[Extrait du catalogue V. Giard & E. Brière]
LE
VOTE DES FEMMES
DU MÊME AUTEUR
Les Femmes Arabes en Algérie. 1 volume.
Le Droit Politique des Femmes. 1 brochure (Epuisée).
L’Egalité Sociale et Politique de l’Homme et de la Femme. 1 brochure.
L’Argent de la Femme. 1 brochure.
Le Nom de la Femme. 1 brochure.
SAINT-AMAND, CHER.—IMPRIMERIE BUSSIÈRE
HUBERTINE AUCLERT
LE
VOTE des FEMMES
PARIS (5e)
V. GIARD & E. BRIÈRE
LIBRAIRES-ÉDITEURS
16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER
—
1908
AUX LECTEURS
Ce livre, qui relate les efforts faits en France depuis plus d’un siècle pour faire entrer les femmes en possession de leurs droits politiques; envisage le vote des femmes à tous les points de vue, il réfute les objections qui y sont faites, démontre les avantages qui résulteront de sa mise en pratique et amène à conclure que les femmes—par la force du nombre de leurs bulletins de vote—pourront seules faire triompher la raison de la folie; donc, donner à la nation entière des garanties de sécurité et de bien-être.
Ce livre mettra ceux qui le liront, à même de bien connaître; et, en mesure de défendre, cette importante question du suffrage des femmes qu’il va falloir résoudre, pour pouvoir modifier la société et faire se réaliser la République.
H. A.
LE SIMULACRE DU SUFFRAGE UNIVERSEL
Le suffrage des femmes, c’est l’utilisation de l’intégralité de l’intelligence et de l’énergie de la nation, pour réaliser son mieux être.
Tout le monde connaît le monument élevé au promoteur du suffrage dit universel. Qui n’a vu, place Voltaire, Ledru-Rollin et son urne?
Aux jours glacés de l’hiver, comme en l’été brûlant, des hommes à la figure have et ravinée, aux loques trouées laissant apercevoir la peau, aux souliers percés qui montrent les pieds nus, s’appuient, exténués et faméliques à la grille qui entoure le monument.
Quels sont ces malheureux, sans gîte, sans travail et sans pain?
—Ce sont des souverains!
—?
—Oui, des souverains... intermittents.
Périodiquement, pendant tout un jour, ils sont rois! Le soir venu, ils abdiquent, ou plutôt ils délèguent leur pouvoir à des charlatans politiques qui se partagent leurs palais, l’or de leurs caisses et laissent les souverains errants, pourchassés, privés d’abri et de nourriture.
Les mandataires se nantissent généreusement; mais, ils ne se préoccupent pas de mettre leurs souverains en état de faire figure dans le monde, ou de ne point mourir de faim.
Le dénûment des électeurs sans travail s’offrant au regard, en même temps que Ledru-Rollin et son urne, démontre au peuple l’amère dérision du suffrage restreint pompeusement baptisé universel.
Le penseur lui, interpelle l’organisateur du suffrage.—Pourquoi dit-il, Ledru-Rollin, n’as-tu pas fait donner le bulletin de vote à la femme instigatrice d’ordre social; et ainsi, rendu valable ce papier pouvoir avec lequel les Français pourraient aussi sûrement qu’avec un chèque obtenir du bien-être et de la liberté?
—Pourquoi Ledru-Rollin n’as-tu pas fait confier à l’éducatrice accordée à l’homme par la nature, le soin de lui donner conscience de la valeur de son bulletin? La mission de lui inculquer que voter, c’est pour l’opprimé initié, le pouvoir de réaliser sa volonté d’être libre et heureux?
—Pourquoi, Ledru-Rollin, n’as-tu pas fait appeler à voter, au lieu de l’homme seul, le couple humain et ainsi précipité l’éducation politique, rendu les Français aptes à garder en permanence leur souveraineté, capables de se donner à eux-mêmes leur règle et leurs lois?
Le suffrage est une machine à progrès, qui pour produire des effets, doit être mise en mouvement par la volonté mâle et femelle de la nation; mais qui seulement activée par un petit nombre d’hommes, est faute de force motrice réduite à l’impuissance.
Avant de déprécier le suffrage universel, qu’on le fasse fonctionner; car, s’il ne donne les résultats promis, c’est parce qu’il est faussé dans son principe, tronqué dans son application.
De même que beaucoup d’inventions modernes, qui ne deviennent utilisables qu’à l’aide de certaines combinaisons; le suffrage a besoin de toutes les énergies féminines et masculines de la nation, pour devenir l’instrument d’évolution capable de transformer l’état social.
Pour tirer profit de l’excellente institution du suffrage, il faut l’appliquer rigoureusement dans toute l’étendue qu’elle comporte en l’universalisant. Il ne suffit pas de travestir les mots de notre langue, de faire l’apothéose d’une contre vérité, pour donner à un suffrage mutilé l’autorité et la puissance de celui qui engloberait l’intégralité des Français et des Françaises.
Le suffrage ne produira des résultats mathématiques, que quand pratiqué par les deux sexes, il aura été soumis à un dressage qui le rendra conscient.
Actuellement, le suffrage universel n’est pas. Ce qui existe est un suffrage de fantaisie, qui n’autorise à voter qu’une petite minorité de la nation. Il exclut en bloc toutes les femmes, les savantes comme les autres Françaises. Il exclut le grand nombre d’hommes qui sont militaires, marins, voyageurs, touristes ou privés par jugement de leurs droits politiques.
En se déplaçant, l’électeur perd sa souveraineté...
Est-ce que le papier-pouvoir ne devrait pas, comme le papier-monnaie, avoir cours partout?
Le suffrage réduit, faussé, fraudé ne donne pas même une vague idée de ce que sera le suffrage réellement universel.
Les votes émis ont si peu de poids, les électeurs ont si peu d’autorité, qu’à chaque élection, les candidats rejetés par eux—pourvu qu’ils soient gouvernementaux—sont ramassés par les ministres, qui font un pied de nez aux électeurs souverains, en hissant à de bonnes places les blackboulés.
Si les élections les plus républicaines ne donnent que des résultats stériles, si le suffrage fait faillite aux engagements pris en son nom, c’est parce qu’il est une fiction et non point une réalité, c’est parce qu’il ne s’appuie que sur une convention, au lieu de tirer sa puissance de la force du nombre.
Avec le suffrage restrictif, dénaturé qui existe, l’électeur n’a que l’illusion de la souveraineté; tandis qu’avec le suffrage universel, c’est-à-dire englobant la nation entière, les femmes comme les hommes, l’électeur aura la matérialité de la souveraineté.
DÉGRADÉE CIVIQUE-NÉE
Posséder le papier-pouvoir, facilite de palper le papier-monnaie.
Aucun homme n’est par son rôle si infime qu’il soit, exclu des prérogatives de Français et de citoyen, pourquoi donc le rôle des femmes les priverait-il de leurs droits de Françaises et de citoyennes? La perpétuation de l’espèce humaine, les soins donnés aux affaires domestiques sont-ils moins importants que l’attention apportée à l’exercice d’un métier?
«Celui de nous deux, dit Socrate, glorifiant le travail du ménage, qui sera le plus industrieux économe, est celui qui apporte le plus en la société.»
Le devoir imposé à tous est différent pour chacun. Le droit inhérent à l’individu est égal pour tous.
Le sexe ne confère pas des prérogatives particulières attendu que les qualités morales et intellectuelles sont indépendantes du sexe de l’individu qui les possède. On ne peut aujourd’hui faire croire qu’être homme, étend les facultés intellectuelles d’un individu et qu’être femme, restreint les facultés intellectuelles d’un autre individu.
La maternité que l’on objecte aux revendicatrices ne s’oppose pas plus à l’exercice des droits politiques, qu’elle ne s’oppose à l’exercice d’un art ou d’un commerce.
Marie-Thérèse d’Autriche eut seize enfants, ce qui ne l’empêcha point d’être un grand homme d’Etat auquel l’Autriche dût d’exister. Pour elle, les Magnats hongrois tirèrent leur sabre du fourreau, en s’écriant: «Mourons pour notre roi, Marie-Thérèse!»
Mères ou non, mariées ou non mariées, toutes les femmes doivent exercer leurs droits politiques afin de pouvoir mettre l’ordre dans la commune et dans l’Etat.
Restez femmes.
A l’idée que la femme va devenir son égale en droits, l’homme se cabre! Au lieu de comprendre que c’est un auxiliaire qui lui vient pour atteindre à une vie meilleure, il semble croire qu’on va lui enlever quelque chose.
Le Français adjure la Française de ne pas chercher à devenir citoyenne. Il lui dit qu’elle n’aurait rien à gagner au suffrage universel, que sa supériorité consiste à rester asservie.
Un langage analogue était tenu par les censitaires à ceux qui ne votaient pas avant 1848. Le «Restez femmes!» d’aujourd’hui, équivaut au «Restez ouvriers!» d’alors et pareillement signifie: Demeurez inaptes à améliorer votre condition.
Les femmes qui voient quels avantages sociaux et économiques les électeurs obtiennent, les femmes, qui constatent qu’en tous les pays les hommes privés du suffrage s’acharnent à le réclamer; commencent à comprendre que ce papier-pouvoir, le bulletin de vote, leur est aussi nécessaire que le papier-monnaie, puisque posséder l’un rend plus facile de palper l’autre.
Ce sera la carte électorale qui fera rétribuer le travail ménager et comprendre, parmi les retraités ouvriers, les ménagères.
Les Françaises ne peuvent rester spoliées de la capacité politique, qu’un député appelle, avec raison, «un commencement de capital».
Le travail est, en effet, estimé suivant la condition de qui l’accomplit. L’œuvre de la femme est si dépréciée, obtient un si dérisoire salaire, parce que cette femme est une mise hors la loi, une esclave dont l’effort n’est point jugé digne de récompense. Que l’on fasse entrer la femme dans le droit commun politique et bientôt sa situation économique sera changée; son labeur, ennobli par sa qualité de citoyenne, obtiendra un salaire rémunérateur.
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* *
Les femmes n’échapperont à l’oppression du mari, à l’exploitation du patron, qu’en devenant, devant l’urne, leurs égales.
La carte électorale dont la Française est privée, est un certificat d’honorabilité qui assure la considération à quiconque peut le montrer.
En l’état actuel de la société, le suffrage est pour l’humain la plus sûre garantie de n’être lésé, ni diminué. C’est comme une assurance prise pour obtenir droit et justice. Pourquoi la femme ne jouirait-elle pas de cette assurance?
En devenant citoyenne, la Française remplira encore mieux le devoir, puisque son rôle d’éducatrice s’étendra de l’unité à la collectivité humaine et que sa sollicitude maternelle embrassera la nation entière.
La personne et la condition de la femme dépendant de la politique qui de toute part l’enserre; dans son propre intérêt comme dans l’intérêt général, la femme doit participer à la vie publique, coopérer à la transformation de la société afin de s’assurer de n’être point sacrifiée en l’organisation sociale future.
On cite cette jolie phrase de M. Thiers que ceux qui dédaignent le concours féminin feraient bien de méditer:
«Pour régler cette affaire, disait M. Thiers, il me faut mes femmes» (Mme Thiers et Mlle Dosne). Ces paroles prouvent que même l’homme d’Etat, que les louanges purent rendre orgueilleux, reconnaissait aux femmes des facultés particulières capables de compléter les siennes. Si ces deux parties du tout humain, l’homme et la femme, semblaient indispensables à M. Thiers pour régler une affaire privée difficile, combien est donc plus indispensable encore le concours de l’homme et de la femme, pour bien diriger les affaires publiques!
Le suffrage des femmes, c’est l’utilisation de l’intégralité, de l’intelligence et de l’énergie de la nation pour réaliser son mieux être.
Rapprocher hommes et femmes par la politique, ce sera faire s’établir entre les sexes une émulation salutaire pour le progrès.
LA FEMME DANS LA COMMUNE
En constatant que dans la commune les hommes souvent sacrifient au superflu, l’indispensable, on se demande s’il ne serait point sage de faire s’appliquer tout l’effort humain à l’administration publique; et, si ce n’est pas se montrer ennemi de son propre bien-être que de tenir éloignées du gouvernement, du bourg ou de la ville, les femmes qui sont particulièrement aptes à s’ingénier et à prévoir.
Quant à propos d’adjudications de fournitures d’ustensiles ou de provisions de ménage, on entend à l’Hôtel de ville des conseillers municipaux discuter; chacun fait la réflexion que des femmes seraient beaucoup plus capables que nos édiles d’apprécier ces matières.
Les conseillers municipaux de Paris, ainsi d’ailleurs que ceux de toutes les communes de France, sont forcés d’être à la fois hommes et femmes. Ils doivent résoudre des difficultés qui auraient besoin d’être élucidées par des matrones.
Certes, ils se dépensent pour le bien public; seulement, réunissant dans leurs mains les attributions masculines et féminines, on a à déplorer dans leur administration des lacunes.
Il n’est pas possible, en effet, d’être à la fois homme et femme. On trouverait étrange qu’un homme cumulât dans la famille le rôle de père et de mère et l’on admet que les hommes cumulent dans la commune ce double rôle.
Ne vaudrait-il pas mieux, dans l’intérêt général, que chacun des deux facteurs qui concourent à former la population parisienne mette ses aptitudes particulières au service de l’administration de la ville de Paris?
La femme, qui est contribuable, productrice et consommatrice, doit être électeur et éligible dans la commune.
Au temps où la loi, comme la monnaie et les mesures étaient spéciales à chaque province, des Françaises délibéraient et votaient dans beaucoup de villes et de communes. On ne peut les avoir privées à jamais, des droits que de nombreuses Européennes exercent présentement.
Dans presque tous les pays qui nous entourent, en Angleterre, en Ecosse, en Russie, en Autriche, en Hongrie, en Suède, en Norvège, dans plusieurs Etats de l’Allemagne, etc., les femmes participent, plus ou moins complètement, à la gestion des affaires municipales. Seule la France—oubliant les précédents—en compagnie de quelques Etats enténébrés, exclut la femme de l’administration communale.
En France, la femme qui possède les trois quarts du territoire de la commune, n’est pas devant l’urne l’égale de son domestique mâle. Le domestique vote, la propriétaire qui l’emploie ne vote pas.
L’habitante qui a une résidence fixe, une industrie, des intérêts engagés dans sa commune, n’a pas le droit qu’a le touriste qui s’arrête là six mois, d’exercer—en votant—son influence dans l’administration communale.
La veuve chef de famille qui se trouve à la mort de son mari à la tête d’une grande maison de commerce, n’a pas le droit de donner son avis dans la commune. Ses ouvriers, ses employés, tous ceux qui dépendent d’elle, ont le pouvoir de lui nuire en votant contre ses intérêts; il lui est impossible de se défendre. Elle ne peut rien puisqu’elle n’est pas électeur.
Les Français se déprécient, en refusant aux femmes dont ils proviennent, les prérogatives qu’ont les dames des nations voisines.
Si, en effet, les femmes de France sont inférieures aux femmes des autres pays et ne peuvent exercer les droits de celles-ci, il est bien certain que leurs pères, leurs frères, leurs époux sont eux-mêmes inférieurs aux hommes des autres pays.
Si le Français continue à tenir dans un tel état d’infériorité, sa mère, il finira par faire penser à ses contemporains étrangers qu’ils ont sur lui une suprématie héréditaire; et par faire croire qu’au lieu d’être né d’une femme, il pourrait bien être issu d’une guenon, puisqu’il la laisse aussi loin, derrière lui.
La compatriote que le Français comble d’humiliations et qu’il se complaît à faire, à son détriment, déconsidérer, est, ô ironie! plus qu’aucune femme au monde, intelligente, utile et agréable.
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En demandant que les femmes participent à l’administration municipale, nous ne réclamons pas une innovation, mais simplement le retour à ce qui fut de 1182 à 1789; la remise en vigueur et la généralisation, de la loy et coutume de Beaumont.
Cette loi rendue en 1182, à Beaumont en Argonne, se répandit dans tout l’Est, dans le Nord et sur les pays Basques. Elle prescrivait que les veuves, les filles ayant leur ménage et les femmes mariées en l’absence de leurs maris prissent part aux délibérations et aux votes.
Dans les documents qui mentionnent la part prise par les femmes à l’administration des bourgs et des villes, elles sont traitées sur le pied d’égalité avec l’homme, témoin cette finale: «Lesquels, tous et toutes firent, ordonnèrent et devisèrent entre eux.»
Plus d’un siècle après la révolution, les communes où les femmes sont les plus nombreuses et les plus imposées, n’ont pas même d’électeurs du sexe féminin. La participation des femmes à la gestion municipale décuplerait pourtant, la prospérité des localités auxquelles leurs flancs fournissent sans cesse de nouveaux habitants.
VOIX DONNÉES AUX FEMMES
L’intervention des Françaises dans les affaires du pays est depuis longtemps jugée si nécessaire, qu’en certaines élections municipales, des femmes ont obtenu des voix sans avoir sollicité de mandat.
Les bulletins portant inscrits des noms de femmes ont quelquefois été comptés.
En 1881, dans la commune de Grandpré (Ardennes), Mme Jules Lefebvre, commerçante, mère de famille, eut son nom écrit sur bien des bulletins électoraux. «En votant pour elle, disaient ses électeurs, nous avons voulu choisir le plus capable parmi nous, à quelque sexe qu’il appartienne.» Ce raisonnement de ruraux n’est-il pas propre à inciter les citadins à réfléchir?
Toujours en 1881, à Paris, Mme Léonie Rouzade, candidate dans le XIIe arrondissement, obtint 57 voix.
Peu après, à Thorey (Meurthe-et-Moselle), trois dames obtenaient chacune cinq voix. Elles étaient, proclamaient leurs électeurs, les plus dignes de nous représenter.
En 1884, à Houquetôt (Seine-Inférieure) les électeurs accordèrent à une femme huit voix de plus que la majorité des suffrages exprimés.
Dans le (Lot-et-Garonne) les électeurs donnèrent à une femme trente-quatre voix de majorité.
A Vornay (Cher) Mme Gressin, propriétaire, obtint suffisamment de voix pour être nommée conseillère municipale.
En enregistrant ces succès qu’ils savaient dus à l’active propagande faite par La Citoyenne, de grands quotidiens nous disaient de mettre un bouquet à notre chapeau.
Ces trois élections de femmes furent annulées; le suffrage dit universel n’étant—pendant qu’il est restreint à la moitié de la nation—qu’une institution de fantaisie que les gouvernants mutilent à leur gré.
Mais les voix accordées en tant de points du territoire à des femmes, prouvent que les électeurs sont las de la fiction, qu’ils veulent dans la commune une représentation réelle de la population.
Tous les habitants de la commune doivent être déclarés égaux devant les prérogatives, comme ils le sont devant les charges.
Evincer de l’administration municipale, les Françaises qui savent avec rien, faire régner le bien-être en la maison, c’est de gaieté de cœur sacrifier le bonheur commun.
La femme ne doit pas seulement être l’âme de la famille, il est nécessaire qu’elle soit l’âme de la Cité, afin de pouvoir, en décuplant et en ménageant ses ressources, faire resplendir de bien-être le visage de chacun de ses habitants.
A chaque élection, le suffrage bien que réduit, borné, faussé et mutilé fait entendre un bégaiement de vérité. Ce serait trop long, de citer toutes les circonscriptions électorales où les femmes ont obtenu des voix.
Voici, cependant, à propos de succès électoraux féminins ce qui s’est passé en 1897 à Ménerville (Algérie).
Le dépouillement du scrutin terminé, M. Vissonnaux, candidat, fit observer que les bulletins, portant le nom de Mme Pellier-Le-Cerf, ayant un caractère inconstitutionnel, devaient être considérés comme nuls. Il demandait que sa déclaration fût inscrite au procès-verbal et lesdits bulletins y annexés.
Le maire trouvant l’observation bien fondée, s’empressait de jeter les bulletins dans la cheminée et d’y mettre le feu.
A ce moment, survint M. Bouayoume qui, voyant l’escamotage, donna de grands coups de poing sur la table, protestant avec indignation contre la suppression de bulletins sur lesquels était inscrit le nom de Mme Pellier-Le-Cerf. Il flétrit énergiquement les procédés du bureau. —«Vous violez, dit-il, la liberté du suffrage universel en annulant les voix données à une femme!»
Aux élections municipales de 1908, Melle Jeanne Laloé, candidate à Paris dans le 9e arrondissement obtint 987 voix, mais 527 bulletins portant son nom furent seulement comptés.
L’exclusion des Françaises de l’administration communale, fait qu’en la cité le bien-être manque, comme en la maison où il n’y a pas de femme.
Les édiles veulent Paris beau, ce dont chacun ne peut que les féliciter; mais parce qu’ils sont exclusivement des hommes, leurs efforts tendent seulement à faire de la capitale du monde le plaisir des yeux; alors, que des hommes et des femmes réunis, la rendraient en même temps qu’un séjour enchanteur, le pays de Cocagne souhaité.
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Il est inutile d’insister sur les inconvénients du gouvernement d’un seul sexe, ni de parler des négligences dont souffrent les habitants des villes et des villages seulement régis par les hommes; et où il n’y a qu’une moitié de la sollicitude humaine éveillée, alors que l’espèce entière devrait être appelée à tout prévoir.
Avec l’administration des seuls hommes, nous avons de tout, seulement l’apparence: les rues sont arrosées pendant que l’eau manque dans les maisons. Avec l’administration des hommes et des femmes, l’illusion deviendra réalité, les génératrices perpétuellement préoccupées de conserver les êtres, d’entretenir la vie qu’elles donnent, s’emploieront à accumuler à Paris l’air et l’eau.
Au pays de la soif, la garde de l’eau vivifiante est confiée aux femmes. A Ghat, seules les femmes disposent des sources.
Tout ce qui a trait au boire et au manger est office de ménagère; malheureusement, ceux qui parlent de laisser la femme à son rôle, le lui dérobent ce rôle, dès qu’il rapporte des honneurs et de l’argent.
Les hommes sont de mauvais ménagers, chacun se trouverait donc très bien, que les femmes fassent avec eux la cuisine administrative.
Les Françaises ont le sens de l’utilitarisme démocratique. Quand elles seront électeurs et éligibles, elles forceront les assemblées administratives et législatives à se pénétrer des besoins humains et à les satisfaire.
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La République qui ne laisse pas en la métropole les femmes participer à l’élection du conseil municipal de leur commune, a autorisé en Océanie, des femmes à exercer les fonctions de Maire.
En 1891, le gouvernement fit remettre par le gouverneur de Tahiti aux huit cheffesses de districts de Tahiti et de Moréa, une écharpe aux couleurs nationales; en même temps qu’il les fit rétablir en leurs pouvoirs et dignités d’officières de l’état-civil, pour mettre fin aux irrégularités constatées dans les actes de l’état-civil, depuis que l’annexion leur avait fait retirer leur emploi.
Les faits, forcent parfois les populations à reconnaître que la femme exclue de l’électorat municipal, est supérieure aux élus de la commune: A Rieufort de Randon (Lozère) momentanément privée de maire et d’adjoints, on vit un jour une jeune fille remplir sans embarras le rôle d’officier d’état-civil, procéder à un mariage à la place d’un conseiller municipal qui se déclarait inapte à unir les futurs époux, parce qu’il ignorait la loi et ne savait pas lire (sic).
C’est seulement le couple humain, qui peut en tout accomplir exactement ce qui convient dans la commune et dans l’Etat.
Nous mettons au défi les hommes les meilleurs, de faire de la commune la maison agrandie que chacun espère, sans le concours du cœur féminin.
LES FEMMES DANS L’ÉTAT
De même que pour appeler un être à la vie, il faut le couple humain, pour instaurer un milieu approprié où cet être puisse s’épanouir pleinement, la femme est autant que l’homme indispensable.
«La femme et l’homme, ces deux parties du même tout, dit Benjamin Franklin, c’est comme les deux branches d’une paire de ciseaux, l’une ne sert de rien sans l’autre.»
Les hommes sans les femmes, sont dans l’impossibilité d’organiser pour l’humanité entière de bonnes conditions d’existence. Ce ne sera qu’en s’adjoignant pour l’effort politique leurs compagnes, que les Français pourront assurer l’ordre social et la prospérité publique.
Interrogez à la campagne et à la ville des hommes de toutes conditions, ils vous répondront qu’une maison sans femmes est la pire des choses; cependant, ces mêmes hommes ne veulent point se rendre compte qu’une commune et un Etat sans femmes, sont bien plus pitoyables encore que la maison d’où l’élément féminin est absent, car le mal-être, restreint ici à quelques individus, se généralise et est là, supporté par toute la population. Présentement, les Françaises ne sont pas représentées dans les assemblées administratives et législatives.
Ce retranchement des femmes de la chose publique, cause au corps social le préjudice et le malaise, que le retranchement d’un organe fait éprouver au corps humain.
Si vous avez un membre ou deux membres supprimés, toute votre personne est affaiblie, amoindrie; de même, la nation, privée de l’activité de la moitié de ses membres, a sa force et son intelligence réduites, est endolorie, paralysée; finalement, voit se rapetisser sa destinée.
Pour que l’individu et la collectivité puissent complètement exister, la première des conditions est que tous les organes du corps humain et que tous les organes du corps social fonctionnent. La république amputée des femmes est aussi réduite à l’impuissance que l’individu amputé d’une jambe et d’un bras.
La population française, qui a deux yeux pour voir et deux pieds pour marcher, se diminue en s’obstinant à ne voir que par le seul œil masculin les difficultés à résoudre et à ne marcher que du seul pied masculin vers les buts poursuivis.
Ce que décide une minorité des Français dans des assemblées où un seul sexe est représenté ne peut convenir à la nation tout entière.
Les hommes clairvoyants se rendent compte de cela; aussi, le nombre augmente de ceux qui osent proposer de s’adjoindre les femmes pour combiner les arrangements sociaux.
Les Françaises qui subissent les lois doivent contribuer à les faire.
Comme le dit fort bien M. Jaurès: «C’est l’humanité complète qui doit agir, penser, vivre, et l’on a bien tort de redouter que le suffrage des femmes soit une puissance de réaction, quand c’est par leur passivité et leur servitude qu’elles pèsent sur le progrès humain.»
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Les millions de femmes qui sont ouvrières, et les millions de femmes qui sont ménagères doivent pouvoir, en votant, régler les relations extérieures au point de vue économique et politique, en raison des traités de commerce qui élèvent ou abaissent le prix des denrées et de la main-d’œuvre.
On a entendu un ministre des finances se plaindre de ne pas trouver chez les députés le sens de l’économie. C’est que le sens de l’économie n’est réellement possédé que par l’élément féminin. Or justement, l’élément féminin est exclu de la Chambre.
Si le Parlement, où nulle femme ne siège et où n’est entré aucun mandaté des femmes, manque parfois de prudence et de prévoyance, il manque aussi, on en conviendra, autant d’aptitude et d’autorité, pour élaborer des lois réglant les rapports humains, que manquerait d’aptitude et d’autorité, une Chambre exclusivement féminine pour légiférer, sur ce qui concerne hommes et femmes; attendu que l’homme absent serait, comme est aujourd’hui la femme absente du Palais-Bourbon, victime de la partialité du sexe omnipotent.
Les hommes ne peuvent, sans le concours du sexe féminin, juger, en même temps, de ce qui leur convient à eux et de ce qu’il nous faut à nous?
Les deux types qui forment l’espèce humaine doivent avoir voix au chapitre, quand il s’agit de régler leur propre destinée.
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Les femmes faites citoyennes, régénèreront la politique et l’impulsion qu’elles feront donner aux affaires permettra bientôt aux Français de manifester la virilité des peuples neufs.
Les sauvegardiennes de la probité morale affermiront la droiture masculine en la vie publique.
En dépit de délits spéciaux inventés pour elles, les femmes, si nous en croyons les statistiques, faillissent moins que les hommes. Il y a beaucoup plus d’inculpés que d’inculpées.
Puisqu’il est établi que la femme résiste plus à l’excitation au mal, que l’homme; pourquoi ne pas garantir celui-ci contre ses propres défaillances en la lui adjoignant au gouvernail?
Les maisons de secours se joignent aux statistiques, pour attester la supériorité morale de la femme, frappée d’infériorité légale.
Dans les établissements charitables, on rencontre surtout un public d’hommes, c’est-à-dire le sexe qui a en la vie, l’argent et les positions.
L’homme a dans la société le monopole du travail lucratif, il gagne plus souvent 8 francs que la femme 2 francs. Cependant, dès le premier jour de chômage le voilà réduit à la mendicité.
La femme qui est exclue des gros gains tend moins que l’homme la main.
Est-ce parce qu’elle a plus de dignité et moins de vices? Ou est-ce parce qu’avec des centimes elle trouve mieux le moyen de parer à la disette que l’homme avec ses 8 francs quotidiens?
Comment peut-on charger seul du soin de gouverner les autres, l’homme sans prévoyance qui n’est point apte à se gouverner lui-même?
Pour les Français aimant les lendemains sûrs, la gestion du sexe masculin, qui avec son salaire convenable ne parvient à se suffire, offre beaucoup moins de garanties que celle du sexe féminin qui, à force d’ordre, d’ingéniosité, se tire d’affaire en sa perpétuelle pénurie d’argent.
LES FEMMES ET LE BUDGET
La puissance d’économie des femmes fera s’équilibrer les recettes et les dépenses.
Puisqu’on reconnaît aux femmes, de réelles facultés d’épargne; et, l’aptitude à augmenter la valeur d’emploi de l’argent, pourquoi ne fait-on pas appel au concours féminin pour mettre fin aux déficits budgétaires?
Si les Françaises participaient à l’administration de l’Etat, elles apprendraient aux membres du Parlement à être moins prodigues des fonds publics, et les contribuables obtiendraient en payant moins d’impôts, plus de garanties et de commodités.
Les hommes ne savent faire face aux exigences sociales avec le gros budget de la France, comme la femme sait faire face aux besoins de la famille avec le petit budget du ménage. En l’Etat, les recettes énormes ne couvrent pas les dépenses phénoménales.
Pendant que législateurs et administrateurs municipaux déplorent que le manque d’argent entrave tous les projets de réforme, des électeurs avouent, s’ils sont commerçants, que sans leur femme, ils ne pourraient faire honneur à leurs affaires...
S’ils sont ouvriers, employés, médecins, avocats, petits rentiers, confessent que, sans leur femme, ils ne parviendraient point à équilibrer leur budget, à vivre.
A la ville comme à la campagne, c’est quotidiennement que l’on entend des Français dire: que cent francs ne valent pour l’homme que soixante francs, tandis que pour la femme, cent francs sont l’équivalent de cent vingt francs.
Alors!... le voilà bien trouvé le moyen de mettre fin aux déficits budgétaires et de rendre possibles les transformations sociales souhaitées.
Ce moyen consiste à confier aux femmes, qui ont de si grandes facultés d’épargne, tout ce qui a rapport aux finances.
Tout le monde a sous les yeux l’exemple d’hommes qui, en dépensant de très grosses sommes, ne parviennent pas en la maison à réaliser le bien-être que couramment les femmes y introduisent, avec peu d’argent. Eh bien, l’Etat est une agglomération de maisons à administrer. Or, n’est-ce pas imprudent de confier aux seuls hommes, qui se montrent souvent inhabiles à équilibrer leur budget individuel, le budget national? Attendra-t-on que la France ait déposé son bilan, pour charger l’élément féminin d’introduire des réformes en nos finances?
L’accroissement des dépenses, devrait susciter un patriotisme capable de faire émettre par tous les groupes de la Chambre et du Sénat, la proposition d’appeler les femmes au secours du pays.
Nouvelles venues en la politique, elles trancheraient aisément dans le vif du fonctionnarisme et préserveraient les Français des lourdes charges et de la vie chère.
Tous les contribuables doivent pouvoir mettre un frein à la dilapidation des deniers publics. Exclure ces épargneuses—les femmes—de la gestion sociale, c’est contraindre la République à faillir à ses engagements.
Si les femmes coopéraient à l’administration des biens de la nation, les recettes excèderaient les dépenses.
Les Françaises ont en elles développé, par l’obligation quotidienne de partager un centime en quatre pour arriver à satisfaire de multiples besoins familiaux, une aptitude administrative qui fera s’ouvrir une ère de prospérité pour les populations qui l’utiliseront.
On réaliserait de grandes économies, si le budget national était épluché et passé au crible par les femmes, comme l’est le budget familial.
Le bien-être résulterait, de la remise à la femme de la clef de la caisse publique.
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Les hommes point pressés de voir la Française échapper à la dégradation civique, dont dérivent pour elle toutes les oppressions, toutes les spoliations, trouvent que pour le sexe féminin l’heure n’est jamais venue de posséder le bulletin affranchisseur. En 1789 et 1793, les hommes disaient qu’il était prématuré de donner les droits politiques aux femmes; en 1848, ils jugeaient également prématuré d’englober les femmes dans le suffrage. Actuellement, ils sont d’avis qu’il serait encore prématuré d’octroyer l’électorat aux femmes.
Toute proposition de loi, ne devrait cependant venir en discussion, qu’après que le suffrage aurait été attribué aux femmes.
La France entière ayant seule l’intuition des besoins humains, la France entière peut seule poser les bases d’une société meilleure en votant des réformes fondamentales.
Tenir les femmes hors des salles de vote où tout se projette et à l’écart du Parlement où tout se résoud, c’est les désigner d’avance pour être sacrifiées.
Les femmes seront plus considérées, mieux rétribuées, quand elles exerceront leurs droits politiques. Et, l’humanité entière a intérêt à ce qu’elles exercent leurs droits politiques; car, on ne peut sans nuire à l’espèce, sans amoindrir l’homme, garder infériorisée la femme, qui imprime à la société sa marque de fabrique, puisque matrice de la nation, elle est le moule qui forme tous les Français.
Afin de se justifier d’annuler les femmes, les hommes spoliateurs les incriminent d’attachement aux vieux usages; alors, qu’il est surabondamment prouvé qu’en dépit de toutes les entraves, elles ne sont pas plus qu’eux ennemies du progrès.
Les femmes sont les premières à utiliser les innovations; on les a vues adopter pour la locomotion tous les nouveaux systèmes.
La femme que l’homme déprécie afin de pouvoir, en la spoliant de ses droits, l’opprimer et l’exploiter, n’est pas plus que lui bornée, elle doit donc être autant que lui électeur.
Soutenir que la dégradée civique, que la serve obligée de singer son maître peut avoir sur lui une influence occulte pour le bien, semble être moins encore une erreur qu’une ironie.
L’homme ne reçoit pas d’en bas ses impressions morales; et, aussi longtemps que la femme sera au-dessous de lui, elle pourra l’amuser, le charmer; non changer sa manière de voir et de faire, non le métamorphoser; car si l’être dit supérieur condescend à demander à l’être dit inférieur le secret du mal, jamais il ne lui demande le secret du bien.
Aussi, il paraît indispensable que pour accomplir la mission sociale qu’on lui assigne, la femme ait le pouvoir que confère la souveraineté; ce ne sera que ce pouvoir matériel, qui lui assurera l’autorité morale.
Au lieu de restreindre en les partageant les prérogatives masculines, les femmes les augmenteront; puisque le jour où il sera en les mains de tous les ayants droit hommes et femmes, le bulletin octroiera aux Français et Françaises la faculté de matérialiser leur volonté d’être heureux et libres.
C’est de peur de ne pouvoir faire parler comme on veut le suffrage rendu conscient en même temps qu’il deviendrait universel, que l’on écarte des affaires publiques cette force nationale, la femme.
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Ce ne sera qu’en unifiant la condition de l’homme et de la femme que l’on unifiera la manière de voir des Français.
Dire à la Française, de cesser d’être coquette, sans lui donner le moyen d’améliorer son sort en votant, c’est la maintenir en une immobilité mentale qui paralysera la marche en avant.
La femme doit voter, car il n’y a place au soleil de la République que pour qui dispose d’un vote. Et, ce ne sont pas seulement les femmes, c’est la nation entière qui souffre de l’annulement politique des Françaises.
Les hommes n’ignorent point cela; cependant, à quelque parti qu’ils appartiennent, réactionnaires et républicains, ils sont d’accord pour faire envisager le vote des femmes comme un danger public.
En notre France qui garde l’empreinte monarchiste de la loi salique, le fantôme de la femme politique est aussi redouté que le spectre rouge. Ce ne sera, cependant, qu’à l’aide de celle-ci que l’on pourra triompher de celui-là. Les femmes étant seules assez nombreuses pour mettre à la raison les perturbateurs.
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Bien que l’on sache, que les femmes sont pourvues de facultés qui feront se transformer sans violences la société et que partout où les femmes ont voté, elles ont mis leur zèle et leur énergie au service des partis avancés, les révolutionnaires repoussent le bulletin pondérateur de la femme, et les radicaux évolutionnistes ne s’empressent pas d’utiliser ce bulletin pondérateur, qui leur assurerait le gouvernail de la barque sociale.
Si les hommes d’opinions si opposées s’entendent pour représenter comme un épouvantail le vote des femmes, c’est qu’ils sont d’accord pour continuer à accaparer les bénéfices électoraux; et, qu’ils trouvent avantageux de tenir les sièges législatifs de la force du nombre des femmes, sans avoir besoin d’obtenir leurs bulletins.
Pour faire s’activer l’évolution de l’humanité, il faut mettre la femme au niveau de l’homme, afin que les deux êtres équivalents qui se complètent ne cheminant plus en des voies différentes, marchent du même pas vers la justice sociale.
La République cessera seulement d’être pour les Françaises une bluffeuse, quand elle leur facilitera le combat pour la vie en les armant du bulletin de vote.
L’ÉDUCATION POLITIQUE DES FRANÇAIS
L’étranger comprend l’horreur que le Français a pour la politique, en entendant le camelot parisien faire ce boniment: «Dans mes journaux, il n’y a pas de politique, tout n’est que blague et rigolade.»
La politique, qui d’après le rusé marchand ferait se sauver les acheteurs, joue cependant un rôle énorme, puisque c’est d’elle que dépend la destinée humaine.
Sous le nom de règlement et de répression, la politique prend à la femme comme à l’homme sa liberté. Sous le nom de taxe, la politique prend à la femme comme à l’homme, son argent. Sous le nom de guerre, la politique prend à l’homme sa vie et à la femme plus que sa vie, la vie de ceux qu’elle aime!
Pourquoi donc cette question suprêmement intéressante répugne-t-elle aux foules, au lieu d’être l’objet de leur constante préoccupation?
—Parce qu’on ne la comprend pas.
Un seul sexe étant admis à faire de la politique, il n’est point séant d’en parler. De sorte que la politique, qui se réduit à sauvegarder ou à mettre en péril les intérêts généraux et particuliers, est considérée comme une science inaccessible même aux hommes qui se distinguent dans leur art ou leur profession. Et l’indifférence pour les affaires du pays menace de se perpétuer.
Comment l’homme s’initierait-il à la politique, pendant que la femme, avec laquelle il est sans cesse en tête à tête, n’est pas admise à en chercher avec lui le mécanisme?
Aussi longtemps que, comme des pestiférées en quarantaine, les femmes seront tenues à l’écart de la politique, la nation sera sans éducation politique.
Pour que la politique cesse d’être pour l’homme chose ennuyeuse et incompréhensible, il faut qu’elle s’introduise dans le ménage, où elle deviendra une question d’autant plus familière qu’elle sera tous les jours incidemment creusée.
Bien loin d’être une source de division, la politique resserrera les liens entre époux. En élargissant l’horizon intellectuel du home, elle fera souvent succéder à l’amour envolé, l’amour du bien public.
Quand les femmes jouiront des mêmes droits électoraux que les hommes, le sein maternel ne sera plus un milieu où le cerveau s’atrophiera. L’affranchissement de la mère soustraira l’homme à l’abâtardissement utérin qui en fait plus un sujet qu’un citoyen. La maison familiale deviendra une école où électeurs des deux sexes luttant d’émulation feront ensemble, sans y penser, leur éducation politique. Alors, la nation sera plus clairvoyante et aux phrases pompeuses qui retentissent dans les réunions d’électeurs et d’élus, succéderont des émissions d’idées, de plans, d’où pourront découler le bien de l’humanité.
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Présentement, les électeurs pétris du sang et de la chair de dégradées civiques, vivant en tête-à-tête avec des repoussées de la vie publique, sont, par l’atavisme et le milieu ambiant, maintenus en une telle enfance politique qu’ils n’écoutent que les charlatans criant le plus haut, sachant le mieux persuader qu’ils feront couler du bourgogne des fontaines Wallace et tomber, rôties, du ciel les cailles.
C’est seulement quand les femmes voteront, que Français et Françaises, s’instruisant mutuellement en discutant ensemble des affaires publiques, deviendront des électeurs souverains conscients.
Assimiler les femmes aux hommes citoyens, épouvante le Français; nos partisans d’indépendance électorale aiment mieux laisser escroquer à l’électeur son vote que de le rendre promptement capable d’être son propre maître en admettant sa compagne si divinatrice, si investigatrice à coopérer avec lui aux affaires publiques.
On reconnaît que la nation entière saurait mieux qu’une partie de la nation organiser son bonheur; on affirme que les Françaises ont des qualités propres qui complètent les qualités des Français.
On dit que les tournants politiques cesseraient d’être dangereux, si la masse électorale avait pour la guider le jugement sûr et le tact inné de femmes.
Pourtant, on reste privé de leur concours, on les élimine, au grand préjudice de la généralité des êtres, puisque les femmes intuitives seraient en arrivant sur la scène politique, les monitrices électorales qui démêleraient les questions et dessilleraient les yeux.
Il n’est pas possible de «marcher vers la justice sociale» sans d’abord soustraire la moitié de l’humanité à l’oppression de l’autre moitié, en la munissant de cette arme libératrice, le bulletin de vote.
On comprime la nature en annihilant les femmes et en les contraignant à jouer le rôle de traînardes paralysatrices d’efforts; alors, qu’il convient si bien à leur tempérament d’être des avant-gardes du progrès, faisant évoluer l’espèce.
Quiconque se préoccupe de l’avancement humain, doit vouloir assurer à la République, le concours des femmes, en les faisant citoyennes.
Lorsque hommes et femmes gèreront ensemble les affaires publiques, ils deviendront bientôt aptes à être eux-mêmes leurs représentants. Or, quand les Français et les Françaises seront leurs propres députés, ils économiseront avec les millions de l’indemnité parlementaire, beaucoup d’autres millions dépensés pour satisfaire les grands électeurs que chaque élu traîne après soi; et, l’on peut prévoir tout ce qui résultera d’heureux pour la population, du gouvernement exercé directement, par les Français et les Françaises.
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La mère qui a quarante ans d’expérience de la vie est bien plus préparée à exercer ses droits politiques, que son fils électeur à vingt et un ans.
C’est en votant, que l’on apprend à bien voter.
Les hommes gratifiés du suffrage en 1848 étaient beaucoup moins aptes que ne le sont les femmes d’aujourd’hui à exercer le suffrage; et, combien trouverait-on d’électeurs qui pourraient présentement offrir les garanties que l’on demande au sexe féminin? Pas plus que le droit de l’homme, le droit de la femme ne peut être soumis à des conditions, ni être ajourné par une question d’opportunité.
Les spoliateurs des Françaises qui feignent de redouter leur arrivée dans la politique, savent fort bien que les femmes, au contraire, réveilleront l’enthousiasme des masses pour la République, puisqu’elles la rendront capable de réaliser les réformes attendues.
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Pourquoi toutes les révolutions ont-elles si peu amélioré le sort humain?
—Parce qu’elles ont passé par-dessus la tête des femmes sans les affranchir, et, que l’asservissement féminin est le plus grand obstacle au progrès.
Les Françaises sont depuis si longtemps spoliées qu’elles ne peuvent croire que leur entrée dans le droit commun est indispensable à l’accélération de l’évolution humaine; elles ne seront persuadées qu’elles ont des droits que lorsqu’on les appellera à exercer ces droits.
N’y aurait-il pas pour les hommes plus d’avantages à s’associer immédiatement la femme, dans la commune et dans l’Etat, qu’à risquer de se créer des difficultés, pour se donner la puérile satisfaction de garder encore un peu de temps hors la loi, les vingt millions de Françaises?
Aucune unité de vues n’est possible entre Français et Françaises, avant qu’ils ne soient appelés à se concerter sur ce qui mutuellement les intéresse; c’est-à-dire, avant que ne soit substitué au jeu sans effet du petit suffrage restreint, la toute puissance transformatrice du grand suffrage universel.
On dissipera l’incohérence politique, en élevant au niveau de l’homme, la femme qui moule et façonne les électeurs.
L’éducation politique du pays serait maintenant achevée, si les hommes et les femmes avaient depuis 1848, appris à bien voter, en votant ensemble; et, au lieu de redouter que l’ignorance, la servilité, n’enrayent le progrès, on aurait la certitude que le bon sens général l’accélèrerait; car, la nation serait moralement augmentée, si la serve qui lui donne son empreinte était citoyenne.
LE VOTE DES FEMMES CÉLIBATAIRES
Toutes les restrictions apportées à l’exercice des droits politiques de la femme étant préférables à l’exclusion du sexe féminin de la politique, nous admettrions, au pis aller, que pendant qu’elle est dans le mariage, la femme soit comme l’homme pendant qu’il est sous les drapeaux, privée du droit de voter.
Mais la femme affranchie de la tutelle maritale, la femme apte à gérer toutes les affaires civiles et privées, n’est-elle pas apte aussi à gérer les affaires politiques et publiques?
Si nous proposons de demander le suffrage d’abord pour les femmes instruites et pour les célibataires, c’est afin d’esquiver en même temps que la demande d’autorisation maritale, l’objection que la femme est une ignorante.
En réclamant, dans l’intérêt du sexe entier, le pouvoir immédiat pour les plus libres d’affranchir celles qui sont opprimées, on ne favorise personne, attendu que les femmes mariées ne sont, pas plus que les célibataires, dans un état immuable et permanent.
Tous les jours, des épouses deviennent veuves, donc célibataires; tous les jours, des filles majeures, des veuves, des divorcées deviennent des femmes mariées. Alternativement, les Françaises se remplacent dans leurs successives conditions; aussi, la tactique consistant à revendiquer d’abord le suffrage pour les momentanément majeures, c’est-à-dire pour les femmes ayant l’aptitude exigée des hommes pour être électeur, ne peut être qualifiée de transaction. C’est un moyen employé pour réussir.
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Il ne peut point être question de décider à quelle catégorie de femmes on va donner le vote. Toutes les Françaises sont dans une situation trop instable pour être classées par catégories, et toutes ont droit au vote.
Il s’agit de faire obtenir adroitement le suffrage au sexe féminin. Si on le réclame pour la généralité des femmes, on jette sans profit l’alarme au camp des maris. Si, au contraire, on introduit dans la citadelle politique, afin qu’elles en ouvrent la porte à toutes celles qui parmi les femmes n’ont pas leurs mouvements paralysés par la puissance maritale, on aplanit les difficultés, on prévient les objections et très promptement on triomphe.
La revendication du suffrage pour les Françaises qui n’ont pas de mari est un démenti donné à ceux qui affirment que les femmes sont représentées à la Chambre par leur mari.
M. Aulard, dans un de ses cours, a rappelé que les hommes ont commencé à user de cette échappatoire pour s’abstenir de conférer le vote aux femmes lors de la discussion de la Constitution de l’an III.
A propos de l’abolition du suffrage universel, Rouzet, député de la Haute-Garonne, prit la parole pour dire que le suffrage universel n’avait pas existé puisque les femmes n’étaient pas admises au droit politique.
Lanjuinais, lui répondit que les femmes étaient représentées par leurs maris.
Depuis, les députés chargés de faire des rapports sur les pétitions réclamant le suffrage des femmes se sont toujours tirés d’embarras en répétant après Lanjuinais que les femmes étaient représentées par leurs maris.
Il était nécessaire d’arrêter sur les lèvres des législateurs cette version erronée en demandant les droits électoraux pour les millions de Françaises qui n’ont pas de mari.
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Quand on révise la loi électorale, des députés demandent quelquefois d’assurer la représentation des épouses en accordant aux électeurs mariés deux suffrages.
Mais, jamais il n’a été question de charger quiconque de déposer un bulletin pour les Françaises célibataires. C’est que ces femmes-là sont des majeures devant le devoir public et que l’on ne peut contester leur droit.
Ce droit des célibataires, les hommes l’appellent même parfois au secours de leurs privilèges; seulement, après qu’ils ont proclamé qu’il est indispensable que les veuves et les filles majeures aient des mandataires, ils leur disent qu’elles auraient l’esprit bien étroit si elles croyaient qu’elles ont besoin de voter pour être représentées à la Chambre.
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Demander de concéder d’abord le suffrage aux femmes qui ont les qualités requises pour le posséder, ce n’est pas transiger, c’est adapter le droit à l’aptitude.
Quand on a donné l’électorat consulaire aux commerçantes, quand on a accordé l’électorat et l’éligibilité aux conseils départementaux d’enseignement et au conseil supérieur de l’instruction publique, aux institutrices, on a adapté le droit à l’aptitude.
Les épouses sous la tutelle de leur mari, qui ne seront pas provisoirement comme les femmes majeures aptes à exercer leurs droits politiques, ne se croiront pas plus déchues que les dames qui, n’étant ni commerçantes, ni institutrices, ne peuvent de celles-ci partager les privilèges.
Les hommes sont-ils devenus tous à la fois électeurs?—Non. Avant que le suffrage soit pour eux universalisé, étaient exclus du vote les domestiques, les illettrés, les exemptés du service militaire, enfin ceux qui ne payaient pas deux cents francs d’impôts.
Les femmes n’obtiendront peut-être pas non plus, toutes en même temps le suffrage; il est possible que ce ne soit que quand les veuves et les filles majeures voteront déjà que les épouses, acquerront la capacité électorale.
La tactique consistant à réclamer d’abord l’électorat des célibataires, a pour but d’obtenir plus vite les droits politiques aux femmes mariées.
Est-il besoin de rappeler qu’en Angleterre le vote des célibataires a précédé de vingt-cinq ans le vote des femmes mariées? C’est en 1869 que l’électorat municipal a été octroyé aux Anglaises non mariées, et ce n’est qu’en 1894 que ce même électorat municipal a été accordé aux Anglaises mariées.
L’éligibilité aux borough councils n’a encore été conférée qu’aux Anglaises célibataires, veuves ou filles inscrites sur les listes électorales de leur résidence.
La ruse de guerre dont nous usons en demandant que la catégorie de femmes qui n’est pas sous la puissance maritale, qui administre déjà ses affaires particulières, puisse gérer ses affaires publiques, nous a été suggérée par les législateurs qui ont rejeté nos pétitions réclamant les droits politiques pour toutes les Françaises, en alléguant que les femmes étaient représentées par leurs maris.
Nous avons voulu savoir ce que les députés pourraient bien objecter à la revendication du vote pour les nombreuses femmes n’ayant pas de mari, donc n’étant pas représentées.
Tel est le motif de la pétition suivante.
«Messieurs les députés,
«Nous vous prions de bien vouloir conférer le droit électoral aux millions de Françaises célibataires—les filles majeures, les veuves, les divorcées—qui sont maîtresses de leur personne, de leur fortune, de leurs gains, afin qu’elles puissent, en votant, sauvegarder, dans la commune et dans l’Etat, leurs intérêts qui sont actuellement laissés à l’abandon.»
Cette pétition déposée en 1901 sur le bureau de la chambre, fut transformée en projet de loi par M. Gautret, député.
Notre proposition d’attribuer d’abord l’électorat aux célibataires excita l’indignation de quelques femmes mariées; l’une d’elles nous écrivit:
«Alors vous pensez que le mariage est une déchéance morale?»
Le mariage n’est pas une déchéance morale, mais il est une déchéance légale bien caractérisée, puisqu’il dépouille, annihile l’épouse, fait redevenir mineure la femme, fût-elle depuis dix ans majeure quand elle se maria.
La participation du plus petit nombre de femmes à la politique aurait de suite un résultat heureux pour tout le sexe, attendu que les intérêts féminins étant identiques, les dames électeurs sauvegarderaient avec les leurs, les intérêts des autres femmes.
Il est bien entendu, que nous voulons le suffrage pour les épouses comme pour les demoiselles, les veuves, les divorcées. Pendant que toutes les femmes de la nation ne voteront point avec les hommes, le suffrage ne sera pas en France universel, mais plus ou moins restreint, réduit, émasculé.
Ce principe posé, on reconnaîtra que c’est une tactique habile d’employer les célibataires à faire une brèche en la forteresse des privilèges masculins par où l’armée entière des femmes passera. Nul ne peut nous blâmer de pousser vers les urnes les plus libres pour hâter l’affranchissement de celles qui le sont le moins; car, en politique comme à la guerre et au jeu, il faut savoir user de stratagème pour être victorieux.
Ne vaudrait-il pas mieux que les moins assujetties parmi les femmes aient avec le bulletin le pouvoir d’arracher aux fers les triplement enchaînées, que de les regarder souffrir sans avoir la possibilité de leur porter secours?