HUBERTINE AUCLERT
Les Femmes au Gouvernail
Les idées nouvelles sont comme les fruits verts que tout le monde repousse; mais que chacun veut avoir le premier aimé, quand le soleil et le dévouement les ont amenés à maturité.
MARCEL GIARD
LIBRAIRE-ÉDITEUR
16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER
PARIS (5e)
1923
DU MÊME AUTEUR
Les Femmes arabes en Algérie. 1 volume, chez Lamarre, 4, rue Antoine Dubois. Paris.
Le Vote des Femmes. 1 volume, chez Giard, 16, rue Soufflot. Paris.
Le Droit politique des Femmes. 1 brochure (épuisée).
L’Égalité sociale et politique de l’Homme et de la Femme. 1 brochure.
L’Argent de la Femme. 1 brochure, chez A. Pédone, éditeur, 13, rue Soufflot. Paris.
Le Nom de la Femme. 1 brochure. Société du Livre à l’Auteur, 26, rue Brunel. Paris (XVIIe).
III
ERRATA
Page 6.—Lire à la 8e ligne: découler nos droits civils de nos droits politiques.
Page 22.—Lire à la 21e ligne: et l’éligibilité.
Page 34.—Lire à la 20e ligne: Jeanne Voitout.
Page 63.—Lire à la 1re et la 3e ligne: reprocha.
Page 63.—Lire à la 18e ligne: 29 Mai.
Page 72.—Lire à la note ligne 3: Arria Ly à Toulouse.
Page 106.—Lire Note 2: 1897-1905.
Page 115.—Lire à la 7e ligne: Lorsqu’il est exclu.
Page 121.—Lire à la 1re ligne: tremplin.
Page 232.—Lire à la note ligne 1re: ester.
Page 246.—Lire à la 10e ligne: satyres.
Page 300.—Lire à la XIe ligne: de la possession du droit.
Page 313.—Lire à la 13e ligne: Couvade.
Page 348.—Lire à la 13e ligne: leur donner.
Page 396.—Lire à la XIe ligne: 1897-1905.
Page 396.—Lire à la 19e ligne: 1908.
Page 399.—Lire à la 18e ligne: Territoire de Wilna 2083-200.
V
AU LECTEUR
Dans les Femmes au Gouvernail ceux qui admettent le Féminisme verront avec intérêt Hubertine Auclert continuer à plaider par delà sa tombe, contre l’inégalité qu’a créé au détriment des femmes, les droits que les hommes se sont seuls attribués. Elle voulait les femmes au gouvernail pour qu’elles puissent réparer les injustices qui frappent leur sexe dans les lois, dans la politique et dans les mœurs, en chargeant la femme de supporter seule les conséquences de sa faute avec son complice.
Elle voulait encore les femmes au gouvernail parce que les femmes associées aux hommes apporteront au gouvernement de leur pays les qualités dont la nature les a douées: le bons sens, la raison pratique et l’économie VI qu’elles appliquent à la tenue du ménage. Ainsi les dépenses de la grande guerre qui ont atteint plus de 180 milliards, n’auraient pas dépassé 100 milliards, d’après le rapporteur des économies, si nos élus s’étaient souvenus: «qu’économiser c’est servir.» On peut donc croire que le concours des femmes aurait rendu certaine cette formidable économie.
La situation de la femme travailleuse devenue mère excite tout son intérêt, et toujours prévoyante pour son pays, lorsqu’elle traite de la Maternité rétribuée, elle résout l’angoissant problème de la repopulation par l’indemnité maternelle.
Le chapitre: La cherté de la vie est due à l’exclusion des femmes de l’administration des affaires publiques, fait penser à la vie chère de nos temps, qui faisait dire à un député, que l’Etat était en train de mériter un Conseil judiciaire, tant ses décisions ignoraient les lois économiques.
Le titre de celui: Les intérêts de la France mis en péril par les hommes, n’est-il pas prophétique? «On n’osait penser à la guerre», a dit un de nos meilleurs hommes d’Etat; on ne VII la préparait donc pas! Ses démonstrations sur la nécessité d’accorder aux femmes le suffrage intégral sont encore de saison: les Françaises, presque seules dans le monde, sont encore à le demander.
M. C.
HUBERTINE AUCLERT
Originaire du Bourbonnais, Hubertine Auclert, était née le 10 avril 1848, à Tilly, commune de Saint-Priest-en-Murat, Allier, une propriété de ses parents: la cinquième de leurs sept enfants.
Dès ses premières années elle fait preuve d’une intelligence précoce; son esprit vif s’intéresse à tout: la cause des faibles la passionne et l’injustice la révolte. On trouve en germe chez l’enfant les généreux sentiments qui devaient inspirer sa vie.
A ce moment déjà, se manifestait chez la petite fille des dons précieux. On admire la façon dont elle habille ses poupées, l’habileté avec laquelle elle sait tirer parti du moindre morceau de moire ou de taffetas pour leur confectionner de belles robes imitant celle des dames. Elle brodait aussi merveilleusement et s’intéressait à tous les détails d’un intérieur. Elle acquiert ainsi toutes les qualités d’une maîtresse de maison accomplie.
A vingt ans, sa fermeté d’âme lui permit de soutenir avantageusement ses intérêts matériels et plus tard, d’orienter le féminisme vers le vote, conviction qu’elle défendit avec une remarquable ténacité.
Si l’on naît féministe, comme on l’a dit, elle avait toutes les qualités pour en devenir l’apôtre.
C’était bien elle la féministe ainsi qu’elle l’a définie: la femme qui a devancé son temps, la femme complète.
Sa sensibilité extrême lui faisait ressentir la souffrance des autres. Elle fut frappée du danger de la soumission légale de la femme à l’homme, qui se rend bien compte du pouvoir que la loi lui donne sur sa femme dans le mariage. Pouvoir qu’il outrepasse, s’il est violent jusqu’à la frapper, puisque la majorité des divorces sont causés par les sévices du mari:
«Je suis presque de naissance une révoltée contre l’écrasement féminin, disait-elle, tant la brutalité de l’homme envers la femme dont mon enfance avait été épouvantée, m’a de bonne heure préparée à revendiquer pour mon sexe l’indépendance et la considération.»
Pendant la guerre de 1870, accompagnée par une femme ayant les mêmes sentiments généreux, elle quêta dans sa petite ville pour apporter un peu de bien-être à nos soldats, comme on l’a fait pendant la Grande Guerre sous tant de formes différentes. Mais alors, on s’étonna de l’initiative de la jeune fille; on n’avait pas encore compris le sentiment délicat de s’occuper de ceux qui souffrent pour la Patrie.
Ne pouvant soigner les blessés—l’organisation de la Croix-Rouge étant peu développée à cette époque, avait peu de sections en province—elle se dévoua auprès des victimes de l’épidémie de variole qui s’ajoutait aux maux de la défaite.
La proclamation de la République au 4 septembre excita son enthousiasme. Elle voyait la France régénérée par ce gouvernement de tous, qui ne devait laisser subsister ni une misère, ni une injustice.
Un 14 juillet elle écrivait:
«Je n’illumine pas, je ne pavoise pas, il faut bien être logique. De par mon sexe assujetti je dois me tenir à l’écart de la joie comme je suis tenue à l’écart du droit. Mais comme je suis privée de m’abstenir de témoigner mon adoration à mes deux idoles: ma patrie et ma république. O ces airs nationaux comme ils me transportent; et ces jolies couleurs de France! que c’est beau. O ma patrie il faut bien que tu sois incomparable pour que je préfère vivre en esclave chez toi que libre ailleurs.»
C’est à ce moment qu’elle lut dans les journaux, le compte rendu des discours prononcés aux banquets qu’organisait Léon Richer fondateur et directeur de l’Avenir des Femmes, où collaborait Maria Deraismes.
«Ce sont les échos des discours prononcés aux banquets périodiques organisés par Léon Richer qui, presque à ma sortie du couvent m’ont fait venir du Bourbonnais à Paris combattre pour la liberté de mon sexe.»
Les idées qui y étaient émises lui semblaient avoir toujours été les siennes: combattre pour la libération de son sexe fut pour elle l’indication de la voie qu’elle devait suivre. Elle était orpheline et indépendante au point de vue économique; elle vint à Paris pour se mêler à ceux qui travaillaient pour que les femmes aient leurs droits. Dès ce temps elle put dire:
«Ma vie est peu importante, tout y est calme et d’une parfaite simplicité; pas d’accident, pas d’aventures, une existence de recluse. Je me suis faite justicière, non par goût mais par devoir. Voyant que personne n’osait entreprendre ce que je veux qui soit tenté, j’ai vaincu ma timidité excessive et je suis partie en guerre sans peur comme le chevalier Bayard, parce que comme lui j’étais sans reproche.»
Très sociable, elle fut bien accueillie dans le milieu qui combattait pour que justice soit faite aux femmes.
«On me nomma secrétaire du journal l’Avenir des Femmes et du Comité Féministe[1] et je me mis à étudier la question de notre émancipation. Après avoir pendant quelques années beaucoup lu, entendu, observé, réfléchi, j’ai compris la nécessité de ressusciter le programme des femmes de la Révolution et d’une partie de celui de celles de 1848, en faisant, contrairement à Léon Richer et à Maria Deraismes, découler nos droits civils de nos droits politiques. Pour pouvoir présenter le programme au public, j’ai fondé en 1876 la société «Le Droit des Femmes», qui compta bientôt dans ses rangs nombre d’intellectuels de l’un et de l’autre sexe.»
La Société avait pour devise: Pas de devoirs sans droits. Pas de droits sans devoirs, et son but final était: l’égalité parfaite des deux sexes devant la loi et devant les mœurs.
En 1883 son titre fut changé en celui de «Suffrage des Femmes» qui exprimait mieux ses idées directrices.
Pour obtenir le concours des femmes, elle lança aux Femmes de France cet éloquent appel:
Femmes de France
Malgré les bienfaits de notre révolution de 1789, deux sortes d’individus sont encore asservis: les prolétaires et les femmes. Les femmes prolétaires ont un sort bien plus déplorable encore...
Nous n’avons aucuns droits. Si préoccupées que nous soyons du bonheur de notre pays, nous sommes impitoyablement repoussées de toutes les assemblées, tant électives que législatives. La République veut cependant le concours de tous et de toutes. Nous comptons moins que rien dans l’Etat; l’homme qui joint à la sottise l’ignorance la plus profonde compte plus en France que la femme la plus instruite; il peut nommer ses législateurs; la femme ne le peut pas. Elle est un être à part, qui naît avec beaucoup de devoirs et pas de droits.
Quelle singulière anomalie! La femme est incapable pour les actes de la vie sociale et politique; on l’assimile aux interdits et aux fous, et quand elle s’écarte de la loi, elle est tout aussi sévèrement punie que l’homme en pleine possession de ses capacités.
Toute carrière libérale nous est fermée; nous ne devons nous immiscer dans aucune administration financière; cependant le fisc nous trouve bonnes pour payer les frais que notre sexe n’a pas été admis à discuter.
Au Congrès international des Droits de la Femme en 1878, elle ne put prononcer son discours sur le droit politique des femmes, Léon Richer et Maria Deraismes l’ayant trouvé trop révolutionnaire. Elle le fit imprimer[2].
Dans ce discours, elle établit nettement le but qu’elle poursuit: demander entièrement tous les droits pour les femmes.
«Dans notre revendication du droit des femmes, il importe de ne pas déroger au principe, il importe de ne pas biaiser, d’aller droit au but. Et serions-nous capables d’aider les femmes à s’affranchir, si nous, qui avons pris leur cause en mains, nous leur contestions une partie de leurs droits. C’est contester un droit que de ne pas oser l’affirmer. Que pourraient penser les oppresseurs des femmes, si ceux qui veulent les délivrer du joug se préoccupaient surtout de ne pas froisser leurs oppresseurs et demandaient timidement pour elles un peu plus d’instruction, un peu plus de pain, un peu moins d’humiliations dans le mariage et de difficultés dans la vie.»
Elle a confiance dans les qualités de la femme:
«Dans les réformes sociales que le progrès exige, le concours de la femme serait d’un prix inestimable. Aidée de l’homme, elle saurait mettre assez de bonté, assez d’humanité dans le détail des arrangements sociaux pour prévenir ce que l’excès de la souffrance amène: les révoltes, les révolutions».
En 1879 déléguée au Congrès socialiste de Marseille qui avait à l’ordre du jour de sa première séance, la question de la femme:
«Je fis un discours sur l’égalité sociale et politique de la femme et de l’homme[3], qui obtint un véritable succès; toute la presse me loua de poser la question comme elle devait l’être. Le président de la séance me vota des remerciements, et le lendemain je fus chargée de diriger les travaux du congrès en qualité de présidente. Nommée rapporteur de la commission sur la question de la femme, je parvins à force de ténacité, à faire émettre un vœu en faveur de l’affranchissement complet de la femme, qui depuis lors, figure dans le programme des travailleurs socialistes de France dans la forme suivante: Egalité sociale et politique de la femme.»
Pour montrer que l’égalité politique et civile des femmes pouvait tout naturellement devenir une réalité, Hubertine Auclert et les sociétaires du «Droit des Femmes», tentèrent de se faire inscrire sur les listes électorales. On leur refusa cette inscription. Elles portèrent la question devant le Conseil de Préfecture et Hubertine Auclert alla plaider elle-même la revendication de ce droit devant le Conseil d’Etat. La Cour de cassation s’en référa à la Constitution de 1791 pour refuser.
En 1880 elle refusa de payer ses impôts: «parce que les femmes ne devaient pas payer les contributions, puisqu’elles n’étaient pas admises à contrôler l’emploi de leur argent.» Ce qui lui valut la saisie de ses meubles.
Elle a reproduit dans son volume le Vote des Femmes, page 136, sa demande de dégrèvement d’impôts et les raisons qui la motivait, ainsi que sa défense devant le Conseil de préfecture et le Conseil d’Etat, la logique même qui n’empêcha pas ses juges de lui donner tort.
Un huissier vint mettre les scellés sur ses meubles et lui en laissa la garde; la manifestation ayant eu la publicité suffisante pour faire réfléchir les femmes à la justesse des arguments employés, Hubertine Auclert paya ses impôts.
Alexandre Dumas, dans les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent a raconté son refus de payer l’impôt: Mlle Hubertine Auclert dit:
«Je ne dois pas payer l’impôt puisque je ne le vote pas, ni par moi-même, ni par les délégués nommés par moi. C’est une raison mais ce n’est pas la meilleure. La meilleure de toutes les raisons est qu’il n’y a aucune raison pour que les femmes ne votent pas comme les hommes.»
Le changement dans nos lois, qu’Hubertine Auclert s’efforçait d’amener par tous les moyens en son pouvoir, était peu compris par les bénéficiaires qui croyaient, comme du reste tous les hommes, que le fait d’exercer ses droits modifierait la femme au point de lui faire perdre ses gracieuses qualités; qu’elle ne voudrait plus remplir les devoirs de son sexe et qu’elle renoncerait même à la coquetterie pour mieux affirmer son indépendance.
C’est que le Féminisme était ignoré en France, on y voyait surtout, pour la femme, une désertion de la maternité.
Aussi on traitait fort mal la jeune novatrice qui, vers 1876, entreprenait de le faire triompher en demandant pour les femmes le droit électoral. On affectait d’en plaisanter et on traitait de folle et de virago la timide jeune fille, ainsi que ses adeptes, à qui il fallait une grande énergie pour oser émettre ses idées et les soutenir.
Malgré sa foi dans ses justes revendications, sa grande modestie la faisait douter du succès de ses efforts si elle n’était pas secondée:
«Je monte toute seule à l’assaut des préjugés et quand je crois toucher au but, avoir vaincu les plus grandes difficultés, je suis précipitée au delà du point de départ.»
Ces déceptions bien amères pour sa sensibilité lui arrachaient des plaintes mais n’abattaient pas son courage:
«Si désespérante que soit la lutte et l’isolement, j’ai une foi incroyable, une de ces fois de chrétienne aux bûchers et aux bêtes.»
Pour répandre ses idées et amener les femmes à vouloir leur émancipation, elle fit des conférences à Paris, à Bruxelles et dans d’autres grandes villes de France, sous les auspices des municipalités. La jeune revendicatrice à la tribune, que l’on dépeignait d’un visage agréable avec de grands yeux gris expressifs, faisait passer dans ses paroles la conviction qui l’animait, intéressait les journalistes, qui, tout en discutant, ou plaisantant le Féminisme, suivant leur genre d’esprit, lui faisaient en général une bonne presse. L’un d’eux écrivait dans la France:
«Mlle Hubertine Auclert mérite qu’on la discute sérieusement avec son intelligence et son cœur: c’est une convaincue ardente et loyale, une républicaine égalitaire et enthousiaste. Le rôle subalterne de la femme lui fait horreur. Toute jeune fille, elle se met en campagne, bravement, sans crainte des huées et des sourires, et partout se déploie sa bannière! Justice pour les femmes, égalité pour les deux sexes. Elle a environ vingt-sept ans; sans être jolie, ses traits ont une grande expression d’intelligence et d’énergie; son éloquence est naturelle, son geste sobre, elle parle longtemps sans fatigue, le mot arrive facilement toujours coloré et compréhensible.»
Un autre trouvait que:
«Jamais une femme n’a apporté à la tribune parole plus correcte, argumentation plus serrée; elle ne manque pas de talent, sa parole est douce; Son langage correct et souvent imagé possède l’éloquence que donne une ferme conviction.»
Mais ce qui a dû lui plaire davantage c’est cette appréciation:
«Fait admirablement le siège de la Bastille des Droits de l’homme.»
En juin 1880 dans une conférence tenue rue Oberkampf à Paris, elle répondait à la grande objection: vous n’êtes pas militaire, faite aux femmes qui demandent leurs droits:
«Vous, les hommes vous avez fait la Révolution pour pouvoir voter les impôts que vous payez; nous, les femmes, nous voulons comme vous, payer seulement ce que nous avons voté.—Mais vous n’êtes pas soldats?—Etes-vous mères? L’impôt de la maternité, œuvre nécessaire et sublime, ne peut-il pas entrer en ligne de compte avec l’impôt du sang créé en vue d’une œuvre de destruction?».
A Lille en 1880, elle expose l’état de sujétion où se trouve la femme privée de ses droits:
«La République, dit-on, est le gouvernement de l’égalité, et elle n’a sa raison d’être que si elle est appuyée de la tête à la base sur les principes d’égalité.
«Elle n’existera donc réellement que lorsqu’elle aura proclamé l’égalité de tous et je viens ici, audacieusement peut-être, mais résolument lui demander de reconnaître l’égalité civile et politique de l’homme et de la femme.
«Et quand je parle d’égalité, je la veux pleine et entière.
«Je veux que la République prenne la femme dès sa naissance et qu’elle lui donne le même développement physique, moral, intellectuel et professionnel qu’à l’homme. Je veux que les concours soient ouverts aux individus des deux sexes et que la femme comme l’homme puisse arriver aux emplois les plus hauts de l’Etat.
«La République a déjà fait l’égalité entre le pauvre et le riche, je veux qu’elle agisse de même entre l’homme et la femme.
«La France s’occupe elle-même de son organisation sociale. Dans toutes les grandes villes les programmes se discutent, le mouvement s’accentue d’heure en heure. Je constate avec joie cette activité.
«Mais dans ma joie se mêle la tristesse, pourquoi donc, sur aucun programme aussi modéré, aussi radical soit-il, ne voit-on prendre place la grave question de la revendication des droits de la femme? Et pourtant, n’est-ce pas la femme qui souffre le plus?
«Républicains, en agissant avec un pareil oubli de vos compagnes, vous violentez les principes d’égalité. En 1793 vous avez fait table rase des privilèges de race et de caste qui existaient alors. Aujourd’hui, je viens vous demander de faire table rase des privilèges de sexe qui existent toujours à la honte de la République.
«Et quand je vous dis que dans la société actuelle, la femme est esclave, ne croyez pas que j’emploie un bien grand mot pour exprimer la situation actuelle.
«Examinons, si vous le voulez, la situation actuelle de la femme dans la société.
«Si, jeune fille et, dans un moment d’abandon et d’amour, elle a oublié tous ses devoirs, confiante dans la parole de celui qu’elle aimait elle a un enfant, elle est abandonnée!»
Elle s’adresse aux tribunaux pour leur demander réparation.
Les juges lui répondront:
—Vous a-t-on volé votre chapeau, votre bourse?
—Non. On m’a volé mon honneur!
—Alors, il nous est impossible de rien faire: la loi reconnaît bien les promesses d’achat et de vente, mais elle ne reconnaît pas les promesses de mariage.
«Et plus tard quand l’enfant voudra rechercher son père, la loi le lui interdira encore[4]!
«Et si sa raison, à cette pauvre fille, s’égare, si dans un moment de folie elle tue son enfant.
«Oh! alors la justice s’empare d’elle et les hommes, les pères, la condamnent pour ce crime dont elle n’est pas responsable.
«Quel est donc le coupable dans cette affaire?
«Est-ce la femme? Non, n’est-ce pas?
«Est-ce l’homme? Pas davantage.
«Le coupable c’est le législateur qui, pour conserver son passeport de séducteur, aime mieux conserver l’infanticide, plutôt que de laisser rechercher la paternité.
«C’est à juste titre qu’un philosophe a dit qu’il fallait attribuer quotidiennement, à chaque député, la mort de cent enfants nés ou à naître!
«Moi je le déclare en outre, coupable de la mort ou de l’empoisonnement moral de toutes les filles-mères.
«La situation de la femme mariée n’est pas beaucoup plus enviable.
«Si intelligente qu’elle soit, épousât-elle un idiot. Dès qu’elle a passé sous les fourches caudines du mariage, elle se trouve sous la tutelle de son mari.
«D’après la loi elle doit obéissance à son mari et se trouve obligée d’habiter avec lui partout où il plaira à son seigneur et maître.
«Par son mariage enfin, elle perd son existence propre et devient, pour ainsi dire, l’accessoire de son mari.
«Si pourtant elle s’est trompée: et si croyant choisir un honnête homme, elle est tombée sur un libertin, sur un débauché, sur un paresseux ou sur un ivrogne?
«Que peut-elle faire? Rien, absolument rien.
«L’homme a tous les droits. Il a un droit absolu sur sa femme. Il peut, s’il le veut, vendre le mobilier, les vêtements, et empocher le salaire[5] ou les titres de rentes de sa femme pour payer sa maîtresse à la seule condition que cette femme demeure derrière la cloison de la chambre conjugale ou au delà du mur mitoyen de votre jardin!
«Cette femme ainsi trompée et avilie, rencontrera peut-être sur le chemin de la vie un honnête homme qui compatira à ses peines.
«Qu’elle se garde bien de l’aimer, car alors, elle sera jugée comme adultère, et si le mari la poignarde, il sera excusé par la loi.
«Eh bien! ceci outrage la justice, et c’est une honte pour la République de laisser ainsi la femme écrasée légalement par l’homme.
«On m’objectera que le divorce, appelé à grands cris par tout le monde, sera pour tous ces abus une porte de sortie.
«Que nenni!
«M. Naquet lui-même dans le projet de loi qu’il a présenté ne met pas l’homme et la femme sur le pied d’égalité dans les demandes d’autorisation en divorce. L’homme peut le réclamer dans certains cas où cela est interdit à la femme.
«Et de plus, par qui seront jugées les demandes qui seront soumises aux tribunaux?
«Par les hommes, toujours par les hommes et rien que par les hommes!
«Nous voulons que tout cela change.
«Nous voulons dans la République l’égalité pour tous, pour l’homme comme pour la femme et pour arriver à son but, pour que les lois soient équitables, nous voulons que tous les intéressés soient appelés à les discuter et à les voter.
«Voilà pourquoi nous demandons pour tous hommes ou femmes, le droit d’être électeurs ou d’être élus.
«Certains pays d’ailleurs nous donnent déjà l’exemple; en Amérique, dans certains Etats, les femmes prennent part aux élections municipales[6].
«Les affaires publiques n’en marchent que mieux et, malgré toutes les réactions possibles nous arriverons au but que nous poursuivons.
«Deux grandes objections sont opposées aux revendications si légitimes des femmes.
«Tout d’abord on prétend que la maternité et ses exigences y sont un obstacle péremptoire. Est-ce à dire que la femme en état de grossesse ne soit pas capable de porter un bulletin de vote au bureau électoral? Mais alors interdisez-lui toute distraction, toute promenade, tout théâtre, et, si elle est pauvre, défendez-lui tout travail et faites-lui des rentes pendant la durée de sa grossesse.
«Une autre objection des républicains fait de l’immense majorité des femmes des champions ardents du cléricalisme.
«Je proteste contre cette affirmation.
«Et puis, on n’a jamais songé à refuser le vote et l’éligibilité aux hommes cléricaux.»
Elle termine ainsi son discours:
«Lors des prochaines élections accompagnez vos femmes, vos filles, vos mères aux bureaux électoraux et dites-leur de réclamer leurs cartes électorales; sans doute les officiers municipaux ne les leur délivreront pas, mais si toutes les villes agissaient de même, l’impulsion serait donnée et rien ne pourrait plus l’arrêter.
«Quand nous aurons atteint le but que nous nous proposons, oh! alors, nous serons vos ménagères nationales, nous empêcherons la dilapidation de vos deniers et nous saurons faire en sorte que tous les travailleurs, ici-bas, aient le vivre et le coucher comme les enfants d’une même maison.
«Ce seront les femmes qui fermeront l’ère des révolutions sanglantes, car les femmes seules sauront harmoniser la société.»
En octobre 1883, c’est à Nîmes qu’elle va faire connaître les revendications du Féminisme.
«Voulez-vous que les hommes soient vraiment libres? Donnez aussi la liberté aux femmes.
«On a aboli les privilèges de castes, seuls les privilèges de sexe sont restés.»
Elle dépeint la situation fausse et pénible que les droits civiques, que possède l’homme, et qui sont refusés à la femme font à celle-ci. Elle réclame pour son sexe les droits politiques afin de le soustraire à l’arbitraire de l’homme. Elle adjure les électeurs de défendre les droits politiques de la femme et de les inscrire dans leurs programmes électoraux:
«Le jour où cette œuvre sera accomplie sera celui de la justice et de l’égalité.»
Elle veut autant d’écoles, autant de science pour les filles que pour les garçons et autant de droits politiques.
En mai 1884, à Bruxelles, elle intéresse très habilement les Belges à la question féministe en mettant en cause l’intérêt national:
«Belges, vous tremblez pour votre sécurité, vous redoutez l’annexion; utilisez tous les éléments d’énergie qui sont en vous, associez les femmes à votre action et vous pourrez tenir tête à vos voisins. Faites intervenir cette toute puissante, la femme, dans vos affaires et votre petit royaume deviendra inexpugnable.
«Chacun de vous a pu remarquer qu’en général les femmes étaient plus aptes que les hommes à bien administrer. Les femmes ont une façon particulière de veiller aux détails, de faire de l’ordre, de réaliser en un mot l’aisance. Oh! je conviens que les femmes ne feraient pas aussi grand que l’homme. Dans tous les pays, les hommes emploient la plus grande partie du budget pour le plaisir des yeux. Les femmes songeraient à conserver la race humaine; après, elles verraient à l’amuser. Enfin, les femmes seraient pour tous les membres de la société comme elles sont pour leurs enfants dans la famille: bonnes et équitables.
«L’intervention de la femme sur la scène du monde inaugurerait une ère de liberté pour l’homme comme pour la femme, car le despotisme au foyer engendre le despotisme dans la cité et tant que la femme sera asservie tout citoyen libre tremblera pour son indépendance.»
En octobre 1881, lors de la Campagne de Tunisie, elle adressa au général Campenon, Ministre de la Guerre, une lettre pour lui demander d’appeler les femmes à faire leur service humanitaire. Pour que nos soldats puissent vaincre les maladies «plus redoutables que le fer de l’ennemi» il faut qu’un sérieux personnel soit attaché à l’armée d’Afrique. Les femmes qui revendiquent l’égalité devant le droit, revendiquent aussi l’égalité devant le devoir. Qu’on les appelle à faire leur service humanitaire—pendant du service militaire des hommes—et l’on aura ce personnel.
Du Ministère on lui fit cette réponse.
«29 novembre 1881.
«Mademoiselle,
«Je serai heureux de vous donner des explications que vous donnerait le Ministre lui-même, sur la demande que votre patriotisme vous a amené à formuler.
«Le Ministre qui, vous n’en doutez pas, rend une entière justice aux sentiments généreux qui vous guident, m’a bien recommandé de vous recevoir si vous vous présentez au ministère.
«Je vous prie...
«Le Lieutenant-Colonel, Sous-chef de Cabinet.
A. Mourlant.»
Pour intéresser les pouvoirs publics à son œuvre de justice, elle adressait des pétitions à tous les pouvoirs. Quelques-unes de ces pétitions eurent l’honneur d’un vote unanime: celle à la Chambre des députés en faveur des femmes électeurs et éligibles obtint l’unanimité des voix de la commission électorale. Une autre pour que les femmes aient leurs droits électoraux fut votée par le Conseil général de la Seine tout entier. Elle les a reproduites dans le Vote des Femmes, ainsi que quelques autres des si nombreuses qu’elle a adressées à nos députés et à nos sénateurs, saisissant toutes les occasions pour les convaincre.
Elle ne s’intéressait pas seulement à l’électorat et à l’éligibilité politique des femmes, mais aussi à leur égalité avec les hommes dans les élections de leurs corporations.
Avec les membres de la Société le suffrage des Femmes, elle pétitionna en faveur des Prud’Femmes.
«Novembre 1886.
«Messieurs les Députés,
«Vous allez examiner le projet de loi Lockroy relatif à l’institution des prud’hommes. Si vous êtes des législateurs équitables, vous comprendrez que quelles que soient les améliorations que ce projet comporte, il laisse subsister à l’égard des femmes fabricantes et ouvrières, employeuses et employées, une grande injustice, puisqu’il confie aux hommes seuls, le pouvoir de juger les différends entre les patronnes et leurs ouvriers, les ouvrières et leurs patrons.
«Veuillez considérer, Messieurs, que dans bien des cas, les prud’hommes masculins sont embarrassés: il est, par exemple, bien plus du ressort de la femme que de celui de l’homme d’apprécier si des corsets ou des guimpes sont bien ou mal confectionnés.
«Un tribunal exclusivement composé d’hommes est à cause de son incompétence même—quand il a à juger des femmes—forcément partial.
«Nous vous prions, Messieurs, d’introduire dans le projet Lockroy, un article stipulant que les femmes sont de compte à demi avec les hommes investies du mandat de juger les luttes d’intérêt entre maîtres et travailleurs de l’un et de l’autre sexe et que les Conseils de prud’hommes, dorénavant composés d’hommes et de femmes, sont élus par tous patrons et patronnes, chefs ou cheffesses d’ateliers, ouvriers et ouvrières qui se trouvent dans les conditions requises par la loi pour être électeurs.
«Pour les femmes de France,
Hubertine Auclert.
Directrice de la Citoyenne.»
Cette pétition déposée par M. Michelin sur le bureau de la Chambre fut chaleureusement appuyée par la presse: «Mlle Hubertine Auclert, mène avec une persistance réellement héroïque, la lutte dans laquelle elle est arrivée à avoir le bon sens pour elle», écrit le Mot d’Ordre. Les pétitions qui demandaient le droit de suffrage et d’éligibilité pour les femmes n’obtenaient en général que des mentions ironiques.
Ce ne fut qu’en 1907 que les femmes obtinrent d’être électrices pour nommer les Conseillers Prud’hommes et en 1908 qu’elles devinrent éligibles à ce Conseil.
En 1884, une commission était nommée pour organiser l’exposition de 1889. La vaillante féministe s’adresse à M. Rouvier ministre du Commerce, pour que les femmes entrent dans cette commission:
«Monsieur le Ministre,
«Dans la commission que vous avez choisie pour organiser l’exposition de 1889, tous les futurs exposants masculins sont représentés: les commerçants sont représentés par le président de la Chambre de commerce de Paris, les fabricants par les présidents des Chambres syndicales patronales, les ouvriers par le président de l’Union des Chambres syndicales ouvrières, l’élément féminin seul est exclu; cependant, les femmes vont exposer comme les hommes leurs produits, et dans ce concours, destiné à décupler l’émulation du génie humain, elles contribueront pour une large part à rehausser notre gloire nationale.
«Si dans certaines branches de l’industrie nous pouvons être imités, dépassés même par nos voisins, pour tout ce qui sort de la main des femmes, nous arrivons les premiers. Nous triomphons grâce aux merveilleuses créations artistiques de ces fées parisiennes, qui savent faire sortir d’un rien, un chef-d’œuvre.
«Je vous prie, Monsieur le Ministre, de bien vouloir considérer que les Françaises qui dictent le bon goût au monde, tiennent dans les joûtes industrielles une place importante, et, tant au point de vue de l’intérêt national que de l’égalité dont on parle beaucoup dans notre société moderne, je vous demande d’appeler des femmes à faire partie de la commission d’organisation de l’exposition.
«Ne pas admettre les femmes à poser avec les hommes les bases de cette vaste entreprise, c’est négliger de s’assurer une partie du succès, en privant des moyens de mieux faire valoir les œuvres qu’elles exposeront, celles dont les étalages excitent en même temps que la convoitise, le ravissement de l’étranger.
J’espère, Monsieur le Ministre, que vous comprendrez qu’en lésant dans cette circonstance les intérêts des femmes, vous porteriez préjudice aux intérêts même de la France, et que vous ferez droit à une juste réclamation.
«Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.
«Pour le Cercle du «Suffrage des Femmes».
«Hubertine Auclert.
Directrice de la Citoyenne.»
Cette revendication de l’égalité des sexes devant le travail fut approuvée par la presse sérieuse qui en reconnut la justesse.
En 1898, une pétition pour réclamer «la loi des sièges» fut présentée au nom de la société «Le suffrage des Femmes» à nos représentants.
«Messieurs les Députés,
«Messieurs les Sénateurs,
«Nous vous demandons de soustraire les employées de commerce aux maladies des organes abdominaux que la perpétuelle position verticale engendre, en enjoignant aux directeurs des grands magasins de fournir des sièges à leurs vendeuses, et de les laisser s’asseoir, quand elles ne sont pas occupées à la vente, sous peine d’être rendus responsables de la ruine de leur santé.
«Nous espérons, Messieurs, que dans l’intérêt des générations, vous voudrez bien supprimer pour des milliers de futures mères de famille le supplice dangereux de la perpendicularité, et, d’avance nous vous remercions.
«La Secrétaire générale,
Hubertine Auclert.»
Cette pétition couverte de milliers de signatures détermina un courant d’opinion en faveur du droit de s’asseoir pour les employées de commerce. Elle fit déposer en 1900 un projet de loi, imposant aux propriétaires des ateliers, des grands et petits magasins, l’obligation de mettre des sièges à la disposition des vendeuses.
Ce projet de loi fut séance tenante adopté par la Chambre en 1900.
En 1881, elle fonda le journal La Citoyenne qui portait en épigraphe: Est citoyenne la femme qui jouit de l’intégralité de ses droits. Aidée par des collaborateurs dévoués, elle put défendre l’être faible contre lequel les lois avaient multiplié les entraves, et convaincre le scepticisme de ses concitoyens qui ne comprenaient pas que la question du Vote des Femmes pût se poser. Ce droit dont elle a dit:
«Les droits politiques sont l’axe de la question féministe» et qui, seuls dans un gouvernement d’opinion comme le nôtre, pourraient donner aux femmes le pouvoir de réformer les lois et le moyen de faire servir leurs qualités au bien de leur pays.
Signés de son nom ou de son pseudonyme, Jeanne Voitout, ses articles, d’un style si clair qui ne devait rien qu’à elle-même, sont autant de plaidoyers pour libérer la femme.
Un de ses articles qui a pour titre: Une loi stérile, prévoyait l’insuffisance de la loi Camille Sée (1882) sur l’instruction secondaire des filles. Comme toujours lorsque les intérêts féminins se discutent, pas une seule femme n’avait pris part à la discussion:
«Il s’est fait grand bruit à propos de la loi sur l’instruction secondaire des filles votée par les Chambres. Chacun a pensé que le niveau égalitaire passait sur la France, dotait les femmes de la même instruction que les hommes. Erreur profonde: avant comme après la loi promulguée, le statu quo subsiste pour les femmes.
«Nous n’en aurions pas fini, si nous voulions critiquer le programme des écoles secondaires de filles. L’enseignement que les femmes recevront dans ces écoles, les laissera dans la même situation fausse.
«Au sortir des écoles secondaires, les jeunes filles obtiendront un diplôme d’honneur: le diplôme, dit l’article 7 du projet de loi sur l’instruction des jeunes filles, n’aura aucune valeur professionnelle. Il ne tiendra pas lieu de brevet d’institutrice dont il différera essentiellement. Il ne sera pas non plus l’équivalent des baccalauréats ès lettres, ou ès sciences, et par exemple, il ne pourra ouvrir aux jeunes personnes qui le posséderont l’accès des facultés de médecine.
«En voilà assez, je crois, pour édifier les familles sur la valeur de l’instruction qu’on donnera aux jeunes filles dans les établissements d’éducation secondaire. Ne semble-t-il pas que nos législateurs aient pris soin de rendre ce projet inapplicable avant de le voter?
«Comment! dans notre siècle où les infortunes, les revers, les exigences multiples de la vie matérielle assaillent les femmes. Dans notre siècle où chacun a besoin de tripler ses forces pour exister, avoir ce ridicule achevé d’allouer aux femmes qui auront dépensé beaucoup de temps, beaucoup d’efforts, beaucoup d’argent pour acquérir le savoir, un diplôme qu’elles ne pourront utiliser? Mais les parents ne voudront pas de ce diplôme sans valeur. Ceux qui seront riches préféreront donner à leurs filles, au moyen de professeurs particuliers, les connaissances exigées par l’Université pour conférer le titre de bachelier.
«Ceux qui seront peu fortunés ne se soucieront pas de s’imposer des sacrifices, en vue de faire avoir à leur fille cette récompense stérile—un diplôme d’honneur. Les parents se diront que le savoir crée des besoins et que si leur fille n’a pas la possibilité d’utiliser son savoir, elle sera en étant instruite, plus pauvre qu’en étant ignorante.
«Aussi longtemps que l’instruction ne sera pas pour la femme un moyen de ressources pécuniaires, les parents ne songeront pas à faire des sacrifices pour instruire leurs filles. Ils songeront à faire des sacrifices pour les doter. Parce qu’aussi longtemps que les femmes ne pourront acquérir qu’un savoir qui ne s’utilise pas, elles ne vaudront rien par ce savoir, rien par elles-mêmes, elles ne vaudront que par l’argent qu’elles posséderont.
«Si le gouvernement masculin avait sérieusement voulu établir l’instruction secondaire des jeunes filles en France, il l’aurait rendue aussi facilement accessible que véritablement avantageuse.
«Au lieu de laisser en grande partie à l’initiative des départements la création des lycées de filles, il aurait voté deux milliards pour leur installation immédiate. Ces milliards, l’Etat eût-il dû les emprunter pour réparer le dommage causé aux femmes, que c’eût été encore une excellente spéculation.
«Mais au point de vue de l’économie budgétaire, la chose la plus logique était d’ouvrir aux jeunes filles les portes des lycées de jeunes gens, et de donner la direction de ces lycées mixtes aux professeurs des deux sexes.
«Les enfants en recevant dès l’enfance le même enseignement substantiel auraient échangé leurs qualités mutuelles. La nature rude de l’homme aurait emprunté quelque chose du caractère doux de la femme, la femme aurait emprunté à l’homme l’énergie qui manque à sa nature.
«Les enfants des deux sexes mis sur les mêmes bancs d’écoles seraient arrivés dans la vie camarades, la main dans la main, s’estimant, se respectant et non plus comme deux ennemis qu’ils sont aujourd’hui. D’une part, l’homme qui se fait un plaisir de tendre des pièges et des embûches à la femme, de l’autre, la femme qui est cuirassée de méfiance vis-à-vis de l’homme. L’enseignement identique aurait donné aux femmes et aux hommes, avec les idées et le savoir, le diplôme identique.
«Les femmes, ayant une fois conquis ce premier échelon, le diplôme de bachelier, auraient pu arriver aux professions libérales. Alors, les familles françaises, qui se préoccupent tant de l’avenir de leurs enfants, se seraient empressées d’envoyer leurs filles dans les lycées acquérir le savoir breveté, qu’elles auraient justement considéré comme un passeport pour traverser la vie, comme une assurance contre la mauvaise fortune, comme un capital inaliénable qui, utilisé, aurait pu leur procurer plus de revenus que les quelques milliers de francs qu’elles auraient pu leur constituer en dot.
«Les députés si désintéressés de tout ce qui regarde les femmes n’ont pas songé à cela, et ainsi la loi sur l’instruction secondaire des jeunes filles sera inefficace parce qu’il n’a pas été permis à une seule femme de prendre la parole dans un débat qui concernait absolument les femmes. Parce qu’il n’a pas été permis à une seule femme de dire cette chose simple: qu’un savoir que les femmes ne pourraient utiliser, ne tenterait ni les efforts des enfants, ni la volonté, ni la bourse des parents».
Hubertine Auclert, avait donc prévu ce qui devait arriver, puisque maintenant on veut réformer l’enseignement secondaire des jeunes filles: Le diplôme qui couronne les études de cet enseignement serait, après avoir été complété par un examen portant sur les sciences et le latin, assimilé à la première partie du baccalauréat. La seconde partie serait passée à la faculté dans les formes accoutumées.
Pour posséder cette seconde partie, les jeunes filles devront s’asseoir sur les bancs des lycées de garçon pour suivre les cours de philosophie ou de mathématiques élémentaires.
Son mariage en 1888 avec Antonin Lévrier l’éloigne de Paris pour aller habiter l’Algérie, où son mari était nommé magistrat.
Pendant son séjour dans la colonie, elle étudia la condition de la femme Arabe. Elle a bien vu les maux qui la font souffrir et en propose les remèdes dans le livre qu’elle lui a consacré: Les femmes Arabes[7].
En 1901, elle s’adressa au gouverneur de l’Algérie pour qu’il rétablisse les écoles de filles:
«Monsieur le gouverneur,
«Depuis quarante ans, Alger ne possède pas une seule école Arabe de filles. Comme frustrer les femmes indigènes d’instruction c’est préjudicier à la civilisation de l’Algérie et retarder la fusion des races arabe et française, je vous prie de bien vouloir rétablir au moins une des deux écoles indigènes de femmes créées à Alger en vertu du décret du 14 juillet 1850, qui stipulait que les filles indigènes auraient des écoles où elles recevraient l’instruction primaire.
«J’ai raconté dans les Femmes Arabes comment le Conseil général d’Alger avait en 1861 supprimé les écoles assidûment fréquentées par près de trois cents élèves, promptes à assimiler nos idées et nos mœurs.
«Les musulmanes Algéroises, qui avaient des écoles avant l’annexion et sous l’empire, ne peuvent pas être condamnées à l’ignorance par la République.
«Vous comprendrez, Monsieur le gouverneur général, qu’il y a pour nous Français un intérêt politique à empêcher de dégénérer la race indigène en cultivant le cerveau de ses génératrices, et vous voudrez prouver aux Arabes que vous avez souci de leur évolution, en donnant au plus tôt à leurs jeunes filles, la possibilité de s’instruire dans la capitale de l’Algérie.
«Veuillez agréer, Monsieur le gouverneur général, l’assurance de ma haute considération.»
«Hubertine Auclert.»
Le gouverneur de l’Algérie lui répondit:
«Madame,
«J’ai l’honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez bien voulu m’adresser en vue du rétablissement des écoles indigènes de femmes créées à Alger en 1850 et supprimées en 1861.
«Soyez assurée que je m’associe de tout cœur aux sentiments généreux et patriotiques qui vous inspirent et que je ne tarderai pas à mettre à l’étude la question que vous voulez bien me signaler.
«Veuillez agréer, Madame, mes hommages très respectueux.
«Le gouverneur général: Jonnart.»
En 1901, elle fit déposer une pétition à la Chambre et au Sénat dans le même but.
En 1911, elle fit déposer une pétition à la Chambre et au Sénat, pour appeler l’attention de nos Législateurs sur la situation des femmes Arabes si barbarement traitées par leurs lois.
Dans les «Femmes Arabes», elle intéresse aussi la France conquérante à ce peuple Arabe si intelligent et si brave qu’elle a soumis, et qui est sacrifié à un petit nombre de colons. Elle pensait que le temps était venu pour lui d’être fait citoyen Français.
Pendant son séjour en Algérie, sa collaboratrice qui avait accepté de continuer la publication de La Citoyenne pendant son absence,—absence qu’elle espérait courte, croyant revenir bientôt dans ce Paris qu’elle aimait et qu’elle n’avait quitté que par dévouement à son mari—ne tint pas sa parole. Elle aima mieux fonder un autre journal avec un autre titre.
Ne pouvant continuer La Citoyenne loin des facilités qu’elle trouvait à Paris, sa disparition causa à la courageuse féministe une peine très vive. Elle sentait combien ce propagateur des idées d’émancipation féminine allait manquer à la cause qu’elle soutenait. Cette cause était sa vie. Si bien qu’elle pouvait répondre à un interviewer qui lui demandait, comme à d’autres personnalités; quelle avait été la plus grande joie de sa vie:
«Ma plus grande joie a été d’entendre applaudir à une revendication du pouvoir politique pour les femmes, et de croire que ma force de volonté hâterait l’affranchissement féminin».
Lorsqu’elle revint à Paris en 1892, après la mort de son mari qui lui laissa un vide cruel, comme on lui demandait pourquoi elle s’était logée dans un quartier si triste, près d’un cimetière, elle répondit: Cette tristesse répond à mon état d’âme: mon mari est enterré au Père Lachaise, je ne veux pas le quitter. Il partageait mes idées, il fut l’ami, le camarade, en même temps, le mari affectueux et tendre.
Elle trouva un peu de consolation dans sa solitude à s’occuper de ceux qui souffrent. Elle groupa autour d’elle quelques âmes charitables qui prirent le nom de Tuteurs des Pauvres. Avec leurs cotisations on secourait les pauvres honteux qui sont légions dans notre beau Paris.
On lisait dans le préambule des statuts:
«Il faut que les hommes et les femmes de cœur s’entendent pour sectionner Paris et pour s’imposer la mission de rechercher avec une maternelle sollicitude les désespérés, non seulement dans chaque quartier, dans chaque rue mais dans chaque maison.»
C’était, on le voit, sa conception de décentralisation de l’assistance publique qui permettrait de soulager les misères pressantes et véritables.
A la même époque elle fonda le Secrétariat des Femmes, société d’assistance morale qui a été instituée pour «soutenir les femmes qui défaillent dans les voies douloureuses qui sillonnent la vie, et les aider à reprendre courage et espoir.»
Travailler pour le Féminisme était toujours son plus cher dessein. L’Intransigeant illustré lui ouvrit ses colonnes. Elle y donna des articles littéraires où le féminisme était présenté en action dans une forme attrayante.
En 1896 elle commença sa collaboration au Radical qui devait durer jusqu’en 1909. Presque chaque semaine elle y défendait les Droits des Femmes sous la rubrique: Le Féminisme avec une logique et un bon sens convaincants. La Libre Parole et Le Matin insèrent aussi de ses articles, ainsi que Le Radical Algérien, La Petite République, La Fronde, la Vie Moderne, Moulins-Souvenir, La Cocarde, Le Moniteur Algérien, etc.
Privée de son Journal La Citoyenne comme il a été dit, c’est dans le Radical qu’elle exposera et soutiendra ses idées. Son esprit novateur concevait d’emblée le juste. Aussi ses revendications pour son sexe seront la réalité de demain si elles ne sont déjà passées naturellement dans nos lois.
Celle, pour la retraite de la Corvéable est pleine de raisons irréfutables:
«La législation élaborée sans le concours des femmes s’abstient de tenir compte des intérêts du sexe féminin; la loi sur les retraites ouvrières le prouve encore.
«Si, en effet, en son article premier, cette loi reconnaît le droit à une retraite de vieillesse pour les ouvriers, les ouvrières et les employés des deux sexes, elle omet d’en octroyer une aux corvéables, c’est-à-dire à la majorité des travailleuses.
«Les ménagères qui sans trêve ni repos peinent gratuitement, les génératrices dont la fécondité assure la perpétuation de l’espèce humaine, n’auraient pas droit à la retraite, parce qu’elles œuvrent sans recevoir d’indemnité et que seuls seront pensionnés ceux dont la besogne est payée.
«Sachant désormais que la corvée rebutante faite pour rien, ne donne finalement que droit à l’ingratitude, alors que le travail rétribué procure des titres à la reconnaissance nationale, les femmes voudront-elles continuer à se sacrifier dans la famille et dans la société?
«Les ménagères consentiront-elles à rester les chevilles ouvrières de l’industrie, en libérant des durs travaux de la maison les professionnels, pour n’avoir en leurs vieux jours que la ressource de tendre la main à l’Assistance publique pendant que ceux dont elles auront assuré le gain auront une pension de retraite?
«Si les femmes n’étaient point exclues de la politique, elles pourraient en toute occasion sauvegarder leurs intérêts et, lors du vote définitif de la loi, se faire attribuer, en tant que procréatrices et ménagères, le tribut de reconnaissance qui leur est dû.
«Quelques députés consciencieux ont déjà réclamé pour la corvéable: M. Mirman a dit que c’était insensé de ne reconnaître que les femmes qui travaillent à l’usine et de laisser sans retraite celles qui ayant beaucoup d’enfants ne peuvent aller à l’atelier et travaillent chez elles auprès de leurs enfants, que si on les excluait de la retraite, on détruirait le foyer, la famille, car les ménagères trouveraient qu’il est pour elles bien plus avantageux d’être ouvrières que corvéables. Eh bien, les collègues de M. Mirman lui ont répondu qu’il était un empêcheur de danser en rond.
«M. Allemane n’a pas été plus écouté quand proclamant la valeur du travail ménager l’assimilant au travail industriel, il a demandé pour les deux sexes pouvant justifier de trente ans de travail salarié ou de trente ans de corvée familiale une retraite de 360 francs à soixante ans.
«En s’abstenant de tenir compte du travail ménager, les législateurs pousseront à bout les femmes qui le font et ils dessilleront les yeux des électeurs qui en définitive écopent ici, puisqu’ils sont des époux, des fils, des frères qui seraient plus fiers de voir leurs épouses, leurs mères, leurs sœurs retraitées en leur vieillesse qu’inscrites à l’Assistance publique.»
«Et comme la loi sur les retraites ouvrières va nécessiter la création de fonctions nouvelles, elle demande pour les femmes leur part de ces emplois: «Les femmes seraient bien désignées pour ces services de contrôle et de surveillance».
En 1905 elle prend texte de la création d’une caisse de retraite pour les anciens sénateurs après celle des anciens députés, pour demander la retraite pour les Mères:
«Cette sage prévoyance des élus pour eux-mêmes devrait bien aussi s’exercer en faveur des perpétuatrices de l’espèce humaine, qui, en assurant l’existence de la nation, lui rendent avant députés et sénateurs, service.
«M. Piot inciterait plus au repeuplement en fondant une caisse de retraite pour les Mères qu’en offrant de détaxer les pères.
«Les mères ne recevant pas encore d’indemnités comme les fonctionnaires, elles ne peuvent, ainsi que MM. les Sénateurs et Députés, prendre sur des mensualités qu’elles ne touchent pas, de quoi alimenter leur caisse de retraite.
«Et, comme les mères ont vu s’augmenter, avec le nombre de leurs enfants, leur détresse, elles n’ont naturellement pas le sou pour payer des cotisations, c’est donc l’Etat leur débiteur qui doit assurer le fonctionnement de leur caisse de retraite.»
En 1907 pendant la discussion de la loi des Retraites ouvrières, elle adresse au nom de la Société «Le suffrage des Femmes», la lettre suivante à M. Viviani ministre du Travail.
«Monsieur le Ministre,
«Nous espérons que vous désirez rendre de nouveaux grands services aux parias françaises, et nous vous prions de vouloir bien—quand vous défendrez devant le Sénat les retraites ouvrières—trouver dans votre cœur et dans votre éloquence le moyen de faire assimiler aux ouvrières de l’usine et de l’atelier les travailleuses ménagères mères de famille, forcées d’exercer leur profession auprès de leurs enfants et qui ne doivent point, parce qu’elles assurent l’existence de la nation, être privées de retraite et réduites en leur vieillesse à mendier leurs dernières bouchées de pain.
«Le sexe féminin qui contribuera comme le sexe masculin à l’établissement des retraites ouvrières, doit bénéficier de ces retraites après trente ans de travail familial ou ménager.
«Plusieurs députés, notamment MM. Mirman, Allemane, Coûtant, Fournier, ont relativement à la retraite, proposé d’assimiler le travail ménager et familial au travail industriel.
«Les retraites pour les ménagères mères de famille, ne seront que l’acquittement d’une dette nationale.
«Nous vous supplions, Monsieur le Ministre, de tenter l’impossible pour faire préserver les femmes de la misère en leur vieux jours, et nous vous demandons d’agréer, avec l’expression de notre profonde gratitude, l’assurance de notre haute considération.»