SUZANNE NORMIS

ROMAN D'UN PÈRE

PAR

HENRY GRÉVILLE

Huitième Edition

PARIS

E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

RUE GARANCIÈRE, 8

1879

Tous droits réservés

SUZANNE NORMIS

ROMAN D'UN PÈRE

I

...Le docteur, penché sur la poitrine haletante de ma pauvre femme, l'ausculta avec attention, puis la reposa tout doucement sur son oreiller.

--Encore un peu de patience, chère madame, lui dit-il avec bonté: cela va déjà un peu mieux, et bientôt...

Ma femme leva sur lui ses yeux brillants de fièvre. Le docteur se tut, et pressa la main blanche, presque transparente qui reposait sur le drap.

--Nous allons toujours vous ôter cette fièvre-là, reprit-il en griffonnant une ordonnance; et demain, nous verrons. Je passerai dans la soirée. Au revoir; bon courage.

Ma femme répondit d'une voix claire et distincte:

--Adieu, cher docteur, merci.

Le médecin disparaissait sous les rideaux de la porte; je le suivis dans le salon voisin.

--Eh bien, docteur? lui dis-je, presque tranquille,--sa voix et ses paroles avaient un peu calmé mes angoisses.

Il se retourna vers moi, et me serra les deux mains... Ses bons yeux gris clair, pleins de pitié et de douleur, me firent l'effet de deux couteaux de boucher qu'il m'aurait brusquement enfoncés dans la poitrine; je répétai machinalement:

--Eh bien?

--La fièvre va tomber d'ici deux heures, dit-il, et ensuite... Prenez garde, ajouta-t-il en me serrant le bras, elle peut vous entendre...

Le cri que j'allais pousser resta dans ma poitrine, la déchirant, la torturant. Je fis un mouvement pour me dégager le cou; j'étouffais.

--Soyez homme, reprit le docteur. Vous avez une fille.

--Une orpheline? re'pondis-je si tranquillement que j'en fus étonné moi-même.

Il me semblait que j'étais environné d'un océan de glace.

--Mon pauvre ami, dit le docteur après un silence, elle ne souffrira pas beaucoup; le plus dur est passé.

--Alors, demain?

--Ce soir peut-être, demain matin probablement. Je reviendrai. Je vous demande pardon de vous quitter ainsi; on m'attend et l'on souffre ailleurs.

--Allez, allez, docteur! lui dis-je machinalement. Vous voyez, je suis calme.

Il s'enfuit presque en courant.

Je fis un effort inouï pour composer mon visage, puis je revins lentement sur mes pas. Ecartant les rideaux de satin, j'ouvris la porte, et je me retrouvai en face de ma femme.

Elle était encore bien jolie, malgré les fatigues anciennes et la maladie récente, malgré la mort qui allait me la prendre. Au fond de ses grands yeux bleus qui me regardaient tristement, que d'expressions diverses, toutes plus chères les unes que les autres, se retrouvaient confondues! Que d'amour, que de regrets, que de prières! Et nous nous étions tant aimés... et nous n'étions mariés que depuis six ans!...

--Qu'est-ce qu'il t'a dit? murmura ma femme pendant que je me penchais sur elle, couvrant de baisers timides son front et ses cheveux noirs, si doux, si longs, dont les tresses roulaient jusqu'à ses genoux sur le drap brodé.

--Il m'a dit que ta fièvre va tomber, ma chérie, lui dis-je en continuant à l'embrasser afin qu'elle ne vit pas mon visage; je me sentais très calme cependant, et, sinon résigné, au moins prêt à tout.

--Oui, répondit-elle tout bas, et comme à elle-même; et quand la fièvre sera tombée, je m'en irai.

Un petit piétinement derrière une porte placée auprès du lit me coupa la parole. La porte s'ouvrit, et notre fille Suzanne entra sur ses deux petits pieds encore incertains.

--Maman! dit-elle avec un cri d'oiseau qui revient au nid, maman et papa! voilà!

De ses toutes petites mains gantées de moufles en laine, elle serrait sur sa poitrine un bouquet de lilas blanc. La bonne qui la suivait me dit que, depuis le moment où elles étaient entrées clans le magasin de fleurs, Suzanne n'avait pas permis qu'on touchât à son offrande.

La petite fille s'était avancée jusqu'au bord du lit de sa mère qui lui souriait... et de quel sourire! La vieille bonne détourna la tête et se sauva tout à coup dans la pièce voisine.

--Je veux embrasser maman! dit Suzanne, en tendant les bras.

Je la soulevai, et je l'assis sur le bord du lit. Elle n'avait pas donné à sa bonne le temps de lui ôter sa toilette de promenade. Les petites bottes de fourrure blanche, les guêtres, la robe d'étoffe moutonnée, le petit chapeau de fourrure, toute cette blancheur lui donnait l'apparence d'un flocon de neige tombé du ciel. Elle saisit à pleines mains le bouquet de lilas et le déposa sur la poitrine de sa mère.

--Pour toi, lui dit-elle. C'est Suzanne qui l'a acheté.

Elle fit un demi-tour, se mit à quatre pattes sur le lit, et se précipita au cou de sa mère. J'étendis les bras pour épargner à ma pauvre femme la secousse trop brusque.

--Laisse-la, dit-elle, cela ne fait plus rien. La petite fille couvrait de baisers délicats les cheveux et le visage de sa mère. Elle cherchait une place pour chaque baiser, et souriait après l'avoir déposé bien doucement. Elle fit ainsi tout le tour du pâle visage dont les yeux s'étaient fermés sous ses caresses.

--A papa! dit-elle ensuite en me tendant les mains.

Je la pris dans mes bras, et je reçus aussi ma part de baisers. Ma femme avait rouvert les yeux, et de grosses larmes roulaient lentement le long de ses joues. Je déposai l'enfant à terre.

--Va dire à ta bonne qu'elle te mette une autre robe, dis-je à Suzanne.

Aussitôt la petite, toujours obéissante, reprit le chemin de sa chambre; arrivée sur le seuil, elle se retourna, nous jeta une poignée de baisers, et disparut. La musique de sa voix nous arrivait comme un gazouillement... Je me hâtai de fermer la porte, et je revins près de ma femme.

Suzanne avait deux ans et demi,--et c'est en la soignant d'une longue et dangereuse maladie, que ma femme avait contracté la bronchite dont elle devait mourir. Jamais, depuis sa naissance, Suzanne n'avait dormi dans une autre chambre que la nôtre: le petit lit de satin bleu, avec ses rideaux de mousseline brodée, ses noeuds, ses houppes, ses franges, plus semblable à une bonbonnière qu'à autre chose, était encore auprès de l'oreiller de ma femme. Que de nuits blanches nous avions passées ensemble ou tour à tour, près de la pauvre petite qui ne pouvait pas venir à bout de faire ses dents! Le fauteuil installé à demeure près du lit était tout usé par les longues stations de la mère qui avait endormi là son enfant sur ses genoux.

Et maintenant que Suzanne était sauvée, maintenant que son petit râtelier complet s'étalait triomphant dans ses rires joyeux, voilà que ma femme, épuisée de lassitude et d'angoisses, n'avait plus trouvé de force pour continuer son oeuvre... Elle avait disputé sa fille à la mort pendant neuf semaines, et la mort, furieuse de s'être laissé voler l'enfant, prenait la mère!

Je n'aurais pas dû permettre ce sacrifice, cette abnégation entière, je le sais... Mais nous avions déjà perdu deux enfants; notre premier-né avait été pour ainsi dire tué par les remèdes empiriques d'une bonne anglaise, et le second, un garçon aussi, avait été empoisonné par le lait de sa nourrice. Le jour où ma femme s'était sentie mère pour la troisième fois, elle m'avait fait promettre de lui laisser élever cet enfant-là.

--Je le sauverai, tu verras! me disait-elle avec des yeux brillants de joie et d'espérance.

Hélas! elle l'avait sauvé, mais à quel prix!

Lorsque j'eus refermé la porte sur l'enfant, je reviens m'asseoir auprès de la mère. Elle n'avait voulu personne auprès d'elle pendant sa maladie. Les femmes de chambre et les gardes-malades étaient sous la main, prêtes à secourir, mais nous étions restés seuls ensemble; aucun tiers incommode n'avait troublé la joie que nous éprouvions --même à cette heure terrible--à nous trouver l'un près de l'autre.

--Comme elle est belle! dit ma femme en serrant la main que je venais de mettre dans la sienne.

C'est de Suzanne qu'elle parlait; toute sa vie était concentrée sur cette petite tête blonde.

--Elle est sauvée maintenant; elle va grandir; elle deviendra grande et belle, et elle t'aime tant!

Ma femme parlait facilement. J'en fus surpris; puis je me rappelai soudain que ces sortes de maladies amènent toujours un mieux sensible avant la fin. Je baissai la tête, et je m'appuyai sur l'oreiller, ma joue contre la joue de ma femme.

--Écoute, reprit-elle au bout d'un moment, --ce que j'ai fait, il faut que tu le continues promets-moi que, jusqu'à ce qu'elle soit grande, jusqu'à sept ans au moins, l'enfant couchera ici, --elle indiquait le petit lit;--que tu ne la confieras pas à une bonne, même dévouée; que son sommeil sera surveillé par toi, que...

L'oppression la saisit si fort, qu'elle pâlit, ferma les yeux,--je crus que c'était fini.

Quelques minutes après, je la croyais endormie, elle rouvrit les yeux.

--Le promets-tu? dit-elle.

--Je le promets! répondis-je, le coeur plein d'un ardent dévouement. Je te le jure sur nos six années de bonheur, sur la vie même de l'enfant!

--Et elle sera heureuse?

--Elle sera heureuse, quand je devrais être malheureux! Au prix de tous les sacrifices, elle sera heureuse!

Ma femme m'appela des yeux; je la serrai sur mon coeur, et elle me rendit mon étreinte avec ses deux bras passés autour de mon cou.

--Vois-tu, me dit-elle après un silence, je l'ai bien aimée; je crois que je l'ai aimée plus que toi,--mais c'est parce qu'elle était à toi. Cela ne te fâche pas, dis, que, pendant un temps tu n'aies été que le second dans mon coeur?

--Non, mon ange bien-aimé, cela ne me fâche pas; tu as bien fait; tout ce que tu as fait est bien... mais je n'aurais pas dû permettre...

--Nous n'avions pas le choix, dit ma femme avec un soupir... elle serait morte!... Le docteur a dit vrai, ma fièvre s'en va, ajouta-t-elle! Suzanne dormira ici cette nuit, n'est-ce pas?

--Comme tu voudras, ma chère Marie, tout ce que tu voudras.

Ma femme s'endormit. La nuit venait et remplissait d'ombre cette chambre où nous avions été si heureux. C'était notre chambre nuptiale, cela seul eût suffi pour nous la rendre chère; mais elle était encore pleine d'autres souvenirs. Là étaient nés nos trois enfants, là nous avions appris à Suzanne le grand art de se tenir sur ses petits pieds hésitants; le tapis bleu et blanc portait les traces de plus d'un joujou brisé, de plus d'un fruit écrasé... Nous voulions le changer au printemps... «A présent que Suzanne est si sage!» disait ma femme en souriant, la veille du jour où elle était tombée malade.

Je me levai sur la pointe du pied et j'allumai la veilleuse. Chaque minute m'emportait une part de ma chère femme, et je ne voulais pas d'intrus dans ces minutes solennelles..

On vint me chercher pour dîner; je fis signe que je ne dînerais pas. Ma femme n'avait plus une notion bien exacte du temps. Elle était dans un demi-sommeil sans souffrance, comme l'avait prédit le docteur.

A huit heures, on m'apporta la petite fille, déshabillée, dans sa robe de nuit, les yeux gros de sommeil,--mais ne voulant pas dormir sans avoir embrassé «maman».

Je la pris dans mes bras et je la penchai bien doucement sur la main de sa mère. Elle la baisa, puis remonta jusqu'au visage.

Ma femme ouvrit les yeux: une expression presque sauvage passa sur sa figure; avec une force que je ne lui supposais pas, elle saisit l'enfant et la couvrit de baisers.

--Bonsoir, bonsoir! dit la petite en agitant sa menotte.

Je la mis dans son petit lit, je la couvris soigneusement, et elle tomba aussitôt endormie.

Je me hâtai de revenir à ma femme. Elle semblait avoir oublié ce qui venait de se passer, et ses yeux éteints ne voyaient que le vague.

Des heures s'écoulèrent ainsi... courtes et longues à la fois,--courtes, irréparables--et quelle éternité d'agonie pour mon coeur déchiré dans les soixante minutes d'une heure!

Les premières lueurs du jour se glissèrent dans la chambre endormie. La petite n'avait pas bougé depuis la veille au soir. A six heures, un beau rayon doré passa entre les rideaux.

Ma femme fit un mouvement... Je m'approchai d'elle, bien près, bien près, nos deux mains nouées, pour un moment encore nos deux vies confondues...

--Bonjour, maman! bonjour, papa! cria la voix encore endormie de Suzanne; et la petite fille, s'aidant du filet de son lit, se mit sur son séant. Ses deux mains rouges de santé se cramponnaient au bord, et soutenaient son visage mutin, rose et blanc; ses cheveux frisés tombaient en désordre sur ses grands yeux bleus, et elle riait à travers ses boucles mêlées.

--J'aime maman! cria la voix angélique de notre enfant.

A cette voix, la mère ouvrit ses yeux dilatés par la mort, et s'attachant à moi d'une étreinte désespérée:

--Heureuse! heureuse!... dit-elle deux fois.

--Je le jure! répondis-je éperdu.

Pendant ce temps, Suzanne, s'aidant de la chaise placée près du berceau, était presque venue à bout de descendre. Ma femme relâchait son étreinte... elle respirait encore cependant, et elle comprenait... J'enlevai l'enfant, et du même mouvement je la déposai auprès de sa mère.

--Je... je vous aime... dit celle-ci, en essayant de nous étreindre encore. Elle se laissa aller sur son oreiller...

Je mis dans la main de Suzanne le bouquet de lilas oublié la veille sur le tapis.

--Mets cela sur ta mère, lui dis-je. Effrayée par ma gravité inaccoutumée, par la rigidité du visage adoré qui ne lui souriait pas comme à l'ordinaire, la petite déposa le bouquet sur le corps de sa mère, et se rejeta dans mes bras.

Je sonnai; la bonne vint,--elle allait crier, --d'un geste je lui commandai le silence, et je lui remis l'enfant.

Seul je rendis les derniers devoirs à celle qui avait été mon épouse. Lorsqu'elle fut parée pour le cercueil, vêtue de blanc et couverte de fleurs, je m'agenouillai, j'appuyai ma tête sur le bord de ce petit lit d'enfant où elle avait laissé sa vie, et je pleurai amèrement.

II

La journée s'écoula comme toutes les journées de ce genre; j'avais un chaos dans la tête, et je serrai une quantité de mains sans savoir à quels visages elles appartenaient. Mais le soir, que je redoutais confusément, m'apporta une croix bien lourde.

On avait amusé Suzanne toute la journée au dehors de la maison; le temps étant très-beau, on l'avait promenée, elle avait dîné avec sa bonne, ce qui lui arrivait parfois lorsque nous recevions, et elle n'avait guère demandé sa mère qu'une vingtaine de fois. Mais, quand vint l'heure du coucher, ce fut une autre affaire.

--Maman! je veux voir maman! j'aime maman! criait la petite, qui sanglotait à fendre son pauvre petit coeur.

Toutes les filles de service étaient là consternées; la bonne ne savait plus à quel saint se vouer... Dans mon désespoir, une idée me vint:

--Maman est là, lui dis-je, si tu veux, va la voir; mais elle dort, et elle a très-froid; il ne faut pas crier, tu la rendrais malade.

--Je serai bien sage, dit Suzanne en m'embrassant bien fort sans cesser de pleurer, mais je veux la voir.

Je jetai un châle sur la petite fille, et j'entrai dans la chambre. Le beau visage de ma pauvre chère femme était plus beau que jamais; ses traits réguliers semblaient taillés dans l'ivoire; seuls les yeux étaient entourés d'une ombre violette.

--Voilà ta maman; tu peux l'embrasser, mais elle a bien froid, dis-je à Suzanne, qui regardait les cierges avec étonnement.

L'enfant soudain calmée, un peu effrayée, me laissa la porter jusqu'à sa mère. Soutenue par mon bras, elle mit un baiser sur le front jauni, qui n'avait pas eu le temps d'avoir des rides, puis elle se rejeta vers moi et m'embrassa à pleine bouche. Ses petites lèvres étaient encore froides du contact récent avec la mort. Je la serrai comme si l'on eût voulu me l'arracher, et je courus avec elle dans la pièce où l'on avait transporté son berceau.

Là, nous nous retrouvâmes tous deux en possession de nous-mêmes; je la caressai, elle me parla, et au bout d'un instant elle s'endormit. Au matin, ce fut bien autre chose. Suzanne avait oublié les impressions de la veille, ou du moins n'en gardait plus qu'un vague souvenir. Elle s'éveilla comme d'ordinaire en appelant sa mère et moi... Et ses larmes recommencèrent à couler lorsqu'elle vit que le lit de sa mère n'était pas auprès de son berceau, comme autrefois.

--Maman est partie, lui disais-je en vain: elle reviendra, tu la reverras, mais elle est partie pour aller se guérir; tu sais bien qu'elle était malade. Est-ce que tu ne veux pas qu'elle se guérisse?

--Je veux bien, criait la petite affolée de douleur, mais je veux aller avec elle!

Ce qu'on lui acheta de joujoux et de bonbons pendant cette matinée aurait suffi à construire une maison. Tout cela l'amusait un moment, puis revenait la plainte obstinée:--Je veux maman.

Elle me demanda sa mère pendant dix mois. Tous les jours, sans se lasser, elle répétait la même question et recevait la même réponse.

Un jour, me voyant écrire:

--Tu écris à maman? me dit-elle.

--Pourquoi crois-tu cela?

--Je ne sais pas. Dis-lui que je l'aime et que je veux la voir.

Ah! chère petite orpheline, que de larmes tombèrent sur ton berceau pendant que tu dormais, les bras étendus, rejetée en arrière, dans la plénitude de la vie et de la santé! Heureusement tu ne les as pas vues. Comme je l'avais promis à ta mère, malgré bien des épreuves que je n'ai pu t'épargner, tu as été heureuse.

III

J'étais veuf depuis environ trois semaines, et je commençais à peine à envisager l'avenir, quand je reçus diverses propositions émanant toutes de parentes bien intentionnées, et qu'à ce titre je dus subir avec les dehors de la plus parfaite reconnaissance. Ce fut un siège en règle, et sans la douleur qui dominait tout en moi, j'eusse probablement manqué aux lois de la bienséance, en témoignant de la mauvaise humeur ou, pis encore, une gaieté déplacée.

Le premier assaillant fut ma belle-mère. Nous avions vécu dans la plus parfaite concorde, mais je dois avouer que, pour arriver à ce résultat, j'y avais, suivant l'expression vulgaire, mis beaucoup du mien. Grâce à cette heureuse harmonie dans le passé, je vis arriver un jour madame Gauthier, sérieuse et compassée, comme de coutume, avec un grand voile de crêpe sur son visage légèrement couperosé; elle commença par embrasser tendrement sa petite-fille; puis s'adressant à notre vieille bonne:

--Emmenez cette enfant, proféra-t-elle avec la dignité qui ne la quittait jamais.

Suzanne et sa bonne disparurent; la petite, le coeur tant soit peu gros de se voir ainsi congédiée, et la bonne indignée intérieurement de s'entendre commander. Je dois dire que Félicie témoignait autant de mécontentement à recevoir les ordres d'autrui qu'elle apportait de bonne grâce à exécuter les miens.

Quand la porte se fut refermée, ma belle-mère s'assit sur le canapé, porta à ses yeux son mouchoir encadré d'une énorme bande noire, se moucha et me dit:

--Mon gendre, pourquoi Suzanne n'est-elle pas en deuil?

--Mais, ma chère mère, lui répondis-je fort surpris, elle est en deuil!

--Alors, vous avez l'intention de lui faire porter le deuil en blanc?

--Mais oui! un enfant si jeune n'a pas besoin, à mon humble avis, de faire connaissance avec les robes noires.

--Comme il vous plaira, me dit sèchement ma belle-mère. Vous êtes le maître, étant chez vous; cependant, j'aurais trouvé plus convenable... mais je n'ai pas voix délibérative... oh! non! ajouta-t-elle en s'essuyant les yeux avec la bordure noire.

Un silence embarrassant suivit, car, avec toute ma politesse, je me sentais incapable de lui accorder voix délibérative, comme elle le disait, dans mes propres conseils.

--C'est fort bien, mon gendre, reprit-elle enfin; et maintenant, que comptez-vous faire de cette enfant?

--Suzanne? fis-je innocemment.

--Eh! oui, Suzanne! vous n'en avez pas d'autre, que je sache?

--Non, ma chère mère; eh bien, je compte l'élever de mon mieux, et la rendre heureuse, ajoutai-je plus bas, songeant à la dernière promesse faite à ma pauvre femme.

--Vous comptez l'élever... tout seul?

--Pas absolument seul, répondis-je, non sans une recrudescence d'étonnement à cet interrogatoire, si savamment conduit. J'ai réfléchi depuis que ma belle-mère avait de singulières aptitudes pour la profession de juge d'instruction.

Madame Gauthier déposa son mouchoir sur ses genoux, et commença un discours. La substance de ce discours, ou plutôt de ce sermon, était: 1° qu'une jeune fille est, de tout au monde, ce qu'il y a de plus difficile à diriger; 2° qu'un homme est incapable de diriger quoi que ce soit, et spécialement l'éducation d'une jeune fille; 3° que la mère elle-même est sujette à commettre des erreurs dans une tâche aussi délicate, mais que la grand'mère, parmi toutes, excelle par principe à cet emploi; et, pour conclusion, madame Gauthier m'annonça que, par dévouement pour Suzanne et par pitié de mon, malheureux ménage mal tenu, elle avait donné congé de son appartement et condescendait à venir demeurer chez moi, pour tenir ma maison et élever ma fille.

--Ah! mais non! m'écriai-je inconsidérément.

Ce cri peu parlementaire m'avait été arraché par l'effroi; ma belle-mère se redressa comme un cheval qui entend la trompette des combats:

--Comment l'entendez-vous? dit-elle avec un calme qui redoubla ma terreur.

Je vis que ce serait une bataille rangée, car elle avait prévu ma résistance. J'avais repris mon sang-froid et je fis face au danger avec audace:

--Ma chère mère, lui dis-je en lui prenant affectueusement les deux mains,--cette marque de tendresse avait un motif inavoué, peut-être bien le désir de m'assurer contre la possibilité d'un geste un peu vif,--ma chère mère, voilà quinze ans que vous habitez votre logement, il est plein des souvenirs de feu votre excellent époux, c'est là que vous lui avez fermé les yeux; vous avez l'habitude d'y vivre avec vos serviteurs, votre mignonne petite chienne, vos meubles, tout votre passé, en un mot; je ne puis consentir à ce que, par un dévouement vraiment surhumain, vous renonciez à toutes ces chères attaches. Ce serait un trop grand sacrifice.

--Si grand qu'il soit, fit madame Gauthier, j'aime assez ma petite-fille pour le faire à son intention.

--Mais moi, son père, repris-je avec fermeté, je ne puis l'accepter. Non, non, ma chère mère; je serais un misérable égoïste. Vous m'avez parfois reproché d'être entêté, ma résistance ne doit pas vous surprendre. C'est mon dernier mot. Je pressais affectueusement les deux mains de ma belle-mère.--Permettez-moi, ajoutai-je, de vous remercier de cette bonne pensée; je vous en serai toujours reconnaissant.

Je serrai encore une fois ses deux mains légèrement récalcitrantes, et je les reposai sur ses genoux de l'air d'un homme bien décidé. Ma belle-mère resta positivement pétrifiée.

Un second silence suivit ma péroraison; mais cette fois je me sentais maître du terrain. Madame Gauthier se leva, toujours très-digne, rabattit son voile sur son visage et se dirigea vers la porte en disant:

--Votre fille sera la première victime de votre entêtement, mon gendre, et vous serez la seconde.

--Oh! chère mère, fis-je en souriant, car je devenais un profond diplomate; pour ne pas vouloir vous imposer une gêne de tous les instants, faut-il...?

Madame Gauthier me jeta un regard dédaigneux:

--Vous me croyez par trop bornée, mon gendre, dit-elle avec une certaine supériorité, --vous ne voulez pas de moi chez vous; ma foi, vous avez peut-être raison, car, à coup sûr, je ne voudrais pas de vous chez moi!

Elle sortit en me lançant cette flèche du Parthe, dard émoussé qui ne m'atteignit pas très-profondément. Cependant, comme elle ne manquait pas d'esprit, nous restâmes dans de bons termes. Mais au fond, tout au fond, elle ne me pardonna jamais complètement.

IV

Quelques jours plus tard, j'eus une autre alerte.. Nous finissions de déjeuner, Suzanne et moi, gravement assis, vis-à-vis l'un de l'autre, et je lui apprenais à plier sa serviette,--art difficile qu'elle ne s'appropriait qu'imparfaitement, lorsque mon domestique entra d'un air plus effaré que de coutume; il devait être véritablement ému, car il oublia de me parler à la troisième personne:

--Monsieur, dit-il avec précipitation, il y a là une dame qui vous demande.

--Eh bien, fis-je sans me déranger, ce n'est pas la première fois que cela arrive; pourquoi cet air inquiet?

--C'est que, monsieur... elle a des malles sur l'omnibus.

--Quel omnibus?

--L'omnibus du chemin de fer, monsieur! Je crus que Pierre avait des hallucinations; son visage bouleversé me fortifiait dans cette idée, quand j'eus une lueur d'en haut. Je me dirigeai vers la fenêtre, et, écartant le rideau, je vis en effet un omnibus de chemin de fer, orné de deux ou trois malles, arrêté devant la porte. Je revins à Pierre, et probablement j'avais l'air aussi effaré que lui, car c'est lui qui eut pitié de moi:

--Monsieur, dit-il, si l'on attendait avant de payer l'omnibus? Elle s'est peut-être trompée, cette dame; elle n'a pas voulu dire son nom; c'est une parente de monsieur, mais si ce n'était pas monsieur...

--Comment! elle veut qu'on paye l'omnibus, à présent?

--Oui, monsieur, elle a dit qu'elle n'avait pas de monnaie.

--Très-bien, Pierre; retenez l'omnibus, je le prends à l'heure. Et d'abord, faites entrer cette dame.

Pierre introduisit la dame,--et je compris alors pourquoi le pauvre garçon avait été si fort troublé. C'était une grande femme, maigre, basanée, avec un châle jaune et des socques. Elle se précipita sur Suzanne et voulut l'embrasser; mais la petite, juchée dans sa haute chaise, se débattit à grands coups de ses petits poings fermés, et lui mit son chapeau sur l'oreille, ce que voyant, la femme au châle jaune se tourna vers moi avec un aimable sourire, et me dit, non sans un fort accent comtois:

--Je suis la cousine Lisbeth, est-ce que vous ne me reconnaissez pas, cousin?

Ce nom évoqua dans ma mémoire un coteau couvert de vignes, où nous allions grappiller la vendange, mes frères et moi, quand nous étions tout petits; on roulait sur l'herbe courte des pentes, on se poussait pour se faire tomber, et la cousine Lisbeth, de quelques années plus âgée que nous, commise à notre garde, ramassait les éclopés, les grondait, les embrassait, les mouchait parfois, les époussetait toujours, et, vers l'heure du souper, ramenait à la ferme ses petites ouailles récalcitrantes.

--C'est vous, cousine? lui dis-je, en lui tendant la main de bon coeur. Par quel hasard?

Lisbeth s'assit, tira de son sac,--un sac de la Restauration,--un mouchoir à carreaux qui sentait le tabac, s'essuya les yeux avec, et me dit:

--J'ai appris le malheur qui vous a frappé...

Je fis un signe de tête; chose singulière, la banalité de cette phrase, répétée cent fois par jour, avait bronzé mon coeur à cet endroit-là; je pouvais désormais parler de «ce malheur qui m'avait frappé», comme d'un malheur arrivé à un autre: par moments, il me semblait que ce n'était pas de moi qu'il était question; mais le soir, en rentrant dans la chambre bleue, je me retrouvais tout entier. Pour le moment, je me sentais étranger à cette part de moi-même qui s'absorbait si douloureusement dans le passé, j'étais le veuf qui reçoit des compliments de condoléance.

--C'est pour moi que vous êtes venue à Paris? fis-je soudain. J'étais devenu extrêmement sceptique à l'endroit des dévouements.

Lisbeth tourna vers moi sa bonne figure de brebis maigre, rougit, toussa, revint à son mouchoir à carreaux, tortilla le coin de son châle jaune et finit par dire:

--Voyez-vous, cousin, on a dit dans le pays que vous étiez resté tout seul avec cette petite mignonne... alors j'ai pensé que vous seriez bien aise d'avoir quelqu'un pour mettre votre maison en ordre...

L'image menaçante de madame Gauthier se dressa devant moi, et je reculai mentalement devant sa vengeance.

--Ma maison est en ordre, cousine Lisbeth, dis-je tranquillement, et nous voulons rester seuls, Suzanne et moi. Avez-vous des amis à Paris? je vous aurais engagée à aller les voir.

Lisbeth perdit tout à fait contenance.

--Mon Dieu, dit-elle, je ne connais personne, j'étais venue pour rester chez vous, pour vous rendre service... Vous n'allez pas me renvoyer comme ça!

La douleur de ma cousine était sincère, et je faillis m'y laisser prendre, mais la raison, cette conseillère à tête reposée, me souffla que si je permettais à Lisbeth de passer une nuit sous mon toit, je ne pourrais plus jamais me débarrasser d'elle.

--Nous allons d'abord vous offrir à déjeuner, cousine, lui dis-je, et je sonnai.

Pendant qu'on préparait quelques réconfortants, Suzanne, qui s'était fait descendre de sa chaise, avait considéré notre visiteuse, à distance d'abord, et puis de plus près; le bon regard l'attirait, le mouchoir à carreaux la repoussait, mais le sac fut tout-puissant, et elle finit par s'en approcher, le regarder avec soin, mettre sa menotte dedans, et en retirer parmi divers objets, étonnés de se voir réunis au grand jour, une paire de lunettes dans son étui. Ces lunettes firent sa joie, et, pour obtenir le bonheur de les toucher, elle se décida à se laisser embrasser par Lisbeth, qui la mangea de caresses sincères, j'eus tout lieu de le croire.

Quand la cousine eut fini de déjeuner, je regardai ma montre.

--Voulez-vous voir Paris? lui dis-je.

--Ah! Seigneur Dieu, non! s'écria-t-elle.

C'est pour vous que j'étais venue, ce n'est pas pour Paris... on dit que c'est si grand! Je m'en retourne.

--Eh bien, cousine, dis-je enchanté, votre omnibus est toujours en bas, il y a un train à quatre heures quinze; nous allons nous promener un peu dans ce grand Paris, et nous vous reconduirons au chemin de fer.

Lisbeth soupira, mais ne fit pas d'objection. Je donnai l'ordre d'envoyer ma voiture à la gare pour quatre heures, et je montai dans l'omnibus avec Lisbeth et Suzanne. Celle-ci piétinait de joie de se voir dans ce véhicule étrange et nouveau pour elle.

Pendant deux heures nous promenâmes Lisbeth, ébahie, au milieu de nos merveilles; Suzanne voulait à toute force la faire aller dans la voiture à chèvres aux Champs-Élysées, et mon refus causa quelques larmes. Pour consoler ma fille, je comblai Lisbeth des cadeaux les plus bizarres, tous dus à l'initiative de Suzanne: on mit successivement dans un plaid, acheté pour la circonstance, un grand bonhomme de pain d'épice, un coucou à réveil, un fourneau à faire chauffer les fers à repasser,--celui-ci était un désir de Lisbeth elle-même,--diverses boîtes de bonbons, un manteau rayé noir et blanc, et une langouste gigantesque, que Suzanne avait volée à l'étalage d'un marchand de comestibles pendant que j'achetais le coucou:

--Tiens, cousine Lisbeth, je te la donne! avait dit la jeune vagabonde en apportant son butin, presque aussi gros qu'elle, dont les antennes la dépassaient de toute leur longueur.

Le temps venu, nous déposâmes Lisbeth et ses bizarres colis dans la salle d'attente, je lui remis son ticket de chemin de fer, roulé dans un billet de cinq cents francs, qu'elle prit, je crois, pour son bulletin de bagages, et je lui promis d'aller la voir avec Suzanne.

Mon Dieu! que c'est loin, ce temps passé, et que d'années devaient s'écouler avant l'exécution de cette promesse!

Quand je montai dans ma voiture avec ma fille, celle-ci fit la moue.

--L'autre était bien plus jolie, dit-elle: il y avait des fenêtres partout!

L'autre, c'était l'omnibus.

Comme je rentrais, Pierre, qui avait recouvré ses esprits, me dit d'un air modeste en m'ouvrant la portière:

--Monsieur, à ce que je vois, ne s'est pas repenti d'avoir gardé l'omnibus.

Et cependant cette bonne Lisbeth, qui eût dû m'en vouloir mortellement, pleurait dans le train en retournant chez elle;--elle m'avait déjà pardonné. J'eus des remords, mais je les étouffai.

V

Je reçus encore une douzaine de propositions semblables; il m'en vint de tous les côtés, d'amis et d'inconnus, par la voie des journaux et par lettres anonymes. On eût dit que l'éducation de Suzanne était un point capital dans la politique européenne. Ma politique intérieure, à moi, me fit considérer ces ennuis comme hygiéniques au point de vue moral; car, dans cette lutte pour me défendre contre les intrus, j'acquis une fermeté de volonté que je n'avais pas précédemment, et qui me fut plus tard d'un grand secours.

A vrai dire, ce n'est pas seulement l'immixtion étrangère qui m'apprit à vouloir fermement, ce fut ma mignonne Suzanne, que j'adorais, et l'adoration est un déplorable système d'éducation.

Dans mon grand désir de la voir heureuse, j'avais oublié que sa mère,--qui savait l'aimer, elle,--avait dû résister quelquefois à de petits caprices, de légers moments d'humeur; moi, aveugle dans ma tendresse, j'avais tout accordé, me faisant patient et débonnaire, de peur de me voir quinteux et violent. Le résultat fut complètement opposé à mes prévisions, mais il dut remplir d'aise le coeur de ma belle-mère, car Suzanne ne mit pas dix-huit mois à devenir insupportable.

C'est alors que je voulus déployer la fermeté nouvellement acquise, dont j'étais si fier; mais Suzanne n'entendait pas de cette oreille-là. Ma première révolte,--car les rôles étaient intervertis, et c'est moi qui me révoltais contre sa tyrannie,--ma première révolte la plongea dans une profonde stupéfaction:

--Mais, papa, dit-elle, tu ne comprends pas; je veux aller me promener!

--Je comprends très-bien, mais tu es enrhumée, et tu ne sortiras pas.

--Mais, papa, puisque je veux aller me promener!

Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, avec une fixité étonnante, et semblait vouloir faire pénétrer dans mon esprit fermé l'intelligence de ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je résistais, elle me regarda encore, mais cette fois avec une sorte d'indignation.

--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux pas ce que je veux? Est-ce possible?

Une fois convaincue que je ne voulais pas, elle déploya une résistance au moins comparable à la mienne; moi, qui avais eu tant de peine à me faire une volonté, j'étais ébahi de voir une petite fille de quatre ans me tenir tête. Je recourus alors aux grands moyens.

Certain jour, vers six heures, nous revenions d'une longue promenade à pied;--je multipliais ces exercices pour fortifier Suzanne qui grandissait trop vite;--elle s'était obstinée à prendre sa poupée; et, après lui avoir conseillé à plusieurs reprises de n'en rien faire, je lui avais annoncé qu'elle la porterait seule jusqu'au retour. Elle s'était soumise à cette condition avec un petit air entendu qui n'annonçait rien de bon, et je m'attendais à un orage.

En effet, comme nous passions sur le boulevard des Italiens, Suzanne me tira par la main et me dit:

--Père, je suis fatiguée, porte ma poupée.

Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonçaient que le moment de la lutte était venu. Je lui répondis tranquillement:

--Tu sais que tu dois la porter toi-même jusqu'à la maison.

Suzanne se remit en marche sans répondre. Deux minutes après, elle réitéra sa demande, et je réitérai ma réponse. Elle s'était remise à marcher en silence, et je m'applaudissais du succès de ma fermeté lorsque tout à coup mon jeune démon s'arrête, se campe fermement sur ses deux petites jambes, et d'une voix claire comme le cristal:

--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes ma poupée.

Au son de cette voix vibrante, deux ou trois passants s'étaient retournés; j'étais fort embarrassé, et certes, si j'avais pu me tirer de là par un sacrifice d'argent, j'aurais probablement écorné sans regret ma fortune. Mais nul secours n'était possible. Je pris donc ma fille par la main et je voulus presser le pas... Elle se laissa tomber sur l'asphalte, s'assit résolument par terre, mit sa poupée devant elle et me cria, de cette même voix perçante:

--Je ne marcherai pas!

Un murmure peu flatteur s'éleva du cercle qui grossissait autour de nous; les uns prenaient parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je courais risque d'être invectivé par quelque gamin si la scène se prolongeait un instant de plus... J'appelai toute ma raison à moi, j'enlevai la petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de laisser la poupée à terre, et je sautai dans une calèche qui passait.

--Votre poupée, m'sieu! cria un gamin, en lançant dans la calèche la poupée qu'il tenait par une jambe.

Suzanne, très-saisie, voulait reprendre son jouet; je le lui enlevai et je le rejetai sur le macadam, où il fut broyé à l'instant par une voiture.

--Ma fille! s'écria Suzanne qui fondit en larmes.

--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un ton sévère, et tu savais que je ne la porterais pas.

Suzanne détourna la tête et se mit à dévorer ses sanglots. Elle me boudait; je ne pouvais apercevoir son petit visage sillonné de larmes, mais je sentais de temps en temps le frémissement de son vêtement contre le mien. Mon coeur saignait,--jamais elle ne m'avait boudé. En voulant briser sa résistance, avais-je perdu le coeur de mon enfant?

Cependant, en dedans de moi-même, il me semblait avoir bien fait; nous rentrâmes à la maison, toujours silencieux. Je la descendis de voiture. Au lieu de m'embrasser, comme elle le faisait toujours pendant ce rapide passage dans mes bras, elle détourna son visage. Je ne dis rien.

Le dîner était servi; elle mangea peu et en silence; sa bonne vint la chercher pour la coucher; elle s'approcha, mais sans me faire aucune de ces caresses qui prolongeaient toujours d'un quart d'heure au moins son séjour auprès de moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et partit, toujours muette.

Resté seul, je me sentis très-malheureux. Si cette petite pouvait concevoir et conserver un tel ressentiment, j'avais tout à craindre de l'avenir. N'étais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir trop exigé d'un seul coup? N'aurais-je pas dû procéder par degrés, au lieu d'offrir une résistance invincible? En cette circonstance, ma chère femme ne serait-elle pas mécontente de moi?

J'interrogeais son souvenir à toutes mes heures de détresse; je me dirigeai vers la chambre bleue, chambre toujours sacrée, où le lit de Suzanne était près du mien, et je m'appuyai sur l'oreiller, à la place où Marie avait rendu le dernier soupir.

--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que penses-tu de moi? Ai-je bien fait, ai-je mal fait? Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse?

Une larme que je ne pouvais plus retenir roula sur l'oreiller, et je m'assis sur le lit, bien las, bien triste.

Un sanglot étouffé sortit du berceau de Suzanne. Je me penchai sur elle, ses grands yeux brillants de larmes me regardaient dans l'ombre des rideaux bleus; elle retint encore un sanglot, mais garda le silence.

--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondément ému. Tu ne dors pas?

--Suzanne ne peut pas dormir, répondit-elle, parce qu'elle a fait de la peine à papa. Suzanne a été méchante, oh! si méchante!

Elle tourna son petit visage sur l'oreiller qu'elle étreignit dans ses deux bras, et son pauvre coeur se fendit en lourds sanglots. Je l'enlevai du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait l'air d'un ange. Elle se pencha sur mon épaule et pleura, mais avec moins d'amertume..

--Est-tu fâchée d'avoir fait de la peine à ton père? lui dis-je.

Je brûlais de l'embrasser, mais je n'osais encore, craignant, parmi pardon trop vite accordé, de perdre le fruit de son repentir.

--Oh! oui, répondit-elle, bien fâchée! Depuis que je t'ai fait de la peine, je n'ose plus t'embrasser.

Je la serrai dans mes bras pour tout de bon cette fois, et je l'emportai sur le lit, à la place où sa mère était morte.

--Demande pardon à papa et à maman qui est au ciel, et à qui tu as aussi fait de la peine.

L'enfant joignit nos deux noms dans son humble prière, et je sentis que ma femme était auprès de moi.

VI

Grâce à l'heureux mélange d'une douceur indulgente et d'une sévérité motivée, je réussis à débarrasser Suzanne de ses velléités de domination; une année assez tourmentée fut suivie d'une autre plus facile, et nous entrâmes enfin dans une période d'apaisement qui fut pour nous le paradis. J'initiai ma fille aux mystères de la lecture et de l'écriture; cette partie de ma tâche fut douce et facile, car elle était désireuse de savoir; si j'eusse voulu la croire, nous aurions passé tout le jour, elle à questionner, moi à répondre. Mais des principes d'hygiène bien arrêtés continuèrent à nous entraîner régulièrement partout où l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au bois de Boulogne,--à l'heure où cette superbe promenade n'appartient pas encore à la poussière et à la cohue. C'était à deux heures de l'après-midi que nous allions nous ébattre sur le gazon.

J'étais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne désirait pas d'autre société que la mienne. Elle regardait d'un air dédaigneux les enfants qui se promenaient en groupe, et me serrait la main en passant auprès d'eux comme pour m'exprimer sa joie d'être à mon côté.

--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les petites filles? lui demandais-je parfois.

Elle secouait négativement la tête et répondait:

--J'aime mieux rester avec papa.

Un jour, cependant, elle fut vivement tentée. Nous étions assis au soleil, dans une allée; un pensionnat de petites filles, très-correct, je dois le dire: robes noires, ceintures bleues, petit toquet de velours orné d'un pompon bleu, s'arrêta en face de nous, et les enfants commencèrent une de ces rondes où les couples défilent à la queue leu leu sous les bras élevés de leurs compagnes. La chaîne gracieuse se défaisait et se reformait régulièrement: Suzanne, blottie contre moi, regardait de tous ses yeux, et de temps en temps murmurait:

--C'est bien joli!

Une sous-maîtresse, qui nous regardait depuis un instant, dit deux mots à l'une des grandes, et celle-ci, prenant une des plus petites par la main, s'approcha de notre banc.

Elle me fit une révérence,--je dis me, car la révérence était pour moi; et le sourire qui l'accompagnait revenait à ma fille.

--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse consommée d'une femme du meilleur monde, voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec nous?

La ronde continuait, avec le chant mesuré des fillettes; Suzanne jeta un regard de côté sur la chaîne vivante, et se tourna vers moi, indécise.

--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en ôtant mon chapeau à la jeune pensionnaire, si parfaitement élevée.

--Je veux bien, dit Suzanne en hésitant encore.

Elle descendit du banc, prit la main de la jeune fille et s'avança vers le groupe. Le chant et la danse s'arrêtèrent à sa venue, et tous les yeux curieux d'une trentaine d'enfants se fixèrent sur elle. Ma petite sauvage rougit, perdit contenance, retira vivement sa main, courut à moi, me prit par le bras et me dit: «Allons-nous-en», le tout en moins de trente secondes.

Je saluai en souriant le pensionnat scandalisé, je fis un signe à Pierre, qui nous attendait au bout de l'avenue, et nous montâmes en voiture.

--Pourquoi, dis-je à Suzanne, toujours muette à mon côté et plus grave que de coutume, pourquoi n'as-tu pas voulu jouer avec les petites filles?

Elle réfléchit, mais ne put trouver la solution d'un problème véritablement au-dessus de son âge.

--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle.

Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là. Le soir même, je racontai cette petite scène à ma belle-mère. Celle-ci, en apparence, ne m'avait jamais gardé rancune ni de ma résistance à ses désirs, ni de l'impertinence par laquelle elle avait clos jadis certaine conversation; une fois par semaine environ, elle venait voir Suzanne, et dînait avec nous. Comme l'enfant avait gardé l'habitude de s'endormir aussitôt après le repas, nous restions d'ordinaire en tête-à-tête, et j'avoue que parfois la soirée me semblait longue. Aussi, je mettais en réserve pour ce jour tout ce que je pouvais récolter d'aventures, d'anecdotes et de traits d'esprit; mais ce soir-là je me trouvais à court.

--Cette sauvagerie, me dit sérieusement madame Gauthier, qui m'avait écouté sans sourciller, est un grand défaut chez un enfant, et surtout chez une fille. Il faudrait absolument en corriger Suzanne.

Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malséante que voulait bien le dire madame Gauthier, et je hasardai avec douceur:

--Sa mère était un peu sauvage aussi, et cependant...

--Ma fille était un ange, mais cette malheureuse timidité lui a fait beaucoup de tort, reprit dogmatiquement madame Gauthier.

Le silence est l'arme des faibles, et je n'étais jamais le plus fort avec ma belle-mère; aussi je me gardai bien de rien dire.

--Puisque vous avez amené vous-même ce sujet de conversation, mon gendre, poursuivit madame Gauthier, je vous dirai qu'à mon avis, il est grand temps de mettre Suzanne en pension.

--En pension! m'écriai-je en bondissant sur ma chaise.

--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas! Sa mère a été élevée en pension! Qu'avez-vous à me regarder de la sorte? Vous étiez-vous imaginé de faire à vous seul l'éducation de ma petite-fille?

A tant d'interrogations diverses, je reconnus que madame Gauthier avait préparé ses batteries de longue main. C'était d'ailleurs son système, et un autre se fût tenu sur ses gardes, mais je ne sais comment il se faisait toujours que je me laissais prendre au dépourvu.

Mon silence lui parut de la confusion, et elle continua, triomphante:

--J'ai parlé à une maîtresse de pension excellente, qui dirige à Passy une maison de premier ordre; c'est tout à fait le Sacré-Coeur, en plus petit; ce sont probablement ses élèves que vous avez vues aujourd'hui, et auxquelles Suzanne a fait cette impolitesse... Dans six mois, vous verrez comme elle sera changée!

--Je serai bien fâché de la voir changée, m'écriai-je hors de moi. Voir Suzanne pareille à ces petites femmes parfaites... j'en serais au désespoir, et puis grand merci pour votre succursale du Sacré-Coeur. C'était un coup monté alors, cette rencontre?

--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit beaucoup de sa hauteur, vous n'avez pas besoin d'employer les grands mots pour une chose aussi simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre le Sacré-Coeur?

--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en pensant que j'avais trop à dire pour l'épancher en une heure, et que par conséquent mieux valait le garder pour moi.--Je n'ai rien du tout, ma chère mère, repris-je avec aménité, et surtout je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en pension.

--Mais moi, mon gendre, mon intention à moi n'est pas que ma petite-fille...

--Et moi, ma chère mère, mon intention à moi est d'élever seul ma fille.

J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se leva pour battre en retraite.

--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la seconde fois que vous me rappelez que vous êtes le maître chez vous. C'est fort bien!

J'avais bonne envie de lui faire observer que ce n'était pas ma faute, mais je me contins. Elle s'en alla, très-digne, mais furieuse, et son enragé besoin de domination lui dicta, dans le silence des nuits sans doute, un plan machiavélique dont l'exécution ne se fit pas attendre.

VII

Je m'étais préparé à subir dés bouderies sans fin, je fus agréablement surpris de voir madame Gauthier aller et venir chez nous, comme si de rien n'était, se montrer tendre avec ma fille et gracieuse avec moi. Je commençais à me reprocher de l'avoir mal jugée, lorsqu'elle nous invita à dîner.

Cette invitation était tellement en dehors de ses habitudes que j'en conçus un étonnement mêlé de quelque terreur. La saine raison me démontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir l'intention de nous empoisonner à sa table, et je conduisis Suzanne à ce dîner chez sa grand'mère.

Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai là deux ou trois vétérans, anciens amis du colonel Gauthier, qui firent l'accueil le plus favorable à sa petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs enfants, plus une vieille demoiselle.--Si cette société n'avait rien de particulièrement attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable.

--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mère en causant au coin du feu, après le dîner, qui, je dois le dire, était excellent, je suis résolue à recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, afin de me distraire. Je suis bien seule à présent...

L'idée que ma belle-mère désirait se remarier me traversa le cerveau, et je fus pris d'une terreur, calmée instantanément par la réflexion que, dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir m'épouser.

--Quel est l'infortuné?... pensai-je en promenant mon regard sur les vétérans. Mais ma belle-mère était plus habile que je n'étais capable de le supposer, et elle me le fit bien voir.

Deux ou trois jeudis s'écoulèrent sans rien amener de particulier; mais un soir, quoique j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai au salon une jeune femme vêtue de couleur très-foncée, presque noire, et qui à notre entrée s'écria:

--Oh! quelle beauté mignonne!

Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait de toute sa hauteur, puis parut m'apercevoir pour la première fois, rougit, se troubla, balbutia quelques paroles d'excuse et recula vers le coin du feu.

Ce mouvement de recul, si difficile toujours, fut accompli avec une grâce achevée; le corps souple et bien modelé s'affaissa dans un fauteuil sans que les plis de la longue traîne eussent souffert le moindre dérangement, et je ne pus m'empêcher d'admirer cette savante manoeuvre.

Ma belle-mère entra presque aussitôt, et, avec les plus aimables excuses pour son absence intempestive, elle me présenta à mademoiselle de Haags, fille d'une de ses plus anciennes amies, et récemment arrivée en France.

--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mère d'un accent triomphant, est originaire d'une très-vieille famille catholique de Belgique, et je regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle a été élevée au Sacré-Coeur de Louvain.

Je murmurai quelques paroles de politesse, tout en maudissant intérieurement ma belle-mère et sa tirade.

--Oh! monsieur, me dit la charmante étrangère de la voix la plus mélodieuse, en déployant un sourire adorable, des dents de perle et des regards à faire damner saint Antoine, est-il possible que vous ayez des préjugés contre nous?

--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mère, je vous l'abandonne.

A dîner, le couvert de mademoiselle de Haags se trouva placé, non près du mien,--ma belle-mère, je l'ai dit, était très-forte,--mais près de celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus là qu'ailleurs. Je n'obtins ni regards ni conversation: la jolie voisine de ma fille était absorbée par les «grâces enfantines» de cette «adorable petite créature», et l'adorable petite créature, qui n'était pas fillette pour rien, se mit à jouer de sa nouvelle amie comme on joue du piano:--«Donnez-moi votre éventail... Prêtez-moi votre montre... Rattachez ma serviette... J'ai laissé tomber ma fourchette...»--Tout l'arsenal des importunités enfantines y passait. Si j'avais été chez moi, j'aurais mis Suzanne en pénitence, mais chez moi elle n'eût pas rencontré mademoiselle de Haags...

Après le dîner on fit de la musique; la jeune Belge avait une belle voix de contralto, vibrante et passionnée, mais un peu théâtrale.

--Je ne chante que de la musique sacrée, me dit-elle en s'excusant d'un sourire.

Je le veux bien, mais elle la chantait comme un opéra.

Depuis la mort de sa mère, Suzanne n'avait jamais entendu chanter. La musique produisit sur elle un effet extraordinaire.

--Chantez encore, dit-elle à mademoiselle de Haags, quand celle-ci revint vers nous, au milieu de félicitations unanimes.

D'une voix singulièrement assouplie, la cantatrice murmura, plutôt qu'elle ne chanta, la Berceuse, de Schubert, simple phrase mélodique assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut complet sur l'assistance, qui se pâma d'admiration, mais Suzanne avait l'esprit pratique.

--Ce n'est pas bien ça, dit-elle tout haut sans se gêner: c'est ennuyeux. J'aime mieux quand vous chantez fort, et quand vous tournez les yeux en haut.

Mademoiselle de Haags jeta à ma fille un regard presque haineux, puis se précipita sur elle et la couvrit de caresses.

J'étudiais cette petite scène d'un air distrait en apparence, mais en réalité fort investigateur. J'appelai Suzanne, je lui dictai un remercîment pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On voulait me faire promettre de revenir quand elle dormirait, mais je tins bon.