TRAITÉ
DE LA VÉRITÉ
DE LA
RELIGION
CHRÉTIENNE
Traduit du Latin de GROTIUS,
PAR P. LE JEUNE.
Nouvelle Édition augmentée de deux
Dissertations de M. Le Clerc,
qui ont raport à la matière.
À AMSTERDAM,
Chez ELIE JACOB LEDET,
& COMPAGNIE,
MDCCXXVIII.
AVERTISSEMENT
SUR CETTE ÉDITION
es Exemplaires de cette Traduction Françoise du Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne, du célèbre GROTIUS, sont devenus si rares, qu'on se flate de faire plaisir au Public, en lui en donnant une nouvelle Édition. On ne dira rien ici sur l'excellence de l'Ouvrage; le mérite en est assez connu, & il y a long tems que divers Savans en ont fait l'éloge: Le seul nom de l'Auteur seroit même suffisant pour le recommander, & pour le faire rechercher avec empressement. Mais on se croit obligé d'avertir, que cette Édition a plusieurs avantages considérables, qui la doivent faire préférer à la précédente. En voici les principaux.
I. Comme l'on sait que plusieurs Personnes de bon goût ont désapprouvé la liberté que le Traducteur s'étoit donnée, d'insérer quelques Additions de sa façon dans le Texte même de GROTIUS; on a jugé à propos, pour ôter ce juste sujet de plainte, de placer ces Additions au bas des pages d'où elles ont été tirées: & pour les faire distinguer des Notes, on a mis à la fin de chaque Addition ces mots abrégés, ADD. DU TRAD.
2. Dans l'autre Édition, on avoit mis toutes ensemble les Notes de GROTIUS après les corps de l'Ouvrage; ce qui étoit fort incommode pour les Lecteurs, qui n'aiment pas d'interrompre leur lecture, pour aller chercher à la fin d'un Livre les éclaircissemens dont ils peuvent avoir besoin: au lieu que dans celle-ci, on a placé ces Notes, de même que celles du Traducteur, sous l'endroit du Texte auquel elles se rapportent, chacune dans son rang; de sorte qu'on peut voir d'un coup d'oeil, et sans se détourner, ce qu'il y a à remarquer sur chaque page.
3. On a encore ajouté quelques Notes historiques d'un autre Traducteur, qui a publié sa Traduction à Paris en 1724; & on les a toutes distinguées en deux manieres différentes: car d'un coté, celles de GROTIUS sont marquées par des chiffres, celles du Traducteur de cette Édition par des Astérisques, & celles du Traducteur de Paris par des lettres: d'autre côté, on n'a rien mis à la fin de celles du premier, au lieu qu'on a mis le mot TRAD. à la fin de celles du second, & les mots TRAD. DE PAR. à la fin de celles du troisième; ainsi on ne sauroit prendre les unes pour les autres. Il est bon d'observer ici, en passant, qu'on n'a emprunté du Traducteur de Paris que ses Notes historiques, & qu'on a laissé à l'écart celles d'une autre espèce, n'aiant pas trouvé à propos d'en charger cette Édition. On doit remarquer aussi, que notre Traducteur n'a pris des Notes & des Citations de GROTIUS, que celles qui lui ont paru curieuses & de quelque importance, & qu'il en a omis quantité d'autres qu'il a cru inutiles ou indifférentes pour les Lecteurs; comme, par exemple, les Citations du Talmud, des Livres des Rabbins, de l'Alcoran &c. À l'égard des Notes qu'il a pris la peine de traduire, il a tâché de leur donner plus de force & de clarté qu'elles n'en ont dans l'Original, tantôt en les abregeant, tantôt en les paraphrasant un peu, tantôt en y faisant quelques remarques &c. & c'est de quoi on doit lui tenir compte.
4. Enfin on a enrichi cette nouvelle Édition de deux Dissertations de l'illustre Monsieur LE CLERC; qu'il avoit ajoutées aux dernieres Éditions de l'Original, & qu'on a traduites en faveur de ceux qui n'entendent pas le Latin. Ces deux Pièces ont un si grand rapport avec la matière qui fait le sujet de ce Traité, qu'on peut dire qu'elles en sont autant de dépendances, & une espèce de suite assez naturelle. Monsieur LE CLERC est d'ailleurs si connu dans la République des Lettres, par tant de beaux & savans Ouvrages, que le nommer simplement, c'est faire son Éloge; & c'est aussi pour cette raison qu'on n'entreprendra pas de s'étendre ici sur ses louanges, d'autant plus qu'on se sent fort incapable de le louer dignement. On se contentera donc de dire, qu'on ne doute pas que tout le monde ne lise avec plaisir les deux Dissertations dont il s'agit, lorsqu'on saura que ce Savant du premier ordre en est l'auteur.
En voilà assez pour faire juger que cette derniere Édition l'emporte de beaucoup, à plusieurs égards, sur la précedente. Ainsi l'on se flate qu'elle sera d'autant plus favorablement reçue du Public, & que le Libraire n'aura pas sujet de se repentir de l'avoir publiée.
DISCOURS
DU TRADUCTEUR.
Où l'on fait voir la nécessité qu'il y a d'étudier les fondemens de la Religion: où l'on tâche de diminuer le scandale de la voir combatue par les Libertins tant de moeurs que de créance: & où l'on rend compte de la conduite qu'on a tenue dans cette Traduction.
Il n'est rien de si commun ni de si blâmable tout ensemble, que le peu d'aplication des Chrétiens à examiner les véritables fondemens de leur Religion; & que cette espèce de bonne foi mal-entendue avec laquelle ils continuent de croire des véritez, qu'ils ont embrassées avant que de savoir pourquoi ils les embrassoient. Si l'on y prend garde, on verra que l'un des derniers principes sur quoi repose leur persuasion, est à peu près le même que celui qui sert d'apui à toutes les fausses Religions, & qui est la source de la plûpart des erreurs, même de simple spéculation. Voici ce principe, Mes Ancêtres ont été dans cette créance: Or ils étaient trop habiles pour se tromper, & trop sincéres pour se vouloir tromper les uns les autres successivement: Donc j'ai raison de recevoir cette créance & d'y persévérer. Ce raisonnement fait pitié, je l'avoue, lors qu'il est dévelopé: & tel qui en sent la prétendue force, tant qu'il demeure dans les replis du coeur, & dans le rang des idées confuses, n'a garde de le reconnoître, lors qu'on le tire de là pour le mettre en son jour. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a rien de si ordinaire; qu'on le renconte en toutes sortes d'hommes, & sur toutes sortes de sujets, & qu'il est particuliérement assez commun en matière de Religion.
Remarquons cependant, à l'honneur de ceux qui font profession du Christianisme le plus épuré, que quoi qu'ils ne soient pas exempts de cette foiblesse, lors qu'ils s'agit de la vérité de la Religion Chrétienne en général, ils prennent un soin extrême de l'éviter par raport au Christianisme Réformé. Rien n'est plus édifiant que de voir parmi eux les enfans croître en la connoissance de leur Religion, à mesure qu'ils croissent en âge, & parvenir avec le tems à une certaine maturité, qui les rend capables de soutenir leur créance contre les Docteurs du Parti contraire.
Mais il faut reconnoître de bonne foi qu'ils ne font en cela que la moitié de leur tâche, & qu'en s'accoutumant à suposer la divinité des Livres dont ils se servent si bien contre les Communions ennemies de celle où ils sont nez, ils s'acoutument aussi à négliger de connoître les preuves de cette divinité. La raison de cette négligence est claire. Si la Providence eût permis qu'il y eût des Sociétez de Libertins & d'Athées, distinctes des Sociétez Chrétiennes, il est certain que l'oposition auroit produit à cet égard son éfet ordinaire. Le besoin où chaque Chrétien auroit été de trouver des armes, tant pour ataquer que pour se défendre, lui en eût bien tôt fait chercher. Mais dans l'état où sont les choses, la timidité qu'inspirent des sentimens qui choquent la créance universelle, & apuyée même du bras séculier, oblige les ennemis de nos Véritez à se cacher sous le voile de la profession du Christianisme. Si quelquefois ils se produisent, ils le font ou avec si peu de ménagement, & une si grande éfronterie, qu'il ne paroissent pas même vouloir faire des Sectateurs; ou d'une maniére si circonspecte & si mistérieuse, que le commun des Chrétiens ne les comprend pas, ou n'opose à leur témérité, dés qu'ils viennent à l'apercevoir, que l'horreur & le mépris.
S'il a plu à Dieu de ne nous pas mettre tout à fait dans cette triste nécessité de nous atacher à l'étude des principes du Christianisme, il en naît d'ailleurs une si pressante de la nature même de la Religion, de la conduite de Dieu dans la Révélation, & des inconvéniens dont l'ignorance de ces principes pourroit être suivie, qu'il est étrange qu'on ne sente pas cette nécessité, ou qu'on la sente si inutilement.
La Religion étant la chose du monde la plus conforme à la droite Raison, il est juste aussi de la croire sur des principes raisonnables. De plus, c'est très-mal répondre aux soins que la Sagesse divine a pris d'y répandre tant de lumière, de ménager avec tant d'art les degrez de la Révélation, que les premiers conduisent aux derniers, & les prouvent invinciblement: de déployer si à propos la force du pouvoir divin pour en autoriser les premiers Ministres; de fournir, en un mot, tout ce qui pouvoit afermir la créance que c'est Dieu même qui parle: C'est, dis-je, très-mal répondre à ces soins si dignes de Dieu que de ne faire que peu ou point d'atention à ces illustres caractéres de sa Parole, de n'en pas pénétrer le but, & de ne pas travailler à les munir contre les exceptions de l'Impiété.
En vérité, l'on a de la peine à comprendre que l'esprit de l'homme, toûjours inquiet, jusques dans les moindres choses, toûjours curieux pour les grandes, toûjours en défiance contre les nouveautez, surtout si elles lui imposent quelque joug, demeure néanmoins dans une si grande indolence à l'égard des véritez de la Religion. Cet esprit qui, lors qu'il agit avec quelque raison, ne se soumet jamais à une autorité gênante, & ne se laisse jamais éfrayer par de grandes menaces ni flatter d'espérances un peu extraordinaires, sans en avoir quelque motif: Cet esprit ne se demandera-t-il pas enfin à lui-même, mais qui m'a soumis aux Loix de cette Religion que je professe? N'aurois-je point cru un peu trop légèrement ceux de qui je la tiens? Quelle certitude ai-je que ses menaces ne sont pas vaines? Qui me sera garand de l'acomplissement de ses promesses?
Il le fait sans doute, dira-t'on, & il s'est bien tôt répondu, que sa soumission, ses craintes, & ses espérances sont fondées sur l'autorité de Dieu qui lui en révèle les objets. J'avoue que cette raison est bonne, mais ce n'est pas proprement une derniére raison. Qu'on presse ce Chrétien, & qu'on lui demande les preuves en vertu desquelles il se persuade que Dieu est l'auteur de cette Révélation, on verra qu'il les ignore, ou qu'il ne les connoit que très-imparfaitement.
Distinguons pourtant ici deux sortes de preuves. Les unes consistent, dans des raisonnemens qui vont à établir la certitude des principaux Faits que l'Écriture contient; dans l'harmonie des deux parties de la Révélation: dans le juste & précis acomplissement des Oracles qu'elle renferme; dans la qualité des premiers témoins des événemens miraculeux qui y sont raportez. Les autres se tirent de diverses réflexions, sur la simplicité du stile, jointe à une majesté qui n'a rien d'humain; sur la sublimité des Dogmes; sur l'excellence de la Morale, & sur le raport de toutes les parties de la Révélation à tous les besoins de la conscience. Les unes & les autres peuvent être un sujet de raisonnement, & devenir, étant bien éclaircies, des motifs de conviction par raport aux Incrédules mêmes. Cependant il est certain que les derniéres ont ces deux caractéres particuliers, I. Qu'elles sont encore plus l'objet du sentiment que celui de la réflexion & du discours, & que toute divine qu'est leur force, il est bien dificile de la faire passer dans les coeurs qui n'ont point encore été ébranlez par les premiéres, 2. Que ce sont elles, pourtant qui font le véritable fidèle, & qui le distinguent le mieux de ceux qui n'ont qu'une foi stérile, froide, & purement historique.
Cela posé, j'avoue que dans ceux qui sont véritablement persuadez de la Religion, cette persuasion ne naît pas seulement de ce préjugé dont j'ai parlé dès l'entrée, & qu'elle vient aussi de cette derniére sorte de preuves, que j'apelle preuves de sentiment. Mais, après tout, cela ne sufit pas. Outre qu'elles ne sont pas assez sures, lors qu'on ne veut que les sentir, & qu'on ne tâche pas à les aprofondir par le secours de la réflexion, on demeure toûjours par là dans une ignorance assez honteuse des preuves de la premiére espéce, & l'on néglige d'aquerir des connoissances utiles, capables de fortifier la foi, & d'afermir même les preuves de sentiment. De plus, où en seroit-on avec celles-ci, au cas que Dieu présentât quelque ocasion de défendre la Religion, ou de combatre l'Incrédulité? On rougiroit assurément d'en être réduit à dire, Quoi qu'il en soit, je sens qu'il faut que cela soit ainsi. Je ne puis pas bien vous déveloper pourquoi ma Religion me semble vraye. Mais j'en suis si pleinement convaincu, que je suis prêt à répandre mon sang plutôt que d'y renoncer. Cela ne ressembleroit-il pas assez à ce je ne sai quoi dont on a tant parlé, & par lequel un bel Esprit de ce tems a très-sérieusement prétendu définir la grace?
Ce n'est pas là le seul mauvais éfet de cette demi-science des principes de la Religion. On pourroit soutenir, sans donner dans le Paradoxe, qu'elle est capable de répandre sur la pratique même, d'assez mauvaises influences: ou que du moins, une connoissance entiére des preuves ne peut qu'y en répandre de très-heureuses. Que de Chrétien à Chrétien on entasse controverses sur controverses, quel sera l'éfet de toutes ces peines? Ordinairement plus de fermeté dans la Communion particuliére où l'on est né, mais souvent plus d'animosité contre ceux qu'on regarde comme errans, & plus de présomption de sa propre capacité. Pour la sanctification, il ne paroît pas que cela contribue fort à l'avancer. Mais que par une méditation sérieuse on entre dans l'étude de la vérité de l'Écriture, & des raisons qui la prouvent, quel sera le fruit de ce travail? Une persuasion plus vive & plus forte que c'est Dieu qui y parle: que par conséquent rien n'est plus certain que les promesses & les menaces qui y sont faites, rien plus auguste & plus inviolable que les Loix qui y sont prescrites. Et n'est-ce pas là le premier & le plus universel Principe de la Morale, & celui dont l'afoiblissement est le plus propre à ralentir l'Homme, & à le jetter dans la négligence & dans le relâchement?
Enfin, la foi du commun des Fidéles, qui roule sur un certain sentiment, raisonnable à la vérité, mais un peu confus, est de tems en tems sujette à des ébranlemens qui naissent, ou de la trop grande sublimité & de la spiritualité de son objet; ou de l'inconstance naturelle à l'ame, qui a beaucoup de peine à se tenir sur un certain point fixe; ou de quelque persécution, qui ne porteroit peut-être pas le Chrétien à embrasser les opinions de ses Persécuteurs, mais qui faisant prévaloir le sentiment vif & distinct des peines ou des récompenses sur le sentiment confus de la vérité du Christianisme, pourroit bien le porter à ne plus rien croire du tout. Il faut avouer qu'en ces trois cas-là, le sentiment peut soufrir de grandes défaillances, & que le moyen le plus sûr de le réveiller, c'est d'apeller à son secours ces autres preuves de réflexion & de raisonnement. Ce sont elles qui ont établi la Religion Judaïque. C'est par elles que le Christianisme s'est produit pour la première fois dans Jérusalem, & s'est répandu de là dans tout l'Univers. C'est donc à elles à le défendre dans le coeur des Fidèles, lors qu'il y est combatu ou par leur foiblesse, ou par leur inconstance, ou par la malice des hommes.
Il n'est pas dificile de voir où tendent ces réflexions, C'est d'un côté, à exciter puissamment les Chrétiens à une étude si nécessaire & si négligée, & à leur faire naître l'envie d'être aussi raisonnables dans la chose du monde la plus importante, qu'ils le sont dans les plus indiférentes & les plus communes. Mais d'autre côté, elles nous mènent à rendre justice à ceux qui nous ayant prévenu dans cette étude, nous ont bien voulu faire part de leurs lumiéres; à les écouter favorablement, & à profiter de leurs travaux.
Et que l'on ne craigne pas de s'engager par là dans une trop longue étude. Jamais sujet aussi digne d'être traité n'exerça moins l'esprit des Savans. Le dénombrement des Livres qui ont été faits sur cette matiére, ne seroit pas fort dificile à faire; & à peine notre Langue, si fertile en productions d'esprit & de science, en fournit-elle cinq ou six. Cette stérilité peut venir de deux principes tout opposez; ou d'une crainte scrupuleuse de donner prise à l'Incrédulité, en montrant à nud les fondemens de la Religion; ou, ce qui arrive plus souvent, d'une si grande confiance sur l'évidence de ses preuves, que l'on ait cru que l'industrie n'y pouvoit rien ajouter: sentimens presque également faux & excessifs.
Quoi qu'il en soit, l'Eglise semble n'avoir pris cette matiere à coeur, que quand ses Ennemis l'y ont forcée. Lors que le Christianisme, parfaitement établi sur les ruines de la Religion Payenne, n'eut plus d'ennemis à combatre, on vit tout d'un coup cesser ces disputes, ces Apologies, & tels autres Écrits que l'Eglise naissante & persécutée avoit mis en usage avec tant de succès. Délivrée de ces Ennemis, il lui en naquit d'autres de son propre sein. La corruption des moeurs, l'obscurcissement des Véritez, l'introduction des erreurs lui furent, & lui ont toujours été depuis cela, une matiére de combats & de triomphes. Trop heureuse, au milieu de ces désordres, si elle se fût souvenue de n'employer contre ses Enfans révoltez, que les mêmes armes dont elle s'étoit servie jusques là contre ses Ennemis; & si, par une funeste imitation de la fureur des Payens, elle n'eût pas joint aux voyes de raisonnement & de discussion, ces mêmes voyes de fait qu'elle avoit si hautement désaprouvées, & dont elle avoit si bien fait voir l'injustice!
Il ne faut pas douter que dans ce progrès de corruption & d'erreurs, la malice du coeur n'en ait souvent précipité plusieurs dans le Libertinage & dans l'Athéisme. Mais on peut dire que c'étoit plûtôt un libertinage de moeurs que de créance, ou du moins d'une créance qui cherchât des raisons pour s'apuyer. Il y avoit sans doute beaucoup de ces Insensez, qui disent en leur coeur, Il n'y a point de Dieu: mais il ne paroît pas qu'il y en eût beaucoup qui le dissent dans leur esprit. La dépravation ordinaire du coeur ne va pas là. Pour franchir ce pas, il faut un degré de malice qui n'apartient pas à tous les siécles, il faut un certain tour & une certaine mesure d'esprit assez extraordinaires. Lors qu'il s'agit d'ataquer des Véritez ou obscures, ou peu importantes, & ausquelles personne ne prend intérêt, il n'est besoin pour y réussir, que d'un degré fort médiocre d'esprit & de hardiesse. Mais il faut beaucoup de l'un & de l'autre, pour entreprendre de ruiner dans son coeur, & dans celui des autres hommes, des sentimens & des notions, que la Nature, que la Conscience, que le consentement des Peuples, qu'une Religion enfin aussi ancienne que le Monde, établissent unanimement; ou pour tâcher de détruire une Religion, qui, outre ces apuis généraux, en a d'autres qui lui sont particuliers, & qui sont si fermes que ni la fureur ni l'artifice, n'ont fait après mille éforts, que les rendre encore plus inébranlables.
De si étranges excès sembloient donc être réservez à nôtre siècle: siècle dont on ne sauroit dire ni trop de bien ni trop de mal. En éfet il n'est pas facile de déterminer s'il a fait plus de progrès dans les choses qui perfectionnent l'esprit, que dans celles qui le corrompent. Toutes les Sciences & tous les Arts semblent avoir pris une nouvelle face. La seule Religion Chrétienne y a perdu. Ses divisions intérieures, & les ataques secrettes de plusieurs Esprits, beaux & heureux à l'égard d'autres objets, mais gâtez & perdus par raport à la Religion, ont bien balancé les conquêtes qu'elle a pu faire, soit dans l'Orient; soit dans l'Occident. Il étoit donc juste qu'à mesure que les Ennemis paroissoient, il parût aussi des Défendeurs, & que l'on n'abandonnât pas les foibles à ce sentiment confus, si peu capable de tenir contre l'artifice d'un Sophisme manié par des mains adroites. Il étoit même de la charité qu'on travaillât à ramener ces esprits égarez, & à leur rendre aimable une Religion qu'ils ne combatent, que parce qu'ils ne la connoissent pas.
C'a été l'une des vues de l'Illustre GROTIUS, dont le nom exciteroit la plus parfaite admiration qu'on puisse concevoir pour un homme, s'il ne réveilloit pas en même tems le souvenir de ses derniéres foiblesses.
Je ne m'étendrai pas sur le mérite de son Ouvrage. Ce seroit avoir mauvaise opinion du goût du Siécle, que de croire que 50 ou 60 ans eussent encore laissé quelque chose à ajoûter à sa réputation. Elle est si bien établie, que l'on peut hardiment dire du bien de ce Livre sans craindre d'exposer son jugement, & qu'on ne peut en parler foiblement sans se faire tort à soi-même.
Il me sufira de remarquer, qu'à peine une si belle matière pouvoit-elle tomber en de meilleures mains. Rien n'est plus satisfaisant à un coeur plein d'amour pour nôtre sainte Religion, que de la voir défendre par un homme en qui toutes les Sciences humaines se trouvent réunies dans le plus haut degré. On a beau faire, on ne se défera jamais entiérement du préjugé que forment, pour ou contre de certains sentimens, l'habileté & le mérite de ceux qui les soutiennent ou qui les combatent. Il est vrai que la Religion Chrétienne est en un sens la Religion des simples, des humbles, des enfans, & des pauvres en esprit. Mais il n'est pas moins vrai, que c'est aussi la Religion des prudens, des sages, & des parfaits. Il n'y auroit donc rien de plus capable d'ébranler la Foi, que de voir que dans ce double ordre de Savans & de Simples, où l'on peut ranger tous les hommes, le Christianisme n'eût en partage que ces derniers, & fût ou négligé ou rejetté par les autres. Ainsi c'est par une conduite infiniment sage, que la Providence atire dans le parti de la Religion ces deux sortes de personnes indiféremment; & que pendant que ces bienheureux Simples lui rendent témoignage par la sainteté de leur vie, & quelquefois par leur sang, cette même Providence suscite de tems en tems des personnes éclairées, des scribes bien apris, qui tirant du trésor de leur coeur des choses anciennes & nouvelles la défendent par la voye de la méthode & du raisonnement. Il semble qu'en Grotius, la Philosophie & l'érudition fassent hommage à nos Véritez, qu'elles les vangent de l'insolence & du mépris où l'abus de ces Sciences-là les expose quelquefois, & qu'elles servent même à établir le Christianisme.
L'érudition sur tout est une des parties les plus nécessaires à un Apologiste de la Religion Chrétienne. S'il ne faloit que la prouver positivement, le seul bon sens fourniroit pour cela des secours sufisans. Mais il faut outre cela répondre aux objections, qui sont les seules preuves des plus dangereux mêmes de nos Adversaires. Il faut abatre les fausses Religions, & faire de leurs ruïnes un trophée à la véritable. Or comment y réüssir que par la connoissance de plusieurs Langues, par la lecture des Auteurs des autres Religions, par une Critique tant sacrée que profane, & par une vaste Litérature?
Ce n'est pas qu'entre les preuves positives mêmes de la Religion, ce siécle n'en ait produit une, dont Grotius a presque donné l'ouverture, & qui a reçu sa dernière perfection par les recherches utiles & laborieuses de M. Bochart & de M. Huet. Je parle de ces conformitez entre les Auteurs sacrez & les Auteurs profanes, & entre la Religion des uns & la Religion des autres: conformitez qui vont à l'avantage du Judaïsme ancien & du Christianisme, puis qu'elles tendent à faire regarder nos Livres sacrez comme un Original, dont les autres n'ont été que des copies; & par conséquent, comme ayant le privilége de l'Antiquité, qui étant bien entendue, fait un argument très-solide.
Qui ne sera surpris de voir qu'après tant de preuves de toutes les espéces, qui chacune en particulier ont beaucoup de solidité, mais qui réunies avec art, comme elles le sont dans ce Traité, forment une démonstration invincible, la Religion Chrétienne rencontre encore de l'oposition en ceux qui étant nez dans son sein, sont assez téméraires pour oser la rejetter? Qu'il me soit permis de m'arrêter un peu à en découvrir les raisons.
Ces Ennemis domestiques sont de deux sortes, les Mondains & les Philosophes. Les uns l'ataquent par une suite du déréglement de leur coeur, & les autres par le déréglement de leur esprit.
L'oposition des premiers ne doit pas nous étonner. Leur conduite publioit déjà si hautement le mépris qu'ils font de la Religion, que la hardiesse qu'ils ont de le découvrir par leurs discours, n'a rien qui doive nous surprendre. De plus, il faut, si je puis m'exprimer ainsi, un sixième sens, un coeur libre & dégagé de préjugez charnels, pour être frapé de nos Véritez; & ils ne l'ont pas. Fascinez des avantages de la vie, pénétrez de ses douceurs criminelles, incommodez d'ailleurs du souvenir d'une Divinité, à qui ils sentent qu'ils feroient nécessairement odieux, quelle merveille qu'ils ne comprennent rien à tout ce que la Religion nous enseigne d'une autre sorte de vie, & d'une autre espéce de douceurs, & qu'ils se tiennent en garde contre la créance d'un Dieu, qui ne pourrait être qu'irrité de leurs désordres! Quelle merveille qu'ils prennent les devans, & que, pour me servir de l'expression d'un homme de ce caractère, ils tuent leur conscience, de peur que leur conscience ne les tue! Une oposition à nos Véritez, qui naît de ces honteuses sources, leur fait aussi peu de tort, que la profession de les croire, jointe à de pareils déréglemens, leur feroit peu d'honneur. Je suis plus indigne de voir un Fourbe conserver des égards pour la Religion au milieu de ses plus grands excès, que je ne le suis de voir cette union, toute triste qu'elle est, entre les sentimens & la pratique, en ceux dont nous parlons à cette heure.
Si leur oposition ne nous surprend point, nous ne devons pas non plus nous étonner que leur opiniâtreté soit à l'épreuve des argumens les plus propres à les convaincre de la vérité de la Religion. Il y en a deux principales raisons, l'une de la part de Dieu, l'autre de la part de la disposition de leur coeur. Ils ont étoufé toutes les lumiéres qui pouvoient les tirer de leur déplorable état, à son tour Dieu les abandonne à leurs ténèbres. Ils lui ont dit librement & de sens froid, Retire toi de nous, nous ne voulons point de la science de tes voyes: Dieu ne trouve pas à propos de se raprocher d'eux, & il les laisse dans cette funeste indépendance. Il n'est rien de plus juste. Si sa bonté fait quelquefois des exceptions à cette conduite ordinaire de sa Justice, elles sont rares; quoi qu'elles le soient beaucoup moins que celles dont il use en faveur de la seconde sorte d'Ennemis, dont nous parlerons tout à l'heure.
La disposition du coeur fait le second obstacle au retour de ces malheureux dans le bon chemin. Je l'ai touchée dans le premier des 2. articles précédens, & je n'y reviendrai pas.
Je viens à la seconde espéce d'Ennemis de la Religion. Il n'est pas aussi de se délivrer de l'embarras où jette la conduite de ces gens-là. Dans le fond, soit par tempérament, soit par point d'honneur, soit par je ne sai quelle idée de vertu Payenne; toûjours est-il certain qu'il y en a parmi eux qui sont assez exemts des plus honteux excès du libertinage, & dont les occupations vont moins à satisfaire des passions criminelles, qu'à cultiver & à polir leur esprit. D'où peut donc venir leur éloignement pour la Religion? Pourquoi n'ouvrent-ils pas les yeux à l'évidence, & à la solidité des preuves du Christianisme? Pourquoi ne les ouvrent-ils pas du moins aux risques éfroyables de parti qu'ils ont embrassé? Que devient cette prudence qu'on voit régner dans toute leur conduite, qui leur fait manier si adroitement les afaires les plus dificiles, & qui les guide si bien dans les diférens embarras de la vie?
L'Écriture; qui a prévû ce scandale, n'a pas manqué de le lever, & de prévenir ses éfets dans les esprits foibles. Elle le fait par les dispositions qu'elle demande à ceux qu'elle veut instruire, c'est l'humilité, c'est la conviction de leur ignorance. Elle le fait par un aveu sincére que les véritez qu'elle enseigne, ne sont pas pour les sages & pour les entendus. Elle va plus loin. Elle déclare formellement qu'elle a pour but de choquer leur Sagesse Philosophique & terrestre, & de l'abolir; pour y en substituer une autre toute diférente.
Apliquons à nôtre tems ces déclarations de l'Écriture, qui nous ouvrent les deux grandes sources de l'Incrédulité.
Il est aisé de voir qu'il y a deux obstacles principaux à la conversion des Esprits forts, 1. leur orgueil, 2. le goût qu'ils ont pris aux idées métaphysiques & de simple spéculation.
Par l'orgueil je n'entens pas proprement cette fierté ridicule & choquante, qui est si odieuse à toutes sortes de gens; ni même cette enflure de coeur par laquelle nous grossissons nous-mêmes à nos yeux tout ce que nous avons de mérite vrai ou faux; ni cette secrette avidité de louanges & d'aprobations, comme d'autant de témoins que nous ne nous trompons point dans le jugement avantageux que nous faisons de nous-mêmes. J'entens une espéce d'orgueil rafiné & spirituel, qui rend l'esprit indocile & intraitable, arrêté dans ses vûes, plein d'amour pour ses découvertes, mais sur tout, incapable d'admettre ce qu'il ne comprend pas jusqu'à la derniére precision. Il n'y a presque rien, dans la Nature qui ne mette cette sorte d'orgueil à la gêne, & qui ne donne aux Esprits les plus roides & les plus indomtables, des leçons d'humilité. Mais malheureusement cette docilité forcée où les réduit l'obscurité des Véritez naturelles, ne les dispose guére à quelque humiliation à l'égard des Véritez révélées. On les voit malgré cela aporter à leur lecture tout le faste & toute la présomption, que pourroit leur donner la connoissance des secrets les plus impénétrables de la Nature. Par là nos Véritez deviennent leur grande pierre d'achopement. Car enfin ce ne sont pas proprement les Miracles, ni la beauté de la Morale, considérée spéculativement, qui les rebutent & qui les choquent. Ils ne sont pour la plûpart, ni si ignorans que de ne pas savoir que la Puissance qui a formé l'Univers, & qui en a établi les Loix, est assez forte & assez libre pour les pouvoir violer, ni si corrompus que de ne pas sentir la perfection & la pureté de nos Régles sacrées. On peut croire que jusques-là ils prendroient patience. Mais dès que la Révélation prend pié là-dessus pour captiver leur Raison à des choses qui la surpassent, ils reculent & aiment mieux se défier de ce qu'ils avoient pu recevoir, que de se charger l'esprit de choses embarrassantes, obscures, & dont on leur déclare qu'ils ne doivent pas espérer une parfaite intelligence. Alors sans doute retournant sur leurs pas, ils cherchent après coup des raisons de douter de la solidité des preuves, dont ils n'avoient pas été choquez, tant qu'elles laissoient à leur esprit toute sa liberté & toute son élévation.
Ne pourrions-nous pas remarquer ici, sans trop nous écarter, que c'est-là aussi l'esprit régnant de celle d'entre toutes les Sectes du Christianisme, qui mérite le moins de porter ce nom? Un homme de qualité assez connu par ses Emplois disoit librement, que s'il avoit à embrasser le Christianisme (admirable expression pour un homme né Chrétien) il se rangeroit de ce parti. On a sans doute beaucoup d'obligation à ceux de cette Secte de la peine qu'ils se sont donnée pour aplanir la Religion Chrétienne, & pour en faire une Religion toute unie, toute naturelle, & accessible à toute sorte d'esprits. Après cela n'ont-ils pas de quoi nous insulter sur ces obstacles insurmontables, que nos Dogmes, pleins de mystéres & d'obscurité, mettent à la conversion des Incrédules? Mais plûtôt, ne pouvons-nous pas leur dire ici, que leur conduite si semblable à celle de ces nouveaux Apôtres, qui dérobent à la vue des Idolâtres l'Image choquante de Jésus-Christ crucifié, pour ne leur présenter que celle de Jésus-Christ glorieux, ne ressemble guère à cette généreuse liberté de S. Paul; qui pour établir la Sagesse. Chrétienne, ne l'accommode pas à la Sagesse du siécle, mais détruit de plein pié celle-ci par la première.
Je pose pour féconde raison de l'obstination des Philosophes Déistes ou Athées, & de leur peu de sensibilité tant pour la Religion que pour ses preuves, un certain esprit nourri d'abstractions & de spéculations; qui n'en trouvant d'un côté dans la Théologie Scholastique que de sèches & de dégoûtantes, & n'en trouvant point du tout dans la Religion prise dans sa véritable nature, tiennent cette espéce de Véritez pratiques extrêmement au dessous d'eux, & tâchent de se dédommager dans les idées de la Métaphysique, de la perte volontaire qu'ils font de celles de la Religion. Ils s'y font d'autant plus aisément, qu'ils ne prennent pas le change à tous égards, qu'ils rencontrent vérité pour vérité, qu'ils y gagnent même en un sens; puis que pour des connoissances qui les confondroient presque avec le reste des hommes, ils en trouvent d'autres qui leur donnent un beau rang dans le monde savant, & dont l'aquisition les remplit de cette joye, qui accompagne toûjours la Vérité lors qu'elle paroît après s'être fait quelque tems chercher. Après tout, comment ne se borneroient-ils pas là, & ne se contenteroient-ils pas de ces choses si propres à les flater? Comment au milieu des heureux éforts de leur esprit, & des aclamations de tous les Savans, sentiroient-ils le besoin que l'Homme a de la Religion; puis qu'entre ceux-mêmes qui font une profession sincére de la Religion Chrétienne, il s'en trouve, qui lors qu'ils ont aquis, dans l'étude de ses Véritez, quelques lumiéres un peu distinguées, ont tant de peine à en tirer de nouveaux motifs de sainteté, & s'en tiennent si aisément à ces secrets aplaudissemens qui sont tous sur le compte de l'Homme, & où Dieu n'a point de part. Tant il est vrai que les choses les plus excellentes, & les plus propres à nous rendre heureux, perdent toute leur éficace, dès qu'une fois l'esprit s'en est emparé au préjudice du coeur.
Je reviens à ce que j'ai posé d'abord: c'est que la Religion n'ayant aucuns charmes pour des Esprits acoutumez à une autre sorte de nourriture, ils se laissent aller peu à peu à la mépriser. S'il arrive donc qu'une nouvelle lumière vienne fraper leurs yeux à l'avantage de la Religion, ils aiment mieux y répandre des ténèbres, que de s'y laisser conduire; puis qu'aussi bien elle ne les conduiroit qu'à des choses désolantes pour eux, en les obligeant à perdre la haute idée qu'ils avoient de leur Science, & en leur faisant voir dans quel abîme ils se sont précipitez, si la Religion est véritable, & quelle est l'horreur des mépris outrageans qu'ils ont eu jusques-là pour elle.
Mais, dira-t'on toûjours, d'où leur vient cette régularité de vie & cette belle Morale qu'ils savent si bien débiter & dont on aperçoit quelques traits dans leur conduite: & pourquoi ne les dispose-t-elle pas à embrasser la Religion, dont le grand but est de corriger l'Homme & de lui inspirer la vertu?
Je répons premièrement, que cette Morale, toute brillante qu'elle est, n'est par raport à la véritable Morale, que ce que les premières lueurs de l'Aurore sont à l'égard de l'éclat du Soleil en plein midi: elle est si aisée & si douce, cette Morale, que les Idolâtres mêmes, pour qui ceux dont nous parlons doivent avoir un souverain mépris, l'ont poussée tout aussi loin qu'eux. Aimer Dieu de tout son coeur, se sentir porter pour ses intérêts & pour ceux du Prochain par une véritable sensibilité; s'humilier du fond de l'ame, même auprès des hommes; avoir pour soi un mépris sincére: voilà les grands Préceptes du Christianisme. Et c'est ce qui ne se trouvera jamais, ni dans les Athées, puis qu'ils s'en moquent, ni dans les Déïstes, puis qu'ils se contentent de certaines Régles commodes, qui laissent l'amour propre dans son entier.
Je dis en second lieu, que quand même ce qu'ils ont de bon pourroit les disposer à recevoir la Religion, ce qui leur manque à cet égard est encore plus capable de les en éloigner. Qui sait si par de certains retours ordinaires à l'Homme, qui n'est jamais dans un parfait repos sur ses principes, mais ordinaires sur tout à ceux en qui la conscience n'est pas entièrement morte, ils n'entrent pas quelquefois en défiance de leurs sentimens & de leur témérité? Qui sait si alors ils ne repassent pas avec exactitude ces Véritez; qu'ils avoient rejettées, & leurs preuves qu'ils n'avoient pû goûter? Qui sait si dans cette revue ils ne pourroient pas bien passer à la Religion ses obscuritez, ses Mystéres, ses Miracles, la beauté même & l'austérité de sa Morale, considerée en général comme preuve, si elle n'exigeoit pas d'eux des devoirs contre lesquels ils se sont fortifiez le coeur par un long endurcissement, & dont ils se sont rendu la pratique comme impossible? Qui sait enfin, si alors désespérant de pouvoir y fléchir leur coeur, & apaiser par de véritables regrets la Divinité outragée, ce désespoir ne les replonge pas plus avant que jamais, dans leurs premiers égaremens?
Toutes ces considérations ne seront peut-être pas inutiles, pour diminuer le scandale que pourroit donner aux véritables Chrétiens l'opiniâtreté de tant d'Esprits éclairez, qui marquent si peu de soumission & si peu d'amour pour une Religion, que mille preuves convainquantes devroient leur faire recevoir.
Avant que de finir, je dois me justifier sur deux Points. 1. Sur ce que ce Livre aiant déjà paru en François, il semble que je me sois donné une peine assez inutile. 2. Sur la conduite un peu libre que j'ai tenue dans cette Traduction.
A l'égard du 1. j'avouerai franchement que j'avois déjà commencé ma Traduction, avant que de savoir qu'il y en eût une. Je l'apris quelque tems après; & j'apris aussi que cette Traduction étoit assez bonne, quoi qu'elle n'aprochât pas de celles des Giri & des Ablancourt. Sur cela je fis réflexion que peut-être le Traducteur s'étoit un peu asservi à l'Original; que peut-être voulant en conserver le suc & la force, il en avoit un peu conservé la dureté; que depuis ce tems-là, nôtre Langue avoit assez considérablement changé, soit pour la pureté des termes & des expressions, soit à l'égard de la clarté du stile, pour donner aux esprits médiocres d'à présent quelque avantage à cet égard sur les meilleurs de ce tems-là; qu'enfin la facilité d'avoir une Traduction passablement bonne donneroit à la mienne quelque avantage sur l'autre, qui est extrémement rare.
Pour ce qui est des libertez que je me suis données, elles regardent ou le stile, ou les choses mêmes.
Le stile de Grotius, comme on le sait, est serré & concis. Ce caractére, qui trouve de grands modéles dans la Langue dont cet Auteur s'est servi, & qui semble avoir cet avantage, de retrancher toutes les superfluitez fastueuses du Langage des Orateurs, pour présenter à l'esprit plus de choses que de mots: ce caractère, dis-je, n'a pu jusqu'ici gagner le dessus en nôtre Langue. Si d'un côté elle ne donne pas dans les prolixitez & les détours du Langage oratoire, elle se fait d'ailleurs un scrupule d'abandonner cette clarté & cette douceur, qui l'ont jusqu'ici distinguée des autres Langues. Et pour le dire ici par une espéce de digression, ce caractère n'est-il pas infiniment plus raisonnable que l'autre? A quoi bon ce ménagement mystérieux par lequel on ne se montre qu'à demi, lors qu'on peut sans honte se montrer tout entier? A quoi bon cette épargne de termes & d'expressions, lors que ceux à qui vous parlez ne vous peuvent entendre qu'en supléant à peu près ce que vous avez suprimé? A quoi bon enfin cette sécheresse & cette dureté dans des matières qui occupent assez l'esprit par elles-mêmes, sans emprunter le secours du stile obscur & serré, pour mériter quelque aplication?
Encore une fois, je ne prétens pas blâmer absolument les maniéres de Grotius. Il a ses modéles, qui font encore aujourd'hui les délices des Savans. Outre cela il est certain qu'il est bien difficile de vaincre son naturel, & de sortir de son caractère. Si ce naturel n'a pu le porter à la dernière clarté ni dans cet Ouvrage ni dans plusieurs autres, il vaut mieux qu'il s'en soit éloigné par ce stile un peu sec mais savant, que de donner, en s'en raprochant, dans cette superfluité si rebutante pour ceux qui ne se payent pas de mots. Il est beaucoup plus agréable à un esprit bien fait, d'ajouter que de retrancher, de suivre son Auteur en lecteur atentif & ataché, que de le suivre en Censeur dégoûté par l'abondance incommode de ses expressions. Il est plus agréable de trouver plus qu'on n'atendoit, que de ne trouver presque rien.
C'est dans le dessein de garder le milieu entre ces deux extrémitez vicieuses, que je me suis permis de tems en tems de certaines libertez. Ici j'ai dévelopé une pensée ou une preuve que l'Auteur avoit plûtôt indiquée que traitée: là j'ai changé son ordre, lors que j'ai cru pouvoir y en substituer un plus clair & plus facile. En un mot, j'ai tâché à me rendre maître de mon Auteur quand je l'ai cru nécessaire pour le plier à nos manières. Mes premières vues ont été de découvrir les pensées & de les exprimer. Mes secondes vûes ont été de les exprimer, comme il l'a fait lui-même. Mais lors que je n'ai pu obéïr à cette seconde loi sans tomber dans l'obscurité ou dans la langueur, je m'en suis départi: me tenant néanmoins ataché inviolablement à la 1. de ces deux Loix, qui est de réprésenter fidélement les pensées de l'Auteur.
Pour ce qui est des libertez qui regardent les choses mêmes, elles consistent en quelques Additions & quelques Remarques.
Je ne pretens pas exclure Mr. du Plessis Mornai du nombre de ceux qui ont reüssi sur la matiere.
Je ne dirai là-dessus qu'un mot en général. Il n'est point d'Ouvrage parfait à tous égards, & où une revue exacte faite par d'autres yeux que ceux de l'Auteur, ne puisse découvrir quelque endroit à fortifier, & quelque autre à redresser. Cela arrive sur tout dans les matiéres qui n'ont pas encore reçu leur derniére perfection. Telle étoit du tems de Grotius celle qu'il traite en ce Livre. C'est presque lui qui a ouvert la carriére; d'autres y ont heureusement couru sur ses pas. Et je ne sai si l'on ne peut pas dire que M. Abbadie l'a fournie parfaitement, & qu'il s'est rendu pour le moins aussi original que Grotius l'étoit en son tems. Il ne faut donc à présent qu'une capacité médiocre pour apercevoir dans ceux qui ont précédé, certaines choses qui pouvoient être plus éclaircies & mieux prouvées, & d'autres qui ne sont pas dans toute l'exactitude où elles auroient été, si elles fussent nées plus tard.
En particulier, l'on voit en quelques endroits du premier Livre de ce Traité, une certaine teinture de vieille Philosophie qui n'est plus à la mode, depuis que l'on a apris à mieux raisonner, à ne se pas contenter de mots, & à ne rien admettre que de clair & de certain. Mais ces endroits sont rares, & ils ne préjudicient aucunement au fond du Systême de cet Auteur, ni à la force de ses raisons.
Peut-être cependant aurois-je mieux fait de donner l'Auteur tel qu'il est, & de me tenir dans une religieuse retenue. On écoute volontiers ceux qui par leurs longs services ont aquis le droit de parler en maîtres. On souffre qu'ils se mesurent à ceux du premier rang. C'est là le privilège des vétérans dans la République des Lettres. Le partage des nouveaux venus est d'écouter, & de se taire. Et quoi qu'en matiére de raisonnement, le bon sens ne reconnoisse ni âge ni sexe, & qu'étant Citoyen né dans cette heureuse République dont nous parlions, il doive jouir de tous ses privilèges: il y a néanmoins en cela, comme en beaucoup d'autres rencontres, de certaines bien-séances qu'on ne peut se dispenser de suivre sans quelque nécessité. Si l'on trouve que j'en aye passé les bornes, je suis tout prêt à rentrer dans le devoir en éfaçant & Additions & Remarques.
Il ne sera pas inutile d'avertir ici le Lecteur, que quoique nôtre Langue n'ait point encore d'orthographe fixe, on on s'est déterminé à retrancher toutes les lettres superflues, afin de mettre ce Livre en état d'être lu commodément de toutes sortes de personnes. Si cette maniére d'écrire ne plait pas à tout le monde, du moins elle a cet avantage par dessus les autres, qu'elle est & la plus débarassée & la plus uniforme.
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AVIS
A CEUX QUI COMBATENT LA
RELIGION CHRÉTIENNE.
uis que c'est pour vous que l'on écrit, il est juste que ce soit à vous qu'on s'adresse. Si l'on n'avoit pour but que de défendre la Religion contre vos doutes & contre vos dificultez, peut-être n'employeroit-on à les repousser, que le même moyen dont un certain homme repoussa les objections contre la possibilité du mouvement. On iroit toûjours son train; on n'exposeroit point ces ataques à la vue des faibles qu'elles scandalisent: Content de n'en pas sentir les coups, on ne songeroit pas à passer en révision les titres sous lesquels la Religion s'est établie dans le monde. Aussi, ne voit-on pas que ces ataques nous fassent beaucoup de mal. Vos succès ne grossissent vôtre parti que des rebuts du nôtre. Ceux qui nous quitent pour vous suivre, vous suivoient déjà du coeur. Certaines semences de révolte qui y étoient cachées, sans qu'ils s'en aperçussent, les avoient déjà perdus. Si vos soins y ajoûtent quelque chose, ce n'est qu'un peu plus de sécurité & beaucoup plus de hardiesse.
Ce n'est donc pas seulement par un intérêt de parti, mais aussi par le dessein de vous tirer d'un état, dont on apréhende pour vous les funestes suites, que l'on tâche de communiquer avec vous, & de vous faire voir la vérité & l'excellence de nôtre Religion. Nous tenons encore à vous par quelque endroit, ne fût-ce que par la qualité d'hommes & de membres d'une même Société. Nous ne pouvons voir sans douleur ce que nous regardons en vous comme le plus déplorable de tous les égaremens, & comme un mal très-dificile à guérir, Les lumières de l'esprit, & je ne sai quelle droiture de coeur, qui devoient être le premier degré de la Religion, deviennent en vous des machines pour la détruire, ou du moins un rempart derriére lequel vous vous tenez en sureté. Ce sont là vos Autels, que vous dressez contre nos Autels: Ce sont là les livrées de vôtre profession.
Nous perdrions donc courage, si la charité ne nous ranimoit. C'est elle qui fait en nous ce que l'horreur de la singularité fait en vous. Vous n'aimez pas à être seuls: nous n'aimons pas à vous voir périr. Lequel de ces deux engagemens au dessein de nous atirer les uns les autres, vous paroît le plus raisonnable? Quelque secret plaisir que vous donne ce degré d'esprit, qui vous élève au dessus de ce que vous apellez superstition & opinions populaires, vous vous faites une peine de n'avoir pas la multitude pour vous. Vous ménagez adroitement le peu de liberté que vous avez, & vous tâchez d'étendre ses bornes, en étendant celles de vôtre Parti. Pardonnez nous, si nous ne donnons point d'autre motif à l'empressement que vous faites paroître pour répandre vos sentimens, que la crainte de vous voir trop seuls: nous ne pouvons y en donner d'autres. La charité & la compassion, raisons ou prétextes ordinaires des Convertisseurs, ne nous paroissent pas être le mobile qui vous remue, & qui vous porte à nous vouloir détromper.
Mais ne fouillons pas dans les secrets de vôtre coeur, j'y consens; égalons-nous pour la bonté des intentions. Il est sûr néanmoins qu'à l'égard de l'état ou nous sommes & vous & nous, & d'où nous tâchons de nous retirer les uns les autres, le mal que vous croyez que nous voulons vous faire, est bien moindre que celui que nous apréhendons de vôtre part. Laissant dans l'indécision la certitude des suplices éternels, n'est-il pas vrai que la crainte vive & certaine que nous en avons, est beaucoup plus sure que la crainte, ou si vous voulez, le soupçon que vous devez avoir, que ce l'on en dit pourroît bien être véritable? L'une nous porte à faire nos éforts pour les éviter; elle diminue à mesure que ces éforts redoublent, & nous fait dire enfin: Je craignois, mais je ne crains plus, & je sai que je ne dois plus craindre. L'autre vous porte à faire de nouveaux éforts pour en éloigner la pensée, ou pour les croire chimériques; mais elle ne diminue jamais assez pour vous faire dire avec une parfaite confiance; Je craignois, mais je ne crains plus, & je sai que je n'ai plus rien à craindre.
Mais à quoi bon, direz-vous, cet éfroi où vous voulez nous jetter? Sont-ce là les armes de vôtre Religion? Est-ce ainsi que la vérité se persuade?
Il nous est rude, n'en doutez pas, de vous présenter des motifs de frayeur, pendant que nous en avons d'autres qui ne respirent que douceur, que joye, & que tranquillité. Il nous est rude d'être obligez de vous ébranler par la crainte, pendant que nous croyons avoir de quoi vous ébranler par le poids & par la force des raisons. Ne prenez pas cela comme des menaces de personnes poussées à bout, & à qui les raisons manquent: prenez-le au contraire, comme un avis plein de tendresse, que nous suggérent vôtre persévérance dans une voye qui nous fait peur, & le peu de succès de nos autres armes. Si nous voulons vous éfrayer, c'est parce que nous tremblons les premiers pour vous. Nous souhaiterions avec ardeur de porter ces craintes jusques dans vos consciences, & de vous communiquer un peu de nôtre repos par les mêmes voyes, par lesquelles nous l'avons aquis.
Mon dessein n'est pas de disputer ici: c'est de vous parler en frère touché de vôtre état. Au nom de Dieu, faites y avec moi quelques réflexions: vous sur tout qui n'êtes ni Athées, ni Chrétiens.
N'oserois-je pas vous prier de rentrer encore un peu en vous-mêmes, & d'éprouver si vous ne vous acommoderiez pas de la Religion Chrétienne? Détournez un moment les yeux de dessus ce que vous regardez comme son foible, ou regardez-le avec un peu moins de prévention, & un peu plus d'équité. Suposez un peu, par une espéce de concession, que la Divinité ait voulu se révéler par une autre voye que par celle de ses Ouvrages; n'auroit-elle pas bien pu trouver à propos de laisser la plus considérable partie des hommes dans l'ignorance du salut puis qu'elle ne peut rien devoir à l'homme, encore moins à l'Idolatre? N'auroit-elle pas même pu mettre dans cette Révélation plusieurs choses capables de faire de la peine à l'esprit, aussi bien qu'elle en a pu mettre dans la Nature? Voyez si cela ne pourrait pas un peu diminuer la surprise, que vous causent les obscuritez de l'Écriture. Voyez si en ce cas la Divinité n'eût pas pû user de quelque retenue, pour ainsi dire, & de quelque ménagement dans la dispensation de ses lumières; se cacher pendant long tems sous des voiles, qui ne laissoient qu'entrevoir ses desseins, se raprocher en suite de nous par des voyes extraordinaires; employer à cela des gens qui n'avoient presque rien qui les distinguât, que leur grossiéreté & leur simplicité. Voyez si elle n'auroit pas pu permettre ce grand nombre de sentimens oposez, parmi ceux qui font profession de s'en tenir à sa parole. Voyez si elle n'auroit pas pu se passer de parler avec cette derniére évidence, qui réunit tous les esprits, & qui bannit tout doute & tout diférent.
Pour vous engager un peu à suposer que Dieu pouvait bien ajouter à la Nature une Révélation expresse, & à la Loi du coeur une Loi écrite, considérez s'il a pu se contenter de toutes les diférentes maniéres, dont les hommes le servent; s'il a pu lui être indiférent de se voir comme multiplié dans toutes les Divinitez des Payens, & si les idées grossiéres & ridicules qu'ils ont eues de lui, ont pu lui être suportables. Que jugeriez-vous d'un tas d'Ignorans, qui, suposant en gros qu'ils vous doivent beaucoup de vénération & d'estime, n'auroient de vous que des pensées basses & directement contraires à celles qui doivent imprimer du respect? Si Dieu n'a pu qu'être choqué de ces extravagances, n'auroit-il pas plus agréé le Culte Judaïque, qui sous un extérieur charnel renfermoit les idées les plus magnifiques que l'on puisse avoir de lui, les plus capables, par conséquent, d'exciter dans l'homme, l'amour, le respect, la confiance, & l'adoration? Ne trouveroit-il pas encore dans le Culte que les Chrétiens lui rendent, quelque chose de plus digne de lui: & ainsi, y auroit-il trop de témérité dans la suposition que nous exigeons de vous? Mais je vais plus loin. Si nous pensons mieux de lui, que toutes les autres Religions, seroit-ce le hazard qui nous auroit fait naître ces pensées? D'où nous viendroit ce rafinement de Culte & de sentimens, si peu connu dans les autres Religions? Dieu ne s'en seroit-il pas un peu mêlé, & n'y auroit-il pas, dès là, quelque vraisemblance dans l'histoire que nous faisons de la manière dont il l'a fait? Ne pourriez-vous pas remarquer que, dans le tems où l'Idolatrie étoit montée à son comble, & que tout alloit à déifier sans façon la Grandeur & l'Autorité, quelque deshonorée qu'elle fût par le déréglement des moeurs, c'est nôtre Religion seule qui a arrêté ces excès, fait remonter Dieu sur le Trône, & remis l'homme dans le rang qu'il doit tenir? Ne pourriez-vous pas enfin reconnoître, que ces hautes idées que vous croyez avoir de Dieu indépendamment de la Religion, sont dans le fond des fruits de la Religion même, puis que les lumières des plus habiles de ceux qui n'ont eu autrefois que la Nature pour guide, n'étoient presque rien au prix de celles que vous avez, & qu'étant nez plusieurs siécles après la Religion, vous avez été élevez par ses mains à ces grands sentimens, & à ces belles connoissances.
Si ces réflexions pouvaient un peu diminuer la mauvaise opinion que vous avez du Christianisme, je vous exhorterois ensuite de tout mon coeur, d'éprouver, si entrant dans nos sentimens, & vous soumettant, comme par provision, à ce que l'Écriture nous prescrit, & pour la Foi & pour la Vertu, vous ne pourriez pas venir jusqu'au point de sentir ce que tant de personnes, des lumières de qui vous convenez, se vantent de sentir; si vous ne pourriez pas trouver que nôtre joug est doux, & que nôtre fardeau est léger; si la complaisance que vous auriez eue de mettre à part pour quelque tems les dificultez de l'Écriture, de plier sous ses véritez & de vous assujettir à ses Loix, ne seroit pas ensuite sufisamment récompensée par une véritable tranquillité, & si enfin vous ne viendriez pas à faire par goût & par discernement ce que vous auriez commencé par une espéce d'honnêteté & de condescendance.
Je n'ai pas dessein de vous surprendre par des interrogations captieuses. Je vous ferois en cela moins de tort qu'à nous. C'est mon coeur qui parle & qui parle au vôtre. Après tout, qu'est-ce que vous auriez à craindre? Vous avez toûjours la voye du retour, si le chemin où je vous veux engager n'a rien qui puisse vous plaire. Dieu veuille que vous y entriez, & que vous y persévériez: Dieu veuille ajoûter aux preuves de nôtre sainte Religion, dont l'évidence n'a pu encore vous fraper, ce secours puissant, qui plie les coeurs les plus inflexibles, qui fait rompre les plus durs, mais qui les rompt pour en faire des coeurs nouveaux, capables de nouvelles inclinations, & de nouveaux goûts, & faire par là succéder le plus grand de tous les biens, au plus terrible de tous les malheurs. AMEN.
TABLE
DES
SECTIONS.
LIVRE PREMIER.
I. OCCASION de cet Ouvrage.
II. Qu'il y a un Dieu.
III. Qu'il n'y a qu'un Dieu.
IV. Que toutes les perfections sont en Dieu.
V. Qu'elles y sont dans un degré infini.
VI. Que Dieu est éternel, tout-puissant, tout-bon, et qu'il fait toutes choses.
VII. Que Dieu est la Cause de toutes les choses du Monde. 1. Preuve de cette vérité. 2. Preuve tirée de la considération de toutes les parties du Monde, & de leurs diferens usages. Ibid. Que les hommes ne sont pas de toute éternité, & qu'ils sont tous issus d'un seul homme.
VIII. Réponse à l'Objection, que si Dieu étoit la Cause de tout, il seroit l'auteur du mal.
IX. Réfutation de l'Opinion de deux premiers Principes.
X. Que Dieu gouverne toutes choses. 1. Preuve.
XI. Que Dieu gouverne toutes les choses Sublunaires. Que Dieu gouverne les Natures particulieres.
XII. 2. Preuve de la Providence, par la conservation des États. Ibid.
XIII. 3. Preuve, par les Miracles.
XIV. En particulier par les Miracles de Moïse & de Josué, que l'on prouve 1. par la durée de la Religion Judaïque.
XV. 2. Par la sincérité de Moïse, & par l'antiquité de ses Livres.
XVI. 3. Par les témoignages des Auteurs étrangers.
XVII. 4. Preuve de la Providence, savoir les Prédictions. Quelques confirmations de cette même Vérite.
XVIII. 1. Objection, Qu'on ne voit plus de Miracles.
XIX. 2. Objection, Que s'il y avoit une Providence, il n'y auroit pas tant de crimes.
XX. Que cette 1. Objection nous conduit à reconnaître un dernier Jugement.
XXI. Et par cela même l'immortalité de l'Ame.
XXII. 1. Preuve de l'immortalité de l'Ame, savoir, une Tradition ancienne & universelle.
XXIII. 2. Preuve, tirée de ce qu'aucune raison ne peut faire voir que l'Ame soit mortelle.
XXIV. Trois autres Preuves de l'immortalité de l'Ame.
XXV. Que la derniere fin de l'Homme est un bonheur éternel.
LIVRE SECOND.
I. DESSEIN de ce II. Livre, savoir de prouver que la Religion Chrétienne est véritable.
II. Que JESUS a été.
III. Qu'il a été crucifié.
IV. Que les premiers Adorateurs de Jesus Christ n'étoient pas des personnes ignorantes & grossiéres. Preuve de la vérité des Miracles de l'Evangile.
V. Que ces Miracles n'ont été ni naturels, ni illusoires &c. mais produits par la puissance de Dieu.
VI. Preuves de la Résurrection de Jesus-Christ.
VII. Objection: Que la Résurrection est une chose impossible. Réponse. Que la Résurrection de Jesus-Christ prouve invinciblement la Religion Chrétienne.
VIII. Que la Religion Chrétienne est plus excellente que toutes les autres.
IX. 1. Avantage de la Religion Chrétienne sur les autres, savoir les récompenses qu'elle promet.
X. Que la Résurrection des corps dissous & réduits en poudre n'est pas impossible.
XI. 2. Avantage de la Religion Chrétienne sur les autres, savoir la sainteté de la Morale, dans ce qui concerne le Service de Dieu.
XII. Avantage de la Religion Chrétienne sur les autres dans les devoirs qui regardent le Prochain.
XIII. Dans le devoir de la chasteté, & dans ce qui regarde le Mariage.
XIV. Dans la maniere d'aquerir & de conserver les richesses.
XV. Dans les Loix qui règlent le Serment.
XVI. Perfection de la Morale Évangélique.
XVII. Objection tirée de la diversité de sentimens qui est parmi les Chrétiens.
XVIII. 3. Avantage de la Religion Chrétienne tiré de la maniere dont elle s'est établie. Où l'on considere 1. son Auteur. Ibid. 2. Sa grande étendue dès le commencement même. 3. Ceux qui l'ont les premiers prêchée. 4. Les dispositions des premiers qui l'embrassèrent.
XIX. Réponse à ceux qui demandent des preuves encore plus demonstratives.
Conclusion.
LIVRE TROISIÈME.
Où l'on prouve l'autorité de l'Écriture.
I. PREUVE générale de l'autorité des Livres du Nouveau Testament.
II. Preuves plus particulieres. 1. Que ceux d'entre ces Livres, qui portent le nom de quelque Auteur, sont véritablement de cet Auteur.
III. Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne furent pas généralement reçus.
IV. Qu'à l'égard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom d'Auteur, cela ne leur préjudicie point.
V. 2. Que tous ces Auteurs n'ont pu écrire que des choses vraies.
VI. 1. Preuve: on ne peut les accuser d'ignorance.
VII. Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi.
VIII. 2. Preuve, tirée des Miracles que ces Auteurs ont faits.
IX. 3. Preuve prise des Prédictions que ces Livres renferment.
X. 4. Preuve, Qu'il n'étoit pas de la bonté de Dieu de permettre que l'on trompât tant de gens de bien. Ibid. 5. Preuve, tirée du consentement de tant de Sectes opposées.
XI. Objection: Que quelques Sectes ont rejetté plusieurs de ces Livres. Ibid.
XII. 1. Objection: Que les Livres du Nouveau Testament contiennent des choses impossibles.
XIII. 2. Objection: Des choses contraires à la Raison. ibid.
XIV. 3. Objection: Qu'il y a dans ces Livres des choses contradictoires.
XV. 4. Objection: Qu'il y a des choses combatues par les Auteurs étrangers.
XVI. 5. Objection: Que ces Livres ont été corrompus.
XVII. Preuves de l'autorité des Livres du Vieux Testament.
LIVRE QUATRIÈME.
Réfutation du Paganisme.
II. CONTRE le Culte des Esprits créez.
III. Que les Esprits qui étaient adorez, par les Payens étaient les Démons.
IV. Impiété de ce Culte
V. Contre le Culte que les Payens rendoient aux Héros après leur mort.
VI. Contre le Culte des Astres & des Élémens.
VII. Contre le Culte que les Payens rendoient aux Animaux.
VIII. Contre le Culte qu'ils rendoient aux Passions, à la Vertu &c.
IX. Réfutation de la preuve que les Payens tiroient de leurs Miracles. Réfutation de la preuve qu'ils tiroient de leurs Oracles.
X. Que le Paganisme est tombé de lui-même lorsque les secours humains lui ont manqué.
XI. Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion.
XII. Que les Principaux Points de la Religion Chrétienne se trouvent dans les Écrits des sages Payens. Et que les Payens croioient des choses aussi difficiles à croire que nos Mystéres.
LIVRE CINQUIÈME
I. Réfutation du Judaïsme.
II. Que les Juifs ne doivent pas douter des Miracles de Jésus-Christ.
III. Que ces Miracles n'ont pas été faits par le secours des Démons. Ni par la force de quelques paroles.
V. Preuve de la divinité de ces Miracles, par la Doctrine de Jésus-Christ.
VI. Réponse à l'Objection tirée de la diférence entre la Loi de Moïse & celle de Jésus-Christ.
VII. Qu'il peut y avoir une Loi plus parfaite que celle de Moïse.
VIII. Que Jésus-Christ a observé la Loi.
IX. Que cette partie des Loix de Moïse, qui a été abolie, ne contenoit rien que d'indifferent par soi-même.
X. Que les Sacrifices n'étoient ni agréables à Dieu par eux-mêmes, ni irrévocables.
XI. Preuve de la même verité, à l'égard de la difference des viandes.
XII. 2. De la difference des jours.
XIII. 3. A l'égard de la Circoncision.
XIV. Que les Juifs conviennent qu'un Messie a été promis.
XV. Que ce Messie est venu. 1. Preuve; le tems marqué pour sa venue est expiré.
XVI. Réponse à l'Objection, que l'avènement a été différé à cause des péchez du Peuple.
XVII. 2. Preuve: Comparaison de l'état présent des Juifs avec ce que la Loi leur promettoit.
XVIII. Que Jesus est le Messie. Preuves tirées des Prédictions.
XIX. Réponse à l'Objection, que quelques-unes de ces Prédictions n'ont pas été accomplies.
XX. Réponse à l'Objection prise de la bassesse & de la mort de Jesus-Christ.
XXI. Examen du préjugé favorable que beaucoup de Juifs ont pour ceux qui ont condamné Jesus Christ.
XXII. Réponse à l'Objection, que les Chrétiens adorent plusieurs Dieux.
XXIII. Réponse à l'Objection, que les Chrétiens adorent la nature humaine.
LIVRE SIXIÈME.
Réfutation du Mahométisme.
I. Origine du Mahometisme.
II. Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du Mahometisme.
III. 1. Preuve contre les Mohometans, tirée de l'Écriture Sainte dont ils avouent en partie la divinité.
IV. Que l'Écriture n'a pas été corrompue.
V. 2. Preuve tirée de la comparaison de la Religion Chrétienne & de la Mahometane, & 1. de la comparaison de Jesus-Christ avec Mahomet.
VI. 2. De la comparaison des actions de l'un & de l'autre.
VII. 3. De la comparaison de ceux qui ont les premiers embrassé le Christianisme & le Mahometisme.
VIII. 4. De la comparaison des moyens par lesquels ces deux Religions se sont établies.
IX. 5. De la comparaison de la Morale Chrétienne avec celle de Mahomet.
X. Reponse à l'Objection que les Mahometans tirent de la qualité de Fils de Dieu, que nous donnons à Jesus-Christ.
XI. Que les Livres des Mahometans sont pleins d'absurditez.
XII. Application de tout l'Ouvrage, adressée aux Chrétiens.
XIII. Usage du I. Livre, pour la Pratique.
Usage du II. Livre.
Usage du III. Livre.
Usage du IV. Livre.
Usage du V. Livre.
Usage du VI. Livre.
I. DISSERT. Du choix qu'on doit faire entre les divers Sentimens qui partagent les Chrétiens.
Par Mr. LE CLERC.
I. Qu'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrétiens, qui suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jesus-Christ.
II. Qu'il faut s'atacher à ceux qui sont les plus dignes du nom de Chrétiens.
III. Les plus dignes du nom Chrétien sont ceux qui enseignent la Doctrine la plus pure, dont Grotius a prouvé la verité.
IV. Des choses dont les Chrétiens sont d'accord, & de celles où ils sont d'un sentiment contraire.
V. De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la Religion Chrétienne.
VI. Qu'on ne doit prescrire aux Chrétiens que ce qui est tiré du Nouveau Testament.
VII. Qu'on doit admirer la Providence de Dieu dans le soin qu'il a pris de conserver la Doctrine Chrétienne..
VIII. On répond à la question, pourquoi Dieu a permis qu'il y eût des erreurs & des disputes entre les Chrétiens.
IX. Que ceux-là professent & enseignent la plus pure Doctrine de Jesus-Christ, qui ne proposent pour Règle de la Foi, de l'Esperance & des Moeurs que les choses dont tous les Chrétiens sont d'accord.
X. Que la prudence nous oblige de participer à l'Eucharistie avec ceux qui ne demandent des Chrétiens, que ce que chacun trouve dans les Livres du Nouveau Testament.
XI. De la Discipline Ecclésiastique.
XII. Que Grotius a beaucoup estimé l'ancienne Discipline, quoiqu'il n'ait jamais condamné l'autre.
XIII. Exhortation à tous les Chrétiens, divisés de sentimens, de n'exiger les uns des autres la créance d'aucun Point de Doctrine, que de ceux dont chacun connoît la certitude par la lecture du Nouveau Testament, & qui ont toujours fait l'objet de la Foi.
II. DISSERT. contre l'Indiférence de Religion.
Par Mr. LE CLERC.
II. Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par conséquent on doit emploier tous ses soins pour la connoître.
III. Que l'indifférence de Religion n'est pas permise d'elle même; qu'elle est défendue par les Loix divines, & condamnée par toutes les Communions Chrétiennes.
IV. Qu'il ne faut pas legerement taxer d'erreur & d'un culte deffendu ceux qui sont d'un sentiment contraire au nôtre, ni les exclure du Salut éternel qui ne se peut trouver dans leur Communion; quoi qu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions pas, ou de pratiquer ce que nous condamnons.
V. Qu'un homme qui est dans l'erreur, & qui péche par ignorance, peut être agréable à Dieu; mais qu'un Hypocrite & un Fourbe qui dissimule ne sauroit lui plaire.
FIN
TRAITÉ
DE LA VERITÉ
DE LA
RELIGION
CHRÉTIENNE.
LIVRE PREMIER.
Occasion de cet Ouvrage.
*Jérôme Bignon Avocat Général.
I.
ous souhaitez, Monsieur*, de savoir quel est le précis des livres que j'ai faits en Flamand, pour prouver la vérité de la Religion Chrétienne. Vôtre curiosité ne me surprend point. Une personne qui, comme vous, joint à une lecture fort vaste un discernement parfaitement juste, ne peut ignorer, que la subtilité du Philosophe Raimond de Sébonde[a], l'agréable variété des Dialogues de Vivès[b], l'érudition & l'éloquence de Mr du Plessis-Mornai[c], ont en quelque sorte épuisé cette matiére, & ne nous ont laissé que le soin de copier ou de traduire ces Auteurs.
Note a:[ (retour) ] Raimond de Sebond étoit Espagnol, sa Théologie naturelle fut composée en Latin, & le célèbre Montagne l'a traduite en François. TRADUCTEUR DE PARIS.
Note b:[ (retour) ] Louis Vivès, Espagnol, Professeur de Belles Lettres à Louvain & à Bruges, un des plus habiles Critiques du seizième siécle, cinq Livres de la Vérite de la Religion Chrétienne, en Latin. TRAD. DE PAR.
Note c:[ (retour) ] Philippe de Mornay, Sieur du Plessis Marly, de la Vérité de la Religion Chrétienne, contre les Athées, Épicuriens, &c. à Paris in-oct, 1582, en François, à Genève 1590. à Leyde 1651. On le trouve aussi en Latin & en Italien. TRAD. DE PAR.
Cependant, quelque jugement que d'autres puissent faire d'un nouvel ouvrage sur ce sujet, j'espère que vous serez assez équitable pour ne désaprouver pas qu'après avoir lu non seulement ces ouvrages dont je viens de parler, mais aussi ce que les Juifs ont écrit pour l'ancienne Religion Judaïque, & ce que les Chrétiens ont fait pour la défense du Christianisme, je ne me sois pas contenté de ce qu'ont dit tous ces Auteurs: mais qu'ajoûtant mes lumiéres aux leurs, j'aye donné à mon esprit la liberté dont j'étois moi-même privé[d], lors que je fis cet Ouvrage. Je savois qu'on ne doit employer pour défendre la Vérité, d'autres armes que la Vérité même; que je ne pouvois apeller Vérité que ce qui m'avoit paru l'être; & qu'en vain j'entreprendrois de persuader les autres par des raisons qui ne m'auroient pas convaincu. Je choisis donc dans les Auteurs anciens & modernes les preuves qui m'avoient le plus frapé, je laissai celles qui me paroissoient les plus foibles, & en particulier je ne voulus tirer aucun avantage de certains livres dont les uns sont évidemment suposez, & dont les autres m'étoient suspects. Ayant fait ce choix, je donnai à mes preuves l'ordre le plus naturel qu'il me fut possible, je les énonçai d'une maniére proportionnée à la portée du peuple, & je les mis en vers, afin qu'elles fussent plus aisées à aprendre & à retenir.
Note d:[ (retour) ] L'Auteur étoit en prison quand il fit cet Ouvrage en vers Flamands; car ce fut à Paris qu'il le traduisit en Latin. TRAD. DE PAR.
Mon dessein étoit de travailler pour l'utilité de tous ceux de mon païs; mais j'avois sur-tout en vûe ceux qui vont sur mer, à qui je voulois procurer par là les moyens de bien employer le loisir qu'une longue navigation leur donne, & dont la plupart tâchent à dissiper l'ennui par des ocupations peu raisonnables.
Je commence cet ouvrage par les éloges des habitans de nos Provinces, auxquels aucun autre peuple ne peut sans doute disputer la gloire d'exceller dans l'art de la navigation. Je leur fais regarder cet avantage comme un éfet de la bonté de Dieu. Je les exhorte sérieusement à l'employer comme un moyen pour étendre le Christianisme, aussi bien que pour s'enrichir. Je leur fais remarquer que leurs longs voyages leur en fournissent l'occasion; qu'ils trouvent des Payens dans la Chine & dans la Guinée, des Mahométans dans la Turquie, dans la Perse & dans la Barbarie; que pour les Juifs, les plus déclarez ennemis du Christianisme, il y a peu de lieux sur la terre où ils ne soient répandus; qu'enfin, parmi les Chrétiens mêmes, il se trouve des Impies, qui dans l'ocasion versent adroitement dans l'esprit des Simples le venin de leurs sentimens, que la crainte leur fait ordinairement cacher; que c'est contre ces ataques que je voulois leur fournir des armes, dont les plus éclairez pourroient se servir pour combatre vigoureusement l'erreur, & les autres, pour s'en garantir.
Après cela j'entre en matiére; & afin de faire voir que la Religion n'est pas une chose vaine & imaginaire, j'en établis d'abord le fondement, renfermé dans cette proposition, qu'Il y a un Dieu. C'est ainsi que je le prouve.
Qu'il y a un Dieu.
II. Le sentiment & l'aveu de tout le monde mettent hors de doute qu'il y a des choses qui ont commencé d'être. Or ces choses ne se sont point produites elles-mêmes; car produire c'est agir. Or pour agir il faut exister. Par conséquent si elles se sont produites elles-mêmes, elles ont existé avant que d'être, ce qui est contradictoire. Il s'ensuit donc qu'elles ont tiré l'être de quelqu'autre principe. Pour fortifier cette preuve, j'ajoûte, qu'elle ne porte pas seulement sur les choses que nous voyons ou que nous avons vûes, mais aussi sur leurs causes, & sur les causes de ces causes; jusqu'à ce qu'enfin l'on remonte à un premier Principe, c'est à dire, à un Être qui n'ait jamais commencé, & qui existe nécessairement & par lui-même. Et c'est précisement ce Principe que nous apellons Dieu, & dont nous essayerons tantôt de découvrir la nature.
Ma seconde preuve est tirée du consentement manifeste de toutes les Nations du monde à croire une Divinité; au moins de celles en qui un naturel sauvage & farouche n'a point éteint les lumières de la Raison, & les idées du bien & du mal. Je dis donc que les choses qui ne viennent que d'un établissement purement humain, ont deux caractéres qui ne se trouvent point dans ce consentement unanime. Le premier, c'est d'être diférentes selon les païs[A] & selon les inclinations des peuples: le second, d'être sujettes à changer. Or comme l'a remarqué Aristote même, lequel on auroit tort de soupçonner de crédulité sur ce sujet, la créance d'une Divinité est généralement répandue par tout. D'ailleurs, comme l'a aussi reconnu ce Philosophe, le tems qui change toutes les choses de pure institution, n'a jamais pu altérer celle-ci. D'où vient donc cette créance, sinon d'une cause qui agit naturellement sur l'esprit de tous les hommes du monde? Or cette cause ne peut être que l'une de ces deux-ci: une révélation expresse, émanée de Dieu, ou une tradition, qui de main en main ait passé des premiers hommes jusques à nous. La premiére décide la question en notre faveur; puis qu'il n'y peut avoir de révélation divine, qu'il n'y ait un Dieu. Si l'on dit que c'est une tradition, qu'on nous aporte quelque raison, qui puisse nous faire croire que ces premiers hommes ont eu dessein, dans une afaire de cette importance, d'en imposer à toute leur postérité[B]. Ajoutez à cela, que soit que nous jettions les yeux sur toutes les parties de l'ancien Monde, soit que nous regardions toutes celles du nouveau, nous ne verrons aucuns Peuples, (je ne parle pas de ceux qui n'ont presque de l'homme que la figure) nous ne verrons, dis-je, aucuns Peuples qui ne reconnoissent une Divinité, quoi qu'à dire vrai, la connoissance qu'ils en ont soit distincte ou confuse, à proportion de leur politesse & de leurs lumiéres. Or peut-on se persuader que ceux d'entre ces Peuples qui ont eu des lumiéres, ayent pu être trompez ou que ceux en qui l'on remarque de la stupidité, ayent pu entreprendre de se tromper les uns les autres?
Note A:[ (retour) ] On pourroit dire que la Religion est diférente selon les inclinations des peuples, mais ce n'est qu'à l'égard de telle ou telle Divinité particuliére, ou de la maniére de servir les Dieux; & non par raport à cette opinion générale, qu'il y a un Dieu, quel qu'il soit; & c'est de cela qu'il s'agit ici. TRAD.
Note B:[ (retour) ] Ou que l'on prouve qu'ils se sont eux-mêmes trompez; faute de quoi j'ai droit de conclurre, qu'ils ont été légitimement persuadez de cette vérité qu'ils ont transmise à leurs descendans. ADD. DU TRAD.
Que l'on n'objecte point ici ce peu d'hommes, qui dans un grand nombre de siécles ont cru, ou fait profession de croire, qu'il n'y a point de Dieu. Leur petit nombre, & l'oposition générale qu'ils ont rencontrée, lors qu'ils ont voulu introduire leurs sentimens, font voir que ces sentimens n'étoient pas le fruit du bon usage que ces gens faisoient de leur Raison; mais un éfet, ou de l'amour de la nouveauté, passion dont la bizarrerie a quelquefois été jusques à faire soutenir que la neige est noire: ou d'un esprit corrompu, qui de même qu'un goût dépravé, juge des choses, non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais selon ce qu'elles lui paroissent. En éfet, tant les Livres historiques que ceux d'un autre genre, nous aprennent que les hommes ont conservé l'idée d'une Divinité, à proportion de la droiture de leur coeur. Il paroît donc que cet éloignement pour une opinion si ancienne & si universelle, est une suite de la dépravation de l'esprit & qu'elle n'a guére pu se trouver qu'en ceux, à qui il importe souverainement qu'il n'y ait point de Dieu, c'est à dire, point de Juge de leurs déréglemens.
Il est si vrai que ce qui peut jetter les hommes dans cette erreur, n'est pas le dessein d'entrer dans des opinions un peu moins humiliantes pour la Raison, que pour peu qu'on y fasse reflexion, on voit que le sentiment d'une suite de générations sans commencement, ou d'un concours fortuit d'atomes, ou quelque autre sentiment que ce soit, est sujet à d'aussi grandes dificultez, pour ne pas dire à de plus grandes, & ne fait pas moins de peine à l'esprit que la créance d'une Divinité. Par exemple, ce que quelques-uns disent, que parce que leurs sens ne découvrent pas Dieu, ils ne peuvent croire qu'il y en ait un, peut-il arrêter un esprit qui fasse quelque usage de sa Raison? Voyent-ils leur ame, qui de quelque nature qu'elle soit, corporelle ou spirituelle, est très certainement en eux, & y produit des pensées, des jugemens, & des volontés[C]? L'objection qu'on tire de l'incompréhensibilité de l'Être suprême, n'a pas plus de force que la précédente pour prouver qu'il n'y a point de Dieu. On sait qu'il est de la nature des choses inférieures, de ne pouvoir bien comprendre celles qui sont d'un ordre plus élevé & plus éminent. [D] Les bêtes ne comprennent point ce que c'est que l'Homme: beaucoup moins peuvent-elles pénétrer ses actions, & découvrir de quelle maniére il établit & gouverne les États, mesure le cours des Astres, & fait voyager sur la Mer. Certes la vûe même de ces beaux avantages de l'homme sur la bête, devroit bien lui faire conclurre, que celui de qui il les a reçus est pour le moins autant au dessus de lui, qu'il est lui-même au dessus des bêtes, & devroit bien diminuer la peine qu'il a à reconnaître quelque chose de plus excellent que lui, sous prétexte qu'il n'en connoit pas la nature.
Note C:[ (retour) ] Si l'invisibilité n'est pas une raison pour faire rejetter ce principe de connoissance & de volontez, parce qu'on à d'ailleurs de trop fortes preuves de sa réalité, pourquoi formeroit elle un doute plus raisonnable contre l'existence d'un Dieu? ADD. DU TRAD.
Note D:[ (retour) ] Cela paroîtra foible à ceux qui sont persuadez que la Bête est une pure machine: mais qu'au lieu de Bête on mette ici un Cafre, par exemple, ou un Hottentot, & cela fera le même éfet. TRAD. Peut-être le raisonnement seroit meilleur, si on le poursuivoit ainsi: Or cette proprieté individuelle ne pouvant être en Dieu que quelque perfection (comme il paroîtra par la suite) l'un de ces Dieux auroit une perfection que les autres n'auroient pas: par conséquent ces autres ne seroient pas Dieu. TRAD.
Qu'il n'y a qu'un Dieu.
III. Nous avons prouvé qu'il y a un Dieu: venons à ses atributs. Le premier qui se présente, c'est l'Unité. Elle se recueille 1. de ce que nous avons déjà établi, c'est que Dieu est un Être, qui existe nécessairement & par soi-même. Or une chose est dite être nécessairement & par elle-même, non entant qu'on la considére dans une idée générale, & dans l'indétermination à être ou à n'être pas, mais entant qu'elle existe actuellement. Cela posé, je dis que si l'on établit qu'il y a plusieurs Dieux, l'on ne trouvera rien en chacun d'eux qui le fasse exister nécessairement; rien même qui oblige à en admettre deux plutôt que trois, ou dix plutôt que cinq. 2. La multiplicité des Êtres particuliers de même espéce, vient de la fécondité de leurs principes, qui, selon qu'elle est plus ou moins grande, les rend capables de plus ou de moins de productions: or Dieu n'a ni principe ni cause.
3. Il y a dans plusieurs Êtres singuliers certaines propriétez qui les distinguent les uns des autres: or dans une nature nécessaire, comme est celle de Dieu, rien n'oblige à reconnoître ces sortes de propriétez. 4. S'il y avoit plusieurs Dieux, il y auroit plusieurs agens libres, qui par conséquent pourroient vouloir des choses directement oposées: [E] or l'un, comme Dieu, c'est-à-dire, comme Tout-puissant, devroit pouvoir empêcher l'autre d'exécuter ses desseins. Mais si cela étoit, celui duquel il arrêteroit l'action, ne seroit pas Dieu, puis qu'être Dieu, & rencontrer de l'obstacle dans l'exécution de ses projets, sont deux choses incompatibles.[F] Ajoutons à tout cela une reflexion, qui, quoiqu'elle ne soit pas absolument concluante, forme pourtant un préjugé assez fort en faveur de l'Unité de Dieu. C'est que, de quelque côté que nous jettions les yeux, nous ne découvrons rien qui nous fasse même soupçonner qu'il y ait plus d'un Dieu. L'Univers fait un seul Monde; dans ce Monde il n'y a qu'un Soleil: dans chaque homme il n'y a qu'un principe dominant, qui est l'Esprit.
Note E:[ (retour) ] Quelques-uns répondent à cette objection, que ces Dieux ne pourroient pas vouloir des choses oposées, parce qu'ils seroient sages, & non bizarres ni capricieux. Mais c'est ne rien dire. J'avoue, si l'on veut, qu'ils en seroient plus sages, s'ils s'accordoient assez pour ne vouloir que les mêmes choses. Mais aussi, ils ne seroient pas infiniment libres s'ils ne pouvoient en vouloir de contraires, & par conséquent, ils ne seroient pas Dieu. Le même.
Note F:[ (retour) ] Cette réflexion étoit couchée en forme de preuve, entre la troisième & quatrième raison; & on l'a mise à la fin de l'article, parce qu'elle ne paroît pas assez considérable pour être mise entre de solides preuves. Le même.
Que toutes les perfections sont en Dieu
IV. Poursuivons, & tâchons de découvrir les autres atributs de Dieu. Tout ce qu'on entend par le mot de perfection est nécessairement en Dieu, & je le prouve ainsi. Toutes les perfections qui sont dans le Monde ont eu un commencement, ou n'en ont pas eu. Celles qui n'ont point eu de commencement, ne peuvent être que celles de Dieu. Celles qui ont commencé d'être, suposent manifestement un principe qui les ait produites. Et comme de toutes les choses qui sont, aucune ne s'est produite elle-même, il s'ensuit que les perfections qu'on découvre dans les éfets sont tellement dans leurs causes, qu'elles les rendent capables d'en produire de pareilles: par conséquent tout ce qu'il y a de perfection au monde, a du se trouver dans la cause premiére. J'ajoûte, que si elles y ont été, elles n'ont jamais pu cesser d'y être, puisqu'on ne peut pas dire que cette cause ait pu en suite en être dépouillée. Je le prouve: ou ce changement viendroit d'ailleurs, ou il viendroit de la cause premiére elle-même. Le premier ne se peut: un Être éternel, ne dépendant d'aucun autre, aucun autre ne peut agir sur lui. Le second n'est pas plus possible, puis que chaque chose tend d'elle-même autant qu'elle peut à se perfectionner, bien loin de travailler à se rendre moins parfaite.
Qu'elles y sont dans un degré infini.
V. Ce premier principe étant posé, il faut en établir un autre, c'est que Toute perfection se doit trouver en Dieu dans un degré infini: en voici la preuve. Ce qui borne l'atribut d'un Être, est, ou que la cause qui a produit cet Être ne lui a communiqué cet atribut, que jusqu'à un certain degré: ou que cet Être même ne le pouvoit recevoir, que dans une certaine mesure. Or ni l'un ni l'autre ne se peut dire de Dieu, par cette seule raison, qu'étant par soi-même & nécessairement, il n'a jamais pu rien recevoir d'ailleurs.
Que Dieu est éternel, tout-puissant, tout bon, & qu'il fait toutes choses.
VI. Voyons, à présent quelles doivent être ces perfections de l'Être suprême. Il est certain que ce qui vit, est plus parfait que ce qui ne vit pas; que ce qui peut agir, l'est plus que ce qui en est incapable; que ce qui est doué d'intelligence, est plus excellent que ce qui ne l'est pas; qu'enfin ce qui a de la bonté, surpasse en perfection ce qui n'en a point. Donc tous ces atributs de vivant, de puissant, d'intelligent, de bon, sont en Dieu. Or par le second principe que nous avons posé, il ne peut y avoir rien en Dieu qui ne soit infini: donc ces atributs y sont dans un degré infini: donc sa vie ne doit être bornée d'aucun tems, c'est à dire, d'aucun commencement ni d'aucune fin: voilà l'Éternité. Son pouvoir est illimité: voilà la Toute-puissance. Je dis le même de la Science & de la Bonté, qui, comme les deux autres atributs, ne se peuvent trouver en Dieu, que par cela même ils ne soient infinis.
Que Dieu est éternel, tout-puissant tout-bon, & qu'il fait toutes choses.
VII. De ce que nous venons d'établir, il résulte que tout ce qui subsiste, tire son origine de Dieu. Car puis que nous avons conclu de ce qu'une chose existe nécessairement, qu'elle est par cela même unique, & exclut tout autre Être de même nature: il est évident que toutes les choses qui sont hors de Dieu ne sont point nécessairement & par elles-mêmes, & qu'elles ont dû être produites par une cause diférente d'elles. Or cette cause ne peut être que celle qui n'a point eu de commencement, puis que, comme nous l'avons vu dès l'entrée, tout ce qui est, doit avoir été produit ou immédiatement, ou médiatement, c'est-à-dire, dans ses causes, par un premier Principe. Et ce premier Principe est ce que nous apellons Dieu.
2 Preuve, tirée de la considération de toutes les parties du Monde, & de leurs diferens usages.
Quand le raisonnement ne nous conduiroit pas à cette derniére vérité, la vûe seule des choses créées nous l'aprendroit sufisamment. En éfet il est impossible de considérer avec atention la structure admirable du corps humain, l'arrangement de ses parties tant extérieures qu'intérieures, la destination des plus petites à de certains usages, le peu de part que les péres & les méres ont à cet arrangement & à cette destination; en un mot, l'artifice exquis que l'on découvre dans cet excellent ouvrage, & qui fait l'admiration de ceux qui s'occupent avec le plus de succès à en étudier les merveilles: l'on ne peut, dis-je, considérer tout cela sans conclurre, que l'Auteur de cet ouvrage est un Être souverainement sage & intelligent. Si dans une chose aussi évidente on ne se contente pas de ses propres lumières, on n'a qu'à lire Galien dans les endroits où il traite de l'usage de la main, & de celui de l'oeil.
Les corps des animaux brutes ne nous fournissent pas une preuve moins solide de cette vérité. La forme & la situation de leurs parties marquent visiblement une certaine intention & de certaines fins, dont une puissance aveugle, telle qu'est celle de la matiére, est absolument incapable. Je dis la même chose des plantes & des herbes, & je le dis après les Philosophes les plus éclairez. La situation des eaux[1] a fait fort à propos naître à Strabon la même pensée.[G] Selon leur nature & la qualité de la matiére qui les compose, elles devroient être placées entre la Terre & l'Air. Si donc la Terre, au lieu d'en être couverte, en est seulement arrosée en diférens endroits, n'est-ce pas afin qu'elle puisse servir de demeure à l'homme, & produire les choses qui lui sont nécessaires? Or qui peut se proposer une certaine fin dans ses actions, sinon un Être sage & intelligent?
Note 1:[ (retour) ] La situation des eaux &c. Strabon liv. 17. après avoir distingué les ouvrages de la nature, c'est-à-dire, de la matiére, & ceux de la Providence, ajoûte ces mots. «Mais comme naturellement les eaux devroient environner & couvrir toute la terre, & que d'ailleurs l'homme n'est pas un animal aquatique, mais en partie terrestre & en partie aërien, & capable de jouïr de la lumiére, d'un côté la Providence a fait sur la surface de la terre plusieurs enfoncemens pour recevoir l'eau ou une partie de l'eau, & pour en être cachée: & de l'autre, plusieurs éminences par lesquelles la Terre s'élevant au dessus de l'eau, la couvre & n'en laisse paroître qu'autant qu'il en faut, pour l'usage de l'homme & des animaux, & pour nourrir les plantes.
Note G:[ (retour) ] La nature de l'eau ne demande pas qu'elle soit placée entre l'air & la Terre. Il sufit de remarquer, que la distribution qui en a été faite par toute la terre marque une sagesse & une bonté qui ne peut convenir à la matiére. TRAD.
[H] Pour dire encore un mot des bêtes, quelques-unes, comme les fourmis & les abeilles, font des choses si bien réglées & si bien conduites qu'à peine peut-on se défendre d'y reconnoître de la raison & de la sagesse. On en voit d'autres qui avant que d'avoir éprouvé ce qui leur peut nuire, ou ce qui leur est bon, s'éloignent de l'un & recherchent l'autre. Y auroit-il donc, éfectivement en celles-là, quelque intelligence qui dirigeât leurs actions, & dans celles-ci, quelque discernement qui réglât leur choix? Non sans doute; puis qu'on les voit astreintes à agir toûjours de la même maniére, & que leur capacité est tellement bornée à un certain ordre de choses, qu'elle n'a point de lieu dans d'autres un peu diférentes, quoi qu'aussi peu dificiles. Il faut donc que ces actions partent d'une cause extérieure, intelligente, qui agisse sur ces bêtes, & qui en régle les mouvemens: & cette cause n'est autre chose que Dieu.
Note H:[ (retour) ] On a tiré cet Article de son lieu, pour mettre tout d'une suite les réflexions de l'Auteur sur les fins particuliéres. TRAD.
Au reste, on voit dans les parties de l'Univers, non seulement une direction à de certaines fins particuliéres, mais aussi une destination à des fins générales, & qui tendent à la conservation réciproque de ces parties. L'eau, par exemple, qui de sa nature tend en bas, se meut quelquefois en haut. Pourquoi cela, si ce n'est [I] de peur que le vuide venant à séparer les parties de l'Univers, n'en détruise la liaison, qui ne peut subsister, à moins qu'elle ne soit universelle? Or ni cette fin qui va, pour ainsi dire, au profit du Monde entier, ni la force que telle ou telle partie a d'y concourir, ne peuvent être que la production d'un Esprit qui préside sur toutes les parties du Monde.
Note I:[ (retour) ] Cette crainte du vuide n'est aparemment, dans le sens de l'Auteur, qu'une précaution de la Providence, qui pour mieux lier les parties du Monde; en a exclus le vuide. Et cette réflexion, ainsi expliquée, supose que le vuide est possible. TRAD.
De plus le cours des Astres, & en particulier celui du Soleil & de la Lune, est si propre à rendre la terre fertile, & à conserver les animaux dans une bonne disposition, que l'imagination même, quelques éforts qu'elle fît, ne pourroit rien concevoir de plus éficace pour ces usages-là. La simplicité des Loix naturelles exigeoit, ce semble, que les Astres se mûssent sur l'Équateur[e]. Pourquoi donc ont ils reçu une impression qui les fait mouvoir sur un cercle oblique? C'est sans doute, afin qu'ils répandissent leurs bonnes influences sur un plus grand nombre d'endroits. Le Ciel est donc en quelque façon pour la Terre, & la Terre est pour tous les animaux en général. Mais ne nous arrêtons pas là. Pour qui sont les brutes? Pour l'Homme, sans doute, qui par la prééminence de son esprit s'est assujetti les plus indomtables. Quand nous recueillirons de tout cela, que le Monde entier a été fait pour l'Homme, nous ne dirons rien que tous les Stoïciens n'ayent aperçû.[2] Or comme cet ordre qui assujettit à l'Homme toutes les parties du Monde, & entr'autres les Astres, n'est ni l'éfet de la puissance de l'Homme, laquelle ne s'éléve guére au-dessus de l'air qu'il respire, ni de la soumission volontaire de ces Êtres célestes: il faut nécessairement reconnoître une Intelligence supérieure, dont les ordres secrets obligent ces Êtres sur qui l'Homme a si peu de pouvoir, à servir continuellement à ses besoins: & cette Intelligence n'est autre que celle du Créateur même des Astres, & de l'Univers entier.
Note e:[ (retour) ] L'Équateur est un des quatre grands cercles qui divise la Sphère en deux parties égales, dont l'une est septentrionale, & l'autre méridionale. TRAD. DE PAR.
Note 2:[ (retour) ] Que tous les Stoïciens n'ayent aperçu. Cicéron Offic. liv. I. & de la nature des Dieux liv. 2.
[3] Enfin tous ces mouvemens, excentriques,[f] epicycliques,[J] & autres, qu'on remarque dans les Astres; leurs situations diférentes; la diversité de leurs cours, qui les aproche ou les éloigne plus ou moins de certains endroits; la variété presque infinie qui se voit dans la surface de la Terre, & dans la figure des Mers, sont des traces si sensibles d'une Cause également libre & sage, qu'il faudroit être stupide, pour n'y reconnoître que l'impression brute & aveugle d'un principe matériel. [K] La figure du Monde entier, qui est d'une rondeur parfaite, & l'arrangement admirable de ses parties, toutes enfermées dans la vaste enceinte des Cieux, font aussi voir clairement que ce n'est pas le hazard, mais une Intelligence sans bornes, qui a pu composer ce grand Tout & en assembler les parties. Les coups du hazard ne sont pas d'ordinaire d'une si grande justesse. L'on ne verra jamais des matériaux jettez à l'avanture, s'unir avec assez d'art & de régularité pour composer un Palais. L'on ne verra jamais naître un Poëme de l'amas fortuit de plusieurs caractéres. C'est du moins ce qui ne parut pas possible à celui qui ayant vû des figures géométriques tracées sur le bord de la Mer, dit qu'il apercevoit les traces d'un homme.
Note 3:[ (retour) ] Enfin tous ces mouvemens &c. Si l'on supose que la Terre tourne, la même réflexion aura lieu, quoi que sous diferens termes.
Note f:[ (retour) ] Petit cercle qui a pour centre un point pris sur la circonférence d'un autre cercle plus grand, sur lequel ce petit se met επί sur & κύκλος cercle. TRAD. DE PAR.
Note J:[ (retour) ] La simplicité du Systême que l'on a substitué à celui de Ptolémée, est encore bien plus propre à nous faire connoître la sagesse d'un Dieu Créateur que tous ces mouvemens embarrassez, que l'on n'a inventez que sur la suposition fausse de la solidité des Cieux. TRAD.
Note K:[ (retour) ] Cette rondeur du Monde est une suite de ce même faux principe, que les Cieux sont d'une matiére solide. TRAD.
Que les hommes ne sont pas de toute éternité; & qu'ils sont tous issus d'un seul homme.
Il faut aussi prouver que les hommes n'ont pas été de toute éternité, & qu'ils doivent leur origine & à un certain tems & à une certaine tige qui leur est commune à tous. Cela se recueille, premiérement[4] du progrès des Arts qui se sont perfectionnez nez peu-à-peu, & de ce que plusieurs Païs auparavant déserts & incultes, ont commencé d'être habitez par des Peuples, qui pour la plûpart, & sur tout ceux des Iles, ont conservé dans la ressemblance de leur Langue avec celle des Païs voisins, une preuve évidente qu'ils en étoient venus. Cela se voit en second lieu par quelques maximes & quelques pratiques, qui naissent moins d'un instinct naturel, ou d'un raisonnement clair & sensible à tous les hommes, que d'une tradition qui s'est répandue dans tous les tems, & dans tous les lieux, sans aucune interruption, que celle qu'a pu y aporter la malice des hommes, ou les désastres publics. Tels furent autrefois les sacrifices. Telles ont été, & sont encore aujourd'hui, la délicatesse de la pudeur pour les choses qui la peuvent blesser, les cérémonies nuptiales, & l'horreur pour les incestes.
Note 4:[ (retour) ] Du progrès des Arts, &c. Tertullien prouve ce progrès des Arts, & cette multiplication du genre humain par le témoignage de l'Histoire, dans son liv. de l'ame, sect. 36. Nous trouvons, dit-il, dans les histoires les plus anciennes que le genre humain s'est multiplié peu-à-peu &c. Et plus bas, le monde entier même se perfectionne tous les jours & pour la politesse des moeurs, & pour l'invention de plusieurs choses nécessaires. Ces deux raisons, savoir cette multiplication & ce progrès, ont fait rejeter à ceux qui savent l'Histoire, & aux Épicuriens mêmes, l'opinion d'Aristote, lequel a cru que les hommes ont été de toute éternité. A l'égard des Épicuriens, en voici un témoignage que Lucréce nous fournit. «Si la Terre & les Cieux n'avoient point eu de commencement, seroit-il possible que les Poëtes n'eussent rien chanté de plus ancien que la guerre de Troye et la ruïne de cette Ville; que la mémoire de tant de grandes actions, que tant de siécles doivent avoir vûes, fût périe, & qu'il n'en fût resté aucun monument qui les rendît immortelles? Je crois donc que l'Univers est nouveau, & que la Nature ne subsiste que depuis peu de siécles. De là vient que nous voyons encore quelques Arts se polir, & quelques autres nouvellement nez croître de jour en jour. Tantôt l'on a ajoûté aux navires quantité de piéces & d'instrumens qui les rendent plus parfaits, tantôt les joueurs d'instrumens ont inventé des sons mélodieux &c. Virgile. Ecl. 6. Siléne commença à chanter comment tous les élemens, & le monde entier dans sa naissance, avaient été composez de ces principes (c'est-à-dire des atomes.) Géorg. liv. I. «Jupiter mit fin à l'heureuse abondance qui régnoit avant son tems, afin que la nécessité obligeât l'homme à inventer divers Arts, à chercher le blé dans les sillons, & à tirer des veines des cailloux le feu qui y est caché. Alors les fleuves commencèrent à sentir le poids des arbres creusez & travaillez en forme de navires. Alors le Pilote étudia le rang des Etoiles, apella les unes Pleïades, les autres Hyades, quelques autres Ourse. Alors on trouva l'invention de prendre les animaux au lacet & à la glu, & d'entourer les bois avec des chiens. Alors on commença à jetter des filets dans les rivières & dans la mer même. Alors on profita de la dureté du fer, & au lieu qu'auparavant on fendoit le bois avec des coins, on commença à le couper avec des scies. Enfin plusieurs autres Arts commencérent à paroître». Horace Sat. 3. du liv I. Après avoir réprésenté les premiers hommes dans leur naissance, comme assez semblables à des bêtes, fait voir par quels progrès ils vinrent à un état plus policé & mieux réglé. Sénèque dans un endroit cité par Lactance assure que la Philosophie n'est pas encore vieille de mille ans. Tacite Ann. 3. dit «que les hommes de la premiére Antiquité ne savoient ce que c'étoit de loix & d'Empires, & que les loix ne furent introduites, & les Empires ne se formèrent, qu'après que l'ambition & la violence eurent succédé à la modération & à l'honnêteté.» Ce qui a obligé Aristote à croire & à soutenir l'éternité du genre humain & par conséquent du Monde, a été l'absurdité de l'opinion de Platon, qui disoit, à la vérité, que le Monde avoit eu un commencement, mais qui prétendoit qu'il avoit été engendré, & non pas créé. L'un & l'autre de ces deux Philosophes ont eu raison & ne l'ont pas eu à divers égards. Platon avoit raison de nier l'éternité du Monde, mais il se trompoit en disant qu'il avoit été formé par voye de génération. Aristote raisonnoit juste, lors qu'il rejettoit cette génération; mais il raisonnoit mal, lors qu'il concluoit de l'absurdité de cette doctrine, qu'il faloit donc que le Monde fût sans commencement. Que l'on prenne ce que l'un & l'autre ont eu de bon, & l'on tombera dans l'opinion des Juifs & des Chrétiens. Il semble néanmoins qu'Aristote n'ait pas été tout à fait content de son hypothèse. Il en parle fort souvent d'une maniére à faire voir qu'il étoit fort irrésolu là-dessus. Dans la préface du second livre qu'il a fait des Cieux, il dit qu'il n'a pas de démonstration de ce qu'il avance sur ce sujet, mais une simple persuasion. Dans le premier livre de ses Topiques chapitre 9. il met la question de l'éternité du Monde au rang de celles sur lesquelles on peut disputer de part & d'autre avec probabilité. Et dans le 3. liv. de la génération des animaux, il supose qu'ils ont pu avoir un commencement, & là-dessus il tâche à découvrir de quelle maniére ils ont pu avoir été engendrez.
Réponse à l'objection, que si Dieu étoit la cause de tout, il seroit l'auteur du mal.
VIII. Mais ne semble-t-il pas que, s'il y avoit un Dieu auteur de toutes choses, & infiniment bon, on ne verroit pas dans le monde tant de miséres & tant de désordres? Je répons qu'il y a de deux sortes de maux, le mal moral, c'est-à-dire, le crime, & le mal physique, c'est-à-dire, la misére. A l'égard du premier, il est sûr qu'on ne peut l'atribuer à Dieu sans blesser sa sainteté. Nous avons dit qu'il est l'auteur de toutes choses, mais ce n'est que de celles qui subsistent réellement: & rien n'empêche que les choses qui subsistent réellement, n'en produisent d'autres qui ne sont que de purs accidens & de pures maniéres d'être, tel qu'est ce qu'il y a de criminel dans les méchantes actions: de sorte qu'il n'est pas besoin de remonter jusqu'à Dieu pour en trouver la source. Lors qu'il créa l'Homme & les Intelligences qui sont au-dessus de l'homme, il leur donna une liberté qui les rendait capables du bien & du mal. Mais quoique cette liberté se puisse déterminer au mal, elle n'est pas cependant mauvaise en elle-même. Pour ce qui est du mal physique qui est proprement ce que nous apellons douleur, il n'y a aucun inconvénient à dire qu'il vient de Dieu; puis qu'il s'en sert ou à corriger l'Homme, ou à le punir. Et bien loin que cette espéce de mal répugne à sa bonté, on peut dire qu'il l'employe souvent par un principe d'amour pour les hommes; de la même manière que les Médecins prescrivent aux malades des remédes désagréables au goût, mais nécessaires pour leur guérison.
Réfutation de l'opinion de deux premiers principes
IX. Il faut réfuter en passant l'opinion de ceux qui établissent deux premiers Principes, l'un bon, & l'autre mauvais.
I. Deux Principes si oposez ne peuvent que causer du désordre, & même une destruction entiére, bien loin de pouvoir produire quelque chose d'aussi bien construit, & d'aussi sagement réglé, qu'est le Monde. II. De ce qu'il y a un Être bon par soi-même, il ne s'ensuit pas qu'il y en ait un absolument & nécessairement mauvais. La malice est un défaut qui supose une chose qui existe déjà: or l'existence est par soi-même quelque chose de bon[L].
Note L:[ (retour) ] De plus il ne faut pas concevoir le mal comme une chose naturelle, mais comme la dépravation de l'état naturel des choses. Or, comme nous l'avons prouvé, un Être qui est nécessairement & par soi-même, est parfaitement immuable: & quand il ne le seroit pas, il est toujours évident qu'un premier Être devenu mauvais, ne le seroit pas nécessairement, puis qu'il ne le seroit pas de toute éternité. ADD. DU TRAD.
Que Dieu gouverne toutes choses. x. Preuve.