que ce soulèvement gonflé de corps d’esclave sous la caresse du sultan solaire!

Un après-midi, éperdument, j’ai rêvé de la forêt de chez nous, de la forêt d’automne, en robe de pourpre, la belle forêt royale, qui trône sur un peuple de coteaux et qui dore d’une dernière gloire, par-dessus la fumée bleue des labours, sa prochaine décapitation...

Une bête inconnue meuglait au loin, comme un cor étrange.

VII

Moutier frappe sur mon épaule:

—Il est arrivé des tas de dépêches de Battambang. Vous les trouverez sur mon bureau. Il est temps d’avertir Vigel. Je pense que c’est à vous qu’incombe ce soin.

—Sans nul conteste. Et, d’ailleurs, mon poney connaît la route comme un fin forestier.

Henry Vigel est le cinquième ingénieur du secteur. Mais il ne loge pas au bord de la rivière, et ne mange pas à la popote. Son camp est à quinze kilomètres, en pleine forêt. Sa besogne, qui se soudait à la mienne, était, jusqu’à ce jour, de préparer le passage au tracé Lacroix: abattre, élaguer, tondre, piqueter, devant que surviennent les coolies terrassiers de l’ami Lully.

Moutier me désigne, d’un clin d’œil narquois, le parapet vert dressé par la brousse, de l’autre côté de la rivière, vers le nord.

—Je voudrais, me dit-il, avoir le spectacle de la tête de Vigel apprenant que son travail de trois mois était pour le roi de Prusse... Vigel n’est pas un de ces petits personnages qu’on fait valser au premier air de flûte... je me suis même demandé ce que cachait, au juste, son exil par ici. Il passait pour très bien en cour, enveloppé de protections mystérieuses. Il est de la race des Vanelli, c’est-à-dire d’aucune race... Enfin, tâchez de le joindre le plus tôt possible, et ramenez ensemble tout votre monde. Car, à propos, Tourange—ici Moutier rougit légèrement—parmi les dépêches reçues, il en est une qui me donne la direction complète des travaux futurs.

Brave Moutier! Voilà rendue moins amère la coupe où l’on a fait dissoudre quelques menus grains de cette substance merveilleuse: l’autorité!

Au demeurant, je suis heureux de le féliciter. Car c’est bien le meilleur homme de notre équipe.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Je n’avais pas surfait les aptitudes forestières de mon poney. C’était plaisir de le voir se faufiler entre les cépées drues, remonter du poitrail un torrent de feuillages, étendre son galop leste dans l’élargissement d’une clairière, écarter, d’un encensement têtu de l’encolure, quelque liane obstinée à caparaçonner de vertes broderies sa croupe luisante. Après une heure de course, j’atteignis mon chantier. Une centaine de coolies était là, en train de scier, de piocher, d’émonder à grands sifflements de coupe-coupe.

Presque tous des Cambodgiens aux cheveux taillés en brosse, travailleurs médiocres, dont déçoivent les torses et les bras, gonflés de muscles mous, mais compagnons d’humeur docile et d’âme légère. «Ces gens-là—me disait mon contremaître, un jour que nous pesions les chances d’une épidémie cholériforme—meurent comme ils travaillent: doucement.»

Un singulier serviteur, ce contremaître, qui, justement, délaissant son alidade et ses porte-mires, venait à ma rencontre. Sans quitter ma selle, je lui donnai la nouvelle et les ordres de repliement. Il accueillit le tout avec une impassibilité polie d’Asiatique. C’est un ancien sous-officier d’infanterie coloniale. Le soleil et les pluies d’Indochine ont repétri son argile, lui ont fait faire prise définitivement avec ce sol adoptif. Il a une épouse indigène, une trolée de gnôs[C] qui, sur le seuil de sa case de bambous, emplissent de riz leurs ventres nus. Il a totalement oublié, j’en ai la conviction, l’ardoise fine de son clocher natal, quelque part là-bas, en Touraine ou en Picardie, et les filles aux yeux clairs penchées sur les javelles. Et je suis sûr que lui aussi, l’heure venue, saura mourir doucement dans le giron chaud de la forêt, tandis que les tam-tams charitables écarteront de sa tête les mauvais Génies et que là-haut, par-dessus les dernières palmes pâles, miroitera un ciel étrange, corail et soufre, comme ce soir.

. . . . . . . . . . . . . . . .

La nuit est presque noire, quand mon poney vient hennir entre la palissade qui ceinture le camp d’Henry Vigel. Au hennissement, des boys accourent, porteurs de photophores, et dès que j’ai mis pied à terre me guident, à travers les bosses herbues de l’enclos, vers la case de leur maître.

Je vois surgir de l’ombre lumineuse la silhouette de Vigel, sa figure pâle, traversée de longs yeux noirs et que tachent des lèvres très rouges, on jugerait peintes. Une figure voluptueuse et ambiguë d’Eurasien, quand on le regarde de face, mais qui révèle, en profil, des courbures ovines et des méplats rocheux de boxeur israélite.

Il porte, comme vêtement principal, le sampot cambodgien, cette sorte de jupe-culotte obtenue par l’enroulement compliqué d’une pièce de soie sans coutures, que les indigènes se plaisent à teindre de couleurs changeantes. Celui d’Henry est bleu-vert, ajusté à la «queue de paon» selon le rite des élégants de la cour de Pnom-penh. Dans le même goût jeune Khmer, une sorte de veston de toile neigeuse colle au torse souple, dont les épaules tombantes et musclées semblent, comme chez les félins, participer tout entières aux mouvements des membres.

Il m’accueille d’une exclamation cordiale:

—Quel bon vent vous amène, Tourange?

Je lui tends une liasse de dépêches officielles. Il la feuillette rapidement, et soudain, sur son visage au sourire nonchalant, passe comme une explosion blanche.

—Alors on s’imagine que moi, je suis venu...

Il n’achève pas sa phrase. Au fait, pourquoi est-il venu jusqu’à nos territoires d’exil, lui, l’homme bien en cour, le client des protecteurs haut placés, l’habitué des grands bureaux? Mystère, dont jusqu’ici, je l’avoue, je me suis fort peu préoccupé.

—On raconte, dis-je d’un air placide, que Vanelli vient d’arriver à Saïgon. Le coup, sans doute, est parti de son entourage immédiat...

—Ah! Vanelli est à Saïgon, murmure-t-il, tiens, tiens... Un petit tour par là-bas...

A nouveau, il ne formule pas la fin de sa pensée.

Tandis qu’il donne des ordres au boy d’une voix dure, j’examine la pièce qui lui sert de salle à manger. Elle est confortable, voire élégante, Fagui n’aurait pas mieux fait. La vaisselle et les cristaux viennent directement de France, non de quelque occasion dépareillée de la salle aux ventes de Saïgon. Des théières, des jattes de véritable argenterie, bravant sur le buffet la cupidité des indigènes, attestent la salutaire terreur que doit inspirer ici l’œil du maître.

Cependant Vigel, me montrant, sur la table, une collection de feuilles de papier bizarrement découpées qui s’y étale, se prend à rire:

—Vous voyez, tout mon travail est perdu! Vous ne devinez pas ce qu’est ceci? Tout simplement les empreintes des pieds de mes coolies! On n’est pas pour rien le Robinson de la forêt. J’avais remarqué que mes Vendredis ne s’aventuraient qu’avec force grimaces sur ce tapis semé d’épines... Et j’ai expédié cette collection de pointures à Limoges-en-France, d’où m’est revenue une collection de solides bottines lacées à semelle double... Et l’on dira encore à Battambang que je manque de sollicitude à l’égard de mon personnel!... Sans compter, ajoute-t-il mi-sérieux, mi-bouffon, que la maison me fera bien dix pour cent de remise.

Quel animal humain difficile à classer! Il m’inquiète et m’attire. Je le crois sûr, valeureux même, tant qu’il sentira peser sur lui la discipline des races organisées, dont la contrainte le flatte jusqu’à un certain point, qu’en tout cas il envisage avec une crainte sans haine, quasi religieuse. Mais malheur à qui, l’ayant habitué à l’absence des barreaux, se trouvera à avoir à livrer avec lui le combat singulier de bête à bête!

Je lui dis avec sincérité:

—C’est très élégant chez vous.

—Oui, trop peut-être... Ce sont des habitudes de ma jeunesse. Maintenant, je les changerais... Tenez, quand vous mangez en forêt, ce pullulement d’insectes, ce scorpion sous votre table, ces herbes qui vous frôlent, ce pataugement à même la vie, qui d’abord vous répugne, au bout de quelque temps vous ne pouvez plus vous en passer! Nos parquets occidentaux lavés, séchés, stérilisés, vous reviennent en mémoire comme des tables d’opérations, des dalles mortuaires... Ah! la vie, Tourange!

Une pirouette, et il s’en va tomber sur le hamac de sa véranda, face à la masse obscure de la forêt, cependant que le boy me conduit à la douche.

VIII

Nos salas, à Moutier, à Barnot, à moi-même, sont des baraquements de soldats; celle de Vigel est une garçonnière. La sala de Lully fait penser au wigwam de quelque fantastique chasseur d’ailes.

Quand les eaux recouvrent la terre, échassiers et palmipèdes abondent dans nos territoires: grues antigones, ibis géants, cigognes noires; hérons crabiers, joie et déception des chasseurs novices; marabouts, vieillards savants, sarcastiques et chauves; pélicans, carènes puissantes, vraies jonques de l’air, balancées de magnifiques roulis; maigres cormorans qui, prenant un squelette d’arbre pour séchoir, y écartent leurs haillons d’ailes, en figures maléfiques sur le blason du ciel...

Lully connaît les lacunes et les gouffres du marais, les îlots, les courants, les bouches limoneuses, l’indescriptible hydrographie de la forêt inondée. En outre, il est expert à dépouiller, aussi prestement qu’un naturaliste professionnel, les grands plumages inertes qu’il rapporte en sampan, à la tombée du jour, quelque bec sanglant traînant au fil de l’eau jaune et rose, par le dédale de ces canaux stagnants, de ces rivières étranges, sans berge et sans lit, où de rondes têtes d’arbres servent de seules balises aux pagayeurs.

L’agencement de toutes ces dépouilles tapisse les parois de la pièce où Fagui passe une bonne part de ses journées et reçoit, à l’occasion, nos visites. Et derrière le profil timide de la gardienne du pankah—ce foyer à rebours des demeures tropicales—semble accroché, plus beau que soie et fourrure, glacé de rose, moiré d’argent, lamé de cuivre noir, le manteau de neige et de cendre d’on ne sait quel fabuleux archer.

Par caprice d’artiste, sûr de ses effets décoratifs, Lully a, dans le contre-jour d’un angle, installé le coin des rapaces. Mais ceux-là—gyps aux coups plombagineux, aigles babillards qui prennent volontiers nos poteaux télégraphiques pour hampes, buses, chasseuses de rats, protectrices des rizières, milans à cape blanche, et toute la tribu batailleuse des faucons dont les «poids légers» ne dépassent guère la taille d’une perruche,—ceux-là sont dressés sur serres, en livrée sombre, charbonnée, tannée, balafrée de roux, les têtes aux yeux d’onyx ou de portor détournées d’un sauvage dédain.

—By Jove! la famille Vanelli, au grand complet!

L’habituel sourire indolent—ou insolent, on ne sait—plisse la lèvre de Vigel, ces lèvres trop rouges qui lui font, sous l’éclairement blafard des lampes à globes, une face déplaisante de mime. C’est le premier soir d’assemblée plénière des responsables du kilomètre 83, et le couple Fagui-Lully offre, en son logis, le thé et les whisky-sodas.

Vanelli, Mureiro Vanelli! Certes je connais la légende du personnage. Je sais que si l’on cousait bout à bout toutes les provinces que ce baron moderne a paraphées de ses lignes de railways, cela donnerait un royaume de Gengis-Khan, mais où le difficile pour lui serait, sans doute, de retrouver la couleur du terroir natal. Je n’ignore pas que, nonobstant cette ubiquité en quelque sorte congénitale, l’Extrême-Orient, de la porte de Singapore aux Iles japonaises, est son domaine actuel préféré; et les circulaires d’un emprunt, dûment autorisé par le Parlement national, m’ont appris, dès longtemps, que le gouvernement de l’Indochine française et celui de Son Excellence aux Pieds divins[D] ont fait un coup de maître, en traitant simultanément avec cette tierce puissance pour la réalisation d’un projet auquel «le développement de la civilisation n’est pas moins attaché que l’affermissement économique de notre belle colonie». Mais je n’ai jamais vu, en chair et en os, le grand patron de la Siam-Cambodge.

—Je l’ai vu, dit Lully, par pur hasard, dans le couloir des loges de l’Opéra de Nice, au cours d’un de mes congés. Je revenais du Nord-Chine, et lui venait de terminer son affaire de Mésopotamie. J’aperçus d’abord une grande fille, rose de peau et de robe, dont le cou pleurait des diamants comme une fontaine. On me dit que c’était la maîtresse du baron Vanelli, et par derrière je vis le baron, qui regardait la chair rose s’envelopper d’une longue fourrure blanche. Je lui trouvai le teint jaune, et, négligeant le filet de sang de la légion d’honneur qui suintait à sa boutonnière, bon pour une sérieuse cure de Vichy. Il avait l’air de beaucoup s’ennuyer...

—Il s’ennuyait—c’est maintenant Moutier qui parle, et qui tient, je pense, à montrer que sa récente élévation laisse de l’aise à son franc juger.—Ce n’est pas un jouisseur, c’est un dur homme de guerre, à sa manière. Il vivrait, pour son compte, d’une macaronade ou d’une écuellée de riz. Soyez sûr que lorsqu’il s’ajuste en Mureiro-le-Magnifique, c’est pour donner fête à quelque baron de ses amis, ou plutôt pour complaire à sa très chère fille, Elsa de Faulwitz.

A ce nom, il me semble que les paupières de Vigel ont un battement léger.

—Ah! fait-il négligemment, en soufflant de la fumée, vous la connaissez, Moutier, cette Elsa de Faulwitz? Vous savez quelque chose d’elle?

—J’ai fait une traversée en paquebot, avec elle. Je ne sais ce qu’avait de cassé l’hélice de son yacht, mais elle préféra transborder chez nous, où trois cabines de luxe furent occupées par ses femmes de chambre, en dépit du règlement. J’ai toujours eu de l’estime pour les femmes qui mettent au point les disciplines de nos cerveaux de mâles; et, dans le cas d’Elsa, cette estime a grandi, je l’avoue, jusqu’à l’admiration. Car ce n’est pas rien qu’une «chose rose», comme disait tout à l’heure Georgie, plus belle à soi toute seule que les cent quarante-quatre aspects de l’Océan Indien, de l’avis unanime de septante et quelques amateurs préposés à la comparaison, et garantis purs de toute démence par la patente de santé du bord.

Je vois Moutier rire entre ses dents, et puis se mettre, lui aussi, à souffler voluptueusement de la fumée, les yeux mi-clos.

—Et son mari? demande l’honnête et lourd Barnot.

Moutier tourne la tête: il y a toujours un peu de froid entre eux, malgré la bonne dépêche.

—Le Faulwitz? Pas vu. Il existe pourtant... à l’état d’Allemand honteux, qui parle de Vienne, paraît-il, plus volontiers que de Berlin. La légende veut qu’il ait été officier, et ait eu de vifs démêlés avec la maison Krupp, pour certaine invention d’affût d’artillerie... C’est à Kiao-Tchéou qu’il a connu la belle Elsa.

—Séparés? Divorcés?

—Non, les meilleurs amis du monde ou, à plus justement parler, les meilleurs complices, comme il sied entre oiseaux de cette envergure.

Lully paraît s’éveiller d’un rêve.

—Buffon fait cette observation remarquable que, chez les nobles oiseaux de proie, la femelle vole sa chasse de son côté, même au temps de la couvée. Ce qui n’empêche qu’à l’opposé de ces attendrissants et minuscules ténors des bords du nid, dont le printemps emporte les roulades, le couple royal, lui, survit, fidèle, à la saison des amours!

—Ce qui n’empêche, dit Moutier, que dans les milieux «ingénieurs errants» à la solde des Vanelli ou autres, Elsa a quelque peu la réputation d’une Marguerite de Bourgogne, prompte à envoyer ses amants d’une nuit «en consommation» dans les secteurs lointains des chemins de fer paternels... Mais, au fait, Vigel, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de toutes ces histoires?

Tiens, tiens!... Moutier voudrait-il insinuer que Vigel pourrait être un de ces Buridans au petit pied, «en consommation» sur les bords de la troisième rivière?

Mais Vigel joue l’innocent, et fait mine d’être engagé en grand flirt avec Fagui.

—Oh! dit-il d’un ton léger, les femmes de proie, ce n’est pas mon affaire, à moi qui me sens l’âme d’un tourtereau...

Presque aussitôt cependant, et visiblement pour opérer une diversion, il se dirige vers le piano. Car la sala des Lully possède un piano, un de ces pianos à table métallique, les seuls dont l’organisme supporte le climat colonial, mais qui donnent volontiers couleur désuète aux airs qui sortent de leurs flancs. Ce n’est point le cas toutefois, lorsque Vigel en frappe les touches; le tourtereau a des nerfs modernes! Le sourire aux lèvres, il joue tour à tour une suite espagnole, des czardas roumaines, la troisième ballade de Chopin. Puis sa musique se fait sentimentale, vire au Mendelssohn. Nous l’écoutons avec une gravité qui n’est pas sans comporter une part de lassitude, l’étourdissement mal dissipé du long martèlement solaire. Autour de la sala, on sent la nuit lourde comme un cercle d’enfer; et il semble que ces bulles de sons ne peuvent la fêler, rebondissent, à la fenêtre, contre cette muraille d’airain. Entre les morceaux, nous restons silencieux, et Lully dit seulement, au moment où les doigts, un peu gras et courts—la seule disgrâce physique de Vigel, cette main molle et jaunissante d’Oriental—sonnent les premières mesures d’une transcription fantaisiste de la Rédemption de Franck:

—Non, pas cela, vous, Vigel!

Vigel pivote sur son tabouret, le regarde d’un air étonné, puis sourit du coin de la bouche, promène ses regards autour de la pièce, les arrête sur la tenture d’ailes où des frissons invisibles font courir de merveilleuses moires argentées et, avec une souplesse de clown, entame le prélude de Lohengrin.

IX

A l’aube, le lendemain, Vigel grimpait l’escalier de ma véranda. Il savait que, comme lui, j’étais matinal et enclin aux chevauchées d’avant le coup de cloche du soleil à l’horizon. Mais il apparut à pied, le fusil sur l’épaule, les jambières lacées.

—Vous allez à la chasse?

—Ma foi, oui. Avec ces hurluberlus de Battambang, un jour ou deux perdus ne sont pas une affaire. Envoyez mes coolies avec les vôtres couper de la broussaille quelque part, pour la forme... Mon Cham m’a signalé des comans[E]. J’ai eu deux chiens décousus par eux, la semaine dernière, je veux ma revanche. A demain le travail sérieux!

—A demain, soit!

—Comme programme de début, ceci vous agréerait-il? Demander à Moutier un sampan et des rameurs. Il existe un sampan de luxe, installé comme une gondole de carnaval, dans lequel je soupçonne Georgie et Fagui d’avoir maintes fois joué les amants de Venise. Nous pourrions en user honnêtement, pour descendre au marais à la pointe du jour.

Je n’ai pas d’objections à soulever à l’encontre de ce programme, et je laisse Vigel s’éloigner sur la piste de son Cham, ce demi-sauvage des tribus de la forêt qui lui sert de guide et d’indicateur de gibier.

Au dîner, il n’était pas encore de retour à la popote. Mais je n’en étais pas autrement inquiet, connaissant son caractère indépendant et, d’autre part, son extraordinaire endurance physique. Par contre, je fus frappé de la mine soucieuse de Moutier, m’étonnant un peu que cette absence de Vigel pût en être la cause.

Au moment de nous séparer pour rentrer chacun chez nous, mon camarade—pardon! mon chef me dit:

—Toutes réflexions faites, je vous donnerai des Annamites, pas des Cambodgiens, pour vous accompagner demain, et je veillerai à ce que l’équipe soit choisie et que vous ne couriez pas le risque d’être lâchés par elle en cours de route.

—Pourquoi? questionnai-je, décidément surpris. Vous craignez que cette absurde légende du marais...

—Je n’ai pas de craintes précises. Mais c’est aujourd’hui jour de paie, et comme vous le savez, avec des coolies, lendemain de paie, jour de désertion. En tout cas, les Annamites sont beaucoup plus sceptiques à l’égard de cette histoire de gong flottant! A preuve qu’un d’entre eux a demandé la concession de la pêche sur ces eaux quasi sacrées. C’était peut-être bien, d’ailleurs, pure fanfaronnade, et nous l’eussions vu sans doute perdre la face, si Pnom-penh l’avait pris au mot... Quoi qu’il en soit, bonne promenade! Le sampan sera, dès quatre heures, à l’appontement.

A quatre heures et demie, je trouvai Vigel sur la berge, fidèle au rendez-vous, comme je l’escomptais, et tout aussitôt nous nous embarquions.

Ce n’était pas encore le crépuscule du matin, mais une fin de nuit d’un violet terne et cotonneux. De grands blocs de brume descendaient doucement la rivière. Une fraîcheur anormale, quasi funèbre, moisissait l’air et forçait nos sampaniers à couvrir leurs torses. Comme ils donnaient les premiers coups de perche, il me sembla voir glisser au ras de l’eau, en amont, de longues apparitions noires, fantômatique cortège de barques surchargées. Je les signalai à Vigel. Il haussa les épaules avec insouciance.

—Encore quelque pèlerinage qui se prépare, sans doute! Rassemblement devant la bonzerie! Lully et Barnot auront quelques coolies de moins à l’ouvrage, ce matin, la belle affaire!

Et, se coulant sous le toit de bambous qui couvrait en arceaux la chambre arrière, il s’allongea confortablement sur les matelas de capoc, aux coussins de pourpre, qui donnaient à notre sampan son bel air de gondole de luxe, n’omettant les bougies qui brûlaient contre les montants dans deux photophores dorés.

—Voyez-vous, reprit Vigel, après qu’il eut achevé de caler, avec des minuties de petite maîtresse, ses reins et ses coudes, il faut prendre ces gens-là pour ce qu’ils sont: des enfants, des enfants heureux! Ils en sont encore au Moyen âge. Ils vivent à l’ombre des bonzeries, paient la dîme, ignorent, ou à peu près, le pouvoir royal qui, officiellement, est possesseur de toute la terre. A l’époque des crues, ils ont des fêtes fluviales, parfaitement païennes, organisées, sous couleur de pèlerinages, par des bonzes pleins de piété et de sapience. Avez-vous assisté à un de ces pèlerinages? La différence est minime d’avec une cérémonie de même ordre dans les campagnes de France. Il y a une pagode moderne, pleine d’horribles bondieuseries, à côté d’un très admirable monument khmer authentique, de la ripaille après les prières, la joie pétulante d’une flottille en liesse, bariolée de bannières, de musiques, de familles en habits du dimanche, c’est-à-dire drapées de toutes les couleurs du saint arc-en-ciel. Nos Annamites, qui ont vu venir l’âge des scribes, sont de noir vêtus, moroses, laïques et pédants. Mais ces fortunés gaillards en sont toujours aux prêtres! D’ailleurs ces prêtres, qui instruisent l’enfance, sont de mœurs excellentes. Ils conservent, de leur mieux, les traditions architecturales qu’ils ne comprennent plus... Que leur reproche-t-on? D’avoir leur chef spirituel à Bangkok?... Peuh!...

Et Vigel fait claquer ses doigts, en coulant vers moi un regard de côté pour juger de l’effet de sa harangue! Je me mets à rire.

—Je ne vous savais pas si ultramontain, Vigel.

Il ferme à demi les paupières, sans répondre, et reste, un temps, silencieux, roulant une cigarette.

—Je crois bien, dit-il enfin, que Moutier n’est pas du tout l’homme qu’il faut pour manier ces gars-là. D’abord il ne parle même pas leur langue...

—Vous la parlez?

—Cela va de soi. J’apprends les langues très facilement.

Je ne fais aucune réflexion sur le «ça va de soi» de ce polyglottisme.

Vigel continue:

—Moutier est, comme vous d’ailleurs, un homme de l’âge de la houille. Il est persuadé, quoi qu’il en dise, que le travail est une chose épatante, et que les humains doivent leur sueur et leur substance grise à Moloch, dieu de la mécanique. Comment comprendrait-il des gens qui datent du bon temps où Jéhovah se contentait d’un vaporeux tribut de prières!...—Vigel s’animait.—L’industrialisme, le Béhémot de notre civilisation,—vous connaissez les textes: «Ses os sont comme des tuyaux d’airain, ses cartilages sont comme des lames de fer...»—L’industrialisme n’arrive à portée de ces petits types-là que sous les espèces des boulettes d’aniline allemande, qu’ils achètent très cher et mystérieusement au droguiste de Pnom-penh, pour teindre, à leur fantaisie la plus poétique, les fils de soie de leur sampot!... Et puis... et puis... (Vigel, de nouveau, me regarde de côté pour contrôler la manière dont ma physionomie «rend» à ses discours...) et puis, au fond, ce n’est pas la faute à Moutier. Ces tisseurs de soie gorge-d’oiseau sont des enfants, et vous, les Français, vous ne savez pas élever les enfants! Vous les traitez en petits copains, qui vous tambourinent sur le ventre, jusqu’à la minute où vous leur flanquez des claques à tort et à travers.

De temps en temps, il advenait à Vigel de parler des Français comme d’un peuple qui n’était pas le sien. Il n’essayait pas de se reprendre. Il ne se cachait guère de n’appartenir à aucun groupement ethnique ou géographique défini. Il disait: «Je suis un civilisé. Le mot prête à confusion. Il a un sens pourtant. Demandez plutôt à tous les gentlemen asiatiques sur le bord de la civilisation blanche, Persans, Turcs, Hindous ou Chinois. Savez-vous ce que tous ces néophytes sentent très bien? C’est que cette civilisation n’est pas une loi de race, c’est une religion... la plus exigeante d’ailleurs de toutes celles qui ont malmené le pauvre monde, faute de prêtres officiels pour la doser intelligemment.»

Cependant la brume s’était faite diaphane, et comme, par un mouvement insensible, reculée. Le ciel, derrière elle, se creusait de rose. Les bambous des berges détachaient des reliefs d’un vert très clair, très neuf, comme après une ondée. Des oiseaux, solitaires et silencieux, commençaient à filer d’une rive à l’autre. Une sarcelle partit de l’eau et vola, le bec tendu, dans l’axe de la rivière, nous montrant la route du marais.

A vol d’oiseau, la distance de ce dernier à nos salas ne devait guère excéder dix-huit cents mètres. Mais la rivière divaguait en tant et tant de méandres que, par voie aquatique, cette distance était plus que quadruplée et qu’il nous fallut près de deux heures pour faire la descente, le courant étant presque nul.

Nous débouchâmes sur le marais, au moment où le soleil s’élevait à l’horizon, net et brillant comme un pagodon doré. Devant nous, vers le sud et vers l’est, s’étendait, à perte de vue, cette eau couleur d’ocre que les pinceaux de la lumière horizontale teignaient en lilas. A la montée du soleil, la fraîcheur était tombée d’un coup, comme si on avait levé la porte d’un four, sans que cette brusque alternance de froid et de chaud eût pu déterminer dans l’atmosphère un remous capable de faire frémir cette masse riveraine de la forêt, d’une immobilité de bronze.

Nous regardions le champ, fluide et traître sous son apparence figée, de nos futurs labeurs. La largeur de la corne, perpendiculairement à nous, pouvait être estimée à l’œil à huit cents mètres environ. Mais nous savions qu’il ne fallait pas se fier à l’apparence leurrante de ces berges inondées.

Vigel supputa à haute voix:

—Quatre-vingts, de Battambang aux salas, et deux pour atteindre le bord. Allons, c’est bien le kilomètre 83 qui passera là-dessus!

Nous commençâmes à reconnaître la rive de notre côté. Parfois nous nous échouions sur un banc de joncs, parfois, au contraire, nous pénétrions dans une large échancrure de la forêt noyée, prenant garde de ne pas donner de coup de perche malencontreux dans quelque nid d’abeilles, ou de passer trop près d’un nœud répugnant de python, entortillé autour d’une fourche d’arbre. Des poulettes d’eau, grises et lentes, des alcyons, tricolores et rapides, animaient, de jets inattendus, le vide aérien.

—Quelle singulière idée, tout de même! ronchonna Vigel après deux heures d’exploration; je cherche vainement un emplacement raisonnable où jeter la culée d’un pont... Ils n’ont pourtant pas l’idée de combler le marais!... Le barrer peut-être?... Au fait, pourquoi pas? avec des tonnes et des tonnes de ciment et en ménageant quelques arches d’écoulement... Mais où diable débouche le piquetage de l’homme mystérieux à tête d’Alboche? Bah! nous le trouverons peut-être en partant par l’autre bout. Quant à faire des sondages, pour vérifier les cotes de nos cartes, je présume que ce serait un travail, pour l’instant, sans intérêt... Contentons-nous de nous imprégner de ce charmant paysage!

Après la sieste, nous regagnâmes le camp de la rivière. Au débarcadère, Moutier nous attendait.

—J’étais un peu inquiet, nous cria-t-il. Ça y est!

—Quoi «y est»?

—Nos coolies nous ont lâchés! Tous les Cambodgiens! Il nous reste, heureusement, les Annamites et les Chinois de la traction. J’assure les communications avec Battambang, mais pour combien de temps?

J’avoue que nos physionomies marquèrent moins d’émotion que celle de Moutier. C’est que, sans doute, nos responsabilités n’étaient pas les mêmes.

—Comment cela s’est-il passé?

—Oh! de la manière la plus simple du monde. Les contremaîtres ont rendu compte à Lully que pas un coolie, en dehors des caïs Annamites et de quelques Moïs[F], ne s’était présenté à l’appel. Lully m’a aussitôt prévenu. J’ai envoyé à la bonzerie toute de suite. Naturellement, nous n’avons trouvé que les gros pouilleux jaunes, qui ont pris des mines confites... Je les aurais volontiers fait bâtonner, mais quel drame avec Pnom-penh! A dix heures, c’est Barnot qui arrivait, ses trains de ballast en panne. J’ai fait jouer le télégraphe avec Battambang. Heureusement que ces brigands n’ont pas coupé les fils, ni la voie! Battambang a répondu de faire notre possible pour rallier le personnel, et d’attendre des instructions.

—Ça, dit Vigel, c’est le plus extraordinaire de l’histoire que Battambang n’envoie pas tout de suite une grenouille-bœuf de bureau coasser par ici... sous prétexte d’enquête et de rapport! D’ici donc les instructions, bonsoir, je rentre chez moi.

—Peut-être, et Moutier montrait le Cham qui attendait son maître d’un air impatient, sera-t-il prudent de ne pas aller à la chasse. Vous savez, Vigel, je suis le chef dans ces circonstances... et je crois sérieusement qu’il ne faut pas risquer d’imprudences. Cette nuit, je ferai veiller des équipes d’Annamites et de contremaîtres européens.

—Bien, bien, dit Vigel. Cette nuit, je ferai du cambodgien...

Il y avait une nuance d’ironie dans sa voix. Je l’accompagnai quelques pas. Il fit entendre un bref claquement de langue.

—Que vous disais-je, ce matin? Moutier n’a pas le doigté. Le voilà qui se croit au milieu d’une grève d’Europe, et, pour un rien, proclamerait l’état de siège! Il fallait aller à la bonzerie et offrir, avec dignité, quelques centaines de piastres pour une fondation pieuse. Maintenant qu’il a brutalisé ces hommes de Dieu, il est trop tard! Bah! ce sera plus amusant! Vanelli ne sera guère en peine de se débrouiller. On lui enverra des cargaisons de bois jaune, quand il voudra, de Shanghaï ou d’ailleurs... En attendant, bonsoir. Je n’irai pas à la popote dîner. J’ai mes nerfs à soigner.

Je savais ce que cela voulait dire, et que de temps en temps il se grisait à l’éther, comme une femme.

X

«Les ingénieurs Tourange et Vigel rallieront Battambang dans le plus bref délai.»

Quelques heures après la réception de cette dépêche, un convoi de fortune nous emportait, Henry et moi, vers la tête de ligne du Siam-Cambodge. Hormis le soufflement de la locomotive, un silence de mort présidait à notre départ. Sur les chantiers déserts, l’herbe longue de trois jours recélait des brillements d’outils laissés à l’abandon, et la voie, entre deux piles de traverses, s’arrêtait net, comme un serpent décapité.

Si familier que je croie être avec la forêt et ses aspects multiformes, il y a, en elle, je ne sais quelle réserve de vie primordiale, dont la masse m’impressionne toujours, je ne sais quel air de bête feuillue, crochée au sol, tas obscur et moiré... de bête intuable... au point que je regarde avec admiration, à notre droite et à notre gauche, les deux bourrelets de chair écailleuse et brillante, qui ne demandent qu’à se refermer sur la dérisoire estafilade infligée par les ingénieurs du Siam-Cambodge. Je regarde...

Oui, voici bien l’image du dragon immortel, établi, tutélaire et formidable, sur les basses terres d’Asie! Voici la forêt griffue, bleue, jaune et noire, où se lèvent des arrondis qui ne sont pas des collines, mais des bosses de flancs, des courbures d’échines. Et, pour corser la ressemblance légendaire, c’est une patte au dessin terrifiant qui, parfois, se détache, s’allonge, et semble préposée à la garde d’un trésor d’eaux miroitantes.

Notre convoi roule avec une prudente lenteur; et le soleil est déjà haut, fondu dans l’incandescence insoutenable du ciel, quand nous débouchons dans les rizières de Battambang.

Le décor a brusquement changé; et maintenant, au ras du sol, les regards dévalent avec délices sur une molle pelouse d’un vert tendre, où, çà et là, des fromagers édifient, tels des cèdres dans un beau parc, d’aériens étages de ramures horizontales.

Vigel, qui jusque-là, a somnolé sur la banquette de notre wagon, se soulève à demi, reconnaît le paysage et me dit d’une voix paresseuse:

—Voici Battambang. A propos, connaissez-vous Vallery, l’ingénieur en chef?

Je connais assez mal Vallery, avec lequel je n’ai eu que d’occasionnelles relations de service, une ou deux fois qu’il est monté là-haut. Mais je sais qu’il a réputation d’homme intelligent, courtois, énergique et expert.

Vigel confirme, sans barguigner, cette réputation:

—C’est un de ces hommes, dit-il, qui vous font sentir la pauvreté de cette chose qu’on appelle la jeunesse.

—N’y a-t-il pas une madame Vallery?

—Une madame Vallery à la mode de Battambang ou de Shanghaï, si vous préférez, car elle en sort et Dieu sait au juste de quel family house de Sou-tchao Creek! N’empêche que c’est une grande femme blonde, fraîche comme un baby et loyale et forte comme un homme. Elle a passé un contrat ferme avec Vallery, et chacun s’y tient scrupuleusement. Hetty Dibson—c’était son nom de Sou-tchao Creek—a le propre respect de sa beauté et il lui est défendu, comme elle dit, de la compromettre dans un climat outrageux. Vallery admet ce point et, quand Hetty se regarde un peu trop longuement dans la glace, tortille sa barbiche grise. Mais il ne dira rien le jour où elle déclarera qu’elle s’en va. C’est un homme loyal et fort, aussi.

Vigel se replongea quelques instants dans son silence. Notre wagon côtoyait des vergers, de noirs feuillages de jaquiers et de pamplemousses, dans les interstices desquels flambait une eau tourbeuse. Elle porte un nom sur nos cartes, cette eau tourbeuse: c’est la rivière de Battambang. Quelques toits indigènes commencent à se grouper sur ses bords. Avant que soient visibles les demeures européennes de nos camarades et de nos chefs, Vigel à nouveau me parle d’eux:

—Le reste, me confie-t-il (le reste, c’est, je suppose, tout ce qui n’est pas l’association Vallery), le reste est moins solide, de l’article de Paris, ce qu’on appelle des attachés... Des papillons de bureaux! Il y en a de jolis, flirteurs, marivaudeurs, joueurs de tennis. D’aucuns courent le soir les maisons de Valaques et jouent au poker... Il y en a d’intelligents... J’ai été quelque chose dans ce genre. Ce n’est pas très bon de rester ce quelque chose plus longtemps que de raison.

—Bah! dis-je, il y a du ressort derrière l’article de Paris, c’est vérité banale. Qu’à l’occasion le ressort soit remonté, et il y a plus d’une surprise.

—Des surprises? Oui, peut-être... du petit couple Lanier, par exemple, on peut, en effet, attendre une surprise...

Le petit couple Lanier? J’interroge ma mémoire. Elle me livre une grande ombrelle rose, au contour de lotus renversé, un visage fragile, qu’échauffent étrangement les reflets de l’ombrelle, deux yeux larges, clairs et riant à la vie, comme on dit. Le mari était gentil aussi, un peu mou, avec des impatiences de faible, mais de bonne tenue. L’air «fils de quelqu’un», ce qui n’est pas tout à fait la même chose que l’air «fils à papa».

—N’est-ce pas? poursuivit Vigel, les Lanier sont «très bien»; nous sentons tous deux ce que nous entendons par là...

Il resta rêveur. La première façade blanche passait devant notre portière. Nous eûmes le temps,—car notre locomotive s’était mise à l’allure économique d’un pousse-pousse—de détailler la véranda aux stores verts, le jardin brodé de plates-bandes et de corbeilles, de respirer l’odeur de verveine d’un massif de lantanas.

Vigel se retourne vers moi. Est-ce échappement de sensibilité surprise et sincère, ou grimace du clown génial qui est en lui? Une tristesse grave est tombée sur son visage aux lèvres carminées.

—Après tout, murmure-t-il, c’est peut-être la plus admirable solidité du monde, cela, un couple qui s’épaule et qui tient. Nous autres, que sommes-nous? Des déséquilibrés, des perche-en-l’air... N’est-ce pas votre avis?

—Tout à fait, dis-je.

—Voyez-vous, il prend un ton d’épanchement confidentiel, un air de m’ouvrir sa belle âme indolente et dolente, c’est ce joujou à ressort de madame-là, ou quelque autre tout pareil, qui m’a révélé des choses auxquelles je ne songeais guère, on n’apprend pas tout dans les collèges, n’est-ce pas? le prix d’une femme dont on aurait des remords à devenir l’amant, par exemple.

—Ne vous mettez pas en peine à ce propos! lui dis-je railleusement.

Par moment, je ne peux résister à l’occasion qui s’offre de le mortifier. Il ne m’en veut pas. Il saisit très bien que ce n’est pas mépris, par quoi je le blesserais mortellement. Simplement, je mets le doigt sur le point faible de l’astucieux assemblage qu’il est en train de machiner au-dedans de sa cervelle. Ce sont menus jeux entre gens en relations d’intelligence. Il en rirait, je suis sûr, pour un peu... comme ces marchands de pacotille de Port-Saïd, et tout bon Oriental, au reste, pris en flagrant délit de grosse tromperie.

Mais le train entrait en gare. Une gare fastueuse, avec toits de clinquant vert et garuddas[G] dorées aux poteaux d’angles, comme il en brille aux palais de Pnom-penh. Un boy nous attendait, de la part de monsieur Vallery, et nous conduisit directement à la résidence de son maître.

XI

M. Vallery a le buste voûté, le masque fin, bronzé et comme ciselé de rides. Masque de viveur, d’artiste ou de forban, on hésite. Mais les yeux emportent la sympathie par leur aisance naturelle à tenir leurs regards droits. Rien des yeux «bougeaillons» des prétendus malins, et rien non plus des yeux rivés des faux énergiques.

Notre chef nous fit l’accueil le plus aimable, nous posa maintes questions sur la situation que nous avions laissée là-haut, puis nous déclara que nous aurions à partir pour Saïgon dès le lendemain.

—Je crois que l’un de vous sera appelé à s’y occuper de la réception et de la mise en route des coolies, dont de grands arrivages sont attendus de Chine. L’autre sera, sans doute, détaché momentanément à la fabrique de ciments que monsieur Vanelli est en train de monter là-bas. Quand je dis monsieur Vanelli... c’est une société anonyme au capital actions de deux cent cinquante mille dollars; mais enfin monsieur Vanelli est dans la coulisse. Bien entendu, sitôt débarqués, vous devrez vous présenter à lui. Il vous donnera probablement lui-même quelques instructions complémentaires.

Nous nous inclinâmes, et notre entretien touchant à sa fin M. Vallery ajouta:

—Vous avez votre liberté jusqu’à demain. Mais vous nous ferez le plus grand plaisir, à madame Vallery et à moi, en acceptant de venir déjeuner à la maison. Le boy, en attendant, va vous conduire à notre sala des voyageurs, où vous trouverez des chambres à peu près confortables.

Quel singulier détour de l’attraction sexuelle a pu confronter Philippe Vallery, latin buriné, passé au creuset, riche de patine, et Hetty Dibson, anglo-saxonne pas même sentimentale, comparable en subtilité d’essence féminine à un bon flacon d’eau de toilette, loyale fille évidemment, dont les deux pôles de préoccupation paraissent être la recette du vrai curry siamois et l’acquisition de bijoux indigènes dans le goût birman, de ces bijoux, gemmés de rubis d’un rouge de viande, et lourds autant que des ornements de bœufs sacrés?

A table, Hetty Dibson rit volontiers, ce qui montre de belles dents inoffensives, de l’ivoire tabulaire d’herbivore. Elle nous envie pourtant, de tout son cœur, de descendre à Saïgon.

—Ici on ne sait que faire pour s’amuser... pas vrai, Pip? Pip est très malheureux parce que je m’ennuie. Et quand je m’ennuie, je maigris et je jaunis, et si je jaunis je m’en vais...

Quand elle a fini de parler d’elle, elle parle des jeunes femmes qui l’entourent à Battambang. Elle en parle avec une bonhomie un peu grosse, mais honnête, qui n’oblige point trop le fin Pip à froncer discrètement les sourcils. Pas de petites rosseries au vinaigre, pas davantage d’un protectionnisme régenteur à la «madame Ingénieur en chef»: la solide loyauté d’une tenante de la camaraderie du sexe.

Toutefois le cant l’oblige à blâmer ces petites folles qui, privées d’une messe dominicale où arborer toilettes et chapeaux, n’ont rien imaginé de mieux que d’aller ponctuellement en bande à la pagode, où on leur en fournit l’équivalent, jusques aux grimaces espiègles de l’enfant de chœur.

Nous aurons l’occasion de les voir, ce jour même, ces petites folles, groupées, en brillant essaim, autour de ce grand centre de réunion qu’est le court de tennis.

«Au fond du jardin, du côté opposé à la rivière, à cause des moustiques», a spécifié Hetty Dibson en nous y envoyant. Et cela permet, chemin faisant, de détailler les agréments de la résidence Vallery, maintenant que celle-ci n’est plus dans la terrible confusion de la lumière méridienne, où tout brasille, où chaque pierre devient un miroir blessant.

L’habitation, trapue, carrée, solidement toiturée, largement ventilée, est du bon type colonial des pays à mousson.

Le jardin doit être un des articles du traité d’alliance Vallery-Dibson. Il est mi-parti. Le côté Dibson est tendu d’une verte pelouse, dont le plan sectionne, à dix pieds au-dessous de leur fourche ogivale, des troncs du gris le plus ruineux, agrémentés d’antiques perruques de lianes. Le côté Vallery est aménagé en façon de parterre à la française, où les tamariniers d’eau, taillés comme des marbres, jouent les ifs et les buis de Bourgogne, cependant que des fleurs communes mais de nuances vives, soucis, amarantes, cannas, lis du Japon, pervenches du Cap, brillent en corbeilles diaprées. Tout au fond, trois banyans projettent, dans la fluidité de l’air sans fond, des bras de poulpes gigantesques, et le ciment du jeu tient à l’aise dans leur ombre.

Les jeunes femmes qui sont là sont élégantes et gaies. Sont là aussi les papillons de bureau, empressés, voletant, gracieux, le gardénia ou l’hibiscus à la boutonnière. L’ensemble s’ingénie à un petit air de raout mondain, qui a sa bravoure ici, où la charge du climat sur les épaules sert facilement de prétexte à la veulerie.

Vigel fait quelques jeux. Il manque d’entraînement, mais ses drives sont de la bonne école. Et je note que, pour un homme de la brousse, son pantalon de flanelle blanche est le plus impeccablement passé au fer.

Je reprends contact avec mon ancienne rencontre saïgonnaise, M. Lanier.

—Quel dommage, me dit-il, que vous partiez si vite! Monsieur Vallery aurait certainement organisé une chasse à l’éléphant en votre honneur. Nous sommes ici dans une région exceptionnelle. Le Pyat, l’ancien seigneur de ces provinces, était grand amateur... Nous avons hérité d’une partie de ses équipages, sans avoir, hélas! le moyen de mobiliser, comme lui, dans les villages, deux ou trois mille rabatteurs. Le plus déplorable, c’est qu’au moment des migrations, les bêtes sont maintenant détournées vers le Siam... Vous n’avez jamais vu l’arrivée des éléphants au kraal du roi, à Bangkok? Cela vaut le voyage! Et là-haut, chassez-vous? Comment vivez-vous? Qu’y a-t-il au juste dans cette histoire de coolies déserteurs?

Je réponds. Je conte la légende du gong.

—Vous aurez évidemment un gros tintouin. Peut-être bien que quelques-uns d’entre nous seront forcés de monter là-haut!

Il prit l’air inquiet.

—Donnez-moi donc des renseignements sur la nourriture, l’état sanitaire... Est-ce qu’une femme...

Madame Lanier s’approche en riant, rose encore d’une partie gagnée.

—Là! Je parie que mon mari est en train de trembloter pour moi. Remarquez, monsieur, que jusqu’à présent, je n’ai jamais été malade, et que c’est moi qui l’ai déjà soigné trois fois!

Le soir venait, comme il vient là-bas! On regarde tout à coup le ciel, et on trouve qu’il est là. Les joueurs, n’y voyant plus, s’asseyaient, se groupaient autour des cocktails. Dans le ciel verdissant, au-dessus des banyans monstrueux, des pigeons passèrent. Une mélancolie entrait en moi, une mélancolie dont je ne peux appliquer l’analyse à des choses d’Europe... C’est la rétraction imperceptible, que j’ai notée dans la forêt. Les voix tombent dans le silence qui se creuse. Tout est lourd, tout tend à se coucher à terre, comme si c’était la lumière qui, une minute auparavant, allégeait tout, tenait tout en l’air, dans un hamac étincelant, et qui maintenant se retirant, ramassant ses mailles, s’en allait indifférente, laissant tout venir s’écraser...

Sur la rivière, un courant béni se leva, avec un bruit de feuilles froissées.

XII

De l’eau, des rives. Rives de marécage, de plaines de joncs, comme on dit ici, où nous frottons nos flancs à ce long peuple crissant et serré, où notre chaloupe hésite, cule, talonne, mène un train de sanglier dans sa bauge. Un repaire d’ichtyosaure à tout le moins! Mais il n’en sort que de temps en temps un serpenteau jaune et noir, tout pareil à une pile alternée de pions de dames, ou de petites tortues couleur de vase, se hissant laborieusement sur une souche flottante. Rives maigres et buissonneuses, bords de chemins creux emplis par l’inondation, et qui retiennent, suspendus sur le miroitement vertigineux, des nids aux pépiements éperdus. Lisière de la forêt noyée, archipels épanouis, clairières dormantes ceinturées de verdoyants coraux, heurtements sourds des tourbillons limoneux contre les pilotis des troncs. Rives soudain transportées d’un paysage de France, de gris et d’argent trempées par la brume matinale, vergers heureux aux ombres rondes, douces retraites, futaies au fond du parc, où vous invite, comme un castel, une blanche pagode aux toits pointus. Rive tout aussitôt cochinchinoise—bananier, bétel et le porc! Et cette couleur de goyave coupée, cette juteuse glaise de la berge d’où se décollent un, deux, trois sampans gavés de fruits et de poissons.

Il n’y a rien à faire à bord, qu’à subir le terrassement de la lumière. La continuité du jour se contracte, involutée tout entière autour de l’adoration de midi. Mais, le soir, le Dieu magnifiquement ouvre la fleur... Alors du ciel, plaqué de nacres richissimes, tombe et fait balle, rebondi contre la mousson du nord, un funambulesque oiseau bleu d’acier, tandis qu’à l’horizon du sud, les jonques errantes sur les canaux invisibles disséminent leurs voiles raides et carrées, processionnant, au ras des champs herbeux, en cortège honorifique de hautes bannières écarlates...

Nous échangeons peu de paroles avec Vigel. Des heures entières, allongé dans une chaise de toile, il a l’air de guetter, je ne sais quoi, les yeux mi-clos. Puis brusquement, avec un rire comme électrique, il jaillit, de cette immobilité féline, et va boire et jouer bruyamment aux cartes avec de médiocres passagers.

Il advint pourtant qu’un soir, stoppés à l’appontement d’une halte, nous surprîmes à côté de nous, dans une barque mince comme une pirogue, un étrange musicien. C’était un vieux Chinois qui se jouait à lui-même, sur un instrument difficile à classer, des airs d’une douceur prolongée et bizarre. En les entendant, Vigel dressa l’oreille. Le vieux jouait avec une mine étonnamment expressive pour un être de sa race, on ne sait quelle face quiète, attristée et risible de Bouddha qui aurait eu des malheurs conjugaux. Sans dire gare, Vigel bondit dans sa barque, lui jeta une piastre et remonta avec l’instrument. Celui-ci était une sorte de banjo de clown, sorti d’une noix de coco et d’une tige de canne à sucre. Un coquillage faisait office de chevalet, et l’archet pendait aux cordes, engagé sous elles, à la mode du pays.

Le poker eut tort, ce soir-là; et longtemps, dans la nuit, j’écoutai Vigel s’essayant à retrouver la mélopée de l’artiste céleste, du vieux Bouddha cocu, qui nous avait regardés partir avec une grimace aussi intranscriptible que sa musique. Le cinquième jour, le Fleuve nous prit dans son courant.

A qui n’a pas, une fois dans sa vie, mensuré le boyau à quelqu’un de ces gros serpents jaunes, comme disait Lully, notre homme du Hoang-ho, à qui n’a pas débridé, d’un bon tranchant de proue, l’engorgement d’une de ces monstrueuses veines sectionnées, à qui n’a jamais computé la molle et formidable pulsation de l’élément fluide, en élan vers son cœur océanique, à celui-là, je pense, reste étrangère la plus émouvante figuration des Commencements.

Car le Fleuve n’apparaît point comme le collecteur des eaux de la nue, le condenseur des vapeurs promenées en fantômes familiers. Mais c’est ici l’épanchement originel du sein, le ruissellement primordial au long des flancs mouillés du monde à l’instant soulevé de son bain de boue!

Si près des bouches, le mécanisme des sources est aboli; oubliée l’indéfinie filiation des drains, l’obstination de la myriade infinitésimale qui, goutte à goutte, globule à globule, a nourri le tronc. C’est pourquoi celui-ci est le Grand, le Père, le Nourricier, déversant généreusement son inépuisable substance, principe immédiat de toute force, de toute fécondité. Et certes il serait beau d’accepter religieusement la cadence et la plénitude, d’obéir à la pente, avec une lenteur majestueuse et rituelle, comme le Fils du Ciel aux dalles sans joints de l’escalier sans marches; et je voudrais oublier le bruit sacrilège de l’hélice, qui triple notre vitesse et précipite notre chute.

Le soleil monte. Voici que, du limoneux breuvage, une ivresse sans seconde m’atteint et m’étourdit. Penché sur les eaux, mieux initié, maintenant, Père, je te blasphème. Je te blasphème, en éclatant d’un rire qui tournoie... Tu n’es pas. O nourricier, tu n’es pas. L’Être aux replis gras et doux comme de la chair n’est pas. Ceci existe seulement: ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a pas de forme et qui s’écoule... Entre les berges infrangibles, voici le vomitoire même de la vie. Et moi n’irai-je pas me résorber dans la fluidité torrentielle, ne saurai-je participer, dans la dilution de moi-même, à l’intarissable fluxion, refuserai-je de me livrer au grand bras visqueux que la libration de l’abîme, le rythme du cœur sans fond, gonfle et détend sournoisement?

Midi. Quelque chose a passé sur les eaux, quelque chose de splendide et de funèbre. Quelque chose a fait les verdures des berges pareilles à des murailles de pierre noire, à des panneaux d’airain. Et le Fleuve est pareil à la face d’un roi, rongée par une lèpre d’argent. Mais moi, soudain libéré d’un charme, je ne vois plus... Je ne vois plus la vision essentielle, l’énorme continuité glissante et rectiligne... Devant mes yeux tout est tournoiement, remous, dislocation dans l’innommable cohue tourbeuse.

Et quand, du quai de Mytho, percevant déjà le sifflement du train qui nous transbordera vers Saïgon, je me retourne pour l’adieu, la dernière image du Fleuve qui s’offre à moi, c’est, à la rive, cocotiers, lataniers, aréquiers, tout un cortège baroque de nécromants, toute une armée de grotesques, aux panaches déséquilibrés, et, doublant leur bousculade dérisoire, là-bas en fuite vers on ne sait où, la jaune, morne, plate, irrésistible Déroute!

XIII

Le bruit des coups de feu pour les couleurs, à bord des torpilleurs mouillés en rivière, entra, crépitant, par ma fenêtre ouverte, tandis que je défaisais mes cantines. La fraîcheur du matin était sensible encore, et le bleu du ciel à peine brouillé, autant du moins qu’il m’était permis d’en juger par le pan visible à l’aplomb de la rue Catinat. En dessous j’entendais, depuis une heure, des roulements de pousse-pousse et des appels criards de vendeurs ambulants.

On frappa à ma porte, et je vis entrer Henry Vigel, équipé d’un «blanc» fashionable et d’un casque neuf, du modèle Hong-kong, enturbanné de soie turquoise.

—Vous allez déjà vous présenter à Vanelli?

—Au diable le Vanelli pour aujourd’hui! Je viens vous demander, au contraire, de vous y rendre d’abord sans moi. Vous lui raconterez ce que vous voudrez, s’il fait allusion à ma personne; par exemple, qu’un accès de fièvre m’a croché.

—N’est-il pas à l’hôtel par hasard, lui aussi?