MAUDIT
SOIT L'AMOUR!

PAR L'AUTEUR
DE
«AMITIÉ AMOUREUSE»

CINQUANTE-HUITIÈME ÉDITION

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

1921

A MON BIEN CHER MAITRE ET AMI
SULLY PRUDHOMME
Ce livre est dédié.

H. L. N.

MAUDIT SOIT L'AMOUR!

[PREMIÈRE PARTIE]
[I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V]
[DEUXIÈME PARTIE]
[TROISIÈME PARTIE]
[QUATRIÈME PARTIE]
[CINQUIÈME PARTIE]

PREMIÈRE PARTIE

«Les nœuds les plus solidement faits
se dénouent d'eux-mêmes parce que la
corde s'use—tout s'en va, tout passe, l'eau
coule et le cœur oublie. C'est une grande
misère...»

GUSTAVE FLAUBERT

I

A M. JULES GOVERNEUR

3, rue Gay-Lussac, Paris.

«Mon ami,

»Je suis enfin installée et vous attends à Yerres, un de ces jours très prochains, demain, par exemple. Si vous prenez l'express de cinq heures, vous avez toute chance de faire le voyage avec Guillaume de Tanis, Jean Biroy, d'autres encore peut-être. Je vous invite tous ce même jour. Mais je compte particulièrement sur vous trois, mes chers fidèles. Ne m'écrivez pas que ceci... que cela... vous retient à Paris. Le cher Abbé sait bien que c'est le premier embarquement qui coûte à sa paresse. Tante Rose, d'ailleurs, me charge de vous dire qu'elle a fait préparer avec amour les chambres du Pavillon, et l'amour de tante Rose mérite le voyage! L'Abbé trouvera à Montgeron la voiture des invalides et pourra, si par grand hasard il est seul, rêver tout à son aise au despotisme tendre de son amie

»MAGDA.»

Lorsque madame Leprince-Mirbel eut achevé d'écrire cette lettre, elle la glissa dans une enveloppe, et, rassemblant d'autres lettres éparses sur son petit bureau, en relut avec soin les adresses.

—Voyons, n'en ai-je pas oublié? Jules Governeur, mon philosophe; Jean Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma chère amie; Barjols, mon député; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant donnons ces lettres au docteur; il les jettera à la poste en allant porter ses dépêches.

Madame Leprince-Mirbel se leva. C'était une femme de trente-six ans, de tournure élégante. Une grâce enveloppante émanait de tous ses gestes; elle possédait une allure aristocratique, un air «grande dame» qui ne s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches aux lignes du plus délicieux contour, elle avait aussi un pied mince et cambré, de belles mains, des mains pâles comme une hostie, aux doigts spirituels, retroussés et longs, qui suggéraient l'envie de les saisir et, à leur seul contact, donnaient la sensation troublante de posséder cette femme.

Tanis, en plaisantant, disait:

—Vos mains sont voluptueuses jusqu'à l'inconvenance.

Ses yeux cernés paraissaient d'autant plus grands que le dessus des paupières, estompé d'une teinte brune, ajoutait une étrange profondeur au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le blanc nacré de l'œil. Ses cheveux blonds, légers, soyeux, abondants et ondés, ressemblaient à une coulée d'or.

Sans être ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes une impression ineffaçable, tant la finesse satinée de sa chair faisait ressortir la délicatesse de ses traits, tant son élégance accusait une science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la fierté exprimée par certains de ses gestes, révélaient la pureté de race et la noblesse d'âme. Elle était harmonieuse et captivante.

Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait mariée au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garçon d'avenir et presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse. Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine d'enthousiasme pour son talent, vécut trois années d'enchantement. Puis, soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait avec une vieille chanteuse qui lançait ses œuvres.

Cette découverte se fit de la manière la plus banale. Magdeleine entra un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son absence, les épreuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les feuillets de musique épars sur la table, afin de juger au piano des changements que le maître apportait à son œuvre, ses regards furent attirés vers un papier ridiculement à la mode et chamarré d'une écriture invraisemblable formée de longs bâtons; machinalement, Magdeleine prit cette lettre; mais dès les premières lignes elle tomba défaillante sur une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses palpitations, les mains tremblantes, et, à moitié folle de chagrin, arriva au bout de l'horrible prose, à la fois emphatique et grivoise, de la vieille cabotine.

Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles sont seules. Cette première crise fut terrible; cette douleur initiale qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs. Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'était réservé le rez-de-chaussée de son hôtel dont elle avait abandonné les autres appartements au jeune ménage.

La pauvre vieille fille fut atterrée qu'on pût tromper son enfant pour une «créature». En plein désarroi, elle ne sut quel conseil donner à sa nièce; celle-ci, la première angoisse apaisée, résolut de lutter. Soutenue par la fièvre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et refoula les mots amers que lui suggérait l'excès de sa douleur. En une divination géniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne montra pas la blessure de son cœur. Elle se fit coquette, tendre, diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grâce provocante était irrésistible.

Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entraîna son mari en Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientôt odieuse, s'accomplissant au milieu des ruines de ses illusions, sans l'enthousiasme de ses pensées, de son âme qu'elle sentait agoniser de la blessure reçue.

Un écœurement la prit d'avoir lutté pour reconquérir quoi, mon Dieu? des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la première ivresse ne revint pas plus pour elle que ne reviennent les prémices en toutes choses. La douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en vain le cœur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser, le stérilisent.

Elle pensait: «En m'abandonnant à mon mari, je l'ai trompé. Sans en avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas perdre les embrassements d'un être que maintenant je méprise, qui n'a rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis ravalée au rôle de «fille». Toutes mes qualités de droiture sont les écueils sur lesquels s'est brisée cette nature vulgaire. Ah! comme je lui en veux d'avoir anéanti ma foi! J'ai cessé de lui plaire parce que j'étais naïve et tendre; il s'est lassé de ma candeur et s'est laissé séduire par les honteuses manœuvres d'une femme flétrie qui a couru le monde, éprise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision nette de la bassesse où j'allais tomber en essayant de reprendre Henri à cette femme odieuse?»

Et il lui fallait péniblement conclure: «C'est qu'au moment où j'ai reçu la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indifférence me prête toutes ses clartés.»

A jamais déçue, humiliée d'avoir subi le joug d'un si déplorable amour, Magdeleine hâta le retour.

Bientôt après leur arrivée à Paris, et malgré les serments faits à sa jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais, sans honte et sans frein, aux amours faciles, à ce point qu'il ne prenait plus la peine de voiler sa conduite à Magdeleine, lui faisant parfois l'injure d'amener dans sa maison, de lui présenter, même, l'objet de sa passion présente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les yeux une fois dessillés, Magdeleine perdit toute illusion: une à une, ses croyances en son mari tombèrent; elle le vit tel qu'il était: un être léger, sans cœur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'à la folie.

Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle constata qu'elle avait perdu la vie de sa nièce en la mariant à Leprince-Mirbel. Restée fille après une douloureuse et pure aventure d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille qu'elle avait coutume de dire: «Mieux vaut être mal mariée que de ne l'être pas.» Maintenant elle se prenait à douter de la vérité de sa formule.

Devant le malheur de Magda, son vieux cœur, qui semblait ne savoir plus souffrir, se mit à saigner de nouveau. Affolée, elle proposa la séparation judiciaire; c'était l'esclandre, la vérité mise sous les yeux de tous.

Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas influencer. Une explication décisive eut lieu entre elle et son mari; il dut s'incliner devant la volonté de cette femme de vingt-trois ans et accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs de rente que Magdeleine avait apportés en dot, et qui permettaient au jeune maître d'attendre le succès, la faisaient libre et indépendante envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde, mais que la séparation n'en existerait pas moins entre eux.

Depuis douze ans que ces événements s'étaient passés, Henry Leprince-Mirbel avait acquis la célébrité, car son talent était réel. Tout en étant des étrangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient à Paris sous le même toit, dans l'hôtel de la rue de Monceau. Ils cachaient au public cette situation douloureuse à laquelle, seuls, les amis intimes étaient initiés. Jamais Leprince-Mirbel ne séjournait à Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel état de surexcitation cérébrale, entouré d'admirateurs de son talent, pour l'exalter et lui donner la réplique.

Or, à Yerres, dans cette vaste propriété de la Luzière, on faisait silence, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris, et cela n'était pas pour satisfaire le besoin de mondanité et de succès bruyants indispensables à sa nature.

Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus délicate, détestait le bruit; cette propriété était donc devenue son séjour favori. Elle avait su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute valeur, et c'était à la campagne qu'elle aimait le plus à s'en voir entourée. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un porte-respect suffisant pour arrêter la médisance.

D'ailleurs, depuis la crise irréparable de sa vie, madame Mirbel s'était peu à peu retirée du monde et professait le plus grand dédain pour les calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle.

Tout d'abord elle s'était attaché à jamais le docteur Fugeret, un savant occupé uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulière qui lui faisait dire plaisamment: «Ma chère Magda, je vous aime d'un amour à la fois paternel et incestueux». Elle riait, tendait son front aux lèvres du vieil ami qui s'était montré pour elle un véritable père, au moment de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de l'année, dans le cœur à cœur d'une intimité délicieuse.

A Yerres, au bord de la rivière qui longe la propriété de la Luzière, on avait construit pour le docteur un véritable laboratoire; il y passait les mois d'été sans interrompre ses travaux. Puis, un à un, attirés par le délaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent se grouper. Le maître incontesté de ce cénacle était Guillaume de Tanis, qu'elle appelait son romancier, son poète, pour lequel elle gardait une sérieuse prédilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le chroniqueur, Danans, l'écrivain plein de souplesse, le psychologue aimé des femmes.

Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient maintenant «doucement», comme elle disait, ayant renoncé à l'espoir de la voir céder à leurs déclarations, et il ne restait de ce passé, entre elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amitié charmante.

Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui étaient devenus nécessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'était créé. Les voir, les entendre, connaître leurs émotions, leurs luttes, leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'élargissait au souffle de leurs génies divers. Elle était, à trente-six ans, la femme forte et fine à laquelle tout homme rêve dans ses jours de défaillance et de doute. Pour ses amis, elle représentait le repos dans une affection intelligente, solide, sûre; le conseil tendre, indulgent et doux, la sœur enfin; mais une sœur coquette un peu, avec des coins d'âme fermés qui les retenaient toujours intrigués et charmés. D'abord légèrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par apaiser leurs susceptibilités; avec un grand art elle sut les faire s'aimer en elle, et ce leur était, maintenant, un plaisir absolu de se retrouver ensemble. Entre ces hommes supérieurs, les conversations prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur causant la joie particulière de hautes pensées remuées, une griserie d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou bien, animés d'une gaieté de collégiens en vacances, ils appliquaient toutes leurs facultés à organiser des parties de lawn-tennis, avec des raquettes, des balles envoyées directement de Londres. Et, les caisses arrivées, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zèle, les déballer eux-mêmes. Aussi, bien souvent, tante Rose s'écriait-elle:

—Vous n'êtes que des enfants!

Mais, pour chacun, la suprême joie consistait à se trouver un moment seul avec Magda. Celui à qui pareille aubaine échéait, soit par hasard soit qu'il l'eût préparée avec un art machiavélique, en profitait pour susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la fît plus sienne qu'elle n'était pour les autres. Cela mettait entre eux une alliance morale et mystérieuse et, comme plus d'une douleur, plus d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme, Magda aimait à s'épancher dans ce tête-à-tête. Ainsi, sans pensée de coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce qu'il fallait pour les retenir.

Elle vivait auprès d'eux et pourtant séparée d'eux, aimée et respectée, avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour, dans une grande défiance de contacts nouveaux, partant calomniée par ceux dont elle ne se laissait pas approcher.

Chacun de ses amis avait pour elle des câlineries, des tendresses, des jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualité hantait leur pensée d'une façon constante. Elle leur avait donné des surnoms qui les caractérisaient: Guillaume de Tanis était Le Maître, Jules Governeur l'Abbé, le docteur Fugeret Le Docteur, Jean Biroy Petite Flamme. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils désignaient, étaient l'expression absolue de son être moral. D'eux tous, elle conservait avec soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions commencées, résumé des pensées effleurées ensemble.

Son désenchantement l'ayant libérée de toute étroite idée de morale, elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses, aimées, respectées de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans scrupule! Une défaillance lui eût semblé permise, à elle qui s'imaginait être hors des lois mesquines du monde, elle, méconnue, trompée, dans le plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beauté, et qui en avait tant souffert!

Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le douloureux réveil provoqué par son mari, elle s'effrayait de l'amour. Douée d'une imagination poétique, une tendresse faite de respect, de vénération, l'aurait peut-être poussée dans les bras de Guillaume; mais il était, lui, un sceptique, un désenchanté; il ne voulait voir dans l'amour autre chose que le rapide échange de deux désirs; il prétendait qu'une amitié forte en découlait. Durant des mois, ce fut, entre eux, une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se dérobait toujours devant l'inflexible droiture de Magda.

Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute apparaît honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore broyé toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que, malgré une attirance certaine, Magda luttait contre son désir, ne prévoyant pas qu'à entreprendre cette lutte, bientôt la lassitude, le hasard, qui sont au fond de toutes choses, anéantiraient en elle la volonté d'aimer.

Elle écrivait à Tanis, au lendemain d'une soirée passée en tête-à-tête avec lui et qui n'avait pas été sans un grand charme pour tous deux:

«Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'étais triste? Hélas! tout simplement parce que je pensais: «L'amour est absent.» Lorsque la femme n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, pour noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le côté douloureux de la faute. Croire que l'amour est uniquement «l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes», c'est se tromper grossièrement. Les grands cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent de sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations diffèrent...

»Mon pauvre ami, quelle triste amitié sera la nôtre! Beaucoup plus qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour s'aiguiser le cœur et souffrir.»

Et, lui, il répondait:

«Ma chère amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec l'exaltation sentimentale. L'amour moderne n'est, à mon sens, qu'un égoïsme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout autrement. Les Romains, nos pères latins, ignoraient notre délire. Nos aînés du XVIIIe siècle ne le connurent pas davantage.

»Puisque vous parlez des poètes, je vous répondrai qu'on n'en cite qu'un, Dante, qui aima avec la frénésie que chantèrent les autres. Mais cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une fois. L'amour sérieux et vrai doit être une affection profonde et sûre, tenace et raisonnable. Voilà un mot qui vous indignera. Ce doit être une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux êtres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au délire n'est qu'une faiblesse.

»GUILLAUME.»

Il lui écrivait encore:

«Mon amie, votre lettre me donne en même temps beaucoup de tristesse et beaucoup de joie. Beaucoup de tristesse parce que vous souffrez et beaucoup de joie parce qu'elle me montre votre cœur.

»Pourquoi ces tortures que votre esprit inquiet vous fait endurer? Pourquoi ne pas croire que je vous aime puisque cela est et que je vous le jure? Vous me trouvez calme et cela vous indigne. J'ai eu, mon amie, bien des jours d'affliction; j'ai mené de front de lourds chagrins et j'ai appris à être un résigné, bien qu'au fond je sois toujours un révolté contre les événements. Croyez-vous que je n'aie pas souvent des exaspérations de cette impossibilité de vous convaincre? Mais je n'y puis rien... Alors, à quoi serviraient les expressions désolées et les manifestations violentes?

»Je saurai attendre puisqu'il faut attendre. Et je vous promets, en attendant, d'être fidèle. Ceci vous paraîtra-t-il une preuve d'amour? Je ne pourrais d'ailleurs, malgré les occasions possibles, faire autrement. Je pense trop à vous pour songer même un instant à une autre femme, pour la désirer même à peine et la pouvoir effleurer d'une seule caresse.

»M'aimerez-vous jamais?

»Je baise respectueusement les dentelles de votre robe.

»GUILLAUME.»

Ils avaient continué d'échanger des lettres. Et voilà qu'à force de découvrir toutes les délicatesses du cœur de Magdeleine, Tanis, qui au fond aimait les amours faciles, avait pris son parti de cette résistance. L'exaltation à laquelle ils s'étaient laissé entraîner un moment, venant par la force des choses à tomber, il ne fut plus question entre eux d'une chute possible. Ravis de se connaître et de s'estimer si complètement, une amitié très tendre les unissait maintenant sans aucune pensée de possession.

Guillaume parlait volontiers de ces jours passés, en disant:

—C'était du temps que j'avais pour vous un grand amour...

A quoi Magdeleine, penchant finement sa tête, interrogeait:

—Vous ne m'aimez plus, Tanis?

—Je vous aime moins et mieux... Je vous respecte; vous êtes la sainte de mon cœur très païen...

Ainsi, avec cet homme supérieur, elle essaya d'aimer, et leurs mutuels efforts n'ayant eu pour résultat qu'une camaraderie tendre, elle s'en tint à cette moitié d'expérience, préservée à jamais par le souvenir de ces joies morales partagées.

Les déclarations de ses autres amis ne furent plus pour elle qu'un jeu. Toujours Tanis les connut, comme si Magda se fût sentie liée à lui, malgré tout, par cet amour indéfinissable et qui n'avait pas abouti. Elle aurait cru le tromper, en faire sa dupe, si elle ne les lui eût laissé deviner. Elle aurait craint qu'il ne la jugeât coquette et ne méconnût son cœur, de même qu'elle avouait aux autres l'avoir aimé moralement.

Cette grande franchise ne permit plus à aucun d'eux de lui faire réellement la cour. Où Tanis reconnaissait avoir échoué, qui n'échouerait? Mais, malgré tout, ils étaient en coquetterie permanente avec elle; une coquetterie fine, légèrement amoureuse, qui faisait soupirer Jules Governeur d'une manière invocatoire si drôlement triste:

—Princesse Magda, hélas! m'aimerez-vous mieux jamais?

Princesse, ils l'appelaient ainsi, ayant décomposé son nom de Leprince, pour éviter de l'appeler madame, mot bien officiel, ou Magdeleine, appellation trop familière; son élégance native, son allure aristocratique lui valurent aussi ce baptême.

Magda riait de l'interrogation et répondait à Governeur:

—Mon pauvre abbé, dénichez cette pensée-là de votre cervelle; je suis une incomparable amie, je serais une déplorable maîtresse. Voyez: Tanis lui-même a préféré y renoncer!

Jean Biroy essaya également de faire sa cour. Mais les années apportaient maintenant au cœur de Magda un scepticisme et une expérience qui lui faisaient accepter ces hommages comme une entrée fatale à toute future amitié entre homme et femme. Elle recevait les déclarations ainsi qu'une préface que tous croyaient devoir lui faire lire, mais qui ne formait pas corps avec le roman affectueusement fraternel qu'elle attendait d'eux.

Elle dit à Barjols et à Savines qu'on lui avait présentés à peu près en même temps et qui, tous deux, glissaient sur la pente fatale:

—Savines, Barjols, aimez-moi bien vite, comme a fait Petite Flamme, et que ce soit fini rapidement, afin que nous puissions commencer notre vie de douce camaraderie.

Et comiquement, elle annonçait aux autres les progrès du mal de «l'atteint», comme ils disaient.

—On ne voit plus Savines, Princesse, qu'est-ce qu'il devient?

—Pauvre Savines! il en est à la phase: «Je ne veux plus la voir!» Mais j'espère que ce ne sera pas plus long que pour vous, Biroy... un mois, il me semble?

—Non, non, Princesse, six semaines... Cristi! Elles valaient bien trois mois, ces semaines-là! Enfin, vous n'avez pas voulu croire... C'est égal, j'irai vous le chercher si vous le permettez... Ça lui fera du bien; on est très malheureux, vous savez, quand ou vous aime!

—Si malheureux que cela?

—Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos cœurs vous faudra-t-il cueillir en passant pour vous tresser un souvenir?

—Il me les faut tous... Mon amitié est une ogresse qui ne s'assouvit que lorsque vous m'entourez.

Magdeleine vivait donc heureuse, repue de jouissances intellectuelles qui donnaient le change aux besoins de son cœur et la laissaient passer, calme, dans le coudoiement continuel de ces hommes.

Or, par cette belle fin d'un jour de printemps, ayant terminé ses mots d'invitation à tous, madame Leprince-Mirbel se leva et, ses lettres à la main, sortit de la maison. Le parc immense, en bordure sur la rivière d'Yerres, s'étend, boisé et luxuriant de fleurs, jusqu'au viaduc du chemin de fer.

Magda traversa la pelouse; sa silhouette élégante disparut bientôt dans les massifs de verdure, et elle arriva au laboratoire au moment où le docteur s'apprêtait à en sortir.

—Ah! vous voilà, mignonne? Je quittais mes bestioles pour vous rejoindre.

—Les avez-vous bien fait souffrir aujourd'hui, cruel?

—Mais non, mais non; j'ai seulement cousu les paupières à trois jeunes chiens; rien du tout, comme vous voyez.

—Docteur, est-ce que les hommes ne nous considèrent pas toutes un peu comme de petites bêtes sur lesquelles ils expérimentent?

—Hum! peut-être. Mais avouez que certaines d'entre vous savent avantageusement renverser la proposition?

—C'est pour moi, cela?... méchant ami! Est-ce que j'inocule de force l'amour à ceux qui m'approchent? Que puis-je faire s'ils s'éprennent? Je ne les tiens pas captifs, je ne leur couds pas les yeux, moi... je n'ai même qu'une pensée quand ils m'aiment... C'est de les voir ne plus m'aimer. Et dites si je ne fais pas tout pour y arriver?

—Magda, vous êtes la plus adorable des femmes, j'ai tort de vous taquiner. Jamais personne ne saura comme moi ce qu'il y a de bon en vous...

Il avait pris son bras et marchait avec elle, à pas lents, le long de l'allée ombragée qui borde la rivière. De temps en temps des petits lapins passaient au loin, s'enfuyant dans les broussailles. Le soleil qui baissait à l'horizon dardait obliquement ses rayons d'or, chauffant encore la terre, tandis que les nuages, au-dessus de leurs têtes, mettaient une fraîcheur reposante sur la feuillée des hauts arbres saturés de chaleur.

—Ma chère Magda, comme vous avez raison! Que toute cette vie, au fond, est creuse! Vous avez pris, peut-être, la meilleure part: vivre en faisant abstraction de son corps, ne s'appliquer qu'au développement et aux jouissances de l'esprit sans s'inquiéter des troubles que l'on cause... Mais vous ne pouvez empêcher qu'à votre vue, auprès de vous, on ne sente la tiédeur de votre présence, cet ensorcellement bizarre que vous exercez sur moi, sur tous, et qui nous laisse des empreintes si étrangement durables... Et cela avec rien, semble-t-il. Avec votre silence, vos jolis gestes lents, votre manière d'écouter, votre façon de marcher, vous tenez nos cœurs dans les plis de votre robe; ah! la délicieuse créature que vous faites, mignonne, pareille à une divinité sereine et indulgente aux pauvres humains! L'imbécile mari qui vous a méconnue, torturée; le niais qui ne sait pas le joyau de jeunesse et d'esprit que vous êtes! Vous me jugez parfois léger; eh bien, c'est faux. Compliqué, défiant des autres, de moi-même surtout, cela est vrai; mais léger, que non pas, et j'en donne pour preuve l'amitié profonde vouée à vous, ma gentille, et que je défie bien le temps de déraciner; amitié faite d'amour perdu, de jalousie inconsciente, de remords, d'envie, un mélange extravagant mais solide, solide comme du granit!

—Cher, cher ami!

—C'est idiot, pas vrai? pourtant c'est ainsi. En dépit de vous, en dépit de moi, je vous aime. J'ai même été le premier à vous aimer. Ah! si je n'avais pas cinquante-deux ans!...

—Qu'est-ce que vous feriez?

—Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Comme les autres, pardi! Je serais amoureux et fou de la chère princesse Magda!

—Et vous ne l'êtes pas?... un peu... rien qu'un peu?...

—Eh bien oui, là, je le suis... et c'est si bête... Et dire que nous en sommes tous là autour de vous!

—Docteur, c'est toute ma joie, vos tendresses... cela me berce, me console, endort mon chagrin, le regret de ma vie manquée. Il est si bon de se sentir aimée par des hommes comme vous! Tenez, j'écris aux autres que je les attends; vous finiriez par vous ennuyer tout seul entre moi et tante Rose. Vous allez jeter mes lettres à la poste en portant vos dépêches, n'est-ce pas?

—Ça ne me ravit pas de les voir venir! Enfin, puisque vous le voulez...

Ils étaient arrivés non loin de la maison, vaste bâtiment à l'italienne; une large terrasse formant un perron de cinq marches en longeait toute la façade avec, au milieu, un portique soutenu par six colonnes.

Les appartements luxueux que l'on apercevait au travers des hautes glaces sans tain des portes fenêtres, donnaient la sensation d'un palais de conte de fées, endormi par un enchantement, car nul bruit ne montait des sous-sols où les domestiques avaient ordre de respecter le silence recueilli des maîtres.

Des paons, des faisans, circulaient librement devant la maison, y voletaient; on n'entendait que des bruits d'ailes. Ils se perchaient sur les chaises et les tables d'osier dispersées le long de la terrasse, et se détachaient sur le ton cru de la muraille en des formes bizarres: les uns en boule multicolore, la tête cachée sous l'aile; les autres la queue ouverte rayonnant en panache auréolé autour du corps, hors de proportion avec lui, et dont le plumage, aux tons merveilleux, chatoyait sous les derniers rayons du soleil; leur immobilité achevait de donner un air surnaturel aux choses ambiantes, tandis que l'ombre tombant des arbres s'allongeait en tache sombre sur la pelouse verte et drue parsemée de buissons de lilas mauve.

Magda quitta le bras de Fugeret sur lequel elle s'appuyait, lui mit les lettres dans la main et se dirigea vers la maison. Quand elle eut monté les cinq marches, elle se tourna à demi et fit un geste d'adieu. Du milieu de ce groupe d'oiseaux, dans le fouillis des dentelles blanches de sa robe, elle émergeait, drapée, longue et mince comme une statuette de Tanagra... Le docteur en emporta dans les yeux un éblouissement.

Au salon, tante Rose lisait les journaux. Avec ses cheveux blancs, son nez retroussé, ses lèvres rieuses, sa robe noire à bouquets, enfoncée dans sa bergère Louis XV, elle avait l'air d'une marquise de Lancret. Voyant sa nièce entrer, elle laissa choir le lorgnon de ses yeux et s'exclama:

—Ton mari remporte des succès fous à Vienne, mon enfant. On l'a rappelé six fois sur la scène. Son Roi des Huns est un triomphe. Il va être reçu au Burg... Hein, qu'en dis-tu?

—J'en dis que cela m'est parfaitement indifférent, tante. Un peu moins de gloire autour de son nom, un peu plus de tendresse dans son cœur, voilà ce que j'aurais voulu trouver en lui.

—Oui, oui... et penser que c'est moi...

—Non, tante Rose, pas vous, mais les événements qui ne sont pas toujours plus sages que les hommes, quoi que vous en disiez. N'en parlons plus... Je viens d'écrire à mes fidèles, j'espère donc en voir arriver quelques-uns demain. Le pavillon est prêt?

—Oui, mon enfant.

—Merci, tante, de songer à tout. Demain il faudra que le cocher reprenne son service des trains avec le landau.

—Magda, sais-tu ce que l'on dit au village?

—Non. Et, de plus, cela m'est si égal!...

—Eh bien, on dit que tu n'aimes que la société des hommes, et on appelle ces messieurs «tes hommes».

—Ça, c'est amusant... Mes hommes!... la formule est un peu brutale, mais juste. Eh bien, tante, mes hommes viendront probablement demain et, comme je veux être toute à eux si, par hasard, quelques-uns s'avisent de prendre le train de trois heures, je vais faire aujourd'hui mes deux dernières visites d'arrivée: madame d'Istres et madame Montmaur. Adieu, tante Rose.

Magda quitta le salon, monta dans sa chambre, et, s'étant coiffée d'un grand chapeau, prit son ombrelle, ses longs gants de Saxe, puis redescendit, légère, le vaste escalier de pierre à double évolution. Elle se rendit jusqu'à l'église et eut vite atteint la propriété de madame d'Istres.

C'était une voisine aimable, adorant la jeunesse, et dont la maison ouverte, hospitalière, regorgeait toujours de monde. On venait là jouer au tennis, au cricket; c'était un lieu de réunions brillantes et bruyantes; madame d'Istres avait trois filles, de seize, dix-neuf et vingt et un ans, qui aimaient l'excentricité et les exercices violents.

Il y avait eu, de tout temps, sympathie entre les deux maisons, à cause peut-être de la vie si différente qu'on y menait. La fusion en formait pour chacune d'elles un élément nouveau, non sans charme, surtout à l'arrière-saison, alors que les journées courtes et les longues soirées deviennent facilement monotones.

Bien qu'on fût à peine aux premiers jours de mai, la maison était déjà occupée par des familles amies. Très loin sous les allées de tilleuls, on entendait des rires et des voix jeunes.

Magda abrégea sa visite malgré les instances de madame d'Istres, puis, reprenant sa course à travers les rues tortueuses et mal pavées du village, elle arriva bientôt devant une propriété riveraine de l'Yerres, appartenant à madame Montmaur, et qui faisait face à celle de mademoiselle de Presles.

Le portier l'annonça par trois coups de timbre, juste le temps de traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant à deux vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pièce qui servait à la fois de salon et d'atelier.

Madame Montmaur était veuve. Son caractère autoritaire n'ayant point rencontré de résistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garçon, à l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement élevé par cette mère, petite femme nerveuse, sèche, à la poigne de fer et qui n'admettait pas qu'à vingt-quatre ans il prît son envolée et cessât de lui être soumis et obéissant comme à dix ans, Philippe subissait, ainsi que son père l'avait subie, son autorité despotique.

Magda n'éprouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la rigidité de vie, la médiocrité de bonheur dont avait su se contenter cette femme, à qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui semblaient par antithèse la critique de sa propre vie. Elle se sentait jugée par madame Montmaur, peut-être sévèrement? tout au moins comme une personne originale, indépendante, un peu excentrique et bizarre.

Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette existence toute de politesse entre Philippe et sa mère; il lui semblait que si elle avait eu un fils de cet âge, elle l'eût abreuvé de tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une communion de pensée les liât constamment, tandis que ce grand garçon devenait tout différent de lui-même lorsque sa mère était avec lui.

Avec des yeux bleu foncé pleins de douceur, hérités de son père, Philippe était grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu fort, une bouche bien dessinée, aux lèvres rouges, le teint mat et une peau délicate, lui composaient une tête intéressante, belle d'une beauté énergique nullement démentie par un corps d'athlète aux formes nerveuses et sveltes, impeccables. Ce garçon d'une force herculéenne, avec des muscles souples et résistants comme l'acier, possédait dans ses mouvements un charme particulier de grâce et d'élégance.

Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du moins obstrué, plein de préjugés mesquins. Un soir qu'il dînait seul chez elle, madame Montmaur ayant été subitement indisposée, elle eut la révélation d'un être jusque-là caché et si différent de ce qu'il paraissait, qu'elle l'écouta bouche bée parler littérature, art, politique et morale.

Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions à ses amis, ils la taquinèrent.

—Chère Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rêvé que vous découvriez tout cela en lui, disait Tanis.

—Eh, eh! ajoutait le docteur Fugeret, Magda vient de faire comme moi: elle croit avoir couvé un œuf de phénix: il en sortira un canard.

—Princesse, donnez-le moi, votre Philippe. Puisque vous vous intéressez à ce jouvenceau, je vais vous le dégourdir, foi de Jean Biroy!

—Mon amie, ils se moquent cruellement, les barbares. Mais, avant de vous croire tout à fait, je voudrais savoir si le beau Philippe a osé parler sans l'autorisation préalable de madame sa mère? demandait ironiquement Jules Governeur.

—Cher Maître, cher Docteur, chère Petite Flamme, cher Abbé, vous êtes tous dans l'erreur. Je vous montrerai un Philippe nouveau, un Philippe inconnu, inédit; seulement pour cela il faut l'avoir sans sa mère qui l'hypnotise. Or, je vais mettre la dernière pierre à la muraille de principes qui s'élève entre madame Montmaur et moi, en invitant son fils, seul, à dîner. Fasse le ciel encore qu'elle lui permette de venir!

Ainsi fut fait. Philippe, mis sans qu'il s'en doutât sur la sellette par ces quatre esprits distingués, fut lui-même, c'est-à-dire simple et vrai. Il étala devant ces sceptiques une telle richesse d'impressions, une telle générosité de sentiments, une telle franchise de nature, que sa verve juvénile les conquit.

Après son départ, ils avouèrent leur défaite et son triomphe. Le Docteur peignit d'un mot la situation:

—Je comprends la sympathie que ce garçon inspire à notre chère Princesse: ils doivent avoir des coins de cœur semblables; c'est par là qu'elle l'aura découvert.

Ceci se passait à l'automne précédent. L'hiver, à Paris, madame Leprince-Mirbel ne vit Philippe que rarement, presque toujours en compagnie de sa mère; il semblait l'éviter. Magda pensa que la conversation du dernier dîner d'automne, de morale un peu libre, pouvait l'avoir effarouché. Elle ne l'avait donc plus invité seul et, depuis les mois de printemps, il n'était pas revenu.

Une fois introduite au salon, Magda se dirigea vers un chevalet sur lequel était posée une étude. Elle la regardait, admirant certains rendus lumineux à côté de notes naïvement maladroites et qui détonnaient, lorsque le bruit d'une porte la tira de sa contemplation; Philippe entrait.

—Ah! bonjour, madame, dit-il. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre; mais je croyais ma mère au salon et l'on vient de m'apprendre qu'elle est sortie.

—Bonjour, Philippe... Savez-vous bien que ce n'est pas très aimable ce que vous me dites là!... Alors, si madame Montmaur eût été chez elle, vous ne veniez pas me dire bonjour?...

Au lieu de répondre, Philippe baisa silencieusement la main que lui tendait Magdeleine, puis s'écria:

—Mon Dieu, vous regardiez ma croûte! Je suis honteux que vous l'ayez vue... C'est horrible!... Vous qui vivez au milieu d'œuvres d'art, détournez vite les yeux, madame.

—Mais ce n'est pas si mauvais que vous voulez bien le dire! Il y a, là, un coin d'eau plein de profondeur transparente d'un effet très vrai... et puis la lumière se joue et irradie bien dans les feuillages... le ciel est un peu lourd, par exemple; mais vos fleurs d'eau du premier plan sont superbes et souplement jetées... C'est très bien, je vous assure, très bien... très bien...

Elle s'était assise sur un pliant devant le chevalet, les mains appuyées à la pomme de l'ombrelle qu'elle tenait droite devant elle, le menton sur ses mains. Elle examinait l'étude avec conscience et pensait réellement ce qu'elle disait.

Philippe, agenouillé pour mettre sa vue au niveau de celle de Magda, suivait des yeux, sur le tableau, ses critiques. Elle tourna vers lui la tête en parlant. Leurs regards se lièrent. Sentant tout à coup une gêne l'envahir, la jeune femme prit un ton enjoué:

—Très bien, monsieur, votre paysage; je vous décerne un gros bon point...

Puis, se levant, elle ajouta:

—Vous devriez montrer ça à Biroy; il vous donnerait son avis qui vaut mieux que le mien et des conseils, voire des trucs, comme ils disent.

—Biroy? vous aimez son talent, madame?

A son tour, Philippe s'était levé.

—Mais oui, je l'aime...

—La facture en est un peu lâchée, pourtant; et puis il a aussi un peu trop de trucs...

Elle fit un petit mouvement de tête, étonnée et comme choquée qu'on attaquât le talent d'un de ses amis. Philippe dit:

—Oh! c'est vrai! Il est votre ami... je vous demande pardon, madame!

Une porte s'ouvrit. Madame Montmaur entra. Elle regarda alternativement le visage de Magda et celui de Philippe, tout en répandant un flux de paroles aimablement sèches. Madame Leprince-Mirbel, à qui n'échappa pas cette nuance, se tourna vers Philippe. Il avait repris son expression morne et froide de beau sphinx, elle ne put lire la pensée qui lui avait dicté son: «Il est votre ami», dit la minute précédente.

La conversation roula, banale, sur quelques voisins et sur les nouvelles transformations de la propriété:

—Oui, chère madame, mon fils m'a tellement tourmentée que je me suis décidée à lui faire construire un atelier au fond du jardin, au bord de la rivière. Voilà pourquoi vous y avez vu cet amas de pierres et de briques. Mon salon me sera rendu: je n'en suis pas fâchée à cause de l'odeur de l'essence... Ah! vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir un grand fils comme ça! C'est un maître dans la maison maintenant, car il a vingt-quatre ans!... Vous avez quelques années de plus que lui, n'est-ce pas, chère enfant?

—Quelques? Certes,—dit en riant Magdeleine,—j'en vais avoir trente-six la semaine prochaine... et même à ce propos, si vous voulez bien venir dîner jeudi avec nous pour fêter ce triste anniversaire, vous nous ferez grand plaisir, chère madame.

—J'accepte de tout cœur. Comme le temps passe! Le fait est que Philippe avait quinze ans à peine lorsque nous avons acheté cette propriété. Vous en aviez vingt-sept. Mon Dieu! que vous étiez triste et seule, alors... Mariée si mal! Pauvre enfant! Heureusement vous vous êtes ressaisie et avez arrangé votre vie...

—Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai arrangé ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce cela le bonheur? je ne saurais vous le dire.

Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voilées; elle se leva et prenait congé, lorsque Philippe lui dit:

—Avez-vous des courses à faire au village, madame? sinon, vous pourriez traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous?

—J'accepte; vous m'épargnerez ainsi la poussière de la route.

Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le jardin.

Magda s'était senti le cœur oppressé tout à l'heure, pendant cette conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait silencieuse, sans se préoccuper de son compagnon. Cette femme qui la connaissait depuis neuf ans, qui, à toute heure du jour, guettait sa vie en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle méchanceté polie sous ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la fréquentait-elle, alors, si elle la méprisait? Où donc commençait et finissait cette morale du monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la maîtresse de Fugeret, de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle là dedans? Pauvre tante qui avait fermé son cœur après la désillusion d'un premier amour...

—Pouah! fit-elle avec dégoût, involontairement tout haut.

—Qu'avez-vous, madame?

—Rien... pardonnez-moi; j'ai aperçu dans l'herbe un crapaud, et j'ai ces bêtes en horreur...

—Il en faut, paraît-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant; ils me sont désagréables à rencontrer.

On arrivait à la rivière. Philippe détacha le petit canot d'acajou qu'une chaîne de cuivre retenait à un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant approché des bords moussus de la rive où Magda se tenait droite, il lui tendit la main. Elle la prit, enjamba, légère, le bord de la barque et s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisèrent, semblant vouloir fouiller leurs pensées.

Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et tendaient les manches de sa veste. Tous deux étaient tristes, hantés inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau, semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient égrenant, au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puisées.

Magda suivait des yeux ces choses; tout à coup, elle murmura:

—On dirait des pleurs...

Et sans s'apercevoir de la communion de pensées non exprimées qui l'unissait à Philippe dans une étrange intuition de l'instinct, elle ne s'étonna pas qu'il répondît:

—Ah! comme un rien parfois ensanglante le cœur...

Ils étaient arrivés au coude de la rivière qui forme un lac dans la propriété de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique, une liane de pervenches fleuries s'accrocha à l'ombrelle ouverte de la jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait près du bord avec sa rame.

Lorsque Magdeleine fut à terre, il se redressa, agita son chapeau et dit: «Adieu!» Elle inclina lentement la tête et le regarda s'éloigner de la rive.

Ce soir-là, sans apparence d'à propos, Magda interrogea ainsi le Docteur:

—Pourquoi un être inférieur à nous comme nature, comme sentiment, comme pensée, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi supérieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgré le raisonnement, du blâme tacite de cet être à qui nous dénions tout pouvoir non seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre?

Et le bon Fugeret en déclina les raisons et fit, à sa jolie amie, sous la pâle clarté des lumières tamisées par les grands abat-jour, dans le salon Louis XV, un cours de philosophie sensationnelle, tandis que tante Rose tricotait tranquillement des chaussons de laine pour ses petits pauvres et que Philippe, seul dans sa chambre, serrait avec recueillement les pervenches glissées de l'ombrelle de Magda.

II

Le lendemain, le pavillon des amis fut presque entièrement occupé; à l'exception de Jules Governeur, tous ses fidèles avaient accepté l'invitation de Magdeleine. Governeur lui envoya ce billet:

«Princesse exquise,

»J'ai le chagrin de vous annoncer que je ne puis venir au cher ermitage aujourd'hui. Ne comptez sur moi qu'aux alentours de cinq heures, demain, car ce soir je dîne chez d'honnêtes gens que je ne puis décemment pas quitter au dessert.

»Demain, je vous apporterai un livre que je trouve très bien. Je le lirai à vos pieds et cet exercice me sera éminemment agréable... si vous le permettez.

»Je baise, Princesse, le bout de vos doigts avec une piété croissante.

»Dévotement à vous,

»L'ABBÉ.»

Ce billet et l'arrivée de ses amis chassèrent les nuages noirs qui, depuis la veille, enveloppaient les pensées de Magdeleine. Biroy et Tanis s'étaient rencontrés à la gare avec madame Danans, la seule femme qui connût bien le grand cœur de madame Mirbel.

Marie-Anne Danans n'était pas heureuse. En l'épousant, son mari avait cru rencontrer en elle la mondaine inapaisée qu'il eût voulu voir s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux la blessèrent; mais la vie manquée, perdue, calomniée de Magda, lui avait été un salutaire exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes, cachant les délicatesses de son âme à son mari qui l'ignorait si étrangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et saine nature.

Elle venait souvent passer des semaines à la Luzière. Son mari l'y entraînait, trouvant un grand plaisir à s'y rencontrer avec ses amis Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et à jouir du repos de cette délicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller prendre l'air de Paris.

Marie-Anne avait sa chambre près de celle de Magdeleine; aussi c'était entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait à Paris, d'interminables causeries.

Le dîner de première arrivée fut joyeux pour tous. Tante Rose avait ordonné un menu succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette bonne chère, ces vins fins, les préparèrent à être brillants. Vers onze heures, lorsqu'ils se furent retirés pour gagner leur Pavillon sous la conduite de Fugeret, madame Danans s'écria:

—Ah! Magda, comme la Marie de l'Écriture, tu as choisi la meilleure part!

—Crois-tu, chérie? Hélas! j'arrive parfois à en douter, et je t'envie et je t'admire, toi qui, dans la déception de ton cœur, as si bien mené ta vie.

—Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate n'aurait pas su attirer et retenir auprès de moi ces êtres fantasques et supérieurs qui t'entourent. Où tu as passé intacte, j'aurais laissé mes ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une âme, un cher petit cœur comme toi. Hélas! dirai-je à mon tour, c'est par cela seulement que je retiens mon Paul. Je l'ai tant aimé avant notre mariage et même après!... J'aurais voulu avoir des enfants... me l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est là notre mission dans la vie. N'as-tu jamais désiré d'enfants, Magdeleine?

—Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophiée, une de ces monstrueuses fleurs comme les orchidées, froide, presque laide, sans parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un edelweiss noir, s'il en pouvait exister.

—Les femmes sont ou mères ou amantes; peut-être, à ton insu, serais-tu une grande amoureuse?

—Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'étoiles.

Elles étaient montées au premier étage et causaient dans la chambre de Magda; celle-ci alla ouvrir la porte fenêtre donnant sur la terrasse. Cette terrasse isolée et qui s'avançait largement sur le jardin était son lieu de prédilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table surmontée d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait là à rêver après le coucher du soleil.

—Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer?

—Si, l'un d'eux m'a bien troublée... Mais nous nous sommes trop écrit. Nous avons fini par dédoubler nos sensations à ce point que je prévoyais les négligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne. Un beau soir, nous nous sommes regardés en riant... Il n'y avait plus entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots fatals: «A quoi bon?» sont sortis en même temps de nos lèvres, et nous sommes restés amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et avions discuté et analysé tous les replis de nos cœurs. Nous gouvernions notre amour, alors que c'était lui qui aurait dû nous gouverner.

—Pauvre toi, pauvre Tanis!

—Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit d'aimer?

—Certes, Magda. Mais les autres?

—Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la maîtresse de Guillaume, et, un peu par traîtrise, beaucoup par envie, ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir à la formule de Governeur: «Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...» Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas de curiosités; mon imagination, très surexcitable, suffit à me donner la perception nette de certaines choses extrêmes, effleurées à peine. Je me suis maintes fois imaginé ce que pourrait être l'amour avec une femme comme moi; j'ai rêvé de tendresses caressantes, d'agenouillements, de prières. Lorsqu'un homme m'a déclaré son amour, je ne sais quelle révolte s'est faite alors en moi; mon idéal, toujours, m'avait transportée plus haut, m'avait plus noblement émue. Je sentais une sourde indignation contre l'amour réel, comme si j'allais tromper avec lui mon rêve... rien que le néant pourtant... Aucun n'a répondu jusqu'ici à mes aspirations... Je repoussais doucement leurs déclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la sincérité naïve, naïvement exprimée. Alors, je me suis raillée moi-même, et eux avec moi; on ne me fait plus de déclarations, d'ailleurs; ces hommes qui m'entourent, qui m'ont aimée, se sont dit: «Rien à faire.» Et nous vivons tranquilles, maintenant, côte à côte.

—Et malgré tout, comme tu restes séduisante, exhalant de ton être moral autant que de ton être physique, un charme indéfinissable, ils sont demeurés tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel prodige ils te sont fidèles en amitié, à ce point que tu les as quand tu veux?

—Ça, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs, comptes-tu pour rien de pouvoir se réunir, discuter, heurter leurs esprits, en faire jaillir des idées et se procurer ainsi un bonheur rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus matériel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque tous ambitionnent? Vois le dîner de ce soir, chacun y trouvait son mets favori, son vin préféré. Tante et moi nous sommes comme deux vieilles gouvernantes occupées à flatter les goûts et les manies de nos maîtres. Demain, je te mènerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une bibliothèque. Fugeret se lève avec le soleil: sa chambre en reçoit les premiers rayons. Tanis, qui se lève à midi, a sa chambre placée au soleil du midi. En commençant les soins par ces menus détails, vois jusqu'où ils peuvent s'étendre! Les fleurs, les cigares qu'ils préfèrent sont dans leur salon; dans leur salle à manger, des en-cas au goût de chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprès d'eux, François, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air inquiet, mal à l'aise. Ma chère, j'en ai cherché le motif pendant vingt-quatre heures et tout à coup cela m'a sauté aux yeux: ses cheveux commencent à blanchir;—il aura bientôt quarante-huit ans,—le jour éclatant des baies du salon le gênait. J'ai donné l'ordre d'entourer le fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores baissés à moitié dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il est radieux! Bref, j'épie leurs moindres désirs, je flatte leurs goûts et leur vanité... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis très sérieuse, pourtant. Cela est le petit côté de leur grande nature... J'ai fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon mari, et il ne m'en a pas moins abandonnée... Et pour qui, grands dieux!

—Pauvre chère! Sais-tu bien que tu as le génie de l'amitié?

—Je m'en vante; c'est peut-être ma seule qualité.

Magdeleine s'était levée et se promenait de long en large; elle s'arrêta un moment, s'accouda à la balustrade de pierre du balcon et resta immobile dans une muette contemplation. Marie-Anne la rejoignit; elle entoura de son bras la taille mince et flexible de son amie et lui mit un baiser dans les cheveux. A ce moment, quoique nul souffle de vent ne passât dans l'air, elles virent toutes deux remuer le feuillage d'un massif, à gauche de la pelouse, du côté de la rivière. D'instinct, elles se serrèrent la main.

—Qu'est-ce que cela? interrogea à voix basse madame Danans.

—Le sais-je?

—Peut-être un domestique ou un jardinier? Ou... un voleur?

—Tout est fermé en bas. Pourtant il faut voir. Va chercher mon revolver qui est posé sur la cheminée de ma chambre, à gauche... Ensuite tu sonneras trois coups, tu éteindras les lumières et avertiras Nicolas qui va monter; c'est lui qui répond à cette sonnerie.

—Je te laisse seule?

—Rien à craindre à cette hauteur et puis je guette; mes yeux sont accoutumés à l'obscurité; va, Mie-Anne!

Madame Danans s'éloigna. Le buisson ne bougeait plus. Voyant s'éteindre les lumières derrière elle, madame Mirbel, un peu nerveuse, cria:

—Qui est là?—Répondez, ou je tire!

Entendant la voix de son amie, Marie-Anne accourut et, tremblante, lui donna le revolver. Le buisson s'agita faiblement d'abord, puis d'une grande secousse. Alors Magdeleine leva son arme et fit feu.

Distinctement, on entendit courir sur le gravier de l'allée qui frangeait d'arbres la rivière, puis un bruit d'eau, puis, plus rien.

Nicolas était accouru; il proposa de poursuivre le braconnier, car il croyait que c'en était un; madame Mirbel ne le voulut pas.

—Il suffit de la panique que je lui ai donnée, dit-elle. Au petit jour, allez relever la trace des pas avec le jardinier, et nous avertirons la gendarmerie.

Elle ajouta, une fois le domestique parti:

—Voilà un bon incident pour animer la journée de nos grands hommes, demain, et plus palpitant que leur paume ou leur escrime. Bonsoir, chérie; si tu as peur, laisse la porte de ta chambre ouverte.

Comme Magdeleine l'avait prévu, la journée du lendemain fut mouvementée; les traces laissées étaient des pas d'homme, mais elles indiquaient une chaussure bien faite. On fit une battue dans le parc sans rien découvrir; on convint de veiller la nuit suivante. Enfin, cela occupa très fort tout le monde.

Dans l'après-midi, les trois filles de madame d'Istres vinrent faire une partie de tennis. Le match était commencé quand Philippe Montmaur arriva. Il alla saluer madame Mirbel qui se reposait du jeu en causant avec Tanis et Fugeret et resta un moment debout près d'elle, sur le sable fin, jaune et épais dont la terre battue du jeu était entourée; puis, appelé pour équilibrer les forces, il quitta le groupe.

Sans songer à rien, la jeune femme avait les yeux fixés à terre. Elle ressentit tout à coup un tressaillement nerveux et, se levant, piétina un instant sur place, puis retomba comme lasse sur son fauteuil rustique. Dans l'empreinte laissée sur le sable par le pied de Philippe, Magda avait cru reconnaître la marque des pas relevés dans le parc. Cela lui avait sauté aux yeux dans une vision rapide. Maintenant que la trace en était brouillée, il lui paraissait qu'elle s'était trompée. Avait-elle donc rêvé? Ses traits subitement se vieillirent d'une expression lasse; Tanis s'en aperçut et lui dit:

—Qu'avez-vous, dame jolie?

—Rien. Je me sens un peu fatiguée.

—Voulez-vous mon bras pour rentrer?

—Non, non, restez; je vais chercher un flacon de sels et je reviens.

Elle disparut. Mais, au lieu de se diriger vers la maison, elle se dissimula derrière un massif pour guetter l'impression que ferait sa disparition sur Philippe.

La partie finie, les joueurs s'informèrent de Magda; nul d'entre eux ne parut inquiet. Quant à Philippe, il alla s'étendre nonchalamment sur l'herbe et alluma une cigarette.

—Je me suis trompée,—se dit Magdeleine.—D'ailleurs, quel mobile eût pu le pousser à venir furtivement la nuit dans le parc?... Marie-Anne?... Il sait qu'elle est la plus droite des natures et qu'elle adore son mari... Moi?... Bah! je suis une vieille femme, pour cet enfant! Ce n'était pas lui.

Elle revint alors vers ses amis, du pas rythmé qui rendait sa démarche si gracieuse.

Les jours succédèrent aux jours sans rompre rien de la douce monotonie des habitudes de la Luzière; on y vivait dans une atmosphère d'idées, d'impressions rares, qui effaçait vite tout souci des choses vulgaires.

Un soir que, après le dîner, devisaient au salon Marie-Anne, Tanis, Fugeret, Danans, Governeur, tante Rose et Magda, dans la porte fenêtre laissée grande ouverte, apparut Philippe Montmaur.

Il avait pris l'habitude de venir ainsi maintenant; à peine interrompait-on la conversation pour le recevoir; il devenait du cercle intime. La fréquence de ses rencontres avec ces hommes de valeur l'avait dépouillé de sa timidité de très jeune homme. Bien qu'il s'aperçût, en son grand bon sens, que son esprit était moins pleinement développé que le leur, l'assiduité de ces relations lui avait permis de découvrir les points faibles de certains d'entre eux. Peu à peu, avec une pénétration continue, il les jugea. Moins ébloui que dans les premiers temps, il vit les grands et les petits sentiments de ces âmes d'artistes. Bien souvent, au milieu d'une discussion, armé de sa croyance au bien, au beau, de sa foi juvénile, il balayait, de quelques phrases, toute la poussière d'or des paradoxes scintillants que se plaisaient à jeter, en paroles éclatantes, les amis de madame Leprince-Mirbel.

Jeune, en pleine explosion de sa force, sentant devant lui l'avenir, mot immense à son âge et rempli de promesses, il leur donnait à tous l'impression d'une énergie surabondante qui les charmait, eux, les heurtés, les meurtris, les désillusionnés.

Philippe était leur jeunesse, elle revivait en lui et causait, à ces irréconciliables de la destinée, la sensation d'une oasis dans le désert de la vie. Sa conscience pure leur était contagieuse, et comme c'étaient des êtres puissants, partant justes, ils se prirent à aimer Montmaur de tous leurs grands cœurs.

Lui, attiré vers Magdeleine par l'obscur sentiment d'une douleur voilée, devinait que les événements avaient froissé cette âme. Ce quelque chose de brisé que l'on sentait parfois en elle, le charmait et l'intéressait comme un mystère. Puis aussi, lorsqu'elle était toute vibrante, lorsque les phrases sceptiques, amères, sortaient de ses lèvres, lorsque ses ironies s'exprimaient dans une fièvre de paroles presque méchantes, toute cette dualité le troublait, le ravissait et il ne distinguait pas, le pauvre enfant, quelle Magda il aimait le plus: ou la Magda spirituelle et mordante, ou l'autre, attendrie et douce, alanguie et silencieuse qui lui semblait une femme-fleur.

Les émotions qu'il ressentait auprès d'elle contenaient les enivrements et les désespoirs harmonieux d'un naissant amour. Il se plongeait voluptueusement dans ces douleurs et dans ces joies. Il en aimait la souffrance éperdument et plaçait son idole si haut dans son cœur qu'il désespérait de jamais pouvoir l'atteindre, de jamais oser lui dire:

—Je vous aime...

Il s'étonnait aussi qu'elle ne s'aperçût pas de sa passion. Puis il finit par comprendre que les hommages, les attentions tendres, presque amoureuses, des amis de Magda, avaient posé un voile sur ses yeux.

Que faisait-il de plus qu'eux tous? Rien, moins que rien même; grâce à eux, elle éprouvait des joies d'intelligence et de vanité que jamais il ne pourrait lui donner. Elle devait partir dans un mois pour les eaux de Royat; ne venait-il pas d'entendre ces hommes lui demander comme une grâce la permission d'aller la distraire un peu de la banalité d'une vie d'hôtel? A l'instant où il était entré, Tanis disait:

—Donc, mon amie, c'est convenu: je pars avec vous; Governeur viendra quelques jours après, puis Biroy; mais Fugeret et moi nous ferons vos vingt-huit jours; nous devenons vos réservistes, Princesse.

Ces hommes de haute notoriété, que l'on désigne dans la foule comme les sommités d'une nation, allaient l'entourer exclusivement, régler leur vie sur la sienne. Pourrait-il jamais lui donner de telles joies d'orgueil? pouvait-il même oser penser à elle?

Son grand amour lui apparaissait tout à coup si infime, qu'il se sentait honteux de sa hardiesse et ne se consolait qu'en songeant qu'elle ne le connaîtrait jamais. Il ignorait quelle perle rare il eût pu lui offrir: son cœur candide, ses espérances, sa foi en elle et toute la puissance passionnée de son être, un composé d'ardeur et de calme, de force et de jeunesse.

Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle était, ce soir-là, vêtue d'une robe en crêpe de Chine bleuâtre toute scintillante de perles d'acier bleuté; cela tombait comme une fine pluie brillante autour d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au cliquetis atténué d'une armure légère. Deux grosses roses jaune pâle, alourdies et embaumées, fléchissaient à sa ceinture.

—Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda?

—Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne; mais comme je suis très lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la permission de ne pas vous accompagner.

Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement s'éloigna.

Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite table était là, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Un tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la porte.

—Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte!

—La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment.

—Quelle idée vous a pris de rentrer?

—Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés puisque vous ne deviez pas venir?

—Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée de votre intention de vouloir me tenir compagnie. Allons, entrez, et lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de Paris.

Philippe alla vers elle et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Il prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le contempler.

—Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre voix!...

—Quel gamin vous êtes!... il est quelconque, le «son de ma voix», comme vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages éclosent dans un cerveau qui paraît si grave, si pondéré, si sage? Allons, soyez obéissant, monsieur; lisez.

—J'obéis.

Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau dédain de l'ordre voulu par l'auteur, sans se soucier de la page où la jeune femme avait arrêté sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut.

C'était une étude de femme, une longue description du charme, des séductions de l'héroïne du roman. Cela montait comme un hymne d'amour, une ardente litanie, en progression passionnée. Magda, les yeux mi-clos, écoutait, bercée.

Lorsqu'il s'arrêta, elle dit:

—Voilà une énumération très intéressante, mais bien invraisemblable; une femme si étrangement charmeuse peut-elle exister?

—Elle le peut; le tout est de savoir découvrir et apprécier sa haute valeur.

—Vous connaissez des femmes qui, même de loin, approchent de cette idéale perfection, à la fois si divine et si humaine?

Alors, avec l'humble et sublime lâcheté de l'amour, il murmura:

—C'est le portrait de celle que j'aime.

Il dit cela très bas, d'une voix émue, la tête inclinée sur le livre dont la couverture jaune pâle paraissait lui brûler les yeux.

Magda, étonnée, se dressa à demi; Philippe était si jeune! Elle n'avait pas encore songé qu'il pût aimer sérieusement.

—Pauvre enfant! dit-elle.

Et elle le regarda. Le visage pâle du jeune homme lui sembla encore plus pâle; ses paupières s'étaient baissées, ses narines vibraient, ses lèvres bien dessinées, fortes et rouges, à peine voilées par une fine moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si homme tout à coup, qu'elle s'étonna de ne l'avoir pas encore remarqué. Elle se trouva gênée subitement de l'abandon de sa pose, d'être étendue si près de lui. Doucement, en un geste plein de grâce pudique, elle posa ses pieds par terre et se tint debout.

Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude, vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva enveloppée comme d'une caresse. Frémissante, et dans une similitude d'émotions, il lui parut que cette vague confidence détruisait la réserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait près du foyer de ce jeune cœur qui allait souffrir comme le sien avait autrefois souffert. Elle s'avança vers Montmaur et, lui posant la main sur l'épaule:

—Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir, mon enfant!

Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant à lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulèrent sur les doigts fins et nerveux de Magda.

Ils restèrent ainsi un moment émus. Elle entendit des pas s'approcher... Délicatement, détachant sa main de la main de Philippe, elle maîtrisa l'émotion qui unissait les battements de leurs cœurs et dit dans un sourire:

—Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret!

En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres, secouer le charme de cette langueur.

Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là, son parfum mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de l'ombrelle, dans la barque, le mois passé.

III

Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors, d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans, l'autre seize. Magdeleine ne pouvait trouver d'obstacles à ces mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les fibres du cœur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en révéler le secret.

Alors?... Une femme mariée, sans doute; mais où pouvait-il la voir, la rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l'été; s'il voyageait, c'était toujours en compagnie de sa mère. Ce remuement de pensées absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en délivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant à ce livre que, tout à l'heure, Philippe parcourait à ses pieds, elle descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout à coup elle se vit dans la glace d'un étroit panneau allant jusqu'à terre, et se fit une impression étrange. Dans son peignoir blanc qui flottait autour de son corps mince, avec ses cheveux épars sur le dos et la petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantôme. Elle s'avança vers la glace pour se mieux voir et, peut-être énervée et fatiguée, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux marquait son front; un cerne bleuâtre altérait ses yeux trop creusés; elle se trouva laide.

—Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore, peut-être parce que mes dents sont blanches.

Elle s'éloigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre.

Magda s'étendit et commença de lire; mais bientôt elle parcourut rapidement les pages, cherchant le chapitre où se trouvait la description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remué Philippe. Elle eut beau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille à feuille, et arriva à la fin sans avoir rien découvert.

—Voilà qui est étrange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a poussé?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'être ainsi moqué de moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre enfant aime... c'est bien un moi idéal qu'il a dépeint... J'étais si loin de croire que pareille chose pût arriver!... Mon Dieu, quelle complication dans ma vie!