HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE ANGLAISE
TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE
LES CONTEMPORAINS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR (Librairie Hachette):
- Voyage aux Pyrénées, in-18, 5e édition.
- La Fontaine et ses fables, in-18, 4e édition.
- Essai sur Tite Live, in-18, 2e édition.
- Les philosophes classiques du dix-neuvième siècle, in-18, 3e édition.
- Essais de critique et d'histoire, in-18, 2e édition.
- Nouveaux essais de critique et d'histoire, in-18, 2e édition.
- Vie et opinions de M. Graindorge, in-18, 4e édition.
- Voyage en Italie, 2 volumes in-8.
(Librairie Germer-Baillière.)
- Philosophie de l'art, in-18.
- Philosophie de l'art en Italie, in-18.
- De l'idéal dans l'art, in-18.
- Philosophie de l'art dans les Pays-Bas, in-18.
10616.—Impr. génér. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE ANGLAISE
PAR H. TAINE
TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE
LES CONTEMPORAINS
DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
1869
Droits de propriété et de traduction réservés
AVERTISSEMENT.
Ce volume est le complément de l'Histoire de la littérature anglaise; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en système. Quand les documents ne sont encore que des indices, l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés; on peut les considérer comme des spécimens qui représentent les traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction générale de l'esprit public.
Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote; à côté de Dickens et de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Brontë, mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à côté de Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté de Stuart Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer. Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui écrivent sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les généraux les facultés et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme, toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie, je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la conscience solitaire de chaque homme, et à cette autorité universelle que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par l'autre et contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de l'expérience et à leur propre accord.
Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale, des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre, l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays pensants.
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE ANGLAISE.
LIVRE V.
LES CONTEMPORAINS.
CHAPITRE I.
Le Roman. Dickens.
§ 1.
L'ÉCRIVAIN.
- I. Liaison des diverses parties de chaque talent. — Importance de la façon d'imaginer.
- II. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. — Audace et véhémence de sa fantaisie. — Comment chez lui les objets inanimés se personnifient et se passionnent. — En quoi sa conception est voisine de la vision. — En quoi elle est voisine de la monomanie. — Comment il peint les hallucinés et les fous.
- III. À quels objets il applique son enthousiasme. — Ses trivialités et sa minutie. — En quoi il ressemble aux peintres de son pays. — En quoi il diffère de George Sand. — Miss Ruth et Geneviève. — Un Voyage en diligence.
- IV. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit produire. — Son pathétique. — L'ouvrier Stephen: — Son comique. — Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la caricature. — Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté.
§ 2.
LE PUBLIC.
- I. Le roman anglais est obligé d'être moral. — En quoi cette contrainte modifie l'idée de l'amour. — Comparaison de l'amour chez George Sand et chez Dickens. — Peintures de la jeune fille et de l'épouse.
- II. En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. — Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens.
- III. Inconvénients de ce parti pris. — Comment les masques comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. — Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. — Pourquoi chez Dickens l'ensemble manque à l'action.
§ 3.
LES PERSONNAGES.
- I. Deux classes de personnages. — Les caractères naturels et instinctifs. — Les caractères artificiels et positifs. — Préférence de Dickens pour les premiers. — Aversion de Dickens pour les seconds.
- II. L'hypocrite. — M. Pecksniff. — En quoi il est Anglais. — Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. — L'homme positif. — M. Gradgrind. — L'orgueilleux. — M. Dombey. — En quoi ces personnages sont Anglais.
- III. Les enfants. — Ils manquent dans la littérature française. — Le petit Joas et David Copperfield. — Les gens du peuple.
- IV. L'homme idéal selon Dickens. — En quoi cette conception correspond à un besoin public. — Opposition en Angleterre de la culture et de la nature. — Redressement de la sensibilité et de l'instinct opprimés par la convention et par la règle. — Succès de Dickens.
Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis se mettent à l'œuvre; ses camarades de collége racontent dans les journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets, nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son œuvre à la Revue d'Édimbourg. Celle-ci frémit à la vue de ce présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le biographe ni le docteur.
Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies qu'on fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute David Copperfield, son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en réserver. Si on livre ses œuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme; d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire; c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie d'un homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi toutes ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire intérieure du génie ne dépend point de l'histoire extérieure de l'homme, et la vaut bien.
§ 1.
L'ÉCRIVAIN.
La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci: Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec quelle force? La réponse définit d'avance toute son œuvre; car à chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer, le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses mérites, de sa puissance et de ses excès.
I
Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez cette description d'un orage; les images semblent prises au daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'œil, aussi rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité[1].»
Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle s'exerce des émotions extraordinaires, et l'auteur verse sur les objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique; la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la vérité.
Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et puissante, qui rappelle certaines pages de Notre-Dame de Paris. La source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et éclate en figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effarées, d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans les fossés, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et s'engouffre en murmurant sous les voûtes. Parfois il revient furtivement et se traîne en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie et gémit comme s'il pleurait[3].»—Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la religion passionnée d'un protestant révolutionnaire, lorsqu'il vous parle des sons funèbres que jette le vent attardé autour de l'autel, des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne à vos nerfs la sensation de la tourmente aérienne. Le vent siffle et gambade dans les arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le vieux beffroi; sa pensée est un miroir, il n'y a pas un des détails les plus minutieux et les plus laids qui lui échappe. Il a compté les barres de fer rongées par la rouille, les feuilles de plomb ridées et recroquevillées qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui les foule, les nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des madriers moisis, la poussière grise entassée, les araignées mouchetées, indolentes, engraissées par une longue sécurité, qui, pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des matelots après leurs cordages, ou se laissent glisser à terre, et jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les nuages volants qui promènent leurs ombres sur la ville et les lumières affaiblies qu'on distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens, une pensée et une âme dans la voix métallique des cloches qui habitent ce château tremblant.
Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus. Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa sœur, entend la chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets, chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste, il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de visions; il s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une jeune fille, jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus simple? quoi de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine, les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres choses encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement:
Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards, nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance, auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une sœur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait d'elles. Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu arriver pour l'amour de Ruth[4].
Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle; Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point ailleurs.
On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand d'instruments de marine. Dickens voit les baromètres, les chronomètres, les compas, les télescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant d'idées géographiques et nautiques étalées sous les vitrines, pendues au plafond, attachées au mur, elles débordent sur lui par tant de côtés et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se transfigure: «Dans la contagion générale, il semble qu'elle se change en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manière de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour être lancée et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle île déserte[5].»
La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande. Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent à l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, ne plus voir qu'elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la porter, ainsi agrandie, jusque dans l'œil du spectateur, l'en éblouir, l'en accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante, qu'il ne puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands traits de cette imagination et de ce style. En cela, David Copperfield est un chef-d'œuvre. Jamais objets ne sont restés plus visibles et plus présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il décrit. La vieille maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur dont rien n'égale le relief, l'énergie et la précision. Dickens a la passion et la patience des peintres de sa nation: il compte un à un les détails, il note les couleurs différentes des vieux troncs d'arbres; il voit le tonneau fendu, les dalles verdies et cassées, les crevasses des murs humides; il distingue les singulières odeurs qui en sortent; il marque la grosseur des taches de mousse, il lit les noms d'écoliers inscrits sur la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse description n'a rien de froid; si elle est si détaillée, c'est que la contemplation était intense; elle prouve sa passion par son exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la distingue tout d'un coup au bout de la page; les témérités du style la rendent visible, et la violence de la phrase atteste la violence de l'impression. Des métaphores excessives font passer devant l'esprit des rêves grotesques. On se sent assiégé de visions extravagantes. M. Mell prend sa flûte, et y souffle, dit Copperfield, «au point que je finissais par penser qu'il ferait entrer tout son être dans le grand trou d'en haut pour le faire sortir par les clefs d'en bas.» Tom Pinch, désabusé, découvre que son maître Pecksniff est un coquin hypocrite. «Il avait été si longtemps accoutumé à tremper dans son thé le Pecksniff de son imagination, à l'étendre sur son pain, à le savourer avec sa bière, qu'il fit un assez pauvre déjeuner le lendemain de son expulsion.» On pense aux fantaisies d'Hoffmann; on est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la tête. Ces excentricités sont le style de la maladie plutôt que de la santé.
Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On voit qu'il éprouve celles de ses personnages, qu'il est obsédé de leurs idées, qu'il entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être dira-t-on qu'il en fait un épouvantail, et qu'un artiste a tort de se transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe; le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui pardonner d'être utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tué en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix; mais le souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son esprit. Il n'est plus maître de ses idées; elles l'emportent avec la fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux sombres, les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut frapper. À mesure qu'il veut se détacher de cette vision, il s'y enfonce; c'est un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des cris et des sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme il devrait y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre lui-même. Le rêve est si fort, qu'il n'est pas bien sûr de n'être pas là-bas à Londres. «Il devient ainsi son propre spectre et son propre fantôme.» Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait que redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du châtiment. Il revient, et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de réveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couché dans le lit. Au moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse le saisit: si l'homme assassiné allait se lever là, devant lui! Il entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brûlé par la fièvre. Il relève les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le bruissement d'un insecte, les battements de son cœur, tout lui crie: Assassin! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la porte, il finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations sont perverties; il n'ose s'en défier, il n'ose plus y croire, et dans ce cauchemar, où la raison engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de formes hideuses, il ne trouve plus rien de réel que l'oppression incessante de son désespoir convulsif. Dorénavant toutes ses pensées, tous ses dangers, le monde entier disparaît pour lui dans une seule question: quand trouveront-ils le cadavre dans le bois?—Il s'efforce d'en arracher sa pensée; elle y reste imprimée et collée; elle l'y attache comme par une chaîne de fer. Il se figure toujours qu'il va dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit à pas furtifs, en écartant les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse «les mouches répandues sur la chair par files épaisses, comme des monceaux de groseilles séchées.» Et toujours il aboutit à l'idée de la découverte; il en attend la nouvelle, écoutant passionnément les cris et les rumeurs de la rue, écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre, écoutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En même temps, il a toujours sous les yeux ce cadavre abandonné dans le bois; il le montre mentalement à tous ceux qu'il aperçoit, comme pour leur dire: «Regardez! connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous?» Le supplice de prendre le corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire reconnaître, aux pieds de tous les passants, ne serait point plus lugubre que l'idée fixe à laquelle sa conscience l'a condamné.»
Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout à fait. Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, très-plaisants au premier coup d'œil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il fallait une imagination comme la sienne, déréglée, excessive, capable d'idées fixes, pour mettre en scène les maladies de la raison. Il y en a deux surtout qui font rire et qui font frémir: Augustus, le maniaque triste, qui est sur le point d'épouser miss Pecksniff, et le pauvre M. Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit avec miss Trotwood. Comprendre ces exaltations soudaines, ces tristesses imprévues, ces incroyables soubresauts de la sensibilité pervertie; reproduire ces arrêts de pensée, ces interruptions de raisonnement, cette intervention d'un mot, toujours le même, qui brise la phrase commencée et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide, le regard vide, la physionomie niaise et inquiète de ces vieux enfants hagards qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées, et se heurtent à chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent franchir, c'est là une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que Dickens. Le jeu de ces raisons délabrées ressemble au grincement d'une porte disloquée: il fait mal à entendre. On y trouve, si l'on veut, un éclat de rire discordant; mais on y découvre mieux encore un gémissement et une plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité, l'étrangeté, l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfanté de telles créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans fléchir, et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en produisant leur déraison.
À quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations diffèrent, non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet; après avoir mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine; dans le large monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il choisit une classe d'objets qu'il préfère; les autres le laissent froid, et il ne les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses grandes: ceci est le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend à propos de tout, particulièrement à propos des objets vulgaires, d'une boutique de bric-à-brac, d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument rend des sons vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit une maison, il la dessinera avec une netteté de géomètre; il en mettra toutes les couleurs en relief, il découvrira une physionomie et une pensée dans les contrevents et dans les gouttières, il fera de la maison une sorte d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le regard et qu'on n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes monumentales, la calme majesté des grandes ombres largement découpées par les crépis blancs, la joie de la lumière qui les couvre, et devient palpable dans les noirs enfoncements où elle plonge, comme pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les cenelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies dépouillées, la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements d'un insecte dans l'herbe; mais la grande poésie qu'eût saisie l'auteur de Valentine et d'André lui échappera. Il se perdra, comme les peintres de son pays, dans l'observation minutieuse et passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour des belles formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses, gardent une sérénité grandiose, et ouvrent au plus profond de l'âme une source de santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets, qui ranime au hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises, et qui, en communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et violente, leur ôte le bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère; elle met son tablier: quel trésor que ce tablier! Dickens le tourne et le retourne, comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre. Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille, elle lie les cordons, elle l'étale, elle le froisse pour qu'il tombe bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement de Dickens pendant ces opérations innocentes! Il pousse de petits cris d'espièglerie joyeuse: «Oh! bon Dieu, quel méchant petit corsage!» Il apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations, protase, péripéties, aussi complète qu'une tragédie grecque. Ces gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font penser (par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous rappelez-vous la chambre de la fleuriste Geneviève? Elle fabrique, comme Ruth, un objet utile, très-utile, puisque demain elle vendra dix sous; mais cet objet est une rose épanouie, dont les frêles pétales s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée, dont la fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de ses joues, frêle chef-d'œuvre éclos un soir d'émotion poétique, pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et divins des étoiles, et qu'au fond de son cœur vierge murmure le premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle, et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du conducteur:
En avant sous l'obscurité qui s'épaissit! Nous ne pensons pas aux noires ombres des arbres; nous franchissons du même galop clartés, ténèbres, comme si la lumière de Londres à cinquante milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs de paume, où chaque petite marque laissée sur le frais gazon par les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, répand son parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par delà l'auberge du Cerf-sans-Cornes, où les buveurs s'assemblent à la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitté, les traits pendants, s'en va à l'aventure du côté de la mare, poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur la route! À présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne sous le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent. Puis nous voilà encore sur la route ombragée, puis au delà de la barrière ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne. Hurrah!
Holà ho! là-bas, derrière, arrête cette trompette un instant; viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la banquette. On a besoin de toi pour tâter ce panier. Nous ne ralentirons point pour cela le pas de nos bêtes; n'ayez crainte. Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la glus grande gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit, comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill, de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor, Bill. Voilà de la musique! voilà un air! «Là-bas, là-bas, bien loin derrière les collines.» Ma foi, oui! hurrah! la jument ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah!
Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières, les clochers d'églises, les vieux troncs flétris, les jeunes pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. Là-bas, les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes puissent se voir sur le sol; le chêne, point; il ne lui convient pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance devant son mirage, comme une douairière fantastique, pendant que notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrah! hurrah! à travers fossés et broussailles, sur la terre unie et sur le champ labouré, sur le flanc roide de la colline, sur le flanc plus roide encore de la muraille, comme si c'était un spectre chasseur!
Des nuages aussi! Et sur la vallée un brouillard! non pas un lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne, pareille à un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze, ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voilà que nous voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet d'arbres, la minute d'après dans une tache de vapeur, puis reparaissant en pleine lumière, parfois effacés, mais avançant toujours, notre course répète la sienne. Hurrah! Une joute contre la lune! Holà ho! hurrah!
La beauté de la nuit a été sentie à peine, quand déjà le jour arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par là des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des terrasses, des places, des équipages, des chariots, des charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des ivrognes, des porteurs à jeun; par delà toutes les formes de la brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les gens juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah! à travers des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie, et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se trouve à Londres[6]!
Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive à Londres! Cet accès de lyrisme où les folies les plus poétiques naissent des banalités les plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui pousseraient dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes naturels et bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens. On aura son portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait à prophétiser.
II
Le lecteur prévoit déjà quelles violentes émotions ce genre d'imagination va produire. La manière de concevoir règle en l'homme la manière de sentir. Quand l'esprit, à peine attentif, suit les contours indistincts d'une image ébauchée, la joie et la douleur l'effleurent d'un attouchement insensible. Quand l'esprit, avec une attention profonde, pénètre les détails minutieux d'une image précise, la joie et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette attention et voit ces détails; c'est pourquoi il rencontre partout des sujets d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionné; il ne se repose jamais dans le style naturel et dans le récit simple; il ne fait que railler ou pleurer; il n'écrit que des satires et des élégies. Il a la sensibilité fiévreuse d'une femme qui part d'un éclat de rire ou qui fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement. Ce style passionné est d'une puissance extrême, et on peut lui attribuer la moitié de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a que des émotions faibles. Nous travaillons machinalement et nous bâillons beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids; nous nous endormons dans l'habitude, et nous finissons par ne plus remarquer les scènes de ménage, les minces détails, les aventures plates qui sont le fond de notre vie. Un homme vient qui, tout d'un coup, les rend intéressantes; bien plus, il en fait des drames; il les change en objets d'admiration, de tendresse et d'épouvante. Sans sortir du coin du feu ou de l'omnibus, nous voilà tremblants, les yeux pleins de larmes ou secoués par les accès d'un rire inextinguible. Nous nous trouvons transformés, notre vie est doublée; notre âme végétait; elle sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la succession rapide, le nombre des sentiments ajoutent encore à son trouble; nous roulons pendant deux cents pages dans un torrent d'émotions nouvelles, contraires et croissantes, qui communique à l'esprit sa violence, qui l'entraîne dans des écarts et des chutes, et ne le rejette sur la rive qu'enchanté et épuisé. C'est une ivresse, et sur une âme délicate l'effet serait trop fort; mais il convient au public, et le public l'a justifié.
Cette sensibilité ne peut guère avoir que deux issues: le rire et les larmes. Il y en a d'autres; mais on n'y arrive que par la haute éloquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour Dickens il est fermé. Cependant il n'y a pas d'écrivain qui sache mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est à la lettre; avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de pitié dans le cœur. Le chagrin d'une enfant qui voudrait être aimée de son père et que son père n'aime point, l'amour désespéré et la mort lente d'un pauvre jeune homme à demi imbécile, toutes ces peintures de douleurs secrètes laissent une impression ineffaçable. Les larmes qu'il verse sont vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George Sand, Stendhal ont aussi raconté les misères humaines; est-il possible d'écrire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les rencontrent; ils ne songent point à nous les étaler; ils allaient ailleurs, ils les ont trouvées, sur leur route. Ils aiment l'art plutôt que les hommes. Ils ne se plaisent qu'à voir jouer les ressorts des passions, à combiner de grands systèmes d'événements, à construire de puissants caractères; ils n'écrivent point par sympathie pour les misérables, mais par amour du beau. Quand vous finissez Mauprat, votre émotion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez encore une admiration profonde pour la grandeur et la générosité de l'amour. Quand vous achevez le Père Goriot, vous avez le cœur brisé par les tortures de cette agonie; mais l'étonnante invention, l'accumulation des faits, l'abondance des idées générales, la force de l'analyse, vous transportent dans le monde de la science, et votre sympathie douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du cœur. Dickens ne calme jamais la nôtre; il choisit les sujets où elle se déploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des enfants tyrannisés et affamés par leur maître d'école, la vie de l'ouvrier Stephen, volé et déshonoré par sa femme, chassé par ses camarades, accusé de vol, languissant six jours au fond d'un puits où il est tombé, blessé, dévoré par la fièvre, et mourant quand enfin on arrive à lui. Rachel, sa seule amie, est là, et son égarement, ses cris, le tourbillon de désespoir dans lequel Dickens enveloppe ses personnages ont préparé la douloureuse peinture de cette mort résignée. Le seau remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et l'on voit la figure pâle, épuisée, patiente, tournée vers le ciel, tandis que la main droite, brisée et pendante, semble demander qu'une autre main vienne la soutenir. Il sourit pourtant et dit faiblement: «Rachel!» Elle vient et se penche jusqu'à ce que ses yeux soient entre ceux du blessé et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les siens pour la regarder. Alors, en paroles brisées, il lui raconte sa longue agonie. Depuis qu'il est né, il n'a éprouvé que misère et injustice: c'est la règle; les faibles souffrent et sont faits pour souffrir. Ce puits où il est tombé a tué des centaines d'hommes, des pères, des maris, des fils qui faisaient vivre des centaines de familles. Les mineurs ont prié et supplié les hommes du parlement, par l'amour du Christ, de ne point permettre que leur travail fût leur mort, et de les épargner à cause de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils aiment autant que les gentlemen aiment les leurs: tout cela pour rien. Quand le puits travaillait, il tuait sans besoin; abandonné, il tue encore. Stephen dit cela sans colère, doucement, simplement, comme la vérité. Il a devant lui son calomniateur; il ne s'indigne pas, il n'accuse personne; il charge seulement le père de démentir la calomnie tout à l'heure, quand il sera mort. Son cœur est là-haut, dans le ciel où il a vu briller une étoile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il l'a contemplée, et le tendre et touchant regard de la divine étoile a calmé, par sa sérénité mystique, l'angoisse de son esprit et de son corps. «J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prière de mourant a été que les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'étais avec eux.—Ils le soulevèrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du côté où l'étoile semblait les conduire. Ils le portèrent très-doucement, à travers les champs et le long des sentiers, dans la large campagne, Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut bientôt une procession funèbre. L'étoile lui avait montré le chemin qui mène au Dieu des pauvres, et son humilité, ses misères, son oubli des injures, l'avaient conduit au repos de son rédempteur[7].»
Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus bouffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste! C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est sœur de l'élégie: si l'une plaide pour les opprimés, l'autre combat contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices, Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit. Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue où le sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus perçant dans l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les Américains, contre leurs journaux vendus, contre leurs journalistes ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre leurs femmes auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur insolence, leur brutalité, capable de ravir un absolutiste, et de justifier ce libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre. Fondations de sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses commettants, instructions d'un député à son secrétaire, parade des grandes maisons de banque, inauguration d'un édifice, toutes les cérémonies et tous les mensonges de la société anglaise sont gravés avec la verve et l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le comique est si violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le récit de Jonas Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune homme fut «gain.» Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut «argent.» Cette belle éducation avait produit par hasard deux inconvénients; l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les autres, il avait pris insensiblement le goût d'attraper son père; l'autre, c'est qu'instruit à considérer tout comme une question d'argent, il avait fini par regarder son père comme une sorte de propriété, qui serait très-bien placée dans le coffre-fort appelé bière. «Voilà mon père qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bonté de marcher sur son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte.» Il entre en scène par cette attention: vous jugez du reste. Dickens est triste au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux éclats par la bouffonnerie de ses inventions et par la violence de ses caricatures. Il pousse ses personnages dans l'absurde avec une intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais on n'a entendu de telles monstruosités oratoires. Sheridan a déjà peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais celui-là diffère autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitième siècle diffère d'une vignette du Punch. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un homme; on dirait une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le corps. Ce comique outré vient de l'imagination excessive. Dickens emploie partout le même ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il montre, il en crève les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse de cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que la scène est improbable, et il rit de grand cœur en entendant l'entrepreneur des pompes funèbres, M. Mould, énumérer les consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes en noir, les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des bâtons garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il peut acheter des choses comme celles-là? «Que de bénédictions, s'écrie M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur l'humanité au moyen de mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je ne caparaçonne jamais à moins de 10 livres 10 shillings la course[8]!»
Ordinairement Dickens reste grave en traçant ses caricatures. L'esprit anglais consiste à dire en style solennel des plaisanteries folles. Le ton et les idées font alors contraste; tout contraste donne des impressions fortes. Dickens aime à les produire, et son public à les éprouver.
Si parfois il oublie de donner les verges au prochain, s'il essaye de s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du caractère anglais, c'est le manque de bonheur. L'ardente et tenace imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour glisser légèrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il pénètre, il enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des efforts, et tous les efforts sont des souffrances. Pour être heureux, il faut être léger comme un Français du dix-huitième siècle, ou sensuel comme un Italien du seizième; il ne faut point s'inquiéter des choses ou en jouir. Dickens s'en inquiète et n'en jouit pas. Prenez un petit accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de vent qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera une grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amusé; tous deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si complétement à sa place, il lui suppose une volonté si passionnée et si précise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempête et en une persécution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en riant on se trouve en soi-même trop de trouble et trop de compassion pour rire de bon cœur.
C'était un endroit aéré, qui bleuissait le nez, qui rougissait les yeux, qui faisait venir la chair de poule, qui gelait les doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit où Toby Veck attendait en hiver, et Toby Veck le savait bien. Le vent arrivait en se démenant autour du coin,—principalement le vent d'est,—comme s'il était parti des confins de la terre pour tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il arrivait sur lui plus tôt qu'il n'avait pensé, car tournant d'un bond autour du coin et dépassant Toby, il revenait soudain sur lui-même en tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voilà! À l'instant, son tablier blanc était relevé par dessus sa tête, comme la blouse d'un enfant méchant, et l'on voyait sa faible petite canne lutter et s'agiter inutilement dans sa main; ses jambes subissaient une agitation terrible, et Toby lui-même tout courbé, faisant face tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, était si bien souffleté et battu, et rossé, et houspillé, et tiraillé, et bousculé, et soulevé de terre, que c'était presque positivement un miracle s'il n'était pas enlevé en chair et en os en haut de l'air, comme l'est parfois une colonie de grenouilles, ou d'escargots, ou d'autres créatures portatives, pour tomber en pluie, au grand étonnement des indigènes, dans quelque coin reculé du monde où l'espèce des commissionnaires est inconnue[9].
Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette imagination si lucide, si violente, si passionnément fixée sur l'objet qu'elle se choisit, si profondément touchée par les petites choses, si uniquement attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire, si féconde en émotions incessantes, si puissante pour éveiller la pitié douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaieté nerveuse, on se représentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La lumière flamboyante du gaz brûle les yeux, ruisselle à travers les vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa clarté crue, s'enfonçant dans leurs traits contractés, met en relief, avec un détail infini et une énergie blessante, leurs rides, leurs difformités, leur expression tourmentée. Si dans cette foule pressée et salie vous découvrez un frais visage de jeune fille, cette lumière artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le détache sur l'ombre pluvieuse et froide avec une auréole étrange. L'esprit est frappé d'étonnement: mais on porte la main à ses yeux pour les couvrir, et en admirant la force de cette lumière, on pense involontairement au vrai soleil de la campagne et à la tranquille beauté du jour.
§ 2.
LE PUBLIC.
Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette opinion publique est son opinion privée; il ne la subit pas comme une contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime; elle ne le gêne pas, elle le développe, et ne fait que lui répéter tout haut ce qu'il se dit tout bas.
Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans son propre sens:
«Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons pas que la littérature corrompe la vie pratique. Nous avons la religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littérature peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler à la plus illustre de nos voisines. L'amour est le héros de tous les romans de Georges Sand. Marié ou non marié, peu importe; elle le trouve beau, saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple. L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le brise, il se passe de lui, selon les circonstances; mais, quoi qu'il fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît de sainteté que celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en trouve exclu. Le roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du cœur, de l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne souffrons pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la loi. Présenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes les institutions, le promener à travers une suite d'actions généreuses, chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats qu'il livre et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les forces de l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie, c'est peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de tous les devoirs, dans une région sublime, sur un trône, d'où il brille comme une lumière, comme une consolation, comme une espérance, et attire à lui tous les cœurs. Peut-être ce monde est-il celui des artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-être est-il conforme à la nature; nous faisons fléchir la nature devant l'intérêt de la société. Georges Sand peint des femmes passionnées; peignez-nous d'honnêtes femmes. Georges Sand donne envie d'être amoureux; donnez-nous envie de nous marier.
«Cela a des inconvénients, il est vrai; l'art en souffre, si le public y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous résignerez en songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne pouvez peindre la passion. Dans Nicolas Nickleby, vous montrerez deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant deux honnêtes jeunes filles, semblables à toutes les jeunes filles; dans Martin Chuzzlewit, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières; dans Dombey and son, il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. Et ainsi de suite. Le nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font fi de l'argent avec la même sincérité qu'à l'Opéra-Comique. Vous insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les larmes des mères, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les scènes réjouissantes et touchantes du dîner; vous ferez une foule de tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agréables que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému; il pensera voir les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garçon et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire: Bons petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal intérêt sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si vous hasardez une séduction, comme dans Copperfield, vous ne raconterez pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans Copperfield et dans le Grillon du Foyer vous montrez un mariage troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M. Émile Augier. Si dans Hard Times l'épouse va jusqu'au bord de la faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans Dombey and son elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans Copperfield vous racontez les troubles et les folies de l'amour, vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion toute-puissante; vous ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes ou un joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des compensations. Votre génie d'observateur et votre goût pour les détails s'exerceront sur les scènes de la vie domestique: vous excellerez à peindre un coin du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur mère, un mari qui le soir veille à la lampe près de sa femme endormie, le cœur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il travaille pour les siens. Vous trouverez de charmants ou sérieux portraits de femmes: celui de Dora, qui reste petite fille dans le mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les rires, égayent le ménage comme un gazouillement d'oiseau; celui d'Esther, dont la parfaite bonté et la divine innocence ne peuvent être atteintes par les épreuves ni par les années; celui d'Agnès, si calme, si patiente, si sensée, si pure, si digne de respect, véritable modèle de l'épouse, capable à elle seule de mériter au mariage le respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer la beauté de ces devoirs, la grandeur de cette amitié conjugale, la profondeur du sentiment qu'ont creusé dix années de confiance, de soins et de dévouement réciproques, vous trouverez dans votre sensibilité, si longtemps contenue, des discours aussi pathétiques que les plus fortes paroles de l'amour[10].
«Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter l'autre côté du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé. Chez nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral; mais tout le monde reconnaîtra qu'il fait toujours et partout abstraction de la morale. Georges Sand n'a célébré qu'une passion; Balzac les a célébrées toutes. Il les a considérées comme des forces, et, jugeant que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entourées de leurs circonstances, développées dans leurs effets, poussées à l'extrême, et agrandies jusqu'à en faire des monstres sublimes, plus systématiques et plus vrais que la vérité. Nous n'admettons pas qu'un homme se réduise à n'être qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se sépare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne consentirons jamais à voir que tel est le trait dominant de notre Shakspeare: nous ne reconnaîtrons pas que, comme Balzac, il mène ses héros au crime et à la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changés depuis le seizième siècle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intéresse à un avare, à un ambitieux, à un débauché. Et il s'intéresse à lui lorsque l'écrivain, sans louer ni blâmer, s'attache à expliquer le tempérament, l'éducation, la forme du crâne et les habitudes d'esprit qui ont creusé en lui cette inclinaison primitive, à faire toucher la nécessité de ses effets, à la conduire à travers toutes ses périodes, à montrer la puissance plus grande que l'âge et le contentement lui communiquent, à exposer la chute irrésistible qui précipite l'homme dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par cette logique, admire l'œuvre qu'elle a faite, et oublie de s'indigner contre le personnage qu'elle a créé; il dit: le bel avare! et il ne songe plus aux maux que l'avarice produit. Il devient philosophe et artiste, et ne se souvient plus qu'il est honnête homme. Souvenez-vous toujours que vous l'êtes, et renoncez aux beautés qui peuvent fleurir sur ce sol corrompu.
«Entre celles-ci, la première est la grandeur. Il faut s'intéresser aux passions pour comprendre toute leur étendue, pour compter tous leurs ressorts, pour décrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si on se contente de les maudire, on ne les connaîtra pas; si l'on n'est physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne fait pas d'elles ses héros, si on ne tressaille pas de plaisir à la vue d'un beau trait d'avarice comme à la vue d'un symptôme précieux, on ne peut dérouler leur vaste système et étaler leur fatale grandeur. Vous n'aurez point ce mérite immoral; d'ailleurs il ne convient point à votre genre d'esprit. Votre extrême sensibilité et votre ironie toujours prête ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme pour pénétrer jusqu'au fond d'un caractère; vous aimez mieux vous attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez à partie, vous vous faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant; vous ne le peignez pas; vous êtes trop passionné et vous n'êtes pas assez curieux. D'autre part, la ténacité de votre imagination, la violence et la fixité avec laquelle vous enfoncez votre pensée dans le détail que vous voulez saisir, limitent votre connaissance, vous arrêtent sur un trait unique, vous empêchent de visiter toutes les parties d'une âme et d'en sonder la profondeur. Vous avez l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste. Voici donc les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et vous la lui imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura toujours la même expression, et cette expression sera presque toujours une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera plus. Miss Mercy rira à chaque parole; Marc Tapley prononcera à chaque scène son mot: gaillardement; mistress Gamp parlera incessamment de Mme Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même genre de phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec une brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos personnages sera un vice, une vertu, un ridicule incarné, et la passion que vous lui prêterez sera si fréquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne ressemblera plus à un homme vivant, mais à une abstraction habillée en homme. Les Français ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste de son être; s'il prête à la comédie par son vice, il appartient à l'humanité par sa nature. Il a, outre sa grimace, un caractère et un tempérament; il est gros, fort, rouge, brutal, sensuel; la vigueur de son sang le rend audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa promptitude de décision, son mépris des hommes font de lui un grand politique. Quand il a occupé le public pendant cinq actes, il offre encore au psychologue et au médecin plus d'une chose à étudier. Votre Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni au psychologue. Il ne servira qu'à instruire et à amuser le public. Il sera une satire vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui donnez le goût de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le tempérament que vous lui prêtez, rien ne l'exige: il est si enfoncé dans la tartuferie, dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases littéraires, dans la moralité tendre, que le reste de sa nature a disparu: c'est un masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et si énergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des hypocrites. C'est notre but et c'est le vôtre, et le recueil de vos caractères aura plutôt les effets d'un livre de satires que ceux d'une galerie de portraits.
«Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble. Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de les voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement; vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même façon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même; il reste immobile, et, à tous les chocs qui le frappent, il rend le même son. La diversité des événements que vous inventez n'est donc qu'une fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un système, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'écrirez que des vies, des aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et vous ne saurez pas composer une action.—Mais si le goût littéraire de votre nation, joint à la direction naturelle de votre génie, vous impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des caractères, vous défend la composition des ensembles, il offre à votre observation, à votre sensibilité et à votre satire, une suite de figures originales qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre, qui, dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec l'image de votre génie, offriront celle de votre pays et de votre temps.»
§ 3.
LES PERSONNAGES.
Ôtez les personnages grotesques qui ne sont là que pour occuper de la place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractères de Dickens sont compris dans deux classes: les êtres sensibles et les êtres qui ne le sont pas. Il oppose les âmes que forme la nature aux âmes que déforme la société. L'un de ses derniers romans, Hard Times, est un résumé de tous les autres. Il y préfère l'instinct au raisonnement, l'intuition du cœur à la science positive; il attaque l'éducation fondée sur la statistique, sur les chiffres et sur les faits; il comble de malheurs et de ridicules l'esprit positif et mercantile; il combat l'orgueil, la dureté, l'égoïsme du négociant et du noble; il maudit les villes de manufactures, de fumée et de boue, qui emprisonnent le corps dans une atmosphère artificielle et l'esprit dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des bateleurs, un enfant trouvé, et accable sous leur bon sens, sous leur générosité, sous leur délicatesse, sous leur courage et sous leur douceur, la fausse science, le faux bonheur et la fausse vertu des riches et des puissants qui les méprisent. Il fait des satires contre la société oppressive; il fait des élégies sur la nature opprimée, et son génie élégiaque, comme son génie satirique, rencontre à propos dans le monde anglais qui l'entoure la carrière dont il a besoin pour se déployer.
I
Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. Aussi ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est impossible. On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne trompe personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie selon l'état des mœurs, de la religion et des esprits; aussi voyez comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale. Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie; il s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles les noms de Mercy (compassion) et Charity. Il est tendre, il est bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur; il étale le cœur d'un père, les sentiments d'un époux, la bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par Tartufe:
Et je verrais périr parents, enfants et femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela.
La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement; il ne faut pas mépriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'améliorer en vue de l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff, de son confortable petit parloir, du charme de l'intimité, des beautés de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il aura l'air d'un membre de la Société de la paix. Il développera les considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir le cœur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu beaucoup de poésies élégiaques; leur sensibilité est plus vive; on ne peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimité sublime, des sourires de compassion ineffable, des élans, des mouvements d'abandon, des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans leurs meetings, dans leurs associations et dans leurs cérémonies publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M. Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurité, le galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un apôtre élevé dans les bureaux du Times. Il débitera des idées générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des contemplations grandioses: «L'économie de la digestion, dira-t-il, à ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent les autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement la plus belle machine dont nous ayons connaissance. Il me semble véritablement, en de tels instants, que j'accomplis une fonction publique.—Quand j'ai remonté cette montre intérieure, si je puis employer une telle expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilité exquise, et quand je sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par elle aux hommes fait de moi un des bienfaiteurs de mon espèce.» Vous reconnaissez un nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à chaque siècle en même temps que les vertus.
L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; à force de commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à spéculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie de l'esprit et les joies du cœur; on ne voit plus dans le monde que des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre, avide et avare; on traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a multiplié les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge, Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa sœur, Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. Les uns le sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous odieux, car ils prennent tous à tâche de railler et de détruire la bonté, la sympathie, la compassion, les affections désintéressées, les émotions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les meilleurs sont des automates de fer poli qui exécutent méthodiquement leurs devoirs légaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres. Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Leur rigidité n'est point dans notre caractère. Ils sont produits en Angleterre par une école qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire, et qui ne s'est jamais établie chez nous. Plus d'une fois, il est vrai, nos écrivains ont peint des avares, des gens d'affaires et des boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les explique par leur imbécillité, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et représentent un vice national. Lisez ce passage de Hard Times, et voyez si, corps et âme, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais.
«À présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à ces filles et à ces garçons que des faits; on n'a besoin que de faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; déracinez en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne pourra leur être utile. C'est le principe d'après lequel j'élève mes propres enfants, et c'est là le principe d'après lequel je veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux faits, monsieur!»
La scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure. Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa tête chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes, comme si la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son nœud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait à cette autorité.
«Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien que des faits!»
L'orateur et le maître d'école et la troisième grande personne présente reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux, afin de les remplir jusqu'au bord[11]!
«—Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de réalités, homme de faits et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et deux font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prétexte et pour aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind, monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes personnes fictives, non existantes), mais dans la tête de Thomas Gradgrind,—non, monsieur!»
C'est dans ces termes que M. Gradgrind se présentait toujours lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes évidemment, en substituant le mot «jeunes élèves» au mot «monsieur,» que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas Gradgrind aux petits vases rangés devant lui, lesquels devaient être si fort remplis de faits[12].
Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a raillé plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de tout, principalement de lui-même, et ayant parfaitement raison; c'est celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abruti par le vin, dont l'esprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le bout de sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mécanique à phrases parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les périodes ridicules où il a soin de toujours tomber; c'est celui de mistress Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la mort, demandant pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque mari vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de bonne compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de l'esprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M. Dombey.
Ce n'est pas là qu'en France nous irons chercher nos types; c'est là qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans nos plus orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est pour perpétuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il soutient, et c'est une puissance qu'il continue. À cette hauteur d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où une compagnie de marchands a exploité des continents, soutenu des guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent millions d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible; il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il faudrait relire les Mémoires de Saint-Simon. M. Dombey a toujours commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance immense, les hommes comme des êtres faits pour l'implorer et lui obéir. Sa seconde femme, la fière Édith Skewton, lui résiste et le méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la fille noble, et les éclats contenus de cette inimitié croissante révèlent une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries pouvaient seules contenir. Édith, pour se venger, s'enfuit le jour anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultère C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur. Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il défend qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence à sa sœur et à ses amis; il reçoit ses hôtes du même ton et avec la même froideur. Désespéré dans le cœur, dévoré par l'insulte, par la conscience de sa défaite, par l'idée de la risée publique, il reste aussi ferme, aussi hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse plus audacieusement ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici tout était bien: la colonne de bronze était restée entière et invaincue; mais les exigences de la morale publique pervertissent l'idée du livre. Sa fille arrive juste à point. Elle le supplie; il s'attendrit; elle l'emmène; il devient le meilleur des pères, et gâte un beau roman.
II
Retournons la liste: par opposition à ces caractères factices et mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les enfants.
Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente, et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la sensibilité et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous les mains grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le négociant et l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs enfants ont joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la soirée est un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule poésie dont ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de ce bien-être semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a raconté en dix volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David Copperfield. David est aimé par sa mère et par une brave servante, Peggotty; il joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le beau-père, M. Murdstone, et sa sœur Jeanne sont des êtres âpres, méthodiques et glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment blessé par des paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même, étudie en machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouetté, enfermé au pain et à l'eau dans une chambre écartée. Il s'effraye de la nuit, il a peur de lui-même. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou méchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans issue, le spectacle de cette sensibilité qu'on froisse et de cette intelligence qu'on abrutit, les longues anxiétés, les veilles, la solitude du pauvre enfant emprisonné, son désir passionné d'embrasser sa mère ou de pleurer sur le cœur de sa bonne, tout cela fait mal à voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se flétrit.
Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés, voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M. Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue, par pure abnégation, à soigner la créature dégradée. Un pauvre charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente, et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille. Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur cœur les ont portés.
Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les émotions du cœur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges. Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde. Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant, illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou qu'il a reçu.
III
Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts, ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête. Après un intervalle, vous les retrouvez au seizième siècle, quand eut passé la littérature française importée de Normandie; elles sont l'âme même de la nation. Mais l'éducation de cette âme fut contraire à son génie; son histoire a contredit sa nature, et son inclination primitive s'est heurtée contre tous les grands événements qu'elle a faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et d'une aristocratie imposée, en fondant l'exercice de la liberté politique, a imprimé dans le caractère des habitudes de lutte et d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du commerce, la possession abondante des matériaux premiers de l'industrie ont développé les facultés pratiques et l'esprit positif. L'acquisition de ces habitudes, de ces facultés et de cet esprit, jointe au hasard d'une ancienne hostilité contre Rome et de ressentiments anciens contre une Église oppressive, a fait naître une religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion, comme trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien, un homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans ménagement ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec, l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les idées qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des faiblesses et des tendresses du cœur, telles sont les dispositions que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent qu'ils n'y réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité, opprimée et pervertie, vit et s'agite encore. Le poëte subsiste sous le puritain, sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme social n'a pas détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un être bon et tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus intime, et devient le maître de tous les cœurs.
CHAPITRE II.
Le Roman (suite). Thackeray.
- I. Abondance et excellence du roman de mœurs en Angleterre. — Supériorité de Dickens et de Thackeray. — Comparaison de Dickens et de Thackeray.
- II. Le satirique. — Ses intentions morales. — Ses dissertations morales.
- III. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. — Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des deux esprits.
- IV. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. — L'ironie sérieuse. — Les snobs littéraires; Miss Blanche Amory. — La caricature sérieuse. — Mistress Hoggarty.
- V. Solidité et précision de cette conception satirique. — Ressemblance de Thackeray et de Swift. — Les devoirs d'un ambassadeur.
- VI. Misanthropie de Thackeray. — Niaiserie de ses héroïnes. — Niaiserie de l'amour. — Vice intime des générosités et des exaltations humaines.
- VII. Ses tendances égalitaires. — Défaut des caractères et de la société en Angleterre. — Ses aversions et ses préférences. — Le snob et l'aristocrate. — Portraits du roi, du grand seigneur de cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. — Avantages de cet établissement aristocratique. — Excès de cette satire.
- VIII. L'artiste. — Idée de l'art pur. — En quoi la satire nuit à l'art. — En quoi elle diminue l'intérêt. — En quoi elle fausse les personnages. — Comparaison de Thackeray et de Balzac. — Valérie Marneffe, et Rebecca Sharp.
- IX. Rencontre de l'art pur. Portrait de Henri Esmond. — Talent historique de Thackeray. — Conception de l'homme idéal.
- X. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est cette définition dans Thackeray. — En quoi elle diffère de la véritable.
Le roman de mœurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs causes: d'abord il y est né, et toute plante pousse bien dans sa patrie. En second lieu, c'est un débouché: on n'y a pas la musique comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans la nullité de galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrière à l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails minutieux et ses conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit précis et moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire à quelques-uns pour les embrasser tous.
Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur, original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la précision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations, par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de Fielding.
L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la verve, peintre passionné de tableaux crus et éblouissants, prosateur lyrique, tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries de l'imagination.
L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur laïque, moins occupé à défendre les pauvres, plus occupé à censurer l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande connaissance du cœur, une habileté consommée, un raisonnement puissant, un trésor de haine méditée, et il a persécuté le vice avec toutes les armes de la réflexion. Par ce contraste, l'un complète l'autre, et l'on se fait une idée exacte du goût anglais en ajoutant le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens.
§ 1.
LE SATIRIQUE.
Rien d'étonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un homme triste et réfléchi y est poussé par son naturel; il y est encore poussé par les mœurs environnantes. On ne lui permet pas de contempler les passions comme des puissances poétiques; on lui ordonne de les apprécier comme des qualités morales. Ses peintures deviennent des sentences; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Thackeray a changé en satire le roman.
J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: Pendennis, la Foire aux vanités, les Newcomes. Chaque scène met en relief une vérité morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de réformateur.
À la première page de Pendennis, vous voyez le portrait d'un vieux major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement assis à son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le chirurgien Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre ceux d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il pousse un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait arrêter des places à la diligence (aux frais de la famille), et court sauver le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient ses invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni vaniteux, ni gourmands comme le major.
Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin, épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!»
Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier du domaine, «grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à régner sur sa mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des poésies lamentables aux journaux du comté, commence un poëme épique, une tragédie où meurent seize personnes, une histoire foudroyante des jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi. Il soupire après l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre, ignorante et bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes tous affectés, prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres. Attendez pour juger le monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas maîtres quand vous êtes écoliers.
L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme Lesage dans Gil-Blas, comme Balzac dans le Père Goriot, l'auteur de Pendennis peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre, travaille à nous corriger.
Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les paroles et les événements. Tous les mots du personnage sont choisis et pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même, il prend soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley, vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente, accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori, légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents? C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu, et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et ces dérisions? Vous imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique de mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade, la comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la garde à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége était bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre; les dix doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en espérance dans la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et cependant un spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans sa manœuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme persécutée de sermons, manœuvrée comme un ballot, réglée comme une horloge, pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce qui est pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée chez elle, accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait mourir avant d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à son bandit de neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant ruiné sa santé pour soigner sa belle-sœur bien-aimée et préserver le précieux héritage, était justement sur le point, grâce à son dévouement exemplaire, de mettre sa belle-sœur dans la bière et l'héritage entre les mains de son neveu.
L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole: «Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. Son neveu l'a tuée, et je viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur, et c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne refuse jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.» L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge. Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.» Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre. Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air. «La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour veiller sur elle. Et quant à ma santé, qu'importe? je la sacrifie de bon cœur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir.» Il est clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux capteurs d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases pompeuses, une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le lecteur éprouve de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle parle. Il voudrait la démasquer; il est content de la voir pressée, acculée, prise par les manœuvres polies de son adversaire, et se réjouit avec l'auteur, qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace et de son avidité.
Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour, sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop empressés.
Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé de Hobs et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée, garnie du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos amis sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter pour un bon de cinq mille guinées.—Cela ne la gênerait pas, dit votre femme.—Elle est ma tante,» dites-vous d'un air aisé, insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à chaque instant de petits témoignages d'affection; vos petites filles font pour elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset. La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un air propre, agréable, confortable, joyeux, un air de fête qu'elle n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon cher monsieur, vous oubliez votre sieste ordinaire après dîner, et vous vous trouvez tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement) très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous offrez! Du gibier tous les jours, du madère-malvoisie, et régulièrement du poisson de Londres. Les gens de cuisine eux-mêmes prennent part à la prospérité générale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais pendant le séjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bière est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants (où sa bonne prend ses repas) la consommation du thé et du sucre n'est plus surveillée du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs célestes! que ne m'envoyez-vous une vieille tante,—une tante fille,—une tante avec une voiture blasonnée et un tour de cheveux couleur café clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs à ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain rêve[14]!
Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne pas être averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse succession, nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et notre tendresse. L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transformé par la réflexion, devient une école de mœurs.
II
On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais est de l'opposer au goût français.
Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère, elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront. Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible, mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets. Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez gai.—Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur pour supposer qu'ils vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire géométrique.—Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop gouvernés; que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs; volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et souvent, par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par mauvaise humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à travers la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas vous exhorter à leur plaire; je remarque seulement que pour leur plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit pas.
Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée, régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'œil il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et la pensée, moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes, incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent aux sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez pas, appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des secousses pour mettre ces nerfs en action.—Comptez encore que vos gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises. Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point railler par des saillies, mais par des raisonnements.—Encore un mot: là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique, royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde, vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la pression de la logique et à la force du ressentiment.
III
Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire; c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la contient. De tous les satiriques, Thackeray, après Swift, est le plus triste. Ses compatriotes eux-mêmes[16] lui ont reproché de peindre le monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mépris, le dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en écarte et imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour rendre leur oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît horrible, et leur douceur résignée est une mortelle injure contre leurs tyrans: c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes et la dureté des persécuteurs[17].
Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les motifs, l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en homme convaincu, qui tient sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document ou un raisonnement, qui a prévu toutes les objections et réfuté toutes les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'être inflexible, qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa vengeance sur toutes les forces de la méditation et de l'équité. L'effet de cette haine justifiée et contenue est accablant. Lorsqu'on achève de lire les romans de Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste promené dans un musée à travers une belle collection de spécimens et de monstres. Lorsqu'on achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement d'un étranger amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on pose les moxas et où l'on fait les amputations.
En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation. Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans le Livre des Snobs[18], par exemple celui des snobs littéraires, sont dignes de Gulliver. L'auteur vient de passer en revue tous les snobs d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les snobs littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à ses propres fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la littérature moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez qu'un seul d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de son confrère en cas de besoin public.
Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a point de snobs. Regardez de tous côtés dans toute l'assemblée des écrivains anglais, et je vous défie d'y montrer un seul exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption.—Hommes et femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur maintien, élégants dans leurs manières, irréprochables dans leur vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à l'égard du monde.—Il n'est pas impossible peut-être que (par hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère; mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune façon. Simplement par amour de la vérité et par devoir public. Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un défaut dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P. est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez et le menton d'Apollon et de l'Antinoüs; ceci prouve-t-il que je veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites, et invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière sincérité et la plus parfaite douceur.—Le sentiment de l'égalité et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme une des plus aimables qualités distinctives de cette classe. C'est parce que nous nous apprécions et nous nous respectons les uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous tenons un si bon rang dans la société et que nous nous y comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux, et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes, qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider[19].
On est tenté de se méprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et roturier est traité comme le méritent sa roture et sa pauvreté[20]. Ce qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur durée; il y en a qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des Bottes fatales. Un Français ne pourrait continuer aussi longtemps le sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par des émotions différentes, il changerait de visage et ne soutiendrait pas une attitude si fixe, indice d'une animosité si décidée, si calculée et si amère. Il y a des caractères que Thackeray développe pendant trois volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais sans insulte; toutes deux sont des coquines, et jamais il ne les introduit sans les combler de tendresses: la chère Rebecca! la tendre Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et littéraire, obligée de vivre avec des parents qui ne la comprennent pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout le monde; elle est si opprimée par la sottise de sa mère et de son beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire autrement? Ne serait-ce point de sa part un manque de sincérité que d'affecter une gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les poupées, ce cœur aimant s'est épris d'abord de Trenmor, de Sténio, du prince Djalma et autres héros des romanciers français. Hélas! le monde imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées, et le désir de l'idéal, pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux êtres de la terre. À onze ans, Mlle Blanche eut une inclination pour un petit Savoyard, joueur d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune prince enlevé; à douze ans, un vieux et hideux maître de dessin agita son cœur vierge; à l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux jeunes écoliers du collége Charlemagne. Chère âme délaissée, ses pieds délicats se sont déjà froissés aux sentiers de la vie; chaque jour ses illusions s'effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en vers, dans un petit livre relié de velours bleu avec un fermoir d'or, intitulé: Mes Larmes. Dans cet isolement, que faire? Elle s'enthousiasme pour les jeunes filles qu'elle rencontre, elle ressent à leur vue une attraction magnétique, elle devient leur sœur, sauf à les mettre de côté demain, comme une vieille robe: nous ne commandons pas à nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du reste, comme l'aimable enfant a beaucoup de goût, l'imagination vive, une inclination poétique pour le changement, elle tient sa femme de chambre Pincott à l'ouvrage nuit et jour. En personne délicate, vraie dilettante et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus et son visage pâle. Là-dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec ses ménagements et sa franchise ordinaires: «Pincott, je vous renverrai, car vous êtes beaucoup trop faible, et vos yeux vous manquent, et vous êtes toujours à gémir, à pleurnicher, à demander le médecin; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je vous garde pour l'amour d'eux!—Pincott, votre air misérable et vos façons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous ferai mettre du rouge.—Pincott, vos parents meurent de faim; mais si vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur écrire et de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services.» Cette pécore de Pincott n'apprécie pas son bonheur. Peut-on être triste quand on sert un être aussi supérieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir des sujets de style! car, il faut bien l'avouer, miss Blanche n'a pas dédaigné d'écrire une charmante pièce de vers sur la petite servante arrachée au foyer paternel, «triste exilée sur la terre étrangère.» Hélas! le plus petit événement suffit pour blesser ce cœur trop sensible. À la moindre émotion, ses larmes coulent, ses sentiments frémissent, comme un papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le touche. La voilà qui passe, aérienne, les yeux au ciel, un faible sourire arrêté sur ses lèvres roses, touchante sylphide, si consolante pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un puits.
Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse. Ici, comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une insulte sur une insulte. À ce titre, elle abonde dans Thackeray. Quelques-uns de ses grotesques sont énormes, par exemple M. Alcide de Mirobolan, cuisinier français, artiste en sauces, qui déclare sa flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un gentleman; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter le régiment et à marier bon gré mal gré les célibataires; miss Briggs, vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve à ses élèves mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On aperçoit toujours derrière la grimace du personnage l'air sardonique du peintre, et l'on conclut à la bassesse et à la stupidité du genre humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point cependant plus naturelles. On voit que l'auteur les jette exprès dans des sottises palpables et dans des contradictions marquées. Telle est miss Crawley, vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages disproportionnés, et tombe en convulsions quand à la page suivante son neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et au même instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le départ de sa favorite, s'écrie avec désespoir: «Bonté du ciel! qui est-ce qui maintenant va me faire mon chocolat?» Ce sont là des scènes de comédie, et non des peintures de mœurs. Il y en a vingt pareilles. Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses amis, désoler son mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison. Elle le dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le foudroie de la meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau de sa tante. Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée par lui, volée par lui, outragée par sa femme. Elle a vu le beurre prodigué comme l'eau, le charbon dilapidé, les chandelles brûlées par les deux bouts. «Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme vous l'êtes et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes! Non, monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de sa paroisse, et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je suis à l'abri de vos perfidies. Le mobilier de la maison est à moi, et, puisqu'il entre dans vos intentions que madame votre femme couche sur le pavé, je vous préviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira que j'étais décidée à vous laisser toute ma fortune. Ce matin, en sa présence, j'ai solennellement déchiré mon testament, et, par cette lettre, je renonce à toute relation avec vous et avec votre famille de mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon sein, elle m'a piquée.»—Cette femme juste et compatissante rencontre son égal, un homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement, directeur de la compagnie indépendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de loin la réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre pour cent à mistress Hoggarthy, décidé à doubler le revenu de mistress Hoggarthy. Il la rencontre à l'hôtel le visage enflé. (Toute la nuit, elle avait été mangée aux puces.) «Bonté du ciel, s'écrie John Brough esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose! L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, pourra être soumise à une si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui offrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez été accoutumée dans votre illustre carrière! Isabelle, mon amour! Belinda! Parlez à mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison de John Brough est à elle depuis la mansarde jusqu'à la cave. Je le répète, madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde: je désire, je supplie, j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, soient en ce moment même portées dans ma voiture.» Ce style fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, on se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des sarcasmes, sur son front que du chagrin.
IV
Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie, mais une mésaventure: une coquinerie révolte, une mésaventure peut amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici conserve sa force, parce que la réflexion conserve ici son intensité. Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de l'Île-Volante, avec des détails aussi précis et aussi concordants qu'un voyageur expérimenté, explorateur exact des mœurs et du pays. Ainsi soutenus, le monstre impossible et le grotesque littéraire entrent dans la vie réelle, et le fantôme de l'imagination prend la consistance des objets que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravité imperturbable, cette solidité de conception et ce talent d'illusion. Regardez une de ses thèses morales: il veut prouver que dans le monde il faut se conformer aux usages reçus, et transforme ce lieu commun en une anecdote orientale. Comptez les détails de mœurs, de géographie, de chronologie, de cuisine, la désignation mathématique de chaque objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidité d'imagination, la profusion de vérités locales; vous comprendrez pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si originale et si poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude et la même énergie d'attention que dans les ironies et dans les exagérations précédentes: son enjouement est aussi réfléchi et aussi fort que sa haine; il a changé d'attitude, il n'a point changé de faculté.
J'ai une aversion naturelle pour l'égotisme, et je déteste infiniment l'habitude de se louer soi-même; mais je ne puis m'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence d'esprit.
Étant à Constantinople, il y a quelques années, pour une mission délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire), Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier galéongi de la Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d'été à Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi, et l'agent russe, le comte Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essayé trois fois de me faire assassiner dans le cours de la négociation; mais naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des saluts de la façon la plus cordiale et la plus charmante.
Le galéongi est, ou plutôt était (car hélas! un lacet lui a serré le cou) un fidèle sectateur en politique de la vieille école turque. Nous dinâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était l'usage de liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats, il y en eut un très-vaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa laine, bourré d'ail, d'assa-fœtida, de piment et autres assaisonnements, le plus abominable mélange que jamais mortel ait flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément; suivant la coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et à gauche, et, quand il arrivait un morceau particulièrement épicé, il l'enfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier de ses convives.
Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture, et s'écriant tuk, tuk (c'est très-bon), administra l'horrible pilule à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au moment où il la reçut. Il l'avala avec une grimace qui annonçait une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva être de l'eau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque mort de la salle à manger, et déposé au frais dans un pavillon d'été sur le Bosphore.
Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je dis Bismillah, et je léchai mes lèvres avec un air de contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en fis moi-même une boule avec tant de dextérité et je la fourrai dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que son cœur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause, et le traité de Kabobanople fut signé. Quant à Diddlof, tout était fini pour lui; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg, et sir Roderick Murchison le vit, sous le no 3967, travaillant aux mines de l'Oural[21].
L'anecdote évidemment est authentique, et, quand De Foë racontait l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un procès-verbal.
Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux, comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne trouverez en l'homme que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray déprécie notre nature tout entière. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de beaux sentiments, il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la bonté, l'amour sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une maladie morale. Amélia Sedley, sa favorite et l'un de ses chefs-d'œuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable de réflexion et de décision, aveugle, adoratrice exaltée d'un mari égoïste et grossier, toujours sacrifiée par sa volonté et par sa faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent injuste, habituée à voir faux, et plus digne de compassion que de respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve éprise, comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa jalousie sauvage, exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son mari, épanchée violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le modèle des mères, est une prude provinciale un peu niaise, d'éducation étroite, jalouse aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du puritanisme et de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son fils a une maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable, horrible;» elle voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis ce crime.» Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son visage prend une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny au chevet du jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée et comme une servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres, est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à force d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge d'après les peintures de l'auteur, on ne peut éprouver pour lui que de la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain âge[22], selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non, bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les chiens ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on aime, ce n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte l'histoire de cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a l'air d'un homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long, d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amélia, comment le major achète les mauvais vins du père d'Amélia, comment il presse les postillons, réveille les valets, persécute ses amis pour revoir Amélia plus vite; comment, après dix ans de sacrifices, de tendresse et de services, il se voit préférer le vieux portrait d'un mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le plus triste de ces récits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay, l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne ménagère, a l'esprit et l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de préparer: Pendennis découvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence étonnante et une majesté d'abnégation surhumaine. Il demande à miss Fotheringay, qui vient de jouer Ophélie, si Ophélie est amoureuse d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen explique qu'il s'agit de l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de punch.» Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue: «Kotzebue! qui est-ce?—L'auteur de la pièce où vous avez joué si admirablement.—Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du volume est Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable: «Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie! qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est parfaite!» Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il semble que Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en humanité, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante; le cinquantième, si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la méchanceté, à l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude; notre folie fait notre dévouement.»
V
Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on ne peut pas toujours blesser et détruire, et le cœur, lassé de mépris et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et l'attendrissement. D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la qualité contraire, et l'on ne peut immoler une victime sans bâtir un autel; ce sont les circonstances qui désignent l'une, ce sont les circonstances qui élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son pays et de son siècle prêche la vertu contraire au vice de son siècle et de son pays. Dans une société aristocratique et marchande, ce vice est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la tendresse. Que l'amour et la bonté soient aveugles, instinctifs, déraisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses héros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est ironique, le second est louangeur; le premier met en scène les niaiseries de l'amour, le second en fait le panégyrique; le haut de la page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en tirades. Les compliments qu'il prodigue à Amélia Sedley, à Hélène Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus visiblement et plus obstinément la cour à ses femmes: il leur immole les hommes, non pas une fois, mais cent. «Très-vraisemblablement les pélicans aiment à saigner sous le bec égoïste de leurs petits. Il est certain que c'est le goût des femmes. Il doit y avoir dans la douleur du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les sentir. Les femmes ont été faites pour notre bien-être et notre agrément, messieurs, comme toute la troupe des animaux inférieurs. Que ce soit un mari fainéant, un fils dissipateur, un bien-aimé garnement de frère, comme leurs cœurs sont prêts à répandre sur lui leurs trésors de tendresse! Et comme nous sommes prêts, de notre part, à leur fournir abondamment cette sorte de jouissance! À peine y a-t-il un de mes lecteurs qui n'ait administré du plaisir sous cette forme à ses femmes, et ne les ait régalées du contentement de lui pardonner!» Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille honnête, il baisse les yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En présence de Laura résignée, pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir, elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour, pareilles à des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal.» Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et simples, des contentements tranquilles et purs qu'on goûte au coin du foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope si réfléchi et si âpre rencontre un épanchement filial ou une douleur maternelle, il est blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il fait pleurer[23].
On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on a des préférences. Si l'on préfère la bonté dévouée et les affections tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la cause de l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public. C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les mœurs simples et affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs.
Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et demi-politique, le Livre des Snobs. Nous n'avons pas le mot, parce que nous n'avons pas la chose. Le snob est un enfant des sociétés aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison de leur place; du fond du cœur, il trouve naturel de baiser les bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la conclusion:
Je ne puis supporter cela plus longtemps.—Cette diabolique invention des mœurs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance? Bon Dieu!—La table des rangs et des distinctions est un mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour organiser l'égalité[24].
Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité tout anglaises:
Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur, la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur, mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray, daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi, si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de Smith que le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,—aux relations diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur à Constantinople,—à notre politique, que Longues-Oreilles y fourre son pied héréditaire.—Nous ne pouvons nous empêcher de voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous savons même l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour maître, ni cirer plus longtemps vos souliers[25].»
Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices, elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la sottise de toutes les classes et de tous les sentiments.
Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV, «le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au théâtre de Drury-Lane, nous l'avons vu, l'unique! le roi! oui, le roi. Il y était. Les estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne (lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres grands officiers de l'État étaient debout derrière le fauteuil où il était assis..., où il était assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frisée, son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient, les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'évanouirent. Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce soit notre juste orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé Georges le Bon, Georges le Magnifique, Georges le Grand.»
Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans le cœur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de filles perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il laisse jeûner et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il courtise une charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale. Le marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de goût que pour les scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle le transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade, et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés, l'épée prête, d'un tel air que chacun frémit. «Brava! brava! crie le vieux Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit qu'il a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs, lui dit Rebecca.—Vous lui devez ses gages?—Bien plus; je l'ai ruinée.—Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste, gentleman accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre belle-sœur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être mortes. Cette déclaration le met en joie, et il conclut par ce principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.» L'habitude du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'État.
Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers, qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un maquignon à la compagnie d'un gentleman. Il jure, boit, plaisante avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il envoie deux jours après convict en Australie. Il a l'accent d'un provincial, l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À table, servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif, il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis. «Qui était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?—Un des écossais à tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.—Qui en a pris?—Steel de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.—Et les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le mouton d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille de sir Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation qui se trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses gens, il leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour fait sept schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de sept guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées vous viendront d'elles-mêmes.—Il n'a jamais donné un liard dans sa vie, dit la vieille en grommelant.—Jamais, et je n'en donnerai jamais un; c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier, ladre, retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres, grand shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve un des piliers de l'État.
Ceux-là sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande âme, livrée à elle-même, laissera voir toute sa beauté native: sir Francis Clavering est dans ce cas. Il a joué, bu et soupé jusqu'à se mettre sur la paille. Il a escroqué de l'argent dans son régiment, «montré sa plume blanche[26],» et, après avoir couru tous les billards de l'Europe, s'est vu déposer en prison par des créanciers discourtois. Pour en sortir, il a épousé une bonne veuve créole qui traite outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis en scène, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens: c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure, demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un instant après jure et tempête, pour retomber dans l'abattement de la plus extrême lâcheté. Il implore, menace, et dans le même quart d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de cœur. «N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel à elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui commencent à rire, les infâmes gredins! Ils ne répondent plus à ma sonnette. Et mon valet qui était au Vauxhall la nuit dernière avec une de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux gredins de valets!» Sa conversation est un composé de jurons, de lamentations et de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris d'un homme: il ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles, pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé, et qui, faute de pouvoir mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue. L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux fermés à travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'avenir a disparu; il ne voit que le présent. Il signera une lettre de change de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son abrutissement est devenu de l'imbécillité; ses yeux sont bouchés; il ne voit pas que ses protestations excitent la défiance, que ses mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd le fruit de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on éprouve la violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter, comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier.
Il faut s'arrêter; un volume n'épuiserait pas la liste des perfections que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis de Farintosh, vingt-cinquième du nom, illustre imbécile, bien portant et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et corrompue, qui fait la guerre à sa fille et la chasse aux mariages; c'est sir Barnes Newcome, un des êtres les plus poltrons, les plus méchants, les plus menteurs, les mieux bafoués et les plus battus qui aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en vois qu'un seul estimable, personnage effacé, lord Kew, qui, après beaucoup de sottises et de débauches, est touché par sa vieille mère puritaine et se repent. Mais ces portraits sont doux auprès des dissertations; le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il blesse mieux en parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses poignantes diatribes contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre l'inégalité des héritages et l'envie des cadets, contre l'éducation des nobles et leurs traditions d'insolence, contre l'achat des grades à l'armée, contre l'isolement des classes, contre tous les attentats à la nature et à la famille inventés par la société et par la loi. Par derrière cette philosophie s'étend une seconde galerie de portraits aussi insultants que les premiers: car l'inégalité, ayant corrompu les grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale, et le spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les grands. Selon Thackeray, la société anglaise est un composé de flatteries et d'intrigues, chacun s'efforçant de se guinder d'un échelon et de repousser ceux qui montent. Être reçu à la cour, voir son nom dans les journaux sur une liste d'illustres convives, offrir chez soi une tasse de thé à quelque illustre pair hébété et bouffi, telle est la borne suprême de l'ambition et de la félicité humaine. Pour un maître, il y a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme résolu, de sang-froid et habile, a contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans un parc d'aristocratie. Il a besoin d'être traité avec cette bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs inférieurs. Il embourse très-bien les manques d'égards, et dîne gracieusement à une table illustre où on l'invite en trois ans deux fois pour boucher un trou. Il quitte un homme de génie ou une femme d'esprit pour causer avec une pécore titrée ou un lord ivrogne. Il aime mieux être toléré chez un marquis que respecté chez un bourgeois. Ayant érigé ces belles inclinations en principes, il les inculque à son neveu qu'il aime, et, pour le pousser dans le monde, lui offre en mariage une fortune escroquée et la fille d'un convict.—D'autres se glissent dans les salons augustes, non plus par mœurs de parasites, mais à beaux deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs, avec des écus bourgeois, fumaient leurs terres; aujourd'hui en Angleterre les bourgeois, avec un mariage noble, anoblissent leur argent. Moyennant cent mille guinées donnés au père, Pump le marchand épouse lady Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme. Naturellement il est méprisé par elle, comme bourgeois, et de plus détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le sommelier de sa femme, la risée de son beau-père, le domestique de son fils, et se console en espérant que ses petits-fils, devenus barons Pump, rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom.—Une troisième façon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne voir personne. Ce moyen ingénieux est employé à la campagne par Mme la majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable, qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il était d'Alger, mais qui a fait l'éducation de deux marquis et d'une comtesse. «Cette solitude est triste, lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme de loi.—Une famille comme la nôtre, cher monsieur, est-ce possible?—Le docteur?—Lui peut-être; mais sa femme et ses enfants, fi donc!—Les gens de cette grande maison là-bas?—Là-bas? Le château calicot? un drapier retiré! Des gens comme nous sont obligés de se respecter eux-mêmes.—Le ministre?—Horreur! Il prêche en surplis, mon cher monsieur, c'est un puséiste.» Cette famille sensée bâille toute seule six mois durant, et le reste de l'année jouit de la gloutonnerie des hobereaux qu'elle régale et des rebuffades des grands lords qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend au père trois cents guinées par an sur neuf cents qui font tout le revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes les vilenies et toutes les misères que Thackeray attribue à l'esprit aristocratique: la division des familles, la hauteur de la sœur anoblie, la jalousie de la sœur roturière, l'abaissement des caractères dressés dès l'école à vénérer les petits lords, la dégradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage des vanités refoulées, la lâcheté des complaisances offertes, le triomphe de la sottise, le mépris du talent, l'injustice consacrée, le cœur dénaturé, les mœurs perverties. Devant ce tableau frappant de vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cette inégalité blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires est une classe d'hommes d'État héréditaires, qu'en un siècle et demi l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un siècle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement, que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une politique suivie, des élections libres, et la surveillance du gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce talent, fondé sur la réflexion intense et concentré dans les préoccupations morales, a dû transformer la peinture des mœurs en satire systématique et militante, exaspérer la satire jusqu'à l'animosité calculée et implacable, noircir la nature humaine, et s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle, contre le vice principal de son pays et de son temps.
§ 2.
L'ARTISTE.
I
En littérature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents, comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse, un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu'il ait, un écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le déformer: celui qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui donner l'art pour règle, et toutes les forces du satirique sont des faiblesses du romancier.
Qu'est-ce qu'un romancier? À mon avis, c'est un psychologue, un psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs suites, et il se donne ce plaisir. À ses yeux, ce sont des forces ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères, conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces qu'elle laisse sur les autres, note les influences contraires ou concordantes du tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester le monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures par le monde visible des paroles et des actions extérieures. À cela se réduit son œuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des muscles vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un homme. Un vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux. Pour talent il a la sympathie, car elle est la seule faculté qui copie exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler; il les transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur des êtres qu'il ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses créations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance créatrice, indifférente et universelle comme la nature, plus libre et plus puissante que la nature, reprenant l'œuvre ébauchée ou défigurée de sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions.
Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le rôle de l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une faculté; dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient bonnes, personne n'en dispute: à tout le moins elles prennent la place des explications utiles. Le tiers du volume, employé en avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intérêt, moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient; au lieu d'être absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collége ou des manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux enfants. Êtes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de convenance ont leurs inconvénients, qu'en l'absence de son ami on dit volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordres afflige souvent sa mère, que l'égoïsme est un vilain défaut? Tout cela est vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un homme pour entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralités, quoique utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si commun en Angleterre, l'ecclésiastique en cravate blanche planté comme un piquet au centre de sa table, et débitant pour trois cents louis d'admonestations quotidiennes aux jeunes gentlemen que les parents ont mis en serre chaude dans sa maison.
Cette présence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel malheur de répéter les romans de miss Edgeworth ou les contes du chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux, dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids; nous n'avons pas envie de retourner à l'école; nous fermons le livre, et nous le conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le contraste prolongé du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents. Ce colonel donne de l'argent et des gâteaux à tous les enfants, de l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent que par de la froideur et des grossièretés. Il est clair, dès la première page, que l'auteur veut nous persuader d'être affables, et nous regimbons contre cette invitation trop claire; nous n'aimons pas à être tancés dans un roman; nous sommes de mauvaise humeur contre cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au théâtre; nous avons été trompés par l'affiche, et nous grondons tout bas d'être au sermon.
Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mêmes; l'auteur les gâte en nous prêchant; ils sont sacrifiés, comme nous, à la satire. Ce ne sont point des êtres qu'il anime, ce sont des marionnettes qu'il fait jouer[27]. Il ne combine leurs actions que pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des désappointements. Au bout de quelques scènes, on connaît ce ressort, et dorénavant on prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision ôte au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, les méchancetés achevées, sont choses rares. Les événements et les sentiments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à former des contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature n'invente point ces jeux de scène; l'on s'aperçoit vite qu'on est devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles sont écrites et les gestes sont notés.
Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de l'art, il faut comparer pied à pied deux caractères. Il y a un personnage que l'on reconnaît unanimement comme le chef-d'œuvre de Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un personnage semblable de Balzac dans les Parents pauvres, Valérie Marneffe. La différence des deux œuvres marquera la différence des deux littératures. Autant les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques, autant les Français l'emportent comme artistes et romanciers.
Balzac aime sa Valérie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il ne travaille pas à la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne une éducation de courtisane, un mari «dépravé comme un bagne,» l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme, des dégoûts de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi née et élevée, sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a besoin d'air. Elle en prend n'importe où, sans remords, comme on boit de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier; elle en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de tradition, de circonstance, de nécessité; elle en a toutes les forces, l'abandon, la grâce, la gaieté folle, les alternatives de trivialité et d'élégance; l'audace improvisée, les inventions comiques, la magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre, pareille à un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se plaît à la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il lui pose des mouches, il déploie ses robes, il frémit devant ses mouvements de danseuse. Il détaille ses gestes avec autant de plaisir et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité d'artiste trouve un aliment dans les moindres traits de caractère et de mœurs. Au bout d'une scène violente, il s'arrête sur un moment vide, et la montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une chatte qui bâille et se détire au soleil. En physiologiste, il sait que les nerfs de la bête de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine, elle tient tête coup sur coup à trois accusations prouvées; elle réfute l'évidence; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille, elle adore, elle démontre, changeant vingt fois de tons, d'idées, d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux boutiquier, cuirassé contre les émotions par le métier et par l'avarice, tressaille sous sa parole: «Elle me met les pieds sur le cœur, elle m'écrase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand elle me regarde froidement, elle me remue autant qu'une colique.... Comme elle descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards!» Partout la fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la corruption. Attaquée dans sa fortune par une femme honnête, elle improvise une comédie incomparable, jouée avec l'éloquence et l'exaltation d'un grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de rire et la trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et les actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. «Au mot Hulot et deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la lueur du canon dans sa fumée, entre ses deux longues paupières.» Un peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses amants, Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant; redressée dans la même seconde, ses larmes sèchent. «Elle vint à lui, et le regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.» Le danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient à flots le génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette nature impétueuse, supérieure et mobile, Balzac, au dernier instant, la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt personnes, et la brise au moment suprême d'une chute aussi horrible que son succès.
Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp? Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon sens, ancienne sous-maîtresse, ayant des habitudes de parcimonie, véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain diabolique qui peuvent donner de l'éclat à son caractère et de la grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en jupon et sans cœur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion. L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne; pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures; il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des sentiments révoltants. Dès son entrée en scène, à dix-sept ans, accueillie avec la bonté la plus rare par une honnête famille, elle ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations grossières, essaye d'y pêcher un mari. Pour mieux l'accabler, Thackeray fait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous ces mensonges et toutes ces indécences. Rebecca a serré tendrement la main du gros Joseph. «C'était une avance, et, à ce titre, quelques dames d'une éducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de balayer sa propre chambre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien qu'elle l'arrange elle-même.»—Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Crébillon jeune et Voltaire. «La femme du recteur, écrit-elle, m'a fait une vingtaine de compliments sur les progrès de mes élèves, pensant sans doute toucher mon cœur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais pour un fétu de mes élèves!» Cette phrase est une imprudence peu naturelle dans une personne si réfléchie, et que l'auteur ajoute au rôle pour rendre le rôle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est grossièrement flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses tirades pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter l'admiration, soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et menteuse avec son mari, et, le sachant sur le champ de bataille, ne s'occupe qu'à se faire une petite bourse. Thackeray insiste à dessein sur le contraste: le lourd officier a compté en partant tous ses effets, calculant la somme qu'ils pourront produire à sa femme; il endosse pour être tué économiquement son habit le plus vieux et le plus râpé. «Il y eut sur ses lèvres quelque chose de pareil à une prière pour celle qu'il quittait. Il la souleva de terre, la garda une minute serrée contre son cœur qui battait fort. Son visage était pourpre et ses yeux mouillés, quand il la déposa à terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons dit, elle avait pris la sage résolution de ne point céder à une sentimentalité inutile. «Je suis affreuse à voir,» dit-elle en s'examinant dans la glace. «Quelle figure vous donne cette toilette rose!» Là-dessus elle se débarrassa de sa toilette rose, posa son bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit très-confortablement.» Par ces exemples, jugez du reste; Thackeray n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de dureté envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi qu'elle fasse, elle n'arrive à rien. Compromise par les avances qu'elle a prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en minute une demande en mariage. Une lettre arrive, annonçant que Joseph est parti pour l'Écosse, et qu'il offre ses compliments à miss Rebecca.—Trois mois plus tard, elle a épousé secrètement le capitaine Rawdon, lourdaud pauvre. Sir Pitt, père de Rawdon, se jette à ses pieds, muni de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consternée, elle pleure de désespoir. «Mariée, mariée, mariée déjà!» c'est là son cri, et il y a de quoi percer les âmes sensibles.—Plus tard elle essaye de gagner sa belle-sœur en se donnant pour bonne mère. «Pourquoi m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez jamais à la maison.» Là-dessus, discrédit complet; cette fois encore elle est perdue.—Lord Steyne, son amant, la présente dans le monde, la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur de quelque île orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette lord Steyne, restitue les diamants et la chasse.—Vagabonde sur le continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de paraître honnête. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la rejette à terre. Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un hanneton, la laissant grimper péniblement au haut de l'échelle pour la tirer par le pied et la faire honteusement choir. Il finit par la traîner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre du doigt, joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la toucher. À la dernière page, il l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune escroquée par des manœuvres obscures, et la laisse, décriée, inutilement hypocrite, reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie d'ironies et de mécomptes, l'héroïne s'est rapetissée, l'illusion s'est affaiblie, l'intérêt a diminué, l'art s'est amoindri, la poésie a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et moins beau.
II
Supposez qu'un heureux hasard écarte ces causes de faiblesse et ouvre ces sources de talent. Entre tous ces romans altérés paraîtra un roman véritable, élevé, touchant, simple, original, l'histoire de Henry Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau.
Ce livre comprend les mémoires fictifs du colonel Esmond, contemporain de la reine Anne, qui, après une vie agitée en Europe, se retira avec sa femme en Virginie, et y fut planteur. Esmond parle, et l'obligation d'approprier le ton au personnage supprime le style satirique, l'ironie répétée, le sarcasme sanglant, les scènes apprêtées pour railler la sottise, les événements combinés pour écraser le vice. Dès lors on rentre dans le monde réel, on se laisse aller à l'illusion, on jouit d'un spectacle varié, aisément déroulé, sans prétention morale. Vous n'êtes plus persécuté de conseils personnels; vous restez à votre place, tranquille, en sûreté, sans que le doigt d'un acteur, levé vers votre figure, vous avertisse, au moment intéressant, que la pièce se joue à votre intention et pour opérer votre salut. En même temps, et sans y penser, vous vous trouvez à votre aise. Au sortir de la satire acharnée, la pure narration vous charme; vous vous reposez de haïr. Vous êtes comme un chirurgien d'armée qui, après une journée de combats et d'opérations, s'assiérait sur un tertre et contemplerait le mouvement du camp, le défilé des équipages et les horizons lointains adoucis par les teintes brunes du soir.
D'autre part, les longues réflexions, qui semblaient banales et déplacées sous la plume de l'écrivain, deviennent naturelles et attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui écrit pour ses enfants et leur commente son expérience. Il a le droit de juger la vie; ses maximes appartiennent à son âge; devenues des traits de mœurs, elles perdent leur air doctoral; on les écoute avec complaisance, et l'on aperçoit, en tournant la page, le sourire calme et triste qui les a dictées.
Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses descriptions paraissent souvent puériles; nous blâmions l'auteur de s'arrêter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge; nous jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance. Ses souvenirs lointains, débris mutilés d'une vie oubliée, ont un charme extrême; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements importants que la distance embellit; on jouit de son plaisir si paisible et si intime, et l'on éprouve comme lui une douceur très-grande à voir renaître avec tant d'aisance, et dans une lumière si pleine, les fantômes familiers du passé. Le détail minutieux ajoute à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les jugements épars sur les livres et les événements du temps, cent petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement extrême et si rare de croire à ce qu'on lit.
En même temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en qualités, il offre aux qualités la plus belle matière. Cette puissante réflexion a décomposé et reproduit les mœurs du temps avec une fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison, Saint-John, Malborough, aussi profondément que l'historien le plus attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur ménage, leur conversation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées dans son texte ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à quelques scènes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel Esmond écrit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de génie, est aussi grand que l'effort et le succès de Courier retrouvant le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse, la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités modernes, nos images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de gesticuler, notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens primitif des mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état d'intelligence effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si fort la copie de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût manqué cette œuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacité, tout le calme et toute la force de la science et de la méditation.
Mais le chef-d'œuvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes les plus belles qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la délicatesse et la sensibilité de son cœur.
Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château, vient à lui dans la grande bibliothèque; instruite par la femme de charge, elle rougit, s'éloigne; un instant après, touchée de remords, elle revient. «Avec un regard de tendresse infinie, elle lui prit la main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui disant quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui jamais n'avait vu auparavant de créature si belle, sentit comme l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le faisait fléchir jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie, Esmond se rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux éclairés par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses lèvres, et le soleil faisant autour de ses cheveux une auréole d'or.... Il semblait, dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans chaque geste et dans chaque regard de cette belle créature une douceur angélique, une lumière de bonté. Au repos, en mouvement, elle était également gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses paroles, lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à l'angoisse. On ne peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa maîtresse; c'était de l'adoration.» Ce sentiment si noble et si pur se déploie par une suite d'actions dévouées, racontées avec une simplicité extrême; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un entretien indifférent, on aperçoit un grand cœur, passionné de gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur de la famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interposé entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a point tenu à lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand lord Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le titre et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la confession qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où il a langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une blessure qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude et de lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire. «Quand le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la remplit, et, avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui avait donné la force d'embrasser.» Plus tard, amoureux d'une autre femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance reste tachée aux yeux du monde, acquitté envers sa bienfaitrice dont il a sauvé le fils, supplié par elle de reprendre le nom qui lui appartient, il sourit doucement et lui répond de sa voix grave:
«La chose a été réglée, il y a douze ans, auprès du lit de mon cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses héritiers porteront notre nom. Il est à lui légitimement; je n'ai pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère[28], quoique mon pauvre cher lord, à son lit de mort, m'ait dit que le P. Holt en avait apporté une à Castlewood. Je n'ai pas voulu la chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé regarder le tombeau de ma pauvre mère dans son couvent; que lui importe maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole, n'ôterait à milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la maison, chère Lady; mais Franck reste vicomte de Castlewood, et, plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou je disparaîtrais en Amérique.»
Comme il parlait ainsi à sa chère maîtresse, pour laquelle il aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout sacrifice, la tendre créature se jeta à genoux devant lui et baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionné et de gratitude tel que son cœur fondit et qu'il se sentit très-fier et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bienfaits et du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction accordée à un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au plaisir qu'éprouvait Esmond en ce moment, de pouvoir témoigner quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis?
«Chère sainte, dit-il, âme pure qui avez eu tant à souffrir, qui avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi d'être reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Béni soit Dieu de ce que je puis vous servir[29]!»
Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut les révolutions et la politique, homme expérimenté, instruit, lettré, prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins, toujours triste et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prétendant, frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Castlewood, attendant l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer héritier du trône. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour à la fille de lord Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe de nuit pour la rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa maison déshonorée. Son honneur insulté et son amour outragé éclatent d'un élan superbe et terrible. Pâle, les dents serrées, le cerveau fiévreux par quatre nuits de pensées et de veilles, il garde sa raison lucide, son ton contenu, et explique au prince en style d'étiquette, avec la froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sottise que le prince a faite et la lâcheté que le prince a voulu faire. Il faut lire la scène pour sentir ce que ce calme et cette amertume témoignent de supériorité et de passion.
Le prince murmura le mot de guet-apens. «Le guet-apens, sire, n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici. Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de notre famille.
—Déshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté innocente....
—Qui devait avoir une fin sérieuse.
—Je jure, milords, cria le prince impérieusement, sur l'honneur d'un gentilhomme....
—Que nous sommes arrivés à temps. Il n'y a point eu de mal encore, Franck,» dit le colonel Esmond en se tournant vers le jeune Castlewood. Regardez; voici un papier où Sa Majesté a daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de Béatrix. Voici madame et flamme, cruelle et rebelle, amour et jour, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point passé son temps à soupirer.
—Monsieur, dit le prince enflammé de fureur, suis-je venu ici pour recevoir des insultes?
—Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit le colonel en s'inclinant très-bas, et les gentilshommes de notre famille sont venus pour vous remercier.
—Malédiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi, messieurs?
—Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin, dit Esmond du même ton grave, j'ai quelques papiers que je voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y conduire.» Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le prince avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite chambre du chapelain. «Franck, veuillez avancer un siége pour Sa Majesté, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la cheminée, il en tira les papiers qui y étaient demeurés si longtemps.
«Plaise à Votre Majesté, dit-il, voici la patente de marquis envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte Castlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père avec ma mère, de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute sa vie un si éclatant exemple. Voilà mes titres, cher Franck, et voici ce que j'en fais. Au feu baptême et mariage, et le marquisat, et l'auguste seing dont votre prédécesseur a daigné honorer notre famille.» Et comme Esmond parlait, il jeta les papiers dans le brasier; puis, continuant: «Vous voudrez bien, sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa fidélité pour la vôtre, que mon grand-père a dépensé son domaine et donné son sang et le sang de son fils pour votre service, que le grand-père de mon cher lord (car vous étés lord maintenant, Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu. Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée, et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais passée dans votre cœur, et je ne vous aurais pas plus pardonné que votre père n'a pardonné à Monmouth[30].»
Deux pages après, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood: «Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la reconnaissance, excepté à Dieu, et à un seul cœur, à la chère créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à la plus pure des femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense félicité qui m'était réservée, à la profondeur et à l'intensité de cet amour qui m'a été prodigué pendant tant d'années, j'avoue que je ressens un transport d'étonnement et de gratitude pour une telle faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reçu un cœur capable de connaître et d'apprécier la beauté et la gloire immense du don que Dieu m'a fait. Sûrement l'amour vincit omnia; il est à cent mille lieues au-dessus de toute ambition, plus précieux que la richesse, plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie; celui qui n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute faculté de l'âme. En écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute espérance et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est la bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle: Penser à elle, c'est louer Dieu[31].»
Un caractère capable de tels contrastes est une grande œuvre; on se souvient que Thackeray n'en a point fait d'autre; on regrette que les intentions morales aient détourné du but ces belles facultés littéraires, et l'on déplore que la satire ait enlevé à l'art un pareil talent.
III
Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes? Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme, et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine. Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que son caractère fournit.
Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite; que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles œuvres; que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de la haine avec les effusions et les délicatesses de l'amour. Le mal et le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne sont donc en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés par la rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre; elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices, ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État. Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de l'homme se trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes morales: elles ne désignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution intérieure. Elles sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées sur notre nom pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de nous; elles ne sont point la carte explicative de notre être. Notre véritable essence consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou mauvaises, et ces causes se trouvent dans le tempérament, dans l'espèce et le degré d'imagination, dans la quantité et la vélocité de l'attention, dans la grandeur et la direction des passions primitives. Un caractère est une force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit définir autrement que par la quantité des poids qu'il soulève ou par la valeur des dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme que de le réduire, comme fait Thackeray et comme fait la littérature anglaise, à un assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond intime et naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique toujours morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le degré d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments et de nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion, qui n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie, vide de métaphysique, et si vous remontez à la source, selon la règle qui fait dériver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez toutes ces faiblesses dériver de leur énergie native, de leur éducation pratique et de cette sorte d'instinct poétique religieux et sévère qui les a faits jadis protestants et puritains.
CHAPITRE III.
La critique et l'histoire. Macaulay.
- I. Rôle et position de Macaulay en Angleterre.
- II. Ses Essais. — Agrément et utilité du genre. — Ses opinions. — Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et pratique. — Son Essai sur Bacon. Quel est, selon lui, le véritable objet des sciences. — Comparaison de Bacon et des anciens.
- III. Sa critique. — Ses préoccupations morales. — Comparaison de la critique en France et en Angleterre. — Pourquoi il est religieux. — Liaison de la religion et du libéralisme en Angleterre. — Libéralisme de Macaulay. — Essai sur l'Église et l'État.
- IV. Sa passion pour la liberté politique. — Comment il est l'orateur et l'historien du parti whig. — Essais sur la Révolution et les Stuarts.
- V. Son talent. — Son goût pour la démonstration. — Son goût pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. — En quoi il diffère des orateurs classiques. — Son estime pour les faits particuliers, les expériences sensibles, et les souvenirs personnels. — Importance des spécimens décisifs en tout ordre de connaissance. — Essais sur Warren Hastings et sur Clive.
- VI. Caractères anglais de son talent. — Sa rudesse. — Sa plaisanterie. — Sa poésie.
- VII. Son œuvre. — Harmonie de son talent, de son opinion et de son œuvre. — Universalité, unité, intérêt de son histoire. — Peinture des Highlands. — Jacques II en Irlande. — L'Acte de Tolérance. — Le massacre de Glencoe. — Traces d'amplification et de rhétorique.
- VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens français. — En quoi il est classique. — En quoi il est anglais. — Position intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit germanique.
Je n'entreprendrai point ici d'écrire la vie de lord Macaulay; c'est dans vingt ans seulement qu'on pourra la raconter, lorsque ses amis auront recueilli leurs souvenirs. Pour ce qui est public aujourd'hui, il me semble inutile de le rappeler; chacun sait qu'il eut pour père un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus brillantes et les plus complètes études classiques, qu'à vingt-cinq ans son essai sur Milton le rendit célèbre, qu'à trente ans il entra au Parlement, et y marqua entre les premiers orateurs, qu'il alla dans l'Inde réformer la loi, et qu'au retour il fut nommé à de grandes places, qu'un jour, ses opinions libérales en matière de religion lui ôtèrent les voix de ses électeurs, qu'il fut réélu aux applaudissements universels, qu'il demeura le publiciste le plus célèbre et l'écrivain le plus accompli du parti whig, et qu'à ce titre, à la fin de sa vie, la reconnaissance de son parti et l'admiration publique le firent lord et pair d'Angleterre.—Ce sera une belle vie à raconter, honorée et heureuse, dévouée à de nobles idées et occupée par des entreprises viriles, littéraire par excellence, mais assez remplie d'action et assez mêlée aux affaires pour fournir la substance et la solidité à l'éloquence et au style, pour former l'observateur à côté de l'artiste, et le penseur à côté de l'écrivain. Je ne veux décrire aujourd'hui que ce penseur et cet écrivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses Essais.
§ 1.
CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS.
I
Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages, commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais maître; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le journal d'un esprit.—En second lieu, il est varié; d'une page à l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît.—Enfin, involontairement, l'auteur y est indiscret; il se découvre à nous, sans rien réserver de lui-même; c'est une conversation intime, et il n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et puissant esprit, de découvrir quelles facultés ont nourri son talent, quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les lettres, ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce qu'il croit.
Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu à peu, en tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se dessiner comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression et du relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns les autres; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons les causes et la génération de toutes ses pensées, nous prévoyons ce qu'il va dire; ses façons d'être et de parler nous sont aussi familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses opinions corrigent et ébranlent les nôtres; il entre pour sa part dans notre pensée et dans notre vie; il est à deux cents lieues de nous, et son livre imprime en nous son image, comme la lumière réfléchie va peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est partie. Tel est le charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promènent dans toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire, nous font faire le tour de son esprit.
Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'utile. L'objet de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des mathématiques n'est pas la satisfaction d'une curiosité oisive, mais l'invention de machines propres à alléger le travail de l'homme, à augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie plus sûre, plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies poétiques, mais de servir à la géographie, et de guider la navigation. L'objet de l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggérer d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux yeux l'ordre des animaux par une classification ingénieuse, mais de conduire la main du chirurgien et les prévisions du médecin. L'objet de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur, d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de l'homme; les lois théoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux du laboratoire et du cabinet ne reçoivent leur sanction et leur prix que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une philosophie, il faut regarder ses effets; ses œuvres ne sont point ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux écrits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rêveries creuses, des systèmes renversés par des systèmes, et a laissé le monde aussi ignorant, aussi malheureux et aussi méchant qu'elle l'a trouvé. Celle de Bacon a produit des observations, des expériences, des découvertes, des machines, des arts et des industries entières. «Elle a allongé la vie, elle a diminué la douleur, elle a éteint des maladies; elle a accru la fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au ciel; elle a éclairé la nuit de toute la splendeur du jour; elle a étendu la portée de la vue humaine; elle a accéléré le mouvement, anéanti les distances; elle a rendu l'homme capable de pénétrer dans les profondeurs de l'océan, de s'élever dans l'air, de traverser la terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'océan sur des navires qui filent dix nœuds à l'heure contre le vent.» L'une s'est consumée à déchiffrer des énigmes indéchiffrables, à fabriquer les portraits d'un sage imaginaire, à se guinder d'hypothèses en hypothèses, à rouler d'absurdités en absurdités; elle a méprisé ce qui était praticable; elle a promis ce qui était impraticable, et, parce qu'elle a méconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignoré la puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a détournés des routes qui nous étaient fermées, pour nous lancer dans les routes qui nous étaient ouvertes; elle a connu les faits et leurs lois, parce qu'elle s'est résignée à ne point connaître leur essence ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle n'a point prétendu le rendre parfait; elle a découvert de grandes vérités et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et le bon sens d'étudier de petits objets et de se traîner longtemps sur des expériences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante, parce qu'elle a daigné se faire humble et utile. La science autrefois ne formait que des prétentions vaniteuses, et des conceptions chimériques, lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique, et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des vérités acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité sans cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est d'être un instrument.
«Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les communications suspendues, les malades abandonnés, les mères saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le baconien tire sa lancette et commence à vacciner.—Ils trouvent une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple ἀποπροηγμένον. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de sûreté.—Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison d'un prix énorme, et il se trouve réduit en un moment de l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et lui récite tout le chapitre d'Épictète: à ceux qui craignent la pauvreté. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre, descend et revient avec les objets les plus précieux de la cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots et la philosophie des effets[32].»
Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour absolu de la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait conforme au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle encore un instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel. Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi, lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens.
La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham, Reid, et tant d'autres, ont rempli le siècle dernier de dissertations et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et sur la faculté qui les découvre; et les Essais de Macaulay sont un nouvel exemple de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degré d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà pour lui la question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à mesurer exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de leurs vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique, des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la juger. Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il présente ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser ses légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour, et prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et préméditation à corrompre les mœurs, que non-seulement ils ont employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier, où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois, disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des pécheurs.
La critique en France a des allures plus libres; elle est moins asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son cœur, la liaison de ses idées et la nécessité de ses actions; nous ne le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter aux yeux et le faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus. Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'était l'affaire des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de ses prises, et la haine a disparu avec le danger. À cette distance et dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion première, heurtée par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve pour elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte de l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur de ses passions.
Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie, il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la métaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant, et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il garde parfois les préjugés anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et pour une servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le protestantisme, allié à la liberté, a paru la religion de la liberté, et le catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du despotisme; les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour et la vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a versé sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les catholiques de France ont pour les doctrines des protestants.
Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par l'amour ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le plus beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux devant la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés capables de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs puissent, comme les luthériens, les anglicans et les calvinistes, s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les partisans des religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une abondance de preuves, une force de raisonnement incomparables; il démontre jusqu'à l'évidence que l'État n'est qu'une association laïque, que son but est tout temporel, que son seul objet est de protéger la vie, la liberté et la propriété des citoyens; qu'en lui confiant la défense des intérêts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler à un homme qui, non content de marcher avec ses pieds, confierait encore à ses pieds le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois traité cette question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région métaphysique; il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les esprits; il prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à l'artiste, au savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il démontre aux vérités familières et intimes que personne ne peut s'empêcher d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'expérience et de l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par des raisons si solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les avoir convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet Essai qu'elles devraient la chercher.
Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche, on touche l'écrivain au cœur. Macaulay l'aime par intérêt, parce qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers, parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté humaine le blesse comme un outrage personnel. À chaque pas, les mots amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans qu'il rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus violents qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des vers latins sur la mort de George Ier. «Dans cette pièce, les Muses sont priées de venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le poëte, aimait les Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers de Pope, et qui n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.»—Ailleurs, dans la biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille, devenue célèbre par ses deux premiers romans, reçut en récompense, et par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine Charlotte; comment, épuisée de veilles, malade, presque mourante, elle demanda en grâce la permission de s'en aller; comment «la douce reine» s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refusât de mourir à son service et pour son service, ou qu'une femme de lettres préférât la santé, la vie et la gloire, à l'honneur de plier les robes de Sa Majesté. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive à l'histoire de la révolution qu'il tire justice et vengeance de ceux qui ont violé les droits du public, qui ont haï ou trahi la cause nationale, qui ont attenté à la liberté. Il ne parle pas en historien, mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu, qu'il plaide pour lui-même, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il entend à la porte les mousquets et les épées des gardes envoyés pour arrêter Pym et Hampden. M. Guizot a raconté la même histoire; mais vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'émotion impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le naturel impérieux, le génie dominateur qui se sent né pour commander et briser les résistances, qu'un penchant invincible révolte contre la loi ou le droit qui l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité intérieure, et qui est fait pour gouverner comme une épée pour frapper. Il montre dans Charles le respect inné de la royauté, la croyance au droit divin, la conviction enracinée que toute remontrance ou réclamation est une insulte à sa couronne, un attentat à sa propriété, une sédition impie et criminelle: dès lors, vous ne voyez plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux doctrines; vous cessez de prendre intérêt à une ou à l'autre pour prendre intérêt à toutes les deux; vous êtes les spectateurs d'un drame; vous n'êtes plus les juges d'un procès. C'est un procès que Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son récit est un réquisitoire, le plus entraînant, le plus âpre, le mieux raisonné qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore et admire Cromwell; il exalte le caractère des puritains; il loue Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas de paroles assez méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifié par autant de citations, d'autorités, de précédents historiques, de raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste érudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge de cette passion emportée et de cette logique accablante par un seul passage:
Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères: devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première? devaient-ils encore une fois se laisser duper par un le roi le veut? devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller déposer une seconde pétition des droits au pied du trône, prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que, après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et noblement.
Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs, contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père! Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de persécution, de tyrannie et de mensonge!
Nous lui imputons d'avoir violé son vœu de couronnement, et on nous répond qu'il a gardé son vœu de mariage! Nous l'accusons d'avoir livré son peuple aux sévérités impitoyables des prélats les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il prit son petit garçon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui reprochons d'avoir violé les articles de la Pétition des droits, après avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller écouter des prières dès six heures du matin! C'est à des considérations de ce genre, et aussi à son habit par Van Dick, à sa belle figure, à sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le croyons fermement, la popularité dont il jouit auprès de notre génération.
Quant à nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisément qu'on dît: homme de bien, et père dénaturé; homme de bien, et ami déloyal. Nous ne pouvons, en appréciant le caractère d'un individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office, nous le trouvons égoïste, cruel et trompeur, nous prendrons la liberté de l'appeler méchant homme; en dépit de toute sa tempérance à table et de toute sa régularité à la chapelle[35].
Voilà pour le père; voici pour le fils. Le lecteur sentira, à la fureur de l'invective, quel excès de rancune le gouvernement des Stuarts a laissé dans le cœur d'un patriote, d'un whig, d'un protestant et d'un Anglais:
Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans rougir, jours de servitude sans fidélité, de sensualité sans amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le paradis des cœurs froids et des esprits étroits, l'âge d'or des lâches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son rival pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple, descendit jusqu'à être un vice-roi de France, et empocha, avec une infamie complaisante, ses insultes dégradantes et son or plus dégradant encore. Les caresses des prostituées et les plaisanteries des bouffons réglèrent la politique de l'État; le gouvernement eut juste assez d'habileté pour tromper, et juste assez de religion pour persécuter; les principes de la liberté furent la dérision de tout arlequin de cour et l'anathème de tout valet d'église. Dans tous les hauts lieux, on rendit culte et hommage à Charles et à Jacques, à Bélial et à Moloch; et l'Angleterre apaisa ces obscènes et cruelles idoles avec le sang des meilleurs et des plus braves de ses enfants. Le crime succéda au crime, la honte à la honte, jusqu'à ce que la race maudite de Dieu et des hommes fût une seconde fois chassée pour errer sur la face de la terre, pour servir de proverbe aux peuples et pour être montrée au doigt par les nations[36].
Je n'ai pu traduire toutes les métaphores bibliques de ce morceau, qui a gardé quelque chose de l'accent de Milton et des prophètes puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent historique, la présence incessante des idées morales et religieuses, l'amour de la patrie et de la justice, concourent à faire de lui l'historien de la liberté.
II
Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son talent.
Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit. Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant. S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité. S'il prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur les principes les plus clairs, sur les déductions les plus simples et les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il ne se perd jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il s'élève à des considérations générales, il monte pas à pas tous les degrés de la généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à chaque instant le terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix de toutes les précautions et de toutes les recherches, arriver à l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de détails de toute espèce; il possède un très-grand nombre d'idées philosophiques et de tout ordre; mais son érudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprès de tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison; que, si on révoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des vues qu'il propose, on verrait arriver à l'instant une multitude de documents authentiques et un bataillon serré d'arguments convaincants. Nous sommes trop habitués en France et en Allemagne à recevoir des hypothèses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses sous le nom d'événements attestés. Nous voyons trop souvent des systèmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un écrivain, sortes de châteaux fantastiques dont l'ordonnance régulière simule l'apparence des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un souffle dès qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des théories, au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause, lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche, semblables à ces généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis, rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint. Nous avons jugé les hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur une action détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés de vices ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la logique ni par la critique les décisions aventureuses où notre précipitation nous avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement profond et une sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de doctrines écloses au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues, pour suivre la marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi, si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi les Anglais accusent les Français d'être légers et les Allemands d'être chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans les sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la beauté y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gré d'avoir inséré la démonstration suivante dans la vie d'Addison:
Pope voulait refondre son poëme sur la Boucle de cheveux enlevée. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné. Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais, s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience. La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de la Boucle de cheveux. Le Tasse refondit sa Jérusalem. Akenside refondit ses Plaisirs de l'imagination et son Épître à Curion; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec lequel il avait étendu et remanié la Boucle de cheveux, fit la même expérience sur la Dunciade. Tous ces essais échouèrent. Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois, et ce que personne autre n'a jamais fait?
L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais, pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter Scott nous dit qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son Waverley. Herder conjura Gœthe de ne pas prendre un sujet si défavorable que Faust. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire l'Histoire de Charles-Quint. Bien plus, Pope lui-même fut parmi ceux qui prédisaient que Caton ne réussirait jamais sur la scène, et il engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une représentation. Mais Walter Scott, Gœthe, Robertson, Addison, eurent le bon sens et la générosité de supposer à leurs conseillers des intentions pures. Pope n'avait point un cœur comme eux[37].
Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique.
Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer. Macaulay porte la lumière dans les esprits inattentifs, comme il porte la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions obscures, que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il nous emmène, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à la fin, nous nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi commodément qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une première explication, il en donne une seconde, puis une troisième; il jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous côtés, il va la chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté surabondante; le style exact, les antithèses d'idées, les constructions symétriques, les paragraphes opposés avec art, les résumés énergiques, la suite régulière des pensées, les comparaisons fréquentes, la belle ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée ni une phrase de ses écrits où n'éclatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le propre de l'orateur. Il était membre du parlement, et parlait si bien, dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul plaisir de l'entendre. L'habitude de la tribune est peut-être la cause de cette lucidité incomparable. Pour convaincre une grande assemblée, il faut s'adresser à tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il faut qu'ils comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où elle habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et bien au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M. Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances; s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de seconde ont pu lire l'Histoire de la civilisation par M. Guizot.
Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de logique qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre, ébranler l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le souffle oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique, aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications, d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant, précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution naître dans tous les cœurs, s'affermir, se fixer, les préparatifs se faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et sa race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion, qui reproduit par l'unité de la passion l'unité des événements, qui répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation de la nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique, morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le cœur par sa véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison.
Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite, comme on monte un escalier en posant le pied tour à tour sur chaque degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec précision, ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en main des développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une connaissance telle quelle du cœur humain, et un nombre raisonnable d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants, jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux. Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens. Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon lui comme selon eux, le commencement de toute idée est une sensation. Tout raisonnement compliqué, toute conception d'ensemble a pour unique soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout échafaudage d'idées comme pour une théorie scientifique. Au-dessous des longs calculs, des formules d'algèbre, des déductions subtiles, des volumes écrits qui contiennent les combinaisons et les élaborations des cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences sensibles, deux ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les spécimens décisifs. Toute la substance de la théorie, toute la force de la preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa coque; la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots. Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les jours, rapprocher les événements anciens des événements contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park, d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants.
Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert du climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier. On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays, il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous, Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut une résistance virile; mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain. Tous les artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus familiers à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou au juif du moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes, parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs, procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux la comparaison[39]....» Ce sont ces hommes et ces affaires qui allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante matière d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du grand orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit.
Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau, les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où l'iman prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes, les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon, et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd. L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que l'oppression dans les rues de Londres[40].
D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement anglaises. Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous, disait Béranger,
Chez nous point
Point de ces coups de poing
Qui font tant d'honneur à l'Angleterre.
Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien traiter un illustre poëte de la façon que voici:
Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la narration, et essayé de traiter des questions morales et politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style. Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous rappelons pas une seule occasion où il ait réussi à être autre chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un homme sensé pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de mots, les écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en corrige les épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous faire rougir de notre espèce[41].
On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevêque Laud:
Le plus sévère châtiment que les deux chambres eussent pu lui infliger, était de le mettre en liberté et de l'envoyer à Oxford. Là il serait demeuré, torturé par son humeur diabolique, affamé de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur, s'acquittant dans la cathédrale de ses génuflexions et de ses grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne regardons jamais sans que l'imbécillité de son intelligence nous fasse oublier les vices de son cœur, notant minutieusement ses rêves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez, surveillant de quel côté tombait le sel et écoutant les cris de la chouette. Le mépris et la pitié étaient la seule vengeance que le parlement aurait dû prendre d'un si ridicule vieux bigot[42].
Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les écrivains de son pays. L'humour consiste à dire d'un ton solennel des choses extrêmement comiques, et à garder le style noble et la phrase ample, au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh:
L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un étonnement semblable à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver, lorsqu'il aborda pour la première fois à Brobdingnag, et vit des tiges de blé aussi hautes que des chênes, des dés aussi grands que des seaux, et des roitelets aussi gros que des dindons. L'ouvrage et toutes ses parties sont composés sur une échelle gigantesque; le titre est aussi long qu'une préface ordinaire, la préface remplirait un livre ordinaire, et le livre contient autant de matière qu'une bibliothèque. Nous ne pouvons mieux résumer les mérites de cette prodigieuse masse de papier qu'en disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4o environ d'impression serrée, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces cubes, et qu'elle pèse soixante livres bien comptées. Un tel livre, avant le déluge, eût été considéré comme une lecture aisée par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous empêcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien à lui de nous demander une grande portion d'une si courte existence[43].
Cette comparaison, empruntée à Swift, est une moquerie dans le goût de Swift. Les mathématiques deviennent, entre les mains des Anglais, un excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le spirituel doyen, comparant par des chiffres la générosité romaine et la générosité anglaise, accablait Marlborough sous une addition. L'humour emploie contre les gens des faits positifs, des arguments de commerçant, des contrastes bizarres tirés de la vie vulgaire. Cela surprend et déroute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement sous quelque détail familier et grotesque; le choc est violent; on éclate de rire sans beaucoup de gaieté; la détente part si soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En voici un exemple: Macaulay réfute ceux qui ne veulent pas qu'on imprime les auteurs classiques indécents:
Nous avons peine à croire, dit-il, que dans un monde aussi plein de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait été vertueux s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à toutes les influences d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous, comme le voleur qui demandait aux shérifs de lui faire tenir un parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il craignait de prendre froid[44].
L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus amers sont habituels aux Anglais: ils déchirent lorsqu'ils égratignent. Si l'on veut s'en convaincre, on peut comparer la médisance française telle que Molière l'a représentée dans le Misanthrope, et la médisance anglaise telle que Shéridan l'a représentée en imitant Molière et le Misanthrope. Célimène pique, mais ne blesse pas; les amis de lady Sneerwell blessent et laissent dans toutes les réputations qu'ils touchent des marques sanglantes; la raillerie que je vais traduire est une des plus douces de Macaulay.
Les ministres donnèrent, dit-il, le commandement à lord Galway, vétéran expérimenté, qui était dans la guerre ce que les docteurs de Molière étaient en médecine, qui trouvait beaucoup plus honorable d'échouer en suivant les règles que de réussir par des innovations, et qui aurait été très-honteux de lui-même s'il avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la manière la plus scientifique. Il rencontra l'armée des Bourbons dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'après les méthodes prescrites par les meilleurs écrivains, et en peu d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt étendards, tout son bagage et toute son artillerie[45].
Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire est plus noble et plus sérieux.
On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme d'esprit; il y a encore dans Macaulay un poëte; et, quand on n'aurait pas lu ses Chants de l'ancienne Rome, il suffirait, pour le deviner, de lire quelques-unes de ses phrases où l'imagination, longtemps contenue par la sévérité de la démonstration, déborde tout d'un coup par des métaphores magnifiques, et se répand en comparaisons splendides, dignes par leur ampleur d'être reçues dans une épopée.
L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent. Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant, avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs, remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et dégradée, seront enfin récompensés par elle au temps de sa beauté et de sa gloire[46]!
Ces généreuses paroles partent du cœur; la source est pleine, elle a beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser sa couronne sur le front de ses nobles sœurs.
La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous; les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques directions, ce déluge de feu continue encore à s'étendre. Cependant l'expérience nous autorise à croire avec certitude que cette explosion, comme celle qui l'a précédée, fertilisera le sol qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui ont souffert le plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles habitations commencent à s'élever au milieu de la solitude. Plus nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous observerons les signes de notre époque, plus nous sentirons nos cœurs se remplir et se soulever d'espérance à la pensée des futures destinées du genre humain[47].
Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance, la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement, manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français ni un Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennité et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et riches ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation puissante, fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui s'épanouissent à chaque page du Paradis perdu et de Childe Harold. Warren Hasting arrivait de l'Inde et venait d'être décrété d'accusation.
Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu des spectacles plus éblouissants pour l'œil, plus resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés, étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure. Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés, jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière d'Oude.
L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande salle de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la salle où l'éloquence de Strafford avait pour un moment confondu et touché un parti victorieux enflammé d'un juste ressentiment, la salle où Charles avait fait face à la haute cour de justice avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa réputation. Ni la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient à ce spectacle. Les avenues étaient bordées d'une ligne de grenadiers; des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs, en robe d'or et d'hermine, étaient conduits à leurs places par des hérauts sous l'ordre de Jarretière, le roi d'armes; les juges, dans leurs vêtements d'office, étaient là pour donner leur avis sur les points de loi. Près de cent soixante-dix lords, les trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de leur lieu ordinaire d'assemblée au tribunal; le plus jeune des barons conduisait le cortége, Georges Elliot, lord Heathfield, récemment anobli pour sa mémorable défense de Gibraltar contre les flottes et les armées de France et d'Espagne. La longue procession était fermée par le duc de Norfolk, comte maréchal du royaume, par les grands dignitaires, par les frères et fils du roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la beauté de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs gris étaient tendus d'écarlate; les longues galeries étaient couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de semblable pour exciter les craintes ou l'émulation des orateurs. Là étaient rassemblés, de toutes les parties d'un empire vaste, libre, éclairé et prospère, la grâce et l'amabilité féminines, l'esprit et la science, les représentants de toute science et de tout art. Là étaient assis autour de la reine les jeunes princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux; là, les ambassadeurs de grands rois et de grandes républiques contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre contrée ne pouvait leur présenter. Là, Siddons, dans toute la fleur de sa majestueuse beauté, regardait avec émotion une scène qui surpassait toutes les imitations du théâtre. Là, l'historien de l'empire romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la cause de la Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui retenait encore quelque apparence de liberté, Tacite tonnait contre l'oppresseur de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand érudit de l'époque. Ce spectacle avait fait quitter à Reynold le chevalet qui nous a conservé les fronts pensifs de tant d'écrivains et d'hommes d'État, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il avait engagé Parr à suspendre les travaux qu'il poursuivait dans la sombre et profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor d'érudition, trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop souvent étalé avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais cependant précieux, massif et splendide. Là, se montraient les charmes voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en secret engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une race si belle, la sainte Cécile dont les traits délicats, illuminés par l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à la destruction commune; là étaient les membres de cette brillante société qui citait, critiquait et échangeait des reparties sous les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de mistress Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus persuasives que celles de Fox lui-même, avaient emporté l'élection de Westminster en dépit de la cour et de la trésorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de Devonshire[48].
Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espèce de patriotisme et de poésie qu'elle révèle est le résumé du talent de Macaulay; et le talent, comme le tableau, est tout anglais.
§ 2.
Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde[49],» aux yeux d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette œuvre une méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre d'esprit.
Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des mœurs; Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien imparfaitement la tâche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des siéges, de l'élévation et de la chute des gouvernements, des intrigues du palais, des débats du parlement. Mon but et mes efforts seront de faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts et des arts utiles, de décrire la formation des sectes religieuses et les variations du goût littéraire, de peindre les mœurs des générations successives, et de ne point négliger même les révolutions qui ont changé les habits, les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai volontiers le reproche d'être descendu au-dessous de la dignité de l'histoire, si je réussis à mettre sous les yeux des Anglais du dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie de leurs ancêtres[50].» Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien omis. Chez lui, les portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham, de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux décisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les détails d'intérieur, la description d'un mobilier viennent couper l'exposé d'une guerre sans le rompre. En quittant le récit des grandes affaires, on voit volontiers les goûts hollandais du roi Guillaume, le musée chinois, les grottes, les labyrinthes, les volières, les étangs, les parterres géométriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une dissertation politique précède ou suit la narration d'une bataille; d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de devenir politique ou tacticien. Il décrit les hautes terres d'Écosse, demi-papistes et demi-païennes, les voyants enveloppés dans une peau de bœuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptisés faisant aux démons du lieu des libations de lait ou de bière; les femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misérable champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pères, hommes athlétiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries regardés comme de belles actions; les gens poignardés par derrière ou brûlés vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gâteaux de sang de vache vivante offerts aux hôtes par faveur et politesse; les huttes infectes, où l'on se couchait sur la fange, et où l'on se réveillait à demi étouffé, à demi aveuglé et à demi lépreux. Un instant après, il s'arrête pour noter un changement du goût public, l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces repaires de brigands, pour cette contrée de rocs sauvages et de landes stériles; l'admiration qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers héroïques, pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de défilés pittoresques. Il trouve dans le progrès du bien-être physique les causes de cette révolution morale, et juge que si nous louons les montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasiés de sécurité. Il est tour à tour économiste, littérateur, publiciste, artiste, historien, biographe, conteur, philosophe même; par cette diversité de rôles, il égale la diversité de la vie humaine, et présente aux yeux, au cœur, à l'esprit, à toutes les facultés de l'homme, l'histoire complète de la civilisation de son pays.
D'autres, comme Hume, ont essayé ou essayent de le faire. Ils mettent ici les affaires religieuses, un peu plus loin les événements politiques, ensuite des détails littéraires, à la fin des considérations générales sur les changements de la société et du gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et que des membres attachés bout à bout sont un corps. Macaulay ne l'a point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble. Tant d'événements amassés font chez lui non un total, mais un tout. Explications, récits, dissertations, anecdotes, peintures, rapprochements, allusions aux événements modernes, tout se tient dans son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par elles les événements épars se rassemblent en un événement unique; elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui les recherche toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de sentir l'unité qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du roi Jacques en Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce pourtant qu'une peinture curieuse? Arrivé à Cork, il ne trouve point de chevaux pour le porter. Le pays est un désert. Plus d'industrie, plus de culture, plus de civilisation, depuis que les colons anglais et protestants ont été chassés, volés, tués. Il est reçu entre deux haies de brigands demi-nus, armés de couteaux et de bâtons; sous les pas de son cheval, on étend en guise de tapis des manteaux de grosse toile comme en portent les bandits et les bergers. On lui offre des guirlandes de tiges de choux en manière de couronnes de lauriers. Dans un large district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le palais du lord lieutenant est si mal bâti que la pluie noie les appartements. On part pour l'Ulster; les officiers français croient «voyager dans les solitudes de l'Arabie.» Le comte d'Avaux écrit à sa cour que, pour trouver une botte de foin, il faut courir à cinq ou six milles. À Charlemont, à grand'peine, comme marque de grande faveur, on procura un sac de gruau à l'ambassade française. Les officiers supérieurs couchent dans des tanières qu'ils auraient trouvées trop sales pour leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs demi-sauvages qui ne savent que crier, égorger et se débander. Mal rassasiés de pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en affamés sur les grands troupeaux des protestants. Ils déchirent, à belles dents, la chair des bœufs et des moutons, et l'avalent demi-saignante et demi-pourrie. Faute de chaudières, ils la font cuire dans la peau. Le carême survenant, ils cessent d'engloutir les viandes, et ne cessent pas de tuer les bêtes. Un paysan abat une vache pour se faire une paire de souliers. Parfois, une bande égorge d'un coup cinquante ou soixante bêtes, enlève les peaux et abandonne les corps qui empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en six semaines il y eut cinquante mille bêtes à cornes abattues qui pourrirent sur le sol. On évaluait le nombre des moutons et brebis tués à trois ou quatre cent mille.—Ne voit-on pas d'avance l'issue de la révolte? Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages? Que pourra-t-on tirer d'un pays dévasté, et peuplé de dévastateurs? À quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces bouchers? Quelle résistance feront-ils à la Boyne, quand ils verront les vieux régiments de Guillaume, les furieux escadrons des réfugiés français, les protestants acharnés et insultés de Londonderry et d'Enniskillen se lancer dans la rivière et courir l'épée haute contre leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tête, et les minutieuses anecdotes, éparses dans le récit des réceptions, des voyages et des cérémonies, auront annoncé la victoire des protestants. L'histoire des mœurs se trouve ainsi rattachée à l'histoire des événements; les uns causent les autres, et la description explique le récit.
Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore en voir beaucoup. Tout événement en a une multitude. Me suffit-il, pour comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une disposition ou qualité qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour cause toute une situation et tout un caractère, il faut que j'aperçoive d'un seul coup et en abrégé tout le caractère et toute la situation qui l'ont produite. Le génie concentre. Il se mesure au nombre des souvenirs et des idées qu'il ramasse en un seul point. Ce que Macaulay en rassemble est énorme. Je ne sache point d'historien qui ait une mémoire plus sûre, mieux fournie, mieux réglée. Lorsqu'il raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute tous les événements de son histoire, et toutes les maximes de sa conduite; il a tous les détails présents; ils lui reviennent à chaque instant par multitudes. Il n'a rien oublié; il les parcourt aussi aisément, aussi complétement, aussi sûrement que le jour où il les a énumérés et écrits. Personne n'a si bien enseigné et si bien su l'histoire. Il en est aussi pénétré que ses personnages. Le whig ou le tory ardent, expérimenté, rompu aux affaires, qui se levait et agitait la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangés, plus précis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause; il n'était pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les variations des partis, les chances de la lutte, les intérêts des particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'âme de leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs idées, leur langage; il semble que Balzac ait été commis-voyageur, portière, courtisane, vieille fille, poëte, et qu'il ait employé sa vie à être chacun de ces personnages: son être est multiple et son nom est légion. Avec un talent différent, Macaulay a la même puissance: avocat incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il possède chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a des réponses pour toutes les objections, des éclaircissements pour toutes les obscurités, des raisons pour tous les tribunaux. Il est prêt à chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il semble qu'il ait été whig, tory, puritain, membre du conseil privé, ambassadeur. Il n'est point poëte comme M. Michelet; il n'est point philosophe comme M. Guizot; mais il possède si bien toutes les puissances oratoires, il accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si serrés, il les manie avec tant d'aisance et de vigueur, qu'il réussit à recomposer la trame entière et suivie de l'histoire, sans en omettre un fil et sans en séparer les fils. Le poëte ranime les êtres morts; le philosophe formule les lois créatrices; l'orateur connaît, expose et plaide des causes. Le poëte ressuscite des âmes, le philosophe ordonne un système, l'orateur reforme des chaînes de raisons; mais tous trois vont au même but par des voies différentes, et l'orateur comme ses rivaux, et par d'autres moyens que ses rivaux, reproduit dans son œuvre l'unité et la complexité de la vie.
Un second caractère de cette histoire est la clarté. Elle est populaire; personne n'explique mieux et n'explique autant que Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et qu'il lui dise: «Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il vous plaira. Vous aurez beau être distrait, vous m'écouterez; vous aurez beau être sot, vous comprendrez; vous aurez beau être ignorant, vous apprendrez. Je répéterai la même idée sous tant de formes, je la rendrai sensible par des exemples si familiers et si précis, je l'annoncerai si nettement au commencement, je la résumerai si soigneusement à la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai si exactement l'ordre des idées, je témoignerai un si grand désir de vous éclairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'être éclairé et convaincu.» Certainement, il pensait ainsi, quand il préparait ce morceau sur la loi qui, pour la première fois, accorda aux dissidents l'exercice de leur culte.
De toutes les lois qui furent jamais portées par un parlement, l'Acte de Tolérance est peut-être celle qui met le mieux en lumière les vices particuliers et l'excellence particulière de la législation anglaise. La science de la politique, à quelques égards, ressemble fort à la science de la mécanique. Le mathématicien peut aisément démontrer qu'une certaine force, appliquée au moyen d'un certain levier ou d'un certain système de poulies, suffira pour élever un certain poids. Mais sa démonstration part de cette supposition que la machine est telle que nulle charge ne la fera fléchir ou rompre. Si le mécanicien, qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres réelles et de cordes réelles, se fiait sans réserve à la proposition qu'il trouve dans les traités de dynamique, et ne tenait pas compte de l'imperfection de ses matériaux, tout son appareil de leviers, de roues et de cordes s'écroulerait bientôt en débris, et avec toute sa science géométrique, on le jugerait bien inférieur dans l'art de bâtir à ces barbares barbouillés d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu parler du parallélogramme des forces, trouvèrent le moyen d'empiler les pierres de Stonehenge. Ce que le mécanicien est au mathématicien, l'homme d'État pratique l'est à l'homme d'État spéculatif. À la vérité, il est très-important que les législateurs et les administrateurs soient versés dans la philosophie du gouvernement; de même qu'il est très-important que l'architecte qui doit fixer un obélisque sur son piédestal, ou suspendre un pont tabulaire sur une embouchure de fleuve, soit versé dans la philosophie de l'équilibre et du mouvement. Mais, de même que celui qui veut bâtir effectivement doit avoir dans l'esprit beaucoup de choses qui n'ont jamais été remarquées par d'Alembert ni Euler, celui qui veut gouverner effectivement doit être perpétuellement guidé par des considérations dont on ne trouvera point la moindre trace dans les écrits d'Adam Smith et de Jérémie Bentham. Le parfait législateur est un exact intermédiaire entre l'homme de pure théorie, qui ne voit rien que des principes généraux, et l'homme de pure pratique, qui ne voit rien que des circonstances particulières. Le monde, pendant ces quatre-vingts dernières années, a été singulièrement fécond en législateurs en qui l'élément spéculatif prédominait à l'exclusion de l'élément pratique. L'Europe et l'Amérique ont dû à leur sagesse des douzaines de constitutions avortées, constitutions qui ont vécu juste assez longtemps pour faire un tapage misérable, et ont péri dans les convulsions. Mais dans la législature anglaise, l'élément pratique a toujours prédominé, et plus d'une fois prédominé avec excès sur l'élément spéculatif. Ne point s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de l'utilité; n'ôter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle est une anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le cas particulier auquel on remédie: telles sont les règles qui, depuis l'âge de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement guidé les délibérations de nos deux cent cinquante parlements[51].
L'idée est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de preuves, d'éclaircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous répondez non; Macaulay répond oui. Après l'explication générale vient l'explication particulière; après la théorie, l'application; après la démonstration théorique, la démonstration pratique. Vous vouliez vous arrêter, il poursuit:
L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de la législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides. Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une déclaration de foi en termes généraux, obtient le plein bénéfice de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet.
Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée par toute la science des plus grands maîtres de philosophie politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie, ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de cœurs, qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations, et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan, parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la jugeront complète[52].
Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de moyens, de les posséder tous et toujours à chaque incident du procès. Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes où son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge. Plus d'une fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage sur la nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon élève[53]. Tel autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une fois avec plaisir. À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du premier coup, et l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolérance; et les esprits vifs diront que j'aurais dû en omettre un autre tiers.
Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans la Revue d'Édimbourg, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le premier mérite d'un reviewer, ou d'un journaliste, est de se faire lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice, et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention, bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres, l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu. «Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat qu'il a faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les officiers de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta, obligés de lire son histoire.—Il raconte la réception de Schomberg par la Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à Wellington?—Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter son livre?—Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de souscrire à son ouvrage.—Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il commence par dire que William Mountford était «le plus agréable comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le plus débauché» de tous les politiques d'alors.—Mais ses grandes qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines littéraires un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossières. La multitude étonnante des détails, le mélange de dissertations psychologiques et morales, des descriptions, des récits, des jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne composition et le courant continu d'éloquence occupent et retiennent l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir un volume de Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas finir un volume de Macaulay.
Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite. Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de Londres.
Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet, elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la Mort[54]. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant la plus grande partie des beaux étés; et même dans les jours rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets. Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée. Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin[55].
La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif. L'antithèse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du pays.
Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse, s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé; il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité, persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages, fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples historiques, et toutes sortes de leçons morales.
Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de réforme politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une tentation directement offerte à notre cupidité privée ou à notre animosité privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu elle-même contribue à la chute de celui qui croit pouvoir, en violant quelque règle morale importante, rendre un grand service à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait taire les objections de sa conscience, et endurcit son cœur contre les spectacles les plus émouvants, en se répétant à lui-même que ses intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un petit mal pour un grand bien. Par degrés, il arrive à oublier entièrement l'infamie des moyens en considérant l'excellence de la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des actions qui feraient horreur à un boucanier. Il n'est pas à croire que saint Dominique, pour le meilleur archevêché de la chrétienté, eût poussé des pillards féroces à voler et à massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'Éverard Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande assemblée en l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant salaire, une seule des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56]
Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, à chaque instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'à descendre de la chaire et du journal.
Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin, quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs, il est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent l'attention et mettent la scène sous les yeux.
La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers, et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement et logées sous les toits de chaume de la petite communauté. Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On mangea des bœufs qui probablement avaient été engraissés dans des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian, qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui probablement, étaient l'adieu de Jacques à ses partisans des hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attaché à la nièce du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait avec une attention scrupuleuse tous les chemins par où les Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le signal du massacre, et il envoyait le résultat de ses observations à Hamilton[57]....
La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils aîné du chef. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation; et quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris singuliers. On entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes chuchoter: «Je n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura: «Je serais content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans leur lit!—Il faut faire ce qu'on nous commande, répondit une autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est l'affaire de nos officiers.»—John Macdonald fut si inquiet qu'un peu après minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en état pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha[58].»
Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à genoux, tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes, les enfants, périrent de froid et de faim dans la neige.
Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander, avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition des criminels.
Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle, suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient toutes françaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry. La vérité est qu'il est orateur, et orateur à la façon de son pays; mais comme il possède au plus haut degré les facultés oratoires, et qu'il les possède avec un tour et des instincts nationaux, il paraît suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il n'est pas véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers chapitres sur l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste: quand il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose; il insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une connaissance précise des faits précis et petits qui attachent l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut manquer d'être populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette solidité, cette énergie, cette profonde passion politique, ces préoccupations de morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limitée en philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni douceur, ce sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but marqué, annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la clarté, l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant, rapide, hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il l'est en plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet; ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques; c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas, ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux voyages. Quand il a franchi la première distance, qui est grande, il aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une seconde traversée aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple, sur un esprit foncièrement germanique, sur le vrai sol anglais.
CHAPITRE IV.
La philosophie et l'histoire. Carlyle.
§ 1.
SON STYLE ET SON ESPRIT.
- Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre.
- I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. — Son imagination, ses enthousiasmes. — Ses crudités, ses bouffonneries.
- II. L'humour. En quoi elle consiste. Comment elle est germanique. — Peintures grotesques et tragiques. — Les dandies et les mendiants. — Catéchisme des cochons. — Extrême tension de son esprit et de ses nerfs.
- III. Quelles barrières qui le contiennent et le dirigent. — Le sentiment du réel et le sentiment du sublime.
- IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. — Sa recherche des sentiments éteints. — Véhémence de son émotion et de sa sympathie. — Intensité de sa croyance et de sa vision. — Past and Present. Cromwell's Letters and speeches. — Son mysticisme historique. — Grandeur et tristesse de ses visions. — Comment il figure le monde d'après son propre esprit.
- V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la pensée humaine est la reproduction d'un groupe. — Deux façons principales de le reproduire, et deux sortes principales d'esprit. — Les classificateurs. — Les intuitifs. — Inconvénients du second procédé. — Comment il est obscur, hasardé, dénué de preuves. — Comment il pousse à l'affectation et à l'exagération. — Duretés et outrecuidance qu'il provoque. — Avantages de ce genre d'esprit. — Il est seul capable de reproduire l'objet. — Il est le plus favorable à l'invention originale. — Quel emploi Carlyle en a fait.
§ 2.
SON RÔLE.
- Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. — Études allemandes de Carlyle.
- I. De l'apparition des formes d'esprit originales. — Comment elles agissent et finissent. — Le génie artistique de la Renaissance. — Le génie oratoire de l'âge classique. — Le génie philosophique de l'âge moderne. — Analogie probable des trois périodes.
- II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. — Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse, la théologie et la métaphysique. — Comment le penchant métaphysique a transformé la poésie.
- III. Idée capitale qui s'en dégage. — Conception des parties solidaires et complémentaires. — Nouvelle conception de la nature et de l'homme.
- IV. Inconvénients de cette aptitude. — L'hypothèse gratuite et l'abstraction vague. — Discrédit momentané des spéculations allemandes.
- V. Comment chaque nation peut les reforger. — Exemples anciens: L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. — Les puritains et les jansénistes au dix-septième siècle. — La France au dix-huitième siècle. — Par quels chemins ces idées peuvent entrer en France. — Le positivisme. — La critique.
- VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. — L'esprit exact et positif. — L'inspiration passionnée et poétique. — Quelle voie suit Carlyle.
§ 3.
SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.
- Sa méthode est morale, non scientifique. — En quoi il ressemble aux puritains. — Sartor resartus.
- I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. — Caractère divin et mystérieux de l'être. — Sa métaphysique.
- II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. — Comment chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en puritanisme anglais.
- III. Caractère moral de ce mysticisme. — Conception du devoir. — Conception de Dieu.
- IV. Conception du christianisme. — Le christianisme véritable et le christianisme officiel. — Les autres religions. — Limite et portée de la doctrine.
- V. Sa critique. — Quelle valeur il attribue aux écrivains. — Quelle classe d'écrivains il exalte. — Quelle classe d'écrivains il déprécie. — Son esthétique. — Son jugement sur Voltaire.
- VI. Avenir de la critique. — En quoi elle est contraire aux préjugés de siècle et de rôle. — Le goût n'a qu'une autorité relative.
§ 4.
SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.
- I. Suprême importance des grands hommes. — Qu'ils sont des révélateurs. — Nécessité de les vénérer.
- II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. — En quoi Carlyle est imitateur. — En quoi il est original. — Portée de sa conception.
- III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments héroïques. — Que les véritables historiens sont des artistes et des psychologues.
- IV. Son histoire de Cromwell. — Pourquoi elle ne se compose que de textes reliés par un commentaire. — Sa nouveauté et sa valeur. — Comment il faut considérer Cromwell et les puritains. — Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. — Carlyle l'admire sans restriction.
- V. Son histoire de la Révolution française. — Sévérité de son jugement. — En quoi il est clairvoyant et en quoi il est injuste.
- VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. — Contre le goût du bien-être et la tiédeur des convictions. — Sombres prévisions pour l'avenir de la démocratie contemporaine. — Contre l'autorité des votes. — Théorie du souverain.
- VII. Critique de ces théories. — Dangers de l'enthousiasme. — Comparaison de Carlyle et de Macaulay.
Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle, critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un second.
§ 1.
SON STYLE ET SON ESPRIT.
I
On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent être les plus clairs, l'Histoire de la Révolution française, par exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux réalisés—Viatique—Astræa redux—Pétitions en hiéroglyphes—Outres—Mercure de Brézé—Broglie le dieu de la guerre.» On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et les événements si nets que nous connaissons tous. On s'aperçoit alors qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de logique[59],» voilà comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. «Sciences de castors,» c'est là son mot pour les catalogues et les classifications de nos savants modernes. «Le clair de lune transcendantal,» entendez par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées d'Allemagne. Culte de la «calebasse rotatoire:» cela signifie la religion extérieure et mécanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir à l'expression simple; il entre à chaque pas dans les figures; il donne un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On voit qu'il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres; chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir une carrière parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous vivons, il vous montre[61] «un monde détraqué, ballotté, et plongeant comme le vieux monde romain quand la mesure de ses iniquités fut comblée; les abîmes, les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes les étoiles du ciel éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un œil humain puisse maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets, ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets, qui çà et là courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des étoiles. Sur la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires; puis rien que les ténèbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain météore; çà et là un luminaire ecclésiastique qui se balance encore, suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être encore une lune ou un soleil,—quoique visiblement ce ne soit plus qu'une lanterne chinoise, composée surtout de papier, avec un bout de chandelle qui meurt mal-proprement dans son cœur.»
Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils, reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire même, son Histoire de la Révolution française, ressemble à un délire. Carlyle est un voyant puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les orgies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé de fantômes furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement; vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez des hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes malade: vous ressemblez à ces auditeurs des covenantaires que la prophétie remplissait de dégoût ou d'enthousiasme, et qui cassaient la tête au prophète, s'ils ne le prenaient pour général.
Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise dans le mysticisme comme dans la brutalité.
«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une ondulation lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand soleil, bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or; pourtant sa lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes pieds. En de tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou être vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique profondément endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité silencieuse et le palais de l'Éternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du porche[63]?» Voilà les magnificences qu'il rencontre toutes les fois qu'il est face à face avec la nature. Nul n'a contemplé avec une émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans le firmament pâle et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contemplé avec une terreur plus religieuse l'obscurité infinie où notre pauvre pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le morne abîme où «la chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec un frémissement de vénération et d'espérance l'effort que les religions ont fait pour les percer. «Au cœur des plus lointaines montagnes[64], dit-il, s'élève la petite église. Les morts dorment tous à l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente d'une résurrection heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à aucune heure, à l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de cette église pendait dans le ciel, et que l'être était comme englouti dans les ténèbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des choses indicibles qui sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là était fort qui avait une église, ce que nous pouvons appeler une église. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des immensités, au confluent des éternités; il se tenait debout comme un homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage était devenu pour lui une ferme cité, une demeure qu'il connaissait[65].» Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions noyées d'ombre, traversées de rayons mystiques; voilà l'Église qu'il a peinte[66]; voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes radieuses qu'il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements et les mêmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n'est assez repoussante pour dégoûter Carlyle. À l'occasion il comparera la politique qui cherche la popularité[67] «au chien noyé de l'été dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée, que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez là à chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent dans son style. Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une cour plénière, il le trouve semblable aux «serins dressés qui sont capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes, et de mettre le feu à des canons, à des magasins de poudre[68].» Au besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par une caricature. Il éclabousse les magnificences avec des polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. «Le génie de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien plus semblable à une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau, présente son autre extrémité au soleil, sa tête d'autruche enfoncée dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques, sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les défroques qui peuvent se trouver là; c'est dans cette position qu'elle attend l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupée de sa grossière pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui ne soit éveillée un jour d'une façon terrible, à posteriori, sinon autrement[69].»
C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des anathèmes et des prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province littéraire. Il bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du champ des idées; il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l'argot, les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées, s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes, au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il combat.
II
Cette disposition d'esprit produit l'humour, mot intraduisible, car la chose nous manque. L'humour est le genre de talent qui peut amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.—Un autre trait de l'humour est l'oubli du public. L'auteur nous déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous de la comprendre. Il fait allusion à un mot de Gœthe, de Shakspeare, à une anecdote qui en ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne s'y accommodent pas. Il écrit selon les caprices de l'imagination, avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y atteint pas.—Un dernier trait de l'humour est l'irruption d'une jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout rentre dans la solennité habituelle.—Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup, dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes violents, fondé sur la réflexion personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on ne goûte que des idées suivies, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble naturelle. Carlyle est profondément germain, plus voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, étrange et énorme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle lui-même «un taureau sauvage embourbé dans les forêts de la Germanie[70].» Par exemple, son premier livre, Sartor resartus, qui est une philosophie du costume, contient, à propos des tabliers et des culottes, une métaphysique, une politique, une psychologie. L'homme, d'après lui, est un animal habillé. La société a pour fondement le drap. «Car, comment sans habits pourrions-nous posséder la faculté maîtresse, le siége de l'âme, la vraie glande pinéale du corps social, je veux dire une bourse?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison, qu'est-ce que l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi mystérieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de chair tissu dans les métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-même un univers avec des espaces azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de siècles[71].» Le paradoxe continue, à la fois baroque et mystique, cachant des théories sous des folies, mêlant ensemble les ironies féroces, les pastorales tendres, les récits d'amour, les explosions de fureur, et des tableaux de carnaval. Il démontre fort bien que «le plus remarquable événement de l'histoire moderne n'est pas la diète de Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre bataille, mais bien l'idée qui vint à Fox le quaker de se faire un habillement de cuir[72];» car ainsi vêtu pour toute sa vie, logeant dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif et inventer à son aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la conscience. Voilà de quelle façon Carlyle traite les idées qui lui sont les plus chères. Il ricane à propos de la doctrine qui va employer sa vie et occuper tout son cœur.
Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie? Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une, celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première est composée de personnes ayant fait vœu de pauvreté et d'obéissance, et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement dans son sein, ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils méditent et manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles. D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres, souvent même ils cassent les vitres de leurs fenêtres et les bourrent de pièces d'étoffes ou d'autres substances opaques, jusqu'à ce que l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont tous rhizophages ou mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des harengs salés, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-être un sentiment brahminique étrangement perverti. Leur moyen universel de subsistance est la racine nommée pomme de terre, qu'ils cuisent avec le feu. Dans toutes les cérémonies religieuses, le fluide appelé whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large consommation[73].—«L'autre secte, celle des dandies, affecte une grande pureté et le séparatisme, se distinguant par un costume particulier, et autant que possible par une langue particulière, ayant pour but principal de garder une vraie tenue nazaréenne, et de se préserver des souillures du monde.» Du reste, ils professent plusieurs articles de foi dont les principaux sont: «que les pantalons doivent être très-collants aux hanches; qu'il est permis à l'humanité, sous certaines restrictions, de porter des gilets blancs;—que nulle licence de la mode ne peut autoriser un homme de goût délicat à adopter le luxe additionnel postérieur des Hottentots.»—«Une certaine nuance de manichéisme peut être discernée en cette secte, et aussi une ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont Athos, qui, à force de regarder de toute leur attention leur nombril, finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le ciel révélé. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une modification appropriée à notre temps de la superstition primitive, appelée culte de soi-même[74].» Cela posé, il tire les conséquences. «J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines électriques immenses et vraiment sans modèle (tournées par la grande roue sociale), avec des batteries de qualité opposée; celle des porte-guenilles étant la négative, et celle du dandysme étant la positive; l'une attirant à soi et absorbant heure par heure l'électricité positive de la nation (à savoir, l'argent); l'autre, également occupée à s'approprier la négative (à savoir, la faim, aussi puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements et des étincelles partielles et passagères. Mais attendez un peu jusqu'à ce que toute la nation soit dans un état électrique, c'est-à-dire jusqu'à ce que toute votre électricité vitale, non plus neutre comme à l'état sain, soit distribuée en deux portions isolées, l'une négative, l'autre positive (à savoir, la faim et l'argent), et enfermées en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le frôlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75]....» Il s'arrête brusquement et vous laisse à vos conjectures. Cette amère gaieté est celle d'un homme furieux ou désespéré qui, de parti pris, et justement à cause de la violence de sa passion, la contiendrait et s'obligerait à rire, mais qu'un tressaillement soudain révélerait à la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid, une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage des dévoués Scandinaves[77], qui, une fois lancés au fort de la bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient, et tuaient, percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire, eût été mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de puissances intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité, d'un enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables, qui a paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous voici[78]:
«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure, ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion, coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser un public plein de discernement comme le nôtre, et leurs propositions en gros seraient celles qui suivent:
«1o L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et autres variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on peut atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernières étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité des cochons.
«2o Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures.
«3o La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein. Grun!
«4o Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour regarder quelle sorte de temps va venir.
«5o Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher.
«6o Définissez le devoir complet des cochons.—La mission de la cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre. Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons, l'enthousiasme des cochons, le dévouement des cochons, n'ont pas d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79].»
Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle, l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique, jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, je crois, la note dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée qui fait son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution physique de la race: His blood is up. En effet, le tempérament flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit que par des ravages et ne se contente que par des excès.
III
Il semble qu'une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si abandonnée aux folies de l'imagination, si dépourvue de goût, d'ordre et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de ceux qui ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses ancêtres, les pirates norses, les poëtes du seizième siècle, les puritains du dix-septième, ont été des insensés, pernicieux aux autres et à eux-mêmes, occupés à ravager les choses et les idées, dévastateurs de la sécurité publique et de leur propre cœur. Deux barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci: le sentiment du réel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqué aux choses réelles, l'autre lui a fourni l'interprétation des choses réelles; au lieu d'être malade et visionnaire, il s'est trouvé philosophe et historien.
IV
Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes, comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme il visite les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes les circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le tableau intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point simplement de sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux rares points lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a englouti le reste; les millions de pensées et d'actions de tant de millions d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes, pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation des grands espaces noyés que nul œil ne reverra plus! Un chiffre, un détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression qu'un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu'un vieux mot barbare, un compte de cuisine y soulève d'attention et d'émotion. «Le roi Jean sans-Terre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout treize pence sterling pour la dépense (tredecim sterlingii).» «Il a été là, il y a été, lui, véritablement. Voilà la grande particularité, l'incommensurable,—celle qui distingue à un degré effectivement infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative, quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire d'un fait de quelque genre,—que sont-elles?—Regardez-y bien.—Cette Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les Fœdera de Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.—Ces vieux murs menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été bâtis.—Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines, blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraîches, étaient des murailles et pour la première fois ont vu le soleil—il y a longtemps.—Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite portion de la chose.—Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais réfléchir, cette autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-là avaient une âme,—non par ouï-dire seulement, et par figure de style,—mais comme une vérité qu'ils savaient et d'après laquelle ils agissaient[81].» Et là-dessus il essaye de faire revivre devant nous cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre de tout historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le reste. Il faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du cœur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées, et nous n'avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu'aperçoit Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il perce jusque dans son intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce spectacle, non pas froidement, en homme qui voit les objets à demi, «dans une brume grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de son cœur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles que les objets corporels que la main manie et palpe en ce même instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa philosophie de l'histoire. À son avis, les grands hommes, rois, écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par là. «Le caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d'appui sur les choses, non sur les apparences des choses[82].» Le grand homme découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame; on l'écoute, on le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement il le découvre et le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et transmise. Il le voit personnellement et face à face, avec une foi absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour la conviction, la tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé, qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe, il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l'érudition paperassière, et pénètre dans le cœur des hommes. Il dépasse partout l'histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il comprend l'esprit des âges éteints, il sent mieux qu'aucun Anglais, mieux que Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l'âme. Il est presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacité d'antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n'est pas faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'énergique besoin de croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour l'histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il n'accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi, il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher, il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision.
Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves; le monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar; l'attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve plus de différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence qui craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles. Partout le même état de l'imagination a produit la même doctrine. Les puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s'y trouvaient tout portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui «que nous sommes faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde réel, ces événements si âprement poursuivis, circonscrits et palpés, ne sont pour lui que des apparitions; cet univers est divin. «Ton pain, tes habits, tout y est miracle, la nature est surnaturelle.»—«Oui, il y a un sens divin, ineffable, plein de splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui a fait tout homme et toute chose[83].» Délivrons-nous de «ces pauvres enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques» qui nous empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le redoutable mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi encore, comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour être fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs. C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité de l'âme, l'adoration du silence, sinon des paroles[84].» En effet, telle est l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur[85] qu'il aboutit. Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un abîme, et s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour un instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être, dont nous ne sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la pensée que ces fantômes humains ont leur substance ailleurs et répondront éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à l'idée de ce monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure changeante. Il y devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le façonne et façonne le nôtre à l'image de son propre esprit; il le définit par les émotions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reçoit. Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'émeut et bouillonne en lui au moindre événement qu'il touche; les idées affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de l'horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête: et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d'une tempête qu'il attribue à l'univers. Une telle conception est la source véritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré passe sa vie comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses livres sont des prédications.
V
Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer ou atteindre la beauté et la vérité.
Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier et distinct, c'est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal, sentiment, événement, il en est toujours de même; il a toujours des parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier, est un groupe. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est complet ou partiel.
Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée hors de lui, que la série des idées intérieures imite la série des choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que la vision achève l'analyse, que l'esprit devienne créateur comme la nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons.
Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies. Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas, d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés; ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses; parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus achevé de ce genre d'esprit.—Les autres, après avoir fouillé violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.
Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une vue du dedans (insight). «La méthode de Teufelsdrœckh, dit-il en parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas, n'est pas dépourvu de plan[86].» Sans doute, mais les inconvénients n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et la barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.—D'autre part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre: les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.—Ajoutez que ces divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire le devin sur parole.—Considérez encore que l'affectation entre infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable, puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain, prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes. Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.—Enfin, quand ce genre d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires. Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque; il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier à tue-tête, comme un plébéien mal appris.
Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai: les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n'inventent pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que nous pouvons appeler connaître, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec elle[87].»—«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop nette, mais l'imagination est ton œil.—L'imagination est l'organe par lequel nous percevons le divin[88].» En langage plus simple, cela signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui constituent sa nature et produisent son développement; que pour le connaître, il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant intérieurement toutes ses tendances et en voyant intérieurement tous ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la nature, est le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature; Shakspeare l'avait pour instinct et Gœthe pour méthode. Il n'y en a point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité des choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à nous délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser les barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que Carlyle, étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser à sa façon les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l'homme et de l'univers.
§ 2.
SON RÔLE.
C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand. Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite œuvre, car c'est à une œuvre semblable que tout le monde pensant travaille aujourd'hui.
I
De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce qui nous arrive est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le passé. À de certains moments paraît une forme d'esprit originale, qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement, infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a donné toutes ses œuvres, la philosophie toutes ses théories, la science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se rattache, comme eux, toutes les grandes œuvres de l'intelligence contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc, sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque précision notre place dans le fleuve infini des événements et des choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il nous conduit.
II
En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est proprement le don de comprendre (begreifen). Par lui, on trouve des conceptions d'ensemble (begriffe); on réunit sous une idée maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde. C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la faculté philosophique qui, dans toutes leurs œuvres, a imprimé son sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de toute œuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes. Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté, ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer; ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu de formules, les actions des personnages et la musique des vers.
III
De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du développement (entwickelung), qui consiste à représenter toutes les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Gœthe. Ils s'en sont servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de toute chose, Gœthe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne a faits au genre humain.